Décret impérial daté de Madrid, le 24 février
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Je le connaissais depuis bien longtemps, depuis l'exil du Parlement à Troyes, et je l'avais retrouvé en 1790, chez Mirabeau. Pour Sémonville, toute connaissance est un ami, et l'amitié s'endort ou se réveille à mesure que la connaissance croit ou décroît en crédit. Il devait naturellement rester fidèle au duc de Bassano, avec qui, d'ailleurs, il avait éprouvé une communauté de malheurs qui aurait à jamais lié deux cœurs faits pour se répondre. Ensemble ils avaient été arrêtés en Italie lorsque le duc, n'étant encore que le citoyen Maret, partait pour l'ambassade de Naples, et Sémonville pour celle de Constantinople ; et l'un et l'autre avaient été conduits dans les cachots d'Olmtttz, où ils avaient subi pendant trois ans le supplice d'une détention à la manière autrichienne. Les hommes ne s'oublient plus quand, ensemble, ils ont échappé à un grand danger, et Sémonville, d'ailleurs, n'est pas de nature à se laisser oublier par qui peut le servir. Sémonville est un homme à part : pour lui, intriguer c'est vivre. La nature a doué chaque individu de l'instinct de sa conservation ; aussi a-t-on trouvé Sémonville intriguant auprès de tous les gouvernements qui depuis quarante ans se sont succédé en France, sans aucun souci du temps, des lieux, des personnes : avant la Révolution, dans les assemblées des chambres du Parlement ou à Versailles; depuis, autour de l'Assemblée constituante, de la Convention, du Comité de salut public, du Directoire, de l'Empire, de la Restauration ; ensemble ou tour à tour l'ami de d'Éprémenil, de Lamoignon, de Robert
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de Saint ^Vincent, de Talon, de Mirabeau, de Danton, de Sieyès, de Chaumette, de Dambray, du duc de Bassano, du général Foy et du duc de Rivière. Averti par son instinct de la continuelle mobilité des gouvernements qui ont depuis près d'un demi-siècle exploité la France, il est toiyours pour une moitié de lui-môme dans celui qui est, et pour l'autre moitié dans celui qui va venir. Il a grand soin d'avoir un pied dans toutes les cabales, et quelle que soit celle qu'il aborde, il s'écrie en rentrant : J'en suis. Quoiqu'il ait la vue basse,, il regarde à la fois à droite, à gauche et devant lui; on serait encore tenté de croire qu'il a des yeux par derrière. Un rôle si fatigant, si épineux, suppose un esprit délié, prévoyant, fin calculateur : c'est aussi lé caractère de celui de Sémonville, Il manie d'abord, avec une dextérité supérieure, les moyens qui sont au pouvoir des hommes vulgaires; puis il en découvre, il en ramasse autour de lui, il en pétrit à sa guise, qui échappent à tous autres regards qu'aux siens. En tout et pour tout, il s'occupe d'abord de lui, ce qui est tout simple, et jamais en ce point on ne l'accusa de la plus petite distraction. Le grand maître des sentences de ce siècle, Talleyrand, Fa parfaitement caractérisé, lorsque, répondant à quelqu'un qui lui annonçait que Sémonville était malade, il dit : « Comment, Sémonville a la fié- » vre ! et à quoi cela luisert-il% » Au reste son égoïsme est collectif, il s'étend à tous les Sémonville : enfants, petits-enfants, cousins et cousines. La famille à laquelle il lui faut pourvoir est «grande, et Sémonville y adjoin
encore, comme cousins ou comme devant l'être, tous les individus qui peuvent le servir de près ou de loin. Gela lui a valu, dans tous les partis, un renom de serviabilité et d'obligeance que justifient beaucoup de petits services et môme quelques-uns déplus importants semés çà et là, comme par goût, mais avec calcul, dans les divers cadres de la société. Avec cela, personne ne sait mauvais gré à Sémonville ; c'est un arbre qui porte ses fruits comme un autre.
Longtemps il avait, sous l'Empire, aspiré au ministère des affaires étrangères. Il y semblait préparé par sa capacité et quelques missions diplomatiques où il avait eu du succès. L'intimité du ministre secrétaire d'État devait lui aplanir la voie; mais dix ans durant, tous les efforts avaient été inutiles. Le regard de l'aigle avait pénétré l'individu à fond. Le duc de Bassano, qui avait fini par désespérer de porter Sémonville aux affaires étrangères, avait cherché à l'en décourager par la place facile et largement rétribuée de secrétaire d'État du grand-duché. Les choses avaient été disposées de longue main et préparées avec un soin extrême. Le duc de Bassano, si lent à espérer, se croyait sûr de son fait : il appelle Sémonville à Saint-Gloud un certain mercredi, jour où le décret déjà préparé devait être présenté à la signature, et recommande à son ami d'apporter avec lui son habit de sénateur pour être tout disposé à prêter serment, Sémonville s'y rend ; on dîne avec gaieté et on boit en famille au nouveau secrétaire d'État. Le duc de Bassano monte au château ; Sémon-
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ville endosse son costume. On attend, et on attend encore le messager qui doit l'appeler. On voit descendre, au lieu de lui, le ministre, qui annonce que l'Empereur à rayé du décret le nom de Sémonville pour y substituer celui... de qui?... de Rœderer, l'ennemi du duc, l'ennemi de Sémonville, l'ennemi de tout le monde.
Je prends la résolution de quitter la partie. Je n'écris pas à Rœderer pour le complimenter; il s'en étonne, et me fait écrire par une connaissance commune les choses les plus obligeantes de sa part; j'en réponds de fort dures : je me conduis en homme qui a brûlé ses vaisseaux en ce point. Je fais demander à l'Empereur, par le ministre de la police, la direction de la librairie; l'Empereur répond que je suis fou, qu'il ne faut pas m'écouter; il la donne à Pommereuil, l'un des hommes les plus spirituels et assurément le plus cynique que j'aie rencontré dans ce bas monde. Le collège électoral de l'Aube se rassemble pour nommer un candidat au Sénat. Je me présente et je suis présenté. J'envoie ma femme à Paris pour solliciter mon entrée au Sénat; l'Empereur lui rit au nez et répond que, dans quelque vingt ans, il pourra être question de moi. J'écris au duc de Bassano pour implorer mon rappel au conseil d'État. Il m'engage à attendre un peu, et qu'il se présente une autre occasion de m'occuper* J'écris à Regnauld qui me répond qu'en frappant ainsi à toutes les portes, j'émets une censure du choix que vient de faire l'Empereur, et que cela est fort imprudent.
Je n'ai plus le courage de tenir à Dusseldorf ; je pars
pour les eaux d'Aix-la-Chapelle. Ces eaux doivent occuper une place parmi les remèdes actifs; cependant, comme toutes les sources minérales de l'Allemagne, elles étaient moins fréquentées par des malades que par des oisifs opulents qui peuvent payer un peu cher les plaisirs de la belle saison. On y trouvait un spectacle passable, un concert, un salon d'assemblée où on jouait, et môme assez gros jeu, et de la bonne compagnie qui venait de Paris ou se recrutait dans les environs. Cette année la ville d'Aix pouvait se dire privilégiée, car elle comptait, entre les hôtes qu'elle avait eu l'honneur de recevoir, Madame-Mère, la princesse Pauline et le roi Louis ; chacune de ces puissances était arrivée avec la cour mobile qui suivait ses pas, et ces petites cours renfermaient des femmes aimables et des hommes bien élevés. Parmi les femmes en assez bon nombre survenues de Paris, deux surtout étaient notables par l'esprit, la grâce ou la beauté : M""* Regnauld de Saint- Jean-d'Angely et Hainguerlot.
J'avais, au milieu de la cour impériale, un avantage sur plusieurs de mes collègues ; je n'avais connu la famille de l'Empereur que lorsque lui-môme était le premier personnage de l'État. J'avais débuté par les formes du respect avec les siens, et lorsque, par la suite, ces formes furent imposées à tout le monde, elles n'eurent pour moi rien de gênant. Les membres de la famille saisissent bien cette nuance et ne sont jamais embarrassés avec les nouvelles connaissances ; c'est avec celles-là qu'ils se plaisent davantage; je le reconnais
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de la part de la princesse Borgbèae elle-même, quoiqu'elle ait été gâtée par la nature, au point de dédaigner ce que les grandeurs de la société ont ajouté à ses moyens de séduction.
Je parus à la petite cour de Madame-Mère» La princesse Pauline y portait tant d'agrément, que le roi de Hollande môme ne parvenait pas à l'attrister. Madame* Mère est une femme de cinquante à cinquante-cinq ans; elle a toute la beauté dont une femme de son âge est susceptible, et si Raphaël l'eût eue sous la main lorsqu'il peignait ses admirables tableaux de sainte famille, il n'eût pas cherché ailleurs cette figure de sainte Anne, qui résume si bien ce que le temps n'a pu enlever à des traits originairement si beaux, qu'en les considérant le respect que l'âge impose se mélange toujours de quelque amour. Madame a de l'esprit et une énergie de bon sens qui ne laisse pas de prise à sa position pour l'éblouir; elle n'a reçu ni plus ni moins d'instruction qu'une femme de son époque et de son pays; elle en a conservé l'accent très-prononcé et quelques locutions vulgaires qu'elle ne prend pas la peine de traduire et qu'elle ferait tout aussi bien de supprimer. Son rôle est tout de bienfaisance, de représentation et de dignité. L'Empereur, qui a deviné toutes les hautes convenances, avait désiré que sa mère embrassât ce rôle dans toute son étendue, et lui en a fourni abondamment les moyens. Mais il a continuellement à lutter contre une idée fixe qui s'est emparée de Madame et ne s'en séparera jamais : c'est une éconogiie
passionnée. Dès la première visite que j'eus F honneur de lai rendre, Madame me pressait de lui donner des détails sur la manière dont j'avais réglé les articles de dépense que comportent l'arrivée et le séjour aux eaux. Je n'en savais pas le premier mot ; c'était pour moi, et à peu près comme pour tout le monde, affaire de valet de chambre. Je répondis à tort et à travers, et toujours en rabaissant les prix, afin de donner à Madame bonne idée de mon savoir-faire; malheureusement elle prit mes jactances pour des prix courants. Dès le jour même elle entra en campagne contre ses gens et ses fournisseurs; elle se prétendait inhumainement pillée par les uns comme par les autres, et me donnait en exemple de quelqu'un exempt du sort qu'elle déplorait ; elle citait les objets et los prix que je les payais; il n'était pas possible dé la faire revenir. Le général Beurnonville, témoin de Tune des vingt scènes que j'avais occasionnées sans m'en douter, remontra cependant à Madame que j'étais fort peu expert en affaires de ménage, et que c'était une matière où mon autorité était peu considérable. Madame insista et me laissa revenir. Je reculais tant que je pouvais la seconde visite; une invitation à dîner me mit au pied du mur; il fallut aller reprendre le discours où je l'avais laissé. La place était mal préparée. Soit affaire de calcul, soit tout simplement malice, Madame me remit sur le chapitre de ma dépense à Aix-la-Chapelle, vanta très-haut mon habileté et me pria de lui procurer les articles dont nous avions parlé, et de les payer pour
elle-même au môme prix que je les payai» pou* moi. Je ne pris pas d'abord la chose au sérieux, mais Madame insista et me donna l'occasion de soupçonner qu'elle avait voulu tirer de mon effronterie une ven*-* geance utile pour elle-même. La princesse Pauline était présente; elle laissa durer quelque temps mon em* barras; après quoi elle brouilla les cartes de manière à tirer Madame de ses calculs, et moi du guêpier où je m'étais jeté par une suffisance déplacée.
Le roi de Hollande avait apporté à Aix-la-Chapelle sa mauvaise santé, ses vapeurs et tout ce qui s'en suit. Jamais il n'avait voulu comprendre ce qu'était ou plutôt ce que pouvait être un roi envoyé en Hollande par l'Empereur. Homme consciencieux, scrupuleux même, il avait, de bonne foi, embrassé la défense du pays pour le pays, contre l'Empereur. De là des collisions sans cesse renaissantes et des difficultés de chaque instant, dont la solution était toujours la même, le sic volo parti des Tuileries. Tandis que ce pauvre roi voyait s'échapper en détail de ses mains tous les moyens de prospérité de la Hollande, il était obligé de faire face à une dette immense, dont l'acquittement , supposait l'utile emploi de ces moyens ; et, de plus, de fournir à l'armée française un contingent qui portait à l'excès ses dépenses militaires. Il avait apporté avec lui des tableaux parfaitement dressés de ses ressources actuelles et. de ses ressources possibles, si l'Empereur voulait lui laisser un peu de liberté et favoriser en France un emprunt qu'il se proposait d'ouvrir. Les
formes de cet- emprunt étaient ingénieusement combinées, comme les Hollandais le savent faire; mais elles supposaient que les exigences de l'Empereur n'augmenteraient pas, et qu'en aucun cas elles ne pouvaient retarder le payement des arrérages et l'amortissement successif de l'emprunt. Le roi me remit les tableaux et le projet, et me demanda sur le tout mon opinion consignée dans un rapport écrit. Je lui remis le rapport qu'il m'avait demandé; il en fut satisfait, et me proposa dé passer à son service en qualité de ministre des finances. En toute autre circonstance, j'aurais décliné cet honneur; mais je me tenais pour exclu du grandduché de Berg par la survenance de M. Rœderer. Je n'étais même pas bien assuré que l'Empereur laissât l'issue du conseil d'État à ma mauvaise humeur. J'acceptai donc, et je ne doute pas, car il me l'a dit, que le roi n'en ait fait l'ouverture à l'Empereur. J'ai quitté Aix-la-Chapelle avant que la réponse fût arrivée. Il faut qu'elle ait été peu favorable, puisque le roi, avec qui j'avais conservé des relations, ne m'en a plus parlé. Je n'ai approché de près le roi de Hollande que durant mon séjour à Aix-la-Chapelle, qui m'a suffi, an reste, pour que j'aie conservé de ce prince les plus honorables souvenirs. Il avait résisté aussi longtemps qu'il avait pu à la volonté de son frère, et, une fois qu'il avait été réduit à la subir, il avait hautement déclaré à l'Empereur qu'il serait dévoué corps et âme au Dieu de la Hollande. Sa conscience d'honnête homme le tenait fort au-dessus dès calculs de la politique; il ne conce-
vait pas qu'il avait été envoyé en Hollande pour concourir avant toute chose à l'espèce de guerre que PEmpereur faisait à l'Angleterre; concours qui pouvait bien promettre à la Hollande quelque compensation dans l'avenir, mais qui devait la désoler dans le présent. Il prenait pour de la barbarie la froideur avec laquelle l'Empereur poursuivait son but, sans s'inquiéter le moins du monde de ses réclamations, de ses prières et de ses larmes. Il était affecté à ce point de ne prendre aucune part aux divertissements des eaux. La conversation retombait de son propre poids sur le malheur de sa position. Je doute qu'il puisse longtemps la garder; sa santé, déjà très-mauvaise, y doit succomber; mais il faut s'attendre qu'il résistera tant qu'il lui restera de forces, et l'Empereur doit finir par reconnaître qu'un frère est déjà trop loin dé lui pour exiger de la Hollande tout ce qu'il entend qu'on en exige, et que, pour une telle affaire, il ne peut s'en rapporter qu'à luimôme.
La présence de la princesse Borghèse faisait diversion à ce que celle du roi de Hollande apportait de triste dans la société de Madame-Mère. Cette princesse est le type de la beauté française, c'est-à-dire de la beauté assouplie par la grâce et animée par la gaieté. Je voudrais que sa statue fût confiée au génie de Canova, et que, sortie de dessous son admirable ciseau, elle fût reproduite en mille endroits divers, et reprît entre les modernes la place du modèle arrêté qu'avait dans l'antiquité la Vénus de Florence. La princesse a
de l'esprit naturel et tout le savoir qu'il faut pour ne pas distraire de ses qualités d'un plu 6 grand prix. Elle traverse avec rapidité toutes les jouissances qu'il appartient à son âge, à sa beauté et à son heureuse indépendance. Elle est accourue à Aix pour deux motifs : l'un tout respectable et l'autre considérable : sa santé, et le devoir de tenir compagnie à sa mère; mais son voyage a semé dans plus d'un endroit la désolation, et dans plus d'un autre l'espérance. Elle a été suivie à Aix et ne sait pas si elle jugera à propos de s'en apercevoir; elle y a trouvé plus d'un adorateur, dont l'encens, jusqu'ici, s'est perdu en fumée. Elle traite ce sujet avec une légèreté charmante; on dirait Atalante qui court sur les fleurs sans y marquer la trace de ses pas; Je me dis, en la voyant, et avec un regret amer : Heureux les mortels qui séjournent encore dans ce bel âge de la vie où on est admis à porter des vœux sur de pareils autels !
Je passai fort doucement ma vie à Aix-la-Chapelle sans m'inquiéter de ce que devenait le grand-duché. J'avais amèrement et à mon aise déploré pendant quelques jours de me séparer d'un pays que j'aimais, et où j'avais trouvé une occupation tellement analogue à mes études et à mes goûts, que je l'aurais créée pour moimême, s'il m'eût été donné de le faire ; mais ce temps donné aux regrets, j'avais pris mon parti, et le grandduché n'était plus pour moi qu'un pays dont j'emportais quelques bons souvenirs. Cependant, je recevais chaque jour des lettres où mes chefs d'administration me dé-
montraient à l'envi la nécessité de mon retour. Je n'étais pas encore ébranlé; mais M. Regnauld m'écrivit, et un peu à l'instigation de M. Rœderer, qu'il ne pouvait plus rien démêler à ma conduite, que mon séjour à Aix-la-Chapelle sans avoir demandé de congé et prévenu qui que ce soit était un manquement au devoir ; qu'il me conseillait le retour très-prompl à Dusseldorf et ma reprise des affaires, jusqu'à ce que j'eusse reçu de l'Empereur la permission de les quitter. Je conservais l'espoir de passer au service du roi de Hollande, et je réfléchis qu'il ne fallait pas pour cela me mettre mal avec l'Empereur. Cette considération détermina mon retour. Je retrouvai les choses à Dusseldorf comme je les y avais laissées, en fort bon état. Mon absence n'y avait été le sujet d'aucun embarras et pas même de souci, et je soupçonnai que je n'y étais pas aussi nécessaire que je m'en étais flatté. Cette réflexion fit baisser de quelques degrés ma mauvaise humeur : les exhortations de mes collaborateurs firent le reste, et je repris les rênes de l'administration.
