‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 73 sur 165 · CHAPITRE V tSI · texte numérisé non relu

CHAPITRE V tSI

d'en revenir sains et saufs, je me trouvais Tun dès derniers arrivés à Londres» et j'y arrivais aussi léger d'argent que de bagages, car je n'avais pas dix francs à mon service et tous mes bagages se composaient de ce quej'avab sur le corps. Tous mes amis s'empressèrent de venir me complimenter sur mon heureux retour, et chacun m'offrit ses services. Ce fut de leur part un beau dévouement, car ces braves amis n'étaient pas heureux non plus dans CCS temps calamiteux; c'est un devoir de faire connaître ici leurs noms : le capitaine M... (1), que j'avais laissé à Lisbonne, fut le plus empressé; après lui, je nommerai Pégulu, Lacombe, Brue, Poulain, Pielro Grua, Maillefer, Chauvct, Thessier, Puel, Gauja, etc.

Les réfugiés de toutes les nations avaient nommé un comité afin de distribuer par semaine les secours provenant des souscriptions; ces souscriptions étaient faites en Angleterre par des philanthropes de toutes les opinions, car les Anglais entendent mieux que nous, non seulement là philanthropie, mais encore le libéralisme ou le royalisme, etc.

Les comités français et polonais réunis avaient pour président M. Marbot (2), ex-chef d'escadrons, qui me fit avancer environ trente francs; c'était à peu près ce qui revenait à chacun des proscrits pour une semaine.

J'avais écrit à ma mère pour lui faire connaître ma détresse. Hélas! elle n'existait plus! Je devais m'attendre à une si navrante nouvelle vu l'état désespéré dans lequel elle se trouvait en 1822; néanmoins, cette perte irrépa-

(1) Ce capitaine M..« était un homme singulier; il se serait fait ouvrir les quatre veines pour rendre service à un camarade, -et après cela, il s'oubliait au point d'aller porter à la fatale roulette l'argent qui lui était confié.

(2) Ce M. Marbot était alors l*un«dcs plus exaltés patriotes de Témigration française; il est aujourd'hui maréchal de camp et commandant du départe* ment de l'Isère, et tout aussi zélé sujet de Louis-Philippe au'il l'aurait été de Charles X si ce dernier lui avait donné l'avancement immérité qu'il a reçu depuis 1830, ainsi que monsieur son frère.

Il s'agit ici d'Adolphe do Marbot, un dos frères du général baron de Marbot» dont les Mimoinê ont eu tant de succès il y a quelques années. (0« S.)

rable m'affligea vivement; c'était une si bonne mère! Il mè restait deux sœurs et un frère dans mon village, qui s'empressèrent de m'envoyer des secours, mais ceux-ci furent dissipés par le malheureux qui avait été chargé de me les remettre. J'avais, fort heureusement, beaucoup d*amis qui vinrent à mon aide, et, malgré le désir qu'ils m'ont témoigné de rester inconnus, je les nomme tous ici, car, dans le siècle d'égolsme et de jactance où nous sommes plongés, il est bon de faire connaître ces hommes généreux et modestes. Quant à ma position à cette époque, elle était sans contredit bien' précaire, mais non humiliante* D'ailleurs, je pourrais citer ici une centaine de nos proscrits qui étaient plus malheureux que moi; alors ils ne faisaient pas les rodomonts et ne jouaient pas les grands personnages comme aujourd'hui, les malheureux, et ils se' disaient patriotes! Ah! messieurs, nous connaissons votre libéralisme maintenant, et nous en parlerons en temps et lieu.

Pendant mon séjour à Paris, en octobre 1822, j'avais fait la connaissance de M. Mahé de La Bourdonnais, petit-fils de cet homme célèbre qui a laissé de si grands souvenirs dans les Indes. La Bourdonnais s'était intéressé à mes malheurs. Ayant appris que je me trouvais à Londres dans une situation fâcheuse, il m'autorisa à prendre deux cents francs qu'il avait gagnés aux échecs à un Anglais nommé Cochrane, qui me les compta. Un autre ami, non moins généreux que La Bourdonnais, vint encore à mon secours : Amable Delafolie, que j'avais connu à Lyon, lors do mon passage en cette ville en 1820, me fit l'amitié de m'avancer une autre somme de deux cents francs. Amable Delafolie était alors dans le commerce des soieries. Il se rendit à Lyon quelques jours après m'avoir vu à Londres. A son arrivée à Lyon, il y vit plusieurs de mes anciens amis, auxquels il fit part de ma situation; aussi, à son retour à Londres, Delafolie était-il chargé de me remettre un habillement et un trousseau complet, duquel

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