Ci-dessus, tome II, p
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marquis de Dreux avoit donné la majorité du régiment à Filleul, qui étoit moins ancien que lui. Il nous donna un très grand souper, bon vin de Bourgogne, bon vin de Champagne et bon vin d'Espagne ; nous fûmes coucher bien gris.
Amiens. — La ville d'Amiens est sur la Somme, qui s'y partage en plusieurs canaux : ce qui est très utile pour les manufactures (|ui y sont. Elle est la capitale de la Picardie^. La cathédrale est une des plus belles églises du royaume, bâtie par les Anglois^; on dit la nef d'Amiens comme tout ce qu'il y a de plus parfait. On conserve dans cette église le chef de saint Jean- Baptiste. Cette ville est dans une agréable situation. Il y a deux belles places; les rues sont droites, larges et belles. La citadelle a été bâtie par Henri IV '' après que ce grand roi l'eut reprise sur les Espagnols, qui s'en étoient emparés par stratagème aux ordres du sieur Portocarrero, gouverrieur de Doullens^ L'évèché est sufPragant de Reims. Il y a un présidial, un bailliage et un bureau des trésoriers de France.
Le lendemain, nous nous séparâmes. La Bussière et Boisduval furent à Paris, et moi je me rendis en trois
1. Le Dictionnaire d'Expilly, t. I, p. 144-159, donne une notice détaillée sur Amiens et une description de la ville.
2. C'est une erreur : la cathédrale fut construite de 1220 à 1259, et l'Amiénois faisait alors partie du domaine royal.
3. Sur la rive droite de la Somme, qui la si'pare de la ville.
4. Ilernandez Portocarrero s'empara d'Amiens par surprise en mars 1597; mais Henri IV vint iujmédiatement l'y assiéger et reprit la ville le 19 septembre, après six mois de siège [Chronologie noi'cnairr de Palma (layet, éd. Micliaud d l'inijimlaf , p. 758-7GO et 7G5-772).
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jours de temps à Q[uincy], par la ville de Roye. Depuis Amiens jusqu'à cette dernière ville, il y a un chemin fort large qui a été anciennement pavé. Il est droit comme un I; on prétend qu'il a été construit par les Romains^. D'Amiens à Roye, on compte neuf lieues.
Je passai la plus grande partie de l'hiver à Q[uincy]. J'allois cependant de temps en temps à Paris, tant pour mes affaires que pour mes plaisirs. Un jour, j'eus affaire avec un grand fripon. Le Roi donnoit cent écus à chaque capitaine d'infanterie pour ses recrues ; le major du régiment nous donnoit un billet de ladite somme, pour en être payés par le trésorier général des guerres. G'étoit M. de Mongelas^, parfaitement honnête homme et toujours connu pour tel de tout le monde, qui étoit d'exercice pendant cette année. Après l'avoir sollicité plusieurs jours pour le payement, il écrivit un mot sur mon billet; je savois précisément que ce mot étoit un ordre à son caissier de me payer sur-le-champ et argent sonnant. L'ayant présenté à Monsieur le caissier : « Je ne puis vous « payer ce billet, me dit-il, que par un autre de « subsistance. » Il est à remarquer que nous perdions quatre-vingt-trois livres pour cent sur ces sortes de billets'; ainsi, au lieu de trois cents livres, je n'aurois
1. C'est l'ancienne voie romaine d'Amiens à Noyon, Soissons et Reims.
2. Romain Dru de Mongelas, originaire de Dauphiné, était trésorier alternatif de l'extraordinaire des guerres depuis 1705; il acheta en décembre 1710 une des deux charges de secrétaire des commandements du duc de Berry.
3. Il a déjà été parlé de ces billets de subsistance dans le tome II, p. 321.
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eu pour faire mes recrues que cinquante et une livres, deux cent (jiiarante-neuf livres de perte. J'envoyai faire lanlairc Monsieur le caissier, et je lui dis brusquement que j'allois m'en plaindre à son maître. Il me pria de ne point faire de bruit, et ensuite il me donna mes trois cents livres argent sonnant.
En vérité, le Roi devroit bien faire punir de pareils fripons; car pour cjui faisons-nous la j^ueire? Ce n'est qu'en faveur de ces Messieurs. Ils prêtent leur argent à usure aux personnes de qualité et aux gentilshommes, qui se ruinent si bien, que la plupart sont obligés de vendre à un prix médiocre leurs terres à ces coquins et à ces voleurs publics, après que la guerre est finie. Tout le monde sait qu'un certain trésorier général de l'extraordinaire des guerres gagna des richesses immenses pendant son exercice; il n'avoit cependant exercé celte charge qu'un an. Il envoyoit à l'armée de petits commis, qui, ouvertement, escomptoient nos billets de subsistance à quatrevingt-trois livres de perte sur cent francs. Il est à présumer que cet homme, qui a acheté depuis une charge considérable dans la robe pour se décorer, avoit un protecteur très puissant à la cour, puisque cette indigne manœuvre se faisoit au su et à la vue de toute une armée.
Pendant que j'étois à Q[uincy], nous apprîmes que M. de Vendôme, étant arrivé en Espagne, et ayant rassemblé sans perdre de temps l'armée des Espagnols, avoit marché précipilammciil avec le roi d'Espagne sur celle des alliés, dont il avoit atteint le 9 décembre l'arrière-garde, composée de huit mille
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hommes, tous Anglois, aux or^lres du général Stanhope^ à Brihuega^, et que, après un combat des plus vifs et des plus opiniâtres, il avoit obligé ce général à se rendre, le lendemain 10, avec toutes ses troupes, prisonnier de guerre; que, ce même jour 10, M. de Stahremberg étant venu à la tête de son armée pour délivrer M. Stanbope, il s'étoit donné une bataille des plus sanglantes, dans laquelle le roi d'Espagne et le duc de Vendôme a voient donné des marques d'une si grande valeur et fait faire des mouvements si à propos, que, malgré la résistance opiniàtrée des ennemis, commandés par un des plus grands capitaines de l'Europe, ils les avoient obligés d'abandonner le champ de bataille^.
Cette grande nouvelle me fit beaucoup de plaisir, non seulement par rapport aux affaires générales, mais aussi par rapport à la gloire et à la réputation de M. de Vendôme, pour qui je m'intéressois infiniment. Sa seule personne fit entièrement changer de face la fortune en faveur de Philippe V, presque réduit
1. Jacques, comte de Stanhope, né en 1673, servit d'abord en Italie comme brigadier général, puis en Portugal et en Espagne depuis 1705. Disgracié après cette défaite de Brihuega, il devint secrétaire d'État en 1714 et mourut en 1721.
2. Dans l'extrême nord de la Vieille-Castille, à quatre-vingtquinze kilomètres de Madrid.
.3. Sur ces deux victoires de Brihuega et de Villaviciosa, on peut consulter VHistoire militaire, par Quincy, t. VI, p. 444- 451; les Mémoires de Sourches, t. XII, p. 413-415, 417-418 et 421-426; le Journal de Dangeau, t. XIII, p. 302-303 et 305; la Gazette, p. 617-619 et 625-631 (relation particulière) ; la Gazette d' Amsterdam de 1711, n°^ i et u, etc.
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auparavant à abandonner son royaume. Le Roi, on apprenant cette nouvelle, dit au seigneur qui avoit été envoyé pour en faire part à S. M. : « Un seul homme a fait ce miracle ^ » Quelle gloire et quelle louange pour M. de Vendôme!