LA C01ITS&8B DE LAMOTTB U
avait foule pour m'interroger sur M'^ de Lamotte. Je ne répondis qu'avec réserve à toutes les questions. Je n'entrai dans les détails qu'avec mon pore à qm je fis entendre comment il n'y avait plus moyen, pour quelqu'un qui se respectait le moins du monde, de se mêler des affaires de sa protégée.
Mes vacances se passaient assez doucement ; chaque année je rapportais dans ma viUe natale un peu plus de gravité. Je ne me bornais plus à la société de M'^ de Surmont ; je consentais à aller de temps en temps m'ennuyer à l'assemblée, et je commençais ft faire quelque cas des vertus modestes et un peu sévères dont elle ofirait le tableau, lorsque je reçus de M^ de Lamotte une lettre tout aimable, et où elle m'annonçait qu'ayant quelques jours libres, elle venait les passer à Bar-sur-Aube avec ses amis. Elle m'indique d'une manière dégagée et comme toute simple, qu'elle a fait partir en avant son fourgon et ses chevaux de main, qui resteront cinq jours en route, parce qu'elle a fort recommandé de ne pas les fatiguer, et qu'elle arrivera deux jours après. Elle prévient sa belle-soôur de son arrivée à peu près ^ans les mêmes termes, et lui prescrit seulement quelques dispositions particulières pour loger elle et sa maison. M™® de Latour accourt chez moi toute ébahie, et me demande ce que cela veut dire. Je lui réponds que je n'en sais pas plus qu'elle; nous nous communiquons nos dépêches, et nous tombons d'accord qu'il y a sous tout cela de la mystification, et de la pire espèce. Il est convenu que
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nous n'en serons dupes ni Ton ni l'autre ; qu'elle ne fera aucun préparatif pour loger la princesse et sa suite, et que tous deux nous garderons le silence sur les lettres que nous avons reçues.
Mais quel ne fut pas notre étonnement lorsque au jour indiqué nous voyons arriver un fourgon très— chargé; traîné par un bel attelage et suivi par deux chevaux de main de grand prix ! 11 n'y avait plus à douter, plus à reculer. Pour loger ce qui est déjà arrivé et ce qui est annoncé, on renvoie promptement de chez lui le propriétaire d'une maison assez vaste ; on en prépare les appartements à la h&te. Un maître d'hôtel, arrivé avec le fourgon, met en réquisition plus d'approvisionnements qu'il n'en faudrait pour alimenter pendant six mois la meUleure maison de la ville. On se regardait en se rencontrant dans les rues ; on se demandait quel était ce supplément aux Mille et une nuits j lorsque M. et M™® de Lamotte, précédés de deux courriers, arrivent dans une berline très-élégante. On n'est pas sitôt arrivé qu'on m'envoie inviter à souper.
Mon père, tout sage qu'il .était, se laissa entraîner aux apparences et fut intérieurement satisfait de trouver ma prévoyance en défaut. « Mon fils, me disait-il, » vous avez le malheur de juger très-vite, et trop vite. » Parce que W^ de Lamotte n'a pas assez apprécié ce » que vous avez écrit pour elle, vous l'avez, de votre » aveu, traitée avec dureté. Cela n'est pas bien. Je me » connais aux affaires domaniales peut-être aussi bien
id
• que VOUS. Je n'ai jamais regardé comme impossible » sa rentrée en possession dans les terres de sa famille « » Gela est bien avancé, car on m'a annoncé que la » reine s'y intéressait. Vous ne quittez point ce malheu- » reux Latour que j'ai cessé de voir, parce qu'il dirait > du mal de Dieu le Père s'il descendait sur terre ; ne » soyez pas de moitié dans ses méchancetés, et mon- » trez-vous ce que vous n'auriez pas dû cesser d'être » pour M"^® de Lamotte, respectueux et dévoué. Pauvre » enfant ! s'écriait mon père dans un moment d'atten* » drissement; quand je songe aux petits écus que » je donnais au curé de Fontette pour aider à l'ha*
* biller! »
M. de Latour, que mon père avait cessé de voir, parce qu'il aurait dit, dans l'occasion, du mal de Dieu le Père, était en effet le fléau du pays pour ses bons mots et ses moqueries. C'était un homme plein d'esprit, du meilleur ton quand il le voulait, parlant avec grâce, et qui avait l'art singulier de faire sortir le ridicule des sujets où aucun autre que lui ne l'aurait soupçonné. Il est vrai qu'il y procédait sans être arrêté par rien. Homme d'honneur au demeurant, incapable d'une mauvaise action ; mais, ce qui ne vaut guère mieux, toujours capable d'un propos méchant. Le roman de sa vie l'avait confiné, je ne sais comment, à Bar-sur- Aube, où il avait fait un mariage de garnison, en épousant la sœur de M. de Lamotte. Il n'y était guère à sa place : son vrai domaine était Paris» où un pareil homme aurait été détesté et recherché.
41 MËMOIAES DU COMTE BËUGNOT
Je me trouvai seul avec lui chez M*"® de Lamotte^ le jour de Tarrivôe de celle-ci. Il m'aborde eH riant de toutes ses forces et veut absolument que je me mette à Tunisson : ^ Parbleu ! me dit-il, n'ai-je pas mille fois
• raison quand je soutiens que Paris renferme les gens » les plus bêtes qu'il y ait au monde? Dans quel autre
* pays, je vous le demande, cette petite mégère et son ^ grand flandrin de mari seraient-ils parvenus à escro- » quer ce qu'ils viennent nous étaler ici ? La dame, > vous la connaissez, et de reste ; on ne passe pas une
• demi-heure avec elle sans en avoir par-dessus les » yeux de ses mensonges et de ses impertinences de » bas lieu. Quant au mari, c'est un gendarmé assez «» dispos pour bien porter sa botte de foin du magasin j* de fourrage au quartier ; mais ne lui en demandez
♦ pas davantage. Votre bonhomme de père excepté, la
* princesse avec ses appas, et le prince avec son génie ^ n'auraient pas trouvé ici qui leur prêtât un petit écu, » et vmlà une demi-heure qu'on déballe plus d'argen- -» terie qu'il n'y en a dans la ville, môme en y compre- » nant les calices et le saint'-sacrement de Tautel. 0 V Paris, cité sainte des fripons et des sots, je te salue 1^ encore une fois pour cette merveille de plus! — - Fî- » nissez, lui dis-je, au bout du compte ils sont vos ^ alliés; vous soupez chez eux, et savez-vous qu'il se » répand que M™® de Lamotte est protégée parla reine? » — Je suis leur allié> dont ça me poise; car après ^ avoir bien ri de celte fantasmagorie, je serai peut- » être condamné à en pleurer, et vous savei; mon avw-
Là COMTBgSC 0C LAMOTTK 48
* gicm natttrdle pour oe g^nro de grimace ; quant à » leur soaper, si boa qu'il soit, vous et moi leur faisons beaucoup d'honneur en Tenant le manger. Je ne vous réponds rien sur l'article de la protection de la reine. Je soupçonne^ entre nous, l'épouse du seigneur roi de n'être pas des plus prudentes ; mais, miséricorde I elle n'est pas assez folle pour s'engouer de pareilles espèces. Au surplus, soupons de notre mieux, et surtout n'ayons pas l'air d'être le moins du monde étonnés de toute cette magnificence. C'est le meilleur moyen de faire pester nos gens au fond de l'flme. »
On sert un souper qui eût paru magnifique à Paris pour toute espèce de convives. Nous étions huit, y compris les maîtres de maison. Quoique la ville de Barsur-Aube soit Tune des anciennes cités des Gaules, jamais peut-être pareil luxe n'avait été étalé dans son sein, m^e quand César lui fit, dit^n, l'honneur de s'y arrêter pour faire pendre les maire et échevins de l'époque. Fidèles à la consigne, nous mangions, Latour et moi, de bon appétit, mais sans y regarder et comme habitués à de pareils festins ; nous affections de soutenir la conversation sur des sujets où il était difficile au plus habile interlocuteur de feire entrer l'éloge de 06 que nous avions sous les yeux. M. de Lamotte n y tenait pas ; il voulait nous faire admirer des ustensiles de table d'un usage nouveau et d'un travail trèibûjx. Latour soutenait qu'ils étaient connus dépuis longtempsy mais qu'on y avait renoncé à cause de leur
incommodité. Le nil mirari fut gardé en tout et jusqu'au bout.
Enfin M™® de Lamotte crut trouver grâce à nos yeux en vantant une volaille des plus fines qu'on venait d'enlever de la table, et en nous prévenant qu'elle avait donné des ordres pour que le courrier en apportât la provision tant qu'elle resterait à Bar-sur-Aube, parce qu'à son gré la volaille du pays n'est pas mangeable : « Madame, je vous demande bien pardon ^ » mais je ne suis pas du tout de votre avis, reprit La- » tour d'un ton sérieux, je trouve un chapon du pays, » comme vous venez de le dire, engraissé par les soins » et un peu par les mains de M™* de Latour, et mieux » encore de M™® de Surmont, supérieur à tous vos coqs- » vierges et vos poules de Normandie et du Mans, » dont 1^ chair est molle, fade et dégoûtante de graisse; » mais, après que le chapon a été nourri en bon lieu, » il faut qu'il soit rôti de la bonne manière, et pour » cela je fais peu de cas du tourne-broche , je lui » préfère de beaucoup la broche tournée par un petit » garçon de la famille ou étranger, ou même par un » chien. >
M™® de Lamotte perd patience en entendant ainsi faire les honneurs de la parenté de son mari devant quatre grands coquins de laquais qu'on avait amenés de Paris, chargés d'une livrée galonnée sur toutes les tailles. « Monsieur, dit-elle à Latour avec l'accent » du dépita je suis édifiée de vos préférences : c'est un » goût du pays; on sait que vous le poussez fort loin.
LA COMTESSE DE LAllOTTE 45
» — J'en tombe d'accoi'd, réplique Latour, goût du » pays ou goût de la famille, c'est à peu près la même » chose. Vous savez, madame, que je fais autant de » cas de l'un que de l'autre. »
Celte conversation abrégea le souper. « Comment » troavez-vous, me dit tout bas Latour, que j'aie payé » mou écot ? — Vous avez été libéral jusqu'à la gros- » sièreté. — Non, mais j'étais résolu de relancer celui » da mari ou de la femme qui aurait Tinsolence de me » proposer quelque chose à admirer. Le bal masqué » qui a commencé ce soir est pour ces gens-ci une sorte » de triomphe, et je me réserve le rôle du soldat qui » lançait en route de bonnes vérités au héros de la » fête. »
M^^ de Lamotte me fait passer dans son cabinet et se plaint de l'insolence du beau-frère de son mari. Elle me dit que sa fortune a changé, qu'elle est dans une position heureuse pour elle-même et pour les siens, et que nous sommes tous intéressés à prendre avec elle un ton nouveau . Elle glisse quelque chose sur les relations très-élevées qu'elle entretient à Versailles, et termine par me dire qu'elle ne sait seulement pas si elle pourra JîOUB accorder les quinze jours qu'elle nous a promis. Je lui donne un premier exemple du ton nouveau qu'elle réclame en ne me permettant de l'interroger sur rien ; seulement je lui promets d'engager son beaufrère à plus de retenue, sans me flatter de beaucoup de succès de mon intervention.
4d MÉHOiafiS DU COMTB BEUGlfOT
Le sarlendemain elle fait des visites générales ; elle est habillée avec tout le goût que suppose F^cès de la magnificence^ et déjà étincelante de diamants. A ce ridicule près, partout elle se montre prévenante et familière avec noblesse. Grands et petits en sont enchantés. On lui rend exactement ses visites ; mais dès qu'elle veut aller plus loin et donner quelques petites fêtes, les dames respectables de la cité s'excusent sous des prétextes divers^ et M°^ de Lamotte est réduite aux jeunes gens et aux femmes de la famille de son mari : tant^ à cette époque^ le respect des mœurs était encore tout entier dans une petite ville de province. « M"*** de » Lamotte, me disaient ces bonnes dames, est char- » mante, et nous l'aimons de tout notre cœur; mais » pourquoi voulez-vous que nous allions donner à nos » pauvres filles des idées dont elles n'ont pas besoin, » et peut-être éveiller chez elles des désirs qu'elfes ne » pourront jamais satisfaire ?»
J'étais fidèle au respect et à la discrétion avec M*** de Lamotte. Elle semblait avoir complètement oublié nos anciennes relations, et j'étais à l'unisson avec dle^ - Aussi étais*je devenu pour elle l'homme bien élevé, et avec qui on pouvait parler* Elle me disait donc les dé- : boires secrets qu elle éprouvait de son séjour à Barsur-Aube et du ton déplorable de la famille de son mari« ^ Je l'en consolais de mon mieux, tout en lui faisant^^' observer que le séjour d'une petite ville était dans sa • position un véritable contres-sens, qu'il lui fallait un hôtel à Paris et un château à la campagne* Elle me
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disait qu elle ne voulait point acheter de terre, parce qu'elle allait incessamment rentrer dans celles de sa famille, où elle se proposait de bâtir. L'hôtel de Paria allait sans dire, mais elle voulait en avoir un à Bar-* suT'Auhei où elle passerait l'été en attendant que le ch&teau qu'elle projetait fût élevé. Je prenais la liberté de contrarier le projet d'acheter une maison à Barsur- Aube, et je soutenais qu'il était de bon goût d'habiter une chaumière durant le temps qu'on bâtissait un ehàteau à côté. Mais M"*® de Lamotte, qui avait déjà reçu d'asses bonnes leçons sur ce chapitre, n'en persistait pas moins dans le travers commun d'étaler sa magnifiowce aux lieux qui avaient été témoins de sa mis^» Elle acheta malgré moi une maison à Bar-sur^ Aube, la paya le double de ce qu'elle valait et la livra à des architectes qui se mirent en devoir d'y faire toutes les folies que comportait le terrain, et même un pçu plus.
Je remarquai avec un singulier étonnement que^ dans ses relations de société, M"^® de Lamotte savait garder la mesure. Elle rendit aux autres tout ce qu'ils pouvaient lui demander, et parut peu exigeante pour aUe«môme. Elle répandit des aumônes et paya exactement ses dettes. Un matin, elle fit une visite amicale à Baon père et lui rapporta, comme je l'ai dit, les 1,000 frqu'il lui avait prêtés dix-huit mois auparavant, et en se retirant elle laissa sur la cheminée une botte d'or. Mon père tint, je ne sais à quel titre, ce témoi-« gsaga de reconnaissance pour une insulte^ et renvoya
la boîte. M"^* de Lamotte, qui, à plus juste titre, aurait pu se fâcher du renvoi, ne le fit point et me pressa de reprendre ce petit cadeau et de faire entendre raison à mon père. Comme je savais que sur certains articles la chose n'était point facile, je n'acceptai point la commission. En désespoir de cause, elle voulait me faire accepter à moi-môme cette malheureuse tabatière, et je refusai encore pour ne pas commettre Tinconvenance d'accepter un présent repoussé par mon père, ce qu'il ne m'aurait d'ailleurs jamais pardonné.
Le temps du séjour à Bar-sur-Aube se passa fort doucement, et sur la fin on était fâché de ne pas oser voir M™® de Lamotte. Le seul M, de Latour ne se laissait point fléchir. Je le suppliais cependant de considérer le notable changement que l'opulence, quoique soudaine, avait apporté dans le ton> et même la conduite de M. et M™® de Lamotte : « J'en tombe d'accord » pour moitié, me répondait-il, la femme est une drô- » lesse qui a gagné en profondeur ; le mari a perdu : » il est parti sot et il revient fat, mais je persiste à en » mal penser, voire môme à en mal dire, tant qu'ils ne » m'auront pas révélé par quel honnête métier ils ont » acquis en quatre mois ce qu ils étalent si sottement » aujourd'hui ; mais vous-même, qui avez pris le rôle » de Philinte dans cette comédie, à qui persuaderez- » vous que le roi, la reine, le comte d'Artois, le con- » trôleur général, je ne sais quelle puissance enfin, a » jeté l'or par monceaux à des gens qui demandaient » tout simplement du pain ? L'époque, je le sais, est
» fertile en extravagances y mais pas tout à fait de ce
» genre-là. On a semé à petit bruit autour de moi que
» madame était en faveur auprès de la reine, je les épie
» depuis quinze jours sur ce chapitre^ et si on en eût
» touché un traître mot en ma présence» j'avais une
» histoire prête de la comtesse Du Gazon et de la
» ireine de Congo, avec laquelle j'aurais fait pouiTer de
» rire les assistants, à leurs dépens. Mon cher ami,
» cela est, au bout du compte, par trop impertinent,
» et il y a de la véritable honte à être dupe à si
» bon marché. Acceptez-la, si cela vous convient ; pour
» mon compte, je n'en veux point. Je m'en tiens à ce
» que je sais : or, je sais, et par vous, que madame a
» des relations avec le cardinal de Rohan, puisqu'elle
» a été portée cinq à six fois, à vos dépens, au palais
» de Son Éminence ; probablement qu'elle s'y sera
» transportée, depuis, de son pied léger. De toutes les
» connaissances de ladite dame, le cardinal de Rohan
» est le seul à qui la prodigalité ne soit pas impossible.
