DE LA RÉVOLUTION
Triomphe de M. Necker. — M** de Brlonnc. — CommeDcement d/es violences
dans les provinces.
A mon arrivée chez mon beau-père, j'eus toute sorte de peine à lui faire croire que je n'étais pas nommé aux États généraux; }e lui citais les noms de ceux qui avaient eu l'avantage sur moi, et je n'oubliais pas, comme de raison, M. Gombert-le-Cbevaux ; alors il s'emportait, et il prenait la vérité pour l'un de ces contes que ses gendres se donnaient quelquefois ha liberté de lui faire. Quand enfin il en fut réduit à n^e croire, toute réflexion faite, il me félicita de n'avoir pas été mis en aussi mauvaise compagnie. « lia vou- » laient^ me disait-il, me nommer aussi électeur à » l'assemblée de Langres, mais ils me donuaient pour » acolytes trois manants que je fais manger à ma cui- » sine; je les ai envoyés à tous les diables. Il n'y a » rien que je ne fasse pour le bien ; mais cbacujQ sa » place. — Oui, lui répliquai-je, pourvu que chacun » y prisse rester. -î- Oh! vous avez toijyours peur.
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» Est-ce que le roi n'a pas cent cînqaante miUe » hommes? »
Les cent cinquante mille hommes da roi étaient la réponse souveraine de mon beau-père à toutes mes appréhensions : c'est avec ce moyen commode qu'il levait tous les doutes et tranchait toutes les questions.
Cependant je considérais le petit arsenal donl il était entouré; je le voyais continuer avec une grande plénitude de confiance son ancienne tyrannie sur les habitants de la baronnie de Ghoîseul. Je ne croyais pas que cela pût durer longtemps sur le même pied. Je m'en inquiétais pour la personne de mon beau-père qui n'était pas homme à entendre à la moindre concession. Je m'adressai à M™® Morel : ou était sûr d'en être écouté, dès que, en quoi que ce soit, on accusait son mari. Je lui exprimai mes inquiétudes, qu'elle eut bientôt partagées, et je lui recommandai dé la douceur dans l'exercice de droits rigoureux contre lesquels ou déblatérait de tous côtés : elle me promit de s'y employer et le fit en effet à ses risques et périls de tous les jours. Je jetai ainsi dans son esprit des germes de patriotisme qui s'y sont développés par les contradictions mômes qu'elle éprouvait de la part de son mari, et qui ont fini par nous donner des inquiétudes d'un genre tout différent.
Après avoir rempli ce petit apostolat dans la maison de mon beau-père, je retournai k Bar-sur-Aube ; mes concitoyens m'y firent un bon accueil. On savait que c'était pour la cause du pays que j'avais été battu aux
élections, et on me sut gré de ma défaite. Au reste, l'homme qui avait eu l'avantage sur moi était si ridicule qu'on ne se l'expliquait pas; on se contentait d'en rire. Je repris donc au bureau intermédiaire mes travaux accoutumés, et je m'y appliquai plus fortement que jamais ; mais les temps avaient subitement changé : dans l'année précédente, la confiance élargissait les voies que parait encore l'espérance; cette année, les esprits étaient en proie à cette anxiété qui signale l'attente de quelque grande catastrophe. La crainte ou l'espérance de l'avenir dévoraient le présent. Je l'éprouvais moi-môme : je partageais cette illusion que les États généraux ne toucheraient pas aux assemblées provinciales. Mais je voyais remettre en question tant d'autres points aussi graves ; les esprits me paraissaient si échauflPés et si violemment entraînés en des sens contraires, que je me sentais paralysé par une sorte de terreur vague Ma position avait d'ailleurs changé : il ne s'agissait plus pour moi que d'agrandir, tant que je le pouvais, le cercle de mes attributions, dussé-je
trouver sur mon chemin l'intendant ou son subdélégué, rôle qui allait à merveille à ma jeunesse et à mon ardeur; les dépositaires de quelque autorité que ce fût l'exerçaient avec timidité, ou étaient tenus de la défendre contre des hommes qui avaient rapporté des assemblées bailliagères une audace toute nouvelle, et qui déjà préludaient au rôle qu'ils ont joué depuis. Chaque jour faisait éclore des pamphlets virulents contre le clergé ou la noblesse. On voyait se développer
iU MÉMOIRES DU COMTE BEDGKOT
le desseia de tenir le tiers-^état dans une irritation toujours eroîssante contre les deux autres ordres ; et des recherches historiques publiées par des écrivains connus semblaient n'avoir pas d'autre objet. C'est à travers ces rumeurs que l'on arriva au moment de la réunion des États généraux. Assurément tous les antécédents eussent été démentis si cette réanion s'était opérée paisible «©tre les trois ordres et respectueuse pour le trône. J'y étais donc préparé, et je fds plus attristé que surpris de ia prise de la Bastille, de l'insurrection parisienne, de l'arrivée du roi à l'Hôtel-de-Ville, du discours de M. Bailly, et de la paraphrase de YEcce Homo de M. Lally-ToUendal.
Dès que la nouvelle de la prise de la Bastille parvint à Bar-sur-Aube, je craignis pour la prise de quelques châteaux de moindre importance, et j'accourus bien vite à GhtHseul. Je trouvai, en approchant de Ghaumont, la population éparsesurla grande route, et d'abord j'en fus effiraiyé; mais je me rassurai en voyant càaque habitant un rameau vert à la main, et en entendant par-ci par-là les sons discordants de quelques radeurs de village. J« demandai la raison de tant de joie, et on me répondit qu'on att^idaitM.Necker, qui allfidt arriver ou qui peut-être était déjà arrivé à Ghaumont. Je pressai le pas, et j'appris en entrant dans la ville que M. Necker venait lui-même d'y entrer et qu'il était descendu à Tauberge de la Fleur-de-Lys. J'y GourtiB à l'instant même, et j'eus toute sorte de peine à peitm*, pour parvenir jusqu'il l'auberge, une tbule de
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peupJB émer^eûUy enchamté, atèeadri, qui criait, les larmes aux yeux r « Vite notre sauveur ! nve n&lre bon » ministre ! vive M« Necker 1 » Les plus robustes ée la bande étaient déjà préparés à traîner sa voiture, et je me souviens que j'étais moi-même fortement remué ]iar ce tableau tout nouveau pour m<». Je parvins jusqu'à M. Necker, iion sans beaucoup d'«fforts et par Taoto*riié de mon beau-frère, alors officier mumctpal de Ghaumont. Cette autorité n'eût pas encore suffi sans le secours d'un stratagème que M. Guillaume seul pouvait imaginer; il prit un chiffon de papier, le roula dans sa main, puis, l'élevant au-dessus des assistants, il leur criait: « Mais, messieurs, laissez'-moi donc » passer ; M. Necker m'a envoyé lui acbeter du t^e, » et en voila que je Importe. •
Chacun se pressait sans élever de doutes sur la bijsarrerie du message et du messager, et nous parvînmes jusqu'au minktre. Je le trouvai dans la compagnie de sa fille et4e Dnfresne âaint-Léen qui avait été dépé(^ à sa poursuite* J'en fus fort bien accueilli ; mais^à peine «ns-'je le temps de balbutier dans mon émoi quelques mots de Mieilatiom qu'on lui vint annoncer que M"^ la comtesse do Brionne venait d'arriver à Chaumont et qu'elle était descendue à laui^erge môme. L'arrivée d'un tel hôte et datis «n pareil moment, étonna d'wae faç<Ni désagréable le père et la fille. M. Necker dit ft M** de Staèl : « Il àtut savoir si elle veut nous reoe- » voir. 9 Mon beau'^rère se ehargisa de la commîMoti^ cl rentra m ^disaiii que diinB un momeiitM** de Brionuê
serait visible ; ce moment fut celui d'une sorte d'anxiété ; M. Necker passa bientôt avec M"* de Staël dans Tappartement de M"*® deBrionne. Mon beau-frère, présent à la scène, m'a rapporté qu'elle avait reçu les triomphateurs avec une dignité calme. La conversation s'était de suite établie sur les causes qui avaient pu déterminer M™® de Brionne à une si prompte retraite. Elle avait répondu à M. Necker : « Monsieur, tout ce » qui se passe à Paris, et que votre présence, je l'es- » père du moins, va faire cesser ; vous aurez beaucoup » à faire. • Et comme M™® de Staël exprimait des regrets sur ce que M™^ de Brionne avait pris si tôt son parti : « Madame, lui répondit-elle, vous êtes dans » l'âge de la confiance et dans un instant de bonheur^ » jouissez du triomphe de monsieur votre père ; per- » sonne plus que moi ne désire qu'il soit durable; mais » permettez que j'aille aux portes de France attendre » l'issue de tout ceci. » Et on se sépara après des protestations respectueuses d'un côté, mesurées et un peu flères de l'autre.
Au retour de chez M""® de Brionne, les moyens de départ pour les illustres voyageurs ou plutôt les instruments de triomphe étaient disposés. Les palmes, les couronnes, la musique, les hommes attelés à la voiture, les cris de joie de toute la population, on n'eut que le temps de m'accorder quelques signes d'intérêt. M. Necker et sa fille, tout en paraissant pénétrés jusqu'aux larmes, mais confus de cet excès d'honneur, s'y livrèrent, probablement pour ne pas perdre du
temps à le tempérer. Et qui mVût dit que deux ans se seraient à peine passés, que, non loin de Ghaumont et aussi dans une auberge, j'aurais bien de la peine à défendre M. Necker des insultes de ce même peuple qui s'attelait aujourd'hui à son char de triomphe ? Combien de fois dans ma vie ce rapprochement douloureux a frappé ma pensée !
^jme j(, Brionne, dont je viens de parler, avait été l'une des plus belles femmes de son temps, et la dignité de son caractère l'avait préservée des dangers dont la beauté était alors entourée. Elle n'avait pris de son siècle que ce qu'elle n'avait pu refuser sans paraître ridicule, et sur tout le resté elle était restée une grande dame, dans toute l'étendue du mot. Avant la Révolution, elle était liée avec l'abbé de Périgord, devenu évoque d'Autun, et qui lui-même était célèbre par Tétendue et l'élégance de son esprit, mais sous lequel il recouvrait déjà le grand fonds d'orgueil de sa race, qui ne l'a pas encore abandonné. C'était un titre auprès de M"^« de Brionne.
Au moment de la première insurrection de Paris, l'évêqued'Autun, député aux États généraux, apprend que M™* de Brionne est sur le point de s'enfuir; il court chez elle : « Pourquoi cette résolution si prompte, » madame? — Parce que je ne veux être victime ni
• témoin de scènes qui me font horreur. — Mais faut- » il pour cela quitter la France ? — Et où voulez-
• vous que j'aille? — Je ne vous conseille pas de res-
• ter à Paris, puisque vous êtes effrayée, ni môme de
if» M1>.M0ÏRES DU COMTÉ BE0G:V()T
* V60S retirer dans Ytrnê de vos terres; mais allez » passer quelque temps dans uûê petite ville de pro- » viiïce où vous ne serez point connue ; vivez-y sans » voua faire remarquer^ et personne n'ira vous y dé- » couvrir,. — Une petite ville de province, fi ! M. de » Périgord ; paysanne tant qu^on voudray bourgeoise
* jamais. » Le mot est digne d'nne Rohan, veuve d'un prince de la maison de Lorraine.
A l'instant où j'écris nous n'avons pins d'aristocratie, et la langue en est perdue. Il est cependant bien de conserver quelques-uns de ces mots d'une haute insolence, qui sont comme des médailles où est empreint l'esprit du siècle dans lequel ils ont été prononcés. Le dernier archevêque de Narbonne était Dillon, de son nom, oncle de tous les Dillon que nous avons vus courir par le monde avec leur nom et leurs belles figures pour tpute fortune. Lui-mênie était un homme de cinq pieds six à sept pouces, bien fait, de poitrine large, et chez qui la tournure d'esprit, l'air de tête, le geste, la voix déposaient d'une supériorité naturelle. Son défaut le plus apparent était un goût effréné pour la chasse. Louis XV lui en fit le reproché à son lever. M. de Dillon n'était alors qu'évéque d'Évreux, mais ses équipages de chasse scandalisaient déjà la Normandie.
* Vous chassez beaucoup, M. l'évoque, lui dit le roi ; »j'en sais quelque chose. Gomment voulez-vous in- » terdire la chasse à vos curés si vous passez votre vie » à ImrBn donner l'exemple ? — Sire, pour mes curés » la chasse eid leur défaut^ pour moî^ c'est celui de
^LES PREVIRRS^ TEMP< DE LA RltVOLUTTON 1110
» mes ancêtres. » Le même M. de Dilltm, nommé archevêque de Narbonne, ne rabattit rien de ses goûts, et ses somptuosités l'eurent bientôt mis très-mal dans ses affaires. Il revint à Louis XVI qu'il était fort endetté. Ce prince, ami de l'ordre, et effrayé du triste exemple que venait de donner le prince de Guéménée, prêchait du matin au soir l'é^nomie et le payement des dettes. Il dit un jour à M. de Dillon : « Monsieur » l'archevêque, on prétend que vous avez des dettes et » même beaucoup ? — Sire, répond le prélat, je m'en » informerai à mon intendant, et j'aurai l'honneur » d'en rendre compte à Votre Majesté. » Il n'y a plus de place aujourd'hui dans la société pour le sentiment qui dictait ces réponses hautaines que ne comprenneni plus les descendants de ceux qui les ont faites, car la bourgeoisie a étendu partout, avec son pouvoir, ses pensées, ses façons et son langage.
Je rencontrai sur la route bon nombre d'attroupé* ments à qui je distribuai l'heureuse nouvelle du passage de M. Necker par Chaumont, et partout on en parut charmé. J'arrive enfin à Ghoiseul; tout encore y était dans le calme. On y était seulement curieux de savoir ce qui se passait à Paris. J'en donnai des nouvelles satisfaisantes que je couronnai par celle du retour de M. Necker, que j'avais rencontré à Ghaumont, On voulait savoir si je lavais bien vu ; je l'affirmai de toutes mes forces, et tout le reste de la journée on accourut au château pour voir un homme qui avait vu M. Nec^ ker. Quelque calme succéda à son retour, au moiqs
dans la province que j'habitais. Cependant je n'étais pas sans sollicitude sur les moyens de préserver d'insulte la maison de mon beaa-père, et j y fis venir ma femme et sa belle -sœur. Toutes deux étaient chères aux habitants, parce qu'elles ne se lassaient pas d'intercéder pour eux. Ma femme surtout en était singulièrement aimée, et même après son mariage ils ne l'appelaient que notre bonne demoiselle. Ces dames arrivèrent, elles se rirent de mes appréhensions ; leur présence attira de la société au château,
La confiance s'y établit, et j'admirais combien était heureuse la vie que nous y menions, lorsque Paris était . si cruellement agile. Une nouvelle qui éclata sur la France comme un coup de foudre, celle des brigands, nous ravi! à notre sécurité. Dans Tune des belles soirées du mois d'août, nous soupions tranquillement ; la famille était renforcée de quelques convives étrangers, lorsque survint tout en émoi un laboureur de Choiseul qui nous dit que les brigands étaient répandus dans la contrée et s'avançaient vers le château pour le piller. Chacun de s'écrier : « Mais comment des brigands ? » d'où viennent-ils ?» Je ne pousse pas la question plus loin, je veux seulement que le laboureur dise s'il a vu ces brigands; il l'affirme, et qu'il en a reconnu une première bande longeant le bois de Montot, une autre le bois de Pennecière, deux bouquets de bois peu distants du château. Je commence à croire, d'autant mieux que ce laboureur ne manque pas de sens et qu'il était l'homme de confiance de la maison. M. Morel,
LES PREMIERS TEMPS DE LA RÉVOLUTION iOl
persuadé de la vérité du récit, ne veut pas qu'on perde le temps à délibérer ; son vieux courage reparaît tout entier, il ordonne de charger les armes, et me fait remarquer que Farsenal dont je m'étais tant moqué n'est pas de trop aujourd'hui. Il place trois hommes en vedettes : Tun sur la montagne Saint-Nicolas à laquelle le château est adossé ; les deux autres sur les chemins des bois de Montot et de Pennecière, avec Tordre, à la première apparition des brigands, de se retirer sur le corps de la place. Il garnit d'hommes armés les deux entrées par où le château est abordable, et se réserve pour lui le poste du centre dont tous les ordres partiront. Il m'accorde de rester auprès de lui et d'être son chef d'état-niajor ; ses dispositions prises, il fait faire une bonne distribution d'eau-de-vie à sa troupe, et prévient ces dames qu'au premier coup dé feu elles auront pour agréable de descendre dans les caves. Je ne peux m'empêcher de rire en me souvenant de leur anxiété; elles auraient préféré de s'éloigner de la place menacée du siège. Elles le proposaient avec timidité à M. Morel, qui ne voyait à leur départ que des difficultés et des dangers. D'ailleurs, le plan de défense une fois arrêté, le vieux militaire était tranquille et abandonnait le reste à la fortune. La nuit se passa sans que les vedettes se soient repliées, que la garde ait été attaquée, que l'état-major ait eu un ordre à donner et que les dames aient pris le chemin des caves ; le lendemain matin elles riaient de grand cœur de leur propre frayeur et de l'appareil militaire de la
«€S M&UQIRES DU COUTE BKUGNOT
veille. Cependant M. Morel ne jugea pas prudent de lever encore Tétat de siège. Les brigands ne s^étaient pas, i la vérité, présentés sur les points indiqués la veille, mai9 ils avaient incontestablement paru et môme opéré dans les environs* On citait des châteaux brûléSi d'autres gui brûlaient encore, et mon beau-pdre disait tout i.»tViU .'avaient, ppremment p«, L « frotter ft celui qu'il habitait; mais il en concluait que c'était une raison de plus de faire bonne contenance ; do sorte que l'état de siége^ qui perdait cependant chaque jour de sa rigueur^ ne disparut entièrement qu'jt la fin de la semaine.
J'ai fait alors ce qui était en mon pouvoir pour édaircir par quel canal cette annonce de brigands était parvenue dans la localité que j'habitais, parce que de Teffet bien constaté on eût pu remonter à la cause. Je nV ^i trouvé que du doute et de l'incertitude. Le laboureur de Choiseul, qui nous avait apporté cette nouvelle, Tavait reçue, disait-^il, d'un habitant de CoUombey,, village voisin. Il était piein de cette idée en arrivant à Choiseul, et â. la clarté incertaine de la lune, il avait vu ou cru voir les brigands sur les deux point3 qu'il avait Indiqués; je remontai à l'habitant de GoUombey, et celui-ci me dit qu'il la tenait d'un habi-' tant de Montigny. Je négligeai des recherches ulté^ rieures, parce que je vis bien que je n'arriverais qu'à des instruments qui s'étaient transmis cette nouvelle et effrayés réciproquement de la meilleure foi du monde. J'ai eu occasion alors de lire des lettres de dépntés du
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tiers-état qui mandaient, en effet, qae des brigands parcouraient la France et qu'il fallait s'armer pour les repousser: ces dôputés, au reste obscurs, n'étaient encore que des instruments de première ligne ; mais on n'a pas su d'où partait la première pensée de cet étrange moyen. On l'a attribuée à Mirabeau, mais il n'en recevait pas l'bonneur, et se plaignit à moi de ce qu'on ne prêtait qu'aux riches.
Cette peur des brigands enfanta le brigandage. Tout homme qui avait une arme s'en saisit; celui qui n'en avait pas s'en faisait donner, et en un moment la France fut couverte de bandes armées au hasard, sans discîplineet sans frein. Cette institution d'une force militaire intérieure a été organisée depuis en garde nationale ; mais à son début elle n'était qu'une force aveugle. A l'exemple des États généraux, devenus l'Assemblée nationale, et où les comités se multipliaient tous les jours, chaque ville et chaque bourgade eut son comité de surveillance, son comité permanent de garde nationale ; et les mouvements irréguliers de ces corps de nouvelle fabrique servirent merveilleusement à para-* lyser l'action des anciennes autorités. La baronnie de Choiseul échut en partage au comité de surveillance de Montigny-le-Roi, bourg considérable et l'une des clés du Bassigny au midi, comme Qefmont l'est au nord.
Dans les premiers jours du mois d'août ce comité envoya des commissaires fouiller le ebftteau de Choir seul pour reconnaître si le marquis de Vaubecourt ne
s'y trouverait pas caché. J'écartai mon beau-père de la maison, j'en fis les honneurs à ces messieurs, je leur fis ouvrir les portes de tous les lieux, môme les plus secrets. MM. les commissaires y pénétrèrent avec le courage que la religion du devoir est seule capable d'inspirer, et quand ils furent convaincus que M. de Vaubecourt n'était caché nulle part, et pas môme dans les tiroirs du secrétaire de mon beau-père, je leur demandai de me faire l'honneur d'accepter à déjeuner. Les commissaires, tranquillisés sur l'objet de leur mission, acceptèrent obligeamment. Lorsque la petite familiarité de la table les eut déridés, je les priai de m'expliquer par quelle loi il était interdit, à M, lo marquis de Vaubecourt, de venir habiter le château de Choiseul, si la fantaisie lui en prenait, et ce qu'ils auraient fait de lui si par hasard ils l'y eussent rencontré. Il me fut répondu que M. de Vaubecourt était un aristocrate et dénoncé comme tel ; que si on l'avait trouvé on l'aurait amené au comité qui aurait décidé ce qu'on en devait faire. Ces messieurs ajoutaient que je pouvais être bien tranquille, parce qu'ils n'agissaient pas sans ordre. Je feignis en eflet d'être tranquille, mais je ne l'étais ni pour M. de Vaubecourt ni pour mon beau-père.
