‹ Mémoires du chevalier de QunicyChapitre 66 sur 207 · ANNÉE · texte numérisé non relu

ANNÉE

Le Roi, ayant accepté pour le duc d'Anjou son petit-fils, comme il a été dit, la monarchie d'Espagne, que la régence, pour se conformer au testament de feu Charles II, offroit à ce jeune prince par le marquis de Gastel dos Rios, ambassadeur de cette couronne, ordonna qu'on fît les préparatifs nécessaires pour le voyage de Philippe V, afin qu'il pût se rendre au plus tôt à Madrid, où tous les états de cette vaste monarchie l'attendoient avec beaucoup d'impatience. Les ducs de Bourgogne et de Berry dévoient accompagner leur frère jusqu'aux frontières de la France.

Tout étant prêt, S. M. Catholique partit de Versailles le 4 décembre 1700^ Nos deux compagnies de mousquetaires se rendirent ce jour-là, de bon matin, à côté de l'avenue de Sceaux et du chemin de Versailles. Le Roi de voit conduire son petit-fils jusqu'à ce château^.

Sur les dix heures du matin ' (il faisoit le plus beau

1. Le manuscrit porte : le Ik décembre; c'est une erreur, pour le 4.

2. Le château de Sceaux, que le duc du Maine avait acheté, en 1699, des héritiers Seignelay.

3. Pour les détails qui vont suivre, on peut voir le Journal de Dangeau, t. VII, p. 446-448; les Mémoires de Sourches, t. VI, p. 326; le Mercure de décembre, p. 209-230; les Mémoires de Saint-Simon, t. VII, p. 341-344; etc.

fl700J DU CHEVALIER DE QUINCY. 125

temps du monde) , nous vîmes paroître le carrosse du Roi, dans lequel il y avoit le roi d'Espagne dans le fond à droite, le Roi à sa gauche, S. M. Très Chrétienne faisant les honneurs à son petit-fîls. Sur une banquette un peu en avant, entre les deux rois, étoit M""* la duchesse de Bourgogne ; sur le devant du carrosse, Mgr le Dauphin, MM. les ducs de Bourgogne et de Berry, Monsieur et Madame à la portière du côté du roi d'Espagne, M. le duc et W^ la duchesse de Chartres^ à la portière du côté du Roi. Tous les autres princes et princesses du sang, les princes et les princesses étrangers, et plusieurs grands seigneurs sui voient dans d'autres carrosses. Cette illustre compagnie dîna à Sceaux. Le duc du Maine avoit eu la politesse d'envoyer aux deux compagnies des mousquetaires beaucoup de pains, de jambons, de langues, de pâtés, de bouteilles de vin de Champagne et de Bourgogne.

Après le dîné, les deux rois, les princes et les princesses restèrent une bonne demi -heure à Sceaux. Ensuite, le Roi conduisit le roi d'Espagne jusqu'à son carrosse, et, après que S. M. CathoHque y eut monté avec les ducs de Bourgogne et de Berry, le Roi dit au cocher : « A Madrid ! »

Les deux compagnies de mousquetaires s'étoient rendues le long de l'avenue qui conduit au chemin de Paris à Orléans, afin de faire honneur au roi d'Espagne pour la dernière fois. Lorsqu'il passa devant nous, il étoit tout en pleurs, aussi bien que le duc de

1. Dangeau ne parle pas de la présence du duc et de la duchesse de Chartres dans le carrosse royal.

126 MÉMOIRES [Janvier 1701]

Berry; le duc de Bourgogne nous parut très tranquille. Aussitôt que ces princes eurent passé afin de se rendre à Châtres ^ qui étoit leur première couchée, nous allâmes au grand galop reprendre notre ancien poste. Nous n'y fûmes pas plus tôt, que nous vîmes passer Mgr le Dauphin, qui s'en alloit dans une chaise de poste à Meudon; ses yeux étoient baignés de larmes. Le Roi resta une bonne heure à Sceaux après le départ de ses petits-fils; ensuite, il se rendit à Versailles avec les princes et princesses, et nous à Paris, assez fatigués d'avoir été si longtemps à cheval.

Le marquis de Barbezieux^ mourut au commencement de cette année 1701 , le 5 janvier; sa charge de secrétaire d'État de la guerre fut donnée à M. de Chamillart^. J'étois de garde aux écuries, lorsque le mousquetaire de l'ordre''^ apporta cette nouvelle. Tous les officiers et mousquetaires qui étoient alors à l'hôtel m'en firent des compliments ; tout le monde s'imaginoit qu'étant aussi proche parent et ami de ce nouveau ministre^, je serois accablé de ses grâces; mais la

Page 1