L'impératrice Joséphine. — Effets du second mariage de Napoléon en Allemagne. — Études d'économie politique. — Un miracle.
Cette époque était celle du divorce et du second ma*riage de l'Empereur. Le divorce m'avait vivement affecté. J'avais connu madame de Beauharnais avant sa prodigieuse fortune ; elle-même ne m'avait pas méconnu lorsqu'elle était montée jusqu'au faîte. Dans des positions si distantes, je l'avais trouvée la même, affable, sincère, bienveillante, élégante dans l'exercice de ces qualités aimables, et d'une élégance qui n'était qu'à elle. On se sentait sous le charme en sa présence ; on l'écoutait avec une sorte de ravissement, parce que la grâce se révélait dans sa démarche comme dans ses paroles. D'anciennes liaisons entre elle et ma femme nous avaient approchés plus près de sa cour, et il n'avait pas dépendu d'elle que Mme Beugnot n'y eût sa place. Nous faisions donc une perte qui nous était particulière, lorsque l'impératrice Joséphine perdait elle-même, en
s'éloignant, les moyens de nous protéger. De plus, et par rattachement que je lui portais; je m'étais laissé aller au milieu des bonnes femmes. Avec elles, je répétais, et môme je croyais un peu, que Joséphine était la fortune de l'Empereur, et par conséquent de la France, et que si jamais elle se séparait de son époux elle emporterait cette fortune avec elle. L'Empereur nous avait familiarisée à ce point avec les merveilles, que les enseignements de la raison ne nous suffisaient plus. Nous voulions nous emparer avant le temps de l'avenir réservé à un présent si étrange, et, laissant de côté les calculs de la prévoyance humaine, chacun se laissait emporter à sa manière aux devins, aux prophéties et à ces folies de la cabale renouvelées de nos pères. Les femmes étaient les premières à s'abandonner à l'empire de ces prestiges. Plus que personne l'Impératrice y cédait, et ils devenaient la règle habituelle de ses craintes et de ses espérances. Elle était, dit-on, payée pour cela, parce qu'au printemps de son âge, et alors qu'elle n'était encore que la plus gracieuse des créoles, la haute fortune que les dieux lui réservaient lui avait été prédite dans les termes les plus formels ; et l'homme lui-même, l'homme par excellence, n'était pas éloigné de croire à un destin qui l'entraînait, comme y avaient cru, au resté, les plus grands personnages de l'antiquité, et ceux surtout qui, vers la fin de la république romaine, assistèrent au grand déchirement du colosse. Le mariage qui suivit le divorce avait produit en Allemagne un effet surprenant. Les prodiges des pce-
mières campagnes contre l'Autriche et la Prusse restaient incontestés. Les noms d'Austerlitz et d'Iéna retentissaient toujours, mais il n'en était pas tout à fait de même de la dernière campagne contre l'Autriche; la victoire d'Essling nous était contestée , non sans quelque raison; celle de Wagram nous avait coûté cher. A la vérité, l'honneur du traité de paix nous était demeuré, puisque l'Autriche nous avait cédé Venise et les îles; mais on expliquait ces importantes cessions de territoire par l'extrême empressement de l'empereur d'Autriche, qui, peu disposé pour la guerre dans l'origine, avait ensuite voulu la paix trop vite et à tout prix. Les hommrs clairvoyants, instruits dans l'art militaire, avaient signalé quelque affaissement dans l'armée française, et il semblait que l'Empereur en fût lui-même dans la confidence, puisqu'il demandait alors au développement d'une immense artillerie ce qu'auparavant il attendait avec sécurité de la force et de la discipline de ses soldats. On disait assez haut en Allemagne : « Passe encore pour cette fois-ci, mais Napoléon n'y reviendra plus. »
Il faut que lui-même ait conservé une impression profonde de cette journée de Wagram, On délibérait en un conseil d'en haut sur le choix de la princesse dont on demanderait la main pour l'Empereur. Les suffrages se partageaient, à ce qu'il paraît, entre les trois princesses au nombre desquelles était l'archiduchesse Louise. M. le comte de Gessac, qui assistait au conseil» combattait autant qu'il le pouvait le choix d'une
archiduchesse. Il citait un exemple funeste, et récent encore, d'une archiduchesse partageant le trône de France, et il finissait par dire que la politique ne conseillait pas cette alliance, parce que Y Autriche n'était plus une puissance. — « L'Autriche n'est plus une » puissance ! reprit vivement l'Empereur ; on voit bien, » monsieur, que vous n'étiez pas àWagram. »
La dernière paix n'avait donc ajouté qu'assez peu à la puissance d'opinion que l'Empereur exerçait en Allemagne. Dessociétés secrètes, mais ardentes, mais acharnées, attisaient les haines, exaltaient les ressentiments contre nous et préparaient le jour du triomphe des A mis de la Vertu% c'est-à-dire celui où les Français seraient exterminés au sein de l'Allemagne, ou tout au moins rejetés par delà le Rhin. Les universités étaient autant de foyers où s'élaborait cette mine formidable. Des hommes de cœur et de courage, tels que le baron de Stein, le comte de Walmoden, etc., etc., étaient hautement désignés pour chefs de la ligue, et ne prenaient pas la peine de s'en défendre. Les ministres de l'Empereur au delà du Rhin ne cessaient pas d'avertir; moi-môme, j'avais fourni deux Mémoires, où j'avais pu développer mieux qu'un autre l'origine, les progrès et le but de ces sociétés, parce que les détails m'avaient été fournis par l'historien Jean de Muller, qui avait été d'abord tout de feu pour l'association, mais l'avait trahie à l'instant où l'Empereur s'était chargé de sa fortune. Les réponses que nous recevions de Paris et les mesures qu'on nous prescrivait étaient insigni-
fiantes et ne pouvaient pas être autre chose. Le cabinet de l'Empereur n'avait d'action que sur les souverains, et, en supposant à ceux-ci (ce qui n'était certainement pas) une égale bonne volonté de détruire les sociétés secrètes, les moyens leur auraient manqué, car ces sociétés s'étaient formées indépendantes de leurs gouvernements respectifs, et même l'un des objets qu'elles se proposaient était de relever la faiblesse de ces gouvernements et de réparer les désastres dont cette faiblesse avait été cause. Que fallait-il conclure de cette singulière conséquence de nos grandes victoires en Allemagne? Que nous étions arrivés à une époque de la civilisation où il est plus facile de conquérir un territoire que d'en assujettir les habitants. Les anciens conquérants en venaient mieux à bout, sans doute, mais à quelles conditions? D'enlever au peuple conquis ses institutions, ses temples et ses dieux, de les réduire nettement à l'esclavage. Mais des provinces prussiennes conquises n'en restaient pas moins prussiennes, et le devenaient même davantage après que le conquérant les avait dotées du monopole du sel et du tabac, de la patente et des droits réunis. On citerait en vain l'exemple des Romains. Les Romains, il est vrai, conservaient pieusement aux peuples conquis les institutions qui pouvaient garantir leur tranquillité, c'est-à-dire perpétuer leur faiblesse, et ne manquaient pas de faire main basse sur les autres ; ensuite, il est fort douteux qu'ils eussent opéré si aisément et gardé si longtemps leurs conquêtes en Asie et en Afrique, si
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les peuples de ces contrées eussent égalé les Romains en civilisation. Il s'y serait aussi formé des sociétés secrètes, et la vengeance ne se serait pas fait attendre si longtemps et ne serait pas descendue de si loin.
Le mariage de l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche, s'il n'éteignit pas le foyer, en tempéra au moins l'ardeur. Un tel événement, en agissant puissamment sur l'opinion en général, la modifiait mieux que n'auraient fait toutes les mesures partielles. On s'aperçut à l'instant même d'un changement considérable dans les dispositions du grand-duché. Les familles qui avaient des enfants au service de l'Autriche les appelèrent à Dusseldorf, pour y passer comme en pays ami le temps de leur congé. Ces jeunes gens bien élevés et de bon ton,, et entre lesquels quelques-uns étaient chambellans de l'empereur d'Autriche, fraternisaient de la manière la plus cordiale avec les officiers fran* çais ou allemands de notre petite armée. Si on parlait encore de guerre, c'était avec l'espérance de se battre à l'avenir les uns à côté des autres, et on entendait avec toute sorte de plaisir ces militaires si brillants de bravoure et déjeunasse se rendre enfin réciproquement justice : lés Français avouer la supériorité des armes autrichiennes à la journée d'Essling, et les Allemands admirer de quelle merveilleuse manière nous avions pris notre revanche dans les champs de Wagram. Le ministre de l'intérieur me déclara, pour lui et pour les anciens partisans de la maison d'Autriche, que désormais la paix avec la France n'était plus seulement sur
les lèvres, mais au fond des cœurs; qu'elle avait cessé d'être une nécessité pour devenir un sentiment. Chaque jour je m'en apercevais, en voyant se multiplier autour de moi ces relations de confiance et d'avenir qu'on n'entretient qu'avec un gouvernement de qui la durée n'est pas en question. Les fêtes que je donnai à l'occasion de ce grand hyménée ne ressemblaient pas à celles que j'avais données jusque-là. J'avais conçu qtie c'était ici la véritable fête de la réconciliation entre les deux premières nations du continent, et, tout en cherchant à lui donner l'éclat dont le local était susceptible, j'essayai de lui imprimer le caractère sous lequel je l'envisageais. Je fus aisément compris. Il y avait au fond des cœurs de la véritable joie, ce qui ne s'était guère rencontré jusque-là en pareille occurrence. Le ministre de l'intérieur et les principaux fonctionnaires célébrèrent à leur tour l'événement du jour. Il fut couvert des acclamations du grand-duché, en exceptant toutefois les provinces prussiennes, qui ne pardonnaient guère mieux à l'Autriche qu'à la France, et qui voyaient avec un extrême chagrin une alliance dont elles n'avaient dans l'avenir rien à espérer et dont elles avaient beaucoup à craindre.
L'administration du grand-duché continuait paisible. Nous y avions successivement introduit les formes françaises, qui étaient aussi bien comprises et mieux respectées que dans le pays d'où elles étaient venues. Nos Codes y avaient été publiés. L'adoption du Code civil avait exigé la conversion du servage et du colo-
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nat en propriétés libres. Nous y avions procédé avec une véritable émulation, entre M . Rœderer et moi, à qui respecterait de plus près les droits des anciens propriétaires, et apparemment nous avions réussi, car il n'y eut de leur part aucune réclamation. Le seul chapitre que nous laissâmes de côté dans la législation française était le régime hypothécaire, que nous nous accordions à trouver défectueux dans plusieurs de ses dispositions, et surtout inapplicable à l'Allemagne. L'Empereur avait permis qu'on lui offrît un projet différent et qui convînt mieux à la localité. Nous prîmes conseil des plus savants jurisconsultes de France et d'Allemagne, et nous offrîmes à l'Empereur un travail sur lequel il n'eut pas le temps de prononcer.
Nous avions ramené les budgets et les comptes des finances à des méthodes si simples et si claires qu'il suffisait de savoir lire pour les entendre, et nulle part, peut-être, le contrôle des dépenses n'avait été mieux et plus sûrement établi. Nous avions la prétention de faire une administration modèle, et d'en publier, si cela nous était permis, l'historique. Je m'étais déjà occupé de la statistique du grand-duché. M. Rœderer s'était chargé du développement de la théorie, et la troisième partie eût été remplie par les tableaux qui auraient, indiqué les meilleures méthodes d'exécution. Le temps nous a manqué pour laisser après nou3 quelque chose de semblable; mais quelques sujets spéciaux avaient fourni matière à des rapports qui seraient encore consultés avec avantage. Je signale entre autres
des travaux sur l'origine des colonals dans les parties de l'Allemagne voisines du Rhin; sur un système hypothécaire, sur les monnaies, et même sur la loterie. On s'étonne que deux partisans plus ou moins chauds de la doctrine économique se soient occupés de la loterie autrement que pour la faire disparaître. Tel avait été d'abord mon avis bien prononcé. M, Rœderer m'en avait fait revenir par des considérations assez déterminantes. Le goût de la loterie reproduit chez les Allemands la passion qu'avaient leurs pères pour les jeux de hasard. Aussi chaque province a-t-elle sa loterie, et on ne se contente pas d'y jouer de l'argent ; on y joue des tableaux, des meubles rares, des maisons de ville ou de campagne, et même des terres considérables. Si on essayait de proscrire la loterie dans l'un des États de l'Allemagne en particulier, on n'en serait pas plus avancé, car on n'aurait fait qu'envoyer aux États voisins l'argent qu'on destinait à la loterie de l'État où elle aurait été prohibée. Et comme ici la distance n'est jamais grande, on ne pourrait même pas compter sur le transport des fonds comme une difficulté. Que peuton faire de mieux ou de moins mal en une telle position? Imaginer une loterie qui offre assez de chances et d'assez favorables pour satisfaire la cupidité des joueurs et cependant ne pas leur faire payer ces chances trop cher. Il faut se garder, par exemple, du système de la loterie royale de France, qui, pour attacher des lots à quelques combinaisons difficiles à se produire, détruit en un seul tirage et sans retour l'universalité des mises,
et ne laisse aux perdants que le désespoir. On ne trouvait rien de pareil dans le système de loterie qui avait été appliqué au grand-duché. Le payement des lots et les dépenses de l'administration se prélevaient, bien entendu, sur le montant des mises, mais ne l'absorbaient pas comme en France. La mise, qui n'était que diminuée dans une proportion quiconque, se reproduisait à un deuxième, à un troisième tirage ; de sorte qu'à la condition d'un sacrifice modéré sur le capital, on courait les chances nombreuses de plusieurs tirages, et qu'à tout prendre, une telle loterie, où on entrerait avec modération, serait une distribution de ses fonds qu'un homme sage pourrait se permettre comme un autre. Le temps nous a manqué pour juger du mérite de cet établissement ; mais déjà il avait excité une telle confiance qu'il nous arrivait de tous les points de l'Ai* lemagne des mises considérables.
Une occasion s'offrit pour moi de mettre à épreuve la philosophie transcendante de M. Rœderer. Il est, en fait de religion, homme du dix-huitième siècle par excellence et aurait même été l'un des coryphées du salon d'Holbach, s'il avait fait quelques années plus tôt apparition dans la capitale. Go-propriétaire, avec le duc de Bassano, du Journal de Paris, il en avait, pendant la captivité de ce dernier, pris la rédaction, et il s'y escrimait à toute outrance contre les prêtres et la religion, lorsque, immédiatement après la Terreur, une réaction religieuse se fit sentir par toute la France. La colère l'avait jeté hors du cercle du bon goût, et
Dieu l'en aura puni, car il n'y est pas encore rentré. Ces dispositions de M. Rœderer m'étaient connues, et je pris plaisir à lai dénoncer un miracle, en lui demandant pieusement de tracer aux ministres du grandduché la conduite qu'ils devaient tenir dans une circonstance qui dépassait toutes les règles. Voici le fait :
Le ministre de l'intérieur me communique un jour une lettre qu'il venait de recevoir du préfet de Munster, qui contenait le détail d'un miracle. Il existait à Dalmen une jeune fille de vingt-trois ans, qui avait été élevée dans un couvent de Carmélites, et qui était revenue dans sa famille après avoir subi les épreuves du noviciat, parce que l'état déplorable de sa santé n'avait pas permis qu'elle fit ses vœux. Cette fille avait été élevée dans un mysticisme exalté. A peine prenait-elle de la nourriture; elle en avait perdu le sommeil, et elle passait le temps que la règle lui laissait de libre aux pieds du crucifix, où, sans doute, elle avait mille fois, et avec une singulière ardeur, demandé à Dieu la grâce qui, jusque-là, n'avait encore été accordée qu'à saint François d'Assise. Apparemment, elle avait mérité d'être exaucée. De retour chez son père, elle n'avait plus la force de se soutenir et restait étendue sur un lit, où elle exposait le spectacle le plus extraordinaire ; elle avait autour du front un cercle qui représentait assez distinctement une couronne d'épines; aux mains et aux pieds, l'empreinte des blessures occasionnées par l'enfoncement des clous, et aucôtégauche, celle du coup de lance. Il s'échappait du sang de ces stigmates,
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et surtout de celui du front. L'état de cette pauvre fille était douloureux, car les faibles sons qu'elle pouvait proférer ressemblaient à des plaintes. Des gouttes de bouillon, administrées par intervalles, composaient toute sa nourriture. Elle ne donnait quelques marques de vie que par ses efforts pour faire le signe de la croix ; mais elle n'y parvenait pas, et son bras à peine soulevé retombait sur lui-même. Elle tenait presque continuellement les yeux fermés, et lorsqu'elle les entrouvrait, on remarquait qu'ils étaient éteints.
