DE LAMOTTE
L'auteur de ces Mémoires, Jacques-Claude, comte Beugnot, ministre sous TEmpirci, jmnistre d'État, député -et pair de France soùs la Restauration, naquit à Bar-sur-Aube, le 25 juillet 1761. Son père, fîdme Beugnot, était avocat et receveur des domaines du roî dans cette ville. Il destina son fils au barreau et l'envoya de bonne heure à Paris, pour y suivre en qualité d'avocat stagiaire les séances du Parlement.
C'est à cette époque de la vie du comte Beugnot que commencent ces Mémoires. L'auteur avait alors vingt-deux ans.
La comtesse de Lamotle. — Son origine. «— Elle arriye à Bar-snr-Anbe. Eile t*y ma'He. ^ Vient à Paris. «- Sa première entrevue avec le cardinal d« ilii»liaii. -— B» tiaisons avw lui. — La reine Marie-AmatAette* — M. Bëranger. — Intrigues de M"* de Laiaotte. — Son yoyage à Bar-snr-Aube.
Utie distraction m'arriva, et qui devait mô
préparer leB inquiétudes les plus poignantes et certainement le plus grand chagrin que j'aie éprouvé danâ ttnô carrière qui en a été semée ; cette distraction était Parrîvèe à Paris d'une femme si malheureusement Célèbre depuis sous le nom de oomtessô de Lamotte.
tl fkut que je remonte à quelque temps pôiir expliquer comment j'en avais fait connaissance. J'ai peint de quelques traits la société un peu libre qui se réunissait à Bar-sur-Aube, dans la maison de M°*® de Surmont. Un jour de l'autôiûne de 1782, on y annonce
que deux princesses fugitives sont tombées à Tauberge .de la Têie-RougCy c'est-à-dire à la plus misérable des auberges, dans une ville où il n'y en a pas une de passable, et nous tous de rire de princesses ainsi logées. Dès le lendemain, les nuages répandus d'euxmêmes sur ces dames commencent. à s'éclaircir; on apprend qu'elles sont échappées du couvent de Longchamps, et qu'elles se sont dirigées sur Bar-sur-Aube comme sur un point central où elles vont réunir leurs efforts pour rentrer dans les biens considérables qui forment l'antique patrimoine de leur maison. Ces biens sont les terres d'Essoyes, de Fontette et de Verpillières; l'une porte le nom de M**® de Valois et l'autre de M"" de Saint-Remi. Ceci modifia un peu les premières idées qu'on s'en était formé. En rentrant le soir dans ma famille, je donne ces particularités qui réveillent des souvenirs dans l'esprit de mon père. Il se souvient qu'il y a quinze ou vingt ans il se transportait chaque année dans le canton d'Essoyes pour la répartition des tailles. Lorsqu'il passait dans la paroisse de Fontette, le curé ne manquait pas de lui couper la bourse pour les pauvres enfants de Saint-Remi. Ces enfants étaient au nombre de trois, abandonnés dans une chétive masure percée sur la rue d'une petite trappe par où les habitants leur apportaient, chacun à leur tour, de la soupe ou quelques aliments grossiers. « J'en ai été le témoin, disait mon père, et le curé » n'osait pas ouvrir la porte de la masure dans la » crainte de m'affliger par le tableau de ces enfants
» nus et nourris comme des espèces de sauvages; il me » disait que mon aumône contribuerait à les habiller. » Mon père ne racontait rien que d'exact : les trois enfants si misérablement nourris étaient le baron de Valois, mort capitaine de frégate^ la fameuse comtesse de Lamotte et M*^® de Saint-Remi, qui vit peut-être encore, chanoinesse dans je ne sais quel coin de TAllemagne. Ainsi étaient tombés jusqu'à ces confins de la misère qui touchent à la défaillance physique, les derniers descendants d'un baron de Saint-Remi, fils naturel de Henri II, et reconnu pour tel. Mon père avait vu le chef de cette triste famille ; il le peignait comme un homme de formes athlétiques^ qui vivait de la chasse, de dévastations dans les forêts, de fruits et môme de vol de fruits cultivés. Les Saint-Remi menaient depuis deux ou trois générations cette vie héroïque, qu'enduraient les habitants et les autorités, les uns par crainte, les autres par quelque retentissement d'un nom longtemps fameux. Le Saint-Remi, dernier du nom, n'avait pas assez longtemps vécu pour conduire son fils sur ses traces, et le village de Fontette nejenfermait pas de Ghiron pour s'emparer de l'éducation du nouvel Achille. Il retomba avec ses sœurs, et comme tous les indigents, sous la tutelle du curé de la paroisse. Le pauvre curé avait pourvu, tant bien que mal, et comme on vient de le voir, à la prefmière nourriture; mais les enfants grandissaient en dépit de leur misère, les besoins s'étendaient et les ressources restaient tout au plus les mêmes. Dans son
tO MÉMOIRES DU COMTE BEUaNOT
embarras, le curé invocpia la pitié de l'évêque de Langreâ, La Lumme, et de la marquise de Boulainvilliers, femme du prévôt de Paris, qui habitait une terre à peu de distance. II dénonçait l'origine de ces enfatits, et à peine on voulait le croire. Si leur no-^ blesse restait douteuse, leur extrême mis^:ie n'était que trop avérée. Les deux personnes bietifaisantes qu'oïl avait invoquées pourvurent au plus pressé : on babilla ces enfants, le garçon fbt mis eu. p^udôn à Bât-sur-Smne, et les deux filles furent placées au couvent des Ursulines de Ligny, où la pension d'une demoiselle de qualité coûtait alors 120 livres tour^ àois. Ain^, vers la fin du xvitie siècle, au centre de la France, les derniers descendants naturels des Valois passèrent de l'état presque sauvage à l'état civilisé. Une seule chose s'était conservée sous les derniers dôl^s de la famille : c*était sa généalogie. Le curé l'adressa à l'évêque de Lan grès , lequel la remit > pcmt la vérifier, à Ghérin > aloïTs généalogiste des ordres du roi. Ce dernier^ que j'ai connu, parce que j'avats avec lui qilelques rapports de parenté éloignée, était nâînutîeux dans ses îexaméns et inflexible dans se» jugements. Il connaissait à fond Torigine de toutes les grandes maisons, et éi t^ l'eût laissé faire, il aurait déniché autant de nobles de la cour que BoUandus a déniché de saints du calendrier. C'est par lui que j'ai été mis un peu au courant, et quand parfois je rencontre aux Tùiierîeii des honimes insolents de bonne foi sur l'article de leur naissance, je médis tout bas : « OA es-tu, C^rinf ^