» U faut donc de deux choses l'une : qu'il ait fourni
» tout ce que nous voyons, ou qu'on l'ait volé. Je veux
» bien vous flaire grâce du second membre de mon di-
» lemme, mais à condition que vous m'accorderez le
» premier, et encore je ne pourrai comprendre qu'avec
» une peine extrême qu'une petite coquine de village
» ait pu séduire un prince, un prélat, un vaurien de
» cette importance. »
Je trouvais bien quelque chose de vrai dans les rudes déductions de M. de Latour. Je me réfugiais dans les
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lieux communs de la modération : « Je ne prononce » pas encore : je veux attendre. Je blâmais hier ce qui » était mauvais, pourquoi n'applaudirais-je pas de bon » cœur aujourd'hui à ce que je trouve bon î » M*"® de Lamotte possédait dès lors une magnifique parure en diamants et une autre en topazes; elle avait des robes en pièces brodées de Lyon qu'apparemment elle avait apportées pour le plaisir de les montrer, et qui en valaient la peine. Son service d'argenterie était complet et d'un goût nouveau, M. Target s'est trompé quand il a placé toutes ces magnificences à la suite et comme conséquence du vol du collier, elles existaient neuf mois auparavant. La source en était bien sûrement dans deux secours de 60,000 fr. chacun, accordés à M""® de Lamotte sur les fonds de la Grande- Aumônerie, et une somme de 30,000 fr. de délégations sur le trésor particulier de M. le cardinal. Avec ces 150,000 fr., elle avait pu se procurer pour une valeur double d'effets mobiliers plus ou moins précieux, et n'avait pas manqué un pareil emploi ; d'abord elle y avait trouvé la petite joie de venir étaler toutes ces richesses à Bar*sur-Aube; mais après avoir, par mon avis, demandé l'aumône en carrosse, ce qui lui avait assez bien réussi, il fallait le prendre de bien plus haut, et l'apparence d'une richesse à volonté lui devenait nécessaire pour inspirer confiance dans le crédit imaginaire qu'elle allait affecter.
Je vis M°*® de Lamotte le jour de son départ ; elle semblait fort matisfaite du séjour qu'elle venait de faire
à Bar-sùr-Aube, et se louait du bon accueil des habitants, comme s'il eût été réel. Elle sembla se rappeler comme par hasard qu'elle me devait quel(iue argent ; moi-môme je l'avais oublié et je croyais peu que sa mémoire fût susceptible d'un si mince détail. Elle me remit négligemment un rouleau de 1,200 francs. Je lui remontre que je ne peux pas lui dire précisément ce qu'elle me doit, mais qu'à coup sûr cela ne va pas à 1,200 francs. « Prenez toigours, me dit-elle, s'il y a » de trop, vous le donnerez à votre mère pour ses » pauvres. »
Tout compte fait, je remis vingt louis à ma mère qui en était transportée, et qui n'a cessé de défendre l'innocence de M°*® de Lamotte, môme après son jugement; et lorsque cette infortunée, fayant de la Salpêtrière, vint se cacher dans des carrières voisines de la ville, ma mère eut le courage d'aller l'y chercher pendant la nuit, et lui rapporta fidèlement au nom de la religion le secour&f qu'elle lui avait confié pour les malheureux dans le temps de sa prospérité. Elle y ajouta : elle fit plus, elle releva à ses propres yeux cette femme alors flétrie, en approchant d'elle la plus pure vertu.
Portrait du cardinal de Rohan. — M. d'Ambray. — M. Ségnier.— M. d'Agaesseau.— M. Joly de Fleury. — Le Lycée. — Tableau de la France en 1785. ^ Souper avec Cagliostro. — Ses opérations prétendues magiques. — M"« d'OIiva. — Escroquerie du collier. — Le château de Brienne. — Le duc de PenthiôvrCi — > Arrestation du cardinal et de M«« de Lamotte. — Procès.
M"^® de Lamotte était repartie pour Paris vers la fin de novembre. Je n'y retournai moi-môme qu'au milieu de janvier suivant. Je commençais à me familiariser avec ridée du retour définitif en province. Aussi je prenais plus d'intérêt aux affaires du pays. On s'en apercevait, et partout jerecévais un meilleur accueil. On me regardait comme un homme avec qui chacuii était intéressé à bien vivre. Ma conduite, durant le séjour de M"*® de Lamotte, avait été appréciée. On me rendait cette justice, que je n'avais partagé ni la ridicule admiration de quelques-uns pour elle et sa fortune, ni le
dédain d'an plus grand nombre. Toutes les bonnes têtes disaient comme moi : il faut attendre et faire des Yoeux pour que cela dure.
A mon retour à Paris je me confirmai dans la pensée que l'opulence de M^^ de Lamotte tenait à sa liaison intime avec M. le cardinal de Rohan, et je réglai ma conduite avec elle sur cette donnée. Je me présentais à sa porte avec discrétion. J'attendais pour y aller manger qu'elle me fît Thonneur de m'inviter. Je la mettais à son aise et sur son terrain, en affectant le respect avec elle. Cependant elle laissait couler devant moi ses projets avec cette négligence qui suppose la facilité du succès : elle allait tirer son frère de la marine^ service ingrat et ennuyeux en temps de paix : un régiment lui est assuré ; elle a acheté une réforme pour son mari afin de lui donner rang de capitaine ; après quoi elle verra si elle pourra le faire nommer colonel en second. Quant à sa sœur, elle n'entend pas qu'elle aille l'imiter en faisant quelque sot mariage; elle sera, ne lui en déplaise^ chanoinesse à Douxières ou à Poulangy, parce que toutes les places à Remiremont sont gardées pour dix ans. « Si j'avais, disait-elle, épousé » un homme de nom et qui fût à la cour, comme cela » m'était si facile, j'irais plus vite ; mais mon mari est » pour moi un obstacle plutôt qu'un moyen; il faut » pour que j'arrive à quelque chose que je fasse passer » mon nom sur le sien, et cela blesse toutes les conve- » nances. »
Par ces propos, et quelques autres, je m'apercevais
qu'elle avait gagné dans la société de M. le cardinal, et qu'elle commençait à parler une langue qu'elle y avait apprise.
Elle m'avait invité quelquefois à dîner; je m'y présentais toujours en habit noir et en cheveux longs, et ce signe de respect lui convenait beaucoup.
Elle ne manquait jamais de me présenter comme un jeune magistrat, et me plaçait immédiatement après les gens titrés. Le ton de la maison était, du moins ces jours-là, celui de la bonne compagnie. Je rencontrais chez elle le marquis de Saisseval, alors gros joueur, riche et faufilé à la cour ; l'abbé de Cabres, conseiller au Parlement; Rouillé d'Orfeuil, intendant de Champagne; le comte d'Estaing; un receveur général nommé Dorcy, et Lecoulteux de La Noraye, qui aspirait au poste de directear de ses affaires et de ses finances. Je rappelle ces particularités, parce qu'elles redressent Tune des erreurs où sont tombés les avocats de M. le cardinal. Ils ont représenté M"*® de Lamotte comme une . aventurière tout à fait méprisable, sans songer qu'ils faisaient alors de M. le cardinal un franc imbécile; et il ne Tétait certainement pas. Voici ce qui était plus vrai :
M"® de Laniotte, comme je l'ai dit, avait de l'esprit naturel, de rares dispositions à l'intrigue et des grftces extérieures qui pouvaient justifier une préférence. Dès que M. le cardinal en eut fait la connaissance^ il lui porta l'espèce d'intérêt qu'un homme de son rang ne pouvait pas refuser aux derniers débris d'une famille
AFPAIRB DU COLLIER W
illustre. Après son apprentissage à Versailles^ Tintrigante entama son roman et l'ourdit avec adresse. Elle sema doucement autour d'elle le mensonge de ses relations mystérieuses avec la reine. Le bruit en glissa jusqu'à M. le cardinal, que des exemples du passé dis« posaient à y croire. Elle soutint d'ailleurs cette partie de son roman par des apparences de discrétion et de retraite propres à en imposer. A cette époque moi et mes pareils filmes tenus à distance, et on éloigna ceux à qui la loi du respect paraissait trop lourde. Le sentiment que M. le cardinal avait porté à M"^* de Lamotte dès les premières entrevues prit par ces révélations un caractère plus vif, et bientôt M. le cardinal eut tant d'intérêt à ce que les bruits que semait cette femme fussent vrais, qu'il finit par n'en plus douter. Il faut aussi se rappeler sa position à la cour. Il avait, aux yeux de Marie-Antoinette, l'irréparable tort d'avoir peint de couleurs assez vraies, lorsqu'il était ambassadeur à Vienne , l'archiduchesse, alors destinée au trône de France. Cette conduite d'un honnête homme était devenue le tourment de sa vie. Le roi, suivant son usage, le supportait en lui vouant peu d'estime, comme à tous les prélats aflSchés pour leurs mœurs. Or, M. le cardinal de Rohan était de tous les courtisans sans faveur celui que sa position rendait le plus malheureux. Il ne cessait pas d'en être tourmenté : c'est de M"® de Lamotte qu'il attendait sa réconciliation avec la souveraine, et tout ce qu'avait besoin d'obtenir un homme qui n'était encore que prince de la maison de Rohan,
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cardinal, grand aumônier de France , par suite commandeur de Tordre du Saint-Esprit, évêque de Strasbourg, prince souverain d'Hildesheim, abbé de Noirmoutier, de Saint- Waast, proviseur de Sorbonne, etc., membre de toutes les académies, et la coqueluche de toutes les grandes dames de Paris : au demeurant possesseur de sept à huit cent mille francs de rentes en biens de l'Église et, comme de raison , criblé de dettes.
A l'époque où ses rapports avec M"*® de Lamotte étaient devenus intimes, une ardente ambition se confondait chez lui avec une aifection très-tendre. Chacun de ces deux sentiments s'exaltait l'un par l'autre, et ce malheureux homme était livré à une sorte de délire. Dans une circonstance dont je rendrai compte, j'ai pu lire en courant quelques-unes des lettres qu'il, écrivait alors à M™® de Lamotte; elles étaient toutes de feu : le choc, ou plutôt le mouvement des deux passions était effrayant. Il est heureux pour la mémoire du prince que ces lettres aient été brûlées. C'est une perte pour l'histoire du cœur humain ; elles auraient éclairé un coin de plus de la caverne. A l'époque où je m'arrête, M. le cardinal n'avait fait encore qu'accorder sans mesure à M^^ de Lamotte des secours sur la Grande-Aumônerie et quelques sommes sur son trésor particulier : elle aurait pu exiger davantage, le temps des refus était déjà loin ; mais bientôt on peut tenter la magnifique escroquerie du collier ; les voies sont tellement aplanies qu elle réussira^ malgré les invraisem-
blances les plas grossières^ les déceptions les plus brutales. M. de Rohan croira tout ; il n'est plus capable de bien juger. Voilà une partie de ce qu'il aurait fallu savoir pour avancer vers la vérité dans cette étrange affaire ; mais il semble qu'on se soit donné le mot pour ne présenter M™® de Lamotte que comme une aventurière des plus communes , qui un jour s'avise d'un vol qu'elle commet le lendemain; et, dès lors, l'affaire du collier est devenue une énigmie dont chacun a cherché le mot sur la voie de ses passions et de ses commentaires vrais ou faux ; et les jugements les plus téméraires dans leur absurdité ont été attaquer rinnocence jusque sur le trône.
J'avais laissé, comme je l'ai dit, M™® de Lamotte à ses hautes intrigues, et j'avais repris mes études au Palais et mes anciennes sociétés. Je n'étais pas chargé d'autant d' affaires que si j'avais suivi la carrière du barreau pour en faire mon état ; cependant, celles dans lesquelles j'avais anciennement travaillé m'étaient toujours dévolues. Je fus assez heureux pour plaider deux causes à l'audience de relevée , et non sans quelque succès, et j'écrivais dans les procès appointés. Je suivais les consultations de la bibliothèque et un cours de droit canon que faisait un abbé Berthier. C'est là que j'ai eu l'avantage de me rencontrer pour 1a première fois avec M. d'Ambray, alors avocat général à la cour des Aides , le prince des jeunes orateurs et le plus riche espoir de la magistrature française. M. d'Ambray ne trouvait à s'exercer à la cour des Aides que sur des
sujets naturellement arides; mais à un esprit juste et pénétrant, il joignait Télocution la plus brillante et la plus facile à la fois ; et tel était le charme qu'il répandait sur tout ce qu'il touchait que nous quittions l'audience de la grand'chambre, occupée des plus grandes causes et par les avocats les plus diserts, pour courir à la cour des Aides, quand nous avions l'espoir d'y en tendre le plus jeune des avocats généraux de l'époque, M. d'Ambray était magistrat jusque dans l'intérieur de ses foyers. Il recouvrait d'une douce gaieté des mœurs sévères, le respect et la pratique de la religion , et on le citait en exemple pour ses vertus autant que pour ses talents. La grande succession de gloire de d'Agues^ seau lui était promise.
Il avait à la cour des Aides deux confrères qui avaient été créés exprès pour servir d'ombre à ce magnifique tableau du soleil levant. L'un était M. Clément de Banville , excessivement janséniste , et non moins médiocre, comme toute la race des Clément^ et un M. Durfort de Rochefort. Ce dernier avait fini par attraper l'intendance de Bretagne par le canal du premier président de Barantin, devenu garde des sceaux. Il vit encore et se traîne quelque part dans une place que lui a donnée à son tour M. d'Ambray : c'est un échantillon des plus curieux de l'ancien régime. Ses parents prétendent qu'il n'a rien perdu de ses facultés; il faut bien les en croire, et alors il est à citer comme l'exemple d'un singulier oubli de la nature daps la répartition des .intelligences humaines.
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Le parquet da Parlement était alors occupé par MM. Séguier, d'Aguesseau, Joly de Fleury, qui reproduisaient trois noms illustres. Je ne partageais pas Tadmi* ration que le Palais professait alors pour M. Séguîer. G)mm6 orateur, il n'avait pas Textérieur heureux : d'une taille médiocre et doté d'un embonpoint incommode, il avait encore l'organe nasillard et l'habitude, lorsqu'il parlait, de se bercer nonchalamment sur ses jambes ; mais ces défauts, j'en conviens, étaient re« couverts de je ne sais quelle teinte d'esprit répandue sur le geste comme sur le discours. On vantait ses connais^ sauces et la fermeté de son jugement ; d'autres allaient plus loin, et prétendaient qu'il était le dernier modèle de la bonne école oratoire ; et on citait ses trois discours aux lits de justice de 1771. Ces discours firent alors un prodigieux effet, et cela devait être ; mais, en les relisant aujourd'hui, on trouve qu'ils respirent plutôt le magistrat courageux que le grand orateur : c'est Gaton peut-être; ce n'est pas Gicéron. M. Séguier était rentré au Palais entouré de l'auréole qu'il avait conquise aux jours de danger. La réputation que sa conduite lui avait conciliée était si grande qu'il s'en répandit un peu trop sur son talent. On trouve de sages développe^ ments des anciens principes, opposés à la turbulence des opinions nouvelles, dans ses divers réquisitoires contre les productions toujours renaissantes de la philo^ Sophie, dans ses principaux plaidoyers, et surtout dans sa réfutation du mémoire de Dupaty dans l'affaire des roués de Chaumont. C'est un athlète laborieux de la
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bonne vieille cause ; ce n'est pas un athlète brillant. Les coups qu'il porte n'étonnent que rarement et n'entraînent jamais. Gomme M. d'Ambrayà la cour des Aides, M. Séguier était assisté, au Parlement, de deux pauvres collègues : le premier, M. d'Aguesseau, petit-fils du chancelier, beau jeune homme bien blond, bien fade^ bien frisé, et qui débitait en écolier les plaidoyers que fagotait pour lui, tantôt bien, tantôt mal, l'a vocat Blondel. Cela était tellement public au Palais que, si M. l'avocat général avait donné des conclusions saugrenues, c'était à Blondel qu'on s'en prenait. Celui-ci se défendait comme il pouvait, mais sans oser dire que M. d'Aguesseau fût pour rien dans l'afiaire, car on lui aurait ri au nez. J'ai assisté, à la rentrée du Parlement, à la plaidoirie d'une affaire fort remarquable de rapt entre la famille Hamilton d'Angleterre, plaignante, et un M, Beresford, accusé. Les circonstances rapportées composaient un roman des plus intéressants, et l'aflfaire se compliquait aussi de questions politiques par la qualité des plaignants et de l'accusé, qui étaient également étrangers. M. d'Aguesseau devait y parler, et nous répétions que l'affaire était dévolue de deux générations trop tard au nom qu'il portait. Toutefois Blondel fît effort, appela du secours, et le plaidoyer fut trouvé beau. L'exorde nous avait particulièrement frappés par un style châtié et des pensées prises hors du cercle de celles qui circulaient au Palais ; par exemple, M. l'avocat général en appelait à Richardson, dont le génie n'aurait pas créé une fiction plus étonnante
que la réalité sar laquelle le Parlement allait prononcer. Les jeanes avocats avaient unanimement prononcé sur Texorde .