Le préfet de Munster avait été instruit de ces faits parle curé de Dalmen, et, pour se débarrasser de toute responsabilité de croyance, il avait eu soin de transmettre en original la lettre du pasteur. Je n'étais guère plus disposé à croire que le préfet. Je répondis au ministre qu'un curé de village était suspect lorsqu'il déposait d'un miracle, et qu'il y avait au fond de l'affaire quelque tricherie ou de Ja bonne crédulité westphalienne. * Je le croirais ainsi que vous, reprit » le comte de Nesselrode, si le curé de Dalmen ne » m'était pas connu; mais c'est un ancien camarade à
* moi : nous avons été ensemble à l'université ; au » demeurant, homme d'esprit, instruit, et de ceux des » catholiques qui croient aux miracles pour le temps » où ils étaient nécessaires, mais qui n'y croient plus
* depuis qu'ils ont cessé de l'être. Relisez sa lettre, et » vous verrez qu'elle est d'un homme à qui on n'en » impose pas si aisément. * Je relis, en effet, et je suis comme ébranlé. Nous convenons de tirer la chose
au clair. Le ministre prescrit un rapport sur l'état physique de cette femme, par deux médecins, dont l'un serait nécessairement pris dans les cultes dissidents, et demande un Mémoire circonstancié sur les faits, rédigé en commun, s'il se peut, par le curé de Dalmen et le pasteur protestant le plus voisin. Des précautions sont prises pour prévenir les rassemblements et pour empêcher que la sainte ne fasse des miracles à son tour.
Nous en étions là, quand j'écris à M. Rœderer sur ce prodige. Je le développe avec une complaisance singulière, et, en balançant les raisons de douter et de croire, je penche un peu pour les dernières. C'est là où j'attendais mon vieil et coriace incrédule* Il me répond du haut de sa philosophie et avec un laconisme dédaigneux, et me dit que, si on eût appelé pour témoins de ce miracle d'autres que des catholiques, comme l'indiquait le bon sens, la fable n'en serait pas venue jusqu'à moi. Je m'attendais à la réponse.
Dans l'intervalle, le rapport des médecins était arrivé ainsi que le Mémoire des* ecclésiastiques. La première ,pièce confirmait les détails physiologiques dans lesquels je viens d'entrer. La seconde donnait ceux qu'on pouvait désirer encore sur la famille de la jeune personne et sur ses mœurs depuis son enfance. Il n'y avait rien, dans elle-même ou dans son entour, qui pût faire soupçonner la moindre supercherie. Les médecins avaient terminé leur rapport par cette obser-
vation, qu'il ne pouvait y avoir ici qu'un accident fourni par la nature; mais que cet accident était si rare qu'on n'avait pas encore fait un pas vers la découverte de la cause. Les ecclésiastiques ne se montraient pas moins prudents : ils ne pouvaient contester à Celui qui avait donné des lois à la nature le droit d'y déroger dans l'intérêt du genre humain, mais ils se rejetaient sur la rareté des dérogations, et demandaient, pour constater un miracle, un degré d'évidence supérieur encore à l'exemple qu'ils avaient sous les yeux. Ils terminaient par proposer de faire transporter la jeune fille dans un hôpital, à Munster, afin d'arrêter la fermentation que sa présence occasionnait dans le village où elle était. Je trouvai l'avis fort prudent, voire même philosophique. A la vue de ces pièces, nous sentîmes, le ministre de l'intérieur et moi, redoubler notre curiosité, et nous fîmes la partie de nous rendre à Dalmen. M. de Nesselrode y donna rendez-vous à l'évêque coadjuteur de Munster, M. de Drost, homme d'une piété rare et d'un esprit éminemment propre à assurer le succès des mesures de prudence qu'il y aurait à prendre. Nous nous trouvâmes tous trois à Dalmen. Pour mon compte, je vis, étendue sur un lit, une pauvre fille mourante, mais marquée en effet des stigmates qu'on nous avait annoncés. Le sang découlait en petite quantité, mais presque assidûment, des espèces de plaies qu'elle avait aux mains et aux pieds et du bandeau qui entourait son front. Ce bandeau, par sa contexture et les petites pointes qui en traçaient
les lignes, figurait à peu près une couronne d'épines, lia pudeur ne nous permettait pas de pousser nos reconnaissances plus loin, mais les assistants déposaient unanimement de la présence d'une plaie au côté gauche, qui se trouvait, d'ailleurs, constatée par le rapport des médecins. Cette malheureuse créature ne pouvait, au reste, ni parler ni se mouvoir. A peine entr'ouvraitelle les yeux à de longs intervalles. On pouvait s'apercevoir que le miracle dont elle avait été le sujet ab-' sorbait sa pauvre humanité. Les magistrats civils, à la tête desquels je me trouvais, partageaient le doute des médecins, c'est-à-dire leur ignorance. L'évêque de Drost et deux autres ecclésiastiques se tenaient à l'écart et gardaient une opinion qu'ils ne révélaient pas. L'évêque était de ceux qui expliquent aisément, par l'intervention spéciale de la divinité, tout effet naturel dont la cause leur est inconnue; mais il échappa, en homme prudent, à toute explication, calma les esprits, et fit transporter la jeune fille dans un hospice de Munster, où elle mourut d'inanition, trois mois après.
J'avais répondu à M. Rœderer, en m'applaudissant de m' être rencontré avec lui sur la nécessité d'appeler d'autres que les catholiques à la reconnaissance de l'espèce de phénomène dont je lui avais rendu compte. Je lui annonçais les mesures prises dans ce dessein par le ministre de l'intérieur, et je disais qu'il fallait en attendre le succès avant de porter sur cette étrangeté quelque jugement que ce fût. Il me répondit par l'éloge .
des mesures de prudence que j'avais adoptées, et il ajoutait qu'il redoutait singulièrement, pour le miracle de Dalmen, la censure chagrine des protestants. Je fais le voyage de Dalmen; je laisse quelque temps s'écouler; après quoi j'expédie à M. Rœderer le rapport des médecins, où figure un protestant chagrin, avec le Mémoire des ecclésiastiques, signé d'un ministre protestant austère. De plus, je lui dis positivement que j'ai vu, et qu'il ne reste plus chez moi qu'un autre saint Thomas corrigé par l'évidence. Je lui propose de faire passer ces pièces à l'Institut, qui, peut-être, voudra approfondir un cas aussi rare, et rechercher s'il ne descendrait pas de l'influence puissante de l'intelligence sur la matière; s'il ne se rattacherait pas par quelque côté au galvanisme, au magnétisme, enfin à quelques-uns de ces agents qui se sont manifestés récemment dans le domaine de la science, et qui y enfantent des espèces de merveilles qui ne sont pas encore analysées. Je lui cite des faits qui ont été recueillis dans les Mémoires de l'Académie, et qui ont quelque analogie avec celui dont il s'agit. Le voyage de Dal men m'échauffa un peu la tête; je me livrai à des recherches sur les phénomènes qui avaient quelque rapport avec celui qui m'occupait. Je ne négligeai môme pas ce qu'on raconte de saint François d'Assise et de ses stigmates. Je ne trouvai à ce sujet, dans les légendaires, que des contes absurdes de tous points; mais je luttai vainement contre l'incrédulité magistrale personnifiée dans M. Rœderer. Je retrouvai tout en-
tier le vieux rédacteur du Journal de Paris. Il ne voulut rien publier, rien communiquer, et il tint cette aventure pour une plate folie, opinion qui ne laissait pas que d'être infiniment flatteuse pour ses collègues les ministres du grand-duché.
Voyage de l'Empereur à Dusseldorf.
En cotte année 1811, l'Empereur fit annoncer son arrivée à Dusseldorf. Il semblait qu'à cette époque le ciel eût complété pour lui les instruments de bonheur. Il venait d'avoir un fils à qui les poètes avaient bien le droit de formuler un avenir de leur façon. L'enfant qui inspira au cygne de Mantoue l'idylle, ou plutôt la magnifique prophétie : Sicelides musœ, etc n'était qu'un
petit compagnon devant celui qui réunit dans sa personne à ce que l'antiquité de race a de plus vénérable ce qu'a d'éblouissant une gloire nouvelle, immense, et qui dans le passé ne trouve plus de parallèle. L'Empereur avait eu la bonne pensée de montrer à ses provinces d'origine allemande, l'archiduchesse, mère* du
roi de Rome. Il avait commencé son voyage par la Belgique, et le continuait par la Hollande, quand il arriva dans le grand-duché. Son séjour dans les provinces belges lui avait réussi, à condition qu'il rapporterait à lui-môme les hommages très-empressés dont PImpératrice avait été l'objet, et qui peut-être s'adressaient en grande partie à la fille de Marie-Thérèse. Il n'avait pas été aussi content en Hollande : son gouvernement actuel ne s'accordait en rien avec les Hollandais qui vivent de navigation, de colonies, de commerce et de crédit ; il fut assailli de réclamations auxquelles il ne pouvait pas entendre, de plaintes auxquelles il ne lui était pas donné de faire droit. Les Hollandais le poursuivaient continuellement de leurs calculs, dont le résultat définitif était la perte du pays pour peu que le système continental eût encore de durée. Ils n'étaient pas gens à se payer des belles paroles que l'Empereur ne leur épargnait pas. De soa côté il se lassa d'en donner, et partit de Hollande plus vite que ne l'indiquait l'ordre de sa route. Je sus qu'il reprochait au . prince architrésorier, à qui il avait confié la conversion des Hollandais, d'y avoir fait fort peu de chemin. L'architrésorier est sans aucun doute un esprit de premier ordre, mais il lui a été plus facile de traduire Homère et Le Tasse, et de traiter avec une élégante facilité les sujets les plus ardus de l'économie politique, que de consoler un Hollandais de la perte de di? florins.
Jl me fut aisé de reconnaître qu'à son arrivée à Dus-
seldorf, l'Empereur venait d'éprouver quelque contra* riété. Les événements domestiques n'en étaient pas le sujet ; les nouvelles qu'il recevait chaque jour du roi de Rome étaient excellentes. L'intérieur de la France jouissait d'une parfaite tranquillité, et il en eût été de môme du reste du continent si les intrigues anglaises n'y avaient pas continué. Probablement il s'était convaincu que ces intrigues avaient leur foyer en Hollande et que ce pays appartenait de cœur à l'Angleterre, et plus que jamais depuis qu'il avait été réuni à la France et placé sous la double domination de son armée et de ses lois.
L'Empereur était arrivé à Dusseldorf sur les onze heures du matin. Il reçut dans le reste de la matinée les autorités constituées. Les discours qu'on lui adressa lui plurent par deux côtés, d'abord parce qu'ils étaient courts, et ensuite parce qu'ils étaient écrits et même passablement prononcés en français. Il parait que sous ces deux rapports il n'avait pas été gâté en Hollande, et du côté littéraire l'avantage était déjà au grandduché. Une circonstance de la présentation des autorités, et à laquelle je n'avais eu de part que pour ne l'avoir pas empêchée, étonna la cour de l'Empereur et en fut diversement jugée. Les chefs des cultes admis dans le grand -duché se présentèrent ensemble, sur une seule ligne, devant S. M. Le chef de la synagogue occupait le centre, ayant à sa droite le doyen du chapitre catholique, à défaut d'évêque, et à sa gauche le plus ancien des ministres protestants. Le rabbin av^it
une belle tête de vieillard et qui s'harmonisait à merveille avec son costume ; les deux prêtres chrétiens ne lui cédaient guère. Les courtisans ne demandaient pas mieux que de rire, mais l'Empereur gardait son sérieux. Le rabbin prononça d'une voix grave le discours suivant :
« Sire, les ministres des religions qui reconnaissent » le même Dieu, prêchent la même morale, et s'efforcent » également, mais par des moyens quelquefois diffô- » rents, de rendre les hommes vertueux sur la terre » et dignes d'une meilleure vie dans le ciel, ne se sont » pas séparés pour mettre leurs hommages aux pieds » de celui qui, nouveau Gyrus, a rebâti nos temples, * relevé nos autels et rétabli l'antique honneur de nos » solennités. Ils vous protestent, Sire, d'instruire les » peuples à l'amour de votre personne sacrée, au » respect de vos lois , à la reconnaissance de vos » bienfaits , et ils se sentent dignes d'en donner » l'exemple. »
L'Empereur répondit :
« Je reçois vos hommages et j'approuve vos senti- » ments ; tous les hommes sont frères devant Dieu. Ils » doivent s'aimer et se supporter quelle que soit la diffé- » rence des religions. Vous en donnez ici un bon » exemple. Je vous recommande de garder toujours la » paix et de ne discuter que des moyens de rendre les » hommes soumis aux lois , attachés à leurs princes » et fidèles aux commandements que Dieu lui-même a » donnés et dont vous êtes également dépositaires. » 4
Je rends exactement ici la demande et la réponse telles que les papiers publics les ont données dans le temps. Je n'étais pour rien dans la harangue des ministres des cultes. Je ne la laissai passer que par l'espoir que cette nouveauté briserait la stérilité de ces représentations. Je craignais d'abord pour le succès, La scène avait indigné les grands suppôts de l'étiquette, qui marchent sur la bonne voie et seront bientôt aussi gravement ridicules que les Dangeau ou les Saintot de Louis XIV. J'avais bien entendu M. le général Lauriston se plaignant amèrement qu'on eût hasardé une pitoyable farce en présence de l'Empereur et surtout de l'Impératrice, en disant qu'il fallait jeter ces genslà à la porte. Mais après la réponse de l'Empereur, il fut soudain apaisé et ne négligea pas de m'en convaincre : « Avez-vous entendu, me disait-il, comme » l'Empereur a tout réparé par sa réponse ? S'il ne s'est » pas fâché, c'était dans la crainte d'effrayer l'Impé- » ratrice.
» — Comment ! l'Empereur se fâche et se complaît » donc à volonté ? Voilà une qualité de plus ; mais ici , » de quoi se serait-il fâché? Ces prêtres se sont prô- » sentes avec dignité; leur discours est bien, selon moi, » et l'Empereur, qui ne perd pas de temps à flatter, y » a applaudi. »
Le même jour , après dîner , l'Empereur reçut les princes voisins qui étaient accourus pour lui faire la cour, et les personnes marquantes du grand-duch é. il avait adressée juste ses paquets de questions) qu'il
était, avant que de se coucher, mieux au courant des intérêts du pays que je ne l'étais moi-môme. Je me présentai le soir à Tordre pour savoir quel serait l'emploi de la journée du lendemain. Il indiqua la revue des troupes pour huit heures du matin, un conseil d'administration à dix, une séance du conseil d'État à deux heures après midi.
La revue me réussit assez bien. Je remarquai qu'il donna au général Damas quelques signes de bienveillance. J'avais laissé à l'infanterie l'habit blanc , avec des revers bleu barbeau, qui tombaient droit comme ceux des troupes allemandes. J'y avais ajouté le pantalon de drap et des souliers qui s'attachaient au-dessus de la cheville en forme de bottines. L'Empereur fait sortir au hasard un soldat des rangs, le tourne et le retourne, passe sa main sous le collet de l'habit et sous la veste, puis dit en le montrant au prince de Neuchâtel :
« — Berthier, voilà un soldat bien habillé ; et les » miens?.,.
» — Ah! dam! répond le prince, demandez à Beu- » gnot ce que cela coûte. .»
Et tout de suite, cela m'est demandé; mon étoile a fait que je le susse. L'Empereur n'y trouva rien d'excessif. Il veut savoir où je prends le drap et ce que je le paye. Je le satisfais sur ces dernières questions; mais depuis lors, les manufactures du grand-duché sont mises en réquisition pour le service de l'Empereur, et si exclusivement que je ne pouvais pas ob- * '
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tenir une pièce de drap pour l'armée du grandduché.
J'attendais de pied ferme le conseil d'administration, où il me semblait que l'Empereur allait entrer bien disposé. Je me trompais : ce conseil fut orageux, et j'en payai tous les frais. Il était composé de M. le duc .de Bassano, du prince de Neuchâtel, de M. Daru, de MM. Rœderer et de Nesselrode, ministres du grandduché. L'Empereur m'attaque d'abord sur ma comptabilité, qu'il décompose à sa manière et qu'il trouve mal tenue. Je ne pouvais lui répondre qu'en recomposant la matière comme je l'entendais moi-même, et comme, selon moi, chacun devait l'entendre. Il suivait de là, qu'après beaucoup de chiffres et d'explications, on n'avançait ni d'un côté ni de l'autre; en une telle rencontre, des deux parts on en est bientôt à s'embrouiller. M. le duc de Bassano cherchait à me tirer d'embarras et y mettait une bienveillance parfaite. Il essaya à trois reprises différentes d'établir que les résultats que présentaient mes comptes seraient justes, lors même qu'on les décomposerait comme l'Empereur le voulait. L'Empereur ne se rend pas et mande à la séance le directeur de la comptabilité du grand-duché. Celui-ci répond et opère comme je l'avais fait moi-môme. « Il n'y a rien à faire avec tous ces gens-ci , dit » l'Empereur avec dureté; c'est la conjuration du dé- » sordre. »
Et ce bon directeur allemand de répondre : « Non, » Sire, soyez tranquille tout à fait; il n'y a pas de dé-
» sordre. Votre Majesté n'a pas le temps pour connaître » que cela est bon. »
L'E mpereur, peu satisfait du début du conseil, m'at taque sur la dette publique qui s'accroît chaque jour par des moyens indirects et sans qu'il en soit prévenu. Je" réponds que la dette ne peut augmenter que d'une seule manière, et fort directe, par les pensions qu'il plaît à Sa, Majesté d'accorder. Je n'en ai pas proposé une seule qui ne fût conforme aux règlements. J'attendais même autant que je le pouvais pour proposer une pension nouvelle, qu'une ancienne de la même somme fût éteinte, et afin de ne pas augmenter le chiffre ; mais l'Empereur a accordé de son propre mouvement des pensions considérables, sur le grand -duché, et il n'est pas étonnant que le total en soit affecté.
« — Il fallait soumettre et toutes vos pensions et » votre dette publique à une révision.
» — Je ne l'aurais pas fait sans avoir reçu les ordres » de l'Empereur, et peut-être aurais-je eu le bonheur » de convaincre S. M. que le résultat d'une telle mesure ». eût été fort médiocre quant au profit, et n'eût contri- » bué qu'à me faire perdre mon crédit.