LA GOMTESSë de LAMOTTfi il
Quoi (p^il ea «oit, il examina les tiares des Saiat-Rdmi dt certifia leur descendance directe, par les m&les, du baron de Saînt-Remi^ fils naturel de Henri U^ La généalogie diiiiâlrait tin peu du côté des femmes , car depub que les Sainl^Remi S'étaient voués à la vie héroïqw, Us avaiwt constamment ^oosé des vachères ou des servantes. Mais eed ne gâtait plus rieki aux affai*^ res : dès le ôon^iiencement du xviïi® siècle y la déro" gesûœ était de mode pour les grandes familles » et du moins on ne pouvait pas reprocher à ceux-ci d'avoir dérogé pour de l'argent et sans trop se soucier commet il avait été acquis. Ils étaient restés si purs «ar cet ar« trcle que les contrats de mariage manquaient aux trois derûierlS d:egrés ; mais les actes de célébration étaient fort en règle*
Le certificat de Ghérin était une puissance qui leva tous les doutes, et alors le gouvernement intcx*vint% Le roi «ocoxda au baron de Valois une pension de 1 ,000 fr. et l'admission gratuite à l'École de marine. Chacune des demoiselles reçut un brevet de 600 fr. , et elles fu* rent pladées gratuitement aussi à l'abbaje de Long^ champs près Paris. Les protecteurs de oetle famîUe s'i^ient réunis avec le ministre delamakon du roi dans un projet eomnkun. On espérait t^ue le baron de
1 On lit dans les journaux du 40 avril 4867 :
« Mercredi est mort à troyes, dans sa soiiante^huilièmé année, H. Êtlebne Melc^lôr d^ Vëk)is de Saint^Rémi, àttoien receveiùr du timbre à Twa^, iAè 4e Cto'les U de Valois de SaiuURemi, baron de Fontelte et d'Essoyes, un des derniers descendants direcld de Uenfl It, roi de t^'raftbe. »
Valois ferait sans difficulté des vœux dans Tordre de Malte. Ses sœars pourraient être doucement amenées à embrasser la vie religieuse , dût-on y employer la perspective d'une abbaye pour l'aînée. Ainsi s'éteindrait honorablement une famille qu'on ne pouvait produire à un plus grand jour sans faire contracter au roi l'obligation de lui fournir une fortune proportionnée à son origine. Les Valois légitimes étaient déjà bien loin, et à quoi bon relever une branche bâtarde? On a tant besoin d'argent pour autre chose !
Ce plan était sage et aurait réussi, si M"* de Saint- Remi l'aînée n'avait pas été armée par la nature de plus de moyens qu'il ne fallait pour le renverser. Le frère était parvenu dans la marine au grade de lieutenant de vaisseau et les sœurs avaient déjà passé six ans à Longcbamps , lorsqu'un beau matin ces demoiselles s'évadèrent du couvent pour courir les aventures^ avec un très-léger paquet sous le bras , et 36 livres tourncHs dans leurs poches. Leur intention était de se diriger sur Bar-sur-Seine; elles se trompèrent de route et s'embarquèrent sur un coche d'eau qui les conduisit à Nogent : là elles trouvèrent la voiture économique qui attendait les voyageurs à la sortie du coche pour les conduire jusqu'à Bar-sur- Aube , et saisirent encore ce moyen de transport. Sur les 36 livres tournois, elles en avaient dépensé 24 en route ; de. sorte qu'elles tombèrent à Bar-sur- Aube , à l'auberge de la Tête- Bouge, ayant chacune un gros écu dans leur poche et une chemise de rechange pour toute garde-robe.
LA COMTESSE D£ LAlilOTT£ 13
]yfme (j^ Lamotte m'a expliqué comment elle s-était résolue à ce brusque départ : depuis quelque temps Tabbesse, longtemps obséquieuse avec elle, poussait jusqu'à rimporlunité les exhortations à prendre un parti, c'est-à-dire à embrasser la vie religieuse ; elle lui proposait l'ordre des Bernardines comme l'un des plus doux et comme celui qui offrait les chances les plus prochaines pour une abbaye ; mais la vie religieuse n'avait pas le moindre attrait pour M"*® de Lamotte, qui concluait d'ailleurs des instances de l'abbesse un intérêt majeur à lui voir prendre le voile, et elle s'expliquait cet intérêt par la crainte des réclamations qu'elle aurait à élever pour recouvrer les biens de sa famille. Dès la misérable hutte qui l'abritait à Fontelte, elle s'était formé de grandes idées de ces réclamations, et ces idées s'étaient fortifiées par les soins que depuis on avait pris d'elle. Le moment pour la fuite avait été mal choisi, puisqu'elle était sans argent ; mais, dans une dernière conversation avec l'abbesse, celle-ci s'était avancée jusqu'à la menace. Il ne restait plus pour elle qu'à céder ou à fuir, et elle avait pris ce dernier parti, quelque chose qui dût lui en arriver ; facilement elle y avait amené sa sœur , parce que dès longtemps elle était habituée à penser pour deux.
La voilà donc heureusement arrivée au port, c'està-dire à l'auberge de la Tête-Rouge^ à Bar-sur-Aube, et munie de 6 fr. qui restent des dépenses de la route : eUe avait préparé des lettres pour ses protecteurs, et vivait jusqu'à la réponse sur le crédit que lui conci-
U MÉMOIBBS au GOMTS BBU6N0T
liakât sa bonm<6 mine et ses correispo&danees ^ lorsqu'elle reçut la visite de M"*® de Surmont. Nous ayiofis eu toute sorte de peine à obtenir cette démarehe : M™^ de Sunnont avait qudque temps résisté; mais BOUS étions panrenus à lui persuada que sa posHioa dans la ville lui imposait l'obligation de protéger des demoiselles de qualité, fugitives > persécutées peut-» être, et que la noUesse délaissait d'une manière hoa**teuse. Nous avions fait vibrer la corde sensible : elle se ât annoncer aux dames de hi Tète-rRçmge qui eak^ primèrent beaucoup de s^isibilité et surtout d'empres-^ sèment de la voir ; M°" de Surmont revînt enchantée de sa visite; elle avait été séduite par M^ de Lamotte qui a prouvé qu'elle en savait séduire d'autres. Elle était disposée à recevoir ces demoiselles dans sa maison si son mari le trouvait bon ; et la dame, de s'étendre s^u* rindifférence de la noblesse dans une telle oeeasiotB ^ lorsqu'il ne s'agissait de rien moins que de parents du roi. Le mari céda à regret, suivant scm usage. Les demoiselles de Saint-Remi sont installées dan^ la mai-* son : c*est là où nous en voulions venir.
