‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 74 sur 165 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

j'avùs grand besoin. C'étaient mes bons amis Francisque Talon et Lheurin qui m'envoyaient ce présent d'amitié. Le digne Ecossais, sir Thomas Gordon, n'avait pas été en retard; il savait que nous n'étions pas heureux à Londres, en sorte qu'il m'envoya dix livres sterlings : deux cent cinquante francs. Dés lors, je me serais trouvé un des moins à plaindre de tous les proscrits français, si mon cœur avait pu résister au chagrin avec autant de facilité que mon organisation physique aux dangers, aux fatigues et aux persécutions que j'ai toujours bravés stoïquement. Ce cœur ne devait pas être placé dans un être organisé comme moi, car les souvenirs de mon Adèle, de mon enfant, et la mort récente de ma digne mère ne me laissaient pas un seul instant de repos. Toutefois, je rends justice aux personnes estimables qui s'étaient chargées de ma femme et de mon enfant; elles eurent la générosité de me faire savoir que l'une et l'autre se portaient bien et me renouvelèrent les promesses d'en avoir le plus grand soin, etc. Le séjour de Londres n'est certainement pas aussi agréable que celui de Paris, surtout pour des malheureux proscrits sans fortune; d'ailleurs, j'aurais eu cent mille francs de rente que je ne me serais pas trouvé heureux à cette époque ; la solitude seule pouvait apporter quelque soulagement à mes souiTrances; aussi me disposais-je à me rendre en Ecosse, près du loyal colonel Gordon, lorsque j'appris que mon Adèle était à la Charité-sur-Loire; un de mes vieux frères d'armes du 4* lanciers, le capitaine Guesde, me donna avis qu'elle était pensionnaire au couvent. J'étais alors assez bien muni d'argent; je pris la résolution de passer en France avec un passeport et un nom étranger; un jeune et loyal capitaine anglais, de la gaiide écossaise, me rendit ce généreux service et m'offrit même de m'accompagner dans cette scabreuse et aventureuse entreprise qui n'avait d'autre but que l'enlèvement de mon Adèle!

Dans une pareille circonstance, il fallait de la prudence

et une grande réserve, aussi quitiai-je Londres en faisant' courir le bruit que je retournais en Espagne; précisément, une expédition libérale se préparait à Gibraltar; j'en parlerai.

Je me rendis à Portsmouth en compagnie de ' mon enthousiaste Ecossais, sir Georges Mac Call. Tout était prêt pour notre départ; j'avais revêtu l'habit, la guêtre et le chapeau anglais, ainsi que la cocarde de laquelle je ne rougissais pas dans une semblable circonstance, mais, ô fatal destin! le capitaine (1) du bateau caboteur français qui s'était chargé de nous débarquer à Cherbourg, me donna avis que la police française avait connaissance de mon projet: le maire de cette ville, ainsi que les douaniers avaient l'ordre positif de me happer aussitôt débarqué. Cette fâcheuse nouvelle ne m'avait pas découragé, pas plus que le capitaine Mac Call qui n'en était pas à sa première aventure. Nous avions déjà pris le parti de nous rendre en Belgique, lorsque je reçus une lettre de mon brave camarade Guesde, qui m'annonçait qu'Adèle avait été enlevée du couvent de la Charité, pour être placée dans un autre dont il ignorait le lieu. Je n'ai jamais pu concevoir comment la police française est parvenue à dévoiler mon projet; il est vrai que le gouvernement entretenait parmi nous une fourmilière de ces misérables mouchards dont quelques-uns s'étaient trouvés dans les conspirations et la charbonnerie; cependant, j'avais Sté bien discret. Sans fortune, sans état, et ne devant rien attendre de favorable pour moi de la part du gouvernement français, je me déterminai à me rendre à Gibraltar où se préparait une nouvelle tentative d'insurrection contre le cruel et barbare Ferdinand VII. Il y avait certainement de la témérité dans ma résolution, mais j'étais dans de telles dispositions d'esprit et de cœur qu'il me fut impossible de me contenir; je désirais une

(1) Ce bon Français avait>ervi dans les marins de la Garde impériale; Je "cgrette beaucoup d'avoir oublié son nom.

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fin à tant de chagrins et de contrariétés, mais avec une mort digne d'un vieux soldat de l'Empire! Si je no Tai pas rencontrée, ce n*est pas faute de l'avoir cherchée en tous lieux. D'autres à ma place se seraient peut-être suicidés; mais moi, j'ai constamment pensé comme Crébillon que

La honte suit toujours un lâche désespoir

et Gresset nous a démontré que

Plus le malheur est grand, plus il est beau de vivre. .