Blondel, au sortir de l'audience^ se laissa mettre sur la sellette, et convint que l'exorde était de Laharpe^ qui corrigeait à son tour les mémoires de Legouvé et d'Élie de Beaumont, et composait des discours académiques pour les avocats qui n'en savaient pas faire. Le troisième collègue de M. Séguier était ce M. Joly de Fleury, que nous avons vu depuis procureur général. 11 traînait alors au Palais la plus complète et pourtant la plus déplaisante médiocrité qu'on y eût jamais vue, et c'est bien mieux à lui qu'à son oncle qu'on aurait pu appliquer l'explication que donnait Voltaire des noms Orner- Joly de Fleury^ que celui-ci portait aussi : « Quand on le lit, ce n'est pas Homère; quand on le voit, il n'est pas joli^ et, quand il parle, il n'est pas fieuH. » On comprend mal aujourd'hui ce qui pouvait porter un tel homme à l'une des places les plus importantes de rÉtat, à celle de procureur général du Parlement de Paris. Il faut revenir à l'ordre de choses qui existait alors. La famille des Joly était ancienne dans la robe ; elle avait produit un magistrat dans le procureur général contemporain de d'Aguesseau et presque son émule. Depuis lors cette famille était ancrée au Conseil et au grand banc du Parlement. Elle avait contracté des alliances Jionorables, et lorsque tous les membres de cettç famille unissaient leur crédit pour une transmission dans la môme carrière de. la place du père au
âls^ de Toncle au neTeu^ le ministre n'était pas assez fort pour résister ^ môme dans l'intérêt de l'État et du roi. Les premières familles du Parlement de Paris composaient une sorte d'ollgarcliiey au milieu de laquelle le ministre était souvent fort embarrassé; parce qu'il n'avait à y placer ni des peines ni des grâces.
Je suivais assidûment les cours du Lycée. J'avais été Tun des fonda teurs, et je devais, avec quelques-uns de mes amis, travailler à un ouvrage périodique où on aurait reproduit ce qui avait occupé la séance de chaque cours, en laissant, autant qu'il se pourrait» au professeur sa manière et sa couleur. L'ouvrage ne réussit pas parce que chaque professeur voulait garder sa leçon intacte pour en tirer parti dans l'avenir, ainsi qu'ils l'ont presque tous fait ; et je me rappelle une scène assez vive que nous eûmes avec Laharpe, à qui nous voulions sup^ primer des paroles acres contre la religion, qu'il entre* mêlait, sans motif comme sans excuse, à d'excellentes discussions littéraires. Non pas que nous fussions contraires à la philosophie du xviii^ siècle, il s'en fallait de beaucoup ; mais nous passions la moitié de notre vie au Palais, où les vieilles doctrines se prêchaient tous les jours ; nous avions des rapports avec des magistrats dont les uns étaient sincèrement religieux^ et les autres l'étaient du moins pour nous : nos mœurs se formaient ainsi d'elles-mêmes ^ quelque chose de grave, et du moins au respect extérieur de ce qui devait être gêné* ralement respecté. L'Académie, ou plutôt le parti phi-
losophiqae, prooédait bien autrement. L'attaque à Tm--
fâme était publiquement à Tordre du jour ; les maximes
irréligieuses trouvaient place partout : dans les ou vrages
d'histoire naturelle, de géométrie^ de médecine^ dans
les voyages, dans les discours académiques, et presque
dans les sermons^Labarpe était maître dans le parti :
le patriarche de Ferney avait fait choix de lui pour son
disciple favori, et il justifiait cette haute adoption par
un surcroît d'ardeur, de fiel et d'insolence. Il a fait de
ses fautes une si large ^pénitence qu'on les peut rappeler
sans troubler le renom de sainteté qui a illustré son
déclin.
Qu'il était donc étrange le spectacle qu'offrait alors la France 1 Aussi longtemps qu'avait duré la guerre d'Amérique, le sort de cette guerre avait tenu les esprits en suspens, et tous les sentiments étaient venus se confondre dans un véritable patriotisme. La paix était conclue et non pas sans gloire. Le but qui avait fait entreprendre cette guerre était enfin rempli. Nous y avions gagné quelques colonies de peu d'importance à la vérité ; mais, ce qui en avait beaucoup, nous avions prouvé qu'en ralliant l'Espagne sous notre pavillon, nous pouvions tenir tête à l'Angleterre. La honte du traité de Paris était effacée, le présent semblait assuré, et l'avenir ne s'offrait que sous de riantes couleurs. L'abondance régnait dans nos ports et sur nos marchés. Les capitaux de l'Europe affluaient à Paris, et comme A les dons du ciel avaient dû couronner ceux de la po*litiqae, les récoltes en tout genre des années 1784 et
1785 avaient été admirables. La liberté était venue s'établir au milieu de la France sans que personne l'eût appelée. On savait que les lettres de cachet, jadis si redoutables, n'étaient plus qu'en secours à quelques familles malheureuses. On écrivait, on parlait, on discutait de toutes matières. Le clergé était constamment en aide au gouvernement, jamais en contradiction ; il allait lui-même au-devant de la tolérance pratique.
Les Parlements restaient un peu en arrière, comme des pères qui disaient aux enfantfi : Usez, mais n'abusez pas. La cour péchait par la légèreté, mais ce défaut n'affectait que son souvenir ; elle n'en paraissait dans le présent que plus aimable aux yeux de la ville et des provinces. Un air de contentement animait d'un charme nouveau nos lieux de réunion, nos spectacles, nos sociétés de famille ; il semblait qu'on respirât dans ce beau pays de France le parfum de la félicité publique. Mais ce bonheur nous a bientôt ennuyés ; il nous a fallu des distractions à tout prix, et on a vu un vertige général s'emparer des esprits : on courait à ce baquet de Mesmer autour duquel des gens bien portants se tenaient pour malades, et des gens mourants s'obstinaient à se croire guéris. Marat, qui n'était encore qu'un professeur de physique, faisait le procès au soleil ; il lui disputait d'être le père de la lumière, et il trouva des insensés pour l'écouter et môme pour l'applaudir. La cour et la ville délaissent les chefs-d'œuvre de la scène française pour aller prostituer leurs applaudissements à d'indignes tréteaux, déjà trop bas pour la populace. Des char-
latans detoutes les couleurs se font suivre : à Strasbourg, c'est un Cagliostro, nô dans les ruines de Memphis, et élevé au sein des Pyramides ; il a le don des miracles, il guérit les malades, il sème Tor et les bienfaits au sein de la pauvreté et du malheur, sans qu'on puisse découvrir d'où lui viennent et cet or ôt cette puissance. Il étale les diamants les plus rares, et n'y attache aucun prix. Possesseur du grand œuvre, il hésite sur le choix du mortel qu'il fera participant de ce secret immense. Et c'est un prince de l'Église, un cardinal de Rohan qui est aux pieds du sycophante pour obtenir d'en être adopté ! A Paris, c'est un Bliton qui aperçoit clairement des sources d'eau à cent pieds sous terre, et môme, nouveau Moïse, les fait jaillir à volonté de son coudre magique. On entendait, dans la société, des gens graves, des hommes de la cour, qui se donnaient pour des témoins oculaires de tous ces miracles.
Le contrôleur général fait la faute, ou si Ton veut, introduit la nouveauté de rendre négociables, par un simple transfert, les coupons de l'emprunt de 1783, et voilà que, le mouvement une fois donné, l'agiotage fait des progrès inouïs. Alors apparaissent sur la place ces coupons d'emprunt flanqués des actions de la Compagnie des Indes, des actions des eaux de Paris, des actions de la caisse d'escompte^ des actions des têtes genevoises, des papiers sur l'étranger, etc., etc. L'agiotage trouve, dès son berceau, des adeptes qui en eussent remontré à ceux d'aujourd'hui, et voilà le gouvernement réduit à trembler devant ce nouveau Moloch.
iDjàm le.mdme temps, Mo&tgûlfier fait ia curieuseet âmitile déoouyert^ des ballons, .et toutes les tâtes sont en l'air : on m fait pas de doute sur leur prochaine. directiou. C'e^t, en attendaat , à qui obtiendra rhonneur . de courir le risque de se casser le cou, et l'exemple de .quelques insensés qui se le cassent en .effet n'est pas isuffisant pour en arrêter d autres. Cependant, des jeunes gens de la cour s'ennuient de n'être que Français ; .Us courent aux manœuvres de Potsdam>pour pouvoir ;embrasser la botte du grand Frédéric tandis, qu'il est enxore de. ce. monde, ettransfQrmesparrattouchement.de la relique, ils reviennent. à Paris Prussiens de la tête au^ pieds. Ils ne rêvent plus que l'ordre mince, les .caupsd^ canne,. la longue queue et les chasseurs légers, suivant le système du grand Frédéric , et en- .tirepi^ennent de bonne foi de soumettre les soldats français à un régime approprié de longue main à des . automates ^allamandâ.
yoilji Qomment l'ennui du bonheur nous a conduits Ji.r.axtrayagance. Bientôt ies esprits seront tellement pervertis, .tellement agités en sens contraires , que les anciens liens sociau^ne suffiront plus pour les cpBt&nir. Ces liens ^e>brisôront avec fi!aca8,.et la Révolution -«era arrivée.
Dès que Je fus instruit, de l.'airrivâe ^de^Ca^lioatro là ^Patis et qu'il était descendu au Palais^ Cardinal > je ne doutai^pas que àimdùt qudque. affinité nes'i^hltt entre iui et.M'^® de liainotte, et j'espérais qi» vcélkp^oi me procurerait le plaisir <da j4»ouper avec un pejBSônnage
aussi curieqx. Elle y fit beaucoup de façons : le comto de Gagliostro s'était annoncé pour ne manger chez personne, autrement il serait assailli des invitations de la Gour et de la ville; déjà il avait positivement refusé sur ce point à M. le comte d'Artois et à M. le duc de Chartres, et il avait pris ainsi l'engagement de n'accepter chez personne.
Au Palais-Cardinal , il ne mangeait même pas avec Son Éminence et se faisait servir dans son apparte^ ment. J'étais revenu à la charge sans plus de succès. A quelque temps de là, M°^® de Latour , excédée des mauvaises plaisanteries de son mari^ l'avait quitté, et était venue à Paris s'établir chez M"*® de Lamotte avec sa fille, jeune beauté de quinze ans, d'une finesse et d'une blancheur remarquables , celle-là même qui fut bientôt après inscrite au grimoire de Cagliostro pour le rôle de jeune innocente. J'appris de ces dames que Cagliostro et M^® de Lamotte étaient les deux doigts delà main, qu'il venait souvent souper chez elle. Alors je me plaignis vivement à ces dames du refus de M"*® de Lamotte de me faire trouver avec lui. J'yjoignis d'autres plaintes de quelques procédés de la dame peu aimables pour moi, et j'annonçai le parti pris de ma part de ne plus m'exposer à ses refus et à ses incartades. Cette menace lie fut pas sans succès : à quelques jours de là je reçus de M"**' de Lamotte un billet où elle «me traitait d'homme très-injuste, et cependant m'invi-^ tait à souper pour le surlendemain, eten me recommandant d'être arrivé avant dix heures. J'arrivai à l'heure
es MÉMOIB£S DU COMTE BEUGNÛT
dfte. M™ de Lamotte voulait me prévenir qu'elle serait obligée de désarmer l'inquiétude du comte de Cagliostro, qui, pour rien au monde , ne resterait à souper s'il se doutait que quelqu'un y eût été invité pour le voir. De plus, elle me priait de ne l'interroger sur rien, de ne pas l'interrompre et de le satisfaire avec grâce sur les questions qu'il pourrait m'adresser. Je souscrivis à ces conditions : j'en eusse accepté de plus dures pour satisfaire ma curiosité. A dix heures et demie, on annonce le comte de Cagliostro, et on lui donne les deux battants ; M™® de Lamotte quitte précipitamment son fauteuil, court au-devant de lui et l'entraîne dans un coin du salon, où apparemment elle se fait pardonner ma présence. Cagliostro s'avance et salue, sans paraître le moins du monde embarrassé de trouver là une figure étrangère.
Cagliostro semblait moulé exprès pour le rôle du Signor TuUpanOy dans la comédie italienne : il était d'une taille médiocre, assez gros, avait le teint olive, le cou fort court, le visage rond, orné de deux gros yeux à fleur de tête, et d'un nez ouvert et retroussé. Je n'ai vu personne qui lui ressemblât autant que d'André, de l'Assemblée constituante, qui est mort depuis peu directeur des forêts de la liste civile, avec cette différence que d'André s'était ravalé par calcul à la tournure et aux manières d'un paysan, tandis que Cagliostro, par calcul aussi, avait monté tout son extérieur au rôle d'un charlatan. Sa coiffure était nouvelle en France ; il avait les cheveux partagés en plusieurs pe-
tites cadenettes et qui venaient se réunir derrière la tête, et se retroussaient dans la forme de ce qu'on ajH pelait alors un catogan.
Il portait ce jour-là un habit à la française gris de fer^ galonné en or, une veste écarlate brodée en large point d'Espagne, une culotte rouge, Tépée engagée dans les bs^ues de Thabit, et un chapeau bordé , avec une plume blanche ; cette dernière parure était , au reste, encore obligée pour les marchands d'orviétan, les arracheurs de dents et autres artistes médicaux qui pérorent et débitent leurs drogues en plein vent. Mais Gagliostro relevait ce costume par des manchettes de dentelle, plusieurs bagues de prix, et des boucles de souliers, à la vérité d'un vieux dessin , mais assez brillantes pour qu'on les crût de diamants fins. Il n'y avait au souper que les personnes de la famille, dans laquelle je comprends un Père Loth, minime de la Place Royale, qui accommodait , je ne sais comme, le froc qu'il portait avec la place de secrétaire en second de M°^ de Lamotte : il lui disait la messe le dimanche, et se chargeait, le reste de la semaine, des commissions au Palais-Cardinal que le premier secrétaire, Villette, trouvait au-dessous de sa dignité. On ne tenait pas non plus pour étranger un chevalier de Montbruel , vétéran de coulisses, mais encore beau parleur, affirmatif, qui se trouvait par hasard partout où apparaissait Gagliostro, témoignait des merveilles qu'il avait opérées, et s'en offrait lui-môme en preuve comme guéri mira*^' culeusement de je ne sais combien de maladies dont le
notn seul portait l'épouvante. Nous étions 4onc ûeuf ou dix à table. M^® de Lamotte avait àcôté d'elle Gaglios* tro et Montbruel, et j'étais à côté de M"*® de Latour en face du premier. Je ne le regardais qu'à la dérobée, et ne savais encore qu'en penser : cette figure, cette ooifiure, l'ensemble de Thomme m'imposaient malgré moi; Je l'attendais au discours. Il| parlait je n'y sais quel baragouin mi-parti italien et français, et faisait force citations, qui passaient pour de l'arabe, mais qu'il ne se donnait pas la peine de traduire. Il parlait seul et eut le temps de parcourir vingt sujets, parce qu'il ne donnait que l'étendue de développement qui lui convenait. Il ne itianquait pas de demander à cbaque instant s'il était compris, et on s'inclinait à la ronde pour l'en assurer. Lorsqu'il entamait un sujet il semblait transporté' et le prenait de haut du geste et de la voix ;. maistout à coup il en descendait pour faire à la maîtresse de la maison des compliments fort tendres et des gentillesses comiques. Le môme manège durant pendant tout le souper, je n'en recueillis autre chose sinon que le héros avait parlé du ciel, des astres , du grand arcane» de Memphis, de l'hiérophante, de la chimie transcendante, de géants, d'animaux immenses; d'une ville dans l'intérieur de l'Afrique dix fois plus grande que Paris, où il avait des correspondants ; de l'ignorance où nous étions de tontes ces belles choses, qu-il savait sur le bout du doigt, et qu'il avait entremêlé le discours de fadeurs comiques à M?°® de Lamotte, qu'il appelait sa biche,, sa gazelle, sa cygne, sa colombe, empruntant
ArPAlItlS DU GOIiLIKR 71
ainn ses appellations à te qu'il y a de plas aimabk dans le r^ne animal. Aa sortir da souper, il daigna m'adresser des (pestions coup sur conp. Je répondis à tontes par raveû le plus respeotueu:t de mon ignorance, et je sus depuis, de M"*® de Lamotte^ qu'il avait conçu ridée la plus avantageuse de ma personne et de mon savoir.