M*® de Lamotte n'avait pas ce qu'on appelle de 1^ beauté 'i elle était d'uB.e taille médiocre, mais sveMe et bien prise ; elle avait des jeux bleus pleins d'expression, sous des sourcils noirs, bien arqués ; le visage un peu allongé, la bouche grande mais admirablement garnio; et ce qui est le propre de ce genre, son sourire était en?chanteur. Elle avait la main belle, le pied trèe^petit Son teint était d'une blancheur remarquable. Par un
l^K COMTC;&SK b^ LAMOTTI^ id
ÛDguUor caprice^ la nature, en formant sa gorge^ s'é-^ Wt prêtée à moitié de l'ouvrage, et cette mioitié faisait regretter l'autre. Elle était dénuée de toute espèce d'instjp^ctiw, mai$. elle avait beaucoup d'esprit et l'avait vif e\ péi^trasftt. ïîn lutte, depuis sa naissance, avec Tordre 9Qci^j[, eUe en bravait les lois et ne resf^ectait guère i^sâ^uj; celles die Immorale. On la voyait se jouant des \mes et des autres tout naturellement et comme si elle Ik'ej^ettpas soupçonné l'existence. Tout cela composait itn es^emble effrayait pour un observateur, et séduisant pou? le commun des hommes qui n'y regardent pas de ai près.
Sasowr, M^^ de Saint-^Remi, était une grosse et belle fillia, l^ien blonde, bien fade, fort bote, qui avait tout justa asseï d'instinct pour deviner qu'elle était une grande, dame,, mais qu'on trouvait toujours disposée à déroger.
Le baron de Valois avait les dehors communs, l'esprit fort peu étendu, mais il était un homme sage et un elicieir exact. Il aimait son métier, et s'y adonnait safis s'en laisser distraire par les souvenirs et les espérances qui berçaient sai sœur. Il est mort pendant la durée du procès de ceile*ci, et non sans quelque soupçon de n'avoir pu en attendre l'issue. Telle éta^t la famille qui a trdttvààanskmmeou la honte la fin qu*on voulait du moins Im reiklre honorable et douée.
MM^^ de Saînt-'Remi apportèrent dans la société de TA^^ de Surmont du mouvement et de la vie. Les jeunes gen9 qui y éts^nt admis ne furetit pas longtemps à
s'apercevoir que ces demoiselles avaient beaucoup de choses communes avec les princesses de romans et qu'elles n'étaient pas plus cruelles. Toute réflexion faite, elles se seraient laissé fléchir, si de riches bourgeois, sincèrement épris, avaient aspiré à l'honneur de leur main. La rentrée dans les immenses propriétés de la famille éprouvait des retards dont on n'apercevait pas le terme; en attendant, il fallait vivre avec la pension de 600 francs. Or, on ne vivait pas avec cette pension, et on craignait que M"^^ de Surmont ne se lassât des sacrifices de tous les jours que son imprudente protection lui imposait. Le lendemain de leur arrivée dans sa maison^ et à cause du pressant besoin, elle avait prêté à ces demoiselles deux robes blanches, sans aucun espoir qu'elles pussent leur convenir à la longue, puisque la bonne dame péchait par un prodigieux embonpoint. Quel ne fut pas son étonnement^ lorsque le matin elle vit que ces robes leur marquaient la taille à merveille ! C'est que ces demoiselles avaient passé la nuit à les couper et à les disposer à leur usage. Elles procédaient pour tout avec cette extrême liberté, et M™® de Surmont commençait à trouver le sans-façon des princesses poussé trop loin. Les demoiselles de Saint-Remi, qui ne devaient passer tout au plus que la semaine chez M™^ de Surmont, y demeurèrent un an. Le temps s'écoula comme il s'écoule dans une petite ville de province : en querelles, en raccommodements, en propos, en justifications, en épouvantables intrigues ourdies, reprises, et qui ne franchissent jamais les murs de la cité, si elle en a.
Toutefois le génie de M"® de Saint-Remi Talnée trouvait à se développer dans un cercle aussi étroit. Elle préludait en attendant partie. Elle s*était emparée de Tesprit de M. de Surmont et recouvrait de rattachement aveugle que lui portait cet homme de bien les noirceurs
qu'elle distribuait à tout venant et à M"*® de Surmont
elle-même. Cette dernière m'a souvent répété que l'année la plus malheureuse de sa vie était celle qu'elle avait passée dans la société de ce démon.
Je l'avais peu vue à son arrivée à Bar-sur-Aube, assez cependant pour m'en laisser séduire comme un autre. J'admirais, sans en connaître le danger^ cet esprit hardi que rien n'arrêtait et qui contrastait singulièrement avec le caractère timide et étroit des autres femmes de la ville. Elle savait au reste affecter^ quand il le fallait^ la douceur et jusqu'à la faiblesse de son sexe. Elle avait de la jeunesse, de beaux yeux, son sourire allait au cœur. C'était plus qu'il n'en fallait pour me ranger sous ses lois. Je ne tarissais pas sur son éloge. Dans l'année où MM"®^ de Saint-Remi vinrent demeurer à Bar-sur-Aube, mon père, pour la première fois de sa vie, pressa mon départ pour Paris, parce qu'il craignait à l'égal de la mort d'être exposé à l'honneur inouï d'unir son sang au reste du sang des Valois.
Ma correspondance me tenait au courant de la vie que menaient ces dames et de leurs aimables espiègleries. J'appris que M^® de Saint-Remi l'aînée avait fini par distinguer sérieusement M, deLamotte, neveu de M. de
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Sarmoiit. On xxtô disait qae ce eœur si haut avait enfin trouvé son mattre ; mais je m'étonnais un peu du lieu où il avait été le chercher.
M. deLamotte était un homme laid, mais bien fait; hâlÂlô à tous les exercices du corpa^ et^ en dépit de sa laideur^ l'expression de sa figure était aimable et douce. Il ne manquait pas entièrement d'esprit, et ce qu'il ea^ avait était tourné vers les aventures subalternes. U était gentilhomme et le troisième de son nom qui aervaiâ dans le corps de la gendarmierie. Son père^ chevalier de Saint-Louis et maréchal des logis dans ce cerps^ avait été tué à la bataille de Minden» Dénué de toute espèce de fortune, il avait cependant eu le talent de se noyer de dettes, et ne vivait qu'à force d'industrie et de la pension obligée de 300 livres, que JML de Surmont, scm oncle^ loi faisait pour le soutenir dans la gendarm^ne.
On court risque de n'être pas entendu aujourd'hui lorsqu'on parle de la gendarmerie, où M« de Lamotte servait.
