‹ Mémoires du chevalier de QunicyChapitre 117 sur 207 · Histoire militaire de Quincy, t. III, p · texte numérisé non relu

Histoire militaire de Quincy, t. III, p

4. Jean-René de Jouenne d'Esgrigny deviendra colonel d'infanterie en 1704 et sera tué au siège de Verue en mars 1705.

5. René de Jouenne, sieur du Mesnil et d'Esgrigny, d'abord huissier de la chambre du Roi, puis capitaine au régiment de la Couronne dès 1666, ensuite commissaire des guerres, intendant de l'armée d'Irlande (1689), puis en Catalogne et en Italie, fut fait prisonnier à Crémone; il ne mourut qu'en 1732. Il s'était fait confirmer dans sa noblesse par des lettres de juillet 1698, qui contiennent l'énumération de ses services. (Arch, nat., X^» 8692, fol. 409.)

Ô06 MÉMOIRES [Mai 1702)

Nous fûmes ensemble, et trois autres officiers du régiment, pour faire collation dans une tente de vivandier. Nous trouvâmes le vin si bon, que nos pauvres têtes en étoient bouleversées. Il y avoit à une autre table le chevalier de Novion*, capitaine des grenadiers du régiment de Bretagne^, qui étoit de la connoissance de d'Esgrigny. Ils se mirent tous deux à parler allemand, et il me parut que d'Esgrigny, en me regardant de temps en temps, se mettoit à rire. Gomme je m'imaginois qu'il se railloit de moi, je lui dis à l'oreille que je voulois avoir raison de son procédé, et que je le priois très fort de me suivre. Mon camarade me protesta que ce n'étoit pas de moi dont ils parloient ; il eut beau me jurer que leur conversation ne me regardoit point, qu'ils parloient d'une partie aimable qu'ils avoient faite ensemble : j'étois si prévenu que c' étoit de moi, que je l'obligeai à la fin de me suivre. Nous étions déjà derrière le jardin des Capucins, qui est à une portée de fusil de Goito; nous allions dégainer, sans trop savoir tous deux ce que nous allions faire, lorsque le commandant de notre second bataillon arriva, qui nous ordonna les arrêts, et il fit mettre un soldat en faction devant ma tente et un devant celle de d'Esgrigny. Le lendemain, lorsque je me réveillai, je ne me ressouvenois nullement de ce

1. André Potier, dit le chevalier de Novion, d'abord page de la chambre (1679), puis capitaine au régiment de Bretagne, dont son frère aîné était colonel, mort de crapule et de misère le 14 octobre 1735, à soixante-deux ans. (Dossier bleu du Cabinet des titres, ms. Fr. 30085.)

2. Formé en 1644 sous le nom de Mazarin-français, prit celui de Bretagne en 1651. « Fort bon et fort ancien régiment, » dit Dangeau (t. XVIII, p. 328).

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qui s'étoit passé la veille; d'Esgrigny ne s'en ressouvenoit pas plus que moi. Le marquis de Dreux, colonel du régiment, nous fit venir chez lui ; il nous fit une petite réprimande, et ensuite il nous fit embrasser. Depuis, nous avons vécu, d'Esgrigny et moi, très cordialement ensemble.

Mantoue. — Le 28, nous fûmes dîner à Mantoue. Nous vîmes tout ce qu'il y a de curieux dans cette ville ; nous nous promenâmes longtemps sur les remparts du côté des portes de Pradelle et de Cerese, afin de voir le camp des Impériaux et les ouvrages qu'ils avoient faits pour bloquer ces deux portes. Mantoue est située au milieu du lac que forme la rivière du Mincio, qui sort du lac de Garde. Cette ville est capitale du Mantouan. On ne peut en approcher que par la porte Cerese et celle de Pradelle. Cette situation la rend une des plus fortes places de toute l'Europe ; je puis dire que, tant que l'Empereur possédera cette place, il sera toujours maître de l'Italie, cette ville n'étant pas trop éloignée du Trentin. Le dehors du palais du duc de Mantoue n'a rien qui flatte les yeux ; mais il est si vaste, et il y a tant d'appartements, qu'il y a de quoi loger trois rois bien à leurs aises. Cette ville est belle et des plus anciennes; on prétend qu'elle a été bâtie sept cents ans avant Rome. Elle a donné naissance à Virgile et au Tasse. Le palais du Té est remarquable par les peintures du célèbre Michel-Ange^ ; les églises y sont belles, les rues larges et bien percées, surtout celle de Pradelle. Cet État

1. Ce palais, situé en dehors de la ville, fut construit par Jules Romain et orné de fresques par le même artiste. Il ne s'y trouve rien de Michel-Ange.