«TinsîMai pour revenir che2 moi seul et à pied. C'était par une de ces nuits de printemps où la lune semble, par une lumière encore plus douce, se mettre en harmonie avec les premiers moments du réveil de la na^ ture. La' ville était solitairô et silencieuse comme elle l'esiafHrès minuit dans le quartier du Marais. Je m'arrêtai à la Place Royale, pressé par le besoin de méditer sur le spectacle qUe je venais d'avoir sous les yeux. Je pris en pitié la pauvre espèce humaine, en réfléchissant que des puissants de la tei'ro se réfugiaient dans les misères de l'extravagance contre la satiété des biens dont l'ordre social les accablait dès le berceau. Je me représentais oe malheureux: cardinal de Rohan, entre Cagllostrô et M^"*« de Lamotte, qUi, je le vois bien, sont déjà d'accord pour le conduire aux bords de l'abîme ; et ma propre curiosité est-elle bien innocente?' Que vais-je faire dans cette caverne doréç qu'habitent» des ôtresque je méprise, mais qui devraient me faire horreur ? Je me rappelle mes pi*emiêres années si doucement écoulées sous le toit paternel, celles qui^se sont passées^ an collège &^tté l'étude des lettres et celle de la vertu, et encore le temps où j'étais séduit
par des erreurs qui peuvent laisser des regrets, mais non pas des remords. Je m'accuse de faiblesse, et je prends la résolution de me séparer sans éclat mais tout à fait de M"*® de Lamotte et de sa bande.
GagliQStro, devant qui je n'avais pas desserré les lèvres, m'avait jugé un homme fort savant. Ces dames avaient confirmé un jugement si honorable pour moi, et la semaine suivante, je reçois de M™® de Lamotte une invitation pressante à souper. Je ne peux pas douter que ce ne soit une seconde représentation de Gagliostro. J'avais assez de la première : je refuse en mettant en avant quelque honnête excuse. M*"® de Latour, que je rencontre chez M"*® de Grozat, me reproche ma singularité. « Vous avez été tout de feu, me dit-elle, pour » connaître le comte de Cagliostro ; huit jours se pas- » sent, et vous refusez de souper avec lui. — Cela » s'explique à merveille, répondis-je ; si M. le comte » de Cagliostro n'est à mes jeux qu'un homme d'une * espèce particulière, curieux à voir une première fois » et fort ennujeux la seconde, pourquoi voulez-vous » que j'affronte cet ennui-là? Permettez -moi de réser- » ver les bontés de madame votre soeur pour une meil- » leurC; occasion. — Mais, en vérité^ je ne. conçois pas » que vous traitiez si mal le comte de Cagliostro ; c'est » un homme extraordinaire ; vous ne savez pas tout ce » qu'il peut faire. — Je m'en doute un peu, et je ne » me soucie pas d'en être témoin, —r Monsieur, vous » prenez ayec nous le piauvais toft de M. de Latour. » — Je ne s^is, madame, si votre mari a un bon ou
» mauvais ton avec les femmes, mais ce n'est pas de » vous que je devrais l'apprendre. » La dame me quitte fort piquée, et je m'applaudis tout bas d'ôtre déjà brouillée avec celle-là.
Je ne savais pas ce qui fondait la crédulité, les espérances, les rêves de M"*® de Latour. L'un des prestiges de Gâgliostro était de faire connaître à Paris un événement qui venait de se passer à l'instant même à Vienne, à Londres, à Pékin, ou bien qui se passerait dans six jours, dans six mois, dans six, dans vingt ans. Mais il avait besoin pour cela d'un appareil ; cet appareil consistait en un globe de verre rempli d'eau clarifiée et posé sur une table. Cette table était couverte d'un tapis fond noir, où étaient brodés en couleur rouge les signes cabalistiques des rosesi-croix du degré suprême. Sur cette table et autour du globe se plaçaient, à des distances religieusement gardées, diffîgrents emblèmes, entre lesquels de petites figures égyptiennes, des fioles antiques pleines d'eau lustrale, et même un crucifix, mais dijQTérent de celui qu'adorent les chrétiens. Cet appareil préparé, il fallait placer à genoux, devant le globe de verre, une voyante ^ c'est-à-dire une jeune personne qui aperçût les scènes dont le globe allait offrir le tableau, et qui en fît le récit; mais une voyante était difficile à trouver, parce qu'il y fallait plus d'une condition* La jeune personne devait^tre d'une pureté qui n'eût d'égale que celle des anges, être née sous une cônsteUation donnée, avoir les nerfs délicats, un grand fonds de sensibilité, et les yeux bleus. Par un
74 MÉMOiafTS' DU GO>ITB DRUONOT
boùlieur indicible, }A}^^ à» Latour; nièce de^ W^ de^ Lamotte, apFè$ aVoir été dûmetlt examinée par Gaglio6tro> fut déclarée remplir toutes les conditions d'une voyante et proclamée telle. La mère faillit en tiiôarir de joie, et crut que' les trésors de Memphis ei de la grande ville de l'intérietir de P Afrique allaieht tombet' sur sa famille, laquelle en avait'pr6digi6useitieiitbesoin« La jeune innocente ou la voyante agenouillée et lès* yeux fixés sur le globe rempli d'eau, l'évocation com*naençait. Celui qui présidait ce mystère redoutable* devait être affilié à un ordre d'hommes qUi^ depuis* l'origine des choses, gardent le grand secret, dotit quelques parcelles ont été révélées, par-ci par-là, aux mages, aux piètres d'Egypte; aux: hiérophantes, aux magiciens, aux: templiers, aux r6ses*orbix. L'évoca-tear appelle les génies par uti concours d'etublèmes- et' de paroles cabalistiques, et les somme d'entrer dans le* globe et d'y représenter les événements passés qu'on igpore, ou ceux à venir dont on véxxt avoii^ connaii^ sauce. Q paraît que ce jeu n'amuse pas du tout lès gé* nies, parmi lesquels il s'eii trouve de tétu9 qui ne se^ soucient pas d'aller se' blottir dans un globe de verre rempli d'eau, pour y être aux ordres d'un magiden, et même de» brutaux qui se battent vigoili'€n)acfmen't avec lui. QoelqUafois l'évocateur sue saûg et eau, et pendant des^ heures entières, pour vaincre la résistance deç génies, et n'en vient pas à son honneur. Bans ce^ c^s il déclare qu'il est à bout de son aavoiit etide se? f<M?çe&, et on remet à un^ autre jour. Si,* au* contriaiinB;
AFFâlBB DU COLLIER 75
les génies cède»t^> alors ils entrent pâle^mèle dans le globe de verrer l'eau qui y est contenue s'agite et se trouble : la voyante éprouve des convulsionis; elle s'icrie qu'elle voit,, qu'elle va voir,' et demaUde à grands criQ^ qu'on la secoure. L'ôvocatenr la< soiltient oomme il peut devant le globe, et lui ordonne, de par le ârand Êtée, de dire ce qu'elle voit* Il parait qu'à sontoUr eUe j éprouve plus ou moins de tourment; mais les ordres se succèdent, toujours au nom du Grand Être ; ils deviennent de plus en plus pressants, et vont jusqu'à la menace. La pauvre voyante* tombe et roule par terre; on la relève, on la soutient en face du globe, tremblante et échevelée, elle accuse l'apparition à' ses yeux, mais encore incertaine et confuse, des choses et des personnes qui doivent composer la* scène qu'on veut connaître. L'évooateur ne la tient pas quittai à si bon: marché ; il faut qu'elle reconnaiss0 les personnages, qu'elle accuse les habits qu'ils portent, lesgesteë qn'ils font, et répète enfin les paroles qu'ils prononcent. On obtient tout cela avec beaucoup de patience, à tmvêrtj des contorsions, des grincements dedents, des oonvulfflons si fortes, qu'à la fin de là séance on porte la voyante à demi morte sur un lit«
On aurait de la peiné à croire que de telles scènes se passaient en France à la fin du xviii^ siècle ; elles oc« ctipaient? cependant des gens considérables à^ la coui^ et à la ville. I^e ooilite d^Estaihg s'était laissé sédbire par ce& foîUas' et s'-én portait le d^en^dr. Le cardinal dé Rohan s'émerveillait de l'avantaff e que la* nouvelle
divination allait lui procurer sur ses ennemis, et il se répandait que M. le duc de Chartres, à la cour duquel on avait décidé de ne plus croire à Dieu, était tout disposé à croire à Cagliostro, tant il est vrai qu'il y a dans la faiblesse humaine une source toujours ouverte à la crédulité, et que, si cette source n'est pas épuisée par la religion et ses mystères, elle s'épanche au hasard sur des sujets ou ridicules où dangereux. M, deMalesherbes m'a dit que Voltaire rentrait chez lui de mauvaise humeur lorsqu'E avait entendu danis la campagne des corneilles croasser à gauche, et Bonaparte croyait à la fatalité.
J'avais laissé, comme je l'ai dit, M"*® de ï^amotte à ses intrigues, à ses grandeurs et à ses miracles, et je me partageais entre le travail et les sociétés qui étaient par elles-mêmes et pour moi de la bonne compagnie. Deux fois par mois, tout au plus, je passais chez M*"® de Lamotte; si elle était absente, je m'iùscriyais à sa porte, et la visite comptait ; si je la rencontrais, il y avait entre nous une sorte de langage convenu. Elle ne me disait plus rien de sa fortune, de ses liaisons et de ses affaires à Paris ; noà relations ne consistai^t donc plus que dans des rapports de froide politesse, '
Le hasard me conduisit au" dernier souper que j'ai fait chez elle : un de mes confrères avait parlé au Palais, devant moi, de l'arquebuse de Paris, et y avait ajouté la circonstance qu^ùn président à mortier, M. Pinon, en était le colonel. Je savais que l'arque*^ buse de Bar-sur-Aube tenait le premier rang entre les
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institutions militaires de la cité. Je ne croyais pas qu'on connût rien d'aussi ridicule à Paris. Je fus curieux de le vérifier : mon confrère m'en offrit les moyens et me proposa de me conduire à une fête de l'arquebuse qui devait être justement célébrée quelques jours après. J'accepte, et nous nous y rendons.
Nous nous amusons pendant quelques moments de la tournure assez ridicule des petits bourgeois de Paris, revêtus de très-ricbes uniformes^ et du caractère assorti de la fôte^ à laquelle présidait M. Pinon fils.
Mon confrère était attendu à une soirée; je le force de partir dans mon cabriolet, et je reste encore quelque temps au bal où figuraient de fort jolies femmes. Je sors à pied, sur les dix heures, et je côtoie le boulevard dans le dessein de prendre une voiture de place à la station de la rue Saint-rLouis. Parvenu à la hauteur delà rue Neuve -Saint-Gilles, où demeurait M™* de Lamotte, je descends cette rue machinalement et me trouve à la porte de son bétel. Je me reconnais et je demande s'il y a quelqu'un; on me répond que les maîtres sont tous absents, et que je ne trouverai que M"® Golson. Je n'en suis que plus enclin à m'arrêter. Cette demoiselle Colson est une parente de M. de Lamotte, que madame avait qualifiée et élevée au rang de dame de compagnie ; elle ne manquait ni d'esprit ni de malice, et quand je l'avais en rencontre, nous faisions des mains à fond sur les extravagances et les ridicules des maîtres de la maison ; on ne lui disait rien, mais elle devinait tout. « Je crois, me dit-elle ce
76 MÉMOIRES D{] GOMT£ BBUGNOT
» jour4â, Leurs Altesses occupées de quelques grands » projets. On passe la vie à des conseils secrets où le » premier secrétaire est seul admis. Sa Révérence, le » {Second secrétaire, en est réduit à écouter aux portes, » ^t il fait trois voyages par jour rue Vieille-du- » Temple, sans deviner un traître mot des messages » qu'on lui confie. Le frocard s'en désole, car il est » curieux comme une vieille dévote. »
Nous passons deux heures à médire ainsi du prochain, à deviner, à prophétiser. Quand je Yeux me retirer^ M**^ Golson me montre la pendule : il est minuit. Je ne trouverai plus de voiture sur la place ; puisque me voilà si avancé, il ne me reste plus d'autre parti que d'attendre le ristour de M^ de Lamotte, qui me renverra ; je consens. Entre minuit et une heure, nous entendons enfin le bruit d'une voiture, d'où descendent M. et M"*® de Lamotte, Villelte, et une femùie de vingt-tîinq à trente ans, blonde, fort belle, et remarquablement bien faite. Les deux femmes > étaient mises avec élégance, mais avec simplicité ; les deux hommes en frac; de sorte qu'on avait l'air de revenir d'une partie de campagne. On commença par des plaisanteries obligées sur mon tête-à--tête avec ÎS}^ Golson, «ur le chagrin que nous ressentions d'avoir /été sitôt •troublés. On déraisonnait, on riait, on fredonnait, on ne tenait plus sur ses jambes. L'inconnue -partageait l'allégresse commune, mais elle gardait de la mesure et de la timidité. On se met à table, la joie continue, elle s'exalte^ elle devient bruyante ; nous gardions^
AFFAI^HË OU COLLIER 79
M^'Giolficm 6t moi, l!air étonné et chagrin qa'ou preiid nécessairement au milieu de gens très*gais, lorsqu'on ne «aurait partager leur joie dont on ignore la cause. Cepénâant la bande livrée à cet accès d'hilarité était -gênée de notre présence, pairce qu'elle l'empêchait de parler à cœur ouvert du sujet de sa joie et d'en savourer tout^ les circonstances. M. de Lamotle consultait Villétte pour savoir s'il y avait tant de danger à parler. Villette répondit qu'il ne tenait pas pour vrai l!adqge qu'on n'était trahi que par les ^iens, qu'on l'était par tout le monde, et qu'en vérité la discrétion... IlMLiétait là quand M"^® de Lamotte, à côté de laquelle lil.était^. table, lui porta vivement la main à la bouche, et Uni. dit du ton le plus impératif: «Taisez-vous, j» M. Beugnot est trop honnête homme pour nos con- » fidences. » Je rends ces termes sans yohanger une :syll£^be. Le compli nient eût été flatteur si, dans le lan- 'gage ordinaire, M**® de Lamotte ne se fût pas indiffé^ remment servie des mots Aonndfd homme et, de bête^ comme synonymes.
ij8l»e.de Lamotte, «uivant son usage avec moi, détourna la coûversation sur Bar*sur-Aube, «ur ma fa- ^tttille, «UT l'épocpie où je comptais retournei'. Ohacun ^^spirnit a la fin du- souper. Je demande à M^^ de ^La- 4ôolte ses Xîhevaux pour me reconduire. Elle n'y élève qu'une légère difficulté : il faut . qu'elle renvoie Tincon- -nue ^ ét^t à souper ; elle décida que le plus éloigné 'jettera l'aott^qhez lai. Je m'en défends : je demande ^ 4â iikXLé^^àtaeia pëi*ilâiission de là reconduire, quel que
80 MÉM0lfî£3 DU GOMT£ BKU6N0T
soit le quartier qu'elle habite, et je me plains de ce qu'il sera toujours trop près. La figure de cette femme m'avait jeté dès le premier coup d'œil dans cette sorte d'inquiétude qu'on ressent devant une figure qu'on est bien sûr d'avoir vue quelque part, sans qu'on puisse se rappeler dans quel eûdroit et dans quel temps. J'avais l'espoir de m'en éclaircir en la reconduisant . Je lui adressai différentes questions pour qu'elle me mît sur la voie : mais je n'en pus rien tirer, soit que M"*® de Lamotte, qui lui avait avant son départ parlé en particulier, eût recommandé de la discrétion avec moi ; soit, ce qui me parut plus probable, qu'elle eût naturellement plus de dispositions pour les scènes muettes que pour les scènes parlées. Je déposai cette belle silencieuse rue^de Cléry. L'inquiétude que m'avait causée sa figure était sa parfaite ressemblance avec la reine, caria dame n'était rien moins que M^*® d'Oliva, et la joie qui agitait les convives était occasionnée par le succès complet de la fourbe que l'on venait de jouer dans les bosquets de Versailles, lorsque le cardinal de Roban, trompé parla ressemblance,, reçut de M^^® d'Oliva quelques paroles et une rose, qu'il crut, . dans son délire, tenir de la reine elle-même. Je n'eus pas alors le mot de l'énigme ; mais quand Tpffaire éclata il më fut promptement donné ; je perdis dès lors le droit d'avoir un doute sur les vrais coupables. :
Quoique nous ne fussions encore qu'au mois de juillet, je me décidai à retourner eu Champagne. Ma sœur partait avec son mari pour la Provence, et je voulais
AFFAIRE DU COLLIER 8i
l'embrasser avant son départ. Je craignais ponr mes parents une solitude à laquelle, ils n'étaient pas kabitaés, et je regardais le sacrifice de quelques mois de séjour à Paris comme un devoir. J'allai prendre congé de M™® de Lamotte, qui me fit de vifs reproches de ce départ précipité; et qui me dit qu'elle n'avait le projet de quitter Paris que vers le commencement du mois d'octobre.