Ce corps conservait l'ancienne bannière de ces gen*^ darmes si rejftommés dans les temps anciens, où un lH>inme armé et à cheval était une puissance. La geiH* darmerie était enoore, avant 1 787, époque aà elle fct supprimée, le premier régiment de cavalerie de France; les simples cavaliers avaient rang d'ollSeîerS; et obtenaient comme tels la croix de &dnt^Lo«is* Ce eorpe était le refuge de la noblesse pauvre, et reee^aît aussi des bourgeois qui ne pauvaieoft pkis se iaîre
LA COMTESSE DE LAMOTTE i%
jonr dans les autres corps de Farinée. La gendarmerie conservait intacte la plus brillante réputation de valeur ; mais comme les simples gendarmes avaient dans leur service beaucoup de choses communes avec les soldats de tout autre régiment, ils ne jouissaient individuellement que d'une fort médiocre considé^ration. Le dernier sous- lieutenant d'infanterie se croyait et était cru au-dessus d'un gendarme. M. de Lamotte^ avec une bonne conduite, pouvait faire exception, parce que son nom le recommandait pour de l'avancement ; mais la bonne conduite était de tous les moyens de parvenir celui dont il était le moins capable.
Dans le môme mois on m'écrivait qu'il était sérieusement question du mariage de M"® de Saint-Remî l'aînée avec M. de Lamotte; qae le mariage était arrêté, et, qui plus est, avec l'approbation de Tévêque de Langres, et enfin que le mariage était célébré. Chacune de ces nouvelles redoublait, en se succédant, Tétonnement que m'avait causé la précédente, et il restait à son comble, lorsque j'appris, le mois suivant, que M"** de Lamotte était heureusement accouchée de deux garçons, mais qui n'avaient vécu que quelques jours. La dernière circonstance ravalait à la classe des événements fort vulgaires un hymen qui jusque-là paraissait si étrange. Tout s'expliquait^ jusqu'à Fapprobation de l'évêque de Langres, qui n'avait été, de la part du prélat, qu'un consentement forcé.
M"^ de Surmont avait été trompée jusqu'au bout par M*^ de Saint-Remi et par son neveu. Lorsqu'elle
fut instruite de l'insulte qu'ils avaient faite à sa mai^ son, elle en renvoya la première et en interdit l'entrée à l'autre. Ils allèrent se réfugier chez M°*® de Latour, sœur de M. de Lamotte, qui, n'ayant elle-même qu'un peu moins de ce qu'il lui fallait pour vivre, ne pouvait pas longtemps supporter la survenance de deux nouveaux venus.
M**® de Saint-Remi avait aliéné deux ans de sa pension pour le prix de 1,000 fr., avec lesquels elle pourvut de son mieux à la part de représentation que lui imposait la cérémonie nuptiale; M. de Lamotte vendit, dans le même dessein, pour 600 fr. comptant, un cheval et un cabriolet, qu'il avait achetés à crédit à Lunéville. Ainsi commença le nouveau ménage.
Les couches de M"^** de Lamotte expédiées, et lorsqu'on eut le temps d'examiner sa position, on reconnut que l'embarras était extrême; il n'y avait plus d'autre parti à prendre pour M™® de Lamotte que de courir les risques d'un voyage à Paris, ce réceptacle obligé de toutes les opulences et de toutes les misères de la France. L'argent manquait; le crédit était mince. On eut le bonheur de réussir dans un emprunt de 1,000 fr. fait à mon père, qui n'avait pas oublié ces pauvres enfants de Fonttete, pour lesquels il avait aumône de quelques écus, et qui d'ailleurs se piquait de certaines démarches de générosité hardie, et celle-là en était une. Il aimait M"® de Saint-Remi depuis qu'il était bien certain qu'elle ne serait jamais sa bru. Il avait vu
son mariage avec un si parfait contentement que vo-
lontîers il eût fait les frais de la noce. J'ai déjà dit da mal de M™® de Lamotle, et j'en aurai davantage à dire ; mais je veux en tout êlre juste avec elle : sa reconnaissance pour mon père a été parfaite; elle ne parlait jamais de lui et du service qu'elle en avait reçu qu'avec attendrissement. Dans ses courts instants d'opulence, elle n'a pas seulement rendu la somme prêtée, mais mon père a été obligé de lui renvoyer jusqu'à deux fois une boite destinée, selon elle, à payer les intérêts, et qui valait à peu près le capital.
Le montant de l'emprunt fut partagé avec justesse, c'est-à-dire par moitié, entre M. et M™® de Lamotte. Le mari partit avec 500 fr. pour Fontette, où il allait enfin s'occuper de la rentrée en possession dans les biens de la maison de Saint-Remi, et M™^ de Lamotte se rendit à Paris avec la même somme, pour y faire fructifier les découvertes de son mari. Elle y descendit, rue de la Verrerie, à l'hôtel de Reims^ espèce d'auberge d'aussi bon renom que celle de la Tête Rouge, à Bar-sur-Aube.
C'est de là que je reçus, un matin, un billet de M""® de Lamotte qui m'annonçait son arrivée, et qu'elle était chargée pour moi d'une lettre de mon père qu'elle désirait me remettre le jour même. Il y avait pour moi plus d'un motif d'empressement ; je me rendis à l'instant auprès d'elle. J'eus la permission de lire la lettre de mon père, qui contenait l'expression d'un véritable intérêt pour M"** de Lamotte. Mon père m'invitait à examiner avec attention si ses prétentions avaient
qaelque fondement, et, dans ce cas, de les seconder de œ qui était en mon pouvoir* Il ajoutait que cette daiaaa était fort aimable (je l'avais su avant lui), qu'dle reconnaissait la triste position où elle s'était placée, et qu il serait inhumain de l'y abandonner* Il ne me parlait pas de l'humanité qui l'avait déterminé à un prêt de cent pistoles.
Je pris l'affaire au s^ieuz et tel que le désirait mon père« Je donnai le plan d'une recherche de titres, aux archives publiques des lieux où étaient situés les iÀeas de la maison de Saint -Rémi. Je m'occupai nH>i-même de fouiller aux archives de la chambre des comptes de Paris. Facilement je retrouvai les lettres-patentes de Henri 11^ qui portaient donation à son fils nature] des terres dans lesquelles il était question de rentrer ; mais je ne pouvais pas établir la filiation des actes qui avaient fait passer ces terres des mains des Saint-Remi dans celles de différents propriétaires étrangers à la famille; le dernier d'^itre eux était un M. Orceau de Fontette, intendant de Gaen, qui venait de les remettre aa TXHy à titre d'échange : circonstance très*£givorable à notre réclamation, puisqu'il suffisait au roi d'ouvrir les mains pour rendre aux Saint-Remi la fortune de leurs pères. Peut-être- on l'aurait obtenue si les enfants se fiassent présentés sous d'autres auspices, et étaient parvenus k intéresser à leur réclamation qudijue puissance du moment.