Je dois un hommage ici à la mémoire de ces deux philosophes, car ce sont les sages réflexions qu'ils m'ont inspirées qui m'ont convaincu que l'homme de cœur ne devait jamais désespérer d'un meilleur avenir.

Ne trouvant pas à m'embarquer à Portsmouth, je fis mes adieux au loyal capitaine écossais et me rendis à l'île de Guernesey, où j'avais la certitude de trouver un navire pour Gibraltar. Je rencontrai à Guernesey le colonel Caron (1), ainsi que MM. Morcau, Fourret, Dolhaye, Langlois, Balland, etc. Ces messieurs avaient, fait partie de la conspiration du malheureux général Berton (2), et s'étaient trouvés aussi à la Bidassoa, sous les ordres précaires du fameux Fabvier, malgré qu'il ait eu l'audace d'oser nier ce fait (3).

Après avoir attendu un mois à Guernesey sans pouvoir m'y embarquer pour Gibraltar, je me rendis à Jersey (4) ;

(1) V. la.note de la p. 123. (O. S.)

(2) Berton (le généra! de. brigade Jean-Baptiste). baron de TEmpIrei né en 1769. créé général le 30 mai 1813 pour ses brillants services, comoattit è Waterloo, fut détenu au retour d^s Bourbons, sans jugement, pendant cinq mois à TAbbaye. organisa en 1822 la conspiration de Saumur, marcha le 24 février sur cette ville à la tôte do cent vingt nommes, fut arrdté par traliiaon* jugé avec une extrême partialité et exécuté dans cette ville avec cinq de tes complices. (O. S.)

(3) Cet homme mystérieux et méticuleux n*a pas craint d'écrire dans la Gazette de$ Tribunaux qu'il n'était pas à la Bidassoa. Le Nationat du 4 août 1836 lui donna alors un démenti formel auquel il s'est bien gardé de répondre.

(4) Le dossier de police de Persat auit Arch. Nat. contient une lottro circulaire en date de mat 1824 aux préfets de la région t Calvados, etc.

m . MÉMOIRES DU COMMANDAIIT PER8AT *

là» j'y trouvai encore des Français proscrits; c'étaient

MM. Raymond, Gamelon, Grandmesnil, Porre, etc., qui,

ainsi que ceux de Guernesey, s'étaient aussi trouvés avec

Bértoh, et à la Bidassoal Ayant enfin trouvé un passage

pour Gibraltar, je quittai Jersey le 10 septembre; le 30

du même mois, j'étais à Gibraltar, où je fus accueilli

fraicrnellemont par mon digne ami Dantez. « A quelque

chose, malheur est bon », dit un de nos vieux proverbes,

car, sans les contrariétés que j'avais éprouvées aux îles

de Guernesey et Jersey, j'aurais été fusillé à Algésiras (1)

avec tous les malheureux patriotes qui avaient fait partie

des expéditions de Tarifa; et de cette horrible boucherie

ordonnée par l'infâme Ferdinand, un seul fut gracié, et

cet homme avait été le meneur de ces deux funestes

échauffourées; c'est encore liii qui écrivait aux proscrits

français à Londres et aux lies de Guernesey et Jersey :

« que la liberté attendait de nouveaux sacrifices de ses

héroïques défenseurs, et que tous les hommes de cœur

devaient se trouver à Gibraltar, etc. » Quelle belle rafle

aurait faite la Restauration si les proscrits français s'étaient

laissé séduire par les criminelles provocations du faux

colonel H...I Quelle scélératesse!

Parmi les victimes de l'infâme Ferdinand et de son complice H... se trouvaient des Français qui furent immolés aux royales Majestés de la France et de l'Espagne.

L'Europe était pacifiée; la Grèce seule se débattait contre le despotisme turc, mais je n'étais pas tenté d'y

fjgnalaot îa récente arrivée dePenat à Jersey... i d*où il se dispose à rentrer clandestinement en France. l\ a encouru les pénalités de Tari. 21 du code civil. Je TOUS invite à le faire surveiller avecoeaucoup de soin et à le faire au besoin rembarauer. faute de quoi vous le remettrez entre les mains de la Justice. » '— Suit le signalement de Persat.

(1) Des remparts do Gibraltar, nous fûmes témoins de l'assassinat en masse <le ces malheureux patriotes; ceux qui n'avaient pas été tués par la fusillade furent poignardés par les sbires de Ferdinand, ait c le lAche > et le « cruel.»

hn' libéraux espapols réfugiés à Gibraltar tentèrent un soulèvement malheureux à la suite duquel plus de cent d'entre eux furent pendus ou rusilJéa. (O. 8.)

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