Le surlendemain de la visite de ces commissaires, les arrêtés de la nuit du 4 août furent répandus avec profusion dans leBassigny. J'en conclus qu'il n'y avait plus rien à sauver et je pressai mon beau -père de se retirer dans sa propriété d'Arbigny. Je ne parvins pas
à l'y décider. Il recevait des lettres de M. de Vaubecourt qui lui recommandait de tenir ferme et de ne pas transifçer sur le moindre de ses droits, parce que tout ceci n'était qu'un feu de paille ; et outre qu'il y était personnellement disposé, il s'y tenait obligé par la reconnaissance qu'il devait à M. de Vaubecourt. Il y fut fidèle, et parla suite il faillit perdre la vie pour avoir doublement payé le prix de sa terre, dans l'intérieur à la République, et au dehors à son propriétaire et à son ami. Il osa jouer ce rôle si dangereux et si honorable jusqu'au jour où, dénoncé par un porteur infidèle, il fut arrêté et traduit, pour cette bonne action, au tribunal révolutionnaire de Paris. Je ne doute pas que l'une des lettres de M. de Vaubecourt n'eût été ouverte par le comité de surveillance de Monligny, et qde nous n'eussions été redevables à celte circonstance, alors fort commune, de la visite de messieurs les commissaires.
A la publication des arrêtés du 4 août, le comité de surveillance de Monligny, renforcé de tous les patriotes de la contrée, descendit comme un torrent sur la baronnie de Choiseul, et en trois ou quatre jours extermina sans pitié les lièvres et les perdrix qui, grâce à la tendresse que leur portait mon beau-père, y avaient vécu si longtemps respectés. On pécha ses étangs, et on vint jusque dans la cour du château tirer sur le colombier et détruire les pigeons. Ces braves poussaient ensuite l'insolence au point de se présenter chez mon beau-père, pour offrir de lui vendre de son
poisson, dont ils avaient de trop, et de ses pigeons dont ils ne savaient que faire. J'étais fort peu ému de ces saturnales patriotiques; j'avais assez à faire de contenir mon beau'père dont on avait prudemment écarté tout ce qui pouvait fournir des armes à sa fureur.
Je veux cependant rendre cette justice aux habitants de la baronnie que pas un seul ne se mêla à ces bandes, composées des patriotes de Montigny, de contrebandiers ou de mauvais sujets des environs. Les habitants avaient très-bien compris que c'était des lois seules qu'ils devaient attendre Tamélioration de leur sort, et que des excès de leur part ne leur tourneraient ni à honneur ni à profit. M* Morel s'emportait contre eux parce qu'ils ne prenaient pas sa défense; mais, de bonne foi, pouvait-on leur demander de défendre un ordre de choses sur lequel je veux m'arrêter un instant?
Les meilleures terres dans les trois villages appartenaient au seigneur, et on les désignait sous le nom de corvées. Les habitants étaient tenus do les labourer, de les semer, de les moissonner pour le compte du seigneur et d'en amener le produit dans ses granges; chaque pièce de terre, chaque maison, chaque tête de bétail lui devaient une redevance ; il avait le droit de garder pour son compte toute propriété vendue, à la charge, toutefois, de rembourser à l'acquéreur le prix qu'il en avait payé, mais en prélevant à son profit le droit des lods et ventes. Il y avait banalité de fours, de poids et de halle. Enfin les enfants ne succédaient à
LES PREMIERS TEMPS DE LA nËVOLCJTION M
leurs parents qa'à la charge de demetirer avec eux ; s'ils étaient absents à l'époque du décès, c'était le sei*^ gneur qui héritait. La charte qui établissait ces droite datait du xu^ siècle, et avait été accordée aux habitants de la baronnie par un Gauthier de Choiseul, â titre de gr&ce et par forme d'affranchissement. Comment en était-il donc auparavant 7
Assurément, lorsque les arrêtés de la nuit du 4 août tombaient soudain au milieu d'une population aussi maltraitée, quelques excès eussent été pardonnables à l'effusion de sa joie. Il n'en fut, comme je l'ai dit, commis d'aucune sorte, et même après que les étangs eurent été péchés, les lièvres massacrés et les pigeons détruits par des étrangers, les choses reprirent à peu près leur cours accoutumé.
Cependant je recevais des lettres pressantes qui me rappelaient à Bar-sur-Âube, où les choses ne se paih> saient pas autrement qu'ailleurs. Tout le mal me sem*^ blait fait à Choiseul. Je me reposais d'ailleurs sur lime Morel, qui, moitié par politique, moitié par haine de la tyrannie domestique qu'elle confondait avec la ty<* rannie publique, avait arboré la cocarde tricolore, prê^ chait la liberté à la barbe de son mari, et s'était déjà fait une réputation distinguée de patriotisme à quelques lieues à la ronde. Je partis donc de Choiseul avec ces dames. Nous étions dans une voiture assez élégante. Nous arrêtons au village de Mandres qui est intermédiaire entre Choiseul et Chaumont, et od nous étions dans l'habitude de faire rafraîchir les chevaux. Nous
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trouvons dans une première pièce de Tauberge une douzaine de paysans réunis autour d'une table garnie de verres et de bouteilles, et entre lesquels on remarquait une écritoire, des plumes et quelque chose qui ressemblait à un registre. Je passe avec ces dames dans une seconde pièce. La maîtresse de l'auberge, qui nous portait intérêt, vient nous avertir d'être sur nos gardes, et surtout de ne rien dire aux habitants de la première pièce. « Je ne sais ce qu'ils font, ajoutait » la bonne femme, mais ils sont là, du soir au matin, » à boire, à jurer et à tempêter contre tout le monde, » et ils disent qu'ils sont un comité. » Je n'en demandai pas davantage; j'appelle le postillon qui nous conduisait, et je lui ordonne de remettre sur-le-champ ses chevaux, qu'ils aient rafraîchi ou non, parce que je veux repartir bien vite : ce que je recueillais des délibérations du comité redoublait mon désir de mettre quelque distance entre nous et cette puissance nouvelle. Quand de la fenêtre j'aperçois que les chevaux sont mis, je presse ces dames de partir, et surtout je les supplie de tempérer^ en passant par la première pièce, l'hilarité que leur inspirait ce qui se passait. Je les suis, non sans inquiétude sur ce point; au passage, un honorable membre leur dit : « Bon voyage , mes belles dames! » Une d'elles répond d'un ton un peu moqueur : « A revoir y messieurs du tiers^état. » Quoique l'injure ne fût que dans la manière dont cela fut dit, elle produisit une explosion : les honorables membres se lèvent furieux pour s'élancer sur ces dames. Je me
jette en avant; elles ont le temps de passer la porte, montent précipitamment en voiture et le postillon pique des deux, elles fuient; mais je restais engagé pour elles. L'un des plus violents me saisit au collet de. l'habit et me dit que je payerai pour ces insolentes; on, répète en chœur que je payerai pour ces insolentes, et de fait je reçois une grêle de coups de poings, sous laquelle je serais tombé si celui qui me tenait au collet n'eût lâché prise. La femme de l'auberge, à cet aspect, crie : au meurtre ^ à V assassin! ses cris étaient si effroyables que je les entends encore. Son gendre et deux ouvriers qui travaillent dans la maison accourent, s'interposent vivement dans la mêlée, et obtiennent, sinon qu'on me dégage, au moins qu'on m'écoute.
« On ne vous a pas mis comité, disait le gendre, pour » battre les passants, mais pour les interroger, eh bien ! » faites votre métier. » L'observation apporta quelque calme. L'un des membres du comité se plaça devant le registre avec un chagrin visible de la difficulté qui l'y attendait. Le président, qui m'avait tenu jusque-là par le collet de l'habit, me demanda, sans le quitter, ♦ pourquoi je me trouvais à. Mandres, et sijerCétais » pas contre la nation. — : Mais quelle question faites- » vous là? reprend la maîtresse de l'auberge; mais » c'est le grand nionsieur qui passe dix fois Tannée par » ici, c'est M. Beugnot; » et la voilà qui défile mon nom, naa qualité, ma demeure, qui y ajoute ceux de mon père, de mon beau-père et de mes deux parentés, et avec tant de certitude, qu'oi;! aurait dit qu'elle lirait
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le préambule de mon contrat de mariage. Le secrétaire du comité ouvrait de grands yeux où se peignait le désespoir de ne jamais pouvoir écrire tant de choses. Je sentais le poignet du président se détendre insensiblement sur mon collet, et je recouvrai ainsi ma liberté à la sourdine. Un membre du comité se lève, me toise, et s'écrie : « Mais oui> mais c'est M. Beugnot, je 1ère- » connais, il était à nos assemblées de Chaumont. » Il interpelle un de ses collègues, qui avait aussi été électeur et qui me reconnaît comme lui. Le président n'en eut pas le démenti : « C'est sa faute, tant pis pour lui ; » pourquoi n'a-t-il pas voulu parler? On doit dire son » nom devant un comité. » La maîtresse de l'auberge, tremblante de colère, crie plus fort que le président : « Est*(^e que vous lui en aveis donné le temps, vieux » brutal? C'est indigne; allez tenir ailleurs votre » sabbat. Je n'ai pas envie que vous déshonoriez mon » auberge. ^ Le comité se partage sur cette réplique, et les honorables làembres allaient en venir aux mains entre eux; de victime que j'étais à l'instant, je deviens conciliateur, je. demande la paix à grands cris. On mé propose de boire à la santé de la nation : j'accepte ; à la santé des braves députés : j'accepte encoi^d. On veut me donner des compagnons qui attesteront mon pa^^ triotisme sur la route. J'ai beaucoup de peine à repousser cette attention déliciate, et je m'échappe, meurtri de coups, fêté et honoré par les mêmes individus, dans l'espace d'un quart d'heure.
J'espérais trouver la voiture ft quelques pas de là^ et
LES PREMIBRS TEMPS DE LA RÏVOLUTION 171
je cheminais lentement, repassant par ma pensée corn* bien était augmenté depuis deux mois le chapitre des événements imprévus. Qui m'eût dit, en sortant de Choiseul, que j'éprouverais un pareil traitement avant que d'arriver à Chaumont? Gomment avait si promptement disparu cet ordre public sous lequel j'avais toute ma vie voyagé tranquille? Où était donc cette sécurité aussi naturelle à la France que Tair qu'on y respirait?
Je me rétablis à Chaumont des fatigues de la route. Mon beau-frôre m'apprit qu'il y avait là aussi une garde nationale, deux ou trois comités qui travaillaient à qui mieux mieux; que j'allais en trouver au moins autant à Bar-sur- Aube, et que les anciennes autorités n'avaient rien de mieux à faire que de céder la place ; puis, sans trop s'embarrasser de ma mauvaise humeur et de mon état souffreteux, il ne cessait de plaisanter cîu ban peuple en gogv£ttej et même de ma triste aventure. Je lui en faisais vivement le reproche : « Que voulez- » vous? me répondit-il; on ne saurait garder le sang- » froid devant ces turpitudes et ces folies. Il faut » en pleurer ou en rire ; l'un ou Tautre est une grimace ; » je choisis la plus gaie ; mais comme cette idée du » comité do surveillance de Mandres, de se placer » dans un cabaret sur la grande route, est excellente, » dès demain je propose à celui de Chaumont d'en faire » autant. »
De retour à Bar^-sur-Aube, je trouvai que mon beau<« frère ne m'avait pas trompé : des moteurs d'marchM
avaient été semés sur la France avec assez de symétrie. Le comité de surveillance avait Tair de trembler des projets des aristocrates, et plus il avait peur, plus il étendait sa mission ; le comité de la garde nationale s'efforçait d'armer la ville et les villages. Ces comités s'étaient formés par je ne sais quelle inspiration dont personiie ne pouvait rendre compte, et ils entretenaient correspondance avec l'Assemblée nationale. Jô trouvai l'ancienne municipalité en irritation contre ces nouveaux venus. Je la calmai et lui conseillai de supporter ce qu'elle ne pouvait empêcher. J'adoptai le môme conseil pour moi-même, en reprenant au bureau intermédiaire les fonctions de procureur-syndic. Je m'occupai • uniquement des contributions et des routes, et aussi d'apaiser les débats auxquels donnait lieu le conflit des autorités anciennes et de celles qui apparaissaient inopinément partout. Le bureau intermédiaire s'y entremit avec un zèle que je veux encore louer, aujourd'hui qu'il ne reste plus un seul des hommes excellents qui le composaient, et il ne contribua pas peu à préserver l'arrondissement de Bar-sur -Aube des excès déplorables dont Içs arrondissements voisins étaient le théâtre. En cette année, les assemblées provinciales, les parlements, les États, enfin les institutions de premier ordre furent mises en vacances. La commission intermédiaire de l'assemblée provinciale fut donc chargée de faire les travaux attribués à cette assemblée même ; et, par analogie, les bureaux intermédiaires dô faire ceux attribués aux assemblées d'ar-
rondissement. Ce changement imposé par les circonstances augmenta la somme du travail qui m'était délégué ; et quoique avec la confiance que je m'en acquittais pour la dernière fois, je ne m'en acquittai pas avec moins d'attention et de zèle. Ces devoirs remplis, je fus curieux d'aller considérer de près ce pouvoir nouveai^i, mais immense, qui remuait la France jusque dans ses fondements : je partis pour Paris; un ressentiment irréfléchi m'y conduisait aussi. La loi sur la division de la France en départements était portée, et je voulais obtenir que le district de Bar-sur-Aube fût distrait du département de Chaumont et rattaché à celui de Troyes, Je l'obtins aisément, parce qu'il s'y trouvait en efiet des convenances qui s'accordaient avec ma petite passion, et qui valaient mieux qu'elle.
£n 1790, M. Beugnot fut nommé, par les électeurs de l'Aube, procureur général syndic de ce département, et au mois de septembre 1791, il fut élu à l'Assemblée Législative. 11 siégea dans les rangs du parti royaliste et constitutionnel, et s'occupa spécialement des questions de finances.
M. Beugnot, qui voulait la sincère alliance de l'ancien principe monarchique et des libertés nouvelles, ne pouvait que gémir sur les violences et les excès qui outrageaient chaque jour la majesté royale et qui s'attaquaient même à Tinviolabilité de l'Assemblée Législative.
Dans la séance du 3 mai 1792, il monta à la tribune et dénonça à l'indignation publique la feuille démagogique de Marrât et Carra, intitulée l*Ami du peuple,
« Le premier devoir de l'Assemblée Nationale, dit^il, lors- » qu'il se manifeste un grand désordre public, est d'en cher- » cher soigneusement la cause et d'en tarir la source. Vous 9 avez frémi de ce qui s'est passé à Lille, et vous frémirez » bien davantage quand je vous dirai qu'à votre porte on dis- » tribue au peuple une instruction ensanglantée; qu'on ose y 9 proposer de massacrer vos généraux, j'en ai les preuves en » main. C'est un libelle signé Marat, et dont voici un passage :
« 11 y a plus de six mois que j'avais prédit que nos généraux» » tous bons valets de la cour, trahiraient la nation ; qu'ils 11- » vreraient les frontières. Mon espoir est que l'armée ouvrira » les yeux, et qu'elle sentira que la première chose qu'elle ait » à faire, c est de massacrer ses généraux. •
> Lorsque le crime lève ainsi la tête, lorsque tous les jours 1. If
• on empoisonne TcspriL du peuple par des maximes ensan- » glantées ; lorsque ici, sous vos yeux, sur la terrasse des Tui- » leries, on professe hautement les maximes d'un vil* régicide,
> comment l'ordre et la confiance pourront-ils se rétablir? Je » les ai entendus, ces cris de factieux, et j'en ai frémi d'horreur. » Jetez les yeux sur Lille, et vous verrez, mise en pratique,
> cette fameuse théorie que nous avons à nous reprocher de » n'avoir pas plus tôt réprimée. Ce sont les feuilles de Marat, » de Carra, (Quelques murmures partent des deux extrémités de la » salle. — Un cri presque général s'élève de r Assemblée, Oui, oui, ce » imtt tBwt.) ouiv di*',j[«, ce sont ces éGi*iTains qili ént prDTdr^ué É loua ces désordres. &i Ton veut reconnaitre quels BonI les » plus morteU ennemis de là patrie, les voilà } ce âo^t ces » prétendus afinss dn {leuplc qui prêchent des maximes^ cfui dii^-
> Iribuent des écrits tout dégouttants de nanig*
9 Cwsimatii aures-^vous uHe armée, comnient àui^ez^rous un
> gouvenuiinen^ !korsr|Uo des écrivains (fni osent s'aj^peler pa«*
> Idiotes, Vouent les généraux à la môi% le roi au mépris du » p0tt|^«, lès réprésesitants de la nation à son rndlgnatioa,
> lorsque plusieurs d'entre nous ont été iknptitiéàioni inaultéB » tiUK Irrite d« côttô salle ? Il ésl fceiapâ dâ savoir si U désor- » Ar# cttset^^ et laquelle des doux autorités doit âéctoir^ celle » qui est créée pour nous protéger, oU celle qui nous dédiîre. » Id'intôrét de Tarindc, rintél*ét pilblid, solUdtent nn sivére » siunipJè. La nation n'eeV j>a8 dans les groupes qui s*ên ar^ » rûgeat iosoléransisht le tlti-e; c4te «fet dans 1^ eitôyem» qui • sont Venus ce matin Vous apporter deâ dons {patriotique», » dan» kl» ouvriers j^alBiblos, dans les citoyens de tous les dé^ 9 i^rtenients qui vdus regardent aVdc respect, et qtti veulent » la paix av6d Isi CfOnsiitution, «t par la Constitution. {On 9 appluMdit.) Il ne faut pas se dissinaul^ qu'il existe un {>arti rdt frileux à combattre lorsqu'ils ont déjà commencé par » laètlaoer les représentants dé la nation, et liilleurs, par en*- » iQv^r dM prlsonniei^ non Bioins inviolables . Oraignotis de » voir s« dissoudre jusqu'au dernier fâlément du côrrpd soaial, et » arriver dans Paris des cohortes prétoriennes pour fions asi^r^ » vlr; ot plutdt, pnnoad eoutage; il est Ismps en^n q[Us tant
» d'audace soit punie, que les mouvements séditieux soient ré-
> primés, que les incendiaires soient poursuivis. Combattons » Tarmée du crime, réunissons nos efforis, et nos premiers
> triomphes assureront la Constitution. Cette horrible licence ' de la presse a déterminé plusieurs de nos collègues à en por- » ter leurs plaintes au ministre de la justice. Je ne traduirai
> pas ici ses réponses, je vous proposerai un projet de décret » pour prévenir qu'il en soit fait de semblables à l'avenir. Je » demande que le ministre de la justice soit mandé, séance te- » nante, et qu'il soit enjoint d'ordonner aux accusateurs pu- » blics de poursuivre les auteurs et distributeurs des écrits qui » provoquent la désobéissance.aux lois, ainsi que les violences » et voies de fait contre les magistrats publics. » {On applaudit.) {Moniteur du 4 mat 1792.)
Le décret d'accusation contre Marat et Carra fut rendu à la presque unanimité, et quelques jours après, M. Beugnot fut nommé secrétaire de l'Assemblée Législative. Après le 10 août, il ne parut plus que rarement à la tribune. Son attitude à l'Assemblée et sa dénonciation contre Marat, l'avaient désigné aux vengeances du parti terroriste. Au mois d'octobre 1793, il fut arrêté et mis en prison. C'est le récit de sa captivité pendant la Terreur, que l'auteur raconte dans les chapitres suivants.
Arrestation. -* La Conciergerie. — > Les Girondins. — Fanehet. — BalHy.
Bouchard. <— M"« Roland. — Egtëê.
.... J'avais été prévenu dans las premiars jours d'octobre 1793 (vieux style) qu'un mandat d'arrêt avait été lancé contre moi. Il n'y avait plus de milieu entre fuir ou souffrir l'exécution. L'orage de sang qui devait bientôt inonder la France commençait dès lors à gron^* der. Un essaim d'hommes barbares avait jailli, on ne sait d'od« on ne sait comment» ^t couvrait la surface de la République d'espions, de délateurs, d'administra* teurs, de juges et de bourreaux. 11 n'existuit plus d'endroit écarté où la vertu pût respirer tranquille. Les courages étaient abattus, les âmes flétries^ les visages défaits. On tremblait de parler, de jeter un regard, de s'arrêter, d'entendre ; et, dans ces jours d^opprobre, les Français eussent perdu la mémoire avec la parole^ s'il était aiussi facile d'oublier que de se taire. CSop-
ment un proscrit aurait-il trouvé un asile au sein de cette consternation? Où aller invoquer Thospitalité, alors que la mort était le salaire de cette antique vertu ? Pressé de fuir ou d'attendre les fers que le tyran m'avait préparés, je voulais prendre mon parti avec réflexion pour y tenir avec fermeté. J'avais besoin du calme de la solitude. Je marchai vers le Jardin des Plantes, et arrivé là, je montai lentement le labyrinthe en comparant par la pensée les motifs de me décider. La raison me conseillait de fuir. Je connaissais les hommes à qui le destin venait de livrer ma patrie. Je savais bien qu'ils étaient trop stupides pour la gouverner ; mais je savais aussi qu'ils étaient assez féroces pour essayer de la dévorer. L'ami généreux qui m'andt averti d» mon sort m'offrait, des moyens à peu près sttn d^éahapper. Je penchais pour la faits, «t j'é«» tek parvsQU sans m'en apercevoir au sommet du laby» riftthe. Qe Ift js jetai machinalement un regard sur cette inagniflque cité que la 'ty rannis couvrait de soa eiEêpe. Un JpUF p«r Tédairait «noore. A cette hauteur, elle paraissait tranquille et environnée de tous ses ins^ truments de bonheur. Je ne saia quel ysiouvement se ^sa alors dans mon ftme ; mais une foule d'objets ^j€ jVvaig jusque-lft regardés avec indiffiSrence vinrent se peindra à ma pensée sous une ibrme taucbante. Joules paroimraJiB,Je les détaillais, je ne pouvais plus m^en iirra^her. \Ju comble me rappelait rédifloe.qoi dt^it ité le témoin dé mes études «t des jeux de jnon oUlance; plus loin, oe dOme réveillait d^s sentimanti^
plw profoQ4s «t l# souvf nir 4d plaisif^ uif i^k <^ii^;
quelques lieux me reprochaient 4e9 $rr^u^ qu'oA f^ gvetX^n Edôu oe beau jour, Gê j9euvçji Q^ p^Imî», c«tte vardur^ m'arrachèreut à la raispu pour i^'éley^r jmpsentiment. Is »ou venir (Je ma femi»^, 4« nx^ filte, de wpii viçux père acheva de ma troubler; H wmpesi j'^vai^. craint de délibérer encpre en leur prés^uce, je m'écriai avec uu sanglot : Npu ! non ! je n^ fuirai pas. Plut^ mourir mUk fois ^u milieu dVwîK ! MaJbeurc^u?^, qui avpz sausçes$e le mpt de paj^iç ^ la boupb^^ oui, ilj n une patrie ! je le sentais ^lors. -*- Oui, la patrie «f cpmpoçe pour Vkomm^ vertueu;?^ da toute» 1^ jouip* sauces que la «alure lui a préparées et que h poçiété lui garantit. Il 7 a uua patrie ppur h bon fils, pour 1^ père tendre, pour l'époux âdèle, ppur Vhi)mm9 sfiu<* sible et pieux ; et il n'y en a point pour le crime, et vous n* en eûtes jamais : votre patrie, à vous, c'est tin antre.
