‹ Mémoires du chevalier de Qunicy (volume 2)Chapitre 48 sur 203 · Mémoires militaires, p · texte numérisé non relu

Mémoires militaires, p

32 MÉMOIRES [Août 1710]

deux places, nous auroieiil coupé la communication de Boulogne, de Dunkerque, de Berghes, d'Yprcs, de Saint-Omer, d'Aire el de Saint-Venant.

Aussitôt que nous fûmes arrivés, nous ne perdîmes point de temps à nous retrancher. A la demi-portée de canon, devant notre droite, il y avoit une hauteur qui la dominoit considérablement. S'il avoit pris envie aux généraux ennemis de nous attaquer, cette hauteur nous auroit fait perdre bien du monde par le canon, dont les boulets auroient plongé dans notre camp et nous auroient pris à revers.

Quelques jours après que nous y fûmes arrivés, nous vîmes la grande garde de cavalerie qui y étoit postée se retirer sous nos retranchements, et sur-le-champ paroître un corps de trois mille chevaux, qui se mirent en bataille, partie sur celte hauteur et partie dans la plaine, vis-à-vis de nos retranchements. Nous jugeâmes que Messieurs les officiers généraux ennemis venoient pour nous reconnoître. Nous restâmes très tranquillement dans notre camp pendant tout le temps qu'ils furent devant nous.

Lorsque cette cavalerie se fut retirée, je m'avançai avec trois de mes camarades le long de la lisière d'un bois qui étoit à coté de cette hauteur. Nous aperçûmes un housard ennemi, ayant le sabre à la main, qui alloit fendre la tète au lieutenant de la grande garde de cavalerie, qui montoit cette colline pour examiner ce que ce corps devenoit. L'officier ne songeoil qu'à ce qui étoit devant lui, et non derrière. Nous nous mîmes à crier : « Monsieur, prenez garde à vous! » Il n'eut que le temps de se tourner et de prendre an plus vil(î un [)ist()let. Il tira le housard; il le man-

[Août 1710] DU CHEVALIER DE QUINCY. 33

qua. Nous crûmes dans ce moment qu'il alloit être sabré ; mais, sans perdre un instant, il prit son autre pistolet, et il ajusta si bien son adversaire que nous le vîmes tomber sur son cheval, qui l'emporta d'une grande vitesse dans le corps des trois mille chevaux, en abandonnant son sabre sur le champ de bataille. Nous fûmes à l'officier, qui revenoit de poursuivre son ennemi; nous lui fîmes notre compliment touchant la victoire qu'il venoit de remporter, et nous lui remîmes le sabre qu'il avoit si bien gagné. 11 nous remercia beaucoup de l'avoir sauvé d'un si grand danger; « car, ajouta-t-il, j'étois perdu, si vous ne « m'aviez pas averti. Je ne savois pas que ce coquin-là « fût derrière et si près de moi. »

Nous apprîmes par les déserteurs que c'étoit le prince d'Hesse-Gassel qui étoit venu pour reconnoître la droite de notre armée. Cette visite engagea le maréchal de Villars à faire augmenter les retranchements de ce côté-là.

Comme il y avoit beaucoup de gibier dans ce pays, nous allions souvent courir le lièvre avec des lévriers, devant et derrière notre armée; nous en avions de bons dans le régiment, et nous ne revenions jamais de la chasse sans avoir gagné notre souper. Un jour, le lièvre nous mena dans nos grandes gardes de cavalerie. Nous vîmes sur-le-champ les cavaliers monter à cheval, ce qui donna l'alarme à toute l'armée, d'autant plus que nous étions plusieurs et éparpillés ; on nous prit pour des housards. Une autre fois, le lièvre nous mena dans un ravin, où nous trouvâmes huit officiers ennemis qui chassoient à pied. Après nous être salués, ils demandèrent à nous parler. Nous nous III 3

34 MÉMOIRES fAoùt 1710]

approchâmes d'eux. Notre conversation dura un bon quart d'heure; elle roula sur la ville de Paris. Ils nous dirent qu'ils seroient charmés que la paix fût faite pour aller voir cette grande ville, où ils n'avoient jamais été. Ils nous firent plusieurs politesses, auxquelles nous répondîmes comme nous devions. Notre conférence finie, ils prirent le chemin de leur armée, et [lous de la nôtre. Quand ils furent à la portée du fusil de nous, ils nous saluèrent de bons coups de fusil, dont une balle me siffla aux oreilles. Nous trouvâmes leur procédé si traître et si méchant, que, après avoir déchargé nos fusils sur eux, nous fûmes au grand galop pour les en punir, quoique nous n'étions que six; mais, outre nos fusils, nous avions toujours nos pistolets bien chargés. Ils se jetèrent dans un bois, où nous ne jugeâmes pas à propos de les suivre, craignant quelque embuscade. G'étoit des officiers anglois : il ne faut jamais se fier à cette cruelle nation. Par bonheur, nous n'eûmes personne de blessé de la décharge qu'ils nous firent; nous n'avons point su si nous en avions blessé quelqu'un.

La nouvelle nous vint, au commencement d'août, que les conférences qui se tenoient à Gertruydenberg^ pour la paix générale avoient été rompues par rapport aux demandes excessives, injustes et impossibles que les alliés faisoient au Roi^. La maison de

1. Ville du Brahant hollandais, à quelques lieues au nord de lireda. Des conférences prétendues secrètes s'y tenaient, depuis le mois de mars, entre le maréchal d'Iluxelles et l'abbé de Polignac, pour la France, et deux commissaires hollandais.

2. Non contents des concessions énormes et humiliantes que faisait Louis XIV, les alliés exigeaient (ju'il ciiassAi liii-m/imc

[Août niO] DU CHEVALIER DE QUINCY. 35

Bourbon ne doit jamais oublier la noire ingratitude des Hollandois envers elle dans ces conférences^.

Pendant toute cette campagne, le partisan Du Moulin fit plusieurs expéditions, dont la plus considérable fut la surprise de la ville de Louvain par escalade, le 5 août. Après avoir fait prisonniers le major de la place et plusieurs soldats qui étoient de garde, et après avoir pillé plusieurs maisons, il se retira heureusement, avec perte seulement de huit hommes^.

Le 24, je suivis le comte de Broglie, lieutenant général^, nommé Chonchon par les darnes^, qui alloit à la guerre à la tête de cinq cents chevaux. M. de Tarneau^, brigadier des armées du Roi, étoit de ce détachement. Nous partîmes à la petite pointe du jour. Nous tombâmes sur une escorte de fourrageurs, que nous poussâmes vivement; nous fîmes prisonniers un capitaine housard, avec douze housards et

son petit-fils d'Espagne. Les plénipotentiaires français repartirent le 25 juillet. L'Extraordinaire n** lxhi de la Gazette d'Amsterdam rejeta sur la France toute la responsabilité de cette rupture.

1. Le grand pensionnaire Heinsius s'était particulièrement montré exigeant et intraitable.

Page 1