Le manuscrit porte 10 septembre, par erreur
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lai. Ils me prièrent de vouloir bien avoir la charité de leur sauver la vie et d'empêcher que leur ville ne fût mise au pillage. Aussitôt que la porte eut été ouverte, je m'en emparai, et j'en donnai avis sur-le-champ à M. de Montsoreau. J'y laissai dix grenadiers, et, avec les dix autres, je me rendis à l'église. Je vis un spectacle bien touchant : hommes, femmes, filles, enfants, tous s'y étoient réfugiés. Dès qu'ils m'aperçurent, ils firent des cris épouvantables ; ils étoient tous à genoux, et me demandoient la vie. Après avoir fait ma prière à Dieu, je leur dis de ne rien craindre, et, pour les rassurer davantage, j'ajoutai que j'élois venu exprès pour sauver et leurs vies et leurs meubles, qu'ils avoient fait transporter dans l'église. Je fis d'abord fermer la grande porte, qui regardoit le château, parce que les balles y pleuvoient vivement; ensuite, j'en fis fermer une autre, et je les fis bien masquer toutes deux. Je laissai la troisième ouverte, où je mis mes dix grenadiers, aux ordres d'un sergent, à qui j'ordonnai de ne laisser entrer qui que ce soit au monde. Parles précautions que je pris, je sauvai ce peuple, non seulement du pillage, mais de tout ce qui arrive ordinairement de plus affreux dans ces sortes d'occasions. Ayant mis ordre à tout, je m'en allai rendre compte à M. de Montsoreau de ce que j'avois fait; il m'en remercia. Un instant après, nos grenadiers, ayant appris que l'ennemi avoit abandonné la ville, escaladèrent les murailles et se jetèrent dans toutes les maisons, où ils enlevèrent et pillèrent tout ce qui n'avoit pas été transporté dans l'église. Le pillage dura quatre ou cinq jours.
La nuit du 11 au 12, on ouvrit la tranchée devant le château, qui avoit deux enceintes, et on la poussa
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assez loin malgré le terrain, qui étoit presque partout du roc vif. Le 12, on établit une batterie de huit pièces de canon et de deux mortiers; les boulets ne faisoient qu'effleurer les fortifications, qui étoient presque toutes faites dans le roc vif. Ce jour-là, M. de Vendôme pensa être tué dans la tranchée d'un boulet de canon qui cassa une branche de laurier et la poussa sur la tête du prince : ainsi il se vit couronné de laurier par les ennemis eux-mêmes.
Le 13, à midi précis, on voulut faire attacher le mineur à la première enceinte; mais, les Impériaux s'en étant aperçus, ils jetèrent une si grande quantité de grenades et de pierres, qu'ils obligèrent le mineur à se retirer.
Malgré un feu continuel de notre canon et les bombes qu'on ne cessoit de leur jeter, le château ne se rendit que le 1 7. Le commandant s'étant aperçu que le mineur, qui y avoit été attaché une seconde fois, ne pouvoit plus être délogé, il se détermina à capituler. Il se rendit prisonnier de guerre. Il fit le fâché, et il dit qu'il se feroit plutôt ensevelir sous les ruines de son château, au discours de prisonnier de guerre; mais, comme M. de Vendôme lui fit dire que, s'il faisoit tirer un seul coup de fusil, il le feroit pendre, ces douces paroles le déterminèrent entièrement à se rendre prisonnier de guerre avec sa garnison, qui étoit de neuf cents hommes. Cet homme, quoique Allemand, faisoit le Gascon : il dit en sortant de sa place : « Messieurs, hodie mihi, cras tibi. » Cependant sa prophétie ne tomba que sur lui, comme je le dirai dans la suite, et ce fut au siège de Verue ; bien plus, il fut pris à discrétion.
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Nous perdîmes assez de monde à ce siège, entre autre un commissaire provincial d'artillerie nommé M. de Bretonville, qui fut très regretté. On y trouva seize pièces de canon, beaucoup de boulets, de bombes et d'autres attirails de guerre. On y prit aussi beaucoup d'effets aux bourgeois de la ville et aux habitants des environs, qu'ils avoient sauvés auparavant de notre arrivée, dont Messieurs les Vénitiens, qui suivoient notre armée, profitèrent : ils achetoient ces meubles pour peu de chose, et ils les envoyoient dans leur pays.
