‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 79 sur 165 · CHAPITRE VI IM · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI IM

du loyal eapitaine Hepburn» j'avais à eorar de lui payer mon passage, vu les grandes avaries que son navire avait éprouvées dans notre abominable traversée.

Je fis pari de mon embarrassante position à mes amis Peugnei (1) qui me présentèrent à M. Garnier, négociant français à New-York, et vénérable d'une L.*. M.*, de cette ville. M. Gamier, en bon frère..., me présenta. à sa respectable L.*., qui m'avança trois cents francs. C'était la première fois de ma vie que j'avais recours à la fraternité M/., car, depuis 1809, époque de ma réception dans cette philanthropique institution, je n'avais visité que deux loges : celle de Saint-Napoléon de la Gloire, à l'O.*. de Saumur, en 1809, et celle de la Parfaite Harmonie, à l'O.*. dé Qc^ mont-Ferrand, en 1819. A ces époqucs-là, je n'étais pas nécessiteux et je ne m'attendais pas à le devenir par la suite. C'est le cas de dire ici, comme J.-J. Rousseau: « L'homme n'a guère de maux que ceux qu'il s'est attirés lui-même; la nature lui fait payer cher le mépris qu'il a fait de ses leçons, etc. » Le philosophe genevois en savait quelque chose, et moi j'ai étudié ses maximes un peu trop tard. Puissent mes erreurs et mes infortunes servir aussi de leçon aux enthousiastes irréfléchis! Heureusement encore que, quoique sorti tout sanglant et entièrement nu du précipice politique dans lequel j'ai donné tête baissée, je peux toujours me présenter fièrement à mes amis, comme à mes ennemis, car le malheur n'avilit que les cœurs sans courage.

Aussitôt en possession des trois cents francs dé la L.*., je m'empressai de remettre le montant de mon passage au capitaine Hepburn,. qui ne le reçut uniquement que pour me satisfaire. Ayant fait mes adieux et remerciements à mes amis Peugnet, à M. Garnier et aux autres Français, ainsi qu'à l'estimable famille David Hepburn, je me dis-

(1) J*ai appris avec grand plaisir que ces deux estimables Français ayaieot créé un superbe collège à New«YorIc et qu'ils prospéraient suivant leuis vœux dans leur nouvelle position. Je leur en. fais mes sincères compUmeaU.

posais à me rendre à Philadelphie lorsque je fis la rencontre de plusieurs de mes soldats de Garthagène que j'avais ramenés à Gibraltar en 1823.

On doit se rappeler qu^ils avaient été embarqués à bord de la corvette américaine VOntario pour les Etats-Unis. La conduite des deux coiiimodores Jacob Jones et Walcot Chauncey fut trop honorable dans cette circonstance pour que je me dispense de la faire connaître ici; c'est ensuite un devoir consciencieux pour moi, qui ai pris l'engagement d'être narrateur impartial. Or, le commodore Jacob Jones avait vivement recommandé mes anciens troupiers à son collègue Walcot Chauncey; ce dernier, d'un caractère hautain comme le sont généralement les Américains, était bien éloigné de la philanthropie du modeste et loyal Jones; cependant, il suivit les instructions ou les impulsions de ' son collègue, en plaçant convenablement tous mes anciens soldats. C'est ainsi que j'ai vu les nommés Billi, Cachot, Thézard, Ferrant, Naudin, Lanoue, Bérard, Moudon, etc. Tous me firent les plus grands éloges des procédés de MM. Jacob Jones et Chauncey. Tous ces Français étaient heureux, autant qu'on peut l'être éloigné de la patrie, étant proscrit, car ces pauvres diables avaient été mis hors la loi pour avoir abandonné la bannière du despotisme, afin de se rallier à l'étendard de la liberté.

Arrivé à Philadelphie, j'appris que le prince, ayant fait une chute de cheval, s'était fait transporter dans cette ville. M. Real (ancien ministre de l'Empereur) (1) qui habitait un pavillon détache de la maison de campagne du prince, me reçut aveo empressement. M. Real était aussi proscrit. Revenu à Philadelphie, j'y revis le prince qui m'accueillit avec la plus grande affabilité et qui m'engagea à rester dans cette ville jusqu'à son rétablissement.

(1) Réal (Pierre-François, comte), né en 1757, après avoir joué un rôle important sous la. Révolution, devint un des ap^ents de Bonaparte au 18 Bnimairp, puis fui I*un des quatre conseillers d'Etat chargés de la police de rEmpires préfet de police aux Cent-Jours, fui exilé après le second retour des Bourbons; mort en 1834. (O. S.)

Page 1