Histoire militaire, p
retirer, elle me donna un moyen pour la voir chez elle : « Vous connoissez, me dit-elle, mon cousin le « marquis ***. Priez-le de vous mener dans quelques a maisons pour passer la soirée. Il ne manquera pas « de vous amener chez moi ; il vous présentera à mon « mari, et vous ferez comme si vous ne m'aviez < jamais vue. Tâchez de gagner l'amitié de mon mari, « et ensuite nous nous verrons tous les jours et à « notre aise. » J'exécutai de point en point ses ordres. Ainsi, m'étant fait ami de M. le comte, j'allois tous les soirs à la conversation chez elle. L'on appelle en Italie conversation les assemblées qu'on y fait pour jouer, pour concerter et pour danser. Nous étions, la comtesse et moi, les personnes du monde les plus contentes ; j'attendois avec beaucoup d'impatience les moments des conversations, les matinées me paroissoient ne point finir. J'aimois infiniment et sincèrement la comtesse ; mais, les matins, ne sachant que faire, j'allois passer quelque temps au couvent de Saint-Pierre-Martyr, où je connoissois une religieuse. La comtesse, qui s'étoit informée à quoi je m'occupois les matins, apprit malheureusement que j'allois à ce couvent et que j'y restois quelque temps. Elle m'écrivit qu'elle avoit quelque chose de conséquence à me communiquer, et, pour cela, qu'elle me donnoit rendez-vous à Saint-Pierre-Martyr. Je sentis sur-lechamp de quoi il étoit question. Je lui fis réponse qu'il m'étoit impossible d'y aller ce jour-là, ayant une migraine afïreuse, qui m'obligeoit à garder la chambre. Ma réponse ayant augmenté son inquiétude, elle m'ordonna par une seconde lettre de me rendre à ce rendez-vous; sinon, qu'elle ne me verroit de sa vie.
11 fallut donc obéir ; mais je n'y arrivai qu'une heure après elle; elle m'en fit des reproches.
Nous étions assis dans la cour, près de la porte du couvent. La porte étoit ouverte; il y avoit plusieurs religieuses assises en dedans du couvent. Dans le temps que je me flattois que cette conversation se passeroit sans que la religieuse que je connoissois ne parût, sa borme amie m'aperçut. Elle me dit : Ha, signore, non voleté vedere la signora Laurea B, (c' étoit le nom de ma religieuse)? — JYo, signora, lui répliquai-je , per oggi, perche ho affare, e a questa hora io vado via. Ma réponse n'empêcha point qu'elle ne fît venir la signora Laurea, qui, me voyant avec la comtesse, me dit avec un ton piqué : Signore, presto al grand' parlatorio; et elle partit sur-le-champ. Mon embarras étoit violent; je n'aimois que la comtesse, qui me regardoit dans ce moment avec des yeux pleins de charmes, mais remplis de dépit. Elle me dit : « Monsieur, il n'est pas de « la politesse de refuser de rendre visite à cette belle « religieuse. Elle vous l'ordonne de si bonne grâce et « avec un ton si absolu, que vous feriez une très a grande faute d'y manquer. » Toutes les religieuses rioient de ma situation. Enfin je pris mon parti; je dis à la comtesse que je ne serois pas longtemps au parloir.
Ma religieuse éclata en reproches, en me disant que je faisois bien voir la vérité de ce qu'on lui avoit rapporté plusieurs fois, que les François ne méritoient pas qu'on s'attachât à eux, par rapport à leur inconstance. Puis après, en s'adoucissant peu à peu, elle me dit mille choses contre ma pauvre comtesse. Je
voulois un peu la calmer ; mais, voyant que mes discours ne faisoient rien sur son esprit, et m'ennuyant fort des siens, je pris le parti de prendre congé d'elle, en l'assurant que je viendrois la voir le lendemain. Je tins mal ma parole, ne l'ayant plus vue depuis, quoique aimable, jeune et ayant beaucoup d'esprit, et qu'elle m'aimât sincèrement; mais ma passion pour la comtesse étoit si violente, que je me fis un sensible plaisir de quitter promptement ma religieuse pour l'aller retrouver. Elle fut si charmée et si contente du peu de temps que j'avois resté avec la religieuse, qu'elle me dit à l'oreille : « Nous ne sommes pas bien ici, « vous et moi ; allons-nous-en au couvent de la cou- « sine. » Je lui donnai la main, et elle me fit monter dans son carrosse, ce qui n'est point en usage en Italie à moins que le mari n'y soit. Après avoir resté quelque temps ensemble, la comtesse s'en alla chez elle. L'heure de la conversation étant arrivée, je m'y rendis à l'ordinaire. Je n'y manquois pas un seul jour.
