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Sur la rive gauche du Pô

280 MÉMOIRES [Juin 1703]

niquoit avec Révère par un pont de bateaux ; le prince Eugène y avoit passé la plus grande partie de l'hiver avec les officiers généraux de son armée. Au commencement du printemps, il fut rappelé à la cour de Vienne. Comme cette armée devoit être sur la défensive, je suis persuadé qu'il ne fut pas fâché de cesser d'en avoir le commandement, qui fut donné au comte Gui de Stahremberg, un des grands généraux du siècle, surtout pour la guerre défensive. M. de Vendôme en faisoit plus de cas que du prince Eugène, à qui l'Empereur donnoit toujours des armées brillantes, et, lorsqu'elles étoient détruites, M. de Stahremberg en étoit chargé. J'ai oublié la raison pour laquelle notre général fit faire à l'armée un si grand détour pour aller à Ostiglia.

Pendant que nous nous approchions de cette place S le prince de Vaudémont, qui étoit arrivé de Milan à son armée sur la Secchia, lui fit faire plusieurs mouvements afin de la resserrer de son côté. Il en établit la droite à Final^, après que M. d'Albergotti s'en fut emparé avec le corps de troupes qu'il commandoit et deux pièces de canon. Quelques jours après, M. d'Albergotti eut ordre de marcher à la tête de trois mille hommes à Garpi, afin de resserrer encore de plus près Ostiglia de ce côté-là.

M. de Stahremberg, qui se servoit également bien de la béquille du temps comme Fabius Maximus, et de la

1. Le marquis de Quincy, dans son Histoire militaire, n'a parlé que très brièvement de ce siège peu heureux d'Ostiglia (t. IV, p. 152).

2,. Ville forte du Modénais, sur le Panaro, à la frontière du duché de Ferrare.

[Juin 1703] DU CHEVALIER DE QUINCY. 281

massue de fer d'Hercule comme César, n'oublia rien de tout ce qui pouvoit contribuer à faire échouer le projet de M. de Vendôme. Il nous laissa paisiblement dresser nos tentes, assurer notre camp ; mais, le lendemain, à la petite pointe du jour, il fit canonner si violemment notre droite, par une batterie qu'il avoit fait avancer la nuit, que l'on fut obligé de la faire reculer de trois cents pas, après avoir laissé bien des soldats et des chevaux sur la place. Ceci fut un mauvais présage pour nous, comme l'on le verra dans la suite.

La nuit du 7 au 8, on s'empara d'une chapelle et de deux autres postes retranchés, et l'on avança si fort nos travaux, que l'on fut en état d'attaquer le faubourg. Notre disposition étant faite, on commençoit à s'ébranler pour y marcher; mais les ennemis, s'en étant aperçus, rompirent une digue et lâchèrent si à propos les écluses, que nous fûmes obligés de nous retirer promptement et de décamper bien vite, la nuit du 9 au 10, sans tambour et sans trompette ^

Voici un coup d'un grand maître et d'un capitaine d'une expérience consommée : M. de Stahremberg, bien persuadé qu'il n'avoit plus rien à craindre de notre armée, fit passer la plus grande partie de ses troupes qui étoient de notre côté, du côté de la Secchia, et, sans perdre de temps, il marcha au corps de troupes que commandoit M. d'Albergotti. Pendant ce temps-là, nous décampions à petit bruit, et nous entendions le grand bruit que faisoient les ennemis en passant sur leur pont. L'on croyoit qu'ils abandonnoient la partie d'Ostiglia qui étoit en deçà.

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