» — Qu'entendez-vous par ces paroles, et qu'est-ce » que votre crédit, s'il vous plaît? Je ne vous ai pas en- » voyé ici pour faire des affaires. C'est un marchand, » c'est un banquier qui a besoin de crédit ; quant à vous, » c'est de l'ordre que je demande, et je n'en trouve » guère chez vous.
» — Sire, je demande pardon à V. M., je me suis
» servi d'une expression peu juste. J'ai entendu par » crédit la contiince d^nt j'ai besoin pour remplir la » mission dont elle m'a honoré.
» — Qu'est-ce encore qu'une caisse des dépôts qui » figure au chapitre 8 des recettes et qui augmente en » un an de plus de 300,000 francs? C'est un désordre » qui ne finit pas.
» — Sire, la moindre explication va justifier cette » recette : Les anciens règlements du grand-duché » exigent que les deniers pupillaires, dès qu'ils excè- » dent une somme de 1,000 francs, soient déposés au » Trésor public. Des particuliers sont aussi autorisés à » y apporter leurs capitaux. Lorsqu'on veut retirer ses » capitaux, on en prévient le Trésor, qui les restitue » dans un délai plus ou moins long, suivant l'im- » portance du capital réclamé. Ces sommes portent un » intérêt de 4 pour cent pour les particuliers. Le » Trésor en tire un de cinq et de quelque chose en » sus, en plaçant les fonds en France, en rentes sur » l'État. »
En ce moment, la foudre éclate : j'ai beau faire voir que le Trésor du grand-duché y trouve un profit que je porte exactement dans mes comptes; j'ai beau indiquer la maison honorable qui est chargée en France de cette négociation ; insister pour faire voir qu'il fallait ou supprimer ou conserver cette institution, que j'avais trouvée dès longtemps établie, et que la supprimer, c'était rompre entre le prince et ses sujets un lien de confiance honorable et que PhablluJe avait rendu né-
cessatire; l'Empereur s'emporte de plus belle; il soutient que je me permets de tenir des emprunts toujours ouverts dans le grand-duché; que c'est apparemment pour cela que j'ai tant besoin de crédit. Il veut voir au fond de cette caisse. Je supplie l'Empereur d'en ordonner la vérification à l'instant et avant que je sorte du conseil. Je prononce ces dernières paroles d'un ton fort ému, et les assistants s'aperçoivent que je repousse des larmes. L'Empereur interpelle le ministre de l'intérieur pour qu'il veuille dire ce qu'il sait de cette caisse. Le comte de Nesselrode répond qu'il ne peut rien ajouter à ce que vient de dire le ministre des finances >qu'ii répétera seulement que la suppression de cet établissement eût produit un mauvais effet dans le duché. M. Rœderer ajoute avec timidité que peut-être aurait-on trouvé quelque embarras pour l'emploi des deniers pupillaires. L'emportement de l'Empereur se résout dans une allocution animée sur les dangers du crédit, dont on ouvre ainsi les voies au jeune grand-duc, qui trouvera en arrivant une machine toute montée pour s'emparer de la fortune de ses sujets. Il prendra de toutes mains; il empruntera tant qu'il pourra , et Dieu sait quel usage il fera de cet argent. Puis, une digression sur les dépenses folles que font les princes d'Allemagne, et une citation d'une chasse qu'on lui a donnée dans le royaume de Wurtemberg, laquelle n'était qu'une boucherie dégoûtante et qui avait coûté je ne sais combien de milliers de francs. J'aimais à voir l'Empereur battre un peu les champs, dans l'espérance qu'il s'adoucirait en
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route ; mais il restait à traiter un article bien autrement délicat et sur lequel je m'attendais à de nouvelles rigueurs : c'était celui des ordonnances de distribution. On sait que les dépenses des douze mois de Tannée sont fixées une fois pour toutes par le budget ; mais au premier de chaque mois, l'Empereur rend \me ordonnance de distribution entre les divers ministères des sommes qui sont jugées nécessaires pour le service du mois, et ce n'est qu'en vertu de celte ordonnance, et jusqu'à concurrence des sommes y portées, que le Trésqr acquitte les mandats des ministres. Ce mode avait été appliqué au grand-duché. On croit bien que je ne manquais pas d'envoyer le 20 de chaque mois le tableau des fonds nécessaires pour les divers services pendant le mois suivant; quelquefois et le plus souvent môme je recevais une ordonnance de distribution et toujours conforme; mais quelquefois, et notamment durant la dernière guerre d'Autriche, ces ordonnances avaient été retardées durant deux mois. Cependant il s'était présenté à acquitter des dépenses qui ne supportaient pas l'ajournement, et j'avais pris sur moi de tirer sur le Trésor des mandats provisoires sans régularisation ; et, chose remarquable ! ces mandats, quoique régularisés depuis, n'avaient point échappé à l'Empereur dans l'examen qu'il avait fait des états de situation du Trésor, depuis trois ans. 11 me demande raison de l'infraction à une règle aussi étroite que celle de ne pas faire sortir un écu du Trésor, qu'en vertu d'une ordonnance de distribution, et il ajoute que j'avais compro-
mis ma responsabilité et celle du comptable qui méritait d'être destitué, et peut-être quelque chose de pire, pour prix de sa complaisance. J'explique que j'ai commis cette infraction en connaissance de cause et en y engageant en effet ma responsabilité; mais dans quelles circonstances? D'abord, j'ai envoyé exactement mes propositions de dépenses. J'ai fait plus : je les ai rappelées deux fois, et j'ai prévenu par une troisième lettre que si je ne recevais pas d'ordres de distribution je me trouverais forcé de tirer sur le Trésor pour les dépenses qui ne s'ajournaient pas, telles que la solde des troupes, le prix des fournitures qui leur étaient faites, les dépenses des hôpitaux à la charge de l'État. Je citai entre autres cas urgents l'ordre que j avais reçu de faire partir sur-le- champ un régiment d'infanterie pour l'Espagne à une époque où les ordonnances de distribution étaient retardées. Je ne pouvais pas le faire partir sans argent, et je demandai si je devais suspendre le départ de ce régiment aussi longtemps que les ordonnances ne me seraient pas parvenues, et si ma responsabilité n'eût pas été aussi gravement engagée par le retard qu'elle Tétait par l'abus qu'on me reprochait. Au reste , je n'avais usé de ce moyen extrême que trois fois, pendant que l'Empereur était au fond de l'Allemagne , et j'en avais usé avec tant de discrétion que j'avais laissé en suspens le payement des juges, des ecclésiastiques, des ministres et de tous les employés du régime administratif; que je n'avais enfin tiré sur le Trésor que les dépenses les
plus urgentes et dans les limites de mes propositions, de sorte qu'à l'arrivée des états de distribution les payements provisoires avaient été régularisés avec toute sorte de facilité. Un très-léger murmure et quelques signes approbatifs me firent croire que mes réponses étaient jugées péremptoires, peut-être par tous les autres, mais point par l'Empereur.
« Tout cela est fort bon, reprit S. M. ; je ne sais rien » qu'on ne puisse justifier par ta nécessité, et quand on se » constitue juge de cette nécessité. Je prends l'exemple » que vous venez de citer : eh bien ! ce second régiment » ne serait point parti pour l'Espagne, et, je vous le » demande, aurais-je pu vous faire le reproche de n'avoir » pas forcé les portes du Trésor et commis un vol pour » le faire partir? Les ordonnances de distribution pour » le grand-duché, comme pour la France, au reste, ont » pour objet de tenir toujours les clés des deux Trésors » dans ma poche. Quand je signe une ordonnance de » distribution, je prête cette clé et on peut s'en servir » légalement; mais quand je ne l'ai pas prêtée, il n'y » a pas d'autre moyen de pénétrer dans le Trésor que » d'en forcer les portes, et quand c'est pour avoir de » l'argent qu'on force une porte, comment cela s'ap- » pelle-t-il? Il ferait beau voiries minisires de France, » ceux du royaume d'Italie, se ruer sur les trésors pu- » blics à l'exemple de ceux du grand-duché, et chacun » se façonner des crédits à sa manière ! Ce serait pire » que la tour de Babel ! »
Ici l'approbation des assistants fut marquée. J'étais
trop ému pour m'indigner que des hommes supérieurs appelés à ce conseil, sans doute pour l'éclairer, n'eussent trouvé que des signes ou des monosyllabes d'approbation à donner à ces tours de force où l'Empereur se jouait visiblement.
On traita de quelques affaires qui dépendaient du ministre de l'intérieur. L'Empereur s'y montra bienveillant et accepta sans difficulté aucune les éloges que M. Rœderer donna à l'administration du comte de Nesselrode, qui, jusque-là, n'avait rien fait sans me consulter. — La dernière affaire mise sur le tapis fut celle du haras sauvage, et comme si c'eût été un conseil néfaste pour moi, je me trouvai encore sur cette affaire d'un avis opposé en tout à celui de l'Empereur. La séance s'était prolongée et l'heure fixée au conseil avait sonné. L'Empereur lève donc le siège et me laisse bien persuadé que c'était la dernière fois que j'avais l'honneur de travailler avec lui. Telle et si intime était ma persuasion que je ne l'accompagnai pas au conseil d'Éiat, où il accabla sous l'admiration les bons Allemands, qui ne devinaient pas comment leurs intérêts lui étaient devenus familiers, et s'émerveillaient avec quelle supériorité il en traitait. M. Fuschius me dit, au sortir de ce conseil : « Mais, monsieur, j'ai lu bien des choses sur » l'Empereur, j'en avais entendu dire davantage, mais » je ne le connaissais pas encore : c'est plus qu'un » homme!
» — Je le crois comme vous, repartis-je, c'est un » diable. »
Cinq ou six personnes étaient là quand ce mot m'échappa; il revint, bien entendu, à l'Empereur, qui ne s'en tint pas pour offensé, et qui dit, au contraire, d'un ton assez gai : « Ma foi, il a raison, je l'ai tenu sur les » charbons toute la matinée. »
Je rentre chez moi, j'explique à ma femme ma dê^ convenue, et je l'exhorte à faire ses paquets, parce que je suis disgracié, et que certainement on va venir me demander mon portefeuille. Nous délibérons fort tristement sur notre destinée, quand quelqu'un se fait annoncer de la part de l'Empereur. Je fais ouvrir les battants, et je m'avance noblement en homme que ne trouble pas la disgrâce. Je trouve un valet de pied qui m'apporte de vive voix une invitation à dîner chez l'Empereur pour le jour même. Je lui remontre qu'il s'est probablement trompé, que l'invitation est pour M. le comte Rœderer, qui loge dans la même maison, et je le renvoie à ce dernier. Le valet de chambre insiste, et me dit que par extraordinaire il a reçu l'ordre de l'Empereur lui-même; qu'il ne s'est pas trompé, qu'il a bien entendu mon nom, et qu'il ne peut pas aller demander des explications à l'Empereur. Le changement de décoration avait été si prompt que j'en restais étourdi. Je délibérais avec ma femme si je me rendrais au château, quand survint le duc de Bassano, que sa bienveillance assidue conduisait chez moi. Il y venait pour me rendre le courage et ne faisait pas de doute que l'invitation ne fût réelle et même flatteuse, parce .que le dîner serait en famille. L'Empereur avait indi-
que au lendemain le dîner des ministres et de quelques personnages importants. La visite du duc me rendit un peu de calme, mais les sentiments qui m'avaient d'abord agité firent place à je ne sais quel ressentiment delà manière dont j'avais été traité pendant la matinée, et je m'avançais vers l'Empereur dans une assez fâcheuse disposition d'esprit. Je ne sais comment l'homme s'était retrouvé sous le ministre mécontent. Je crois que si Sa Majesté eût gardé avec moi le même ton, je n'aurais rien diminué du respect profond que je lui dois, mais que je l'aurais suppliée de me rendre ma liberté. J'entre, porteur d'une figure défiante et attristée. L'Empereur était seul dans le salon, se promenant avec le prince de Neuchâtel. Je fais deux profondes révérences et me tiens à l'écart. Il vient à moi.
« — Eh bien! grand imbécile, avez- vous retrouvé » votre tête? »
Je m'incline de plus bas sans avoir un mot à répon dre. L'Empereur me saisit sur le temps pour me prendre un moment par les oreilles, ce qui est le signe de faveur le plus enivrant pour celui qui a l'heur de le recevoir. Tout est oublié, réparé, embelli par ce geste de familiarité impériale. La conversation s'engage. Je suis sensible jusqu'à la faiblesse, et il faut, si l'on veut tirer quelque parti de moi, me prendre dans le calme de cette disposition naturelle; j'étais revenu tout à coup à l'affection et à la reconnaissance.
L'Empereur me reproche de m'être entêté sur la question de comptabilité, où j'avais tort. J'en convins*
LE GRANO-DTCHÉ DE BEBG 487
et e serais convenu, s'il l'avait voulu, de fautes plus graves et tout aussi peu vraies. A l'égard des autres questions, l'Empereur me demande pourquoi on met partout des parapets aux ponts? J'en cherchais la raison par ma tête, quand il répond :
« — Ne cherchez pas si loin : c'est tout simplement » pour empêcher les fous de se jeter dans les rivières. De » dix mille, qu'est-ce que je dis de dix mille! de cent » mille personnes qui traversent un pont, il n'y en a peut- » être pas une à laquelle il prenne fantaisie daller voir ce » qui se passe au fond de l'eau, et cependant on met des » parapets à tous les ponts; eton a raison : car il suffirait » de quelques exemples de gens qui se sont précipités, » pour que les ponts devinssent les rendez -vous du sui- » cide. Eh bien ! mes ordonnances de distribution sont » mes parapets. Je vous tiens pour un homme éprouvé ; » je connais moins Nesselrode, mais il me parait un » seigneur allemand dans la bonne acception du terme ;
* en France, mes ministres des Finances et du Trésor
• sont excellents; n'importe, il me faut des parapets, » parce que ma confiance est plus solidement établie » sur la sévérité de la règle que sur le caractère des » hommes. J'en emploie beaucoup, je ne les connais » pas tous à beaucoup près. Il faut donc que je me » confie. Or, pour moi, et même pour eux, le plus sûr » est de les mettre dans l'impossibilité d'abuser. Vous » ne disconviendrez pas qu'avec vos mandats provi- » soires et la complaisance de votre homme du Trésor » (je ne sais pas comment vous l'appelez), vous pouviez
» prendre dans ce Trésor deux ou trois millions et par- » tir avec. Vous ne le ferez pas, à la bonne heure; » mais après vous, un autre. Quel sera cet autre? » Vous ne le savez pas, ni moi non plus : peut-être uu » honnête homme jusque-là, et qui abusera parce que * je lui en aurai laissé les moyens. »
Je reprends : « L'Empereur n'a peut-être pas oublié » qu'il m'a confié des sommes plus considérables dont » j'aurais pu abuser.
» — Je vous arrête, car vous retombez dans la » manie de ce matin. Encore une fois, votre personne » n'est point enjeu; je raisonne en général. Enfin, me » répondrez-vous de tous les gens que j'emploie? Vous » seriez bien hardi.
» — Mais je n'ai enfreint la règle qu'à la dernière » extrémité ; j'y étais réduit par le retard des ordon- » nances de distribution.
» — Vous n'avez que cette raison pour vous, et au » bout du compte le ciel ne serait tombé ni sur le » grand-duché, ni ailleurs, quand vos payements au- » raient été quelque temps ajournés. Au reste, l'excep- » tion ne détruit pas la règle, au contraire, et c'est » la règle que j'ai défendue. En parlant ce matin » de l'administration des communes, vous avez cité » ce que vous-même aviez pratiqué en ce point avant » la Révolution. Que faisiez-vous, avant la Révolu- » tion?
» — Sire, je remplissais les fonctions de procureur » syndic provincial.
» — Ah! oui; vous êtes donc plus vieux que Ber- » thier?
» — Cela peut bien être : je n'ai pas eu l'occasion » de le vérifier.