Je descendis du labyrinthe, satisfait de n'avoir plus à délibérer* 11 me semblait que j'avais laissé au sommet un fardeau pesant. Je saluais avec attendrissement, eh descendant, une foule d^objets que je n'avais pas seulement aperçus en montant. Il n'y avait plus rien d'indifférent pour moi. Tous les objets inanimés qui m*entouraient me paraissaient autant de vieux amis dont j'avais été près de me séparer et au sein desquels je me retrouvais avec délices. Enfin je prolongeai jusqu'au soir J^ rêve du geptiment. J'.çu§ la iaiWeçgç d'iill^r militer l^ ViQux qui m'avaient fr^ppjO dayantag^p du tant
du labyrinthe, et, à chacun d^eux, je répétai ma protestation dé ne pas m'en séparer.
Ma résolution bien prise, je rentrai tranquillement théz moi. J'y pris les précautions que la prudence m^ihdiquait. Je confiai mon argent â un homme que je croyais probe, mes papiers à un autre, et je versai dans le sein d'un troisième un secret qui pesait sur won cœur. De ces trois dépositaires, le premier m'a volé, le second s'est approprié mes papiers, le dernier m'a complètement trahi, et rien de tout cela ne m'a surpris. Un homme poursuivi n*était plus un homme, c'était, s'il est possible, quelque chose de pis. Il fallait alors un effort de coorage pour ne pas le renier ou l'outrager, et, il faut le dire à la honte de l'humanité, fort peu de gens s'en sont montrés susceptibles.
Quinze jours se passent sans que j'entende parler de rien, et, j'avoue ma faiblesse, je commençais à espérer. J'avais eu depuis deux ans une scène assez violente avec le tyran en titre, et Couthon, son invalide Omar, était mon débiteur; mais il m'avait oublié si persévéramment à ce dernier titre, l'autre me semblait agité de si vastes pensées, leurs valets si nombreux étaient tellement occupés, que je calculais sur la faiblesse humaine pour l'omission de quelques détails, et je m'appropriais modestement l'un de ces détails-là. Mon erreur ne fut pas longue.
Le 18 vendémiaire, sur les neuf heures du matin, deux inconnus se présentèrent dans mon cabinet. A
leur allure mystérieuse et à leur ton forcément poli, je devinai le sujet de* leur mission. L'un décline sa qua* litô : c'était l*inspec<eur de police. L'autre balbutie quelques mots mal assortis pour m'instruire de la sienne : je n'entendais point du tout la langue qu'il parlait, mais je ne sais quoi de bas et de sinistre ré* pandu sur sa figure et sur toute sa personne servit de commentaire à son discours, et je compris que le second individu était un de ces brigands patentés qu'on distinguait alors sous le titre de membres du comité révolutionnaire. Je demande à l'inspecteur communication de son ordre. Il me développe une liste fort sale qui contenait quelque vingtaine de noms, et me prie avec modestie d'y démêler le mien. Je parcours la liste et je lui réponds, ce qui était vrai, que je ne me reconnais dans aucun des noms, et qu'il s'est probablement trompé; l'inspecteur bésite, il paraît décidé à se retirer. Par réflexion, il propose au membre du comité de se rendre à la police et de demander s'il n'existe pas contre moi un mandat d'arrêt. Il lui donne pour renseignement une note au crayon dans laquelle il estropie mon nom et ma qualité. Celui-ci accepte le message, part et me laisse seul avec l'inspecteur de police, qui ne manque pas de se répandre en vœux pour n'avoir fait qu'une fausse démarche, et qui me prévient cependant avec une candeur niaise que la livrée de Robespierre est à ma porte, c'est-à-dire que les avenues de mon appartement, que la maison, que la rue^ sont obstruées par des i^ires déguenillés.
m MÉMOIRES DU C0M7Ë 91i;UGN0T
J^ lui répoad^ par quelques observation^ Bur la légè-^ rei4 4e sa démarche, ^t jia i?onversatioQ allait s'écliaMf-* £»Qt quand mon homme jetant un regard sur le jardini i»e prévient d'un ton sec que nous allong savoir ^ quoi nous en tenir, parce qu'il voit accourir un gendarme. 11 me quitte ensuite précipitamment pour aller au-^ devant de qe nouveau venu, et lui parle quelque temps dans une antichambre. Probablement il l'avertit que je suis irrévérencieux envers les exécuteurs d'ordres arbitraire; par je ne peux attribuer qu'à une forte prévention, appuyée sur un plus fort déjeniaer, la manière stnpide et barbare dont ce gendarme a débuté avec moi, U entre dan^mon appartement le sabre nu,
et après quelques minutes d'imprécationjjs, demande pO. jip miM et qui je suis, ti'inspfcQteur me désigne à ses yeux hagards, échauffés de colère et humides d'eauder^yie, « C'est bien lui ! s'écrie- t-il, je le reconnais^ Le » voijà ; il y a quinze jours que je le cherche sans pou- » voir le rencontrer. Son atfaire est bonne ; pieds et » poings liés, à la Conciergerie ! c^est du gibier de » guillotine! p —Et mon homme se promène fièrement dans ma chambre, distribuant de droite et de gauohe des cpups de sabre en Tair, en vociférant les proverbes du pèrePucbesne dont il me fait de temps en temps des applications qui égayent d'autant l'hono-' rable assistance. J'attendais froidement que ses poumons ne répondissent plus aux efforts de sa mémoire. Ce moment arrive ; j'en profite pour demander la représeiitation du mandat d'arrêt. I^ ^end^rm$ s'y op^
SOUVENIRS DB 1793 it7
pose, et revieat à son pefrain favori de me lief les piedg et les poings. J'insiste; Tinspectei^r appuie; j 'obtiens enfin la lectnre d'un mandat d'arrôt signé Sùuiès et Marina^ qui m'envoie ^i effet en droite ligne à la Conciergerie. La lecture de C€^ arrêt de mort me rendit lout mon courage^ et je pie montrai eommô un homme qui n'a plus que quelques jours à vivre. J'élerai la voix! et je demandai que), était l'officier civil, l'homme de la loi. Persoiine ne répondait : % Ek bienl disrje au » membre du comité révolutionnaire, puisque vous ne' « le i^vez pas^ je vous apprends que c'est vous, vous, » qui venez de faire le râle d^offlcieux valet, qui âtes » ici l'homme de la loi. A ce titre je vous demande » d'abord de me débarrasser (en mpntr^nt le gen^ » darï»e) de eet insolent qui m'ouirage, à votre honte, * depuis une demii-heure. Sa place n'est point ici; elle » est à ma porte pour y attendre vos ordres si j'op*- » pose quelque résistance; et vous avez une infaillible » garantie de ma soumission, c'est que vous êtes vingt ^ contre un. » J'exige ensuite qu'oa me oondui^ devant une autorité constituée quelconque, parce qu6 je déclare que je ne me reconnais point dans le mandat qu'on vient de lire ; f Prenez garde à ce qne vous aile? » iaire; il ne s'agit puis ici d'une arrestation ordinaire, 9 mais d'éçlaircir si je suis ou si je ne suis pas un ctn^ » miml d'État, » A (îo discours prononcé avec force, et surtout à ce mot de criminel d'Et^t^ me? trois hommes m trpublèrent. Le gendarme, qui deux mi»jpUeidupgrdvaut m'eiivoyait sans façon à la %^ûk>\i^^^
im MÉMOIRES DO COMTB BKOGNOT
fixa sur moi on regard slopide comme sar im dget rare et qu'il voyait pour la première fois. Il semblait se dire à lai-mëme : Voilà donc comme est fait on criminel d*Élat. L'inspectenr de police protesta qu'il ne prendrait rien sur lui, et le membre du comité, embrassant étroitement son corps avec ses bras, levait les yeux au plafond en signe d^embarras. On le députe de nouveau vers la section II part et revient avec cette décision précise : Il n'y a rien à faire qu'à mettre e scellé et emmener le citoyen. « Comment, reprisje, je ne serai pas entendu? — Non, citoyen. — Mais quelle atroce violation de toute raison, de tonte humanité! N'ar-t*on affiché les droits de l'homnie à tous les coins des rues que pour les déchirer plus à son aise? <— Citoyen, il ne s'agit pas de cela. — Eh bien ! puisqu'il ne s'agit plus de cela, j'ai tort. Mettez donc les scellés, emmenez-moi. Votre métier est de faire des hommes ce qu'il vous plaît, c'est vous qui avez raison. »
On ferme les portes de mon" appartement ; on les scelle ; on scelle les fenêtres, et on arrive enân au moment du départ. Le gendarme, qui était devenu prévenant pour moi depuis qu'il savait que j'étais un criminel d'État et que j'avais proposé de le mettre à la porte, m'observe que je n'ai pas fait de paquet. « Pourquoi un » paquet? lui dis-je. Croyez-vous que je languirai long- » temps où je vais? — Citoyen, votre affaire durera » six senrainesou deux mois. — Et sur quel fondement p calculez*vous de la sorte? — J'ai entendu ce que vous
» Tenez de dire; voire affaire n'est- elle pas comme » celle de Custine? — • Pas tout à fait, repris-je en sou- » riant; mais l'issue pourrait bien se ressembler. » Nouvel embarras, le scelléiétait mis sur ma garde-robe. 11 s'agit de le lever. Mes gens délibèrent s'ils en ont le droit. La patience m'échappe, j'approche d'un scellé^ je le déchire avec violence. — « Allons, messieurs, leur » dis-je, la question est résolue ; donnez- moi du linge » et finissons. »
On s'empresse de me satisfaire. Enhardi par ce premier succès, je demande s'il m'est permis d'emporter quelques livres. On me répond que oui, pourvu qu'on sache quels sont ces livres. « J'emporte, leur dis-je, s'ils » ne vous sont pas suspects, Epictète, Marc* Aurèle et » Thomas A-Kempis. » Ces trois auteurs passent sans difficulté, à la faveur de leur obscurité. Mais le Tasse m'ôtant tombé sous la main, j'eusla maladresse de l'appeler par le titre de louvrage plutôt que parle nom de rau:eur. — « Vous me permettez, continuai-je, d'y » joindre /a Jérusalem délivrée? — Pour celui-là, me » dit gravement l'inspecteur, cela n'est pas possible. » Je ne devinai pas ce que le Tasse pouvait avoir ?! démêler avec les captureurs de l'an 11 de la République. J'in» sistai, le gendarme s'approcl/e de moi, m'appuie la main sur l'épaule en signe d'intérêt et dit à voix basse : — « Citoyen, croyez-moi, laissez ce livre-là; tenez, » dans ce moment-ci, tout ce qui vient de Jérus*Jem ne » sent pas bon. — Vous avez raison, répondis-je au » faquin, marchons. »
m MÉMOTRËI^ Dtr ËOMTK fiKtGNOT
Nôtîs montons dans un fiâcre que mon gendarme bel esprit avait eti soin d'appeler. Nous étions environnés d'hommes â piqtieà qui se disputaient les places dânâlâ voiture on sur le siège du cocher. Cette émulation de bas-* gesse m'indigna. Je le dis très-haut, et j'obtins que le cortège se réduirait â cinq personnes, et en cela je fis bon nombre de mécontents. J'arrive à ma destination vers midi. Les escaliers du Palais étoîent garnis dé femmes qui semblaient assises à un amphithéâtre, attendant un spectacle favori. En effet, le char de la mort était à la porte ; il attendait deux infortunés destinés aux bêfes pour ce jour-là. Lrorsque je descendis de là voiture, l'amphithéâtre se leva tout entier et poussa un long cri de joie. Des battements de mains, des trépignements de pieds, des rires convulsife, exprimaient lé féroce plaisir de ces cannibales à l'arrivée d'une proie nouvelle. Le court espace de chemin que je traversai â pied fut encore assez long pour que je reçusse â la figure des ordures qui pleuvaient de toutes parts sur moi, et je pus juger, par la réception qu'on me faisait en entrant, de celle qui m'attendait à la sortie.
Le guichet était pour le moment un port de salut, et je le vis s'ouvrir sans peine. Me voilà donc englouti dans cette vaste antichambre de la mort qu'on appelle toujours la Conciergerie. Je traverse une espèce dé lanterne et j'arrive dans une pièce, à gauche, où est placé le greffe de la prison. Cette pièce est coupée en deux par une cloison à jour. Le fauteuil du greïBer, son bureau, les registres, sont placés dans k partie qui
SOUVENIRS DE i7Ô3 m
donne sui* la <îônr du Palais; iï^ est là qu'ôti réçoi!, qu'on enregistre, qu'on signale Un nouveau venu; Pautre partie est destinée à receroir les condamnés durant ces heures éternelles qai séparent la condamnation de Texécution. Un nouveau venu les voit, leur parle même, s'il en a le courage, et la faible barrière qui les sépare est Un emblème qui semble placé là pour les avertir qu'il n*y a plus qu'un pas entre eux et Téchafaud. Le jour de mon entrée, deux hommes attendaient l'arrivée du bourreau. Ils étaient dépouillés de leurs habits et avaient déjà les cheveux épars et le col préparé. Leurs traits n'étaient point altérés. Soit avec ou sans dessein, ils tenaient leurs mains dans la posture oi\ ils allaient être attachés, et s'essayaient à des attitudes fiêres et dédaigneuses. Leurs regards lançaient le mépris sur tout ce qui les approchait, et je jugeai par quelques mots qai leur échappaient par intervalles, qu'ilâ n'étaient pas indignes du sort qu'ils éprouvaient. Une espèce d'officier municipal eut l'inSolence de vouloir leur adresser des mots de consolation et de leur demander s'ils savaient le nom du président qui les avait jugés. — * « Non, lui répondit l'un des condamnés : » mais tais-toi : je ne veux pas emporter au tombeau >• le nom d'un pareil scélérat. — J'espère toujours, dit » le second d'un ton plus dojix, que ce président n*est » pas un Français. ^ — • Infortuné, tu aimais donc encore ton pays ! Ah! je salue tes mânes pour cet héroïque amour et ta noble espérance. Tu avais raison! Ces monstres que la nature enfante dans un moment d'éga-
rement n'appartiennent à aucune contrée. Celui qui t^ livrait à la mort est né et est mort au milieu de nous; mais la France, déchirée par ses mains impies, s'indignerait qu'on l'appelât du nom de ses enfants. Quel spectacle présentait le lieu où ces malheureux atlen^ daient leur dernière heure! Des matelas étendus sur le plancher indiquaient qu'ils y avaient passé la nuit, qu'ils avaient déjà subi le long supplice de cette nuit. On voyait à côté les restes du dernier repas qu'ils avaient pris; leurs habits étaient jetés çà et là, et deux chandelles qu'ils avaient négligé d'éteindre, repoussaient le jour pour n'éclairer celte^ scène que d'une lueur funèbre. Je détaillais l'horreur de ce 'sépulcre animé, quand la porte s'ouvrit avec bruit; je vis paraître des gendarmes, des guichetiers, des bourreaux. Je n'en vis pas davantage : j'éprouvai un saisissement subit; il me semblait que tout mon sang venait de se ghcer dans mon cœur, et je tombai sur une banquette du greffe, poursuivi par cet appareil de la mort.
Le départ de ces deux malheureux avait occupé le greffier, et nous étions quatre arrivants qui attendions notre destination. Je restais sur ma banquette, abîmé dans une rêverie douloureuse. Ce ne fut qu'au bout d'un certain temps, et au'après en avoir été froissé plus d'une fois, que j'aperçus parmi ks nouveaux venus un élégant qui n'avait oncore rien rabattu de Timpertinence de ses manières. Son habit, sa frisure, sa chaussure, déposaient de son respect pour les ridicules les
pins en vogue. Il abusait d'un espace fort resserré pour ^ s'y promener avec nonchalance, marchait sur les pieds de ses voisins, se confondait en excuses, recommençait, et fredonnait sur le tout un air italien. Au foyer de rOpéra même il eût été remarquable, tant il affichait la perfection de la sottise. Son nom ressemblait beaucoup au mien et nous n'avions que cela de commun. Il était arrêté pour fabrication de faux assignats., et moi par mesure de sûreté générale. Le greffier, homme d'ailleurs fort exact, se trompa, peut-être pour la première fois de sa vie. Il appliqua mon mandat d'arrêt sur la figure insouciante de l'élégant et me gratifia du sien. Il faut être juste ; mon allure sombre et misérable aidait à la méprise. On nous distribue à des guichetiers qui conduisent l'élégant à la chambre que je devais occuper dans cette division de la prison qu'on appelle l'infirmerie, et je vais prendre sa place dans un cachot qui était encore, à ce que je crois, sous Tinvocation de saint Charles.
Ce cachot était de quinze pieds en carré, et ne recevait, par un trou pratiqué dans la porte, que la portion de lumière suffisante pour en éclairer l'horreur. J'y trouvai deux compagnons. L'un, accusé d'avoir assassiné sa mère, était un homme de quarante ans. Soit prévention, soit réalité, je ne crois pas avoir rencontré de figure sur laquelle le crime ait été écrit en caractères plus lisibles. Il avait le teint plombé, les yeux louches et la bouche contournée. Ses sourcils se contractaient dès qu'il voulait fixer un objet, et ses lèvres s'agitaient
incessamment d* an mouvement convulsif. Cette mobilité imprimait â Ténsemble de ses traits une horreur menaçante, il parlait peu, avait les manières violentes et se courrouçait contre tout ce qui Tenvironnait. Le malheureux paraissait brouillé avec la nature entière, avec lui-môme. Par un concours assez singulier d'événements, il a subi la mort le jour même où j'ai été rendu â la vie, à la liberté ; et j'y ai trouvé une occasion de plus de reconnaître et d'adorer cette éternelle Provi- ' dence, qui daigne parfois s'associera la justice humaine. Mon second compagnon était un jeune homme de vingt â vingt-cinq ans. Je crains que dès cet âge il n'ait tenii l'un des premiers rangs parmi cette société d'escrocs qui s'est établie en permanence dans la capitale. Sa figure agréable et ouverte formait un contraste parfait avec celle de l'assassin. Il avait dans ses manières de cachot une sorte de politesse que Temportement continuel de l'autre faisait ressortir davantage. Celui-là m'accueillit avec bienveillance, plaignit en fort bons termes notre sort commun ; et, Comme nous sommes toujours disposés à faire leâ honneurs dans le bien que nous pensons d'autrui, je me persuadai qu'il était comme moi au secret, sur la paille, au cachot, par mesure de sûreté générale.
J'achevai la journée sans communiquer avec mes camarades. Je ne répondais qu'en termes fort serrés aux questions qu'ils m'adressaient ; le plus souvent je ne répondais pas du tout. J'éprouvai sur le soir une fièvre violente. Mes idéeà étaient sans suite et sans liaison ; je
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rêvais les jeux ouverts; et mon imagination égarée ïibsorbait heureusement ma raison. La seule sensation bien distincte que j'éprouvais était un besoin } c'était la soif, et je buvais de Teau avec excès. Ce régime ne me réussit pas. Je passai une nuit douloureuse. Le lendemain je restai abattu sur la paille, succombant souS là lassitude de la veille. Je ne formais pas davantage d'idées suivies; une seule domintiit toutes les autres, c'est que j'étais destiné à mourir. Je n'allais paâ plus loin , et je n'avais plus la force de m'effrayer ou seulement de m'occuper du temps et de là manière.