208 MÉMOIRES [Juin 1702]

étoit dans la maison de Gonzague, qui est une des plus illustres d'Italie, depuis l'an 1327; cependant cette maison de Gonzague descend d'un simple bourgeois de Mantoue, nommé Guy de Gonzague, et dont le fils Louis, après avoir tué Bonacorsi, son seigneur, s'en étoit fait donner le gouvernement et en avoit ensuite usurpé la souveraineté*, qui a été dans cette maison jusqu'à Ferdinand- Charles mort à Venise^. L'empereur Joseph ^ s'est emparé de ce duché.

Le l^"" jour de juin, nous apprîmes que Castiglionedelle-Stiviere s'étoit rendu, la garnison prisonnière de guerre. Cette place appartenoit au prince de Castiglione et de Solferino, de la maison de Gonzague. Ses sujets s'étoient révoltés, deux ans auparavant, contre lui; ils l'avoient chassé de sa ville, et brûlé son palais. Dans la suite, ce prince s'étoit retiré avec sa famille en Espagne. Philippe V leur a donné des établissements dignes de leur naissance*.

Le 3 de juin, nous décampâmes de Goito pour aller

1. Louis de Gonzague, capitaine de Mantoue, tua le tyran Passerino-Bonacorsi (1328) et se fit donner la seigneurie à titre de vicaire de l'Empire. Il mourut le 18 janvier 1360.

2. Ferdinand-Charles IV, né en 1652, duc de Mantoue en 1665, mort dépouillé de ses Etats, le 30 juin 1708, à Venise.

3. Joseph, archiduc d'Autriche (1678-1711), élu roi des Romains en 1690, succéda comme empereur en 1706 à son père Léopold, sous le nom de Joseph P"", et, cette même année, le Mantouan fut conquis, ainsi que le Milanais, par son armée.

4. Ferdinand de Gonzague, prince de Castiglione, né en 1649, fut en effet chassé de sa capitale en 1700, et se retira à Venise, oîi il mourut le 13 février 1723. Son second fils passa en Espagne, où Philippe V, à l'occasion de son mariage avec la veuve du duc d'Albe, le fit grand de la première classe et gentilhomme de la chambre.

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camper à la Madonna-delle-Grazie\ la droite de l'armée à la Fossa-Maestra ou Osone-Nuovo, qui se partage en deux branches, dont l'une va se jeter dans le lac de Mantoue à Gurtatone^, et l'autre dans le Pô à Borgo-Forte^, après avoir traversé Montanera*, où elle forme encore plusieurs branches^. L'armée du prince Eugène étoit campée de l'autre côté, fortifiée de plus d'une chaussée, sa droite à Gurtatone et sa gauche au Pô. Celle de notre armée s'étendoit jusqu'à Rivalta, où M. de Vendôme prit son quartier. Notre centre étoit à la Madonna-delle-Grazie, abbaye située sur le bord du lac de Mantoue ; il y a une assez belle église, où les bourgeois de Mantoue y vont en dévotion. J'y remarquai plusieurs figures en cire, entre autres celle du connétable de Bourbon, qui fut tué en faisant escalader la ville de Rome. Au bas de son effigie étoient ces mots : Traditore a Dio e al suo re. Ge pays est fort coupé de canaux, de ruisseaux et de haies, ce qui détermina notre général à mêler l'infanterie avec la cavalerie par brigade. Malgré la situation avantageuse où nous étions, nous la renforçâmes de bons retranchements, auxquels nous travaillâmes plusieurs jours, et nous fîmes un pont sur le Mincio pour la communication de notre armée avec Mantoue®. Les deux armées étoient à la portée du canon, maxime

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