Combat livré aux Turcs par les flottes combinées des
les deux frères s'y signalèrent; outre cela, celui qui périt dans cette action avoit tenu galère ^ Ce refus, ou plutôt le tendre attachement que mon père avoit pour M"® de Glapion^, lui fit prendre ce parti pour l'épouser, quoiqu'elle n'eût pas un sol de bien. La célébration du mariage se fit dans une chapelle d'une de ses terres, et, comme ce mariage s'étoit fait sans le consentement de sa famille, son frère aîné^, au désespoir de manquer les biens de son cadet, et s'appuyant sur le grand crédit qu'il avoit, travailla vivement pour faire casser ce mariage. Il le fut en effet par rapport à quelques formalités qui manquoient; mais, comme les naissances étoient égales, le Parlement permit par le même arrêt aux jeunes personnes de se remarier^, ce qu'elles exécutèrent sans perdre de temps ^ Véritablement, M"® de Glapion étoit d'une des plus anciennes noblesses de Normandie, très illustre et très puissante du temps de Guillaume le
Vénitiens et de l'ordre de Malte le 26 juin 1656; les relations données parla Gazette (p. 841-848 et 909-920) ne parlent pas du chevalier de Quincy.
1. « Tenir galère dans l'ordre de Malte, c'est armer une galère à ses dépens. » [Dictionnaire de Trévoux.)
2. Marguerite-Françoise de Glapion, mariée, le 9 février 1660, à Augustin Sevin de Quincy.
3. Thierry Sevin, seigneur de Quincy, conseiller au Parlement (1658), puis président (1673), mort sans enfants le 6 janvier 1695.
4. Ce fut le 7 août 1660 que cet arrêt fut rendu. (Bibl. nat., Cabinet des titres, ms. Fr. 30159, dossier bleu Sevin.)
5. Aussitôt l'arrêt rendu, ils demandèrent une dispense de bans, qui leur fut accordée le 13, et, le 16, le mariage fut célébré à nouveau dans la paroisse de Brie-Comte-Robert. (Extrait de l'acte de mariage, ibidem.)
Conquérant, duc de Normandie, mais, pour le présent, très pauvre*.
De ce mariage il y a eu douze enfants, trois filles et neuf garçons^. Je suis le onzième enfant. Ma mère est morte du dernier. Cette perte fut un coup de foudre pour mon père, qui a pleuré sa femme pendant tout le reste de sa vie, et perte d'autant plus irréparable pour ses enfants, que, pour tâcher de se distraire de sa vive douleur, il s'abandonna entièrement à ses plaisirs, surtout lorsqu'une de mes sœurs se fut retirée à l'abbaye royale du Pont-aux-Dames', où elle s'est faite religieuse dans le temps qu'elle alloit épouser un gentilhomme qu'elle aimoit et dont elle étoit aimée très tendrement*.
Cette retraite a été la véritable cause de la ruine de la famille ; car, si ma sœur n'avoit pas abandonné mon père, certainement il n'auroit pas quitté le timon de ses affaires. On prétend qu'il l'en avoit avertie plusieurs fois; en ce cas, c'est un grand reproche que
1. Si l'on ne peut établir la filiation des Glapion jusqu'à une époque aussi reculée, c'était du moins une bonne famille de Normandie qu'un arrêt de la Cour des aides du 25 mai 1508 avait maintenue dans son ancienne noblesse.
2. L'énumération et la biographie de ces douze enfants, dont plusieurs reviendront bientôt dans les récits de notre auteur, se trouveront dans la Notice préliminaire qui prendra place en tête du présent volume.
3. Abbaye de l'ordre de Cîteaux, au diocèse de Meaux, fondée en 1236 près de Couilly, à peu de distance de la terre patrimoniale des Sevin.
4. Marie-Anne Sevin, cinquième enfant. C'est l'héroïne, sous le nom d'Almasinde, d'une sorte de roman à clef qui se trouve à la fin du manuscrit de nos Mémoires, et où sont racontés, sous des noms supposés, ses amours et ses malheurs.
é MÉMOIRES
ma sœur a à se faire. Elle n'eut pas plus tôt fait sa profession, que le désordre se mit entièrement dans tous ses biens. Tout fut saisi réellement, et, en moins de trois années, mon père fut saisi de fond en comble.
Que l'on juge dans quel état se trouvèrent presque tous ses enfants, surtout les trois cadets^, dont malheureusement j'étois du nombr,e. L'on nous chassa d'une terre que nous avions près d'une petite ville dans la province de Brie^. Mes frères aînés en avoient auparavant enlevé presque tous les meubles. Le curé de cette ville, dont la sainteté étoit bien connue, touché de notre triste état, nous fit mettre dans une mauvaise hôtellerie. L'aîné des trois, comme le moins foible, qui avoit environ huit ans, fut destiné à remuer et à tenir entre ses bras un enfant de l'hôtesse qui étoit en maillot, mon cadet et moi à tourner la broche et autres choses semblables.
Malgré la situation où nous étions, étant sans habits, sans linges, et mourant presque de faim, la tranquillité de mon père touchant ses enfants continuoit toujours. Véritablement, que pouvoit-il faire? Il avoit presque tout dissipé, et lui-même, dans l'embarras de pouvoir subsister, il se rendoit à charge à ses amis.
Au bout de six mois que nous étions dans cette belle hôtellerie, mon oncle ^, qui étoit extrêmement
1. Pierre Sevin, sieur du Plessis, Joseph Sevin, notre auteur, et Alexandre Sevin, sieur de la Martinière.
2. Non pas Quincy, dans la Brie champenoise, à sept kilomètres de Meaux, qui appartenait au frère aîné, Thierry Sevin, mais la Corbillière ou la Fleur-de-Lys, petits fiefs de fort minime importance aux portes de Brie-Comte-Robert.