CHAPITRE VI lit
son aspect est d*un pittoresque charmant et varié. Balti« more peut passer pour un petit Lisbonne» car sa population ne dépassait pas en 1825 de quarante-cinq mille à cinquante mille flmes. Baltimore forme presque deux villes : la ville haute et la ville basse; la première est celle qui est adossée aux collines» Tautre est près des chantiers de la marine et du port. Les rues de Baltimore sont généralement larges» droites et très propres. Ainsi que la Nouvelle- Orléans» Baltimore repoussa bravement les attaques suc^ cessives des Anglais en 1814 (1); aussi, voit-on sur une de ses collines en amphithéâtre une espèce de Colonne Trajane en pierre, sur laquelle sont inscrits les noms des vainqueurs. Les getis riches de Baltimore m*ont paru être aussi moins routiniers que ceux des autres villes pour Tarchitccturc de leurs maisons, car j'en ai remarqué un grand nombre qui pourraient passer pour des palais.
Mon séjour forcé à Baltimore m'avait coûté assez cher, et, pensant que des affaires de commerce pourraient me ramener dans les villes que je venais de quitter, je remis la visite du tombeau de Washington à une autre époque; j'en ai eu bien du regret par la suite.
De Baltimore à Nashville on compte de sept à huit cents milles, à peu près deux cent cinquante à deux cent soixante lieues. Cette distance ne m'effraya point; en conséquence, je me décidai à faire cette route à pied, afin de voir le pays à mon aise. La saison était belle et mes jambes alors étaient aussi agiles que le reste de mon corps. Armé d'un fusil de chasse, mon carnier sur une épaule et ma bouteille de campagne sur l'autre, je sortis de Baltimore le 30 avril 1825, à six heures du matin.
Ce jour-là et à la même heure, j'avais accompli mes trente-sept plus belles années et absorbé depuis trois ans quarante mille francs de patrimoine! Quels souvenirs! et quelle perspective! mais j'étais libre, car dans les Etats- Ci) Guerre entre l'Angleterre et les EtaU-UnU de 1812 à 1814. (G. 8.)
Unis il y a cela de bon, c'est qu'on peut y voyager sans passeport, sans crainte d'être empoigné par des gendarmes ou des sergents de ville comme en France.
La Providence, qui avait décrété mon avenir, avait eu cependant là générosité de me douer d'un caractère assez fort pour me faire supporter toutes les tribulations qu'elle me réservait. Cependant, arrivé sur la hauteur qui domine les beaux sites de Baltimore, je m'y arrêtais un instant. Là, une triste pensée vint m'arracher des larmes; cette pensée était pour la France, une femme, un enfant et des parents que je chérissais. Hélas! trois cents lieues de plus allaient encore m'en éloigner!
Après avoir salué le soleil de la France et fait des vœux pour son bonheur, ainsi que pour celui des personnes qui m'y étaient si chères, je continuai tristement ma route, suivi de ma fidèle Diane, seul compagnon de mon voyage.
Jusqu'à présent, j'ai eu la prudence de ne pas me donner les airs d'un historien; c'eût été de ma part une vanité déplacée; cependant mes amis me sauront gré d'être entré dans quelques détails sur le caractère, les mœurs, l'industrie, etc., des Anréricains des Etats-Unis.
Je n'ai pas lu les mémoires de M. de Tocqucville sur les Etats-Unis (1), mais si ce célèbre écrivain a été sévère et impartial dans ses écrits, il a dû être bien partagé dans ses opinions, car il y a deux peuples aux Etats-Unis : le peuple agricole, qui est parfait, et le peuple industriel, mercantile et agioteur, race d'hommes plus corrompus encore que les nôtres, et c'est beaucoup dire, je crois. Un publiciste marquant, mais peu enthousiaste de l'imbroglio républicain des Etats-Unis, a dit, avec raison, que les institutions des différents gouvernements de ces Etats étaient les auxiliaires du vice et de la corruption. En effet, sous le masque de soixante à quatre-vingts sectes religieuses, aussi absurdes les unes que les autres, il n'y a pas de peuple, voire même
(1) La Démoeratiê en Amérique, ie35-1840, i voI.(Q. S.)
