CHAPITRE vin f7f
J'ai dit que notre brave Maillet fut vivement regretté dans la brigade. Le 21* léger, qui commençait à se recruter de Français, lui flt élever un petit mausolée dans l'Ile de Navarin. MM. Castillon et Delanoë, ofliciers français très distingués de ce régiment, lui donnèrent des preuves de leurs regrets dans le National du 15 juin 1833. M. Delanoë disait : a Le brave Maillet! si jeune encore, si beau d'espérance et d'avenir, vient de tomber sous le fer d'un malheureux, etc. » M. Castillon prononça un discours sur la tombe de cet infortuné officier; il retraça les vertus privées, le mérite et les honorables services de Maillet.
Sans me mettre en peine de la sévérité brutale de M. le maréchal "Soult, alors ministre de la guerre, j'adressai au National la lettre suivante : « Les circonstances qui ont amené la perte de Maillet seront l'objet d'un mémoire que je publierai à mon retour en France. Je me borne à vous dire ici que notre brave ami, indigné des gaspillages adminiistratifs, s'en était exprimé avec la plus grande énergie dans une société particulière et la plus honorable de la brigade. Maillet y nommait les hommes par leurs noms. Ses paroles furent rapportées au général Corbet par des mouchards nommés et S.... L'Irlandais Corbet, sortant de la limite de ses pouvoirs, et sans avoir égard au caractère de M. MoUier, notre payeur, infligea quinze jours d'arrêts de rigueur à Maillet, etc. » Je donnais à Carrel tous les détails sur cette déplorable affaire; ib furent insérés dans le National du 15 juin 1833, ce qui me valut une sévère réprimande du maréchal Soult, lors de ma rentrée en France, mais je m'en moquai, car j'avais rempli un devoir d'ami.
La mort de Maillet avait dessillé les yeux du général de Gùéhéneuc, mais trop tard, malheureusement! L'un de
nos plus hardis gaspilleurs, le nommé (1), fut remplacé
par M. Mérembert, aussi intègre qu'actif administra-
(1) Malgré sa conduite en Morée, M. Schneider a fait donner de l'aTaneement A cet administrateur, rentré en France avec une belle fortune.
m MÉMOIRES DU COMMANDANT PER8AT
leur. D'autres changements eurent encore lieu, maia je le répète, trop tard! Je m'arrête ici, car je pourrais faire un gros volume de tous les méfaits qui ont eu lieu dans les trois années seulement que j'ai passées à Modon. Je conclus par un ordre du jour de 1829, signé par le général Trézel et par une lettre du général Corbet, en réponse à trente ou quarante rapports que je lui avais adressés en ma qualité de commandant de la place de Modon; d'ail* leurs, s'il prenait cnyie à quelques-uns des dilapidateurs de la brigade de me contredire,, je les préviens que j'ai conservé avec soin toutes les archives de .la place de Modon dans lesquelles j'ai les ordres du jour et lés rapports des capitaines do service qui font foi de toujlcs leurs actions, etc.
Réponse du sieur Corbet à l'une de mes plaintes contre l'administration des vivres.
« Monsieur le Commandant^
« Je vous préviens que j'adresse tous vos rapports à M. le général en chef, et ne lui laisse pas ignorer que le pdn des malades est détestable, etc.|
t Navarin, le 17Bmai^l833.
« Signé : Corbet. »
• Il en était de même de. la viande et du vin, que les employés mêlaient avec du vin grec, car les vins fournis par le gouvernement et venant de France étaient de bonne qualité, de même que les farines.
Ordre du jour du général Trézel, chef de l'état-major général du corps d'occupation en Morée :
t Modon, le 11 mai 1829.
« Le maréchal do camp, M. Schneider, commandant le corps d'occupation, remarque que dos pldntes ont été
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faites à plusieurs reprises par les ofBciers de disiribution et de visites d'hdpitaux dans les rapports verbaux qu'ils font à leurs colonels, mais, qu'en général, ils négligent de consigner leurs observations sur les regiistres disposés dans ces établissements. M. le général appelle à cet égard l'attention des chefs de corps, afin que toutes les négligences ou les abus que pourraient découvrir les officiers de distributions ou de visites d'hôpitaux soient constatés sur-lechamp par l'insertion de leurs observations sur ces registres.
« Par ordre de M. le maréchal de camp, commandant le corps d'occupation en Morée.
« Le maréchal de camp, etc.
« Signé : TnÉzEL.
L'on voit par cetiordre du jour, si modéré qu'il soit, par les douces expressions de négligence ou d'abus, que l'administration de la Morée a été de tout temps tout aussi coupable que celle de l'Afrique. Partout ces gens-là trouvent des généraux complaisants et plus soucieux de leur avancement et de celui de leurs créatures que des intérêts des soldats placés sous leurs ordres, ainsi que de l'argent des contribuables.
Par le traité d'Andrinople (1), 1^ Russes s'étaient engagés à évacuer les provinces turques, mais à la condition que les Français évacueraient de leur côté les places de la Grèce. En conséquence, le reste de la brigade s'embarqua à Navarin du 10 au 15 août 1833. Mon philippisme s'était considérablement alTaibli depuis le lâche et honteux abandon des braves Polonais; mais j'avais rongé mon mors du vivant de ma femme et de mes enfants; leur cruelle et douloureuse perte me fit redevenir ce que j'ai toujours été depuis la mort de l'Empereur : le sujet de la Liberté.
(1) Signé le 14 septembre 1829, tveo protocole du S férrlor 1830 (0. S.).
Aussi, convaincu que le gouvernement de Louis-Philippe ne serait qu'une répétition de ceux de la branche aînée des Bourbons, je demandai un congé de six mois pour rester en Grèce; le général de Guéhéneuc me le refusa. • Quelques jours avant sa mort, ma femme m'avait vivement recommandé sa sœur, que je n'aurais pas abandonnée sans cela. J'avais marié cette malheureuse orpheline à un bon Grec de la Messénie et lui avais donné les moyens de monter son petit ménage. Je la fis venir avec son mari et notre cousin, afin de leur partager les bardes de ma femme, mon mobilier et quelque peu d'argent; je laissai aussi à ma belle-sœur ma procuration pour la jouissance de ma part dans nos propriétés. J'allai rendre un dernier devoir aux restes de ma chère Adèle et de mon fils, et me rendis^ ensuite à Navarin, où je m'embarquai sur le vaisseau le Suffren, commandé par M. Kerdrain, capitaine de vaisseau.
La traversée fut. belle; M. le commandant Kerdrain fit tout son possible pour la rendre aussi très agréable, ainsi que messieurs les ofTiciers du bord. Nous débarquâmes du Suffren au lazaret de Marseille le 2 septembre 1833.
Pendant notre quarantaine, des mémoires de propositions d'avancement furent faits par le général de Guéhéneuc en faveur de la brigade. Ce brave et loyal général devait s'attendre à être promu au grade de lieutenant général; il n'en fut rien, car cet honorable vétéran de l'ancienne armée n'était pas un courtisan; il n'avait pas usé les parquets du château des Tuileries sous la Restauration, et, plus encore, il avait eu. le malheur d'échouer dans sa mission diplomatique et matrimoniale de Nauplie, en sorte qu'il est resté général de brigade jusqu'au ministère Bernard; ce dernier, devenu courtisan à son tour, a cependant fait une fois un honorable usage de son pouvoir en faisant nommer son ancien collègue lieutenant général,, en 1837, quatre années apr^ès notre retour de la Grèce!
Le général de Guéhéneuc m'avait toujours témoigné de