En 1687, ci-après, p. 104 et 106, notes
4. Anne-Louise de Montmorin-Saint-Hérem, d'abord religieuse à l'Esclache, diocèse de Clermont, devint abbesse de la Joye en 1688, mais n'en put prendre possession qu'en 1692, à la suite d'un arrêt du Grand Conseil du 15 avril. Elle mourut le 4 août 1710. Sa parenté avec M. de Canillac venait du mariage de Louis de Montmorin avec Marie de Beaufort- Canillac (1593).
5. Jean de Montboissier-Beaufort, comte de Canillac, enseigne des mousquetaires noirs en 1693, sous-lieutenant en 1699, devint lieutenant général en 1710, et succéda à M. de Vins comme capitaine lieutenant des mousquetaires en mai 1716.
6. L'anecdote qui va suivre se retrouve dans la lettre xxxviii de M""® Dunoyer, dans les Mémoires de Mathieu Marais (t. m, p. 451), et surtout dans ceux de Saint-Simon (éd. Boislisle, t. IX, p. 3-4 et 341-343).
Ségur, tout le monde sait qu'il étoit d'une très ancienne maison de Gascogne ^ mais gentilhomme qui n'avoit que la cape et l'épée. Il devint amoureux de l'abbesse de cette abbaye^. Il étoit orné d'une très aimable figure, grand, bien fait, beaucoup d'esprit, jeune, et apparemment entreprenant. Outre ces qualités, il avoit une belle voix qu'il accompagnoit du luth, dont il touchoit à enlever les cœurs. Il n'est donc pas étonnant qu'une jeune religieuse se soit laissé surprendre à tant de charmes. Ainsi enchantés l'un de l'autre, ils passoient les jours entiers dans le parloir, la grille entre deux. Quel obstacle pour deux amants qui s'aiment à l'adoration ! L'amour est ingénieux. L'abbesse trouva le moyen de faire entrer son cavalier dans l'abbaye et de le faire pénétrer dans son appartement. Il n'y a que le premier pas qui coûte. M. de Ségur, après avoir soupe avec ses camarades, s'échappoit toutes les nuits pour aller coucher avec sa belle maîtresse. Au bout de quelques mois de ce commerce, l'abbesse ne s'aperçut que trop des suites des visites fréquentes du jeune mousquetaire. Quelle triste situation pour une abbesse qui, jusqu'alors, avoit été l'exemple de sa communauté, et quelles précautions ne devoit-elle pas prendre afin que personne ne s'aperçût de son état, elle qui étoit obligée de rece-
1. La branche à laquelle appartenait M. de Ségur était établie dans le Bazadais ; on en suit la généalogie depuis le milieu du XIV® siècle. (Courcelles, Histoire généalogique des pairs de France, t. I.)
2. Anne de Beauvillier (1652-1734), d'abord religieuse au couvent de Notre-Dame-des-Anges, coadjutrice de sa sœur à la Joye (1669), puis abbesse (1672),
voir les visites de ses religieuses et des personnes du dehors qui avoient à lui parler ! La chose réussit parfaitement bien jusqu'au moment fatal des neuf mois. Elle en avertit son amant, qui étoit alors à Paris, et qui prit sur-le-champ la poste pour se rendre auprès d'elle. Elle tint conseil avec lui des mesures qu'il étoit nécessaire de prendre. Le résultat fut qu'il falloit écrire à son frère ^, qui avoit une charge considérable auprès du Roi^ (la cour étoit à Fontainebleau), pour le prier de lui envoyer un carrosse afin qu'elle pût renvoyer à Paris une de ses amies qui étoit venue passer quelque temps dans son abbaye. Son frère, qui l'aimoit tendrement, lui envoya un carrosse à six chevaux. La jeune religieuse, accompagnée de son amant, y monta dans le dessein d'aller à Paris et de faire ses couches dans la grande ville. Mais, malheureusement, entre Nemours et Fontainebleau, soit que le terme fût arrivé, soit que l'ébranlement de la voiture fût trop fort, il prit à la jeune abbesse des douleurs si vives et si fréquentes, qu'elle accoucha dans le carrosse. Ainsi, au lieu d'aller à Paris selon son projet,
1. M"*® Dunoyer et Saint-Simon disent son père. Ce serait alors François de Beauvillier, duc de Saint-Aignan, premier gentilhomme de la chambre, un des plus intimes confidents de Louis XIV, mort le 16 juin 1687. Cependant, si l'aventure arriva en novembre 1687 (ci-après, p. 106), il n'existait plus depuis quelques mois, et notre auteur aurait raison en disant son frère. Ce frère était le célèbre duc de Beauvillier, Paul de Saint- Aignan (1648-1714), premier gentilhomme de la chambre sur démission de son père (1666), chef du conseil des finances (1685), gouverneur des petits-fils de Louis XIV.