Combat de la montagne de Saint-Jean, près d'Arco. — Après la prise de ce château, rien ne pou voit empêcher M. de Vendôme de s'approcher de Trente qu'un seul poste des ennemis, qui étoit sur une montagne très escarpée à gauche derrière cette place. Il falloit absolument que l'armée passât au pied; mais, les Impériaux en étant les maîtres, seulement avec des pierres qu'ils auroient fait rouler, ils nous auroient empêché ce passage. Ainsi ce prince, voyant de quelle conséquence il étoit d'en chasser les ennemis, envoya ordre à M. dePoligny, premier capitaine des grenadiers du régiment de Lyonnois^ de l'attaquer avec cent grenadiers dudit régiment et cent cinquante hommes de la brigade de Bourgogne; j'étois de ce détachement. Le 1 8, nous nous assemblâmes à une des portes d'Arco, deux heures avant la nuit, et, nous étant mis en marche, nous arrivâmes au pied de la montagne un peu avant la fin du jour. Nous la vîmes remplie de troupes de tout
1. Ce régiment d'infanterie, formé en 1616, avait pour colonel le duc de Villeroy, dont le père était gouverneur de Lyon, et l'oncle archevêque de cette ville.
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côté : ce qui nous fit faire halte. M. de Poligny, ayant remarqué que l'on ne pouvoit aller aux ennemis que par deux endroits fort étroits et fort escarpés, nous demanda notre avis après nous avoir dit le sien, qui étoit de s'en retourner au camp. Je lui dis que nous y serions très mal reçus; que M. de Vendôme lui avoit ordonné d'attaquer ce poste, fort ou faible; qu'il étoit impossible à notre armée d'aller à Trente tant que nous ne serions pas maîtres de cette montagne; qu'à la vérité il ne convenoit point d'attaquer les Impériaux présentement; qu'il falloit attendre au lendemain, afin de mieux reconnoître ce poste. Tous les officiers furent de mon avis, ce qui détermina M. de Poligny à prendre ce parti. Il ne laissa pas cependant d'envoyer un officier pendant la nuit à M. le comte de Médavy, M. de Vendôme étant parti avec un gros détachement pour aller du côté de Trente. La réponse fut qu'il falloit absolument s'emparer de cette montagne, qu'il étoit de la dernière conséquence de l'occuper, et qu'on l'avoit préféré, quoique simple capitaine de grenadiers, aux brigadiers d'armée. Comme j'avois été reconnoître de bien près la situation des ennemis, M. de Poligny me pria d'établir les postes et de poser les gardes avancées, afin d'empêcher les Allemands de nous surprendre. Nous fûmes accablés de pierres pendant toute la nuit; plusieurs soldats en furent blessés.
A la pointe du jour, M. de Poligny fit sa disposition, pendant lequel temps les ennemis nous faisoient un feu terrible. Mon lieutenant fut blessé à mon côté d'une balle qui lui perça les bourses; il s'en guérit en n'y mettant que du crachat. Nous aperçûmes qu'il y avoit beaucoup de prêtres à la tête des paysans. La disposi-
tion étant faite, i! y avoit deux attaques : j'avois celle de la droite avec cent hommes, dont moitié grenadiers ; le second capitaine des grenadiers du régiment de Lyonnois avoit celle de la gauche, avec le même nombre d'hommes que moi. M. de Poligny étoit resté avec les cinquante de reste, pour faire feu afin de favoriser nos attaques, et se porter à l'endroit où il jugeroit à propos. Je marchai aux ennemis avec une si grande vivacité, que je ne leur donnai pas le temps de nous faire une seconde décharge, et je pénétrai si promptement dans leur retranchement, que les cinquante hommes qui étoient restés avec notre commandant, nous prenant pour les ennemis, faisoient feu sur nous. Je mis mon mouchoir au bout de mon épée, ce qui nous fit reconnoître. Je suivis les Impériaux pendant quelque temps; mais, voyant que l'attaque de la gauche alloit mal, j'ordonnai à un lieutenant de les poursuivre avec trente hommes, et, avec le reste, je pris la hauteur sur les ennemis que le second capitaine des grenadiers attaquoit. Cette manœuvre les fit plier sur-le-champ. Ainsi nous nous rendîmes maîtres de ce poste, d'autant plus considérable que, si les ennemis avoient fait leur devoir, nous n'aurions pu les forcer, quand même nous aurions été six fois plus. Il étoit défendu par soixante-dix grenadiers et mille paysans. Nous les suivîmes pendant deux lieues ; nous fîmes une centaine de prisonniers, dont il y avoit beaucoup de paysans, que nous envoyâmes à M. de Vendôme. Il les fit tous passer par les armes, excepté un seul, qui eut ordre de ce prince de dire à ses camarades de quelle manière ils avoient été traités, et que l'on en useroit de même contre tous ceux que l'on trouveroit armés, et que l'on
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brûleroit leurs villages. Nos soldats firent un gain considérable, les habitants de la vallée d'Arco ayant transporté tous leurs effets et mené tous leurs bestiaux sur cette montagne.
