Bernard Le Bovier de Fontenelle, neveu de Pierre Cor
[Juillet i701] DU CHEVALIER DE QUINCY. 147
réponse M. de Fontenelle n'a point répondu*. Les deux tiers de la ville sont luthériens, et le reste catholique. Il y a cependant quelques calvinistes ; mais ils n'y font aucun exercice de leur religion; ils ont un temple hors de la ville.
La nuit nous obligea de nous retirer dans notre hôtellerie et de remettre au lendemain à voir le reste. Nous trouvâmes un bon souper; nous mangeâmes parfaitement bien, et ensuite, bien las et bien fatigués, nous fûmes nous coucher. Mon frère et moi nous étions dans le même lit, dans une chambre séparée de nos camarades. Il ne faut pas demander si le dieu Morphée s'empara bientôt de nous. Mais il ne se servit pas apparemment de ses doux pavots ; car il pensa arriver à mon frère et à moi une scène des plus tragiques. La voici. Je rêvai qu'étant seul dans un bois, je tombai entre les mains de plusieurs voleurs, qu'un de ces Messieurs mettoit sa main sur ma bouche pour m'empêcher de crier. Dans ce moment, mon frère revoit qu'il étoit aussi dans un bois, et, allongeant un de ses bras, pose sa main sur ma bouche, que je prends pour celle du voleur. Afin de m'en débarras-
neille (1657-1757), secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences depuis 1697 et membre de l'Académie française depuis 1691.
1. Fontenelle avait publié, en 1687, une traduction de V Histoire des oracles du savant hollandais Van Dale. Vingt ans plus tard, en 1707, le P. Baltus fit paraître à Strasbourg une Réponse à /'Histoire des oracles de M, de Fontenelle, et, en 1708, une Suite de la Réponse à /'Histoire des oracles. (C. Sommervogel, Bibliothèque des membres de la Compagnie de Jésus.) Fontenelle ne répliqua pas, jugeant que ce n'était pas l'affaire du traducteur de soutenir une polémique.
148 MÉMOIRES [Juillet 1701]
ser, je la mordis si fort, que je Jui enfonçai mes dents jusqu'aux os. Alors il s'imaginoit que c'étoit un loup qui le dévoroit ; il se mit à crier : Au loup ! et moi : Au voleur! Gela devoit faire un beau duo. J'étois dans une si grande agitation, que je sortis de mon lit pour courir à mon épée ; je la tirai du fourreau, afin d'aller sur les voleurs. Les cris effroyables que nous faisions tous deux réveillèrent toute la maison ; l'hôte, l'hôtesse, ses enfants, et tous les valets et les servantes accoururent dans notre chambre; ils étoient tous en chemise. Dès que la lumière de leurs chandelles parut, je me. réveillai comme en sursaut ; je fus quelque temps sans parler, et enfin, ayant repris mes sens, je contai à la compagnie mon rêve, qui lui fit faire un éclat de rire. Cependant mon pauvre frère, qui s'étoit aussi réveillé, n'étoit pas trop content ; car il étoit tout en sang. Après qu'on lui eut bien bassiné ses morsures avec du vin, je me recouchai, et je dormis profondément sans faire aucun autre rêve fâcheux.
Le lendemain 20, au matin, nous montâmes en carrosse pour aller voir ce que nous n'avions pas encore vu.^ Nous commençâmes par le fort de Kehl, qui est au delà du Rhin, que nous passâmes sur un pont de bateaux. Le commandant nous reçut très poliment; il voulut nous donner à déjeuner; ce que nous refusâmes. Ce fort a été bâti par Louis XIV et cédé à l'Empire par la paix de Ryswyk. De là, nous fûmes voir les autres églises et les autres temples, ensuite dîner, et, en sortant de l'hôtellerie, à l'Opéra. Nous prîmes la première loge ; mais il fallut en sortir
[Juillet 1701] DU CHEVALIER DE QUINCY. 149
pour céder nos places à Madame l'intendante*, qui ne nous fit aucune politesse. Son procédé nous toucha si sensiblement, que nous ne fumes pas les maîtres de nous empêcher de crier tout haut contre sa malhonnêteté et de lâcher quelques termes qui, certainement, ne lui auront pas fait plaisir. Nous étions d'autant plus fâchés que toutes les loges étoient prises, ce qui nous obligea d'aller dans le parterre.
