‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 77 sur 165 · CHAPITRE VI I8f · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI I8f

Le lendemain il nous déclara qu'il ne pouvait pas aller à Port-au-Prince ni dans aucun des ports de YÛe Saint- Domingue» en vertu d'un décret du président Boyer. Toutes nos réclamations auprès des autorités (1) de Saint-Thomas furent infructueuses, car le capitaine avait de l'argent, et nous n'en avions pas, nous pauvres diables de proscrits.

Ma position aurait été critique à Saint-Thomas, si je n'y avais pas rencontré le capitaine Doulhé de Nantes que j'avais connu à la Martinique en 1819.

Le capitaine Doulhé commandait maintenant une superbe goélette négrier et était en partance pour la côte d'Afrique; il m'offrit de l'accompagner en qualité de médecin du bord; j'avais accepté plutôt pour voir des pays nouveaux pour moi que par l'appât du lucre; mais les armateurs de la goélette, s'étant convaincus, par mes propres aveux, que ma science médicale n'allait pas au delà de la méthode du docteur Leroy, me remercièrent de mes offres do service; de sorte que je me trouvais encore une fois à la côte, <;'est-à-dire dépaysé et désargenté. Heureusement que lé brave et infortuné capitaine Doulhé (2) n'était pas homme .à abandonner ainsi un de ses compatriotes; il me donna les moyens de me rendre à Maracaïbo, côte ferme, où j'avais la certitude de trouver le nommé Joly, dont j'ai parlé dans mon deuxième chapitre (3).

L'ile Saint-Thomas appartient au Danemark, ainsi que l'ile Sainte-Croix, qui n'en est qu'à quelques lieues. Saint-Thomas était le repaire de tous les associés et hommes d'aiïaires des corsaires, flibustiers et contrebandiers des Antilles, etc.; aussi cette ville était-elle l'une des plus riches des colonies situées dans ces mers.

(1) A Texception des gouverneurs françab et anglais dans les AnUllec et les lies Sou8-le«Vent, toutes les autres autorités dans ces parages sont en général faciles à corrompre.

(2) J*ai appris quelque temps après que le généreux capitaine Doulhé» ainsi que son équipaee. avaient été tous égorgés par les noirs à la cdte de Guinée; ainsi j*ai dû la vie à messieurs les armateurs de la goélette, qui n« s'attendaient pas à une si fatale catastrophe.

(3) V. p. 84 et suivantes.

Je m'embarquai le 26 novembre, et le 30 j*étais à Maracaibo (1), où je trouvai Joly» devenu capitaine de vaisseau et commandant maritime de ce département. Cet homme n'avait rien perdu de son caractère d'ancien pirate, aussi toutes mes démarches pour m'en faire payer les quelques milliers de francs qu'il me devait depuis 1818 restèrent sans fruit; bien heureux encore d'avoir un passeport anglais, car, sans cette puissante protection, Joly aurait trouvé un bon moyen pour s'acquitter de sa dette envers moi, en me faisant enfermer au fort Saint-Charles, où j'aurais trouvé la mort; c'est le sort qu'un grand nombre de Français ont subi dans les colonies espagnoles, particulièrement depuis que ces malheureuses contrées sont déchirées par les guerres intestines, qui s'y perpétuent depuis bientôt trente années.

Le consul anglais prit chaudement mes intérêts et je doute très for.t qu'un consul français eût agi avec autant de vigueur; il est vrai que les diplomates consulaires de l'Angleterre ne sont pas comme les nôtres, des hommes de château et de « camarilla »; presque tous ont été officiers de la marine nationale ou de l'armée de terre, aussi les citoyens de la Grande-Bretagne sont-ils autrement respectés que les Français; c'est un fait reconnu et incontesté. J'ai le regret de ne pouvoir nommer le consul anglais de Maracaibo, à qui j'ai dû sinon la vie, du moins la liberté de quitter cette ville; j'ai malheureusement perdu mes notes de cette époque et oublié le nom de ce brave et loyal Anglais.

Pendant le court séjour qu'il me fut permis de faire à Maracaibo, j'eus la satisfaction de faire la connaissance de M. Plée (2), l'un de nos célèbres naturalistes. Ce savant, qui s'était permis quelques réflexions sur le despotisme du citoyen Bolivar, fut aussi expulsé de Maracaibo quel-

(1) Ville et port du Venezuela. (G. S.)

(2) Auguste Plée, botaniste, voyageur, né en 1787, mort le 17 août 1825 au Fort-Royal (Martinique) (0. S.).

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