MÉMOIRES [Oct
au contraire, elles ne faisoient qu'aigrir les esprits des peuples contre nous.
M. de Mariborough, content de sa campagne après la conquête de Bouchain, ne songea plus qu'à faire envoyer les troupes qui composoient son armée dans les quartiers d'hiver. Il la fît décamper le 20 d'octobre pour cet effet : ce que le maréchal de Villars ayant appris, il tit décamper la sienne six jours après, pour nous envoyer dans les nôtres. Et moi je me rendis à Q[uincy] en quatre jours, où je passai encore une partie de l'hiver.
Je n'y fus pas plus tôt arrivé, que je travaillai à faire mes recrues, dont je vins à bout très facilement, m'étant acquis la confiance du pays, en observant exactement les paroles que je donnois aux personnes que j'engageois : ce que j'observai toujours pendant tout le temps que j'ai été capitaine d'infanterie. Ainsi, Dieu merci ! je n'ai rien à me reprocher touchant les hommes que j'ai engagés. Je les ai toujours engagés de bonne volonté et je ne me suis jamais servi d'aucune ruse et d'aucun artifice. La bonne foi doit toujours régner dans toutes les actions de notre vie ; la récompense en vient toujours après. Le véritable moyen donc pour faire ses recrues aisément est de suivre ce que j'ai fait. Je conseille à tous les officiers de m'imiter, s'ils veulent réussir'.
Pendant que j'étois à la campagne, fious apprîmes, par une lettre de mon frère du Plessis, la mort de Madame la Dauphine, arrivée le 12 février 1712, celle
1. (Comparez ce qu'il a déjà dit sur sa manière de faire ses recrues, dans le tome II, p. .325.
[Février ni2J DU CHEVALIER DE QUINCY. 103
de Monseigneur le Dauphin, qui ne survécut que six jours à Madame la Dauphine son épouse, aussi bien que celle du duc de Bretagne, leur fils aîné, qui mourut le même jour que Madame la Dauphine^. Quel triste événement, et cruel pour la France, accablée depuis si longtemps de malheurs et d'accidents fâcheux et tristes ! Le Roi eut besoin de sa fermeté pour soutenir tant de disgrâces et de pertes. Leurs corps furent transportés dans le même chariot funèbre à Saint-Denis. Je suis persuadé que, dans toutes les histoires anciennes et modernes, il ne s'y trouve point un pareil et si funeste événement.
Du Plessis nous mandoit, par la même lettre, la mort de M. d'Ormesson, maître des requêtes et intendant de la généralité de Soissons, notre parent et notre ami^. Voici les propres termes dont il se servoit dans sa lettre pour nous faire part de ces tristes nouvelles : « Monsieur le Dauphin est mort. Madame la Dauphine « est morte, M. le duc de Bretagne est mort, M. d'Or- « messon, intendant de Soissons, est mort, et nous « mourrons tous un jour. » Ce style laconique ne nous fait que trop connoître le caractère de l'indifférent philosophe pour tout ce qui ne le regardoit point en particulier.
1. Le duc de Bretagne, né en 1706, ne mourut que le 8 mars. Pour la mort du duc et de la duchesse de Bourgogne, il faut remarquer que notre chevalier ne parle pas des bruits de poison qui coururent alors à la cour, et dont Saint-Simon s'est fait l'écho, comme d'autres contemporains.