M. de Poligny vint me joindre après l'action. Il me remercia, et il me complimenta touchant la manière avec laquelle je m'étois comporté, et il dit tout haut devant les officiers et les soldats qu'il m'en avoit l'obligation. Cependant il suivit la bonne maxime des officiers généraux : il s'en attribua à lui seul toute la gloire, lorsqu'il en rendit compte à M. de Vendôme et à M. de Médavy, et il ne dit pas un mot de moi. Nous restâmes cinq jours dans ce poste, où nous ne vivions que de ce que le soldat nous donnoit.
Trois heures après l'affaire finie, me promenant un peu éloigné de notre troupe, j'entendis la voix d'une personne qui crioit vivement. Je courus vite, et, étant entré dans un petit bois d'où venoit le bruit, je trouvai une jeune fille de quinze à seize ans tout éplorée. Je lui demandai ce qu'elle avoit ; elle ne me répondit que par des larmes qu'elle versoit en abondance. A la fin, je lui demandai si elle n'avoit pas été violentée par quelque soldat. E cosi, signore, me répliquat-elle, en me montrant par où le soldat qui avoit fait le crime s'enfuyoit. Je courus après ; mais le drôle, que je reconnus pour un grenadier, étoit déjà bien loin. Le père et la mère de la jeune fille vinrent nous joindre un moment après. Je la leur remis entre les mains, et je leur dis de s'en aller dans une cassine que nous avions laissée à trois quarts de lieue derrière nous. Je contai r affaire à notre commandant, qui sur-le-champ fit faire l'appel ; mais il ne manquoit pas un seul grenadier,
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excepté ceux qui avoient été tués dans l'action. Ainsi ce crime fut impuni. Il ne fut pas le plus grand; car un régiment irlandois, je crois que c'étoit Galmoy*, ayant appris que nous étions les maîtres de la montagne, une grande partie de ce régiment vint fondre dans cette cassine où j 'a vois envoyé cette fille, aussi bien que tous les hommes et toutes les femmes qui venoient se réfugier à nous, croyant qu'ils y seroient en sûreté; mais nous fûmes bien trompés, car la cassine fut pillée, et les femmes et les filles furent traitées à l'Irlandoise.
Ayant été relevé par un capitaine des grenadiers de la Vieille-Marine, avec le même nombre de troupes, nous nous rendîmes à l'armée, qui marcha le 2î4 à Tobolino^, château appartenant à l'évêque de Trente. Ce fut là où nous passâmes la Sarca, petite rivière qui prend sa source à Tuen^ et qui, laissant Arco à droite, va se jeter dans le lac de Garde, entre Riva et Torbole, après avoir traversé la petite plaine d' Arco . Nous y avions rétabli le pont que les ennemis avoient détruit. Nous y restâmes jusqu'au 28, que nous en partîmes pour aller à Vezzano^. Le jour d'auparavant, cent de nos soldats furent attaqués dans l'église du village de Ranzo^. Ils se défendirent avec une si grande opiniâtreté, que les ennemis, qui étoient au nombre de trois cents soldats et
1. Régiment d'infanterie, commandé par Pierre de Butler, vicomte de Galmoy, maréchal de camp, mort en 1740.
2. Sur le bord du petit lac du même nom, à l'ouest de Trente ; il y a Tibino dans le manuscrit.