Au reste, Strasbourg est au Roi depuis le 1^"^ octobre 1682, que S. M. s'en empara^, après avoir gagné les principaux magistrats, et surtout M. Klinglin^, que le Roi fit l'orateur de cette ville, c'està-dire premier magistrat, ce qui lui donna un très grand crédit. Strasbourg se gouvernoit, auparavant la révolution, en république.
Nous voulions rester encore un jour dans cette grande ville ; mais, le bruit s'étant répandu que toute la Maison du Roi devoit se mettre en marche pour aller en Flandres, il fallut songer à notre départ. Nous fûmes, le lendemain 21 , chez M. de la Bastie*, heute-
1. Marie-Madeleine du Bois de Gueudreville, mariée, depuis le 13 janvier 1687, à Félix Le Pelletier de la Houssaye, intendant d'Alsace de 1700 à 1715, et plus tard contrôleur général des finances ; elle mourut le 21 août 1746.
2. C'est le 30 septembre 1681 (et non 1682) que les troupes frauiçaises entrèrent dans Strasbourg. (C. Rousset, Histoire de Louvois, t. m, p. 33 et suiv.; Legrelle, Louis XIV et Strasbourg.)
3. M. Klinglin était secrétaire-interprète de la Chambre de réunion de Brisach; il devint, après l'annexion, préteur de Strasbourg, charge dans laquelle son fils lui succéda.
4. Charles de Marnais, baron de la Bastie, d'abord major de Strasbourg (1681), puis lieutenant de roi (1688), brigadier des armées (1706), mort en novembre 1718.
150 MÉMOIRES [Juillet 1701]
nant de roi et commandant de la ville, afin de lui demander un ordre pour prendre des chevaux de poste. Il nous arriva le même inconvénient qu'à Schlestadt; il n'y avoit pas un seul cheval à la poste : ce qui nous fit prendre le parti de louer un carrosse, ou plutôt un coche à quatre chevaux, afin de nous en retourner. Le chevalier de Clermont-Gallerande ne voulut pas revenir avec nous; il nous dit qu'il ne s'en retourneroit que le lendemain. Cependant nous le trouvâmes à pied à moitié chemin de Strasbourg à Schlestadt. Dès qu'il vit le carrosse, il se cacha derrière une haie; précaution inutile, car nous l'avions bien aperçu. Apparemment que l'argent lui manquoit. En ce cas, il avoit tort : nous avions une place à lui donner gratis.
Les deux compagnies de mousquetaires partirent de Schlestadt le 22! pour aller à Molsheim, où toute la Maison du Roi se rendit le même jour, et où elle campa pour la première fois.
Molsheim. — Molsheim^ est une petite ville assez jolie, à trois lieues de Strasbourg, où l'évêque et les chanoines de cette dernière ville faisoient leur résidence auparavant que le Roi s'en fût emparé. La petite rivière de Brusch y passe. Les Jésuites ont une belle maison à Molsheim ; il y a des appartements pour les étrangers; dans ceux pour les François il y a des cheminées, et pour les Allemands des poêles.
Saverne. — Nous en partîmes le 23 pour aller à Saverne, où nous campâmes dans une belle prairie, le
1. Chef-lieu de canton de l'ancien département du Bas-Rhin, arrondissement de Strasbourg.
[Juillet 1701] DU CHEVALIER DE QUINCY. 151
long d'une petite rivière, au-dessous du château de l'évêque de Strasbourg, qui y fait presque toujours sa résidence, et qui en est seigneur. Ce palais est très bien situé; la vue en est magnifique; il est sur une montagne, aussi bien que la ville, environnée de beaux coteaux qui produisent de bons vins. Il y a de riches marchands à Saverne. Nous y séjournâmes le 24.
Phalsbourg. — Le 25, nous fûmes camper près de Phalsbourg, petite place bien fortifiée. Elle étoit autrefois plus considérable; c'étoit une principauté. Elle appartient à la France.
Sarrebourg. — Le 26, à Sarrebourg, petite ville non fortifiée. La Sarre y passe à côté, rivière qui prend sa source de l'étang de Gondresange^, passe à Sarrebourg, à Fenestrange^, à Bouquenon^, à Sarreguemines, à Sarrebruck, à Sarrelouis^, à Vaudrevange^, et va se jeter dans la Moselle, près et au-dessous de Consarbriick^ Sarrebourg est une chàtellenie'.
1. La Sarre prend sa source au mont Donon, mais reçoit peu après la décharge du vaste étang de Gondresange.