Mon jeune camarade prit pitié de moi. Il devint empressé, importun même; mais il l'était avec tant de grâce qu'il parvint à me ranimer malgré moi. Dès le Soir du second jour, une sorte de confiance s'était déjà établie entre nous. J'étais au sein de Paris tel qu'un voyageur perdu au milieu du désert ; un abîme immense • me séparait du reste du monde, et, dans celte position, la rencontre de son semblable est un présent du ciel ; il n'est plus possible de rester indifférent devant lui. Je parlai donc à mon compagnon. Il eut mon secret qui n'en était pas un. Son embarras le trahit au moment d'expliquer le sien. Quelques questions imprudentes qu'il me fit sur la procédure parjurés, achevèrent de m'apprendre à qui j'avais affaire , et je rabattis avec peine de Testime que je lui portais de si bon cœur. Je passai la nuit assez tranquillement ; la nature reprit ses droits * je dormis. Mais comme je payai cher le
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bienfait de cet anéantissement passager quand il fallut en sortir! Non, je ne connais rien de cruel comme le moment du réveil au milieu d'un cachot, dans un lieu où le songe le plus horrible est moins horrible .que la réalité. On est déjà éveillé; on souhaite, on s'efforce de rêver encore. Le sentiment essaie de faire reculer la raison qui s'obstine à rebâtir autour de vous les instruments de votre supplice, et vous les voyez toujours pour la première fois. Le momont du réveil pénétrait chaque jour mon âme d'un trait de désespoir^ et lorsque par la suite j'ai pu disposer de mon sort, j'ai été cent fois tenté d'user d'un moyen que j'avais de me rendormir pour ne me réveiller jamais.
Cette troisième journée se passa avec moins d*embarras; déjà chacun avait sa place. L'assassin restait dans son coin, en proie à son humeur farouche. Le jeune homme me portait les mômes soins et ne cessait de s'étonner qu'on nous eût placés l'un et Tautre à un secret aussi rigoureux ; car il avait la prétention de n'avoir été arrêté que pour fait de police , et il confondait sans façon sa cause avec la mienne. Sur le soir de cette journée, les guichetiers vinrent nous rendre leur visite accoutumée. Le jeune homme plaida notre cause commune avec chaleur et même avec adresse. Il me citait en exemple d'une persécution inouïe, et insistait sur ce que je périrais au cachot si on m'y laissait encore deux jours. Le porte-clefs rétorquait ses arguments avec un laconisme brutal; cependant il voulut voir ma figure pour reconnaître l'individu qui excitait un si bel înté-
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rêt ; il prit même la fantaisie de m'înterroger. Il me demande pourquoi je suis arrêté. Je lui réponds : par mesure de sûreté générale. Il s'étonne aussi de me trouver là, et veut en apprendre la raison; je lui réponds que je l'ignore. Il s'informe de ce que j'ai fait dans la Révolution, je l'explique en peu de mots; de mon nom, je le décline. « Je parie, dit le guichetier, » qi;ie c'est là l'iiomme du ministre de l'intérieur. At- » tends, je vais achever la fermeture et je reviens. »
Ce mot : que je suis l'homme du ministre de l'inlé^ rieur, me déroutait; je ne devinais pas comment je pouvais être l'homme du citoyen Parey, à qui je n'avais parlé de ma vie ; mais d'un autre côté, depuis trois jîours, rien n'avait plus droit de m'étonner. J'étais dans cette perplexité, quand le guichetier revient, m'ordonne de sortir du cachot, et me vante l'adresse qu'il a eue de m'y déterrer.
Je me mets en devoir d'obéir; mais auparavant je veux exprimer ma reconnaissance à mon compagnon de cachot. Le guichetier s'y oppose et prétend que c'est un coquin qui m'a volé. Je proteste du contraire. Le guichetier insiste et m'ordonne de faire la récapitulation de mes effets. Je la fais, et je trouve exactement tout ce que j'avais apporté. Le guichetier ne se lient pas pour battu ; il soutient qu'il n'est pas possible que je n'aie pas été volé, tonne de nouveau et menace de revenir armé d'un instrument terrible, si on ne me restitue pas à l'instant tout ce qu'on m'a pris. Je prié, je supplie, j'obtiens avec peine qu'il ne mettra pas mes
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pauvres camarades en pièces , parce qu*ils ont dû m^ voler, encore qu'ils n'en aient rien fait.
Chemin faisant, je deafiande à ce guichetier ce que signifie ce qu'il a dit que j'étais Thomme du ministre de l'intérieur. Il me répond que je le saurai au greffe. Le ^réfl^er me montre, en ôffet, une note qu'il a reçue du citoyen Grandpré, premier commis de l'intérieur, qui lui recommande d'avoir pour moi les soins compatibles avec les règlements et de me fournir tout ce dont j'aurai besoin. J'apprends encore que sur cette note on m'a cherché sans succès dans différentes chambres, pendant un jour, et que le mouvement continuel de la prison avait fait oublier, dès le lendemain, ma personne et Ig. ^recherche. Je me suis depuis trouyé à la Force avec le citoyen Grandpré, dont le crime était d'avoir voulu faire pénétrei^ dans les prisons les bienfaits de la révolution du 10 thermidor, dès le 11 ou le 12. Barère lui donn^ en passant cette petite leçon de politique, mais heureusement elle ne fut pas longue, et j'eus le regret de n'apprendre qu'après sa sortie de la Force que c'était ^ lui que j'g^yais l'obligation d'avoir été tiré du cachot de la Clonçierçerie.
La protection du citoyen Grandpré et plus encore won visage p^e et défait me firent obtenir une place àl'in* fi.rmerie, qu'on me vantait comme un lieu privilégié pour les détenus. Or, cette infirmerie était bien l'hôpital le pl^s hQrripil^nt qui çxisKlt au monde. L'édifice est de vingt-cinq pieds de large sur cent pieds de long, fermé 3LU3{ dçfl,x e^^lféwités p^r desjgrilleç de fer» et réouvert
d'une voûte surhaussée. Il est construit en pierres de taille, pavé de longues dalles, et, au reste, comme sa construction est ce qu'il y a de plus lourd dans cet af^r freux genre, on croirait qu'il a été taillé dans un rocher. Les vapeurs du charbon et des lampes ont emplité 1^ pierre d'une teinte sombre, La lumière ne parvient que par deux fenêtres en abat-jour très-étroites et ménagées dans les cintres de la voûte, en sorte que rien ne ressemble mieux à ces palais des enfers que Ton voit à rOpéra. C'est là que l'architecte a probablement été chercher ses modèles. Quarante à cinquante grabats gar^ nissaient les deux parois de ce boyau, et on voyait jetés sur ces grabats, deux à deux et souvent trois à trois, des malheureux atteints de maladies différentes. Il était i^ipossible d'y renouveler lair, on ne songeait pas seulement à le puriâer; on ne songeait pas davantage à changer la paille des grabats et 4 nettoyer les cou* vertures., en sorte que le pialheureux porté là était soudain enveloppé dans un tourbillon de méphitisme et de corruption. Elle était telle, cette corruption , qu'elle germait sur les dalles du pavé, et que par le temps le plus sec on ne passait pas par Tin^rmerie sans en avoir sa chaussure souillée. Pour comble de misère, les commodités de cette partie de la prison sont placées au mi^ lieu de l'infirmerie, sans moyens, sans séparation, et, comme elles sont insuffisantes pour le grand nombre, les environs y suppléent, et ces environs sont l'infirmerie même. Nulle part, au reste, on ne se jouait de l'humanité d'une manière aussi barbare, aussi dégoûr-
tante. Il in*est arrivé souvent de trouver au milieu de ces commodités^ couchés sur le pavé et recouverts de leurs ordures, des malades qui avaient fait effort pour fi^y traîner et qui j étaient tombés de faiblesse et de douleur. Ils y seraient morts si leurs compagnons d'infortune ne les en avaient pas tirés. Je pourrais ici mul^ liplier les tableaux hideux : un malade venait-il d'expirer, on lui recouvrait la tête d'une partie de la couverture commune à lui et à son voisin, et ce dernier, plus malheureux sans doute, gelait de froid, en attendant qu'on le détachât de ce cadavre. Il y avait une heure marquée pour cela , et d'ailleurs on ne se serait pas mis en frais de transport pour un seul homme mort; le contingent de la journée était de trois ou quatre. Âu-déssus de tous ces fléaux il eh était un plus grand : un médecin, un homme farouche et barbare. Ce misérable était le seul qui eût pu faire croire à un malade qu'il n'était pas disgracié de la société tou^ entière; Jamais un mot consolateur n'est descendu de sa bouche ; jamais il n'a donné un signe d'intérêt à l'humanité souffrante et tourmentée. La visite journalière durait ordinairement dix-huit minutes, quelquefois vingt, vingt-deux, et n'a jamais passé vingt-cinq. J'ai résisté à l'indignation pour le csrlculer, et, en vingtdeux minutes, il avait visité quarante malades, ce qui donnait un peu plus d'une demi-minute par individu. Sa recette habituelle était de la tisane, de la tisane pour tous, et jamais que de la tisane. Son insouciance prévenait au moins en ce point les effets de son igno-
rance> et peut-être les malades y gagnaient-ils. Ce qu'on raconte de lui dansl'^ Imanach des Prisons est delà plus exacte vérité. Il est positivement vrai qu'on a isubstilué plus d'une fois dans le même lit un malade à un homme mort de la veille, sans que ce cruel Sangrado s'en soit aperçu, et, croyant toujours avoir affaire au dernier, il ne trouvait rien à changer au régime et prescrivait de continuer la tisane. Au reste, tout cela s'explique : ce médecin était très-riche , il avait ci-devant possédé une charge importante; il avait hanté les heureux de la terre, il s'était frotté auprès d eux de préjugés, de morgue et d'insolence. Un tel homme était fort déplacé à l'infirmerie d'une prison. Oui, docteur Thierry, vous y étiez très-déplacé. Je vous connais; il vous faut des grands, des palais, de l'or, des cuisiniers, et vous ne trouviez là que des malheureux. Or, vous êtes trop vieux pour apprendre et trop endurci pour sentir que le malheureux est un objet sacré; que votre art, le plus beau des arts, est sublime alors qu'il s'exerce autour de lui, et que c'était par l'application courageuse et assidue de leur savoir au malheur que les médecins de l'antiquité avaient mérité d'être appelés des hommes divins. Aussi, consolez- vous; je crois bien que vous pourrez préparer quelque illustre pour le Panthéon, s'il a la sottise de prendre vos ordonnances , mais je vous garantis que vous n'y aurez jamais de place. A la vue de ce repaire de toutes les horreurs et de toutes les douleurs qui peuvent affliger l'humanité, je maudis la protection du citoyen Grandpré et je regret--
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tai mon cachot* Je calculais combien la société produit de degrés de mi$ère dont le commun des hommes naît, vit, meurt, sans seulement avoir une idée, ot je m'expliquais comment le philosophe de Genève avait eu raison de regretter les bois, et comment encore il avait rencontré tant de beaux esprits sincèrement déterminés à le trouver fou. Je préparais ainsi uncom* mentaire à Hobbes, quand un compagnon d'infortune vint m'arracher à ma méditation. Cet homme, heureusement né, avait conservé, au milieu de l'infirmerie, du sang-froid, de l'originalité et même une sorte de gaieté. C'était un légiste angevin de soixante à soixante-dix ans. Il me complimenta sur mon arrivée à rinfirmerie, qu'il avait la bonté d'appeler la salie la plus tranquille et la plus commode de la prison. Qu'on juge du reste ! -^ « Vous n'êtes pas très-malade, me » dit mon avocat ; si vous voulez, nous ferons société » de table et de lit ; je suis propre et bon vivant ; nous • nous arrangerons bien ensemble. » Cependant il veut savoir avant tout si je suis un révolutionnaire et pourquoi je suis arrêté. Je le satisfais sur ces deux points, et sur-le-champ il entame le récit de son aventure. Sa famille était fort connue en Anjou. Quant à lui, il s'était modestement réduit à la profession d'avocat par goût pour l'indépendance et la littérature. Il avait composé quelques écrits qui avaient fait du bruit dans son canton, et s'étonnait de la meilleure foi du monde qu'ils ne fussent pas parvenus jusqu'à moi. La Révolution avait distrait ses concitoyens de la haute consî-
déralioiî qu'ils lui portaient ; il s'était vu froissé par des hommes nouveaux, par des institutions nouvelles ; la bile du vieillard s'en était émue, et, dans un accès d'hu^ meur, il avait composé un dialogue entre la nation et Henri IV. Le roi parlait le premier et parlait haut et même d'une manière irrespectueuse à la nation. L'auteur en était là de son ouvrage, et la nation n'avait encore rien dit, quand un comité révolutionnaire surprit mon avocat d'Anjou et son dialogue, et les emballa par» le môme coche pour le tribunal révolutionnaire. J'eus beau me défendre et me récuser, il me fallut subir dès le soir même la lecture du dialogue et donner mon avis. 11 ne me fut pas possible de dissimuler que je trouvais Henri IV d'une insolence toute royale. — « Tant mieux, me dit mon avocat, morbleu ! tant » mieux. C'est là où je vous attendais. Voilà la preuve » que j'ai conservé la vérité de l'histoire ; car cet » Henri IV était un gaillard à pflil. Vous le voyez » avec son panache, sa longue épée, sa moustache ; » vous vous rappelez sa harangue à l'assemblée de » Rouen; et, je m'en rapporte à vous, pouvais-je faire » autrement ? — Vous pouviez mieux faire, lui dis-je. » — Et comment, s'il vous plaît ? — Vous pouviez ne » pas le faire parler du tout. Si vous aviez des vérités » utiles à révéler, pourquoi ne ohoisissiez-vous pas un » autre organe ? Vous savez que nous ne roulons plus » do rois, de panaches ni de moustaches. — A la » bonne heure, reprend mon avocat ; mais c'est une » chose faite. Au reste, depuis que je suis ici,j*ai fi^it
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» répondre la nation, et ma foi, je trouve qu'elle n'est » pas en reste. Vous allez en convenir vous-même. » Pour cela je demandai grâce jus({u'au lendemain matin, au grand regret de mon avocat, qui prétendait que son ouvrage était de ceux qu'il fallait lire de suite, si on voulait en sentir tout le mérite.
Le roulement des verrous, le bruit des clefs, les cris des chiens nous annoncèrent la nuit. Mon avocat me pressa de partager son lit. Je redoutais la société intime du chancelier de Henri IV ; je préférai passer la nuit sur un banc posé autour du poêle, entre un officier de la marine marchande , qui n'avait fait qu'un saut des grandes Indes à la Conciergerie, et un tailleur de Paris qui y était descendu de la rue Mouffetard. Ainsi cette tyrannie, la plus puissante et la plus hideuse qui ait jamais désolé l'espèce humaine, frappait au même instant dans des climats opposés en même temps qu elle dévorait autour d'elle. Elle franchissait les espaces et s'élançait aux quatre coins du monde pour y saisir ses victimes. Fléau prodigieux I sa naissance, ses progrès, sa chute lasseront longtemps la réflexion humaine. L'officier de marine, plus habitué que d'autres à des lits mal faits, reposa fort bien sur son banc; le tailleur s'endormit en me racontant comment il se trouvait à la Conciergerie pour avoir fait des manches trop courtes à des habits de hussards, et, malgré le mérite de la matière, il ne m'endormit pas. Me voilà donc seul, veillant au milieu de l'infirmerie de la Conciergerie,
Je me trompe ; la doulear tenait éveillés plusieurs malheureux sur leurs grabats. Je sentis alors toute la profondeur de ce vers de Golardeau :
Que la Duit parait longue à la douleur qui veille I
J'entendais à mes côtés des cris plaintifs, des gémissements. Plus loin un malheureux, poursuivi par un rêve affreux, poussait des cris qui me glaçaient d'effroi. Je distinguais assez bien les mots de sang, de bourreau, de mort; ces mots circulaient autour de ces • couches funéraires, et, d'heure en heure, Tairaîn mesurait par des sons tardifs cette éternité de souffrances. Les chiens répondaient à l'horloge par de longs hurlements. Et vous, vous qui n'avez pas passé une nuit là, au milieu de cet assemblage d'horreurs, vous n'a* vez encore rien éprouvé, rien souffert au monde. Pour surcroît de supplice, un escalier qui conduit à je ne sais quelle salle du Palais, est adossé au mur de l'infirmerie. Il faut que cet escalier conduise à une salle des tribunes du tribunal révolutionnaire; car, dès cinq heures du matin, tous les malades qui pouvaient dormir furent éveillés en sursaut par le bruit des amateurs qui se pressaient, qui se battaient à qui aurait les premières places, et ce vacarme, effrayant à plus d'un titre, se renouvelait chaque jour et se prolongeait longtemps dans la matinée. Ainsi, la première sensation qui frappait un malade à son réveil, c'était la crainte que ce ne fût pour le plaisir de dévorer ses
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dernier^ moments qu'on se battait au -dessus de sa tête ; car> dès lors, c'est-à-dire dans les premiers jours de brumaire, la maladie, l'agonie môme, ne dispensaient plus de paraître au tribunal, et j'y ai vu porter un prêtre d'Autun à qui on ne donnait pas douze heures à vivre, et qui est mort, en effet, à l'instant où on le jetait sur la charrette. En présence de tant et de si profondes misères, j'ai rougi d'être né homme. Le désespoir avait traversé mon âme; j'avais les yeux secs et le sang brûlant; j'errais à pas précipités dans l'infirmerie, attendant et redoutant également la lu*mière qui commençait à percer les barreaux. Poursuivi par les images de la nuit, inquiet de ce qui m'attendait pour la journée, si on m'eût alors appelé pour Is supplice, j'y aurais volé avec transport. J'ai fait plua d'une fois cette réflexion, que la mort sur un échafaud n'inspire tant d'horreur au commun des hommes que parce qu'ils la comparent à l'état de paix, de jouissances et peut-être de bonheur qu'ils éprouvent ; mais la mort considérée au fond d'un cachot, et, ce qui est pire, de l'un des grabats dont je parle ; la mort, quand l'existence tout entière est changée en tourments, n'est plus le comble des maux, elle en est le remède. Le courage de la plupart de ceux qui ont péri dans ces derniers temps se composait pour beaucoup du contentement d'arriver au terme de leurs souffrances : « Il y a » trop longtemps que ces gens-ci m'ennuient, me disait » Biron ; ils vont me couper le col, mais du moins tout » sera fini. »
L^infirmeriô n'eut pas sitôt reçu la faible portion de lumière qui lui était dévolue, que mon avocat vint obligeamment s'informer de la manière dont j'avais passé la nuit. J'étais à mille lieues de ses aventures et de son Henri IV; je le reçus fort mal. Il attribua ma mauvaise humeur à la fatigue que j'avais éprouvée, et me tança d'avoir dédaigné ses conseils et passé la nuit sur un banc, à côté d'un poêle. 11 y avait, selon lui, de quoi me faire mourir. — « Encore passe si j'avais » réussi, » lui répondis-je avec aigreur, et là-dessus mon homme m'enfila un fort beau sermon sur la patience, et arriva toujours à son point favori, à la lecture de la deuxième partie de son dialogue. -^ « Vous » m'avez fort bien préparé, lui disje : voyons. » Il lit la réponse delà nation à Henri IV. Ici le bonhomme s'était fourvoyé. La nation parlait comme une traînée. Elle disait des injures à perte de vue, et rien que des injures. Je le lui fis remarquer; je lui observai que personne n'y serait pris, que dans la première partie du dialogue il travaillait de génie, et qu'on sentait son Apollon à Taise, tandis que dans celle-ci, il sortait péniblement de son caractère et bronchait à chaque i)as. Le vieillard trouva quelque chose de vrai dans mon jugement. Je caressais son opinion et je flattais son . faible sans m'en douter ; il en conçut de moi une idée favorable et qu'il conserva jusqu'au bout. Quelque temps après, et la veille de sa mort, car le pauvre auteur la reçut pour prix de son dialogue, il mit ordre à ses affaires ; il confia au général Marcé ses disposi-
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tions domestiques et me rendit dépositaire de ses productions littéraires, pour les publier ou les supprimer à mon gré. Je ne manquai pas de profiter de Toption. J'ai dit que l'infirmerie était grevée d'une insupportable servitude envers des habitants de cette partie de la prison. Je les passai tous en revue dans la matinée^ et je reconnus bon nombre de nos camarades. La plupart m'accueillirent avec un intérêt consolant. Je quittai promptement Tinfirmerie par leurs soins empressés, et je passai dans une chambre qu'on appelait la petite pharmacie. Cette chambre était destinée à recevoir une femme fameuse, aussi avait-elle de plus que les autres une double porte de cinq pouces d'épaisseur, revêtue de fer et chargée de trois énormes serrures. De deux fenêtres qui Téclairaient auparavant. Tune était hermétiquement bouchée, l'autre presque entièrement; mais en revanche, elle était tapissée d'un papier qui multipliait autour de nous les emblèmes et les mots de liberté, égalité^ droits de Vhomme^ constitution; il était impossible de lever les yeux sans rencontrer le mot de liberté ou des barreaux, celui à^ égalité ou des verrous. Au reste, celte chambre prédestinée pour un usage peu commun était occupée alors par la représentation nationale. Ses hôtes étaient tous des députés anciens ou actuels. Le procès des vingt-un députés était à son terme. Un spectacle d'un intérêt plus relevé fit promptement diversion à tout ce que j'avais senti, pensé, éprouvé jusque-là. J'avais sous les yeux la lutte du talent, du savoir, de tout ce que les hommes sont
habitués à chérir et à honorer ^ mais du talent;^ da savoir, chargés d'indign«3S fers, contre l'ignorance en crédit, la scélératesse en action et le^ crime tout-puissant. Déjà un écrivain éloquent a excité la curiosité du public sur les derniers moments de ces hommes célèbres. Je me garderai de reproduire des détails si vrais et si intéressants sous sa plume ; il faut prouver son respect pour le tableau des maîtres en se gardant d'y toucher. Le fond du procès reste encore sous les yeux de la France et de TEurope; mais la postérité^ ce juge irrécusable des hommes et des choses, s'avance pour le décider. Déjà il est reconnu que le mot de fédéralisme est un monstre moral, sorti de la tète d'un scélérat en délire, comme la figure hideuse qui le représente est sortie de la tête d'un ouvrier de mauvais goût; que l'un n a pas plus existé en politique que l'autre n'existe dans la nature. Déjà la Convention a cédé au retour de la saine raison en ordonnant la démolition de tous ces monuments ridicules que la tyrannie avait disséminés sur le sol delà République pour donner de l'existence à ce fédéralisme, dont elle a tiré un si grand parti. Ainsi, il faut chercher ailleurs les véritables motifs de la perte des premiers Français immolés à cette sanglante chimère, de ceux qui ont les premiers dénoncé les règnes des Marat, des Robespierre, et de tous ces misérables, l'opprobre de l'humanité et la honte de la nation.
