Enéide, livre I, vers 216 et
2. Petite rivière qui se jette dans l'iU à Strasbourg, en deux branches, après avoir arrosé Molsheim.
[Juillet 1701] DU CHEVALIER DE QUINCY. 145
nous remontâmes en carrosse pour aller à la cathédrale, qui est assez belle et fort grande. Les portes en sont d'airain. L'horloge, qui est dans une des croisées, est digne des curieux, aussi bien qu'une petite colonne, dont les proportions sont si justes qu'elle est regardée comme un chef-d'œuvre. Voici ce qui nous en fut dit, savoir : que la fille de celui qui avoit fait l'horloge l'avoit construite, et que ce misérable père, fâché de ce que sa fille avoit fait un si parfait ouvrage, qui sans doute l'immortaliseroit plus que lui qui avoit fait l'horloge, eut la cruauté de la tuer, et qu'ayant été condamné, par rapport à son parricide, à la mort, son ouvrage lui sauva la vie, car son supplice fut commué à une prison perpétuelle, et [il fut] obligé de faire faire sa statue à genoux, qui fut mise sur une autre colonne vis-à-vis de celle de sa fille infortunée, pour lui faire amende honorable jusqu'à la fin des siècles^. Nous montâmes ensuite à la tour, qui est pyramidale, et qui est fort estimée pour sa hauteur et pour son ouvrage tout à jour. Il y a quatre beaux escaliers en forme de limaçon aux quatre côtés pour parvenir au sommet. La dernière pierre de taille, tout d'une pièce, ovale, couvre la pyramide, et on y peut tenir six hommes à leur aise. Il faut avoir la tète bonne pour se rendre tout en haut, et encore plus pour la descendre; car on frémit en la descendant. J'en frémis encore dans le moment que j'y pense.
1. Les descriptions de la cathédrale de Strasbourg ne parlent pas de cette « petite colonne, » ni de la légende qui s'y rattache; elles disent seulement que les statues des douze apôtres I qui sont au-dessus du portail principal ont été faites par
Sabine, fifle de l'architecte du monument.
l iQ
146 MÉMOIRES [Juillet 1701]
Elle a cinq cent soixante et quatorze pieds de hauteur*. En sortant de cette église, qui est dédiée à la sainte Vierge, nous allâmes à la Maison de ville, qui est digne des curieux. L'évêché de Strasbourg est suffragant de Mayence. C'est le plus beau bénéfice que le Roi puisse donner par rapport à son revenu^. L'évêque est prince du saint-empire ; il est souverain de ce qui dépend de son diocèse au delà du Rhin ; il a son député aux cercles de l'Empire. Saint-Thomas, qui est le plus considérable temple des Luthériens, est un beau vaisseau. Les Jésuites ont leur maison près de la cathédrale; ils y sont bien nourris. C'est le cardinal de Fiirstenberg^, évêque de Strasbourg, qui les y a établis. Le P. Baltus^, très renommé parmi les savants, y étoit alors ; c'est lui qui a fait une réponse à M. de Fontenelle^ touchant les oracles, à laquelle
1. Le Dictionnaire géographique de l'abbé Expilly, qui donne le détail des diverses dimensions de la cathédrale, n'attribue à la tour que 494 pieds de Strasbourg, soit 440 pieds de Paris, ou 142 mètres.
2. Ce revenu, à la fin du xvii^ siècle, était encore de trois cent mille livres.
3. Guillaume - Égon, prince de Fiirstenberg (1629-1704), d'abord conseiller de l'électeur de Cologne, évêque de Metz (1663), puis de Strasbourg (1682), abbé de Saint-Germain-des- Prés, et cardinal (1686).
4. Jean-François Baltus, né à Metz le 8 juin 1667, entré au Noviciat des Jésuites le 21 novembre 1682, professeur à Dijon, Pont-à-Mousson, Reims, etc., censeur général des livres à Rome en 1717, puis recteur de Chalon-sur-Saône, mort à Reims le 9 mars 1743. Il a composé divers ouvrages théologiques ou dogmatiques, notamment Défense des prophéties de la religion chrétienne (1737).