» — (Le prince de Neuchâtel) : Je ne crois pas, en » quelle année êtes-vous né? »
Je cite, et il se trouve que j'ai dix ans de moins que le prince. L'Empereur en prend son texte pour établir qu'entre deux personnes qui ont passé quarante ans, une différence de dix ans de plus ou moins est immense. 11 remarque que les hommes de son conseil d'État, et que le grand nombre de ceux avec lesquels il a commencé son gouvernement, sont de mon âge, et qu'ils lui manqueront tous à la même heure. Je réponds qu'il a dans la classe des maîtres des requêtes et des auditeurs une pépinière riche où il trouvera aisément à nous remplacer. « Je n'en sais rien, reprend l'Empe- » reur; vous étiez tous, à des titres différents, les en- » fants de la Révolution ; elle vous avait trempés dans » ses eaux, et vous en étiez sortis avec une vigueur » qukne se reproduira plus. » Il parla ensuite des difficultés qui entourent le choix des fonctionnaires publics pour un gouvernement nouveau, et termina par ces mots : « J'ai fait la fortune de ceux qui ont travaillé » avec moi à fonder l'Empire ; je ferai celle de leurs » enfants, c'est un devoir; ensuite je n'emploierai plus » que des gens qui auront cinquante mille livres de » rentes en terres. Je ne suis pas assez riche pour payer » tout le monde, et ceux qui sont le plus intéressés avi
» maintien de l'État doivent le servir gratuitement. » Quand nous en aurons fini avec la guerre, et Dieu » veuille que ce soit bientôt, il faudra mettre la main » à la besogne, car nous n'avons rien fait encore que » de provisoire. Mais, patience ! »
L'Impératrice, la duchesse de Montebello et le duc de Bassano entrent dans le salon. La conversation perd le caractère semi-officiel qu'elle avait eu jusque-là, et se reporte sur le pays, sur ce qui en est beau, sur ce qui l'est moins, sur la manière dont l'Impératrice se trouve logée et arrangée. — « Tout cela, dit » l'Empereur, est fort mal, et la faute en est au » comte Beugnot, qui aurait dû savoir que j'en- » tends trouver dans les lieux où je m'arrête et où »je commande des habitations convenables. » Je balbutie quelques excuses de mauvais goût. On passe pour le dîner; l'Empereur y fut de bonne humeur et amusa un peu le dîner à mes dépens. Il relevait avec un tact parfait les petits manquements dans lesquels m'avait fait tomber ma préoccupation, depuis l'arrivée de Leurs Majestés à Dusseldorf. Je m'aperçus qu'il n'avait pas dédaigné lui-même de perfectionner son éducation, et que, grande, très-grande, était la différence entre l'Empereur en 1811 et le Premier Consul que j'avais reçu à Rouen dix ans plus tôt. Alors, je faisais l'office de maître des cérémonies et de conseiller des belles manières, et ma tâche était laborieuse; et aujourd'hui je peux à peine faire entrer dans ma tête les formules de respect et les actes de
déférence et d'empressement dont se compose l'étiquette dont T Empereur marche entouré. Après le dîner, je fis, avec la duchesse de Montebello et le prince de Neuchâtel, la partie de l'Impératrice, et j'eus l'honneur d'être son partenaire au wisht. La partie fut jouée fort négligemment, comme il arrive en pareil cas; chacun des acteurs ne prêtant guère que les yeux à ses cartes, et appliquant son esprit à ce qui se passait autour de la table, où l'Empereur revenait de temps en temps pour adresser quelques mots agréables à l'Impératrice ou quelques plaisanteries au prince de Neuchâtel et à moi. J'étais trop peu libre d'esprit pour rechercher, soit pendant le dîner, soit durant la partie, dans quelles dispositions était l'Impératrice, et pour surprendre dans ses traits quelque indice de son caractère. Le voyage avait été long; elle paraissait fatiguée et ennuyée. Elle ne répondait à l'Empereur que par des monosyllabes, et aux autres, que par un geste de tête assez monotone. Je ne sais à vrai dire ce qui en est, mais je suis porté à croire que Sa Majesté n'est pas exempte du timide respect qu'impose son auguste époux à tout ce qui a l'honneur de l'approcher.
La partie finie, j'attendais que l'Empereur eût achevé de donner quelques audiences pour lui demander ses ordres. Il me dit que le lendemain, il recevrait à sa table ses ministres, le coadjuteur de Munster, le préfet, le maire de la ville et les princes qui se trouvaient à Dusseldorf ; qu'il avait accepté un spectacle et
un bal, et que cela lui ferait perdre une partie de la soirée. Il me recommanda de m'entendre avec M. le duc de Bassano pour qu'il y eût en même temps à mon hôtel un dîner de quarante couverts, dont celui-ci ferait les honneurs ainsi que moi, et où Ton appellerait les principaux fonctionnaires du grand-duché que son arrivée avait attirés à Dusseldorf. Il fallait faire les choses aussi grandement que le permettait la localité, et de façon que les Allemands se sentissent chez l'Empereur. Il comptait partir le surlendemain et voulait avant son départ avoir signé les ordonnances qui avaient été délibérées en conseil. Il en avait déjà prévenu M. Rœderer qu'il soupçonne de n'être pas expéditif, et il est bon que je m'entende avec lui. Je rentre chez moi, épris d'un zèle tout nouveau. Je passe le reste de la soirée à donner audience aux personnes qui avaient été amenées à Dusseldorf par des demandes à porter à l'Empereur, ou tout simplement, par une curiosité au reste très-bien placée, et je donne une partie de la nuit à la préparation des ordonnances que l'Empereur m'avait rappelées. Je me défiais aussi de la lenteur obligée de M. Rœderer; il est de sa nature difficile à contenter. Les ouvrages d'autrui ont rarement le bonheur de lui agréer; il est même sévère pour les siens. Il y revient plus d'une fois et emploie beaucoup de temps à courir après la perfection. Ce mérite, excellent dans un auteur, se change en défaut dans un administrateur. L'Empereur était là, il fallait aller vite, "et pour cette fois M. Rœderer me laissa faire.
Le lendemain matin, je me présentai à l'ordre. L'Empereur me retint, et quand le cercle fut retiré, son premier mot fut : « Et mes ordonnances? — Sire, elles » sont prêtes, et M. Rœderer les apportera à son tra- » vail de deux heures.
» — A la bonne heure. J'ai encore là deux de- » mandes de la ville de Mulheim que vous avez repous- » sées, et vous n'aviez pas tort; mais ce qui ne pouvait > pas être admis comme droit, peut l'être comme grâce, » et je veux en faire quelques-unes à mon passage. » Vous allez emporter le paquet, et il faut que ces » affaires passent avec les autres. »
L'Empereur part de là pour entrer dans des détails pleins d'intérêt pour moi : « 11 voit que j'ai fait quelque bien dans le pays; il m'approuve surtout d'avoir détruit la mendicité, qui est odieuse de l'autre côté du Rhin; il lutle corps à corps avec elle en France, mais c'est un chancre difficile à extirper dans un grand État. L'Empereur me reproche ma parcimonie; je suis mal logé, mal meublé ; ce n'est pas ce qu'il veut ; il tient à l'ordre en tout et partout, mais par cela même il ne s'oppose pas aux dépenses bien faites. Je dois m'occuper de réparer et de meubler la maison de la Vénerie où il se trouve fort mal, même pour un moment de passage. Il y a apparence que la maison de la ville n'est pas mieux, puisque je ne l'y ai pas logé. Il n'y a pas un préfet qui ne soit mieux posé que cela. Il faut s'occuper aussi du pavillon de Benrath et du château de Bensberg. Tout cela doit se faire successivement, avec
économie, et d'après les plans que je lui soumettrai ; ou plutôt il enverra quelqu'un de Paris, car il n'y a pas d'architecte en province. Je suis là pour longtemps. On lui parle de moi à tout moment ; qu'est-ce que je veux? Être son ministre à Paris. A en juger par ce qu'il a vu l'autre jour de moi, je n'y serais pas longtemps : je périrais à la peine avant la fin du mois. Il y a déjà tué Portalis, Grétet et jusqu'à Treilhard, qui pourtant avait la vie dure; il ne pouvait plus pisser ni les autres non plus; il m'en arriverait autant, sinon pis* Je suis bien avec ces gens-ci, qui sont de bonnes gens; il faut que je m'y tienne jusqu'à ce que le jeune prince vienne prendre possession de son grand-duché, et même que j'y reste deux ou trois ans pour le mettre au fait; après quoi je serai vieux, ou plutôt nous serons tous vieux, et il m'enverra au Sénat radoter à mon aise. Voilà ma carrière ; il n'en connaît pas de préférable. Est-ce le cher Paris qui est ma maladie, comme celle de tant d'autres ? il ne me refusera pas un congé tous les ans pour y passer quelque temps; il est même convenable que je vienne y apporter mon budget et le discuter en personne. » Je trouve en remerciant l'Empereur de cette dernière grâce, à dire qu'elle m'est d'autant plus précieuse que l'Empereur ne sait de mon travail et de ma conduite que ce qu'il convient d'en dire à son secrétaire d'État du grandduché, de qui la bienveillance pourrait ne pas m'être assurée...
« — Je conviens, reprend l'Empereur, que Rœderer
» n'est pas trop bon coucheur; mais je sais par où il » pèche, et je suis là. »
Le dîner qui fut donné à la Résidence respirait une sorte de magnificence. Le duc de Bassano en fit les honneurs avec beaucoup de grâce et y mêla cette bienveillance qui lui est naturelle et qui séduit comme tout ce qui part du cœur. J'avais réuni quarante-six convives. Tous gardèrent, au commencement du dîner, une gravité silencieuse; mais insensiblement les bons vins de France déridèrent l'illustre réunion, et nous n'étions pas parvenus au dessert que là même on était déjà à la confusion des langues. Toutefois rien n'approcha, même de loin, du moindre désordre; il s'y mêla seulement quelque peu de cette bonne chaleur qu'on ne trouve aujourd'hui que dans les repas d'au delà du Rhin. Je crois bien que le dîner de l'Empereur n'offrit pas trace de rien de pareil : en dépit d'Hébé et de son nectar, les repas de l'Olympe sont à mourir d'ennui. J'avais demandé pour le spectacle le Don Juan de Mozart; apparemment il s'est conservé en Allemagne quelque tradition de la manière dont le maître voulait qu'on chantât sa partition, ou la musique de Mozart gagne à passer par des organes allemands; ce qu'il y a de vrai, c'est que Don Juan est mieux senti et mieux chanté en Allemagne qu'il ne l'est en France, et pour cette raison, j'avais donné à cette pièce la préférence pour être jouée devant la cour; mais l'Empereur, qui n'avait peut-être pas été à portée de faire la même comparaison que moi, ne se laissa pas
466 méMoIHes dû tidMïfc; bêUg&ot
sedafte pài< l*âfieBë; il Ai dôhfiêfr Pôfdrê de éorfiffiêhcer le spectacle et n'y parut que vers là fin de là piëëe. Il dit le lëfadétdaiû qlië â'il eût pfëvû que cela n'était pà§ plus mâtlvâiS, il Serait ârriVê f>lil§ tôt. De là coiùédië, rÈtopèfeii^ paSSa à là salle dii bal où il etit là coinplàiSailce de tester âSSéiJ ldiigtëmpé. Partout il trouva siir Sbri. pàSsagë l'expPessitifi de défi* âéhtiméiits prononcés, biais uil péû différents; pour liii, l'espèce de saislSsétnent qu'iiispirë l'apparition d*iïné mëfvéilië; pôlif rimpéfàtrifee le aspect le plus affectueux. Ces sëntihiëiits ii'étaieiit pas de nature à produire les tonnerres d' applaudissements, auxquels la France avait habitué rÊmpei^éùr. L'accueil frièrâè qu'il recevait aurait été frdid, pat cdmpâraiSdn, Si lëS Français ddmici-r liés à Dilsseldorf et cëtix de là Stlitë de i;JEmpëreur n'avaient pas ehliàrdi lès Allemands à applaudir et hé leur ërl èussëiit pas ddniié le signal et l'èxëmplë. Le dtlc de BâsSâho profita dé la présence de l'Ëmpèrëur au bàl pont îtli préseritêr nos cdiivivës dii dlnër; ils eti fiitëiit parMtèihent accueillis; en tout, ià journée fut boiïiiè, et l'Ëfadpereut, qUÎ riê convenait pàS Qu'elle l'eût un pëil ennuyé, parut satisfait. Il m'avertit qu'il avait fixé soii départ au lendemain à six heures du matin, et âjdiltà qùô puisque le haras sauvage ne lé détournait que peu dé sa routé, il s'y arrêterait et s'assurerait pài4 Itii-iflêtne de l'état des choses, afin d'être mieux à portée de prononcer entre lui et moi. Le lendemain, j'étais à cihq hèâi-eS et demie âii pâlàiS, et trois quarts d'heure après, dans la forêt de biiisbdurg, qu'occupé le
LE tiftÀNb-bUdHË DE BËhfc 467
hâràs àaUf àgè. L'Èmpëteur y était éii effet Midtt éti Vbitùré à Thettrè qu'il avait indicée, et 11 âtàit Môûté à cheval; faiàiS (Jùând, après s'être utf péti àvàhcê dafaa la forêt, il eût reconnu c[tië le hàrâs était éparpillé dans vingt-quatre mille arpents de bois, et que c'était à grand'peine qu'on parvenait à ramasser les chevaux qui étaient au loin dispersés, il s'aperçut qu'il n'avait aucune reconnaissance utile à faire et reprit la route de Cologne.
M. Rœderer ne suivit pas l'Empereur; il passa encore huit jours chez moi et se montra bien adouci et presque bonhomme. Je savais qu'il avait vu avec envie la manière dont l'Empereur m'avait traité, surtout dans les choses d'apparat, et que, soit à dessein, soit par hasard, ses plaintes avaient monté jusqu'à l'Empereur, qui avait répondu : « Rœderer est une bête s'il ne » voit pas la raison de la différence : il me suit, et » Beugnot reste. »
M. Rœderer, en appuyant sur les reproches que l'Empereur m'avait faits de n'être ni logé, ni meublé, ni arrangé, prit la peine de m'expliquer ce qu'il eût fait à ma place pour se procurer ces jouissances, et il me déploya une délicatesse de. goût, une expérience de bien-être, une recherche en toutes choses qu'on ne se serait jamais avisé de rencontrer en lui. Je m'aperçus qu'il n'était pas étranger aux beaux-arts ; il jeta sur le papier, pour l'embellissement de la ville de Dusseldorf, quelques idées dont on tira profit. Nous nous séparâmes en gardant, de part et d'autre, les dispositions
où nous étions au moment où nous nous étions réunis, et cependant après que le frottement d'une société rapprochée durant quinze jours eût un peu poli ce qu'elles avaient de trop piquant et de trop vif.
Le haras de Duisbourg. — Le général de ***.— Voyage à Paris. Expédition de Russie.
L'Empereur, avant de quitter Dusseldorf, avait suivant son usage expédié toutes les affaires en souffrance et n'avait laissé indécise que celle du haras sauvage. J'en demandais assidûment la suppression, et l'Empereur retardait toujours pour la prononcer, préoccupé qu'il était de Futilité de pareils établissements qu'il avait rencontrés en Pologne et dans le nord de l'Allemagne. Il ne voulait pas comprendre que des haras sauvages ne sont bien placés que dans des pays qui ne sont pas encore suffisamment empreints de civilisation, mais qu'ils ne sont plus tolérables là où les bois ont toute leur valeur et où les terres sont enviées par l'agriculture. Aussi les voit-on disparaître en Allemagne, à mesure qu'on se rapproche du Rhin. La civilisation des Gaules et d'une partie de la Germanie, hâtée par la conquête des Romains et môme par les efforts que les peuples avaient faits pour y échapper, s'était
assez promptement étendue jusqu'au Rhin ; mais elle avait trouvé grand'peine à s'établir sur la rive droite du fleuve. C'était sur le territoire même du grandduché que Varus avait perdu ses légions, et la forêt de Duisbourg, où est aujourd'hui placé le haras sauvage, est, selon toutes lés apparences, le lieu où le malheureux général avait établi son tribunal, lorsque pour son premier acte de violence, il en fut culbuté. On sait de quelle nature furent les autres, et que les aigles des trois légions restèrent aux mains des vainqueurs. Deux aigles adossées l'une à l'autre composèrent le trophée le plus glorieux des Germains. Ce trophée fut copié nfûljq et mi}le fpj§ par des artjpaqs barbares, et distribué £ J'ivresse publique d'un bout de la Germanie à loutre. Encore aujourd'hui or J'y retrouve, et en bon lieu, «ar l'écusspn de J'egapire d'Allemagne, ç'est-àr $\fe l'aigle ^ 4eUS têtes et à quatre pattes n'çst autre ehosp que la reproduction des %ig\Bn prises sur Varus ; r.epfpduejwn grossiers cpjnme ft son origine, et consacrée deptûsau trè§r:sajfl|; empire rpRjaiii par Jes principes iparçjiaWes de IVdR? JréraJdjque. Upe telle origine au reste en yaut flp autre, et si la sciepcg héraldique en avait m beaucoup de semblantes h garder, elje jie serait pas la plus ^rieuse des vanités de ce bas roondp.
En dépit de te défaite de Yarus, ou plutôt à cause de cette défaite, 1? rive drpite du Rhin, gardée comme poste, militaire ptar les Romains, pvait perdu de sa population qui avait reflué d^ç l'intérieur. Ceci explique
çpmmeqt d'opqlenteq colonies, de grandgs villes telles cnie StrasJ}ourg>, Trèves? Mayence, Cologne composent une riche cgirçture à la riye gauche du fleuve, tandis qup rien dç pareil ne se présente sur la riye dfpitfo et de là aussi la différence d'agriculture d'une rira à Tautfg. J^opgtepps encore le sol qqi çpmpose le j£rapdduc}ié av^it été couvert de fprêtp? et }$ position de çp gui en reste aujourd'hui trace la lisière d'une vaste étencjue boisée çt cmi a récemment changé de destjî nation. L'uru^, le cneval? le porp et les animaux restés sauvage^ vivaient à volonté dans ces forêts injmepses. Les habitant^ de plusieurs cantons se réupissaiçnt à des époques convenues pour lçpr donner la chasse ; aussi voyons-nous que certaines communes et d'^nciçnçes familles pnt conservé leur droit au partage de la chasse du haras. Il paraît qye plus tard on introduisit de l'art dans cette chasse ; op y pratiqua des enceintes successives par où les animaux arrivèrent à la portée dps chasseurs sans nul danger et même sans beaucqup de fatigue ppur ceux-ci, et c'est l'un des parcs fie pette espèce qui compose encore aujourd'hui d$ns le grandT dijché l'établissement qu'on y appelle Ip haras sauvage.
Il se compose d'une forêt de vingt-quatre mille ar7 pents, où de grands et magnifiques arbres ont résisté, mais où le taillis périt sous la dent meurtrière des animaux aussi promptepient qu'il sp reprpduit. Cent cinquante juments errent à volonté dans ce parc immense, avec leurs poulains de un, deu? et trois an§r Ces aqi-
maux passent l'année entière dans la forêt ; mais quelques secours leur sont préparés pour l'hiver. On place, sous des hangars distribués à distance, de la paille et de l'avoine, et les juments viennent y chercher quelque nourriture et s'y abriter si la saison est trop rude. Au temps de la monte, on lance dans la forêt une douzaine d'étalons. Ces animaux n'y restent que trois ou quatre mois, après quoi on les rentre à l'écurie où ils sont soignés avec recherche. Les étalons du haras sauvage étaient ce qu'il avait été possible de se procurer de plus beau et de plus pur en chevaux arabes, turcs ou anglais. Un sujet arabe, mais de la plus belle race et venu à merveille, avait été payé jusqu'à 12,000 francs.