Mes efforts étaient fort ingrats^ M. de Lamotte ne comprenait pas le premier mot k tout ce que je loi de-
LA GOHTfiSSE DE LAMOTTK fi
Bamdais. Un premier moyen de soccès arait été, à ses jeux, «ne sorte d'entrée triomphale dans les lieux qni avaient été témoins de Textréme misère des premières années de sa femme. Il avait déjà trouvé Tà-propos ify ùke chanter nn Te Deum, on ne sait trop pourquoi, ma», en tout cas, fort prématuré ; et, en sortant de l'église, il avait jeté de l'argent au peuple, en dioôautîon des 500 fr. destinés aux dépenses de son rcfj^ge ^ de ses recherches. A Paris, sa femme n'entendait guère mieux raison : dès que je lui rendais compte de ce que j'avais déjà fait, de ce que je voulais fiûre, des obstacles et des difficultés, elle haussait les épaules et me reprochait de traiter son affaire en style et avec Teéçrit d'un procureur. Elle était cependant toute «mple, cette affaire : les terres d'Essoyes, Fontette et Verpillières avaient apparlenu*à ses ancêtres, cda est prouvé; on dit aujourd'hui qu'elles sont dans les mains du roi ; que lui importe? On prend ison bien e* en le trouve. !1 ne reste plus qu'à s'en mettre en possession, et il faut seulement indiquer à M. de Lamotte ce qu'il doit faire pour cela. Si je n'ai pas Tesprit de le deviner, elle s'en charge et va envoyer ses instructions à son mari, -r- Et moi de trembler d'effroi, paTce que je la sais aussi capable de prescrire des sottises que son mari de les exécuter.
Quand M. de Lamotte eut épuisé son capital en repas, en Te Deum et en distributions au peuple, ce qui ne firt pas long, il revint à Bar-sur-Aube, chez sa WBur, aussi avancé que s'il n'en fût pas sorti, et seule-
ment avec 500 fr. de moins. Il envoya à Paris une liste de trois ou quatre praticiens pris sur les lieux et avec lesquels je pourrais m'entendre de certains détails où un homme de son étoffe ne pouvait pas entrer. Je ris de pitié, et je signifiai à sa femme que je répudiais l'honneur d'une telle correspondance. Ici finirent toutes les recherches locales.
A Paris, nous avancions davantage : j'avais composé un mémoire qui n'était pas dénué d'intérêt. J'y présentais, comme une insulte de plus de la fortune contre les Valois, le sort d'un rameau détourné de cet arbre antique qui avait si longtemps recouvert de son ombre royale la France et d'autres États de l'Europe. J'avais lardé mon écrit de réflexions philosophiques alors fort à la mode, et je demandais aux Bourbons de payer la dette naturelle de ceux dont ils avaient recueilli le magnifique héritage. Je soumis ma composition à M. Élie de Beaumont, avocat célèbre et même homme de goût, et qu'à, ce dernier titre on consultait sur les productions du barreau qui sortaient des sentiers battus. M. Élie de Beaumont eut la bonté de me lire, et celle plus grande de m'indiquer d'utiles corrections. « Il est fâcheux^ me disait-il, qae nous ne » puissions pas attirer semblable affaire au Parlement; » elle suffirait pour faire votre réputation. » Mais je ne recueillis pas même de mes peines les honneurs de l'impression. L'affaire, disait-on, était dans le domaine des grâces, et c'eût été offenser le respect dû au roi que de rien imprimer. J'eus beau essayer de
me retourner de plus d'une manière, jamais je ne parvins à faire sortir mon affaire de ce domaine, où toute publicité était un manquement envers le roi.
Ce mémoire me releva beaucoup dans Tesprit de M™® de Lamotte; elle crut avoir ville gagnée; mais l'avocat ne partageait pas la confiance de sa cliente. Je demandais toujours, pour le succès, du crédit, des puissances, de l'argent, et tout cela manquait. Je n'en composai pas moins un nouveau mémoire ou plutôt un placet au roi, que j'essayai de rendre fort court pour qu'il pût être lu par les personnes qui se chargeraient de le présenter, et, si Dieu le voulait, par le roi luimême. Hélas ! c'est en tenant à la main la production de ma Minerve que M"** de Lamotte a commencé ses intrigues effrontées. Je me consoleen pensant que, du moins, mon placet n'a pas servi à la négociation du collier.
Ces travaux m'avaient beaucoup occupé pendant l'été de 1783. MP"^ de Lamotte habitait toujours l'hôtel de Reimsj et avait d'excellentes raisons pour ne pas le quitter : son crédit dans cet hôtel avait singulièrement baissé, et deux prêts de dix louis chacun, que je lui avais faits à distance, ne l'avaient que faiblement relevé. Je ne pouvais pas l'inviter à manger chez moi, parce que je n'avais pas de ménage monté, mais une ou deux fois par semaine elle me faisait la grâCe d'accoter à dîner au Cadran-Bleu, et elle y étonnait ma jeunesse de son appétit. Les autres jours, elle avait recours à mon bras pour la promenade, qui aboutissait constamment dans un café. Elle avait un goût singu*
n MËMOifieS DU COMTE Bfi^rGNOT
lier pour la boB&ô bière et ne la trouvait Udlle part. Elle mangeait par distraction deux oa tn» dottzainjes d'échaudés, et ces distractions étaient m, fréquentes qu'il fallait bien m'apercevoir qu'Ole BWdH 16g^^:^^neiit dlné^ si elle avait dtné.
Un matin, je vois arriver chez moi M'^ de Jjkboê&Ub rayonnante de joie. Elle avait obtenu, à la Teeommafrdation de M^ de Boulainviili(^-s, une audience de M. le grand aumdnier (cardinal deRokan). L'asdianoa kn est indiquée pour le lend^nain à midi, eî elle Tient mB demander bi^i vite ttois choses : ma voitui»^ oKai domestique pour la suivre, et mon bras pour l'acoMiH* pagner. « Tout cela, me dit-elle, est indkpenaaide, • d'après votre principe qu'il n'y a dans ce paysHci » que demx honnies manières de den^oder raumâne : » aux portes des églises at en carrosse. » J^ea tonahe d'accord ; je n'élève dune pas de difficulté air les deux pitmiîers points ; mais je refose mon bras^ parce qse je ne peux me pr^eater aTec elle devant M. le cardî-^ «il, qo'au titre de son avocat si fÉminence ^i arat été {revenue et si elle l'avait permis. Oela st troofé juste, et Ton admet pour tenue moyen que je i'aooraftpagnorai, mais elle me descendra au jardin de SonUoa, où. elk viendra me reprendre au sortir du Paiaîs-^Clar^ dinal. Tout cela s'exécute. La première entrevse qm le grand aumônier ait eue avec M'^^ de Lamxtfte a émé wœ demi-heure. Elle en sortit pleine d'e^éra&ee. Sûb Éminence avait promis d'appuyer de som. crédit ke rédaeaations de la famille de Saiot-Remî. Deox £»i il
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avait la le placet aa roi» et ne re?eiiait pag de soa étmmemeat de l'abandon où la cour laissait les descen* daiits de Henri IL U avait touché rarticle d'an secours, mais doucement et avec délicatesse, et M°^ de LajxhMb m'assurait qu'elle avait suivi le conseil que je lui avais donné de ne pas gftter cette première entrevue par un taUeau de sa misère et en tendant la oudn.