CBAPITRE YI 171
les Grecs» moins scrupuleux dans leurs serments et dans leurs engagements que les Américains. C'est aujourd'hui un fait avéré et bien reconnu; nos fabricants do soieries, nos marchands de vin, etc., en savent tiuelque chose, surtout depuis les dernières crises commerciales qui ont eu Heu dans les principales villes de commerce des Etats- Unis. Des enthousiastes républicains ont vanté la prospérité des Etats-Unis depuis quarante ans, et ils ont, bien entendu, attribué cette réelle prospérité au mécanisme républicain. Eh bien! messieurs les républicans, dont je partage en grande partie les opinions, soyez bien convaincus que les Etats-Unis auraient prospéré de même s'ils eussent été réunis en monarchie constitutionnelle, car d'où vient leur colossale prospérité? 1« de la neutralité des Etats-Unis pendant notre continuelle guerre de la République et de l'Empire contre l'Angleterre et ses alliés, neutralité qui a permis aux Américains de détenir à eux seuls le commerce de l'Europe; 2^ de notre conscription militaire, cette lèpre impériale, qui a tué l'Empire par son introduction dans toute l'Italie et sur la rive droite du Rhin, conscription qui a contribué à peupler les Etats-Unis de quelques centaines de mille jeunes hommes pleins do vigueur; 3^ de la révolte des Haïtiens et des tribunaux révolutionaires de 93 qui ont encore augmenté la population des Etats-Unis, etc. Je peux avancer encore que les tribunaux civils de tous les pays n'ont pas mal contribué à peupler les Etats-Unis, car de tous les temps ils ont été le repaire de tous les banqueroutiers et vagabonds de l'Europe. Les deux catastrophes successives de 1814 et 1815 ont aussi apporté un surcroit de population et même de richesses, aux Etats-Unis, par la raison que dans ces dernières émigrations et proscriptions/il y avait un grand nombre d'individus riches, parmi lesquels se trouvaient dos hommes instruits dans les arts et les sciences. Ces dernières émigrations ont été d'une grande utilité pour les Etats-Unis qui n'étaient pas riches en savants.
Digitize'd by
En définitive, celui qui a voyagé dans les Etats-Unis, comme moi, ne peut pas nier qu'il y a reconnu une grande prospérité matérielle, mais il a dû se convaincre aussi que cette prospérité n*était pas due seulement aux institutions du pays, mais bien aux circonstances spécialement favorables dont j*ai parlé plus haut.
La nouvelle route de Baltimore à Wheeling pourrait servir de modèle à nos ingénieurs des ponts et chaussées; elle est certainement tout aussi belle que la meilleure de nos grandes routes, dites royales. Dans mon voyage de Baltimore à Wheeling, j'ai traversé un grand nombre de petites villes de quelques milliers d'âmes, qui se sont créées comme par enchantement dans peu de temps; ces villes sont toutes régulièrement bâties, et, à l'abondance et au luxe que j'y ai remarqués, j'aurais pu croire qu'elles avaient cent années d'existence. Parmi ces villes, je citerai Fredericksburg, Williamspôrt, Cumberland, Washington, en Pcnsylvanie, etc. Dans toutes ces villes, on trouve des hôtels comme on en voit peu dans nos petites villes de province et on est certain d'y être toujours en nombreuse compagnie; on y vit à bon compte; les déjeuners et soupers s'y payent un franc vingt-cinq centimes; le repas de midi soixante centimes et le coucher trente centimes. Aux déjeuners et aux soupers, le café et le thé tiennent lieu de boisson; la bière et le vin se payent à part.
Sur toutes les routes un peu fréquentées, le voyageur est certain de trouver des auberges très rapprochées; l'abondance règne partout et à des prix très modérés. Celui qui n'a pas la bourse bien garnie peut, d'ailleurs, aller dans les fermes voisines de la route; il y est accueilli fraternellement sans qu'il lui en coûte rien, si toutefois il tombe chez des étrangers ou chez des quakers, car chez les Américains purs, il faut de l'argent, sinon, continuer sa route le ventre vide.
Wheeling, dans la Virginie occidentale, où j'arrivai le 8 mai, n'était alors qu'un entrepôt de marchandises qui