Je fus fort surpris de la voir arriver dans les premiers jours d'août avec toute sa maison, le mari compris. Le seul Villette était resté à Paris, comme en sentinelle perdue ; et, ce qui paraissait plus étrange, il arrivait chaque jour des fourgons chargés de meubles, en plas grande quantité que la maison n'en pouvait contenir, et des meubles magnifiques. Deux services d'argenterie complets et des porcelaines de la plus grandebeautecompletaient.ee riche mobilier. Pour comble d'imprudence on étalait un écrin qui contenait pour plus de 200,000 francs de diamants. Le mari en était fourni plus qu'il n'appartient à un honnête homme, et on n'avait pas une voiture qui n'eût été confectionnée en Angleterre avec un soin et une intelligence de détails qui annonçaient que la dépense était la dernière chose dont on s'était occupé.
On signalait, parmi ce mobilier, de ces coûteuses fantaisies dont les arts s'avisent pour tenter la plus haute opulence : deux serins automates qui chantaient un air à deux parties; des boites d'or qui renfermaient des orgues dans leur fond, meuble devenu commun depuis,
1^2 MÉM^liiES DU CO)àim. BfiUGNOT
a^ais <eacone rare à <c^te épogite ; des ^adules armées
dda BBécaniqaesq^û offraient des ecôneis diverses àdbâqua
heure qu'elles mmmen.L Et^ em pitence de ces objBtB^
Qjx d^vluâit qu'ils u'avaient pu éire achetés qm par des
g'eus qu^<eaauyail; leur argent, et qui étaient pressés de
le jeter par les feibêtres. Toutefois on s'accordait à peu-
âer qu6 H. le leandinal de Eoban faisait les â^is de oe
brillant gaspillage, et on admirait le bon emploi que
feisait S(m Émiae^ee^ des fonds de la Oraade-Au-
aaônerie- La preaai^e représentation qu« le Jïiénajfe
avait donnée de sa magnificefice avait étoimé; celle^
inqioiétait et était tout près d'ind%ner. Le mari et la
femms ne doaoaiexit aucun eigne d'inquiétude : la tabJie
était excellente, les fêtes se sufeoédaie^t. On essayait
d'attirer la ville chez soi et da ee répandre dans les «ech-
virons ; mais on ne réussissait que médiocrejsaent à V\in
•comme i l'autre. J'en ûb un jour (une triste expérience*
Brienne était à cette époqiiie Tua des châileauic M
France le mieux liabités. Il y venait de Paris des per^
sonne» con^dérables et des homkmes de lettivss di^tia^
gués; ei la noblesse du canton y faisait-une wur aasi^
due. On y jouait la comédie^ comme partout. M, de
Lamette me dit un jour qu'il est invité ptar M. de
Brienne et me propose une plat^, si je suis c«riew; d*
spectacle; j'accepte. Nous partons dans ooe voiture
iort èrUlante, attelée de quatre chevaux et trois laquais
derrière. Prêt à moniisr, j'aaurais voulu me dédire,
paroe que je sentaiis que j'allais avoir ma part du ridi^
cule de ostte 0sl»tation ; nous descandûna, au ^^f^aiid
APFAIAE DU COLLI£K 8S
sea^sde de eeux que nous avoRs en rencontre. Heu« reasecaent pour nous, les apprêts de la comédie absorbaient toutes les attentions et entre autres celles des maîtres de la maison. Nous entrons au saloa, afin qu'on ' aous y ait vus, et noos passons dans la salle de spec* , ** tade. J'étais à côté de M. de La motte, et je m'aperçus bîentM qu'il était le point de mire de lorgpnettes mal* veillantes qu'on se passait de main en main avec des rires moqueurs ou en haussant les épaules. Il y four* nissait sujet : il était mis avec une singulière recherche, et, ce qui était du plus mauvais goût, il était parvenu à £aîre entrer des diamants dans sa toilette, à une époque où régnait déjà beaucoup de simplicité dans le costume. U portait, eu effet, un frac uni, de drap couleur bleu céleste, Un gilet blanc brodé en passé, et une culotte de taffetas serin. Ceci n'annonçait encore qu'un élégant un peu fade ; mais voici ce qui complétait la sottise. On portait déjà, comme aujourd'hui, les fracs croisés sur le devant, mais avec des revers plus larges. M™® de La« motte avait imaginé de fiadre broder sur le revers gauche de l'habit de son mari un beau bouquet de lis et de roses « entremêlés. Cette parure n'avait été portée par personne jusque-là et ne l'a jamais été depuis. Chacun de se demander ce que cela pouvait signifier, et qui que ce soit ne se doutait que c'était une sorte de parodie de Técusson réuni de Monsieur et de Madame, dont l'un contenait des fleurs de lis et l'autre des roses. La bêtise et la fatuité se pouvaient pas aller plus loin. £n sortant de la comédie on revint au salon. La
84 IdËMOIBES DU COMTE BËU6N0T
réunion se composait de la noblesse des environs et de gens de lettres de Paris ; de l'abbé Morellet, de Laharpe et de Masson de Morvilliers. Je saluai M*"® de Brienne, qui à peine me le rendit d'un coup de tête et me tourna le dos ; l'accueil du maître de la maison se réduisit à un « bonsoir Monsieur, » prononcé d'un ton sec. On est mal à l'aise au milieu d'un cercle nombreux quand on a été froidement accueilli des maîtres de la maison. Je restais debout, ne sachant où porter mes pas dans ce camp ennemi, quand mon étoile amena au salon le comte de Dampierre : il s'empara de ma personne dont je ne savais que faire. C'était une bonne fortune pour lui que de me parler des innovations de toute espèce qui fermentaient déjà dans sa tête; c'en était une bien meilleure pour moi que de l'écouter. Pour ne pas être distrait par le souper, il m'entraîne à table, à côté de lui, et m'offre dans sa personne le double mérite de parler avec chaleur et de manger à la fois avec un brillant appétit. J'étais un peu distrait parle soin de vérifier quel était le sort de mon compagnon de voyage. M. de Dampierre me ramenait toujours au sujet qu'il traitait : « Ne prenez pas garde, disait-il, c'est un » pauvre diable d'élégant qui est là-bas, et aux dépens » de qui ces gens-ci s'amusent depuis deux heures; lecon- » naissez-vous? — Oui, unpeu. — Eh bien ! qu'est-ceque » c'est? est-il des nôtres? comprend-il où nous sommes? » — Pas le moins du monde. — Eh bien! qu'ils en » fassent ce qu'ils voudront. » Puis M. de Dampierre de reprendre avec la même force la suite du discours.
Le soaper avait uni, mon interlocuteur n'était pas au bout, et, en sortant de table, je Técoutais avec un surcroît de complaisance > parce que le rôle d'auditeur était une contenance précieuse pour moi. Je ne sus ce qui s'était passé que par les récits de quelques convives qui venaient nous raconter les tours qu'on avait joués à M. de Lamotte pendant le souper. Il avait été à la rigueur sevré de toute nourriture, en dépit du repas splendide qui était sous ses jeux, et il s'était levé de table aussi mal lesté que Sancho Pança au sortir du premier festin qu'on lui servit dans son gouvernement. Gela n'avait pu se faire que par un concert de bons tours dont le succès ravissait les inventeurs. C'était à qui viendrait nous raconter ceux de sa façon. Le comte de Dampierre pestait contre les interrupteurs : « C'est bien, » c'est très-bien ! mais laissez-nous donc tranquilles, » nous n'avons ni culotte serin, ni bouquet brodé à la » boutonnière; voilà votre homme blotti dans lâche- » minée ; allez rire à ses dépens, puisqu'il est d'humeur » à le souffrir, et laissez-nous parler raison. » M. de Lamotte s'enhardit; il vient jusqu'à moi et me propose de partir. Je consens de grand cœur ; mais il restait encore quelque chose au fond du calice; quand je vais, en grande humilité, saluer M. de Brienne et lui demander, presque en tremblant, s'il aurait quelque ordre à me donner pour Bar-sur- Aube, il me fait signe d'avancer, et, en sortant des mains de M. Dampierre, qui n'était jamais près de finir, je retombe dans celles de M. de Brienne qui ne lui cédait guère. Ce dernier
86 MëMQIR&S bu COMTB BEi;GNOT
ne a'était pâs mis» à table et n'dvàit été pour nen daiMS ks plaisanteries doot M. de Lamotte a^ait été victiroe. Il avait même repoussé avec humeHET le eoïûpte q^(M lui en avait rendu ; mais il n'approuvait pas pour eela que je me fusse présenté chez lui en uB:e telle^ eompa^ gnie. Je m'escuse âe mon unieixx; en affirmaM ^ttô M. de Lamotte m^a dit qu'il était invité à Brienne pour eejocir-'là même. M. de Brienne me prouva qifô^ M. de Lam^oCte invité ou non, j'avais eu lé plus gifand tort de yaceottnpagner. J'en tombe d'accord et /en demande pard^m, parce que c'était le m^en le plus court êtem fioâr. Et la €oovefsati0n s'étaMlt de^ suite sur un* autre sujet. Il n'y avait presque pas d'affaires dti canton oft M. daBriennenfl prit intérêt, et tosujours dans les vu^ jiea plus respectables. J'étais consulté dans beaucoup. U y avait dotiez enire* nous pàis d'un suj^ d''€QfitretieiT; €!elm-lè fut lomg. Le pauvre M. de Lamotte se tenait à diâtance, épiaost nos gestes eS attendant le' moment où jj'auirais loa liberté ; et pendant ee temps^Ià on pà>3Sarit eA repassait devant lui avec des signées de m^épris ou de pitié*. Je n'osaiâ pas prononcer son nom^ et faire observer qu'il m'at'te^Klait depuk» une heure. Je risqm tin premiiôi' aaliftt comme pour prendre congé. M. de Erienne n'ea fait œuvre et continue de parler. Qa^h quea minutes après je recomatmence^ et il me propose de Goiichef à Bricînne. Pendlant ce débats mon e^mpa'gn^n de voyage étalti sur des charbons . Enfin use p^ tite pointe de coui^^ge me saisit et Je prends délônitive^ ment C0ngé. Je sors avec M. de Lamotte, et no«s
AFPAtltfi DD C€LUSA •?
maiktoois daiur son magmfiqna équipage, »j9ati der* rière deux laquais ayee des flambeaux allamâs, et, imtra ce» deux, vol nègre oouTert d'argent de la tête MX pieâsb Les fenétred du salon de Brienne donnent sor la tarasse du nord qtii forain la eour d'honneur an efaftteau. M'"^ de Brienne et toute l'assistance sont aux fesn^reapour contempler la magnificence de nobn départ^ et le saluer par des battements de mains, des rires et des moqueries qui arrivent trèSH^Iistincteme&rt à noaoveflles. La vdÉure n'en descend que plus Tilé. Je proids le parti de sembler ne m'étrcr aperça de rien de ee q» s'est passé. M. de Lamotte prend celui de ne pas s^en plaindre. Nons nous rejetons l'un et l'autre sur hf speetâdie auquel nons avons assisté ; sur la manière dont la comédWa été jcniée^ et nous tombons & qui mieux mieux snr M*^^ de Brienne, qui^ à son âge et avec sa figure, a la hardiesse de se charger des rôles des plus joli«s et des plus fiises soubrettes. De retour dsiez nous, M. de Lamottese tait par modestie sur l'accueil qu'iJi a reçu, j'en fassautant par g^aéro(Rté; maisbieûtâtl'aventure Si'éfarfiîte et s'embellit par les récits de- ceux qui y avalent joué des rôles, et elle partage pendant qainie JoiiBrSy avec l'ânigme dn Mercurey l'inlérél et la eurio^ site de toœ les càâteaux de» environs. W^^ de Brien«Qe i£m eessfrdek i^aeoiiter et de s^y plaire qu'en eessamt de parler, quoifoei j'aie pris quelquefois la libeirté de bai dire que (tétait l'un des BDomests de sa via où la bosié lui) avait maUbqnè^
Quidqaes jours apès, M"^ de Lamotte me propose
de raccompagner dans une visite qu*elleva faire à M. le duc de Penthièvre, qui se trouvait alôi's à Châteauvilain. La plaie de Brienne était saignante encore, et j'ai juré mes grands dieux qu'on ne m'y reprendrait plus : je refuse. Elle insiste; je lui fais observer que n'ayant aucun titre à être reçu du prince, ni rien à lui demander, je ne veux pas subir le dîner de son gentilhomme d'honneur, ni même le café de Son Altesse. Il faut que j'ajoute, pour l'intelligence de ce que je viens de dire, que, dans aucune des maisons des princes du sang, l'étiquette n'était plus scrupuleusement gardée que chez M. le duc de Penthièvre. Son humilité toute chrétienne ne dépassait pas le sanctuaire. M™® de Maintenon avait profondément inculqué au duc du Maine qu'il devait être d'autant plus sévère à se faire rendre ce qui lui était dû comme prince du sang, qu'il pourrait trouver disposés à se mettre à l'aise sur ce point ceux qui s'obstinaient à faire quelque différence entre un prince légitime et un prince légitimé.
La tradition des leçons de la royale institutrice s'était gardée dans cette branche détournée de la famille de Louis XIV. Elle n'était pas encore perdue pour la vertueuse fille de M. le duc de Penthièvre, qui, facile dans le commerce de la vie, n'en affectait pas moins sur certains points des prétentions exagérées, sans vouloir reconnaître qu'elles n'étaient plus du tout de saison. Lorsqu'on se présentait à Châteauvilain le matin, pour faire sa cour, on sollicitait cet honneur par un des gentilshommes du prince, et il était accordé
poar le jour môme^ au sortir de la messe. Le prince accueillait avec une égale et douce bonté tous ceux qui lai étaient présentés. Les nobles étaient invités à dîner avec lui, les autres chez son premier gentilhomme. MM. du Hausier et de Florian^ qui en remplissaient tour à tour les fonctions^ étaient deux modèles de la plus gracieuse urbanité. Après le dîner du premier gentilhomme, on proposait ou de prendre le café chez lui ou d'aller le prendre avec le prince. Le second parti ne pouvait manquer d'être adopté. On passait au salon^ oCl se trouvaient, en force et le ton haut, ceux qui avaient eu l'honneur de dîner avec Son Altesse. Ils ne manquaient pas de saluer les arrivants avec une complaisance pleine de protection. Il y eu avait dans le nombre d'assez mal vêtus, d'autres qui ne paraissaient pas merveilleusement élevés ; mais déjà tous, dans la crainte d'être confondus avec des noa nobles, avaient ressaisi' la vieille épée ou le couteau de chasse, car les deux ornements étaient également admis à la cour de Ghàteauvilain. Ensuite M. de Penthièvre poussait les attentions jusqu'à la recherche pour les nouveaux venus. Cette figure d'une sérénité si touchante, le son de sa voix, le maintien, tout était en ' accord chez ce prince pour exprimer la plus haute et la plus aimable vertu. On y reconnaissait un dernier reste du temps de Louis XIV, qui nous avait, il est vrai, été transmis par les Grâces, mais que la religion avait sanctifié. On ne pouvait pas trop payer le plaisir de jouir, même pour quelques instants, de sa douce
présence. Cepeadant, tout ce qui n'était pa» nobte ne 86 présentait à Châteauvilain ^tie &^i\ dépendaét an prince on a^il av^âiit quelque grâce k en soUiciler. J'y arais été irne fois dans ce dessein^ non pa» cepéndatrt p&nr mn intérêt qui me fût peraonneL Je ne ponvads âsscuréme^t qne mie louer de la réception ^i m'y avait été faite; toutefois, je n^avais nul déwr d'y netourner.