<}aelqaes jours se passât. J'étais rentré dans mon cal»net et j'avais draumdé un répit à M*"^ de Lamotte^ Bièiiie pour les promenades, parce que j'avais un mémoire à &îre dans un procès fort grave qui allait se jur ger âtt Parl^[D6nt entre plusieurs communes du duché de Nerers et M. le duc de Nivernais. Les gens d'affaoras de ce semeur exerçaient avec une duiieté incroyable des droits féodaux au moins douteux. Depuis deux ans, j'avais travaillé à ce procès, et <m aie demandait un précis soigné pour le style, où je &rais une sorte d'appdl ft M. le duc de Nivernais lai-mâmey à sesdouoas vertus, eontre la conduite acerbe de ses in* t^Eidanis* U ert dans la nature de mon efijurit d'être tout entiwàce que je âis et de détester qu'on m'y vi^ine inteiTompm. Si on ajoute à ce défaut cdai de m'applkjitar k ûdre moi-fnéoie ce que je pouvais âdre faire par d'autres, oa aura le secret de eette foule d'ennemis q«e j'ai suscités &>H gratuitement contre moi lorsque j'ai occupé de grandes places, et qui se ci^nposaient de tous ceux à qui je faisais payer, et quelquefois ua peu chw, le tort de m'avoir iotecrcMQapu. J'acquérais, oftftme eo passant les nuits à m<m bureau, le reoom de
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paresseux, et non sans quelque raison; car, tandis que je m'occupais de mémoires et de rapports, les portefeuilles s'amoncelaient autour de moi. Je n'avais pas apprécié tout ce qu'il vaut, ce mot de M. de Choiseul : « Il y a assez d'encre dans Técritoire d'un ministre » quand il y en a ce qu'il faut pour signer son nom. » Le défaut que j'accuse ici tenait à l'emploi de mes premières années. Quoi qu'on en dise aujourd'hui, l'éducation du grand monde est nécessaire à ceux qui sont destinés aux grandes places. J'ai porté au ministère l'ancienne habitude et le goût d'écrire sur un sujet donné et de soigner mes productions : j'y poursuivais de la meilleure foi du monde des succès de barreau. Le véritable homme d'État dédaigne les uns et les autres, ou du moins les juge de haut.
J'étais tout entier à mon mémoire contre M. le duc de Nivernais , lorsque M™® de Lamotle arriva un jour chez moi dans un nouvel accès de joie : elle venait de recevoir de M. le cardinal un billet qui l'invitait à passer à son palais. Le style en était affectueux, mais sans oubli de la dignité. On me demanda encore les trois choses dont on s'était si bien trouvé pour la première visite. Ce jour-là je n'étais pas d'humeur à les accorder. Je n'augurais que médiocrement du succès de l'affaire à laquelle je travaillais. Enfin on m'interrompait, et je reçus assez mal, suivant mon ordinaire, celle qui en était coupable.
Je restai quelques jours sans la voir ; elle porta dans l'intervalle ses plaintes à M™« de Grozat, de qui j'ai déjà
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eu occasion do parler. Elle me peignit comme un homme fantasque qui était un jour tout de feu et le lendemain tout de glace dans ses affaires, qui même la traitait souvent fort mal, et elle citait en preuve que la dernière fois qu'elle s'était présentée chez moi j'avais été tout près de la mettre à la porte de mon cabinet. Depuis quelque temps, c'était à M°^« de Crozat que M"*® de Lamotte s'adressait pour en avoir les petits prêts dont elle ne pouvait pas se passer, sinon pour se soutenir honorablement dans son auberge, au moins pour n'en être pas renvoyée. M™® de Crozat convenait de tous les torts de M"**" de Lamotte ; elle s'effrayait avec moi des vices de son caractère , mais elle finissait toujours par le môme refrain : « Elle est si malheu- » reuse ! Qui sait si, à sa place, nous vaudrions mieux » qu'elle? »
Il fut convenu que le dimanche suivant, je viendrais dîner chez M"*® de Crozat ; que M^^ de Lamotte s'y trouverait, et que sous les auspices de la maltresse de la maison, la paix serait faite entre nous.
Au dîner du dimanche, M*"*^ de Lamotte fut aimable avec la société , et seulement polie avec moi. Je crus remarquer dans ses traits et dans ses manières quelque chose de tranquillisé ; une pointe de hauteur s'y faisait déjà sentir, et, au lieu de m'attendre pour que je la reconduisisse, comme cela lui arrivait toujours dans cette maison, dès sept heures du soir elle demanda une voiture et se retira seule. J'en conclus que la deuxième visite à M. le cardinal avait avancé ses affaires. J'avais
la sottise d'en être presque jaloux , et surtout j'étais fort curieux des détails ; dès le lendemain, j'étais à son chevet . Je lui demande des explications. Je veux savoir â elle a remis le grand mémoire à M. le cardinal, si Son Éminence a |Hromis de Tadressw lui-même à M. de Bonnaire de Forges, alors intendant des finances ckargé du domaine ; s'il appuiera la demande d*un secours sur les fonds libres de la caisse aux deniers ? A chacune de ces demandes spéciales elle ne répond que par des généralités : que M. le cardinal est excellent, qu'il est parfait pour elle, qu'il fera tout ce qu'on lui demandera. Quand j'insiste en posant les demandes qu'il faut lui faire, on me répond d'être sans inquiétude, qtt*on ne peut pas traiter les affaires avec un cardinal comme avec un procureur; mais que tout va bien. Elle m'ajoute qu'elle a depuis peu obtenu une audience de M. le maréchal de Richelieu qui, toujours aimable et toujours galant , lui a fait un accueil ravissant. EHe fonde encore de grandes espérances de ce côté. Voilà déjà M®* de Lamotte placée entre le plus vieux et le plus maladroit courtisan du siècle J II ne restait guère de place au milieu pour un petit avocat. J'en conclus que le moment de la retraite était arrivé. Cependant , et pour connaître sur-le-champ ce qui me reste de crédit, je propose un dîner au Cadran-Bleu pour le mercredi suivant ; il est accepté.