Lorsqu'on lançait ces animaux dans la forêt, tils étaient brillants de huit mois de repos et des soins qu'on en avait pris; cependant ils étaient destinés à plaire à des juments dont l'extérieur était tout opposé, et celles-ci ne leur permettaient d'approcher qu'après qu'ils s'étaient mis à l'unisson de leur saleté. Jusque-là, les juments fuyaient ou se réunissaient contre l'élégant qui conservait dans les champs les allures de la ville. Aussi, ne se passait-il pas huit jours sans que les étalons fussent défigurés, et quand on les ramenait à l'écurie, ils n'étaient plus reconnaissables. Les poulains étaient pris à l'âge de trois ans dans la forêt et amenés à l'écurie où ils passaient deux ans encore, après quoi on leur donnait leur destination comme à des chevaux faits. La manière de prendre ainsi les poulains
dans la forêt s'appelait la chasse, et cette chasse avait ses incidents curieux ; on faisait quelques jours à l'avance une battue générale où on essayait de cantonner à part les poulains dont on voulait s'emparer ; ensuite, et à un jour donné, on entourait le canton de traqueurs, et en employant des instruments retentissants, on effrayait les poulains que la peur précipitait dans une enceinte plus resserrée et limitée par des haies. En continuant le même jeu deux fois encore, on obligeait toujours les poulains à passer d'une enceinte plus étendue à une enceinte plus étroite, jusqu'à ce qu'enfin on les poussât dans un défilé qui n'avait pour issue qu'une cour de ferme très- vaste. On faisait successivement passer ceux qu'on voulait prendre de cette première cour à une seconde plus étroite et garnie de quelques pieds de paille. Le poulain, en dépit de toutes ces épreuves, avait encore conservé l'indépendance de la forêt ; mais il trouvait dans cette seconde cour un écuyer qui, avec le jeu d'une corde, parvenait à le faire tomber. Une fois sur la paille, on lui passait un licou, et les deux plus grands biens de la nature étaient perdus pour lui; il ne connaîtrait plus la liberté ni l'amour.
Pendant le cours de cette chasse, les poulains marchaient en une seule bande et ayant en tête les plus forts et les plus hardis. Entre ceux-ci s'élevait toujours un commandant qui marchait le premier de la troupe et semblait diriger les évolutions. Ces évolutions consistaient de la part des poulains à résister
longtemps av^pt crue de passer d'une erççeiqte dans l'autre j et quand la manœuvre était bien commandée, la résistance était longue, appuyée par dps mouvements pleins de dextérité et par pela irçême foft agréables à cpntepipler. Assez souvent la b^nde faisait volte-rfaçe. passait sijr le corps ^uç traqueurs, traversait leg enpeintes et regagnait la forêt. Gela arrivait $ussi souvent que le commandement était échu à un sujet audacieux et habile. Je dis ha|3ij.e, car il s'est ren-r cpntré tel de ces chefs de bande fivec lequel il a été impossible d'achever la chasse ; en vain la remettait-on à un autre jour : si] pp retrouvait au môme poste? gn n'était pas plus heureux que la première fois. Ceux qui ont été témoins de ces chasses ne croiront pas que j'exagère, mais je conviens qu'il faqt avoir vu pour savojr avec quelle docilité les chevapx sp rangent, au jour du danger, autour de celui qui doit les défepdre, quelle discipline ils observent, et arçssi combien le cqmmandant déploie de courage et d'adresse. J'ai été témoin de ces chasses quatre ou cinq fois. Je ne me lassais point de voir en quelque sorte aux prises le génie de l'homme et celui de l'animal guerrier qu'enfanta le trident.
Je demandais depuis longtemps la suppression de cet établissement ; je prouvais, et de reste, qu'il ne convenait plus à l'état avancé de société où était le grandduché de Berg. La forêt de Duisbourg, libre du haras, réparée et aménagée comme elle pouvait l'être, deviendrait avec le temps une propriété magnifique et pro-
l,E GRAtfD-pUCHE DE BE?G 4?5
ductive. Dès la première année pn y vendrait du bois ppur 30^000 francs, et ce revenu irait sans çes§e en augmentent. Le Jiar^ fournit (Je ppnt à Gpnt vingt chevaux par §n j il emporte des frqis cppsidérables pour le matériel et unpersqnjipl nombreux d'employés, et il qe fpurnjt, ap J>put du compte, que des çheyaux excellents pppr la 4urée, mais dp formes communes ; et on aurait pour le prix qu'ijs cgûtent le double de chevaux à choisir daqs les haras le? plus renoœpaés dp l'Allemagne. Ces bonnes raisons ne trouvaient pa$ grâce devant l'Empereur, qui voulait du haras parce qu'il avait vu qpelqup chose de pareil pn Pologne, et que Sa Majesté supporte difficilement (\e n'avoir pas chez elle ce qu'elle trouve bien chez les autres. Avant de statuer définitivement, l'Empereur avait envoyé dans le grand-duché un inspepteur général jies haras, du nom de?.., qui rempljt sa mission d'une façon fort plaisante.
Ce..., dont l'Empereur vepait de faire un baron, était le chef de l'ancienne maison de..., Ty,n des quatre grands chevaux de Lorraine, et qui avait avec les .anciens souverains du duché des alliances incontestées. L'arrivée en France de Marie- Antoinette releva la fortune de cette famille..., et cplui dont je parle ét^it parvenu^ jeune encore, à Tenjploi de sous-: chef de brigade des gardes du corps de la compagnie de Noailles. Les ofljciersde cette compagnie, qui tenaif garnison à Troyes, venaient fairp lejjr cour à Brienne, j'y avais connu M. do... dans sa jeunesse; alors il étajt
remarqué et lorsqu'il n'était encore remarquable que par la morgue que lui inspirait sa prétendue parenté avec la Reine. En dépit de cette parenté il n'émigra pas en 1792, et Dumouriez, qui se plaisait dans les recrues de cette espèce, le fit promptement passer par les grades supérieurs et jusqu'à celui de lieutenant général où il fallut bien qu'il s'arrêtât. Il se tira d'affaire comme il put, tantôt caché, tantôt battant la campagne, depuis l'époque où il fut renvoyé de l'armée en sa qualité de noble jusqu'à la révolution de brumaire. Après cette révolution il ne se présenta pas pour demander du service ; la fantasmagorie de 1792 était en petite estime auprès du nouveau chef de l'armée. Le général Beurnonville, qui avait connu M. de... à travers ces temps aventureux, et la comtesse de Brienne me le recommandèrent vivement pour une préfecture ; l'un et l'autre m'en disaient grand bien suivant l'usage, et je me hâtai de le présenter pour le département de la Haute-Marne, qui était le mien. Je croyais avoir fait à mon département un véritable cadeau en lui envoyant un homme d'une naissance élevée, un général de division, riche d'ailleurs et qui allait fonder glorieusement une préfecture, mais je fus trompé dans mon attente. M. de... s'avisa de persécuter les nobles et les émigrés pour les punir apparemment de ce qu'il n'avait pas émigré lui-même; il afficha sa sympathie avec les dernières classes de la société dont les allures lui convenaient à merveille- Les honnêtes gens épouvantés se plaignirent à moi d'un choix dont ils me tenaient pour
coupable, et j'obtins que M. de... passerait de la préfecture de la Haute-Marne dans le sein du Corps Législatif, à une époque où on ne s'occupait qu'assez peu de l'opinion de ceux qui le composaient. Il ne m'avait su aucun gré de sa nomination à la préfecture qu'il attribuait sans difficulté à son propre mérite ; mais il ne me pardonnait pas l'honneur qu'il avait reçu en passant dans le Corps Législatif ; il en sortit lorsque le terme de sa mission fut expiré. Il fut assez heureux pour que cette époque fût celle où l'Empereur venait d'épouser la petite-nièce de Marie- Antoinette ; il fit valoir de plus belle la gloire de sa parenté et fut nommé inspecteur général des haras. C'était là l'homme qui m'arrivait de la part de l'Empereur; il parut dans le grand-duché avec un ton superbe et le dessein bien arrêté de me traiter comme un petit compagnon; j'affectai de mon côté de le recevoir avec autant de respect que le héros de la Manche en trouva chez la duchesse. Le grand chevau s'y laissa prendre et nous donnait chaque jour les scènes de vanité les plus plaisantes : il passait les matinées à parcourir le haras à cheval et le soir à rédiger ce qu'il appelait des notes lumineuses, et je tremblais que l'année ne fût pas de trop pour l'achèvement de son travail. J'avisai de le faire poursuivre deux ou trois fois dans la forêt par une bande de polissons qui criaient à tue-tête : Vive le général !... vive l'ami du haras! — Le soir, mon homme n'avait rien de plus pressé que de venir me faire part de ces ovations, dont la popularité l'enchantait ; j'y
478 MÉMOIRES l)U COMTE «EUGNOT
applàddis d'abord, mais tin jour j'ajoutai comme par réflexièti : -^ * Je tt'aittb pas voit* ces Scènes se ré- » nôiiVëler> parce qtiè je ne suie pas sûr dû jtigëmeht » que portera l'Èmpërëuf S'il èti est iilformé; leS ap- » plàudissëfnêiite publiés sbtit Uil point sui4 lèqtiél 11 est » tfês-chàtotiilletii. Je Sais biëû qde c'est eùcore » îhôitis l'âmi dii hai*àé qtiê le grand éhetiàti, le pâ-
* rént de MàHé-Thêrèsé, qtii est ëfi jed, inàis ràisbii » dé plus pour qu'il en reSséiitë quelque petite pointe
* d'ëùVië. Je Vous cGUsëillé de n'âllëf qttë Rarement à » là forêt et de ïië vôuë montrer en public qù'àvèé sd- ^ briêté. * M. dèï.. tfo&ta que je pouvais biëil n'avoir1 pàë tbrtj et dêëidà dé ne plùfe fêëtet â Dusseldôrf qlië le tëtilpsi indispensable pôtir là rédaction de feoh ràp* port. Il fcië dëtnaildà de ltii prêtée uii cônitilié de mes bureau* qtii éditait ëous là dictée et tnêtoë corrigerait âtt besoin lès fautes qtii échappent à tous ëetix qui composent i * Gài% tue disâit-il avec ëomplàisânéë, Vbtîs » sàveï cbtntûë moi pài1 èxpôriéiïcë qu'il n'y à que dëui » qui né foiit rieii qui lie se trompent jatUâiè. * Je lui donnai pôttr secrétaire un ittâlin feujét à qui je redtftiimandai de fécùèillir totitës lès pensées dû général, d'y mettre quelque oi dre et l'orthographe, mais de ne le§ altêrer.qtië le Moins pôëftiblë. Le secrétaire Ait fidèle à la éoûsifcnê, et il ë» Résulta iifi rapport dont je 6dtt= serve piéuëemëiit cojïiè, ëômtiaè l'une dés friêëeë lëë pltis curieuses de l'époque. Le général isè bât lès flânes petit- prouve^ que lé hâràS est un établissement admirable dé tOtts poiiits, et fe'iftdignë ctfhtre CeiiJt qui
LE GttAND-DÛCHË bE BEKG 47»
en ont ëbtrîplotë la Suppression. Après avoir épuisé lès ressources de l*ëioc(uëncë humaine, Fauteur, à l'exemple d'Homère, fait parler les clievàûx eux-mêmes :
« Sire, ajoute èri terminant M de..., lès chevaux > sauvages ne peuvent-ils pâfc dire : De quel droit ïë mi- » histre Ëëlignot prétëtid-il noue chasser d*iifi dô- » maine qui nous a été légué par nos pères ? Que ce » miiiistfé fà&se ailleurs comme il lui plaira, mais qu'il » notté laissé vivre tranquilles chez nous et travaille^ » poui* la gloire de nôtre ihvincible Éitiperëiir ! »
On trotlvâit par-ci pat-là, dahs le rapport, quelques ruades contre mol, mais ce derhiëf moftteâtt était le cdtlp de niaitrë. 11 ne fît point obstacle à la ôOifimunication que M. de... me dotlnà de fcotl Rapport, et voulant finir avec moi par toute espèce de bons procédés, il më proposa de sûppritnër le discours des chenaux, qui côiitetiait qliëîqûé chôfeë de trbp direct ëontfe moi. Je m'opposai de toutes itiës forces à là suppression ; je conj vihS (Jilë le trait était pëilt-êtrë ùii peu vif, mais cela teiiâit à ce que mon nom y était prononcé en toutes lettres. Que les ôhévâui disent par exemple : « Lè& » triinisttës du grâftd-diiché » au lieu du « ministre » Ëeugiiot, » et il n'y à rien à reprendre dahs leur disëëurs ; il île contient plus qii'unè chaleur bien pardonnable à des gêné tjù'oti veut, sans rimé ni raison, jeter à la porte de chez eux. Pativtfes chévàtix ! M. de... âfcbëptàla Cortefctiôh et le mo^céâti M sauvé.
480 MÉMOIRES i)V COMTE BEUGNOT
L'affaire du haras se représenta pendant le séjour de l'Empereur à Dusseldorf. Lorsque Sa Majesté m'en parla, je lui demandai si elle s'était fait représenter le rapport de son inspacteur général des haras ; je vis avec douleur qu'elle n'en avait pas la moindre connaissance. Rien ne fut décidé sur ce haras, jusqu'à ce que l'affreux ouragan de l'année suivante se chargeât de le détruire.
Je voulus, dès cette année, entrer en jouissance de la permission que l'Empereur m'avait accordée d'aller porter mon budget à Paris et d'assister à la discussion qui en serait faite en sa présence ; j'employai le mois de novembre à préparer le travail et je le disposai de manière à n'être pris au dépourvu sur rien par l'Empereur, puis je partis pour la capitale. Il y avait trois ans que je n'y avais été, et j'en trouvai l'aspect fort changé. Tant que Joséphine avait partagé le trône, sa présence avait suffi à entretenir des souvenirs du temps précédent, c'est-à-dire d'une élégante égalité. Plusieurs d'entre nous avaient connu la gracieuse veuve d'Alexandre Beauharnais, et malgré les efforts qu'il y avait faits, et jusqu'à lui avoir mis sur la tête une couronne, Napoléon n'était pas parvenu à la métamorphoser. L'arrivée de Marie- Louise à sa f lace, avait été le signal du changement qui m'avait frappé ; il semblait que la morgue autrichienne eût succédé à l'élégance française ; la princesse est jeune, timide, étonnée, tout cela ressemble à de la hauteur. L'Empereur vit dans son intérieur plus qu'auparavant, on en
fait à l'Impératrice nouvelle l'honneur ou le reproche. Cependant cette cour a grandi en officiers, en chambellans, en dames d'honneur, en écuyers ; un luxe jusqu'alors inconnu se produit de toutes parts, mais aussi l'ennui y a pénétré de compagnie avec la magnificence. On va aux Tuileries par devoir ou par intérêt. Il n'y a plus de place pour ceux qui y seraient conduits par le goût ou par l'affection.
Les maréchaux et les chefs des administrations à qui l'Empereur a fait de grandes fortunes, ont des hôtels magnifiquement meublés ; quoique de récentes dotations soient propres à rassurer ces fortunes, elles restent inquiètes et ne s'épanchent pas au dehors ; ceux qui les possèdent ne sauront jamais en jouir ni en faire jouir les autres. On a eu grand'raison de faire grandir la noblesse avec le temps, on n'est jamais gentilhomme à la première génération ; seulement ces enfants gâtés de la Révolution se croient obligés de se pavaner au milieu de leurs marbres et de leurs bronzes ; ils veulent copier les grands seigneurs d'autrefois et n'en ont encore attrapé que la charge et les ennuis.
On trouve, chez l'Empereur et ses ministres, des tables somptueusement servies et entouréesde valets chamarrés d'or, mais l'ennui pèse au fond de ces mœurs ; nulle part je ne rencontre plus la cordialité qui, six ans auparavant et quand je suis arrivé an conseil d'État, réunissait dans des dîners sans prétention et des fêtes de famille, les soldats du grand capitaine et les
savants rédacteurs de ses Codes. L'intervalle qui nous séparait de notre berceau était trop court, on n'avait pas encore eu le temps de nous corrompre.
A l'époque où j'arrivais à Paris, les esprits étaient en proie à l'anxiété inséparable d'une, grande attente ; il était sensible à tous les yeux qu'une immense expédition se préparait, mais sur quelle partie du monde allait éclater l'orage? Une alliance récente unissait la maison d'Autriche et celle de Napoléon ; le traité de Tilsitt reléguait la Prusse entre les puissances du second ordre, et à peine avait-elle la force d'y garder sa place. Restait donc la Russie, mais on n'avait pas connaissance qu'aucune contention grave existât entre les deux puissances. L'ambassadeur de Russie protestait en toute occasion du désir de son souverain de rester en paix avec la France, et, de notre côté, il n'échappait pas un mot qui présageât la guerre avec la Russie. Lorsqu'on essayait de faire parler quelqu'un qui était rapproché du gouvernement, on obtenait pour toute réponse que l'expédition était destinée à imprimer le dernier sceau à la gloire de l'Empereur. Cependant, personne n ose douter ou s'effrayer, tant est profondément établi le dogme de l'infaillibilité impériale ; il n'y a plus qu'un cri, c'est pour demander acte de l'expédition, et qu'une inquiétude, c'est de n'en être pas. Le prince de Bénévent envie le sort de l'archevêque de Malines, qui vient d'être nommé ambassadeur extraordinaire à Varsovie, et l'un des plus anciens généraux de division, le général Mathieu Dumas, se
tient pour honoré d'avoir été nommé intendant en chef de l'armée.