Je résistai donc à M"^ de Lamotte. Je loi proposai seulMient dfe me jeter à CSairraux^ qui se tronvet sur kl route de Bar-rar-Aube à Gh&teaurilain^ et de venir m'y reprendre le soJr, apirès> sa visite faite* Les choses: aini^ arrangées, no«is partefns le^ 17 aott 178&, jour que je ne penx oublier, ft huït heures do matin. 'M^^ de Lamotte me laisse â* ClmvvmtXf eomme nras en étiola cemvecms^ et se rend à Cbâteaitvilaifi?; eUe y dtne et y reçoit nn accneil qui étoniïe> ceux qui eompcMsent eette couir. Le prinee la reconduit jusqit'à la porte drs deit:sdème sabn donnant sur le grand escalier, iNmneur qn'il ne fait peint aux â4>ie&esae& et qu'il ré^ serve pe^ur les prineesses dc^ san^^ tÀHl lea leçona èa M^ i& Mainteiioït s«r tes honneurs- â rendre a riiUgfilimité étaient tenjonrs présentes â son esprit f
i^ndafirt que> M"'^ de Lamoftte faisait sa visrtev je restai à Clairvaiss^ oât j'étakr babÊtaé de la fiBaôsoii. L'abbé m'eng^e a y passer trois joors^ si la f&i» de saiBîC Bernard ne me £»ib pas p^ar,. et me^ ptfosiaet poor ma récampei»e qm j^enlendoraî l'abbé Maflury,. qui acritele soir mé^bepoor prêcher lepaBég3nriq[iiedni aaittt.
J'aee^toddgf^iià c£0Qr. C'éUiit uneaffioMft Glairtani qiie k jmit de k Sdmt-Bernard. Les patirred qtii se présetitaiMft à M porte de Tâbbaye j recevaient des distpibûliofifly et les bMi^eoîs de Ban^sur-Aobecm des e&yiroQSi étaieât ^mis à dtner au vêtetlcHre, oA M. l'abbé prâsid»itv ce qui ne hii arrivait que cette secde fins dans ranirée. Je dâsiràk assister â ce dîner, un pea pour me moquer de Tabbé, qui avait parlé de-*vofût met d« cet usage comme d'une v^Uerie qu'il al-^ imt sui^imer, et traité avec mépris les coirrives qui s'y présenlaieÉl^ Cet abbé était de beHe^tailIe^ de belle et gracieuse figure, à ce point que quand, après son ékfttàonf il eut Fbonnevr d^étre présenté au roi, à VersaiileSy lajreine, frappée de son extérieur et de la îto- Uease avec kqoelle il portait le costQ>me de son ordre, ne put retenîreette exekmation : « Ab! lebeae moine F » l>&m Roeourt était poli avee 1^ hommes-, galant arec^ les lemmeSf et, avec du malgré tout cela, fert bété^. Je n'sA j»mais pu lui faire comprendre, au comnteneemeiit de la Révélations, que e'éCaif fait de lui, de son ^lybaye et de ses moines, lesquels rabandonneraient avM tcnote sorte de joie. Il dispesait dé treîs (m quatre mM m&ê Ë^res de reMes, avait de bc^es- voitures, iiem^rcba^ qrCêm^ quatre eberaux et rm piqiifeer en avants I) se J^isait détoner du Monseigâeur par ses moines et les gens de sa cour, et aussi par ceon m g»M ËM>]Mèm qui ava^îeil» b^edffî de ki. U geuv^^ait dei^etlifaentettt j#ne sftis< cembien de cotrveote dl^otiifses- et de têmmé» qui défieodsiiettt des^i^ aibhêiyéy et se
n MËMOIHËS DU COMTE BKUGNOT
plaisait beaucoup à la visite de ces derniers. Quand la Révolution l'eut dépouillé de tout cela, il ne restait plus qu'un bellâtre insignifiant, qui s'était retiré à Bar-sur-Aube avec une gouvernante et une fille qu'il lui avait faite. A l'époque du Concordat, j'essayai de le tirer de là et de le porter à un évêché. Portails y était tout disposé : nous lui avions môme réservé Ghâlons; mais après avoir quelque temps balancé, mon homme finit par refuser. Il aurait fallu qu'il renonçât à son entourage pour se vouer sérieusement au ministère apostolique, ce qu'il ne voulait ou plutôt ce qu'il ne pouvait pas faire.
Je reviens à M™® de Lamolte, Elle fut de retour vers huit heures; je lui fais part de rengagement. que j'ai pris; elle veut être de moitié et rester aussi pour la fête de saint Bernard. L'abbé s'excuse : cette solennité est toute religieuse^ les dames qui habitent communément Clairvaux en fuient pour ce jour-là, et l'abandonnent à la religion de saint Bernard et à ses enfants; mais elles reviennent dès le lendemain, et l'abbé presse M™® de Lamotte d'en augmenter le nombre. Il se confond en respects et en adorations. M. l'abbé savait, à n'en pas douter, les liaisons intimes qui subsistaient entre le cardinal de Rohan et M™® de Lamotte, et il la traitait comme une princesse de l'Église.
On fait une promenade et une partie en attendant l'abbé Maury et le souper ; neuf heures sonnent^ et l'abbé Maury n'est pas arrivé; à neuf heures et demie
AFPAIRE DU COLLIER 93
on décide de ne plus l'attendre. À peine chacun était à sa place qu'on entend le bruit d'une voiture : c'était le panégyriste de saint Bernard; l'abbé court à sa rencontre et le force d'entrer dans la salle à manger, sans lui donner le temps de quitter son habit de campagne. A peine on avait pu déployer les serviettes que l'abbé demande au voyageur, qui arrive de Paris, ce qu'on y dit, ce qu'on y fait et s'il y a des nouvelles. « Gom- » ment! des nouvelles? reprend l'abbé Maury; .mais
> où vivez- vous donc? Il y a une nouvelle à laquelle » on ne comprend rien, qui étonne, qui confond tout » Paris. M. le cardinal de Rohan, grand aumônier de » France, a été arrêté mardi dernier, jour de l' Assomp- » tion, en habits pontificaux et en sortant du cabinet » du roi. — Sait-on le motif d'une arrestation aussi » violente? — Non, pas précisément. On parle d'un » collier de diamants qu'il a dû acheter pour la ^eine,
> qu'il n'a pas acheté. On ne conçoit pas que, pour un » pareil chiffon, on ait arrêté le grand aumônier de » France en habits pontificaux, vous l'entendez, en » habits pontificaux, et en sortant du cabinet du roi ! »
Dès que la nouvelle avait frappé mes oreilles, j'avais jeté les yeux sur M™* de Lamotte, qui avait laissé tomber sa serviette des deux mains, et dont la figure pâle et immobile restait perpendiculaire à son assiette. Le premier moment passé, elle fait effort et s'élance hors de la salle à manger. L'un des dignitaires de la maison la suit, et, quelques minutes après, je quitte la table et vais la retrouver. Déjà elle
94 MÉMOIRES nV ÇOUTK B^UGNOT
avait fait mettre ses chevaux ; nous partons» Voici à p^u près notre entretien :
« J'ai peut-être eu tort de quitter si brusque^ieat,
» surtout en présence de M. l'abbé Maurj? -* Pas
» du tout; vos liaisons avec M. le cardinal sont
» connues et presque avouées. Il va ku de sa vie
» peut-être; votre râle est de courir au-^vant des
» lettres, des courriers, des nouvdles. Vous eussies
» été coupable de pendre le temps à souper à Clair*-
» vaux; mais pouvez*vous tous expliquer A vous*
» même cette arrestation ? *-* Non, à moins que ce ne
» soit pour quelque tour de main de son Gaglios-
» tro ; le cardinal en est in&tué ; ce n'est pas ma
9 faute^ je n'ai cessé de l'avertir. «^ A la bonne
» heure ; mais qu'est-ce que cette histoire d'un collier
» que le cardinal a dû acheter pour la reine ? com-
» ment charge-t-on un cardinal d'acheté un ooUier?
» et comment la reine aurait-elle choisi pour cette
» commission le prince Louis, qu'elle déteste ouverte**-
. » ment ? — Je vous répète que c'est du Caglioslro
» tout pur, — Mais vous avez reçu ce charlatan, et ne
» vous ôtes-yous compromise en rien avec lui ? — Ab-
» solument rien, et je suis tout  fait tranquille ; J'ai
» eu grand tort de quitter le souper, -^ Ce tort n'en
» est pas un. Si vous êtes tranquille pour votre compte,
» vous ne devee pas l'être sur celui d'un ami malheu^
» reux. — Ah bah ! vous ne le connaisses pas; puta-«
» que le voilà dans l'embarras, il est capable de dira
» cent sottises pour s'en tirer. — Madame de Lamotte^
AFFAUV DU C0LLIJ:A 95
9 VOUS dites là bien piiis que Je n'amrais voulu ea en • » tendre ; j'ai un dernier service à vous proposer : il
* est dix liaures du soir, nous approchons de Bajet; » je vais vous y déposer à la garde d'un ami dont vous » Mv^ que je peux répondre. J^ retournerai avec » votre yoitura à Bar-sur-Aube ; j'avertirai M. de « Iitaloott^ qui, dans une heure, peut venir vous » chercher dans un cabriolet de poste attelé de vos » deux meilleurs chevaux. Il y chargera ce que vous 9 ay^zda plus précieux» et vous prendrez. tous deux^ » cette niût même, la roule de Châlons, car celle de
* Trojes n'est pas sûre pour vous. Vous gagnerez 9 ]a cOta de Picardie ou celle de Normandie* Ne » yom présenta ni k Boulogne, ni à Calais, ni k 9 Di^pe, .où peut-être vous êtes déjà signalés ; mais, » entre oes ports* il j a vingt endroits de passage, où » pour dix louis on vous jettera en Angleterre» — » Monsieur, vous m'ennuyez à la fin ; je vous ai laissé » aller jusqu'au bout, parce que je pensais à autre » chose. Faut-il vous répéter dix £ois de suite que je » ne ^s pour rien dans cette affaire ? Je le répète : je « mm trôs*-£àchée de m'âtre levée de table, comme si » j'étais la complice des folies de votre cardinal. *^ ^ Madame, n'en parlons plus^ je veux cependant ajou*^ » ter que {dus d'une fois, et de votre aveu, vous vous
* êtes repentie d^ n'avoir pas suivi mes conseils ; fasse j» le <^id que dans la circonstance votre repentir ne » s(4t fw plu$ eoifWAt qu'à l'ordinaire ! »
Nous chemiooiis m^ (sâlwoB pendant une demi^heure.
9ô MÉMOIRES DU COMTE BËUGNOT
A rentrée de la ville, je la supplie au moins de brûler les papiers qui peuvent compromettre elle ou le cardinal : « C'est, dis-je, une mesure commandée par » l'honneur d'un côté, et par votre propre sûreté de » l'autre. » Elle y consent. Je m'oflfre pour l'aider, elle ne refuse pas, et, en descendant de voiture, nous montons dans son appartement. Son mari, sorti le matin pour une partie de chasse, n'était pas encore rentré. Nous ouvrons un grand coffre de bois de san- •dal rempli de papiers de toutes couleurs et de toutes dimensions. J'étais pressé d'en finir : je lui demande s'il y a dans ces papiers des obligations au porteur ou des billets de la caisse d'escompte, et, sur sa réponse négative, je propose de tout jeter au feu en bloc. Elle insiste au moins pour un examen sommaire ; nous y procédons, fort lentement de son côté, et précipitamment du mien. C'est là qu'en portant des regards assez fugitifs sur quelques-unes des mille lettres de M. le cardinal de Rohan, j'ai vu avec pitié quel ravage avait fait chez ce malheureux homme le délire de l'amour exalté par le délire de l'ambition. Il est heureux pour la mémoire de M. le cardinal que ces lettres aient été supprimées ; c'est une perte pour l'histoire des passions humaines; mais quel était donc le siècle où un prince de l'Église n'hésitait pas d'écrire, de signer, d'adresser à une femme qu'il connaissait si peu et si mal, des lettres que de nos jours un homme qui se respecte le moins du monde pourrait commencer de lire, mais n'achèverait pas jusqu'au bout !
Entre ces papiers mélangés, il se trouvait force factures quittancées ou non, des offres de terres à vendre, des annonces d'objets précieux, d'inventions nouvelles, comme si toutes les cupidités s'étaient coalisées pour puiser dans le Pactole qui coulait aux pieds de M"** de Lamotte. Je rencontrais des lettres de Bohemer et Bossange qui parlaient de collier, de termes échus; qui accusaient réception de certaines sommes, qui en demandaient de plus fortes. Je consultai M™® de Lamotte sur l'usage qu'il en fallait faire : elle hésita un moment dans sa réponse, et je pris vite le parti le plus sûr, c'est-à-dire que je jetai tout au feu. L'expédition fut longue. Je quittai M™® de Lamotte en pressant plus que jamais sou départ. Elle me répondit par la promesse de se mettre au lit sur-le-champ. Je l'abandonnai donc dans ses appartements empoisonnés de l'odeur qu'avaient répandue, en se consumant, des papiers et des cires imprégnés de vingt parfums différents. Il était trois heures du matin ; à quatre elle était arrêtée, et à quatre et demie, sur le chemin de la Bastille. L'examen quoique très-superficiel que j'avais fait de ses papiers avait fixé mes incertitudes; mais j'avais trouvé tant d'extravagance dans les lettres de M. le cardinal^ que je les croyais perdus tous deux, et l'un par l'autre. J'appris son arrestation par M. de Lamotte, qui vint sur les six heures du matin m'en rendre compte d'un ton suffisant et tranquille. Il n'avait point pris part durant la nuit à la revue des manuscrits de madame, son épouse, parce qu'en rentrant elle avait annoncé qu'elle
allait se ipettre au lit ^t avait fermé sa porte ponr tout le monde, sans l'excepter. Il n'avait appris que le matin, et par sa femme déjà arrêtée, ce qui se passait à Paris, et pourquoi on Ty conduisait. Il affecta avec moi un grand calme : « M™® de Lamotte n'est partie que pour » trois ou quatre jours au plus; elle va donner au mi- » nistre quelques explications dont on a besoin. Je » calcule qu'elle sera de retour mercredi ou jeudi , et » il faudra nous entendre pour aller à sa rencontre et » la ramener en triomphe chez elle. — Monsieur, lui » dis-je, je vous apprends, puisque vous ne le savez pas, » que, cette nuit même, j'ai donné à votre fenime le » conseil de partir avec vous pour l'Angleterre, et par » la voie la plus courte. Si elle l'eût suivi, elle ne serait » pas sur le grand chemin de la Bastille. Je vous con- » seille d'exécuter seul ce que je proposais pour » tous deux : cela sera, croyez-moi, beaucoup plus » sûr pour vous que de perdre un temps précieux à » vous bercer d'illusions ou à vous efforcer d'en inspi- » ,rer aux piutres. Je conuais assez votre position popr » vous dire nettement que vous jouez le rôle d'un imbé- » cile ou d'un fat. —, Gomme vous le prenez aujpur- » d'hui avec moi ! Que vous a donc dit M°^® de La-
» motte? — Elle ne m'a rien dit. Raison de plus pour
» que je vous conseille une très-prompte retraite ; vous » m'entendez, très-prompte. » — M. de Lamotte hausse les épaules et me quitte en fredonnant un jair. X)e retour chez lui, soit qu'il ne fût venu que pour me donner le change et le donner à d'autres par moi, soit que mes
AFFAIRE DU COLLIKH 99
conseils lui aient enfin paru bons à suivre, il monte en voiture et gagne précipitamment l'Angleterre. Ceci se passait le 18 août ; c'est quatre jours après seulement qu'on revint à Bar-sur-Aube pour l'arrêter.