Je retrouve à ce dîner M"*® de Lamotte et toute sa bonne humeur ; mais elle l'épanché en malices sur nos connaissances communes et sur moi*même. Vainement
j'easaje de la ramener à des idées plus sérieases. Je m'apearçoîs ^e c'est chez elle un parti pris de manger mon dîner et de me mystifier. Le dépit me saisit, et je la ttenace de l'abandonner à toutes ses folies. Elle me réfoaày toujours gaiement , qu'elle n'a plus besoin de moL Ma figure se contracte ; elle me voit près de m'éefaapper. Alors elle prend la peine de m'expliquer que je lui ai été £ort utile pour débrouiller ses ai&ireSy eontpûsar des mémc»res, des placets, enfin tout ce qui est du ressort d'un avocat ; mais qu'au point où elle en est, il ïsi hixd des conseils d'un genre différent. II lui €91: Êiut qui loi indiquent les moyei^ d'arriver jusqu'à la réïke d; au contrôleur général ; qui sachent aussi bteuee qu'il faut faire que ce qu'il ne faut pas faire , enfia qui soient capables de lier une bonne intrigue et de la faire réisssir. Or^ il faut pourtant bien que j'en« tefide de sa bouche, sans faire une plus laide grimace de la mienne, que je suis sur tous ces points le plus inepte des hommes. Déjà elle a fait quelques pas sans moi et sans mes conseils : l'état de son mari étkit un riàîeule dans le monde et par conséquent un obstacle ; eUe vient de lui faire quitter la gendarmerie ; il entre 9ixrmHnérak*e dans les gardes de M. le comte d'Artois; c^est tme espèce de pierre d'attente qui peut s'avouer, tancKs que l'état de gendarme ne s'avoue pas. Elle y trouve d^ailleurs le moyen d'attirer son mari à Versailles pour y faire son service, et du moins il ne s'y éofmen pas sottement en spectacle comme il le fait en province, EHeHnéme va s^y fixer pour saisir tous les
moyens d'arriver et surtout d'intéresser la reine en sa faveur. C'était la première fois qu'en ma présence elle prononçait le nom de sa souveraine.
Je conviens qu'il y a dans tout cela quelque chose de vrai et même de bon. J'applaudis surtout à la résolution de quitter ce sale hôtel de Reims et d'aller se fixer à Versailles ; mais je la supplie de bien regarder aux gens qui vont l'entourer, et de se défier de ces intrigants de profession qui cherchent fortune sur le pavé de Versailles, et qui sont toujours prêts à conseiller et même à exécuter ce quil ne faut pas faire. Je réserve ma bonne volonté et mon zèle à la servir pour la circonstance où elle aurait quelque bon procès; jusque-là je ne l'importunerai plus de mes avis ni de ce qu'elle appelle mes grimoires. M"*® de Lamotte n'avait pas oublié ces paroles, lorsque, moins de deux ans après, et du fond de la Bastille où elle était enfermée , elle m'écrivit pour me sommer de tenir ma promesse et de la défendre dans sa déplorable affaire.
Je cessai donc dès lors les sages et très*utiles conseils que je prodiguais à W^^ de Lamotte, et dem'ocper en rien de ses intérêts ; mais je ne renonçai point à sa société : le soir même, je la conduisis à la Comédie- Italienne, à une représentation de Richard Cœur-de- Lion, et nous nous séparâmes doucement, sans être ni trop satisfaits ni trop mécontents l'un de l'autre.
J'appris quelques jours après, par mon loueur de carrosses, qui venait me répéter le prix de certaines journées de remises fournies à M™® de Lamotte, sous
mon cautionnement, qu'elle était partie pour Versailles, et j'étais en souci de savoir où elle s'était procuré de l'argent. Le dernier prêt fait par M™® de Crozat remontait à six semaines. Déjà, dès longtemps, elle ayait eu la discrétion de ne plus attaquer ma petite réserve. Je découvris par pur hasard qu'elle avait reçu de la Grande-Aumônerie un secours de 2,400 fr. Il n'y avait là rien de plus qu'un emploi naturel, et dans de justes proportions, de l'argent que le roi destinait annuellement à des aumônes. Je revins à mesurer la distance de M. le cardinal de Rohan à M"*® de Lamotte, et je me reprochai la légèreté avec laquelle j'avais soupçonné quelque liaison étroite entre eux.
A son- arrivée à Versailles , M°*® de Lamotte courut au-devant des pièges contre lesquels j'avais essayé de la prémunir : elle fut bien vite entourée de ces fripons patentés qui, repoussés de toute carrière honnête , cherchent des intrigues à exploiter, en trouvent, et en vivent tant bien que mal. M"*® de Lamotte apportait au jeu un nom et du malheur ; les autres se chargèrent de tenir les cartes. On fit faire à cette malheureuse femme, et sans avoir besoin de l'en presser, des démarches extravagantes, et, pour n'en citer qu'une seule, elle feignit un jour de tomber de défaillance dans le salon de service de Madame. On s'était ménagé un compère dans la maison de la princesse , qui l'avertit qu'une femme de qualité était mourante de faim dans son antichambre. Madame, dans un premier émoi de pitié, envoya ses femmes au secours, se fit remettre le placet
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de la femme de qualité, le lut, et lui envoya une aumône de quelques louis. Lorsqu'on voulut depuis reve-^ nir à la princesse, elle soupçonna Tartifice dont on s'était servi la première fois pour arriver jusqu'à elle, et ne voulut pas qu'on lui parlât de W^^ de Lamotte. Une tentative d'un aussi mauvais goût ne réussit pas mieux auprès de M*^® la comtesse d'Artois. M"*' de La^» motte ne vit, durant ce premier séjour à Versailles , ni Tune ni l'autre des princesses, aucun homme en place» ni même personne d'honorable. Elle sema ses placet^ dans les mains de ces fanfarons de crédit à qui on ne refuse rien, parce qu'il ne leur est pas seulement permis de demander^ et parvint en asse^ peu de temps à dis^ créditer sa personne et son affaire.
Mais il faut placer ici une triste réflexion et qui donne la clef du roman de M^^ de Lamotte. La reine avait alors une réputation de légèreté que sans doute elle n'a jamais méritée. On la supposait aux prises avec des besoins d'argent que provoquait son goût pour la dépense. On citait d'elle des traits> des pa-^ rôles qui la faisaient descendre du rôle de reine k celui de femme aimable. On se familiarisait avec elle à ce dernier titre par la pensée et par la manière de s'exprimer sur son compte. Les gens de la cour, qui allaient plus loin, excitaient dans les autres classes ce travers nouveau. La reine n'était plus la grande dam» da Versailles placée au'^dessus des soupçons comme dei regards^ Marie Lecsinska, quoique arrivée à ce haut tKXïg par une sorte de miracle, en avait encore soutenu
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la dignité ; mais il semblait, qu'en mourant, elle en eût emporté le modèle.
