Léonore (voyez la Notice préliminaire
nous rencontrâmes le marquis de Vins, notre commandant, qui étoit dans sa chaise de poste. Dès qu'il nous aperçut, il se mit à crier de venir lui parler; mais, comme nous ne le connoissions que trop pour un pince-sans-rire ^ au lieu de lui répondre, nous nous mimes à galoper à bride abattue avec une si grande vitesse, que nous le perdîmes de vue. Nous jugeâmes bien que, si nous allions à lui, il nous feroit mettre en prison, non seulement à cause de la galopade, mais parce que nous étions venus coucher à Melun sans permission. Malgré les perquisitions qu'il fit, il n'a jamais su qui étoient les deux mousquetaires qu'il avoit rencontrés.
Pendant notre séjour à Nemours, nous donnions de temps en temps des concerts aux dames ; souvent des seigneurs de la cour venoient exprès de Fontainebleau pour les entendre. Ce concert étoit parfaitement bien exécuté; il étoit composé d'une quinzaine de mousquetaires : les uns chantoient, et les autres jouoient des instruments. J'avois fait en très peu de temps un si grand progrès dans la basse de viole^, que j'étois des concertants, et quej'accompagnois toujours à côté du clavecin.
1. Les dictionnaires anciens ne donnent pas cette expression. D'après le Dictionnaire de Littré, un pince-sans-rire est un « homme malin et sournois, qui raille sans en avoir l'air. »
2. Instrument de musique de même figure que le violon, mais beaucoup plus grand, que les Italiens appellent viola di gamba, parce qu'on le tient entre ses jambes, dit le Dictionnaire de Trévoux. L'électeur de Bavière, Maximilien-Emmanuel, affectionnait cet instrument. [lettres de Madame, recueil Jaeglé, t. II, p. 18.)
Le lendemain de la Saint-Martin, nous en partîmes pour retourner à Paris, et le Roi pour Versailles. Je fus nommé un des quatre mousquetaires pour galoper à la tête des chevaux du carrosse de S. M.
A la fin de novembre, le comte de Manchester*, ambassadeur extraordinaire d'Angleterre, fit son entrée publique*; M. de Pisani^, ambassadeur de Venise, fit la sienne quelques jours après'*, -^"i
1700. — Il ne se passa rien de remarquable au commencement de l'année 1 700, que l'entrée du comte de Vernon^, ambassadeur du duc de Savoie, qui se fit le 17 janvier, et, pendant l'été, que l'arrivée du duc de Lorraine à la cour, sous le nom de marquis de Pont-à-Mousson^. Monsieur, fi:'ère unique du Roi, Madame^, le duc et la duchesse de Chartres furent le prendre à la Villette^. Ce prince venoit pour rendre sa foi et hommage au Roi par rapport à son duché
i. Charles Montaigu, comte de Manchester, avait embrassé dès l'origine le parti de Guillaume d'Orange. Il devint secrétaire d'Etat en 1701, puis ambassadeur à Vienne, et duc en