Je considérais chargés des mêmes fers que moi, ces hommes dont j'avais souvent admiré les talents, que j'avais vus naguère au plus haut degré de crédit et.de
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prâaamcâ^ et qui m'avaient ôerasé avec taat â- autre» do poi& de kur immanse popularité. Quelles réAexkiM!r ea speolaele m'inspirait ! La Résolution, disais«-je à l'un é'eox^ eW la mort. Elle brise impiloyableoaent tout ee qu'elle rencontre : il a'j a pas d'àge^ d'opinion^ de crédit^ de vertu, de richesses, de talents qui défendent àe ses coups. La postérité demandera ayec inquiétude quel étrange eoneours de ciroonstances a pu précipiter à l'échafaud ces fondateurs de la République. Le temps de le» comparer n'est pas encore arrivé ; mais on peut dire, dès aujourd'hui, que le parti de k Gironde a fourni des orateurs, des métaphysiciens, des écrivains àifttingués, et pas un homme d'État? La plupart d'en* Ire eux, él&rés à l'école de l'ancien barreau, avaient Gontracté. une confiance ridicule dans l'art de parler, et Se persuadaient qu'ils avaient tué leurs emuimi» avec un sarcasme bien aiguisé ou un discours d'appa»-* rêt. C'étaient là leurs grandis moyens. Ils picotaient le tigve quand il avait la gueule ouverte pour lès dévorer. Bs avaient d'ailleurs donné prise sur eux en ne «livant pas avec viguec^ une* conception d'abord assez forte, asse2% ingénieuse. Le parti de la Gironde avait tenu» UBfC^ marche tortueuse dans l'Assemblée légidative. Tour à tour ami ou ennemi de la cour, à mesure que^ celle-ci lui abandonnait ou lui retirait le gouvernement, il était encore en pourparlers avec elle p^i de temps" avant fe 10 août. Ce jour-là même, à sept heures du mAtin, la Gironde n'avait pas encore pris de couleur; ce^nefut que deux heures après, et lorsque* lia victoire
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était décida pour le parti populaire, qu'elle s^âança à la tête der ce parti. La journée fluie, la Gironde jn-» géa que le^ résultats en seraient glorieux , et elle y ou-* lut se las apprc^rier aux: yeux de la Frasioe. Elle n'était pas aussi contente des moyens qui avaient accompagné ou sAiivi cette journée, et elle essaya d'en renvoyer la honte aux véritables auteurs du 10 août. Cette conception, je le répète, était habile, et d'abord on n'oublia rien pour la faire réussir. Roland déploya toute Ténergie de sa vertu, et, ce qui était un peu plus s6* rieux, tout le talent de sa femme contre Danion, contre la Commune, contre les dilapîdateurs du chÂtean;* Brissot composa des diatribes contre les Jacobins; Vergniaud, Guadet, Gensonné Imprimèrent le mouvement à l'Assemblée. C'était à qui fêterait le mieux le^ 10 août, à qui s'en approprierait le plus sûrement l'honneur, et à qui déchirerait à plus belles dents les^ véritables aulteurs de cette journée. Le parti contraire seii4iit to«t ce que la marche des Girondins avait de cruel et d'issultant pour lui, et en devint furieux. Il accumula les horreurs au sein de la capitale, et, pour dégoûter la Gironde du 10 août, il ne manquait pai^ de csonfondre avec- cette journée les massacres de sep-» tembre. Ces massacres, de déplorable et honteuse mé-^ moire, offraient à la Gironde un moyen puissant de pousser som système aussi loin qu'elle le voudrait. 11 fallait ^'elle en déclarât, qu'elle en poursuivît les atrteuï*s à la face de l'Europe. Elle disposait des dé-^ partem^fk par Roland, de l'armée par les généraux ;
fit MÉMOIRES DU COMTE BEU6N0T
la majorité de la Cohvention arrivait pénétrée d'indignation contre les bourreaux de septembre : elle pouvait reconquérir la Commune en laissant Pétion à la place de maire. On n'est qu'embarrassé dans Ténumérationdes moyens dont elle disposait alors. Qu'a-t*elle fait avec tous ces moyens? Elle a perdu trois mois à se débattre contre Marat et à composer, sous le titre de Constitution^ je ne sais quel amphigouri métaphysique dont on ne se souvient plus, dont on ne se souvenait plus huit jours après qu'il avait paru. Or, un mois, un jour, est un siècle en révolution. Le parti contraire a louvoyé dans les premiers mois de la Convention; mais quand, il a vu que la Gironde avait laissé passer le moment favorable^ il l'a prise dans son propre piège. Il a accepté tous les reproches qu'elle lui prodiguait, a avoué les excès qu'elle n'avait pas su punir, et les a mis sous la sauvegarde de son crédit naissant. Fatigué de la défensive, il a attaqué à son tour. Fort de tous les scélérats dont il était l'espoir, de tous les crimes dont il était l'appui, il a chassé Roland comme un radoteur incommode, exalté Marat comme un juste persécuté, comblé les administrations de «ses créatures^ nommé des ministres de son choix, et, lorsqu'enfin il a eu la plénitude du pouvoir, il a renversé la Gironde pour avoir eu la prétention de rivaliser de gloire et de puissance avec lui, sans avoir rivalisé de crjmes.
D'ailleurs ce parti avait sur celui de la Gironde l'avantage de s'associer bien mieux et bien plus promptemcnt par ses principes, ou son défaut de principes.
aux vœux de la populace déchaînée et furieuse. L'anarchie permanente sous le nom de liberté; l'envahissement dès propriétés sous celui d'égalité ; les assassinats, les supplices, les vols consacrés comme des moyens de régénération, tous les vices en crédit, les noms de vertu et d'honneur devenus ridicules ou dangereux, telle était la doctrine ou Tinstinct de ce parti qui devait trouver et qui a trouvé un nombre effrayant de sectateurs au milieu d'un peuple corrompu par un long esclavage. Après l'ébranlement terrible que la Révolution avait occasionné, lorsque tous les ressorts de Tordre social avaient été rompus avec fracas, une pareille doctrine faisait plus de fortune que le galimatias de Condorcet,le3 diatribes apologétiques de Brissot oa les sophismes de Guadet. Les sans-culottes n'entendaient rien à tout l'esprit de ces messieurs ; mais ils comprenaient fort bien Marat lorsqu'il conseillait de pendre les épiciers pour piller plus facilement leurs boutiques; Danton, quand il faisait décréter qu'on leur accorderait quarante sous par séance à la section ; Barère liiimême, quand il leur promettait les biens des aristocrates; enfin, ceux-ci distribuaient des valeurs réelles^ des brevets de municipaux, d'administrateurs , de voleurs, d'assassins, de commissaires, de gardiens, tous inviolables. A ces signes, les sans-culottes reconnaissaient leur souveraineté ; mais ils n'en voyaient que le mot dans les productions de la Gironde , dont lé sens, l'expression et l'intention étaient pour eux également problématiques. Ainsi la France a été soumise, par la
iU MÉMOIRES OU GOMTB BEUGNOT
force des évéuements et la faiblesse de tseux qui n'a<vaient su ni les prévoir ni les diriger^ à paroaarir tous les degrés du malheur^ jusqu'à ce que ces salutaires et cruelles leçons aient éteint les illo^ons dans la dernière classe de la société et y aient appris que 1&, comme ailleurs, et peut-être plus qu'ailleurs^ le bien est dans la modération et le bonheur dans la règle.
Mais jusqu'à ce que l'infortune extrême eût désa*busé tous les esprits, il devait périr une foule d'hommes» et, par préférence, ceux qui, étant placés à la tète des affaires , offraient quelque résistance au torrent , et ensuite ceux qui, jetés au milieu de la société, réclamaient par leur présence seule contre ce débordement de sottises et de crimes. Sans doute, c'en était un digne dé mort aux yeux des Maratistes que d'être remarquable par son intégrité, son savoir ou ses richesses; et si ce parti a commis une faute, c'est de'n'avoir pas avoué hautement ses titres de proscription et de les avoir dérobés sous des formules contradictoires on ridicules. S'ils avaient jeté le masque au lieu de le lever , s'ils avaient marché en sectaires décidés et conjurés publiquement contre tout ce que la République renfermait d'hommes vertueux, instruits ou propriétaires; s'ils avaient ainsi .sarclé la France avec audace, au lieu de la faucher sans prévoyance et sans mesure, ils auraient effacé impunément jusqu'aux traces de la civilisation et organisé au milieu de l'Europe la horde de barbares la plus dangereuse qui ait jamais effrayé le monde.
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Or Toit eottmeait ils devsdéat débuter par tes députés qui tes gèû^ent davantage, c'ésM**dSre par aeos qui, composant le parti contraire, ont défendu la vBrts sons les poignards dn crime, la propriété sous les pv* ^ues de la convoitise et la liberté sous le fer des tyrans.
Sept de ces députés habitaient la même chambre avec Lamourette et moi. Le jour du jugement nous étions restés seuls ; nous étions loin de mesurer toute la pro* fondeur de cette horrible trame , car nous conserrioM des espérances. Nous savions bien que la plupart des députés n'échapperaient pas aux haines puissantes qu'ils avaient excitées, mais nous ne concevions pas quetlé sorte d^'ntérét on pouvait avoir d'immoler Ducos et Fottfrède, qui ne s'étaient pas prononcés dans le prin-^ cipe avec force, et qui tous deux avaient reçu en par* (âge une douceur de moeurs, une franchise, une ama-^ bilité qui font partout le charme delà société, et qui ne font nulle part ombrage au gouvernement. Nous placions encore dans Texception Fauche*, le répuhliotfifl Fauchet, à qui ou ne pouvait mifime pas reproche? le fédéralisme , puisqu'il avait combattu tant qtf il avait pu la réunion dans le Calvados, surtout depuis qu'il avait su que Wimphen en était le chef miKfairei; enfin nous ne concevions pas qu'on pût refuser' aut Jacobins ce misérable Boileau, de l'Yonne, qui déshonorait ses fers par ses plaintes, ses larmes, ses regrets d'avoir assisté à la commission des dôuzé, et seis pro* testations d'être un ami de Robespierre et un digiiè montagnard.
tl« MÉMOIRES OU COMTE BEUGNOT
Le 2 novembre , sur les deux heures du matin , nous entendîmes la porte de notre chambre s'ouvrir avec fracas. Trois g^uichetiers armés de flambeaux y entrent avec empressement. Ils font l'inventaire du frêle mobilier de nos compagnons et se mettent en devoir de l'emporter. Nous leur demandons s'ils sont jugés. Ils nous répondent que non, mais qu'ils ne reviendront plus en prison, quel que soit l'événement du procès, et que c'est toujours chose faite que de débarrasser la chambre de leurs meubles. L'heure où se faisait cette expédition fournissait un triste commen*taire au discours de ce guichetier, mais il est difficile de cesser d'espérer ce qu'on désire fortement. Nous cherchions toujours à soulager notredouleurdelaperte des autres en nous flattant que Ducos, Fonfrède et Fauchet auraient échappé. Cette espérance s'accrut même pour le dernier lorsque, sur les sept heures et demie du matin, il envoya chercher son bréviaire qui avait échappé à l'inventaire des guichetiers. Nous présumions que peut-être dans ces moments extrêmes quelques-unes des victimes avaient été agitées par des souvenirs religieux, et que Fauchet restait auprès d'elles pour leur ofirir des consolations. Nous nous trompions : Fauchet partageait l'honorable sort de ses collègues et il voulait consacrer ses derniers moments à l'accomplissement d'un des devoirs de son état. Des philosophes de la façon d'Hébert et de Chaumette souriront de pitié sur les derniers moments de l'évoque du Calvados ; de vrais philosophes ne se hâteront pas de
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prononcer. Fanchet était né avec un cœur brûlant, une imagination vive jusqu'à Tezaltation, le goût du merveilleux/ et, ce qui est le résultat de cette organisation, un penchant décidé vers la crédulité. Élevé dans le culte catholique et nourri dans ses écoles, son esprit s'était fourvoyé de bonne heure .au sein des prophéties, des miracles, des prestiges. Destiné lui-môme à prêcher cette religion, il s'y était attaché par goût, et^ comme il n'est pas aisé de s'arrêter en si bon chemin, il avait failli devenir prophète lui-même. L'évêché du Calvados l'avait distrait des rêveries du Cercle Social, et il avait fini par être un prêtre de bonne foi. Dans un moment où les hommes n'ont plus ni le besoin ni le dessein d'en imposer, il proclamait sa ferme croyance et mettait sa conduite en harmonie avec ses principes. Il protestait fortement contre les apparences du contraire qu'offraient quelques parties de sa vie, et il s'attachait à persuader qu'il était sans reproches sur l'article où le public était habitué à lui en faire davantage. Chaque jour il disait son bréviaire avec piété, lisait l'Écriture sainte et déclamait un chapitre de l'Imitation. Le livre de l'Écriture pour lequel il avait le plus de penchant était l'Apocalypse. Il prétendait que c'était précisément la Révolution française que saint Jean avait vue de l'île de Patmos, et convenait que jusqu'à l'époque de la prise delà Bastille il n'était pas aisé de l'entendre. Mais depuis, l'explication coulait d'ellemême. Fauchet trouvait dans l'Apocalypse la naissance, les progrès, les triomphes des Jacobins, le règne
M^ MÉMOIRCS 9fJ COMITE BEUGNOT
de flobeapterre, les noyades da Carrier, les iùsiUftdfo de (jûUot «t jusqu'aux caimagnoles de Barère. Il faisait sourant des rapprochemants si frappante et les déye<* loppait avec tant d'éloquence qu'il Pouvait le hcM, le laatérlalifite Gensonné, et que Brissot en restait 8tu«> pé&it. Au reste, ce dernier, dont on a dit tant de choses, excepté la vérité, avait aussi sa manière do çréduhté. C'était un viail enfant, toujours prêt à être dupe et tout à fait incapable d'en faire d'autres. Si jamais acception a été fausse, c'est celle que le public avait donnée au mot brtssotter. Ce député avait beau* ooup d^espcit et autant d'imprévoyance, connaissait à fond rhistoire et fort peu les hommes, embrassait ai* sèment un cercle étendu de relations politiques et ne venait pas au bout da son nez ; fort jaloux de prouver qu'il avait raison, il ne connaissait pas les mc^ens de l'avoir réellement. Il possédait enfin tovâ ce qu'il fallait pour faire du bruit dans un parti et le conduire, à sa perte, et c'est ce quMl a fait.
La mort des ving^-deux députés répandît au milieu âèB ppi»mniers une sombre consternation. Le regret dé leur perte affectait tous les cœurs, et la manière àmt en les avait sacriflés se mêlait à ce sentim^it d'é« pouvante. Sans doute, dès son institution, le tribunal révolutionnaire était ce qu'ont été et ce que seront à jamais toutes les commissions judiciaires, sous quelque prétexte qu'on les colore, sous quelque nom qu'on les caiche, e'est-i-dire une arme, et la plus redoutable des anyes, daiis la main du parti dominant ; mais, soit que
SOUVENIRS DE 1793 fit)
4M parti ne régnât pas tout à eoup fians partage, soit que le métier de bourreau ait aussi son apprentissage, soit politique, soit hasard, avant le massaere des vingtdeux députés il échappait quelques victimes, à de longs intervalles à la vérité, mais enfin il en échappait, et chaque prisonnier se laissait séduire par l'espoir de l'une de ces chances heureuses. Mais il n*était plus permis de s'en imposer à soi-même depuis que les fondateurs de la République avaient été sacrifiés avec une impudeur et une barbarie inconcevables. Il était évi-dent que la tyrannie avait essayé par ce coup hardi s'a existait encore quelque vigueur dans le corps politique, et que, n^y ayant trouvé que la déplorable immobilité d'un cadavre, elle allait assouvir sur lui toute sa rage et le déchirer en lambeaux. C'est ce que les députés avaient répété jusqu'au lieu de leur supplice. Le peuple de Robespierre, c'est-à-dire tous les scélérats et tous les imbéciles de Paris, poursuivaient ces infortunés de leurs cris accoutumés et leur adressaient les injures dont le comité secret des Jacobins avait dressé la veille la nomenclature. Quelques-uns souriaient de pitié; d'autres ne paraissaient pas y donner la moindre attention. Duchàtel leur répondit ces paroles prophétiques : « Pauvres Parisiens I nous vous laissons entre » les mains de gens qui vous feront payer bien cher » votre plaisir d'aujourd'hui. »
Depuis cette époque, le tribunal révolutionnaire prît une activité désolante; mais il donna la priorité aux talents distingués et aux éminentes vertus. C'est là,
no MÉMOIRES DU COMTE BKUGNOT
par-dessus tout, ce qu'il importe à la tyrannie de déblayer. Immédiatement après le procès ou plutôt la scène scandaleuse qui avait précédé la mort des députés, on lança Bailly sur le môme théâtre. II y parut avec le calme digne de l'un des premiers hommes de son siècle. Aucun reproche, aucune plainte n'échappa de sa bouche durant six jours qu'il fat en proie à ce simulacre de tribunal. Il répondit jusqu'au bout avec le môme sang-froid, la môme justesse et la môme dignité; et cependant le sang bouillonne à l'homme le plus indifférent à la lecture des questions qu'on lui faisait. Elles eussent eu quelque convenance adressées à Mandrin, à GoUot-d'Herbois, ou à tout autre chef de brigands; mais qui peut échappera l'indignation quand on réfléchit que ce tissu de mensonges atroces était préparé pour l'un des premiers philosophes, l'un des plus tendres amis de l'humanité, l'un des savants les .plus distingués dont la France puisse s'honorer? Sans doute des ordres particuliers avaient été donnés de lui faire avaler goutte à goutte le calice qu'on lui préparait ; car, dans l'intérieur de la prison, oi\ naguère ilportait encore des consolations et des secours, où il paraissait alors dans tout l'éclat de la vertu fortunée, il était traité avec un raffinement de barbarie. Le moment de le traîner au tribunal était un quart d'heure de récréation pour les guichetiers. On l'appelait alors avec une affectation indécente, et, lorsqu'il se pressait d'obéir pour mettre fin à ces cris redoublés, les guichetiers le poussaient en sens contraire, et se le ren-
SOUVENIRS DE 1793 ttl
voyaient de l'un à l'autre en s'écriant : « Tiens, voilà » Bailly ! à toi Bailljr ! prends donc Bailly ! » et ils riaient aux éclats du ton grave que conservait l'infortuné au milieu de cette danse de cannibales. Oui, j'ai vu Bailly, chargé de gloire et de vertu, et respectable ne fût-ce que par ses années, Bailly, dont le nom s'associe aux actes les plus glorieux de la Révolution, souillé par les mains de guichetiers dont on avait marchandé la barbarie, chancelant sous l'atteinte des uns, relevé par la brutalité des autres, et devenu leur jouet, tel qu'un homme ivre en sert quelquefois à la populace qu'il a rassemblée. Ce spectacle m'a attristé plus que n'aurait fait sa mort, quelque affreuse qu'elle ait été, car la mort d'un juste au milieu des supplices a quelque chose de grand et de sacré. On sent que les bourreaux ont beau faire, ils le consacrent à l'immortalité,, et l'esprit se console par Tendroit où le cœur est déchiré; mais il n'y a rien que de répugnant dans l'avilissement, et la vertu contrainte de le supporter n'a pas la force de l'ennoblir. Je dois ici relever un passage de VAlmanach des Prisons, sur le compte de Bailly : on y dit que, descendant un jour du tribunal et interrogé par quelqu'un comment allait son affaire, il répondit, en se frottant les mains : « Le petit bonhomme vit encore. » L'auteur, si exact d'ailleurs, a été ici induit en erreur. Pour peu qu'on ait connu Bailly, on sait que le geste et le propos sont également hors de son caractère r Bailly ne s'est pas démenti un instant de son ton grave et doux. On a remarqué seulement, dans les jours où il a paru
tift MÉMOIRES BU COMTE BByONOT
an tribunal^ que sa granité ayait pifis une teinto plw forte et ressemUait à de la fierté. Au reste^ il évitait de parler de soe affaire^ et ne quêtait nulle part des conso*lations ou des espé^nces. Si la conversation roulait sur la littérature^ il s'y m^ait vokMiti»*s. Il laissait éebap^ per alors des étinoellies de ce savoir aimable et de ce goût délicat qui ont dicté V Histoire de VAstnmomë et les Letites sur VAUmniide* II ne mani|uait jamais^ dès qu'il en trouvait Toceasion, de plac^ qudqoes réflexions Gonsolantes pour le malheur, telles ^e celle»* et : « Le métier d'un honnête homme est le pin» sAr^
^ même en révcllution Il ne faut à un
)• individu que de Tégoïsme éclairé pour le mettre sur
» k voie de k justiee et de k vérité. Dèsr
» que rinnocence peut être impunément sacrifiée, le
» crime n'est plus sûr de son fait #
» U j a une dist^oioe si grande entre la mort de » l'bommie de bien et celle du méchant, que le connomi » des hommes B'esf pas capable de la mesurer . >> ^ . »«...•.... Il est faux et très-faux qu'un crime
^ puisse être jamais utile. • • ^11 &ut
» savoir supporter la mort comme un inconvénieftidor «^métier de l'homme de bien; mais k vi&a des appair » pour lescceuffs vertueux^ et il ne fa uf pas roQgir de^^ *- k regretter « J'aurais mauvaise opimon de celui qià » n- aurais pas ea mourant un.regard à jeter en arrière^ •^ .*•......... » Deux Ibis j'ai vu Bailly s-'at-'
tendrir en parlant de sa femme, da séjour modeste (p'U: s'était choisi àMduit et des jours^ tranquilles (çjlil
s ouvris 1RS D£ I7»S
Qspérait y passer arec elle. Je ne coftnais M^^ BaiUy (|ue par les misérables plaisaotterîes qu'on lui a prodi^ guées ; mais je ne l'en respecte pas moins. Je juge par oela même que, si elle ne suivait pas son mari dans la carrière des lettres, elle avait su se l'attacha par des yertus réelles, qui conviennent nûeux à son sexe que des connaissances qui l'embellissent rarement et le corrompent presque toujours. La tendresse que lui portait son mari en prenait môme un caractère plus toachant. Le pbilosophe, en donnant ses larmea au souvenir d'une femme qui ne présentait aucun cMé brHlant, rmtrait, sous ce rapport, dans la classe commune, et nous aimons les points de contact qui nous restent avec le& hommes supérieure.
