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[Nov. 1702] DU CHEVALIER DE QUINCY. 25!
M. de Vendôme, voyant l'opiniâtreté du prince Eugène à ne vouloir pas décamper le premier, prit le parti de lever son camp. Trois jours auparavant de notre départ, il fît retirer le pont que nous avions sur le Pô, et il fit sauter la grosse tour du château de Luzzara en sa présence et en présence de tous les officiers généraux de l'armée, qui étoient montés à cheval pour voir l'effet de la mine. Cette tour s'éleva tout entière en l'air comme une quille et ensuite elle tomba sur le côté. Ainsi, en un instant, cet ouvrage, qui a voit presque deux mille ans d'ancienneté, fut renversé; car la tradition du pays dit qu'elle avoit été bâtie du temps de Jules César. Tous les habitants des environs furent très touchés de sa destruction.
Retraite du camp de Luzzara. — Enfin, le 9 novembre, nous décampâmes de Luzzara, après y avoir resté trois mois moins quelques jours. A la retraite, tous les équipages étant chargés, ils se mirent en marche. On avoit eu la précaution, quelques jours auparavant, de combler les fossés et de couper les haies derrière l'armée, afin de nous retirer sur plusieurs colonnes. A onze heures du soir, toute l'armée se mit en marche, et, lorsqu'elle fut à une certaine distance du camp abandonné, un aide-major général fut à toute bride de cheval pour lever toutes les gardes et toutes les sentinelles qui étoient répandues le long de nos retranchements; elles firent l'arrière -garde avec tous les grenadiers de l'armée.
A la pointe du jour du 10, nous étions déjà à deux lieues des ennemis. Sur les huit heures, nous eûmes une alarme : toute l'armée se mit en bataille ; le bruit courut que le prince Eugène marchoit à nous pour
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nous combattre. Après y avoir resté une heure, et M. de Vendôme ayant appris que l'ennemi marchoit du côté de la Mirandole^ nous nous remîmes en marche pour aller camper à Moglia^, sur la petite rivière de la Tagliata^. J'ai oublié de dire que le quartier général du prince Eugène étoit à Suzzara^, pendant notre camp de Luzzara, éloignés de trois quarts de lieue environ l'un de l'autre .
Le 11 et le 12, nous séjournâmes à Moglia. Il ne fit que pleuvoir pendant ces deux jours. Notre chambrée, qui étoit composée de d'Esgrigny, de la Bussière, qui avoit quitté douze cents écus de rente de bénéfices pour venir sous-lieutenant dans le régiment, de Ghoart^, parent comme moi de M. et M™® de Ghamillart, du chevalier Marest, parent du marquis de Dreux, et de moi, notre chambrée, dis-je, fut trois jours sans pain. C'est la seule fois que j'ai souffert à l'armée pendant tout le temps que j'ai été au service. Nous fûmes obligés de manger du pain de munition que nous achetions bien cher à nos soldats, et c' étoit même par grâce qu'ils nous en vendoient. Nous n'avions ni vin, ni viande, ni légumes; nous faisions la cour aux soldats afin qu'ils nous fissent un peu de part de leurs soupes, que nous trouvions excel-
1. Capitale d'un duché appartenant à la famille des Pics (ciaprès, p. 253).