J'avais encore présents les souvenirs d'Essling; j'avais aussi entendu dire par des. généraux allemands, que notre armée n'était plus celle d'Austerlitz ou d'Iéna, et qu'à la journée de Wagram, nous n'avions dû notre salut qu'à une artillerie hors de toute proportion ; d'ailleurs on ne professait pas à l'étranger une foi aussi robuste qu'en France au génie de l'Empereur. J'osais donc hasarder, non pas assurément la moindre censure, mais quelque léger doute sur les merveilles qu'on attendait sans trop les définir ; j'étais partout repoussé, quelquefois sans doute par cette crainte du Seigneur qui était alors autant que jamais le commencement de la sagesse, mais le plus souvent en vérité par l'hallucination à laquelle les esprits étaient en proie.
Je me présente au lever ; l'Empereur paraît étonné de ma présence ; je lui rappelle la permission qu'il m'a donnée devenir à Paris pour y apporter mon budget ; il fait un signe d'approbation, et me dit qu'il assignera un jour pour la discussion. Il passe brusquement à des détails sur la force militaire du grand-duché, il croit possible de l'augmenter ; il insiste sur la prompte organisation d'un second régiment de chasseurs, qu'il veut attacher à sa garde. Il me demande si nous avons toujours nos beaux habits blancs : je réponds que l'armée les gardera tant que l'Empereur n'aura pas donné d'ordres contraires. « Allons, gardez-les, puisque cela » vous amuse, reprend l'Empereur, mais c'est bien sa-
• lissant en campagne. Attendez ici mes ordres; tout » est tranquille dans le grand-duché ?
» — Parfaitement tranquille, sans cela je ne serais » pas ici,
» — A la bonne heure ! »
Je laissai passer la première semaine que j'employai à revoir mes amis et à me retremper un peu dans les eaux de la capitale ; il ne m'arriva rien en particulier de remarquable que d'être invité à dîner chez le grandmaréchal, dans le magnifique appartement des Tuileries. Ce dîner est l'un des plus beaux dont j'aie gardé la mémoire : les convives, soit à dessein, soit par le cours naturel des choses, étaient presque tous des princes et des seigneurs d'Allemagne voisins du grandduché, avec qui j'avais des rapports journaliers d'affaires, et même quelquefois de société. Je crus remarquer que les places à table étaient réglées suivant l'ordre que ces princes gardaient entre eux, et je m'expliquais difficilement alors comment le grandmaréchal avait pris le prince de Bavière à sa droite et moi à sa gauche. C'eût été la place du grand-duc de Berg, mais je n'étais que son serviteur, et pas même son représentant ; quoi qu'il en soit, on se tire aisément d'un excellent dîner et je me tirai à merveille de celuilà. Je remportai encore l'espoir que ma présence, et aussi la place distinguée que j'y avais occupée, allait singulièrement accroître mon crédit au delà du Rhin.
Je visitai les musées, les établissements publics, les résidences impériales, et je trouvai que ces monuments
de notre gloire étaient, les uns en progrès, les autres en train de complète restauration. Je fus frappé surtout des travaux commencés à Versailles, à Fontainebleau et presque achevés au Louvre; mais au milieu même de ce beau mouvement, j'éprouvais quelque chose qui ressemblait à du dégoût, quand je voyais que tant et de si nobles efforts des lettres et des arts n'aboutissaient toujours qu'à un seul homme. Il y avait émulation à qui ferait plus aisément disparaître les anciennes gloires devant la sienne, comme à qui effacerait plus vite les monogrammes de François Ier et de Louis XIV, pour y substituer le perpétuel monogramme de Napoléon. J'étais absent depuis trois ans, et quand j'avais quitté Paris, l'Empereur gardait quelque retenue dans le déploiement de l'autorité ; il suppliait encore M. de Fontanes de nous conserver au moins la république des lettres. J'avais donc porté en Allemagne des idées assez libérales, auxquelles je ne pouvais pas croire que l'Empereur fût devenu si complètement étranger. J'avais conservé ces idées parce qu'elles étaient miennes et ensuite assez du goût de la partie de l'Allemagne à laquellej'avais été envoyé. Je ne cessais pas de m'étonner, à Paris, de rencontrer le despotisme partout et jusque dans des détails qui supposaient à l'Empereur une parfaite confiance dans la patience des Français tels qu'il les avait façonnés. Alors me fut expliqué l'étonnement de M. Rœderer qui, à sa première visite chez moi, ne concevait pas qu'on y parlât de l'Empereur avec tant de liberté et qu'on se permît, en louant hau-
tement ceux de ses actes qui étaient dignes d'éloges, d'en censurer quelques autres. Je reconnais maintenant que mon salon à Dusseldorf n'était pas du tout à l'ordre du jour.
Je ne communiquai mes réflexions qu'à M. Regnauld de Saint-Jean d'Angely, qui en faisait passez semblables de son côté : « Que signifie, lui dis-je, cette » grande expédition? où va l'Empereur? — Il va, me ré- » pondit Regnauld, en Russie ; il y a plus d'un an que » l'idée s'en est logée dans sa tête. Les affaires de la » Péninsule le tourmentent du soir au matin : c'est le ver » rongeur. Il veut frapper un grand coup qui mette le » Nord à ses genoux ; il se persuade qu'il amènera de » la sorte l'Angleterre à composition, et qu'il en finira » à la fois avec elle et avec le Portugal et l'Espagne . » Voilà au moins ce que j'induis de quelques mots que » je mets à la suite les uns des autres, et de certaines » mesures que je lui vois prendre successivement ; car » nous en sommes tous aux conjectures, et depuis qu'il a » nommé Maret aux affaires étrangères, il ne s'ouvre de * sa politique avec personne, pas môme avec lui, quoi- » qu'il le fit auparavant. Au reste, je vous dis là ce » que la raison toute seule me suggère, et je pourrais » me tromper. Est-ce toujours la rage d'entasser con- » quêtes sur conquêtes ? d'en faire par la guerre, d'en » faire pendant la paix? La France, depuis Rome » jusqu'à Hambourg, lui semble-t-elle encore étroite ? » Je ne saurais croire à ce genre de démence » qui finirait par le perdre et nous avec lui. » Quand
je voulus dire à Regnauld que l'Empereur tendait fortement la corde, il s'écria : « Eh ! à qui le dites-vous ? » Et il me raconta qu'il était constitué par décret membre d'un tribunal, d'une commission, d'un comité, d'une consulte, d'une réunion d'hommes enfin qui n'avait pas de nom, parce qu'elle n'avait pas d'exemple, et qui pourtant était destinée à juger, sous une forme ou sous une autre, le général Dupont pour sa malheureuse capitulation de Baylen. Regnauld portait de l'intérêt à ce général, homme aimable, éclairé et dont les débuts avaient été brillants ; mais il lui trouvait des torts qu'aggravait chaque jour la perpétuité de la guerre d'Espagne. Dupont demandait seulement qu'on lui donnât un tribunal et les moyens de se défendre, et c'est ce que repoussait ^durement l'Empereur qui, au mépris de tout ce qu'on put lui dire, jugea lui-même et jugea tout seul le général Dupont par un décret qui le dépouilla de son grade et de ses décorations et le condamna aune détention perpétuelle. Le décret parut durant mon séjour à Paris ; il levait toutes les incertitudes, débarrassait de toutes les espérances et indiquait nettement sous quel gouvernement nous étions parvenus. Toutefois, et comme on était conduit insensiblement d'un acte de despotisme moindre à un plus fort, et jusqu'à celui-là qui était le pire de tous, les esprits n'en furent que médiocrement frappés. Il ne manqua même pas de sophistes pour établir que l'affaire de la capitulation de Baylen était toute politique et d'une telle gravité pour le sort de l'État qu'il y eût eu du
danger à la soumettre à quelque tribunal que ce fût. L'Empereur avait saisi la seule manière d'instruire et déjuger une telle affaire en réunissant aux Tuileries les hommes les plus considérables dans l'État et dans l'armée, pour y faire d'abord fonctions de commission d'enquête, puis de chambre de discussion, et ensuite remettre chacun en particulier leur avis motivé à l'Empereur, qui statuerait lui-même dans la plénitude de sa puissance ; et plus grande était cette puissance, disaiton, mieux était garantie l'impartialité de celui qui l'exerçait.
A quelques jours de là, je fus admis à dîner avec l'Empereur à l'Elysée. Je partageais cet honneur avec trois de mes confrères au conseil d'État, MM. Regnauld, Molô et Corvetto, et avec les sénateurs de Laplace et Monge. Au milieu de la préoccupation générale, l'Empereur avait le front libre de tout souci et se montra même assez gai dans divers sujets de conversation, puis il la ramena sur l'affaire du général Dupont. Il donna des regrets au sort de ce malheureux général, duquel il aurait attendu tout autre chose ; mais ensuite il traita avec chaleur la question : « Si un général » pouvait jamais capituler en rase campagne, » et se prononça vivement pour la négative. Il prouva que le système contraire compromettrait à chaque instant le sort d'un État en guerre avec son voisin. Les preuves, plus pressantes les unes que les autres, coulaient rapidement de sa bouche ; il faisait voir que si l'idée de capituler en rase campagne avait pu jamais être admise,
on eût, comme pour les places fortes, réglé quand, comment et à quelles conditions il eût été permis à un général de capituler, mais que si rien de tel ne se trouvait dans les lois de la guerre ni même dans son histoire, chez les anciens comme chez les modernes, c'est qu'une telle capitulation n'a pu être supposée, parce qu'on ne suppose pas la honte. « Que doit donc faire, » se demandait-il ensuite, un général quand son ar- » mée est dans une position douteuse ou même mau - * vaise ? En changer s'il le peut ; s'il ne le peut pas, » en appeler à son courage et se battre et toujours se » battre, parce qu'il y là une chance. Mais il sera » battu... Eh bien ! tout ne sera pas perdu, il restera » l'honneur. C'est saint Louis en Egypte, le roi Jean » à Poitiers, François Ier à Pavie. Ils n'ont pas été » déshonorés pour avoir été faits prisonniers sur le » champ de bataille. Au contraire, c'est là leur beau » côté, parce qu'ils l'ont été la pique dans les reins et » l'épée à la gorge, et après avoir fait office de braves » soldats. Chez une nation où il y a de tels exemples, »Baylen est une tache qu'il fallait effacer, au moins » en ce qui dépend de nous. »
L'Empereur passa de ce grave sujet à son conseil d'État, dont il fit un éloge mérité. Il dit qu'il s'était trompé quand, dans l'origine, il avait voulu faire de ses conseillers d'État des espèces de gens de cour. Leur costume très-convenable alors, et lorsqu'il fallait secouer le cynisme qui était partout et jusque dans le vêtement, pèche aujourd'hui par le défaut de caractère
et de gravité. De là, il est amené à parler des femmes de MM. les conseillers d'État. Il se plaint de ce qu'elles ne sont rien moins que belles, et s'adressant à M. Mole, il lui demande si la sienne fait exception. M. Mole répond, avec la dignité qui ne l'abandonne jamais, qu'il lui serait difficile de répondre à la question de l'Empereur, parce qu'un mari est un mauvais juge de la beauté de sa femme. Le tour du Sénat vint ensuite : là il ne fut plus question de la beauté des dames, l'examen eût été une insulte à leur âge; mais l'Empereur se plaignit de ce que, s'il appelait quelqu'un au Sénat, il n'était pas le lendemain autre qu'il était la veille et ne voulait rien entendre aux convenances de son nouvel état. Il cita quelques noms qui justifiaient le reproche. L'Empereur termina sa conversation spirituelle et animée par un apologue qui contenait un piège pour M. de Laplace, et où le célèbre auteur de la Mécanique céleste tomba de la meilleure foi du monde. On en aurait ri, si de petites erreurs qui échappent à de grands hommes n'étaient pas jusqu'à un certain point respectables. Rien n'annonçait ce jour-là, chez l'Empereur, une tête absorbée par la méditation d'une immense entreprise.
Je restai à Paris jusqu'à ce qu'il m'eût fait appeler pour la discussion du budget du grand-duché. J'entendais dire, à droite et à gauche, que l'Empereur partait incessamment, qu'il partait à la fin de la semaine, qu'il partait dans trois jours, peut-être demain, et j'étais fort tranquille sur ces bruits de départ, parce que
j'avais la confiance de croire que l'Empereur ne partirait pas sans avoir arrêté mon budget. J'avais là en effet un excellent billet ; mais quel homme, pour peu qu'il soit en place, ne s'exagère pas à soi-même son importance, et jusqu'à la parfaite sottise ?
Cependant et dans le cours de ma vie de Paris, j'allai dîner chez le général Mathieu Dumas, intendant général de la grande armée qui se réunissait de toutes parts. La conversation se soutint, pendant tout le dîner, sur l'imminence du départ. Tous les convives, excepté moi, étaient des hommes préparés pour les premiers rôles dans la grande expédition et M. l'archevêque de Malines se trouvait à leur tête. Le prélat débuta par nous dire que le but de l'expédition était un secret que l'Empereur ne confiait qu'à ceux qui allaient être employés en première ligne, et que ceux-ci, bien entendu, devaient garder pour eux. Il se trahit bientôt en parlant de son ambassade de Varsovie. Suivant lui, cette mission était devenue ce qu'elle était jadis, la plus importante de la diplomatie. Aussi ne la confiait-on qu'aux hommes de premier ordre, MM. le cardinal de Polignac, de Belle-Isle, de Broglie, de Vergennes ; puis, Monseigneur souriant doucement et baissant ses yeux sur la croix qui pare sa poitrine, semblait dire aux spectateurs : Ajoutez-moi à la liste. Au dire du prélat, les perturbations qui ont affligé l'Europe depuis soixante ans, la révolution de France comprise, ont toutes leur source dans le premier partage de la Pologne ; et la seule manière de les faire cesser et de
ramener une paix durable entre les États, c'est de remettre en Pologne les choses comme elles étaient avant 1771 ; et Monseigneur d'ajouter avec un imperturbable sang-froid : « Et je m'en charge. » — Puis, comme s'il eût voulu nous empêcher de trop nous arrêter sur ce dernier trait, il fait un tableau animé des accessoires de son ambassade en secrétaires, en équipages, en cuisiniers ; il ne se contente pas de régénérer la Pologne, il va la plonger dans l'admiration. La faconde de Tincomparable prélat m'amusa comme elle amusait tout le monde ; mais je m'aperçus, sous ces plaisanteries, que l'Empereur allait réellement partir. Je priai le général Dumas de me dire pour moi seul ce qu'il en savait, et il me répondit qu'il était possible que l'Empereur partît ce jour même, mais qu'à coup sûr il n'attendrait pas trois jours. Je tins pour tout à fait inutile d'aller lui reproduire ma figure et le presser de donner quelques heures aux affaires qui m'avaient amené à Paris. L'Empereur pouvait d'ailleurs le prendre pour une poursuite indiscrète. Je résolus de laisser aller les choses comme l'Empereur l'entendait et de passer encore une quinzaine de jours à Paris, avant que de retourner dans le grand-duché de Berg.
J'eus alors le sujet de faire cette observation, qu'il y avait dans l'humeur et dans l'allure des gens en place une sensible différence du temps où l'Empereur était à poste fixe à Paris, et celui où il en était parti pour un voyage lointain. Si l'Empereur était à Paris, chacun était sur le qui-vive, s'attendant à être appelé d'un
moment à l'autre pour un conseil privé, un conseil d'administration ou une simple conférence. On craignait, ici, d'en avoir trop dit, là, de n'en avoir pas assez fait. On interrogeait la figure du maître avec inquiétude ; ses moindres paroles faisaient ravage, et de là un air soucieux, une préoccupation sérieuse, pour ne pas dire triste, se reproduisaient sur les figures. Quand l'Empereur était au loin, ces mêmes figures se dilataient. On avait repris quelque loisir sous le gouvernement paternel de l'archi-chancelier; on courait aux spectacles, à la campagne ; enfin on prenait sa part des jouissances communes. S'il était permis de hasarder une telle comparaison en un sujet élevé, je dirais que tous, tant que nous étions, ne ressemblions pas mal à des écoliers fort tristes sous la férule du maître et qui retrouvent leur gaieté dès que celui-ci a tourné le dos.
On commençait aussi à parler davantage de la grande expédition. On ne faisait pas de doute qu'elle était dirigée contre la Russie, mais on conservait l'espoir que, lorsque l'Empereur serait dans le Nord, les affaires pourraient encore s'arranger : on ne voyait en discussion aucun point grave entre la France et la Russie, et surtout qui motivât de la part de la première un déploiement de forces militaires hors de toute proportion. L'étendue môme de ces forces rassurait sur leur emploi; on croyait que l'Empereur ne les avait mises en jeu que pour en imposer à la Russie et la rendre plus facile à céder sur quelques points visiblement litigieux,
tels que l'article des licences et la réunion du duché d'Oldenbourg.
Depuis le départ de l'Empereur, les bals avaient commencé, les réunions étaient plus fréquentes, et chacun, sans s'en douter ou en s'en doutant, fêtait à sa manière l'absence du maître. Je voulais prendre ma part de vacances, et je n'étais pas fort pressé de regagner le grand-duché. L'archi-chancelier me réveilla de cette espèce de sommeil. Il me témoigna un jour de l'étonnement de me voir encore à Paris : « Vous savez, » m'ajoutait-il, que quand l'Empereur est à l'armée, il » entend que chacun soit à son poste, et le vôtre est à » Dusseldorf? — Je prie Son Altesse de considérer que » je n'ai pas reçu d'ordre de retourner. — Fort bien, » mais le départ de l'Empereur équivaut à l'ordre le » plus positif, et prenez garde qu'il peut vous arriver » mal de ce séjour prolongé. Qui nous répond que, sans » le vouloir, sans le chercher vous ne vous trouverez » pas ici contre quelque événement qui fournira matière » à un rapport de police ? Ce rapport arrivera au quar- » tier général dans un moment où l'Empereur sera mal » disposé, et vous vaudra au moins une verte répri- » mande. » — Je trouvai le conseil fort sage et trois jours après j'étais en route.