Une seule fois Bailly rompit le silence qu'il gardait sur les matières poIifi<pies; c'est le jour oà l'évéque ôobel préhida, par son apostacâe sol^inelle, aux h^^ cidiculement im^pies dont la Convention a été forcéede sabir tant de représentations dans son sein. Le pnési-dent, homme foirt obscur du reste, et dont le nom ne me revient pas, mais à coup sûr homme peu claiiv voyant, applaudit tant qu'il eut de voix, et par une réponse digne de la harangue, à la démarche du prêtre débouté. Bailly pousi^ un long soupir â la leelure^ de cet article du journal. ^ La démarche de Tévéque de » Paris-m'étonne, dit-il ; mais la répcwse du président » m^afflige. Quel ^^onc ee président? » On lut son nom : cela ne contribua pas à le faire eonnaltre mieux. « Ah! MonsieiHr le président, qui que vous soye», dit
m MÉMOIRES DU COMTE BEUGMOT
» Bailly, que mettrez-vous à la place? J'espère que la » Convention ne se séparera pas sans vous avoir » donné un démenti. »
Ce préliminaire d'horreurs eut un terme. La veille de sa mort^ Bailly présageait ce qui se passerait le len* demain, mais il en parlait sans émotion. « On a monté » tous les assistants sur mon compte, disait-il, et je » crains que la simple exécution du jugement ne leur » suffise plus ; ce qui serait dangereux pour ses consé- » quences, car je me persuade que la police y veillera. » — Comment, lui répondis-je, mais hier encore, mais » tous les jours, vous avez paru tranquille sur la » tournure que prenaient les débats et les dispositions » du tribunal. Vous nous trompiez donc ! — Non, re- » partit Bailly, mais je vous ai donné l'exemple de ne » jamais désespérer des lois de votre pays. » Je le quittai le cœur brisé et pressé par le besoin de commencer à pleurer cet homme excellent. Rentré dans ma chambre, je ne pouvais pas me dérober à l'émotion qui m'agitait. Je répétais : Comment I des hommes qui prennent le titre de jurés vont déclarer que Bailly est un assassin 1 « Il ne faut pas calomnier le tribunal, dit un » certain Bon, peintre de portraits, petit jacobin des » plus sales, qui nous était tombé en partage et qui » m'ennuyait fort ; il ne condamnera pas Bailly pré- » cisément comme un assassin, mais comme un grand » coupable. — Misérable! répojidis-je, tu ne cesses » de parler de grands coupables et d'applaudir aux » charretées de ton tribunal ; définis-moi ce que tu en-.
SOUVENIRS DE 1793 â25
» tends par un grand coupable, ou je t'étrangle, » Et de fait je le tenais au col, quand Lamourette, sautant de son grabat, m'arracba ma proie, et me tança vertement pour cet accès de fureur. Je devins plus calme sans être plus tranquille, et j'employai la nuit à créer des chances qui pouvaient encore sauver Bailly, puis à les renverser. Fatigué de ne pas rencontrer d'espoir fondé, je désirais, puisque j'étais destiné au môme sort, mourir à côté de lui. Le lendemain matin je descendis dans sa chambre; je m'informai comment il avait passé la nuit; on me répondit qu'il avait dormi comme à l'ordinaire. Déjà il était levé et prenait son chocolal. Je le félicitai sur son appétit. Il me dit qu'il en était content; mais qu'au reste il aimait le chocolat, parce qu'il produisait chez lui l'effel; de soutenir son estomac sans le " charger et d'adoucir le cours des humeurs, qu'ainsi il en faisait un usage assez fréquent. Je me retirai promptement. Les moments étaient trop précieux pour lui en faire perdre un seul; mais j'épiai sur l'escalier l'instant de son passage pour lui donner un dernier adieu. Je le vis pendant trois quarts d'heure s'entretenir avec un jeune homme, habillé en garde national, et qui était un de ses parents. Le jeune homme était ému jusqu'aux larmes; Bailly conservait sa tranquillité. Vers la fin de l'entretien, il prit coup sur coup deux tasses de café à l'eau. Le jeune homme retiré, je passai dans la galerie. Il parut disposé à me parler. Je tremblais et je ne savais par otl débuter. Enfin je lui exprimai mon étonnement de ce qu'il pre-
liait du café à Teau sur du chocolat. « J'ai pris, me dit
» Bailly , du chocolat parce qu'il nourrit et adoucit ;
» naais comme j'ai un voyage assex difficile à faire et
» que je me défie de mon tempérament, j'ai mis par*»
» dessus du café^ parce qu'il excite et ranime, et^ avec
» cet ordinaire^ j'espère que j'arriverai jusqu'au bout. »
On l'appela dans ce mcM[nenty je l'embrassai pour la
derniàre fois. Il me souhaita un meilleur sort» et me
remercia tendrement de l'intérêt que je lui avais porté*
Immédiatement après Bailly» on traîna sur le même
théâtre le général Houchard. Il était difficile de placer
le soupçon de l'intrigue ou de la trahison sur la figure
de ce vieux ga^rier. Houchard avait six pieds de haut^
la âômajTohe Sauvage^ le regard terrible. Un coup de
feu avait déplacé sa bouche et l'avait renvoyée vers son
œreille gauche. Sa lèvre supérieure avait été partagée
en deux par un coup de sabre, qui avait encore offensé
le nes> et deux autres coups de sabre sillonnaient sa
joue droite de deux lignes parallèles. Le reste du corps
n'était pas mieux ménagé que la tête» Sa poitrine était
découpée de cicatrices. U semblait que la victoire s'é^
tait jouée en le mutilant. Il parlait un jargon barbare^
moitié allemand» moitié français» que sa difficulté de
prononcer rendait plus raboteux encore. Élevé dans la
rudesse des camps» et parvenu au prix de son sang du
métier de scddat au grade de général, l'âpreté de ses
manières faisait encore ressortir le caractère menaçant
de sa figure. J'ignore s'il fut un général habile, mais
au motus il est certain qu'il avait été un général heu*^
SOUVENIRS DE 1793 ft?
reiix. Il avait obtenu des avantages constants à la tâte des armées de la République, délivré Dunkerque, rem-* porté sur le duc d'York la mémorable journée d'Hond<^ schott, et il n'avait pas dépendu de ses dispositions que l'armée anglaise ne trouvât dans les plaines de Flandre ses Fourches Caudines. Rappelé, embastillé, accusé par suite du système qui pardonnait encore moins à un général une victoire qu'une défaite, on avait cependant quelque embarras à dresser son acte d'accusation. Après le protocole d'usage sur la complicité avec ceux qui attentaient à la liberté^ à la souveraineté du peuple, à l'unité et à l'indivisibilité delà République, on l'accusaît de yC avoir pas assez tué d^ Anglais; ce sont les termes. Suivant l'impertinent rédacteur, il ne devait pas en échapper un seul desplainesde Flandre, et tout Anglais vivant, après la journée d'Hondscbott, était un témoin dédsîf contre le général français. Au reste, la bêtise, l'ignorance, et surtout l'insolence qui avaimt présidé & la rédaction de cet acte d'accusation soulevèrent l'in-^ dignation du vieux guerrier. Il rédigea lui-»méme pour sa défense une sorte de harangue dont je regrette tou* jours d'avoir négligé la copie. Certes» le style n'en était pas académique, mais elle respirait une éloquence sauvage, et surtout l'indignation d'un grand courage* Il semblait entendre le Marins du marais de Minturnes^ On y trouvait telle comparaison qui rappelait les chants d'Homère ou d'Ossian. J'avoue qu'après l'avoir lue^ je conçus une idée plus relevée d'Houchard, et je vis que la nature lui avait départi une étincelle à% génie
qui n'avait point été amortie par les mœurs et le ton du jour. Il présenta modestement sa harangue à ma censure^ et je me suis bien gardé de lui conseiller d'y toucher. Je l'engageai à la débiter telle qu'il l'avait écrite. Mais il ne sentit pas toute la valéar de mon avis, et à mon défaut il s'adressa à un misérable polisson nommé Osselin, qui délaya en style de Palais ce morceau vraiment remarquable, et se fit payer fort cher ee fort mauvais service. Houchard monta au tribunal muni de la pièce d'écriture d'Osselin, et assisté d'un défenseur officieux, ci-devant clerc de procureur, qui, ne connaissant de l'art de la guerre que les combats des ruelles de Paris, allait justifier les campagnes du général en chef de la République devant une bande de savetiers ivres, présidés par un moine. Tel a été en général le caractère de toutes les institutions révolutionnaires, qu'elles présentent sous une face l'excès de l'horreur, et sous une autre l'excès du ridicule; et lorsque tout condamnait l'homme sensible à pleurer, le sage était encore tenté de sourire. On devine quel fut le sort du général : il était décidé d'avance ; mais ce à quoi il ne s'attendait pas, ce à quoi personne ne pouvait s'attendre, c'est que le moine Dumas osa reprocher à Houchard d'être un lâche. A ce mot, qui commençait le supplice du vieux guerrier, il déchira ses vêtements et s'écria, en présentant sa poitrine couverte de cicatrices : « Citoyens jurés, lisez ma ré- » ponse; c'est là qu'elle est écrite! » Ce mouvement, qui eût soulevé le peuple romain, fut jugé fort impertinent
par la canaille parisienne. On imposa silence à Houchard, qui retomba sar le fatal fauteuil, abîmé dans ses pleurs. C'étaient les premiers peut-être qui échappaient de ses yeux. Dès lors on put le juger, le conduire au supplice, l'assassiner, il ne s'apercevait plus de ce qui se passait autour de lui. Il n'avait plus qu'un sentiment dans le cœur, celui du désespoir, et qu'un mot à la bouche, et qu'il répéta jusqu'à l'échafaud : « Le misé^ ràble^ il nia traité de lâche ! » et lorsque, en descendant, on lui demanda quelle était l'issue de son affaire, il répondait : « Il rrCa traité de lâche ! » et ne se souvenait plus du reste. Tant il est vrai que, pour un grand courage, il est une sorte d'injures plus dure à supporter que la mort !
Le tribunal révolutionnaire n'avait probablement pas assez de confiance dans la féroce constance de ses spectateurs, et il crut qu'il fallait, à l'exemple des autres tréteaux, varier son répertoire pour conserver la foule. A la tragédie d'Houchard, il fit succéder le drame de M™® Roland. On ne pouvait saisir un'con- . traste plus complet. J'avais résisté à plusieurs de mes connaissances qui m'avaient offert de me présenter chez elle, lorsqu'elle tenait bureau politique et de bel esprit à l'hôtel du ministre de l'intérieur, et j'avais rejeté sur l'esprit de parti les éloges qu'on lui donnait et la célébrité dont elle s'était tout à coup emparée. D'ailleurs, j'avais été à portée de voir à peu près toutes les femmes qui avaient placé leur nom dans les fastes de la Révolution, «t j'avais fini par n'en pas estimer une seule.
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En j réfléchissant, j'ai va qn'nne femme ne ponvait porter, an milieu d'une aussi e&ojable catastrophe , qne les yices de son sexe et aucune de ses rertus. Ces vertus douces, aimantes, sensibles croissent et se dé^ teloppent au sein de la paix et des jouissances domestiques ; elles s'effacent, elles se perdent au milieu de la chaleur des débats, de l'aigreur des partis, du choc des passions. Le pied tendre et délicat d'une femme ne se soutient pas sur ces sentiers hérissés de fer et teints de sang. Pour qu'elle y marche avec assurance, il faut qu'elle se fasse homme; or, une femme homme est un monstre à mes yeux. Ah ! qu'elles nous laissent, à npus autres à qui la nature a départi le triste avantage de la force, le champ de la dispute et le sort des combats; nous sufiisons à cette cruelle destination ; mais qu'elles gardent un rôle plus facile et plus doux, celui de verser le baume sur les blessures et d'essuyer les larmes. Que leur &me expansive et compatissante aille chercher le malheur dans quelque parti qu'il se trouve , et qu'elles bénissent l'ordre social qui ne permet pas de haïr !
Je tenais plus que jamais à mon opinion sur ce point, quand un malheur commun m'a rapproché de M"* Roland. Son arrivée & la Conciergerie était un événement, et je fus alors curieux de connaître cette femme qui, obscure quinze mois auparavant, devait obtenir en aussi peu de temps de nombreux amis, des ennemis plus nombreux encore, un rang très«-élevé, une haute célébrité, des fers et la mort. M'"^ Roland était âgée de
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trênteHsinq à /jaarante ans. Elle arait la flgnre, non pas rëgalièrement belle, mais très-agréable, de beaux cheveux blonds, les yeux bleus et bien ouverts. Sa taille' se dessinait avec grâce, et elle avait la main parfaite*ment faite. Son regard était expressif; et, même dans le repos, sa figure avait quelque chose de noble et dMn« sinuant. Mlfi n'avait pas besoin de parler, pour qu^on lui soupçonnât de l'esprit ; mais aucune femme ne parlait avec plus de pureté, de gr&oe et d'élégance. Elle avait dû ft l'habitude de la langue italienne, le talent de donner à la langue française un rhythme, une ca^ dence véritablement neuve. Elle relevait encore Thar-» monie de sa voix par des gestes pleins de noblesse et de vérité, par l'expression de ses yeux, qui s'animaient avec le discours, et j'éprouvais chaque jour un charme nouveau à l'entendre, moine par ce qu'elle disait que par la magie de so|i débit. Elle réunissait à ces dons déjà si rares, beaucoup d'esprit naturel, des connais^ sauces étendues en littérature et en économie politique. C'est ainsi que j'ai tu M""* Roland, et j'avouerai que je la voyais avec une prévention défavorable^
A l'entendre, elle avait puisé le goût, ou, pour rendre . ses termes, la pas^on de la liberté ft la lecture des grandy écrivains de l'antiquité. Là, elle avait vu l'humanité à un degré d'élévation dont elle avait été ambitieuse dès son jeune âge. Caton TÂncien était son héros, et c'est probablement par respect pour ce dernier des Ro» mains qu'elle en avait fait prendre à son mari la ra* desse et le costume. Je crois volontiers que la passioi}
de M"^® Roland pour la liberté découlait eu partie d'une source pure; cependant, quand on la transportait de i'Iiistoire ancienne à Thistoire moderne, on s'apercevait que l'oubli que le gouvernement passé avait fait de 8es*talentSy produits sous le nom de son mari, entrait aussi pour quelque chose dans sa passion en faveur du nouveau. Elle ne dissimulait pas^ la joie que les deux ministères de son mari lui avaient apportée, et mettait tant d'art à prouver que le ressentiment n'était pour rien dans sa fameuse lettre à Louis XVI, qu'elle démontrait complètement, à un observateur judicieux, qu'il y entrait pour tout.
Au reste, cette femme à conceptions vives, entraînée par sa tête plus loin qu'elle ne serait allée avec son cœur, attachait à ses opinions la violence d'une passion ; elle aimait tous ceux qui les partageaient, et détestait ceux qui ne les partageaient pas. Sous ce rapport elle était souverainement injuste. Elle n'avouait le talent, la probité, la vertu, les lumières que dans Roland et ses admirateurs; partout ailleurs elle ne voyait que bassesse, ignorance ou trahison. Elle avait inspiré à tout le parti celte chaleur de prévention qui n'avait pas peu contribué à lui aliéner les esprits et à lui susciter des haines. Plus d'une fois j'en ai fait des reproches à M™® Roland, et cette matière élevait entre nous des discussions assez vives. Je me rappelle entre autres qu'un jour nous en étions sur le chapitre de Louis XVI; elle déchirait sa mémoire avec véhémence. Je la rappelais aux égards- que Ton doit au jnalheur; je trou-
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vais que rhomme auquel elle ne voulait rien accorder, avait cependant déployé an comble de Tinforlunë un courage assez élevé, et qu'il s'était avancé vers la mort avec de la véritable magnanimité : « Fort bien, me dit- » elle; il a été assez beau sur Téchafaud; mais il ne » faut pas lui en faire un mérite : les rois sont élevés » dès Tenfance à la représentation. » Ironie profondément cruelle qui se ressent davantage de la corruption de l'ancien régime que do la franchise et de l'humanité républicaines.
L'amour-propre était le véhicule qui avait élevé cette femme au point où nous l'avons vue : elle en était sans cesse agitée, et ne le dissimulait pas. Au risque de ra« valer son mari au métier d'automate, et de ne lui laisser que sa douteuse vertu, elle s'attribuait tout haut la meilleure partie de ses productions littéraires et toute sa gloire politique. Elle enlevait aux autres le plaisir de la célébrer, en les prévenant sur ce point. Rien ne lui paraissait si naturel, et elle se croyait encore en rapport de ce côté avec les plus fameux personnages de l'antiquité. Elle ne voulait pas voir qu'il y avait autant de différence entre la femme de Roland et le consul romain, qu'entre le Brutus du tribunal révolutionnaire et celui du Capitole.
Sans cesse emportée par l'idée de transformer les Français en Grecs et en Romains, elle ne voulait pas davantage reconnaître l'absurdité de son système, qu'elle défendait avec autant de chaleur que de grâce; et lorsque cette femme m'étonnait par la beauté de ses pen*
sée$ et Félé^ation dô soa langage, je ne pouvais j>lm recoûnattre celle qui, de son aven, courait les tribunes des Jacobins, et se souillait dans la fange des sociétés fraterneUes.
Séparez M"^ Roland delà Révolution, elle ne paraît plus la même. Personne ne définissait mieux qu'elle les devoirs d'épouse et de môre, et ne prouvait plus élo» quemment qu'une femme ne rencontrait le bonbeur que dans raccomplissement de ces devoirs sacrés. Le tableau des jouissances domestiques prenait dans sa boucha une teinte ravissante et douce; les larmes s'échappaient de ses yeux lorsqu'elle parlait de sa fille et de son mari : la femme de parti avait disparu ;. on retrouvait une femme sensible et douce, qui célébrait la vertu dans le stjle de Fénelon. Je n'ai pas assez connu M^® Roland; j'ignore donc si elle justifiait dans la pratique la sublimité de sa théorie. Elle me disait, en me parlant de l'union des cœurs vertueux, en vantant l'énergie qu'elle inspire r « La froideur des Français * m'étonne. Si j'avais été libre et qu'on eût conduit t mon mari au supplice, je me serais poignardée au )i bas de l'échafaud ; et je suis persuadée que, quand » Roland apprendra ma mort, il se percera le cœur, % Elle ne se trompait pas.
11 faut que j'ajoute, & son avantage, qu'elle s'était créé un empire bien honorable jusque dans le fond des caohots. On jetait indiifôremmant sur la même paille et sous les mômes verrous la duchesse de Gramont et pne voleuse de mpuçhoirs^ M.^ Roland et une*misé»
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rabl6 des rues, une boane religieuse et une habituée de la Salpêtrière, Cet amalgame avait cela de cruel pour les femmes élevées, qu'il leur fallait souffrir le spectacle journalier de scènes dégoûtantes ou horribles. Nous étions réveillés toutes les nuits par les cris des malheureuses qui se déchiraient entre elles. La chambre où habitait M^ Roland était devenue l'asile de la paix au sein de cet enfer. Si elle descendait dans la cour, sa présence y rappelait le bon ordre, et ces femmes^ sur lesquelles aucune puissance connue n*avait plus de prise, étaient retenues par la crainte de lui déplaire. Elle distribuait des secours pécuniaires aux plus nécessiteuses, et à toutes des conseils, des consolations et des espérances. Elle marcfaait environnée de ces femmes qui se pressaient autour d'elle comme autour d'une divinité tutélaire; bien différante de cette sale courti» sane, l'opprobre de Louis XV et de son siècle, de cette du Barry, qui se trouvait alors dans la m^me en* ceinte, et qu'elles traitaient avec une énergique égalité, encore qu'elle eût conservé jusque-là 'les mines lubriques et les tons altiers d'une auguste catin.
