‹ Mémoires du chevalier de Qunicy (volume 2)Chapitre 149 sur 203 · Tome II, p. 196, 205 et · texte numérisé non relu

Tome II, p. 196, 205 et

214 MÉMOIRES [Avril 1713]

grosse; qu'il n'ignoroit pas qu'ils étoient gens de condition et de distinction, et que, si malheureusement ils s'apercevoient de ce désordre, ils ne manqueroient pas d'en écrire à la cour, et que le Roi l'obligeroit de l'épouser ; qu'il ne savoit que trop bien qu'elle n'avoit pas un sol de bien, et que, par conséquent, ils se rendroient tous deux malheureux le reste de leurs jours. Il convint de tout avec moi; mais, quoiqu'il haissoit extrêmement le mariage, il alla toujours son train jusqu'au départ du régiment. Rien peut-il arrêter l'amour?

Le lendemain 22, je fus obligé d'aller à Charleville pour rne présenter au commissaire, qui avoit déjà passé notre régiment en revue.

Charleville. — Charleville me parut un petit paradis. Il y a quatre rues qui aboutissent aux quatre portes de la ville et à la place qui en forme le centre. Toutes les maisons, uniformes et couvertes d'ardoises, ressemblent assez aux maisons de la place Royale de Paris. Les rues sont tirées au cordeau. Ce n'étoit autrefois qu'un bourg nommé Arches, que Charles de Gonzague, duc de Nevers et ensuite duc de Mantoue, fit détruire pour faire bâtir la ville que l'on y voit présentement, à qui il donna son nom'. Elle avoit été fortifiée; mais Louis XIV l'a fait démolir'. Elle est de la province de Champagne.

1. Bâtie en 1609, sur la rive gauche de la Meuse, qui la sépare de Mézières. Le village d'Arrhes <'lait un ancien doinaiiic des Carolingiens, qui passa dans la suite aux comtes de llothel, puis à la maison de Clèves.

2. Après la paix de Ryswyk, Louis XIV fit démolir les fortifications de (Iharleville et la forteresse du iMont-Olvmpe, qui commandait la ville.

[Avril 1713] DU CHEVALIER DE QUINCY. 215

En arrivant chez moi à Rocroy, il m'arriva un accident. Ayant ôté une de mes bottes, je voulus ôter l'autre avec ma pantoufle que j'avois au pied, en appuyant sur l'éperon, qui, ayant glissé, m'enfonça sur l'os de la jambe : ce qui me fit une blessure si sensible et si considérable, que je fus obligé de garder la chambre pendant mon séjour à Rocroy, d'où nous partîmes le dernier avril, pendant un temps des plus froids, pour nous rendre à Mézières. Afin de nous garantir du froid, nous avions acheté, tous les officiers du régiment, des coqueluchons de camelot^ ; cette coiffure nous rendoit des plus risibles. Le mien me donna une si grande migraine, que j'en fis présent à un lieutenant du régiment, ne voulant plus m'en servir.

Mézières. — Mézières est une ville de Champagne située, aussi bien que Charle ville, sur la Meuse. La citadelle est très forte ; les promenades des environs en sont charmantes. Mon hôte, en arrivant, voulut absolument me donner la collation, que je n'osai refuser de peur de lui faire de la peine : ce qui m'empêcha de souper, quoique nous avions très bonne chère. Après le souper, tous les officiers du régiment me prièrent instamment de vouloir bien me rendre en poste à Rocroy pour y faire le décompte avec le trésorier de ce qui revenoit de prêt aux soldats, et ensuite me rendre à Chàlons en Champagne. Ils savoient que j'étois intime ami de M. de Lescalopier^,

1. Coqueluchoji, rapuchon. — Le camelot était une étoffe faite ordinairement de poil de chèvre mélangé de laine ou de soie; le plus renommé était le camelot de Hollande.

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