Retour à Dusselforf. — Pressentiment des désastres de la campagne de Russie.
Le Français s'inquiète, se rassure, se désole, se réjouit du jour au lendemain. L'Allemand est tout différent ; il est plus lent à recevoir l'impression, mais il la conserve, la pétrit et en fait l'occupation et quelquefois le tourment de sa vie. Toutes les contrées d'au delà du Rhin avaient les yeux fixés sur la fameuse expédition. Elles la tenaient comme un événement salique, duquel sortirait la délivrance ou l'assujettissement complet de l'Allemagne. Le comte de Nesselrode me croyait au courant de la politique de l'Empereur, puisque je revenais de Paris où j'avais eu plus d'une conférence avec Sa Majesté, et il m'entretint librement de ce qu'il savait
lui-même. Je vis qu'il était plus instruit que moi et de beaucoup. 11 me dit qu'il ne restait de doute à personne. La Russie avait épuisé les moyens de conciliation qui convenaient à une puissance forte et qui savait se respecter. Aucun n'avait réussi. Elle s'attend donc à être attaquée et que l'empereur Napoléon va se déployer tout entier pour la frapper au cœur jusqu'à Pétersbourg, peut-être même jusqu'à Moscou. Le parti de l'empereur Alexandre est invariablement arrêté : de ne rien céder à son redoutable adversaire, de le laisser pénétrer en Russie et d'attendre.
Je le voyais par les rapports que je recevais de tous les côtés, depuis les bords de la Newa jusqu'au Rhin ; les hommes dont l'opinion comptait dans les affaires ou ceux qui faisaient autorité par leurs connaissances tenaient pour hasardeuse une expédition en Russie ; ils en donnaient, à mon gré, des raisons entraînantes. Je recueillis de ces rapports ce qui me paraissait propre à frapper l'Empereur et j'en composai un Mémoire que j'adressai au ministre secrétaire d'État, qui était alors M. Daru. Je crus celui-ci plus hardi que n'était M. le duc de Bassano à mettre sous les yeux de l'Empereur quelque production qui combattît sa manière de voir. Je ne sais ce qui est advenu de mon Mémoire, et si M. Daru a été réellement plus décidé que son prédécesseur; mais ce qui est sûr, c'est que ni l'Empereur ni son ministre ne m'en ont jamais dit un mot, et trèsprobablement, sur l'étiquette du sac, il aura été jeté sous la table comme l'œuvre impertinente d'un homme
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qui*e mêlait de oe qui ne le regardait pas. Et c'est bien m qui ptotait si&rriTOr de tàimx* otif ^quelque; temps delà, bk>i* pawre «onfrère Malo»et fut renvoyé; du conseil d'État et exilé pour avoir adressé à l'Etape* vem des. rewontoaaces .aai^tofeea où « ree^aaii*ai* 1: homme d*ÏHf t éolairé et le senriteur wumgew^ Ei : o^endoiit en relisant aujourd'hui le» pages extelleata» de M; Malouet et le» mieunea qui ne Im valant ; pap S beaucoup près, on les croirait ééritfcs d^p^is lee évéaon mènts, tant ^es évéueiuents s'avançaient entmiréâ de lumière pprçr tout te mande ejœepté pctiip oetai centra . lequel il avait été écrit qu'il ne les verrait qu^pe^ qû'ila aufaiept «abtenii leutt affreuse péôlité, "-..... . i
Je m^obstmais à fenâm quelque espérâoee sur k séi i j%«r fwlongé de r^p^Fau^ à;i)p^4&i^t l'#î>èfie ^> congrès de roia et de priiwea qu'il y w«i$ Ftapifh" Jane pouvais pats me persuader que tant da grands piarT . soBtmgeg lurent arrivée tout exprès dawa te eapitolfl de la Saxe pour y servir de tftpiasetfi<* %vp fâtw qm
Twq Je* .partirai ja pelisjaifl le Mëmpire qua je toi avais adfw^.ftj^ftféte^ paa élpigaé du dsmi^t^fee^ J#* sotu^, -.o'firtrftndjn de proiPô qu'il mmt feifc wsppsst sien. Jmm m mnfa Vitâ&mtm #'*y#U élé prowsês si Iqip, Auçsi j-fti tpi^Qurs r^p^ê dspws, da«s m® for int^rieu?, lw pT%»Up^, ai Mies Q»'«lleg>fuç8^tt = dfl qBieQft<pje, sejcnàlq d^eci?i^ Je*p<ï |Ji^ f j'ai $ë;M» quqcplfl, m - . : . ;
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res étrangères pour mJ annoncer que l'Empereur était parti pour prendre le commandement de* son armée. Deux choses m'étaient commandées; de donner un surcroît d'attention à l'administration du grand-duché et de hâter le départ pour la grande armée des troupes qui devaient en faire partie. On indiquait Varsovie comme la destination qui leur était donnée. Dans la disposition d'esprit où j'étais, je saisissais avec avidité tout ce qui pouvait éloigner l'idée d'une expédition portée en Russie. Il me suffit de la destination donnée aux troupes du grand-duché pour me faire juger qu'il ne s'agirait encore que d'une guerre de Pologne, et que les armées de l'Empereur ne franchiraient pas le3 limites <te cet ancien royaume qu'il s'agissait de reconstruire. La politique de l'archevêque de Malines me revint à la pensée et j'eus regret d'avoir un peu ri de la confiance de Sa Grandeur. Je me composai de la sorte un système de sécurité que j'étais décidé à n'abandonner qu'à la dernière extrémité.
' Il fallut bien enfin l'abandonner i lorsque, après la facile occupation de la Pologne, les armées de l'Empfereur entamèrent la Russie ; mais j'avais été prévenu de ce grand événement par un phénomène qui semblait m'avoir.ôtô envoyé pour m'annoncer un affreux désastre et en même temps m'en offrir Un échantillon : le jour où l'armée mit le pied sur le territoire russe, était mon jour dô réception, et j'avais ordinairement ce jour-là un dîner de vingt à vingt-cinq personnes. La salle à manger du palais de la Vénerie que j'habitais
alors, donnait du côté du Rhin et était éclairée, de ce côté, par quatre grandes croisées. Lorsqu'on passa du salon pour le dîner, les convives furent tellement frappés des apprêts effrayants d'une tempête qui s'élevait sur le Rhin que personne n'osa se mettre à table et qu'on rentra au salon. Un nuage d'un' fond cuivré, semé de taches couleur de sang, planait sur la rive droite du Rhin et faisait effort pour traverser le fleuve et venir fondre sur la rive gauche ; il en était repoussé par un vent violent. Le conflit dura plus d'une demiheure, durant laquelle la masse de nuages ne cessait pas d'augmenter. L'air était coupé par des sifflements aigus; partis des deux parts, aussi violents que ceux qui accompagnent une tempêté sur mer. Il semblait que le Rhin fiftt une barrière que Forage; ne pouvait pas fran-: chir. Il la franchit à la fin et vint s'abîmer sur le grandduché. De l'endroit où je le considérais, je voyais, la foudre grondant frapper à coups redoublés à droite et à gailcbe. Une grêle dont plusieurs grains avaient six pouces de. circonférence, eut bientôt recouvert le sol. Tout fut emporté des productions de la terre qui s'étaient rencontrées sons qe terrible fléau ; des maisons1 furent renversées ; des arbres, séculaires ne résistèrent pas mieux, , des chevaux, des homiges périrent. Les vieillards de la contrée attestèrent que jamais rien de tel ne s'était offert à leurs* regarda La forêt de Duisbonrg où était le haras^ sauvage fut hachée, culbutée, de foif d en comble. Je jny rendis dès. le soir même et j'y trouvai une scène de d&Qtattt® ,qui nrç donna t
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quelque idée de ce qna serait le raotde au* regarda du dernier homo*.
- J'ai ma dose de auperatitiau, c^aoun a la aipaua, sait, qu'il IV®**, *»t qu'il le dénie, Qutfcd ensuite et dn oùmparant laa dates* je fus eertajn que Tarage avait Relaté dan» le •gnaadrduûhé le jour et à l'heure oà l'Empereur était centré «an Ruait*» je fus pleinement persuadé que la grand* expédition ne aérait plua qu'un immense désastre, et je conformai ma conduite à ma croyance. Ainsi, je négligeai de mettre à fin la ceirail féixjal da oomté de Walmoden que l'Eipperaur m'avait aocqrdé à titre de majorât 11 fallait remboursera IWj qoéreur une soiqme de quatre cent sqlk fvanes, apràs quoi jp reprenais de sas mains pt m'appropria fine terne magpffiquefirçeat titrée, oe épri je m» souciais assez peu, mais d'i» produit de quarante à cinquante mille francs de rente, ce qui m'intéressait davantage. Vainement ma famille et mes entourç p&e pressaient sot oe peint. Mes fonds étaient ftifs, les actes dressés. Je ne pommais pas me décider à faite an pas déplus, tant Forage m'avait frappé «K*al«ps»l. loi, ma croyance de benne femme me servit à quelque chose, ai j'avais retiré la terre de Walmoden, à peine j'aurais eu le loisir d'en prendre possession ; elle m'eût été reprise dès ta fin de 18} 3, et ^aurais pu attendre quelque temps la restitution de la somme de quatre eent mille francs^ non pas aséuré^enl que Pacquépeur, le comte de Merfekï, ne fût un bémme fort délicat et que je toe pouvais pm seapçaone* de garder mon argent en re-
LE «UÀND.&UUUÉ DE BtiftO » ÇKM
prenant sa chbsé» maài il n'était qu'aequéreti? nomiqal* ou plutôt lé eentrat de vente n'était qu'une Couverture pbur soustraire aul regarda de l'Epaper^ur la propriété du oorUte cUf Wâimodeô» feott ennemi aeharaé. Je oe conteste pas plue la probité dé ee demie* que oelie du ebmte 4e Merfeld» ibais il le prend de plus haut et 94 politique est pins large. Il aurait pu trouver ai$efi juste de punir au moins par quelque retard un oomte do la façon de Napoléon, d'&vtrii* efcé étendre ses mains &Ur une terre qui donnait séanôe à lu Diète du trôa^sainf efripirê remain et que le roi d'Angleterre, Georges II, avait achetée à frfind prix pour établir dignement l'un de ses.etifants naturels en Allemagne*
Depuis Tentrâe de l'Empereur en Russie» je ne rfrr oevais des nouvelles du quartier général que de loin en loin et toujours pour des affaires militaires* Nbus obéissions de notre mieux» M* Rœderer et moi» à la rèoOmmandation qui avait été faite à tous deux de donner toute notre attention au grand-duché, Le temps des contentions et des Biauvais tours avait passé, soit que les Aspérités du Caractère de M. Rœderer es fussent usées par le frottement* soit que nous pensassions ébattu* de tiotre côté* et sans oser nous le dire, que le moment où notre existence était remise au hasard serait bien mal choisi pour un tombât de prétentions* Il était entendu que nous avions peu de choses à attendre de l'Empereur ) nous le voyions bien eâotfre dater de Mostfou quelques décrété» mais nous voyions aussi qu oh avait choisi) pour les fendre, des matières à effetet qu'on
se proposait sur toute chose de jeter de la poudre aux yeux. Enfin, s'il fallait croire qu'à travers lès flammes de Moscou, l'Empereur avait la force et trouvait le temps de s'occuper de l'administration de la France, on pouvait douter qu'il en eût encore de reste pour cette petite portion de son empire qu'on appelait le grand-duché de Berg.
Nous nous occupions de perfectionner les institutions déjà données au grand-duché et de préparer celles qui lui manquaient. L'administration avait pris un cours régulier; sa faveur augmentait chaque jour dans le pays. Aussi, durant Tannée 1812, il fut parfaitement tranquille. Je me rendais un compte trimestriel aussi exact que je le pouvais de l'état des diverses manufactures. Évidemment elles étaient en progrès, ce qu'il fallait attribuer à l'introduction de leurs produits dans le royaume d'Italie et à quelques faveurs que l'Empereur avait fait accorder aux foires de Leipzig. De nombreux défrichements, un meilleur assolement des terres, de plus abondantes récoltes qui on étaient la suite, attestaient les progrès de l'agriculture. Aussi, quand la nouvelle du grand désastre fut arrivée, à la suite de bulletins qui jusque-là n'avaient parlé que de victoires, sans doute elle fut reçue avec une joie secrète parles hautes classes de la société, mais cette joie ne fut pas partagée par la classe la plus nombreuse ; celle-ci en conçut de la douleur et la témoigna franchement. Le bon temps était bien près d'être passé, il ne Tétait pas encore. Cette nouvelle m'étonna peu; j'y étais
préparé par tout ce que j'entendais dire depuis le début de cette malheureuse guerre et par le présage dont je viens d'offrir le tableau.
Je fus averti des premiers du passage de l'Empereur àWilna et de son étrange entretien dans cette ville, par quelqu'un qui y avait assisté. « Il y a un mois » fêtais le mcAtre du Nord, maintenant je ne le suis » plus; du sublime au ridicule, ilvCy a souvent qu'un » pas, etc. » En rapprochant ce discours d'un autre qu il tint à son armée, au retour de Saint-Jean-d'Acre, et que le général Damas m'a rapporté, on découvre que les événements malheureux ne trouvent jamais l'Empereur préparé, comme s'il était exempté de la loi commune. Il perd à s'irriter contre l'infortune le temps et les moyens qu'il devrait employer à la combattre. Nul guerrier ne sut peut-être mieux que lui préparer la victoire et moins que lui réparer une défaite. A la place de César, il eût péri à la bataille de Munda et ne se serait pas échappé d'Alexandrie. Le dictateur des Romains l'emporte sur l'Empereur des Français par son sang-froid au milieu des dangers extrêmes et son intrépidité à combattre corps à corps la fortune quand elle veut lui échapper. On savait que César ne désespérait jamais, et tout le monde espérait autour de lui.
Le reste de l'année 1812 se passa dans le grandduché sans offrir aucun incident remarquable ; les personnages influents en Allemagne ne faisaient plus de doute sur sa délivrance, mais ne portaient pas encore
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l'etejtérànce plus loin qu'à voir l'Empereur en retirer ses troupes et renoncer à l'ûcoupation de Hacàbourg et du littoral. C'est dans les premiers rfrôi* de Pânûée soi* vante* et âpitès que l'arbiée prussienne eut daimô le premier signal de la défection, qtiè partout on jdrâ de relever de ses Ruines l'antique Germanie et dé rejeter les Français au delà du Rhin* Le moùVemeftt fut général dans tous les pays, danfe tous les âgés* dans toutes les conditions; le grand-duché fut sans doute l'État où il fût moine sensible, et cependant il me fallut bien le reconnaître, surtout dans les départements qui avaient été détachée dé la monarchie prdteienne;
Au début de la campagne, l'Empereur* avait pu Vaincre encore dans lés champs de Lutëen et de Bant* aen : j'avais reçu l'insinuation dé faire sonner bien haut ces deux victoires ; je n'y manqtiai pas, mais les mystifications politiques n'étaient plus de saison* Je lisais feur toutes les figures la réponse qu'on n'osait paà encore me faire de vive voix : « Nom n'y croyons plus. » On savait ce que ces victoires avaient coûté et combien les dispositions de l'armée avaient dhangé* Les vieux affléiefs, dans tous les rangs, étaient las de batailles et se demandaient si c'était chez l'Empereur Un parti {mis de lie leur permettre de mourfr que sous le harnais ; les jeunes conscrits qui arrivaient de l'intérieur de là France se tenaient pour perdue quand ils entendaient les vétérans désespérer, et le nombre était effrayant de ceux qui> avant comme après la bataille de Bautzen, avaient sacrifié le doigt index pour se faire réformer :
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y* sa rendaient l'un fc l'autre Je fri^e fiwrôfi.ffe pette.. mutilation, qui inquiétait at indignait rEwpqreur, Il fallut rendre \w:déprçt pour y .appliquer quelque rs*? mède, et, entre autres, condamner ceux qui portaient les marques du délit à entrer dans le service des charrois de l'armée, pour y rester un temps plus long que celui qu'ils auraient passé dans leurs régiments. Insuffisant palliatif à un mal aussi profond ! Mais la guerre durait depuis vingt ans ; depuis vingt ans nous en avions épuisé les dangers, les victoires, les désastres, les triomphes ; les temps étaient accomplis d'eux-mêmes, sans qu'on y prît garde. Trois ans auparavant, j'avais rencontré le brave des braves, le maréchal de Montebello, lorsqu'il allait rejoindre la grande armée vers le Danube; nous pressions le guerrier de nos vœux pour un prompt retour, et nous lui présagions de nouveaux lauriers sans crainte d'être mauvais prophètes. « Je ne » sais pas, nous répondit le maréchal, si je reviendrai, » maiscedontjesuisbien sûr, c'est quesijereviens,cesera » pour repartir. Il est dans la destinée de l'Empereur de » ne jamais s'arrêter, et dans la mienne de le suivre » jusqu'au bout : si vite ou si tard qu'il y arrive, nous y » périrons les uns après les autres ; encore si nous étions » garçons! » — Il y eut émulation à qui ramènerait le maréchal à des idées moins tristes : ce fut en vain ; il s'attendrissait involontairement sur sa femme, sur ses quatre fils, comme s'il eût été agité par un pressentiment : il ne devait pas les revoir ! On a raconté, comme on la voulu, l'entretien que de son lit de mort il a eu
avec l'Empereur; mais il est certain qu'il M fit, ave* l'autorité d'un ami mourant , de sévères reproches sur son ambition et les désastres dont elle serait cause.