Enfin, malgré la vive tendresse que nous avions réciproquement l'un pour l'autre, il fallut se séparer : le congé qui m'a voit été donné alloit expirer. L'amour ne m'a jamais fait faire aucune faute touchant mon devoir de guerre. J'étois au désespoir de quitter les personnes à qui j'étois tendrement attaché ; mais rien n'étoit capable de m'arrèter lorsqu'il s'agissoit du service.
Auparavant de partir, le beau-père de la comtesse donna une fête; elle l'engagea de m'en prier. Cette fête commença par une cavalcade composée de plusieurs seigneurs de la ville, qui précédoient un chariot dans lequel il y avoit plusieurs dames; ma mal-
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tresse en étoit. Elles étoient toutes en domino et masquées, et assises sur des sièges qui alloient en amphithéâtre. Nous étions plusieurs à cheval, tous déguisés, à côté du chariot. Nous nous promenâmes dans toutes les rues de la ville. Ensuite nous arrivâmes dans la maison du beau-père, dont les appartements étoient éclairés de quantité de bougies. Après une demi-heure de conversation, nous passâmes dans un salon pour entendre un concert charmant. Ma comtesse tenoit le clavecin ; j'accompagnois de la basse de viole à côté d'elle. Elle charma la compagnie par sa voix, qui étoit une des plus belles et des plus touchantes que j'aie entendues en Italie, quoiqu'elle n'avoit pas beaucoup d'éclat. Le concert fini, toute la compagnie se rendit dans une salle où le souper étoit servi. Il n'y avoit que deux plats sur la table, quoique nous étions bien trente personnes priées pour le souper. J'en fus très surpris; mais ce qui me surprit davantage étoit le silence morne du beau-père, qui ne servoit personne; en revanche, il mangeoit comme six. Ce repas dura deux heures, et il y eut bien une centaine de plats servis, toujours deux à deux, plus mauvais les uns que les autres. Les seuls mots que disoit le beau -père étoient : Un piatt'f Ancor un piatt'. Dateunaltro piatf. Leva questo piatf. Date un piatt'. Enfin, jusqu'à la fin du repas, il ne dit pas d'autres paroles. Je ne pouvois pas m'empêcher de temps en temps d'éclater de rire, quoique la comtesse, qui étoit près de moi, me marchoit sur le pied pour m'en empêcher. Cependant je n'avois pas de quoi rire, car, en ma vie, je ne fis un ai mauvais souper. Le raisin de Corinthe dominoit dans tous les
ragoûts. Après le repas, il y eut bal, qui dura presque toute la nuit; on y dansa quantité de contredanses. Les vieillards et les vieilles femmes dansent, dans ce pays-là, comme les jeunes personnes; ils prétendent que la danse leur fait du bien pour la santé.
Le surlendemain de cette fête, je partis. Ce ne fut point sans verser beaucoup de larmes de part et d'autre ^ Je promis que je ne serois pas longtemps sans revenir à Reggio. Je lui tins ma parole très exactement. Lorsqu'on est jeune, on est bien fol : je fis cinq ou six voyages de Castiglione à Reggio pendant cet hiver (il y a bien trente lieues d'une ville à l'autre), étant accompagné seulement d'un valet. J'hasardois de me faire assassiner, ou par les paysans, ou par les housards des ennemis, qui rôdoient continuellement dans le plat pays. Dieu merci! il ne m'est jamais rien arrivé.
Je fus à Guastalla. En y allant, étant près de Santa- Vittoria, où M. de Vendôme avoit si bien battu le général Visconti^, je marchois en bas de la levée qui est le long du Grostolo; j'aperçus deux hommes à cheval, qui étoient sur la levée et venoient à moi. Ils a voient le pistolet à la main. Nous nous préparâmes, mon valet et moi, à les bien recevoir. On cria de part et d'autre : « Qui vive? » Gomme nous nous approchions, on se reconnut. G'étoit un capitaine de la Vieille-Marine qui s'en retournoit à Reggio, où son régiment étoit en quartier d'hiver. Il me dit que lui et son valet nous
1. Le marquis de Franclieu [Mémoires, p. 22-23) raconte une liaison analogue qu'il eut également dans cette même ville de Reggio, pendant qu'il y était en quartier d'hiver.