Charles Sevin : tome I, p
[Avril 1711] DU CHEVALIER DE QUINCY. 63
ils avoient lié ensemble un commerce de lettres ^ Il me retint à dîner, et il me fît mille politesses. Quelle sagesse, quelle douceur et quelle affabilité dans sa conversation! Je m'imaginois de voir le Mentor de Télémaque. Je m'aperçus qu'il mangeoit trèspeu^.
Le 25 avril, le maréchal de Villars, qui étoit arrivé la veille à Arras, assembla son armée. Elle étoit composée de cent vingt-six escadrons et cent vingt-deux bataillons. Il mit la droite à Étrun sur l'Escaut, où nous avions plusieurs ponts, la gauche à Monchy-le- Preux et son quartier général à Oisy, afin d'être à portée de marcher du côté de la Sambre ou sur la Canche^. Il a voit encore à garder depuis la Meuse jusqu'à la mer. Il prétendoit, par le moyen des retranchements qu'il avoit fait faire le long de la Ganche, de la Scarpe, du Genset et de l'Escaut, d'empêcher les ennemis de pénétrer dans le Boulonnois, dans l'Artois et dans le Gambrésis, et de faire les sièges de Valenciennes et de Bouchain. Il appeloit cette position le nec plus ultra des alliés ; mais il s'en flatta vainement, comme il se verra dans la suite de la relation de cette campagne.
1. Les onze volumes de la Correspondance de Fénelon, publiés en 1827, ne renferment aucune des lettres dont parle notre auteur.
2. « Il mangeoit peu et peu solidement, mais demeuroit longtemps à table pour les autres, et les charmoit par l'aisance, la variété, le naturel et la gaieté de sa conversation » [Mémoires de Saint-Simon, éd. 1873, t. XI, p. 61).
3. Le projet du maréchal avait été de surprendre les cantonnements ennemis sur la Deule et la Scarpe et d'aller investir Douay; mais les mouvements des alliés le forcèrent à se tenir sur la défensive [Mémoires militaires, t. X, p. 382-384 et 584-587, lettre au Roi du 23 avril, et lettre du Roi du 26, p. 590-592).
64 MÉMOIRES [Avril 1711]
Quelques jours auparavant, la nouvelle de la mort de Tompereur Joseph se répandit dans notre armée. Il mourut à Vienne, de la petite vérole, le 17 avril, trois jours après celle du Dauphin. Tout le monde fut persuadé que la mort de ce prince apporteroit bien du changci7ient dans les affaires de l'Europe, car il étoit indubitable que T Archiduc^ seroit élevé au trône impérial : il n'étoit donc pas de l'intérêt des puissances que la couronne de l'Empire et celle de l'Espagne fussent sur la même tête, par rapport à la balance de l'Europe".
Les ennemis, ayant rassemblé leurs armées près d'Orchies et Pont-à-Marcq, se mirent en mouvement le 1*' mai pour passer la Scarpe près de l'abbaye d'Anchin, autrement dite les Quatre-Glochers^, et de Lalaing*, village au-dessous de Douay. Ils envoyèrent des détachements pour occuper plusieurs postes, entre autres l'abbaye de Flines^ et celle de Saint-Amand^. Leurs
1. Le compétiteur de Philippe V au trône d'Espagne que les alliés appelaient le roi Charles III.
2. Sur la mort de Joseph I*"", on peut voir les correspondances de la Gazette d'Amsterdam, n°* xxxv à xxxviii, et les Extraordinaires, surtout les réflexions insérées dans l'Extraordinaire XXXVI.
3. Il a déjà été parlé de l'abbaye d'Anchin dans le tome II, p. 330. Elle était située dans une île de la Scarpe, à deux lieues en aval de Douay. Son nom des Quatre-Clochers venait des quatre tours qui flanquaient l'église abbatiale; il n'en reste aujourd'hui que des ruines sans intérêt.
4. Sur la rive droite de la Scarpe, à une lieue au nord-est de Douay.
5. Importante abba\e de cisterciennes fondée au milieu du XIII* siècle par Marguerite de Flandre, fille de l'empereur Baudouin de (;onslanlint)|)le,