Le jour où M*^^ Roland devait paraître au tribunal, Clavières me chargea d'une commission pour elle. Je me défendais : Clavières insista, en m'observant qu'une entrevue entre elle et lui à un pareil jour pourrait nuire à tous deux. Je me rendis; j'épiai le moment où elle sortirait de sa chambre, et j'allai la joindre au passage. Elle attendait à la grille qu on vînt Tappeler. Elle était vôtue avec une sorte de recherche; elle avait une
anglaise de mousseline blanche, garnie de blonde, et rattachée avec une ceinture de velours noir. Sa coiffure était soignée; elle portait un bonnet-chapeau d'une élégante simplicité, et ses beaux cheveux flottaient sur ses épaules. Sa figure me parut plus animée qu'à l'ordinaire ; ses couleurs étaient ravissantes, et elle avait le sourire sur les lèvres. D'une main elle soutenait la queue de sa robe, et elle avait abandonné l'autre à une foule de femmes qui se pressaient pour la baiser. Celles qui étaient mieux instruites du sort qui l'attendait sanglotaient autour d'elle et la recommandaient en tout casa la Providence. Rien ne peut rendre ce tableau : il faut l'avoir vu. M™® Roland répondait à toutes avec une affectueuse bonté; elle ne leur promettait pas son retour; elle ne leur disait pas qu'elle allait à la mort, mais les dernières paroles qu'elle leur adressait étaient autant de recommandations touchantes. Elle les invitait à la paix, au courage, à l'espérance, à l'exercice des vertus qui conviennent au malheur. Un vieux geôlier nommé Fontenay, dont le boii cœur avait résisté à trente ans d'exercice de son cruel métier, vint lui ouvrir la grille en pleurant. Je m'acquittai au passage de la commission de Glavières; elle me répondit en peu de mots et d'un ton ferme. Elle commençait une phrase lorsque deux guichetiers de Tintérieur l'appelèrent pour le tribunal. A ce cri, terrible pour tout autre que pour elle, elle s'arrêta et me dit, en me serrant la main : « Adietr, Monsieur, faisons la paix, il en est temps. » ^n levant les yeux sur moi, elle s'aperçut que je re-
poussais mes larmes, et que j'étais violemment ému; elle y parut sensible, mais n'ajouta que ces deux mots : « Du courage! »
Au milieu de ces tableaux lugubres qui se renouvelaient chaque jour, les femmes françaises ne perr daient rien de leur caractère ; elles sacrifiaient avec la même assiduité au besoin de plaire, La partie de la prison que nous habitions donnait sur la cour des femmes. Le seul endroit où nous pouvions respirer un peu moins mal à notre aise était un local de dix à douze pieds de longueur sur sept de large, formé de deux cintres de voûte, qui servait de repos à l'escalier et de passage de la cour des femmes au guichet. Cette espècç de corridor était fermé, du côté de la cour, par des grilles de fer, mais dont les barreaux n'étaient pas tellement resserrés qu'un Français n'eût jamais qu'à se désespérer. Le corridor était notre promenade favorite : c'était la seule ; nous y descendions dès qu'on nous avait extraits de nos cachots. Les femmes sortaient à la môme heure, mais pas aussitôt que nous : la toilette revendiquait ses imprescriptibles droits. On paraissait le matin dans un négligé coquet, et dont les parties étaient assorties avec tant de fraîcheur et de grâce que l'ensemble n'indiquait pas du tout qu'on eût passé la nuit sur un grabat, et le plus souvent sur une paille fétide. En général, les femmes du monde qu'on conduisait à la Conciergerie y conservaient jusqu'au bout le feu sacré du bon ton et du goût. Quand elles avaient paru le matin en négligé, elles remontaient dans leurs chambres, et, sur le midi,
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on les voyait desœndre habilléefl avec recherche, coiffées avec élégance. Les manières n'étaient pas celles du matin ; elles avaient quelque chose de plus prononcé et une sorte de dignité : sur le soir , on paraissait en déskaHllé. J'ai remarqué que presque toutes les fem^ mes qui le poctraient étaient fidèles aux trois costumes de la journée; les autres suppléaient ft l'élégance par I4 propreté compatible avec le locaL La cour des femmes possédait un trésor, une fontaine qui leur donnait de l'eau à volonté ; et je considérais chaque matin ces pauvres malheureuses qui n'avaient apporté avec elles, qui ne possédaient peut-être qu'un seul vêtement, oc-cupées autour de cette fontaine à laver, à blanchir, à sécher, avec une émulation turbulente. La première heure du jour était consacrée par elles à ces soins, dont rien ne les aurait distraites, pas même un acte d'accusation. Richardson a observé que le soin des bardes et la fureur de faire des paquets balançaient, s'ils ne dépassaient, dans l'esprit des femmes, les plus hauts intérêts. . ,
Je suis persuadé qu'à celte époque, aucune promenade de Paris n'offrait de réunions de femmes mises avec autant d'élégance qœ la cour de la Conciergerie, à midi ; elle ressemblait à un parterre orné de flenrs, mais encadré dans du fer. La France est probablement le seul pays, et les Françaises les seules femmes, du monde capables d'offrir des rapprochements aussi bizarres et de porter sans effort ce qu'il y a de plus attrayant, de plus voluptueux au s^ de ce que l'univers
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peut offrir de plos repoussant et de plus horrible. J'ai« mais à considérer les femmes à midi ; mais je préférais de leur parler le matin, et je prenais ma part des en-* treliens plus intimes du soir, quand je ne courais risque de troubler le bonheur de personne ; car le soir, tout était mis à profit, les ombres croissantes, la fatigue des guichetiers^ la retraite du plus grand nombre des pri« sonniers, la discrétion des autres, et dans ce moment de paix qui prélude à la nuit, on a béni plos d'une fois rimprévoyance de l'artiste qui a destiné la grille» Cependant les êtres capables de cet inexplicable aban^^ don ayaient leurs arrêts de mort dans la poche. Au reste, j'ai été à peu près témoin de quelque chose de plus fort en ce genre. Une femme âgée de quarante ans^ mais fraîche encore^ et qui conservait de beaux traits et une taille élégante, fut condamnée à mort, dans la première décade de frimaire, avec son amant, officier dans l'armée du Nord, jeune homme qui paraissait réunir un espiît élevé à une charmante figure. Us des-* cendirent du tribunal sur les six heures du soir ; on les sépara pour la nuit. La femme sut mettre en réserve des moyens de séduction dont elle usa avec sudcèsç elle obtint qu'on la réunirait à son amant. Ils donnè-^ rent cette dernière nuit aux amours, épuisèrent encore une fois la coupe de la volupté, et ne s'arracherait en quelque sorte des bras l'un de l'autre que pour monter sur la fatale charrette*
Je n'ai jamais pu que m' étonner de cet héroïsme, pour lequel je ne me sentais pas fait du tout. Il n'est
pas encore décidé dans mon esprit s'il dégradait ou s'il rehaussait le peuple qui en a fourni des exemples; mais au moins est-il vrai qu'il lui donne une physionomie qui n'est qu'à lui. Le voisinage des femmes nous procurait des dissipations moins sérieuses et dont j'étais plus jaloux. Il nous arrivait souvent de déjeuner avec elles. Des bancs à peu près à hauteur d'appui étaient adaptés de part et d'autre à la grille ; on y posait pêle-mêle et avec toute la confusion du local et du moment, non pas les apprêts, mais le sérieux du déjeuner, et s'il restait quelque espace du côté des femmes, les grâces ne manquaient pas de s'en emparer. A la vérité, ce n'était pas de celles qui se déploient avec abandon sur une chaise longue et qui s'arrondissent autour d'un thé élégant; elles étaient moins empruntées et 'plus piquantes. Là, tout en dépêchant des mets que l'appétit assaisonnait en dépit du fournisseur, les propos délicats, les allusions fines, les reparties saillantes étaient échangés d'un côté de la grille à l'autre. On y parlait agréablement de tout sans s'appesantir sur rien. Là, le malheur était traité comme un enfant méchant dont il ne fallait que rire, et dans le fait, on y riait trèsfranchement de la divinité de Marat, du sacerdoce de Robespierre, de la magistrature de Fouquier, et on semblait dire à toute cette valetaille ensanglantée. « Vous nous tuerez quand il vous plaira, mais vous ne nous empêcherez pas d'être aimables. » Ce détail n'a rien de paré, et on y croira volontiers, si j'ajoute que les convives étaient peut-être ce que la France conservait
encore de talents distingués, et si je cite en preuve les deux seuls hommes qui aient échappé à la Conciergerie, je ne sais par quel miracle, M. Riouffe, l'auteur enfin connu des Mémoires d'un détenuy et M. Marchéna, que la Révolution a conquis sur l'Espagne, et qui est fait pour honorer quelque pays qu'il veuille adopter.
Je ne sais quel génie fortifiait toutes les âmes, élevait tous les esprits et les trempait d'énergie; mais je n'ai vu qu'un seul homme donner des marques de pusillanimité, ce fut M. du Ghâtelet. Il arriva des Madelonnettes dans un pitoyable état d'ivresse. On le jeta sur un grabat, où il passa la nuit. Le lendemain, il avait retrouvé sa raison, et n'y gagnait guère. Il colportait çà et là ses plaintes, ses larmes, ses regrets et paraissait stupéfait de ne rencontrer personne disposé à se mettre à l'unisson avec lui. Il se présenta à la grille des femmes, et là, comme ailleurs, il pleurait et marmottait des lamentations. Une fille, plus que fille, le regarde comme un objet nouveau, et se fait expliquer ce qu'il est. Mieux instruite, elle s'approche et lui dit : « Fi donc! vous pleurez; sachez, monsieur le duc, que » ceux qui n'ont pas de nom en acquièrent un ici, et » que ceux qui en ont un doivent savoir le porter. » On devine que le personnage de qui partait cette verte leçon était une aristocrate, et rien de si vrai. On demandera où diable l'aristocratie allait se nicher ? Elle s'est nichée là, chez une malheureuse fille des rues, qui soutint jusqu'au bout son rôle avec un genre d'héroïsme
dont n'aurait été susceptible aucune des virtuoses des salons de Goblentz.
Elle s'appelait Églé, et était âgée de dix-sept à vingt ans; elle logeait, depuis deux ans, rue Fromenteau, où elle était descendue d'un galetas du faubourg Saint- Antoine. La malheureuse avait été victime, comme tant d'autres , de la corruption de nos mœurs, et en était devenue ensuite un agent très-actif. Une âme s'était conservée forte dans ce corps flétri par mille souillures; Églé détestait le nouvel ordre de choses, et ne s'en cachait pas. Elle publiait ses opinions au coin des rues, et en accompagnait le développement de propos et de cris séditieux. La police l'avait fait arrêter et conduire à la Conciergerie avec une de ses compagnes à qui elle avait inculqué son poison aristocratique et la rage de le répandre. Ghaumette avait eu le projet de faire traduire ces deux malheureuses au tribunal, en môme temps que la reine, et de les envoyer toutes trois à la mort sur la môme charrette. Rien ne s'accordait mieux avec son fameux procès- verbal, et il faut convenir que ce forçat, devenu procureur de la commune de Paris, ramait avec assez de suite. Les comités du gouvernement d'alors trouvèrent quelque inconvénient à cette gaieté ; il fut décidé que Marie-Antoinette d'Autriche irait seule à la mort, et on réserva la pauvre Églé pour une meilleure occasion.
Trois mois s'étaient écoulés depuis la mort de la reine, et il est probable qu'Églé et sa compagne auraient pu se faire oublier, si la première avait gardé la
retenue la plus ordinaire ; mais elle aurait trouvé de la honte à dissimuler ou seulement à retenir sa pensée, et elle y donnait un essor tellement séditieux au milieu de la Conciergerie, que Fouquier voulut en finir avec elle.
On ne se donna pas la peine de dresser un nouvel acte d'accusation contre ces deux filles ; on retrouva celui qui avait été préparé lors du projet de Ghaumette, et il fut signifié dans sa simplicité première, en sorte qu'Églé et sa compagne se trouvaient textuellement et précisément accusées d'avoir été d'intelligence avec la veuve Capet, et d'avoir conspiré avec elle contre la souveraineté et la liberté du peuple. Je l'ai lu, et je l'atteste.
Églé était fière de son acte d'accusation, mais indignée des motifs qu'il renfermait. Elle ne pouvait pas concevoir qu'on pût mentir d^une manière aussi bête, et lançait contre le tribunal de ces sarcasmes grivois qui avaient bien leur mérite, mais dans sa bouche seulement. Je l'interrompais au milieu de Tune de ces philippiques, et je lui disais : « Malgré tout cela, ma » chère Églé, si on t'eût conduite à Téchafaud avec la » reine, il n'y aurait pas eu de différence entre elle et » toi, et tu aurais paru son égale. — Oui, me répon- » dait-elle ; mais j'aurais bien attrapé mes coquins. — » Et comment cela? — Gomment? au beau milieu de » la route, je me serais jetée à ses pieds, et ni le bour- » reau ni le diable ne m'en auraient pas fait relever. » Il faut pardonner une pareille extravagance à cette
infortunée. Elle était née ao sein de l'ignorance et de la paovreté ; les distractions de son déplorable état ne lui avaient pas laissé le temps ni de penser, ni de raisonner. Il n'est donc pas étonnant qu'elle n'ait jamais pu s'élever à cette hauteur de conception d'où les rois paraissent tout au plus au niveau du reste des mortels ; et d'ailleurs, quelle école de mœurs et d'opinions républicaines que la rue Fromenteau?
Devant le tribunal, Églé avoua les propos et les exclamations royalistes qu'on lui imputait; mais quand on arriva à l'article de sa complicité avec la reine : « Pour cela, dit-elle en levant les épaules, voilà qui est » beau, et vous avez, par ma foi, de l'esprit; moi, com- » plice de celle que vous appelez la veuve Gapet, et qui
* était bien la reine malgré vos dents; moi, pauvre fille
* qui gagnais ma vie au coin des rues et qui n'aurais
* pas approché un marmiton de sa cuisine ! Voilà qui » est digne d'un tas de vauriens et d'imbéciles tels que » VOUS. » Malgré cette sortie, Eglé obtint de la faveur au tribunal. Un juré observa que probablement l'accusée était ivre lorsqu'elle avait tenu les propos qu'on lui imputait , puisque, dans le moment même , elle n'était pas de sang-froid ; et quelques autres jurés, anciennes connaissances de l'accusée, appuyaient l'observation. Églé repoussa avec le même front et les protecteurs et les motifs de la protection; elle soutint que s'il y avait quelqu'un d'ivre dans l'honorable assistance, ce n'était point elle, et pour prouver qu'elle avait tenu à dessein et de sang-froid les propos qu'on lui
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imputait, elle se mit en devoir de les reproduire dans toute leur vérité, et il fallut prendre des précautions sérieuses pour lui imposer sQence. On la força de s'asseoir, et le tribunal passa à sa compagne. Celle-ci trouva dans les jurés la même sensibilité, sans doute à cause de la môme connaissance. Moins décidée qu'Églé, elle hésitait et acceptait le brevet d'ivresse qui devait h sauver de la mort. Églé indignée rompit le silence, et cria à sa compagne que sa faiblesse était un crime, et quelle se déshonorait (le mot est précieux). Elle la rappela au courage et à la vérité. Celle-ci, confuse et tremblante en face d'Églé plus encore que devant les juges, abjura un moment d'erreur, confessa qu'elle aussi s'était rendue coupable de sang-froid. Le tribunal mit une juste différence dans sa décision : il envoya Églé à l'échafaud comme une aristocrate incorrigible, et se contenta d'enfermer pour quelque vingtaine d'années sa compagne à la Salpêtrière. A la lecture du jugement, Églé entendit en souriant les dispositions qui la déclaraient convaincue du crime de contre-révolution et la condamnaient à la mort; mais quand on en vint à l'article de la confiscation de ses biens : « Ah ! vo- » leur, dit' elle au président, c'est là que je t'attendais. » Je t'en souhaite de mes biens ! Je te réponds que ce » que tu en mangeras ne te donnera pas d'indigestion. » Ëglé en descendant du tribunal, plaignait sa compagne de sa conduite, et était assez satisfaite de la sienne ; elle craignait seulement d'aller coucher avec le diable; je rends ses termes. L'ange de cette prison, le
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boa M. Émery, la rassura sur cette frayeur, et elle sauta sur la charrette avec la légèreté d'un oiseau. Si cette pauvre fille valait la peine qu ou s'informât d'où elle sortait, on découvrirait qu'elle avait reçu sans doute une éducation détestable. Quelque bonne femme avait déposé le germç des préjugés du vieux temps dans Tesprit d'Églé. L'active dissipation de sa vie l'aurait étouffé à la longue ; mais des persécutions révolutionnaires en avaient, à ce qu'il paraît, favorisé le développement, et il était parvenu à son comble dans cette âme ardente et susceptible de passions de plus d'un genre
Suite da séjour à la Conciergerie. — Mort de Llavières. — Scène d'évocation, — Translation à la Force. — L'acteur Neuville. — Linguet. — Dupont de Nemours. — Danton. — Changement dans le régime de la prison. — Perrière Sauvebœuf. — Scène avec La Noraye. — La famille de Brienne. — Fin de la Terreur. — Sortie de prison.
Je fus interrompu dans ces pensées amères par Lamourette, évoque constitutionnel de Lyon, qui partageait ma chambre. Sa société m'était douce. Lamourette était un homme instruit, bon orateur, et, au moment de la Révolution, l'un des prêtres les plus distingués de l'Oratoire. Gomme presque tous les membres de cette savante congrégation, il se laissa séduire par les nouveaux principes, et fut, à ce titre, nommé évoque de Lyon. Durant le siège, il déploya le zèle et le courage qui ne manquent jamais aux prêtres français au moment du danger. Il portait les secours spirituels à ses ouailles à travers les balles et la mitraille. Notre bon abbé Rosier, Tauteur du Dictionnaire dC agriculture f ainsi que son grand-vicaire, y furent tués ; Tévêque ne fat que blessé, mais il s'atten-
dait à ce que le fer du bourreau vînt achever l'œuvre des soldats de Dubois de Grancé. Il n'en éprouvait aucun trouble, et je n'ai vu personne pousser aussi loin le stoïcisme chrétien. On le voyait remplir régulièrement, mais sans affectation, les devoirs d'un prêtre. Quoique évoque constitutionnel et par conséquent fort opposé, en apparence, avec M. Émery, l'ex-supérieur de Saint-Sulpice, aussi rangé entre nos compagnons de misère, il était de rooitié dans les bonnes œuvres de cet homme excellent. Lorsque Lamourette fut conduit au tribunal, il avoua ce dont il était accusé comme le devoir le plus sacré de son état, confessa sa foi, fit le signe de la croix, et attendit son jugement. Il m'a chargé de publier sa rétractation du serment qu'il avait prêté à la constitution civile du clergé. Je n'y manquerai pas. Lamourette, qui me voyait accablé de douleur en revenant du guichet, crut que j'y avais trouvé la nouvelle que je paraîtrais le lendemain devant le tribunal, et il entamait une exhortation analogue à la gravité de la position. Je l'avertis de sa méprise et lui expliquai les causes de mon abattement. Il me reprit, môme vertement, et voulut me faire trouver dans l'arrivée de ma femme un sujet puissant de consolation, quelque chose qui dût suivre. A toutes mes objections il se contentait de répondre : « Sachez une bonne fois être chrétien, et » vous n'éprouverez pas ces transports désordonnés. » La nuit qui suivit ce jour même, nous fûmes mis l'un et l'autre à une cruelle épreuve : le départ des Girondins avait laissé cijiq places vides dans la chambre où
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j'étais logé; elles furent occupées par Lamourette, par un ancien prieur de Molesme, du nom de Sauménil ; Boos, le peintre de portraits ; un tailleur de Paris, et Glaviôres, Tex-ministre des finances. Cette chambre faisait exception pour Tordre et la tranquillité qui y régnaient, et on lui avait donné le nom de la chambre des sept sages. Clavières était matérialiste, l'évoque et le prieur des prêtres fort pieux, le tailleur protestant, et le peintre rien du tout. Tout cela s'accordait à ravir. Clavières avait voulu hasarder quelques moqueries quand nos prêtres disaient leur bréviaire en commun, mais je le rembarrai alors durement, et je lui fis perdre cette mauvaise habitude. I^ jour môme d« ma première entrevue avec ma femme, Clavières reçoit son acte d'accusation , et il est prévenu que le lendemain il sera jugé. Il lit cet acte jusqu'à la moitié, puis le foule aux pieds dans un mouvement d'indignation. Je le ramasse. « Lisez, me dit Clavières, si vous en avez le » courage, et dites ce qui reste à faire à un homme de » cœur. » Je lis en effet un long compendium où sont rapportés tous les crimes de Clavières, et cependant les véritables n'y étaient pas. Je lui donne le conseil d'appeler son avocat. « Pourquoi faire? répondit-il. J'aime » mieux envoyer chercher Montessin, mon gendre, et » m'occuper aveçlui du sort de mafiUe. — L'un,di8-J6, » n'empêche pas l'autre. » Tous deux il les appelle. Je l'invite à dîner en tiers avec Lamourette et moi, parce qu'il y sera mieux qu'à une table asse^ bruyante où il mangeait d'ordinaire et qui était composée de huit per-.