Je n'ai jamais pu me rendre raison de la conduite du ministre au début de cette affaire. Le cardinal de Rohan est arrêté le 15 à midi, et, dès l'explication qu'il fournit dans le cabinet du roi , en présence de la reine, de M. de Vergennes et du baron de Breteuil, il déclare qu'il a été trompé par une femme qui s'appelle la comtesse de Valois de Lamotte. Il n'y avait pas à hésiter sur une pareille déclaration : vingt-quatre heures suffisaient pour faire arrêter M™® de Lamotte à Bar-sur-Aube. Cependant la journée du 16, celle du 17, se passent, et c'est seulement le 18, à cinq heures du matin, que s'exécute cette mesure si pressante! Si M™® de Lamotte eût eu, comme on devait le croire, quelqu'un à Paris qui lui eût envoyé un courrier le It) ou même le 17 au matin ; si seulement elle eût voulu profiter de l'avis qu'elle avait reçu à Glairvaux par l'abbé Maury, qui l'avait fort innocemment donné, cette femme échappait, et alors la situation du cardinal était désespérée. Mais poursuivons : il s'agit de l'escroquerie d'une magnifique parure de diamants, opérée par une suite de négociations assez compliquées. On arrête M™® de Lamotte, mais on l'arrête seule. Ce n'est que cinq jours après que l'on se présente pour arrêter son mari, comme si celui-ci, averti par le sort de sa femme de ce qui l'attendait, avait dû se tenir tran-
iOO MÉMOIRES DU COMTE BEUGMOT
quille chez lui et se préparer dévotement à un voyage pour la Bastille. Huit jours après qu'on sait le départ de M. deLamotte ^ on s'avise enfin de songer aux diamants ; on revient à Bar-sur- Aube les demander, et apparemment avec l'espoir de ne pas les trouver; car comment pouvait-on supposer que M. de Lamotte, à qui on en avait laissé le temps , ne les avait pas emportés, ou ne les avait pas mis en lieu de sûreté ? Voilà pour Bar-sur- Aube. A Paris, on donne à Villette, le secrétaire de confiance de M°^^ de Lamotte , le loisir de se retirer en Suisse, et il y met le temps ; car ce Villette, le plus lent et le plus imprudent des hommes, passe dix jours à Paris , à s'informer de tous côtés, et fort publiquement, des progrès de Tatfaire, et il ne se décide à s'éloigner que lorsqu'il y est forcé par des gens qui lui portaient quelque intérêt. Il n'y a pas jusqu'à ce Père Loth^ ce minime débouté, à qui on laisse le temps d'aller s'ensevelir sous un autre nom dans un couvent éloigné de son ordre. Gomment expliquer cette conduite du baron de Breteuil ? Était- ce impéritie de ses bureaux, où, grâce à une indulgence qui datait du règne de Louis XIV, on avait perdu la tradition de la manière ferme et vigoureuse d'appliquer en pareil cas les ordres du roi ? Faut-il en attribuer quelque chose
^ « M.Musliphragasis, comte de Valois, chevalier de Saint Louis et de la Couronne, npble à cheval d'Angoulôme^ vient de mourir à' Paris, très-vieux et assez pauvre. 11 avait été marié à la fameuse M°>« de Lamotte-Valois^ qui dupa si audacieuson:ent le cardinal de Rohan dan^ FafTaire du collier. 11 était généralement connu sous le nom de Valois- Collier. » (Journal de Pam du 42 novembre 4834.) [E.]
à la singalière incapacité du lieutenant de police de Crosne, à qui les yeux manquaient pour apercevoir les ressorts si habilement montés par ses deux derniers prédécesseurs, MM. de Sartine et Lenorr? A cette époque , la police de sûreté était encore forte , parce que c'est une machine qui va d'elle-même et qu'il ne s'agit que de ne pas la déranger; mais la police politique était faible) parce qu'elle dépend en grande partie du savoir-faire de ceux qui la dirigent au sommet, et que M. le baron de Breteuil ne trouvait pas, à beaucoup près, dans le bon et crédule M. de Crosne, les secours que M. Amelot, son prédécesseur, avait trouvés dans le très-habile M. Lenoir. Ce qui est incontestable ici, c'est que la fameuse affaire du collier a été, dès Torigine, dirigée par le ministère avec une telle impéritîe que les amis du cardinal ont été autorisés à accuser le baron de Breteuil d'avoir tout ménagé pour le triomphe de sa passion et de ses ressentiments. J'ai quelques raisons de croire que les deux causes ont concouru, et je trouverai bientôt l'occasion de donner les motifs de mon opinion ' .
1 Dans le premier instant, l'avis du roi, de la reine et des ministres fut que le cardinal, obéré de dettes, avait voulu s'approprier le collier en abusant du nom de la reine. Dès lors M»® de Lamotte se présentait aux yeux de ces personnages, non pas comme auteur de Tescroquerie, mais tout au plus comme complice du cardinal. Ce ne fut que quand la culpabilité de cette femme se laissa apercevoir que Ton sentit le besoin de s'assurer de son entourage. Voilà l'explication que, après avoir lu les Mémoires de Georgel, on peut donner aux retards dont Tautcur s'étonne. [E.]
iÔi MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
Supposons que Taffaire ait été menée avec intelligençe et fermeté. Dès le 15, on eût rais les scellés â
Paris chez M°^ de Lamotte, arrêté ses deux sécrétaires et avec eux tous ceux qui avaient des rapports intimes dans la maison. Le 16, on eût saisi à Bàr-sur- Aube M. et M™» de Lamotte, leurs papiers, leurs dianiànts, et encore leurs affldés dans cette ville. On eût réuni tout cela à la Bastille, et alors l'instruction eût été trop facile. Par exemple, on eût trouvé dans 1 écrm de M°® de Lanaotte une bonbonnière que j'y ai admi-
rée dix fois. C'était une boîte d'écaillé noire entourée
de ^ros diamants parfaitement égaux et de la plus belle eau ; le sujet du dessus de la boite était un soleil levant qui dissipait les nuages à l'horizon ; on faisait jouet* un ressort, et, sous ce premier sujet, on trouvait
un portrait de la reine, vêtue d'une simple robe blanche, sans autre parure sur la tête que ses cheveux relevés à la mode de l'époque, et les deux boucles qui, de chaque côté, lui tombaient sur le col, et tenant une rose à la main, précisément dans l'attitude et le costume du rôle qu'avait joué M"® d'Oliva dans le bosquet de Versailles. On aurait rapproché de celte boîte deux lettres du cardinal à qui il paraît qu'on l'avait fait espérer comme un gage de réconciliation avec la reine. On aurait vu qu'on lui avait donné tous les détails de ce magnifique bijou, qu'il ne faisait plus de doute sur la main dont il allait le tenir , et qu'il en perdait la tête. On aurait saisi bien des détails d'un grand intérêt, mais qui devaient disparaître dès qu'on n'a plus traité
AF'FAIllE DU COLLIER i03
ranaire que comme une simple escroquerie où il ne testait d'extraordinaire que le nom des personnages qui y figuraient.
Je ne pouvais paë deviner jusqu*où le baron de Bi*eteùil pousserait en cette affaire la maladresse ou là malveillance, et, en concluant ce qu'il ferait de ce qu'il devait faire, je m'attendais à être arrêté. Je mé souvenais alors de la secrète horreur que j'ai toujours éprouvée en passant devant la Bastille, et je la prenais pour un pressentiment. Je n'osais pas quitter Bar-sur- Aiibë ei je tremblais d'y rester, parce que je me peignais ie désespoir des miens, si on venait à m'enlever de la maison paternelle pour me conduire à l'entrée du faubourg Saint-Antoine. Un heureux incident me tira d'embarras. La ville de Bar-sur- Aube avait alors un procès assez Sérieux prêt à être jugé au Conseil. L'avocat deiûandait qu'on envoyât quelqu'un pour le suivre à la cour. Lé choix de la municipalité tomba sur moi, et je pus régagner la capitale sans qu'il y eût de doute sur le sujet de mon voyage. Ma position y était fort délicate. L'affaire du collier occupait vivemeùt les esprits : elle n'était cependant point éclaircie, et je ne ine présentais nulle part qu'on ne me mit sur la sellette. Je pris le parti de me séquestrer de toute société. Je n'aïlaî point au Palais, et je m'occupai uniquement de l'affaire au Conseil pour laquelle on m'avait député. Cette affaire avait divisé la population 4e Bar-sur-Aube, comme toutes celles de quelque gratîté qui naissaient alôrfe dans les petites vilîes. Le parti contre ïequel j'é-
crivais et je sollicitais à la fois trouvait ma présence à Paris fort importune, et il essaya de m'en éloigner. Je recevais des lettres dictées par l'amitié la plus pure, mais qui n'osait pas se découvrir, et où on me donnait avis que j'allais être mis à la Bastille. On me conjurait de m'éloigner bien vite. Ces avis me trouvaient d'autant mieux disposé à m'en troubler que je regardais, je le répète, mon arrestation comme fort naturelle. Le dernier que je reçus me fit impression, parce qu'on l'avait entouré de telles circonstances que je devais juger qu'il me venait indirectement d'un premier commis de la maison du roi, avec lequel j'étais étroitement lié, mais que par délicatesse je m'étais abstenu de voir. J'eus d'abord envie de recourir au grand protecteur des affligés de la province, au comte de Brienne ; je lui avais donné, par ma malheureuse visite, si beau jeu pour m'accabler de reproches en cette affaire, que je ne voulus pas m'y exposer. J'allai trouver mon vieil ami, M. Finot, qui, fidèle à l'axiome du président de Harlay, trouvait qu'en attendant le moment de se justifier,, il était toujours prudent de se mettre hors de la portée des premiers coups, et il me citait doucement, pour m'encourager à fuir, l'exemple d'un de nos clients qui était venu sous mes yeux se constituer prisonnier pour purger une contumace oubliée depuis vingt ans, et avait failli y laisser sa tête, malgré la protection du président de Lamoignon qui lui avait donné ce dangereux conseil. J'aurais, je crois, pris le parti de la fuite, si je n'eusse dans le moment dépendu que de moi ;
tnaîs j'étais député de ma ville natale, j'étais chargé de la défendre dans une affaire sur laquelle le Conseil allait incessamment prononcer; abandonner un tel intérêt, fuir devant un devoir sacré, c'était m'avouer coupable. Je sentis même que ce serait me rendre suspect que de consulter plus longtemps avec d^autres. Je me renfermai dans moi-même, et, après avoir balancé le pour et le contre, je me déterminai à rester, quelque chose qu'il pût m'en coûter. Au bout du compte, je n'avais • pas à me reprocher une seule démarche, un seul conseil que pût désavouer un honnête homme ; je n'avais donc rien à redouter, si, ce qui ne paraissait pas d'abord probable, l'affaire était renvoyée devant les tribunaux ; et si elle était traitée comme une affaire d'État, tout ce qu'il pourrait en résulter déplus fâcheux pour moi serait de passer six mois, un an tout au plus, à la Bastille. On rencontrait chaque jour dans le monde des gens à qui cela était arrivé et que cela n'avait en rien diminués. Mon parti une fois pris, j'essayai de m'apprivoiser avec la retraite dont j'étais menacé : je préparai mon nécessairA de Bastille. Je le composai de petites éditions de nos meilleurs auteurs que l'on appelait alors des Cazins, du nom du libraire qui les publiait. J'y ajoutai un étui de mathématiques, un atlas, une suffisante provision de papier, déplumes, d'encre et du linge de corps. Je distribuai le tout dans une malle que je rangeai au pied de mon lit, comme un ami placé en sentinelle pour me suivre à quelque heure qu'il me fallût déloger. Je fis plus : j'allai deux
iOÔ MÉMOIRES bu GOAJITË BEUGNOT
OU trois fois à l'entrée du faubourg Saint-Antoine et au jardin de l'Arsenal pour m'apprivoiser avec la vue de la Bastille et pour la détailler autant qu'il se pouvait dé loin. En comptant les soupiraux étroits qui servaient de fenêtres, j'essayais de deviner quel était celui qui serait chargé de m'apporter de la lumière. C'est ainsi que je parvins à me familiariser insensiblement avec l'idée qui m'avait causé d'abord tant d'effroi. Le gouverneur de la Bastille, l'infortuné M. Deïaunay, était de mon pays. Je l'avais entendu défendre plus d'une fois contre les imputations calomnieuses que Linguet s'était permises contre lui dans ses Mémoires sur la Éastille, et, à ce sujet, j'avais entendu dire qu'il apportait à ses pénibles fonctions toute la douceur et toute là politesse compatibles avec ses devoirs. Et on ne m'avait pas trompé; car les personnes arrêtées, et qui ne se trouvèrent pas compromises dans Taffaire du collier, rendaient à l'envi justice au gouverneur pour le traitement qu elles en avaient reçu. M. Deïaunay a été la première victime d'une révolution qui en a fait tant d'autres, et j'éprouve quelque plaisir à avoir été ainsi conduit par mon sujet à payer un tribut à sa mémoire, j'étais donc encore rassuré de son côté. J'éprouvai cette fois combien il est essentiel de prendre son parti et d'y tenir. Je me débarrassai tout à fait de là peur et je ïne remis â composer dans l'affaire de Ëar-sur-Aube, et avec unô entière liberté d'esprit, ïe meilleur mémoire que j'aie fait de ma vie. Je partis potir lé voyage de Fontainebleau, rfurarit
AFFAIAË DU COLLIER i07
lequel l'affaire fut jugée, et je la gagnai, au rapport de M. de la Galaisière, qui voulut bien me dire, au sortir du Conseil, aue j'avais rendu les questions tellement claires, que leur solution n'avait pas éprouvé la moindre difficulté. L'envoi à Bar-sur-Aube de mon mémoire et de l'arrêt du Conseil qui l'avait couronné fut pour moi un petit triomphe local qui chassa bien loin les préventions que mes liaisons avec M™* de Lamotte auraient pu y laisser. J'avais refusé de rien recevoir pour les frais de ma députation, et mes concitoyens, qui voulaient cependant me témoigner leur reconnaissance, m'élurent, quoique je n'eusse pas encore vingt-cinq ans, pour Tun des notables de leur ville, place qui est représentée aujourd'hui par celle de membre du conseil municipal*. C'est le premier
choix dont mes concitoyens m'aient honoré, et aucun
ne m''à apporté un contentement plus vif, quoique de-
puis j'aie réuni leurs suffrages pour les emplois publics
les plus éminents dont ils aient eu à disposer.
L'affaire de M™® de Lamotte avait été pendant le
voyage renvoyée aevant le Parlement. On avait pris
lé change sur le but dé ce renvoi. Le Parlement avait
été saisi de l'affaire en vertu de lettres-patentes et par
forme de commission. On n'avait certainement voulu,
en adoptant cette forme, qu^éviter de faire subir au
procès les deux degrés ordinaires de juridiction, mais
1 Dëlibëratîoirde rAs«erablée de» notabtes de Bar-$ur-Aube, ei> i
date du 4 «r décembre 4 786 .
lOS MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
on n'en jugeait pas de la sorte dans le monde, où on connaissait à peine ce qu'étaient deux degrés de juridiction. On savait mieux que cette forme de commission avait été imprimée aux Parlements lorsqu'on en avait attendu une justice plus prompte et plus sévère. Les exemples ne manquaient pas à Tappui de cette opinion. On se souvenait des procès du connétable de Bourbon, du maréchal de Biron, du connétable de Montmorency, du garde des sceaux de Marillac, du cardinal de Retz, et, plus récemment, du comte de Lally. Il était d'autant pins permis de croire qu'un grand exemple de sévérité de plus allait être fourni que les lettres-patentes, dans leur préambule, donnaient pour avérés tous les faits qui se rapportaient à l'achat du collier par le cardinal pour le compte de la reine et à son escroquerie par M™® de Lamotte. Il n'y avait donc plus matière à instruction sur ces faits ; car dès qu'ils étaient mis en avant par le roi, et que le Parlement avait enregistré les lettres-patentes qui les contenaient, sans y faire de remontrances, ils étaient à tous les yeux d'une irréfragable vérité. On aperçoit combien, dans les principes qui nous régissaient alors, il était absurde de faire rechercher par le Parlement si ce que le roi avait avancé par des lettres publiques était vrai ou faux. Une pareille théorie ne heurtait pas seulement tous les principes de la monarchie^ elle aboutissait jusqu'au crime de lèse-majesté. Puisque le Parlement avait adopté les lettres-patentes, il devait en suivre l'esprit. Tenant donc pour avérés tous les
AFFAIRE DU COLLIER iû9
faits qu'elles contenaient, il devait soigneusement rechercher jusqu'à quel point la majesté royale en avait été offensée. La négociation, Tachât^ Tescroquerie du collier étaient des moyens plus ou moins coupables, mais au bout du compte n'étaient que des moyens. Le grand fait qui dominait cette triste affaire était celuici : que M. et M™* de Lamotte avaient eu l'audace de feindre que la nuit, dans Tun des bosquets de Versailles, la reine de France, la femme du roi, avait donné un rendez-vous au cardinal de Rohan, lui avait parlé, lui avait remis une rose et avait souffert que le cardinal se jetât â ses pieds; et que, de son côté, un cardinal, grand officier de la couronne, avait osé croire que ce rendez-vous lui avait été donné par la reine de France, par la femme du roi, qu'il s'y était rendu, en avait reçu une rose et s'était jeté à ses pieds. C'est là qu'était le crime dont le respect de la religion, celui de la majesté royale et des mœurs au dernier point outragées, provoquaient à Tenvi la punition. Peut-être il était temps encore de réprimer, par un exemple sévère, cet aveugle emportement qui se jouait de ce qu'il y avait eu jusque-là de plus sacré. Aujourd'hui que la Révolution n'a que trop affaibli la religion du respect pour les personnes royales, aujourd'hui môme, qui peut concevoir que le Parlement n'ait envisagé la scène du bosquet de Versailles que comme une escroquerie, et ceux qui y ont figuré que comme des escrocs et une dupe? La révolution était déjà faite dans les esprits qui ont pu considérer une pareille insulte au roi, dans la
personne de sa femme, avec cette indiffénsnce cou-
pable ou ce sang -froid insolent.