2. Celle de premier gentilhomme de la chambre. Cela ne pourrait s'appliquer au père, qui n'exerçait plus cette charge depuis vingt ans.
elle fut obligée d'aller dans la première hôtellerie qu'elle trouva en arrivant à Fontainebleau. Quelle triste aventure pour le jeune cavalier! Dans quel embarras ne se trouvoit-il pas? Il demande au plus vite une chambre ; il prend le bras de sa chère maîtresse, qui étoit sur le point d'expirer de la fatigue et des douleurs dans lesquelles elle étoit plongée. Le cavalier ne perd pas un moment à la faire mettre dans un lit. Autre surcroît de malheur, malheur qui lui coûta, pour le reste de ses jours, sa liberté : un laquais de son frère, passant devant cette hôtellerie, aperçoit le carrosse de son maître ; il s'en approche, et il voit le dedans de ce carrosse tout rempli de sang. Il s'imagine dans le moment que quelque personne y avoit été assassinée ; il demande à l'hôtesse de lui expliquer cette aventure, qui lui dit bonnement, en riant de toutes ses forces, qu'une jeune religieuse, accompagnée d'un jeune mousquetaire, venoit d'arriver après être accouchée dans ce carrosse en chemin. Le laquais, sans perdre de temps, va rendre cette histoire à son maître, qui, ne sachant point l'intérêt qu'il devoit y prendre, et persuadé que sa sœur lui avoit demandé son carrosse pour envoyer une de ses religieuses faire ses couches à Paris, court au plus vite raconter ce fait au Roi. Dans le moment, le bruit de cette aventure se répand à la cour et dans toute la ville de Fontainebleau. On n'y parle que du beau mousquetaire et de l'accident de la jeune religieuse. Mais dans quel chagrin son frère ne fut-il pas plongé, lorsqu'il apprit que l'histoire qu'il avoit contée au Roi regardoit sa famille ? Il fut quelque temps sans paroître à la cour, honteux du funeste accident
arrivé à sa sœur, qui, après être relevée de ses couches, fut reléguée pour le reste de ses jours dans un couvent à Lagny-en-Brie''. Quelle différence des destinées des deux amants ! L'une est déshonorée et sacrifiée pour le reste de sa vie, et ce malheur fut le bonheur et la fortune de l'autre. Tout le monde, et surtout les femmes, tant à la cour qu'à la ville, voulut voir le beau mousquetaire, et il donna si fort dans la vue d'une jeune femme, veuve d'un maître des comptes^, qui avoit trente mille livres de rente, qu'elle l'épousa et lui acheta dans la suite une compagnie de gendarmerie^.
Histoire de M. de Ch*^\ — Malgré la défense que nos officiers nous avoient faite de ne point approcher de l'abbaye de la Joye, M. de Ch'** ne laissa pas de lier un commerce de lettres avec une religieuse de cette abbaye. On ne sait point la manière dont il s'étoit servi pour faire connoissance avec elle. Nous avons appris seulement que, dès que la nuit étoit venue, il montoit sur la muraille du jardin de l'abbaye, qu'il s'y couchoit tout de son long, caché par les branches des arbres, et que, dans cette posture, qui étoit fort gênante, il attendoit sa maîtresse, à qui il jetoit sa lettre, et celle-ci lui remettoit la sienne au bout d'un
1. Ou plutôt à Argenteuil, et ensuite à Notre-Dame-des-Prés, sorte de maison de réclusion pour les femmes, située dans la rue de Vaugirard.
2. M"*® Dunoyer dit : la fille d'un fermier général. La réalité est que M. de Ségur épousa, le 6 mai 1688 (l'aventure de l'abbesse devrait donc être placée en novembre 1687, époque du voyage de Fontainebleau), Claude-Elisabeth Binet, fille (et non veuve) d'un maître ordinaire de la Chambre des comptes.