Avant que parût M'"^ de Lamotte, il ne manqua pas de femmes intrigantes pour exploiter cette dangereuse disposition des esprits* Une dame Gahouette de Villers, à. qui lô hasard avait fourni l'occasion d'approchmr de la reine, et qui avait obtenu quelques grâces de son inépuisable bonté, avait fini par en vendre beaucoup plus qu'elle n'osait en demander. Une lettre de cachet vint interrompre le trafic de ce crédit imaginaire; mais, un premier exemple était donné.
: A quelque temps de là, l'une des femmes delà reine: s'adressa à M. Béranger, fermier général^ comme chargée par sa maltresse de solliciter de lui un prêt de 400,000 fr. Il avait été, disait-elle, signalé à la reine comme un homme serviable, excellent, et Thabile intrigante rendait à M. Béranger les expressions dont la rdne s^était servie, en imitant pour plus de vérité l'accent un peu allemand dont cette princesse n'a jamais su se défaire. M. Béranger demandait deux lignes, un mot écrit de la reine ; on lui répondait qu'à cette condition la reine trouverait, et de reste, des millions; qu'il ne s'agissait ni de billet, ni d'écrit, ni d'un prêt enfin, mais d'un service momentané que la reine voulait devoir uniquement à sa confiance. Le préteur renonce à rien d'écrit, mais il demande qu'au moins la reine dise un mot, fasse un signe, et il représente, avec toute bur* milité^ que cependant la chose en vaut la peine. L'a^ droite friponne se plaint de la défiance^ parait vouloir
rompre, et dit que la reine trouvera en cent endroits le service dont elle avait eu beaucoup de peine à lui faire accorder la préférence. M. Béranger se réduit à un signe, un coup de tête, en passant dans la galerie; M"^® L... se rend, l'engage à venir à la messe le dimanche suivant, et à se placer dans la troisième travée, du côté de la reine. Là il sera plus facile à la reine de lui exprimer quelque chose du geste de la tête qu'en marchant entourée de toute sa suite. M°^® L... fait un conte assez joli à la reine sur la manière bizarre dont seront coiffées ce jour-là deux femmes de la cour qui seront à la messe, et ajoute qu'elle-même se placera dans la troisième travée pour juger de l'effet de la mascarade. Sa Majesté soutient que cela n'est pas possible. La camériste fait insinuer à ces dames que la reine aura le dimanche suivant un genre de coiffure tout nouveau et qu'elle veut absolument faire prendre, et M™® L. . . donne le dessin ridicule dont elle a amusé Sa Majesté. Ces dames sont prises au piège; elles trouvent la coiffure assez ridicule, en effet, mais elles n'en sont que plus empressées à l'adopter. Le dimanche, tous les acteurs sont à leur poste. M. Béranger occupe une place dans la troisième travée. M"*® L. . . vient se placer derrière lui; la reine paraît. Son premier mouvement la porte à regarder les deux dames de la cour qui lui ont été indiquées; en apercevant la première, elle porte les yeux sur la troisième travée, où est sa femme de chambre, lui sourit, et fait de la tête un premier signe d'approbation. En apercevant la seconde,
elle répète le même mouvement et d'une manière plus prononcée. Le pauvre M. Béranger prend le tout pour loi. « Vous ne douterez plus, lui dit en souriant M™* L. • . , » la reine, à qui j'ai dit que vous étiez un incrédule, s'y » est reprise à deux fois pour vous convaincre. » — M. Béranger n'hésite pas, il charge M"*® L... de faire agréer ses excuses à Sa Majesté, lui remet les 400,000 fr,, avec lesquels, dans la nuit même, la friponne part pour l'Angleterre avec son amant.
Ces aventures étaient connues avant Taffaire du collier. Elles faisaient gémir les hommes sensés, amusaient les hommes légers, et étaient pour les fripons et les intrigants un sujet continuel d'excitation. Je me souviens d'avoir entendu souvent conter la dernière histoire; elle n'indignait en vérité personne. C'était le pauvre M. Béranger qui était la victime partout immolée. On trouvait M*"® L... spirituelle à ravir, et il s'en fallait d'assez peu qu'on ne l'offrît en exemple. — Telles étaient les mœurs d'un temps que j'entends regretter tous les jours, par des hommes qui se proclament euxmêmes religieux et royalistes par excellence.
Maintenant, que l'on considère M™® de Lamotte arrivée à Versailles, mourant de faim, sans principes arrêtés sur rien; de plus, se croyant tout permis contre un ordre social qui lui a tout ravi, et jetée dans ces cavernes de la civilisation où d'élégants coqujps racontent, louent, exaltent des horreurs dont la bonne compagnie elle-même ne fait plus que rire. L'éducation d'une telle femme, déjà ébauchée, sera bientôt accom-
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plie dans le mal. Elle rencontra d'ailleurs à Versailles et s'associa bientôt un nommé de Villette, camarade de son mari dans la gendarmerie. Ce Villette n'était pas aussi sot que son frôre; il était même au-dessus de ses camarades par quelque teinture de littérature et des arts. Son patrimoine avait promptement disparu devant les prodigalités de sa première jeunesse; les dettes qu'il laissait partout ne lui permettaient de séjourner nulle part ; il circulait alors de Paris à Versailles, sans qu'on pût définir ses moyens d'existence- Naturellement souple et insinuant, son état de pauvre diable n'avait point altéré son caractère; il y avait môme ajouté ceci, qu'il approuvait avec douceur et dans des termes fort polis les plus sales moyens de se tirer d'affaire, et était toujours disposé à les employer. Il était le Philinte des escrocs. C'est ce malheureux qui contrefaisait ou croyait contrefaire l'écriture de la reine chaque fois que M™® de Lamotte réclamait de lui ce service. Dès son premier voyage à Versailles, M"^ de Lamotte éleva Villette au rang de secrétaire, et les billets ou les lettres qu'elle était censée lui dicter ne manquaient ni d'esprit ni de quelque grâce.
Je partis de Paris pour aller passer les vacances en Champagne, sans avoir vu davantage M*"® de Lamotte, et je le regrettai peu. Il m'était démontré qu'il était impossibb de la soutenir sur les voies de la sagesse et de la raison, et j'en désespérai tout à fait quand je fus informé de son entourage à Versailles et de ses premières caravanes. En arrivant à Bar-sur-Aube, il y