Au début on n'avait pas pu croire à une telle issue du procès devant le Parlement ; et j'étais persuadé que M™® de Lamotte serait traitée plus rigoureusement qu'elle ne Ta été, c'est-à-dire qu'elle y perdrait la vie. Quelques jours après mon retourde Fontainebleau, je reçus de M. de Crosne, sur les dix heures du soir, l'invitation de passer sur-le-champ chez lui. Je ne savais à quoi attribuer un tel message qui me donnait quelque souci. Je regardai mon nécessaire de Bastille qui n'était pas encore dérangé, et je crus cette fois qu'ail allait m^ servir; mais, puisque le Parlement était saisi du procès, je ne serais pas longtemps privé de ma liberté. Je me rends chez M. le lieutenant de police. « Mon-
» sieur, me dit M. de Crosne en me voyant, c'est pour » M™® la comtesse de Lamotte que j'ai à vous parler. » Je suis fâché de vous avoir dérangé si tard, mais j'é- » tais pressé de vous voir. » Ce début n'avait rien de rassurant. M. de Crosne ajoute : « M"*® de Lamotte, » que je quitte, vous a choisi pour conseil. Voilà votre » ordre de passe pour la Bastille. Je vous engage à y » être demain pour l'ouverture, de 9 à 10 heures. Cette » pauvre dame n'a pas vu de tigure amie depuis deux » mois, et je lui ai bien promis que demain sans faute » vous seriez dans la matinée à ses ordres. » Je remercie M. de Crosne de sa lettre de passe, et je lui réponds que je ne puis pas accepter le choix que M™® de liamotte a fait de moi ; son affaire est des plus graves;
je n'ai ni l'expérience, ni le talent qu'elle reqnîert. 11 y aurait de ma part excès de présomption à m'en charger, et je refuse. M. de Crosne insiste; il objecte que si j'ai besoin d'être aidé, ce qu'il ne croit pas du tout, j'appellerai tels de mes confrères et au nombre qu'il me plaira ; il me fait surtout observer que c'est une affaire qui va jeter le plus grand éclat et qui peut suffire à la réputation d'un jeune avocat ; et surtout il insiste sur ce que j'obtiendrai toutes les communications et tous les secours que je pourrai désirer. M. de Crosne, qui était peut-être éloquent pour la première fois de sa vie, ne parvient pas à me séduire. Nous nous quittons. Le lendemain, nouveau message de M. de Crosne ;
nouvelle visite de ma part. Il me remet une lettre ou-
verte de M™® de Lamotle, qui ne conçoit pas les difficultés que je fais de me charger de sa défense, et me presse de venir la voir. Le magistrat y joint des commentaires très-pressants, et juge, à l'instance de mes refus, ou peut-être par ce que M"^® de Lamotte lui avait dit, que je crois qu'il y a quelque danger attaché au rôle qui m'est proposé. 11 cherche surtout à me rassurer à cet égard, et 'finit par m'engager à voir M, le baron de Breteuil. Je m'en défends encore ; je ne pourrais rien dire au ministre que je ne lui aie dit à lui-même, et il n'obtiendrait pas de moi ce que je refuse à M. le lieutenant de police. M. de Crosne insiste plus fort, je ne sais en vérité pourquoi^ et me fait pressentir que plus de condescendance de ma part aux vues de l'autorité ne nuira pas à mon avancement et à ma fortune^
ili MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
et son refrain est toujours : « Voyez M. le baron de Breteuil. » Je lui proteste que je n'aurai point cet honneur, parce que je ne vois pas à quoi cela pourrait me conduire, et je le quitte après lui avoir demandé la permission de lui adresser une lettre en réponse à celle de M"*® de Lamotte. Il avait pu savoir par l'un de ses hommes de confiance, avec qui je m'en étais expliqué, que je traitais l'escroquerie du collier comme un pitoyable incident, mais que la scène du bosquet me semblait capitale. C'est apparemment ainsi qu'il voyait lui-même, et il lui convenait que les conseils de M™® de Lamotte partageassent au fond son opinion. Je répondis à la lettre qu'elle m'avait écrite, en fondant uniquement mon refus sur mon défaut d'expérience et dé talent, pour une affaire aussi grave; mais j'ajoutai que vainement elle insisterait davantage, parce que ce refus, qui m'était dicté par ma conscience, était sans retour. Je n'en entendis plus parler.
A ma place, M. de Crosne donna M** Doitot pour conseil à M"*® de Lamotte ; cet avocat était celui de la famille de M. le lieutenant de police. Il avait plaidé longtemps et non sans quelque renommée; parvenu à l'âge de soixante et quelques années, il s'était retiré dans son cabinet où il était encore recherché comme un jurisconsulte éclairé. Ce vieillard n'approcha pas impunément de M"*® de Lamotte : elle lui tourna la tête. Il crut sur parole tous les contes qu'elle lui fît, se passionna pour elle et pour son innocence, et débuta dans l'affaire par un mémoire imprimé, le plus extravagant
AFFAIRB DU COLLIER 113
qui soit sorti de la plume d'un avocat depuis qne les avocats font des mémoires. Il n'eut pas moins un succès fou, parce que c'était la préface des Mille et une Nuits; et elle était fournie par une vieille perruque de soixante-dix ans !
Gagliostro était violemment attaqué par le mémoire de M°^® de Lamotte. M^ Thilorier se lança dans la carrière pour défendre l'homme des miracles. Pour la première fois on parla au Palais des souterrains de Memphis, d'où était sorti le héros^ et du dédale des Pyramides où il avait été élevé ; l'obscurité religieuse qui couvrait son origine, son éducation, sa vie tout entière, furent données comme les présages des merveilles qui devaient se dévoiler un jour et étonner l'univers. En attendant, pour préluder à des destinées surhumaines, Gagliostro avait guéri les malades, secouru les pauvres, consolé les affligés, laissé percer par-ci par*là quelques lueurs de la lumière infinie; mais il ne concevait pas pourquoi il se trouvait à la BastiUe, impliqué dans une affaire à laquelle il était entièrement étranger. Cette folie dont l'avocat Thilori^, homme de beaucoup d'esprit, riait le premier, fut tenue pour convenable et bien à l'ordre du jour.
La femme de Gagliostro avait été mise à la BastiUe en même teoips que son mari. Vite un avocat, M® Polverit, s'empare de sa cause et nous donne dans un mémoire spirituel et bien écrit la défense de Serafina Feliciani. — « On ne sait pas mieux d'où elle vient
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que d'où Tient son mari. C'est un ange sous des formes humaines^ qui a été envoyé sur la terre pour partager et adoucir les jours de Thomme des merveilles. Belle d'une beauté qid n'appartint jamais à une autre femme^ elle n'est pas un modèle de tendresse^ de douceur et de résignation ; non, car elle ne soupçonne môme pas les défauts contraires ; sa nature nous offre, à nous autres pauvres humains, l'idéal d'une perfection que nous pouvons adorer, mais que nous ne saurions comprendre. Cependant cet ange, à qui il n'est pas donné de péoher^ est sous les verrous; c'est un contre-sens cruel qu'on ne peut pas faire cesser trop tdt« Qu'y a4il de commun entre un être de cette nature et un procès criminel? » — Cette nouvelle folie a aussi son succès.
L'avocat Blondel se présente pour W^^ d'Oliva. Son mémoire court, habile et bien écrit, est un petit mo^ dèle : il glisse sur la condition deM^^d'Oliva, qui ne partage pas tout à fait l'innocence de SerafinaFeliciani ; mais l'avocat la présente comme une jeune personne qui a été trop facile à tromper, et à qui on a fait jouer dans le bosquet de Versailles un rôle dont elle ne pou« vait se douter. Tel fut l'art de l'avocat et telle est en général la puissance d'un écrit bien fait et dans une juste mesure, que le public se prévint favorablement pour W^^ d'Oliva, et que cette prévention passa du public dans le Parlement.
Yillette parait à son tour sur la scène, défendu par M® Jaillant«*DeschaiAets, petit avocat bossu, aussi malin
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que le comportait sa constitution. 11 sait encore tirer parti de la position de ce malheureux. Il le peint, ainsi qu'il Tétait en effet, comme un homme facile à l'excès, toujours prêt à rendre les services qu'on lui demande, sans trop en discerner la portée. Il avoue que Villette a tracé au bas de la lettre qui amena le marché du collier, les mots Marie^Antoinette de France ; mais cette forme de signature n'est pas celle de la reine, elle n'est ceUe de personne. Or, tracer une ligne insignifiante de tout point au bas de quelque acte que ce soit, n'est pas un délit. Jusque-là tout est bien ; mais l'avocat Jaillant reproche ensuite à M"*® de Lamotte d'avoir enlacé Villette au milieu de ses pièges, et il est vrai que déjà il était venu s'y offirir, et déjà il était tout meurtri des blessures qu'il s'était faites dans des pièges qui ne valaient pas mieux que ceux de M°^ de Lamotte.
Chacun de ces mémoires avait beaucoup de vogue et mettait en lumière les avocats qui les écrivaient, et ceux qui en fournissaient la matière. Voilà qu'un homme jaloux de ce dernier genre de renommée pa-* ralt tout à coup sur la scène où personne ne Tattendait. Il publie un mémoire; il dit s'appeler Bette d'Ëtienville et être un magistrat de province. Il a depuis deux ans accompagné M™ de Lamotte comme son ombre. Il a tout vu, tout entendu; il a assisté à toutes les scènes. Il passe en revue le cardinal, GagUostro, sa femme, enfin les personnages du procès. A chaque acte il se ménage un rôle, et ce rôle est celui d'un homme fort ha*
bile. Il lutte avec son génie contre ceux réunis de W^^ de Lamotte et de Gagliostro. La lutte est parfois douteuse, mais toujours il finit par triompher. On a beau s'écrier : Mais d'où vient ce nouveau venu! A qui en veut-il? De quel droit publie-t-il un mémoire? Ce mémoire est un roman, qui a du mouvement, de l'intérêt, du style. Tout le monde le lit et s'intéresse pour M. Bette d'Etienville, sans se soucier de savoir si c'est un personnage réel ou un être fantastique.
Tels sont les jeux puérils dont on entourait l'une des afifaires les plus graves qui aient été présentées au jugement du Parlement. Qomment lui-même souffrait-il que ces saturnales de l'esprit remplaçassent sous ses yeux les formes graves de la défense ? Était-ce un parti pris que d'ensevelir sous l'indécence et le ridicule le crime qu'on ne voulait ni poursuivre ni punir ? Il est permis de le croire. La maison de Rohan, puissante par elle-même, par d'illustres alliances, voulait à tout prix sauver l'un des siens dangereusement compromis. Le prince de Gondé ne lui avait pas refusé l'appui qu'il devait à une famille alliée. De tels suffrages pesaient de tout leur poids sur la haute société de Paris,, que l'arrestation violente du cardinal avait indisposée dès l'origine, et que la dureté passionnée du baron de Breteuil n'avait pas ramenée. Des clients de la maison de Rohan partout répandus faisaient pénétrer l'intérêt pour le cardinal jusque dana les classes moyennes. On espérait, non sans raison, que cette masse d'opinions s'élèverait vers le Parlement et suffirait pour détourner
les voies de la sévérité. Ce grand corps commençait à perdre de son aplomb. Le parti de l'opposition à la cour s'y fortifiait tons les jours. Le ministre des flnancesy de Galonné^ avait aliéné le premier président d' Aligre pour quelques affaires où ce dernier avait des torts réels ; mais le moment était mal choisi pour*les ébruiter. M. d'Aligre n'avait aucune des qualités qui fondent un grand magistrat. Il avait plutôt les défauts opposés ; mais il était d'une singulière dextérité à manier sa compagnie, et il y avait, depuis 1774, ménagé constamment la majorité à la cour. A cette condition, l'ancien gouvernement était encore possible pour quelque temps du moins. Mais si, en 1786, M. d'Aligre ne favorisa pas l'opposition dans le Parlement, il la laissa se former r elle trouvait, chose inouïe, des encouragements à Versailles et même près du trône, A l'époque du procès du cardinal, cette opposition n'était pas encore prononcée, mais elle existait déjà, n'attendant que l'occasion. On conçoit qu'elle ait fait l'essai de ses forces dans cette malheureuse affaire. Elle n'y exerça que trop d'influence : la cour en fut blessée, et M. de Galonné profita de ce moment d'irritation pour faire passer son assemblée de notables. Le Parlement ne pouvait pas douter que cette assemblée n'ait été imaginée contre lui. Une la pardonna pas, môme aux successeurs de M. de Galonné, et on sait quels désastreux ont été les résultats de ces premières intrigues. On a besoin de rassembler les traits épars de ce tableau pour se rendre raison de ce qu'il y a d'étrange et de scandaleux dans la pour*
suite et le jug^nent de l'affaire de M. le cardinal de Roban ^
1 Le Parlement de Paris fut saisi de l'afliarire dite du Collier par lettres^palentes du roi» en date du 6 septembre 4785. L'instruelion dura neuf mois.
Le 34 mai 4786^ après dix-huit heures de délibération, le Parlement, toutes chambres assemblées, rendit un arrêt par lequel étaient condamnés :
Le comte de Lamotte à la marque et aux galères, et sa femme à la marque et à la détention perpétuelle, et leurs biens confisqués.
Rétaux de Villette au bannissement du royaume.
La fille d*01iva mise hors de cour.
Cagliostro et le cardinal de Roban déchargés de la plainte portée contre eux.
M. de Lamotte, qui s'était soustrait par la fuite à la justice du Parlement, traîna en Angleterre et en France où il rentra en 4844, une vie honteuse et misérable. Il mourut à Paris, au mois de novembre
L'arrêt rendu par le Parlement contre M"* de Lamotte reçut son exécution le 24 juin 1786. Enfermée à la Salpétrière, elle y resta six mois, au bout desquels elle parvint à s'échapper et alla rejoindre son mari en Angleterre. Elle mourut à Londres en 4794, à Fâge de trentequatre ans^ des suites d'une chute affreuse qu'elle avait faite dans un accès de fièvre chaude.
Le lendemain du jour où le Parlement rendit son arrêt, le cardinal de Rohan reçut du roi l'ordre de lui renvoyer le cordon du Saint- Esprit et de se démettre de sa charge de grand aumônier. Exilé à l'Abbaye de la Chaise-Dieu, en Auvergne, et ensuite à celle de Marmoutier près Tours, il obtint quelque temps après la permission de rentrer dans son évêché de Strasbourg. En 4804, lors du concordat, il donna sa démission et se retira à Ettenheim où il mourut le iO février 4803.
Cagliostro* renvoyé de la plainte par le Parlement, fût néanmoins obligé de quitter la France, après une détention qui avait duré neuf mois et demi. Il se réfugia successivement en Angleterre, en Suisse el en Italie. Traduit à Rome devant le tribunal de l'inquisition comme pratiquant la franc-maçonnerie, il fut condamné à la prison perp^
tuelle. Il subit sa peine au château de Saint-Lëon où il mourut en
Sa femme, Sëraphina Fëliciani^ partagea son sort et fut également condamnée à la réclusion : on ignore la date de sa mort.
Quant à Rétaux de Yillette et à la fille d'Oliva, leur célébrité finit avec le procès du Collier.
(Ces détails sont extraits de Tintéressant ouvrage de M. Gampardon, archiviste aux Archives de l'Empire : Marie Antoinette et U proeée du CéoUier.) (E.)