sonnes. Il me refuse, se présente à son dîner comme de coutume, n'y mange ni plus ni moins et conserve son sang-froid ; seulement il escamote habilement le couteau à découper et le rapporte dans notre chambre. Il voit dans l'après-midi son gendre et son avocat, et ne nous parle plus de son procès. II me dit seulement de cet avocat, nommé Lafeutrie, que c'est un drôle ou un imbécile, puisqu'il a essayé de lui persuader qu'il avait tiré d'affaire des accusés plus malades que lui. « A quoi » j'ai répondu, poursuivait-il : citoyen défenseur, vous » ne m'avez pas tâté le pouls. Au reste, je ne vous con- ■» suite pas sur le fond de mon procès, mais seulement » pour savoir si je peux demander un délai, afin de me » procurer le grand nombre de pièces dont j'ai besoin » pour réfuter vingt chefs d'accusation ; dès qu'aucun dé- » lai n'est possible, il ne me reste qu'à vous remercier. » L'heure de la fermeture des chambres arrive : on nous enferme dans la nôtre et Glavières avec nous. La conversation s'établit comme de coutume sur les misères de notre condition, et Lamourette y entremêle avec adresse des réflexions sur la brièveté de la vie que la rage de nos persécuteurs n'augmente que de bien peu. Chacun se couche et s'endort ; car là même, on dort. Les premières nuits qu'on passe dans un cachot sont sans sommeil, à moins qu'on ne soit doué d'une grande force de caractère, mais la nature ressaisit bientôt chez nous ses imprescriptibles droits, et j'ai remarqué pour mon compte que depuis le jour où j'ai été mis en prison, mes rêves sont des scènes de pleine liberté, et
probablement quand j'en serai sorti, si j'en sors, je rêverai prisons et cachots. Une heure après que nous étions couchés et endormis, je suis réveillé par ce cri de Lamourette : « Glavières ! ah malheureux ! qu'avez- » TOUS fait? » et j'entends alors distinctement deux bruits également horribles : le râle d'un homme qui s'éteint et le bruit de son sang qui tombe sur les dalles. Je me jette hors de mon lit ; nous en faisons tous les cinq autant. Que faire? que devenir? nul secours à appeler du dehors ; pas moyen de se procurer de la lumière; seulement un réverbère, placé dans l'un des passages du Palais de Justice, et qui se trouve en face de la croisée de notre chambre, y jette quelques faibles rayons, assez pour indiquer cette scène d'horreur, pas assez pour l'éclairer. Les deux prêtres se jettent à genoux et nous invitent à en faire autant pour demander à Dieu la grâce de l'infortuné que nous voyons s'éteindre. Chacun se prosterne. Au bout d'une demi-heure on n'entendait plus que le sang qui tombait encore. Nous nous rejetons sur nos lits, mais comme nous avions foulé aux pieds ce sang dont le pavé était recouvert, à notre tour nous en souillons nos couches, et le lendemain, à l'ouverture de ce lugubre réduit, il semblait une boucherie, et de quelle chair, grand Dieu 1 Lorsqu'une sorte de calme eut succédé, nous pûmes rapprocher plusieurs circonstances qui auraient dû nous avertir de la détermination de Glavières. Plus d'une fois il avait protesté qu'il n'avilirait pas la dignité de l'homme au point de paraître devant l'infâme tribunal. Il avait consulté
le peintre Boos sur ^attitude que les statues et les tableaux donnaient aux personnages qui se frappaient du poignard, et il avait marqué la place du côté gauche où il faut enfoncer pour arriver plus sûrement à Toreîllette du cœur. Enfin il était évident, par ses discours de la veille, qu'il récusait le tribunal, et, pour y échapper, il lui fallait mourir dans la nuit même. Mais le genre de mort qu'il avait choisi suppose un courage incroyable : on ne conçoit pas que, couché sur un lit de sangle et avec des points d'appui faibles ou incertains, il ait pu, en soutenant le poignard de la main gauche à l'endroit où il voulait qu'il pénétrât, l'enfoncer de la main droite en frappant à coups redoublés, et cela sans jeter un cri, sans faire quelque mouvement maladroit qui nous eût éveillés. Telle a été néanmoins, suivant le rapport des hommes de l'art, la seule manière dont il ait pu se donner la mort. Ainsi périt Glavières, le premier ministre des finances qu'ait eu la République. Il était du fameux triumvirat Roland, Clavières et Servan, qui, appelés par Louis XVI pour le défendre, le livrèrent aux Jacobins et présidèrent aux scènes qui, en redoublant chaque jour de violence, aboutirent à Téchafaud de cet excellent prince. Roland s'était poignardé sur la route de Rouen quinze jours avant Glavières ; Servan avait trouvé quelque répit en se jetant dans l'armée, mais l'impitoyable destin allait l'y saisir quand la mort le préserva de la récompense que lui préparait son parti. Glavières était un Genevois, et même un Genevois distingué, c'est-à-dire qr'ii était
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homme d'esprit, calculateur habile et bon écrivain. 11 avaitpris des leçons de Panchau, et passait pour l'un de ses meilleurs écoliers. Déjà Clavières avait une place dans les affaires lorsque M. Necker occupait la première. Il fut hostile à son célèbre compatriote pendant la durée de l'Assemblée constituante; il allait chercher contre lui des armes aux Jacobins, et, quand ceux-ci devinrent les maîtres, Clavières se trouva naturellement leur homme. Devenu ministre delà République, il se crut au moment de réaliser ses grands projets économiques et financiers, et faire justice de ce qu'il appelait l'emphatique ignorance de ce pauvre Necker. Les Jacobins, qui n'y entendaient rien du tout et auxquels il refusait le pillage, le traitèrent de voleur et d'intrigant, l'arrêtèrent comme tel, et allaient lui couper le cou quand il eut l'impertinence de les prévenir.
J'avais prévu que la catastrophe de la nuit allait provoquer une enquête où figureraient, au moins comme témoins, les camarades de chambre de Clavières, et je ne me souciais pas d'y donner mon nom. Dès que j'en eus le pouvoir, je descendis au greffe de la prison où je m'étais ménagé un certain crédit en faisant des copies ou en dressant des tableaux pour le compte du greffier. Je m'ouvris à ce dernier sur la crainte de figurer au procès-verbal, et il parvint à m'en dispenser. Il me conseilla pour plus de sûreté de rester au greffe pendant le temps de l'opération. J'y étais encore lorsqu'on apporta le corps de mon compagnon de chambre, qui fut déposé dans la geôle des condamnés. Cependant des forcenés
avides de sa mort sur l'échafaud Tattendaient au tribunal pour déposer dans son procès. On leur annonce qu'il s'est suicidé ; ils ne veulent pas le croire, et descendent pour s'en assurer ; ils arrivent devant ce cadavre, et là vomissent d'horribles injures contre le scélérat qui a osé leur dérober le plaisir de savourer son supplice. Ils arrachent le manteau qui recouvrait ce corps ensanglanté et se ruent dessus avec fureur, ils le frappent des pieds et des mains. Une danse de cannibales n'est pas à beaucoup près aussi horrible que ce tableau qui offrait à la fois la barbarie de l'homme sauvage et l'extrême corruption de l'homme civilisé. Je me sépare de cette scène dont je sens que la mémoire ne s'effacera plus de mon esprit. Cependant le tribunal allait toujours son train, tuant à droite et à gauche ce qu'on lui présentait et sans y apporter le moindre discernement. J'avais beaucoup do peine à me persuader que ma femme pût parvenir jamais à me soustraire au sort qui atteignait mes camarades les uns après les autres. Je suis appelé de nouveau au guichet. Désormais je n'y descends plus avec trouble, mais avec l'empressement de revoir mon ange tutélaire. Je cherche des yeux ma femme, je ne vois que plusieurs femmes de peine qui remplissaient à la porte de la prison l'office de commissionnaires. Ces femmes étaient agréées parle concierge pour faire les commissions des prisonniers, leur apporter à manger et leur rendre les petits services de la domesticité; toutes s'en acquittaient avec exactitude et fidélité. Quelques jeunes dames qui étaient impatientes
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de voir des détenus et n'en obtenaient pas la permission, imaginèrent de revêtir l'habit de ces femmes, de se charger de leurs paniers et de s'introduire dans la prison sous ce déguisement. On payait ce service d'un assignat de dix francs à la femme qui fournissait le déguisement, et on en donnait un pareil au guichetier pour qu'il consentît à se tromper. Au reste , la dame déguisée était obligée de vider et d'emplir son panier commel'eût fait la véritable commissionnaire. Ma femme avait revêtu ce costume de contrebande , sous lequel d'abord je ne la reconnaissais pas. Je m'étonnais seulement d'être abordé si familièrement par une servante. « Pour le coup , me dit-elle, vous ne vous plaindrez » pas aujourd'hui de mon élégance; qu'en pensez- » vous? » Au son de sa voix, je reconnais mon erreur; je la fixe, et ma réponse est un éclat de rire fou auquel elle répond par un autre aussi bien conditionné. Après une bonne causerie : « Ce n'est pas tout, dit ma femme, » je fais ici l'office de la commissionnaire d'un M. Du- » courneau; il faut que je lui donne son linge blanc, » que je reprenne le sale; j'ai pour lui des lettres, du » tabac, des livres. Je ne le connais d'aucune sorte, » mais la commissionnaire m'a dit qu'en le faisant ap- » peler il arriverait sur-le-champ. — Rien de si Vrai, » et je vais le faire appeler. » — Ducourneau descend : c'était un Bordelais du parti des Girondins , jeuno homme plein d'esprit, et qui faisait à merveille les vers. La commissionnaire l'aborde d'un air fort embarrassé : « C'est, Monsieur, lui dit-elle, la femme qui fait d'or-
» dînaire vos commissions.... — N'allez pas plus loin, » citoyenne, reprit vivement Ducourneau; le Mon- » sieur m'a tout dit : il m'a dit que vous êtes une » femme charmante, courageuse, un peu aristocrate. » C'est comme cela que je les aime, et je suis à vos » pieds. Laissons là les détails du ménage et parlons » de quelque chose de mieux. Je félicite le citoyen » Beùgnot du bonheur qu'il a de vous connaître. — Il » y en a, repris-je, une bonne raison ; c'est que la » commissionnaire d'aujourd'hui est ma femme. » Puis il s'établit entre nous sur cette mascaralle, et grâce à Ducourneau, une conversation si gaie que nulle part peut-être â Paris (à la même heure), on ne riait de si bon cœur; et voilà comme les pauvres Français sont faits! Ducourneau, en rentrant dans sa chambre, composa pour ma femme une fort jolie pièce de vers intitulée : la Messagère révolutionnaire. On ïCdi^di^ laissé à cet aimable enfant de la Garonne le temps -de gravir les premiers degrés de notre Parnasse ; huit jours après cette scène, il avait grossi le catalogue des hommes qui sont morts en riant.
Comme je demeurai encore trois mois à la Conciergerie après l'arrivée de ma femme à Paris, j'y faisais incessamment de nouvelles connaissances que je perdais quelques jours après, mais quelquefois avec des circonstances dignes d'être retenues. Par exemple, on avait amené à la Conciergerie, avec la prévention d'être hors la loi, un député du Calvados à la Convention, du nom de Cussy. On sait qu'alors un individu
hors la loi était tout simplement dévoué au bouPfe0Vl> et que Tarrêter et l'exécuter était une même choses. L^ citoyen Gussy était un homme considérable dans ^n département; il avait figuré avec honneur à l'Assemblée constituante^ et ses qualités personnelles excitaient de l'intérêt. Il avait d'assez bonnes raisons de croire qu§ le décret de hors la loi, en vertu duquel on l'avait arrêté, ne lui était point applicable, et il s'adressa par une péti^r tion à TAsserablée conventionnelle pour le fairç décider, La réponse de l'Assemblée était pour lui la vie ou la mort- Du jour où sa pétition fut envoyée à la Convention, ideux de nous étaient de sentinelle au guichet, pour saisir la journal du soir à son arrivée et ne le livrer aux curieux que s'il n'était pas question de Gussy, ou bien si I9 dé^ cision de la Convention était en sa faveur. Cette prércaution nous réussit pendant quelques jours. Pendant un seul elle fut en défaut, et ce jour-là le journal tomj)^ dans les mains de notre homme. Il l'apporte, suivanj Tusage, dans la chambre où les prisonniers se réuni^f saient pour entendre la lecture, et entame cette lecture, Tous nous éprouvions un saisissement mortel; leis re* gards se portaient sur les commissionnaires du guichet, et avec colère, comme pour leur reprocher l^ur cpupa* ble négligence. De Gussy lisait tout haut et ne sej»j3laif nullement inquiet. Il arrive à Tarticle de la çéa^^c^ d^ la Convenliou où le comité du salut public re^d-cpmpt^ de sa pétition et propose de passer à l'ordiE^ du jouo c'est-à-dire d^ n'y avoir aucun égard. Il lit 1^ décret 'qui l'a ainsi ordpnué. Cett^ ligne était |)Our lui le^#p
de hache. II poursuit sa lecture du même ton, sans éprouver ou au moins sans laisser paraître la moindre affectation. La lecture finie, il dit d'un ton tranquille : « A la » bonne heure! ce sera pour demain ; j'ai la nuit pour » mettre ordre à mes affaires. » Après ce peu de paroles, il embrasse celui des assistants qui était le plus voisin de lui et qu'il connaissait de longue date ; par une sorte de mouvement sympathique, chacun de nous l'embrasse à son tour ; il remercie avec émotion et ajoute : « Ghers » camarades, vous consolez mes derniers moments, c'est » comme la mort de Socrate ; mais il ne nous sera pas » permis de discourir philosophiquement ensemble » jusqu'à l'arrivée de la ciguë. » Il achevait à peine qu'un guichetier vient le saisir au collet pour le conduire dans la loge des condamnés.
A cette époque du tribunal révolutionnaire, vers la fin de 1793 et dans les premiers mois de 1794, deux genres d'accusés obtenaient la préférence ' les généraux d'armée qui, vainqueurs ou vaincus, étaient indifféremment enveloppés dans l'accusation banale de trahison, et les hommes du parti de la Gironde, qu'on ramassait de tous les coins de la France, comme atteints du crime de fédéralisme, lequel passait pour le plus abominable des forfaits aux yeux des gens qui ne savaient pas le moins du monde ce que ce mot signifiait. Ma femme avait exigé de moi que j'eusse un entretien avec cet avocat Lafeutrie. J'avais d'abord refusé en répondant qu'un avocat était du luxe pour moi, parce que, filt-il un Démosthènes, il ne me ferait jamais absoudre une fois'
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que je serais présenté au tribunal. Il ne s'agissait pas précisément de préparer ma défense, mais de savoir ce qu'au fond on pourrait me reprocher, afin de prévenir quelques fausses démarches de la part des j)ersonnes qui s'intéressaient pour moi. Gela était surtout désiré par le citoyen Gatrez, qui avait lui-même indiqué Lafeutrie , avec lequel il est fort lié , puisqu'il vient souper tous les soirs chez lui. Je consens à me confesser au convive de mon oncle. Lafeutrie veut savoir avant tout si je suis fédéraliste. Je lui réponds que non, et je lui donne dix bonnes raisons pour qu'un tel reproche ne puisse pas m'atteindre. 11 insiste, et je lui rappelle les termes de mon mandat d'arrêt, où je suis qualifié de complice de Capety de sa femme et de Lafayette. J'ajoute qu'il se peut qu'on ait découvert quelque part une lettre que j'ai écrite à Lafayette au mois de mai 1792 pour le dissuader de son voyage à Paris, et où, entre autres motifs de s'en abstenir, je lui disais que ce voyage n'aurait certainement pas de succès aux Tuileries. Lafeutrie fut ou parut peu effrayé de cette lettre sur la découverte de laquelle nous n'avions pas au reste de certitude. Il soupçonna seulement que j'étais royaliste et me rassura sur cette triste qualité, parce que les royalistes n'étaient point à l'ordre du jour dans les comités du gouvernement. On s'occupe des fédéralistes, le tribunal en a encore pour trois mois à expédier, « et » d'ici à trois mois, ajouta élégamment le citoyen dé- » fenseur, le roi, vous ou l'âne serez morts. — Et vous » donc? — Ah! ma foi, reprit-il, vous croyez rire;
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» cela pourrait bieit m'arriver. • La visite de ce double feqain me fit du bien. Eti r^ardant autour de moi, je parvins à me rassurer. Je vis qu'^n effet le tribunal downait la préférence aux fédéralistes et n'interrompait cel*6 ligne de poursuite qu'en faveur des généraux. On sacrifiait deux ou trois de ceux-ci par décade pour l'exemple , et apparemment pour entretenir l'émulatiem da«s l'armée. C'est un grand sujet à méditer que le«ort de ces généraux, hommes de force et de vaillance, qui ont conquis leurs grades par des prodiges devant l'ennemi, et que des gens qualifiés de représentants du peuple enlèvent à volonté du milieu de leurs bataillons 'et envoient pieds et poings liés à la Gonciergerie,'Comme on expédie des moutons à une boucherie, fettousse laissent faire comme des moutons! Les plus déterminés, tels que Lafayette et Dumouriez, n'ont su que prendre la fuite : c'est que le courage civil manque à tous. Les anciennes institutions de la monarchie étaient peu propres à le faire naître, le temps nous a manqué pour en essayer de nouvelles; d'ailleurs ce cou- ^riagfe, la première des vertus chez un peuple libre, ne «^apprend pas en un jour. Nous ne sommes encore que dés ^Français d'avant 1789, très-faconnés à l'obéissance, etâ quiun pouvoir nouveau, et fort hideus assurément, n'en a pas fait perdre l'habitude.
Parmi les généraux préparés pour le tribunal révo* lutionnaire, se trouvait un général de division, du nom de LaMarlière, qui commandait à Lille lorsque cette ville fut attaquée par l'armée autrichienne sous les
ordres du duc de Saxe-Teschen. Ce général ?ivait tenu par quelque petit côté à l'ancien régime ; il possédait avant la Révolution la charge un peu plus ridicule que les autres de commandant des levrettes de Monsieitr. Lorsque le prince a émigré, il a laissé ses levrettes en France et leur commandant avec elles. La Marlière, qui était ambitieux, ne fut pas des derniers à retourner son habit ; il avait été constitutionnel en 1791 et républicain en 1793; homme d'esprit au demeurant et d'un caractère aimable, quoique porté à l'intrigue. Il n'en était pas moins accusé d'avoir trahi la République lorsqu'il commandait à Lille, et il fallait que cette trahison ait été d'une étrange nature, car le duc de Saxe-Teschen avait levé honteusement le blocus et s'était retiré non sans perte en hommes et en artillerie. La cause de ce pauvre général était vraiment très-bonne ; il se défendait avec autant d'habileté que de couragp. Homme délié s'il en fut jamais, il parvenait du fond de sa prison à intéresser en sa faveur les juges, les jurés, les gendarmes, et jusqu'aux guichetiers Personne pe doutait qu'il ne fût acquitté, et tout le monde en était charmé. C'est lui qui fournit le sujet à une scène d'évocation dont je vais parler, et qui eut lieu à la Conciergerie, devant cinq ou six personnes, et où le rôle de la Pythonisse était joué par un aide dé camp du comte d'Estaing. Le prompt accomplissement de la prédiction nous remplit tous d'épouvante. Le fait accompli avec tant de promptitude et de précision nous livrait sans défense à des idées superstitieuses, et à l'horreur du présent s'u-
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nissaient les terreurs de Pavenir ; c'était miracle que la raison la plus forte y pût résister. Et comme si tout devait être singulier dans la fin de ce pauvre La Marlière, il avait pour compagnon, en allant à Téchafaud, ce fameux Parisot, mon ancien camarade de Palais, qui avait fait depuis beaucoup de métiers sans rencontrer la fortune, et qui avait fini par celui de journaliste aristocrate où il a trouvé la mort, ainsi que je Tai raconté précédemment. Il était monté sur l'échafaud en même temps que La Marlière qui s'avisait de haranguer l'honorable assistance, de déclarer qu'il avait toujours été et qu'il mourait républicain , et de recommander au bon peuple sa famille et sa mémoire. Gomme il n'en finissait pas, et que Parisol s'impatientait, celui-ci éleva la voix plus haut, et dit, en haussant les épaules : « Ci- » toyens, ne l'écoutez pas; c'est un f.,... menteur : il » est aristocrate, plus aristocrate que moi. » Ainsi mourut mon vieil ami Parisot, que j'avais connu successivement avocat, auteur d'opéras comiques, directeur de théâtre, acteur, riche, pauvre, toujours gai, philosophe pratique, à qui, à sa dernière heure, une victime tombe par hasard sous la main, et qui, en dépit de la gravité de la circonstance, lui décoche un trait de sa façon comme il l'eût fait au bal de l'Opéra.
Mais venons à la scène bizarre d'évocation dont j'ai annoncé le récit.
L'aide de camp du comte d'Estaing avait fait la campagne d'Amérique. Il était homme instruit, de manières polies et réservées. Nous nous réunissions tous
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les soirs avec lui et La Marlière dans la chambre d'nn nommé Bunel, conventionnel, mais tout à fait homme de bien, qui, durant un assez long séjour dans l'Inde anglaise, avait recherché curieusement les premières traces des connaissances humaines. Nous faisions une partie de whist, et, s'il nous restait du temps de reste, avant qu'on nous renfermât chacun dans notre cachot, la discussion s'établissait sur quelque point de métaphysique. Bailly ne manquait jamais de venir dans notre chambre à ce moment de la soirée, et se flattait d'y être exact, comme jadis à l'Académie. L'aide de camp avait pour refrain que ce que nous appelions le possible n'était qu'un arrêt de notre ignorance qui serait infailliblement cassé par l'avenir. Il ne manquait pas d'exemples pour prouver que les bornes du possible avaient été fort reculées depuis Pythagore et Aristote. Il accusait la religion chrétienne d'avoir comprimé l'essor des esprits et applaudissait franchement aux coups qu'on lui portait alors. Son système de religion était le panthéisme : il croyait à une quantité innombrable d'êtres animés qui ne tombaient pas sous nos sens, et tenait que l'homme était encore bien loin de la place qu'il pouvait occuper dans le grand ensemble. Bunel, qui ne voulait pas perdre, en pensant comme un autre, le temps qu'il avait mis à apprendre l'indou, ni le chemin qu'il avait fait pour visiter des pagodes, appuyait l'aide de camp et nous citait des autorités que nous n'étions pas préparés à aller vérifier. Le général restait fidèle à la philosophie de son ancien maître
Voltaire ; il avouait des progrès dans quelques sciences naturelles, moins importantes qu'on ne voulait le faire croire^ puisque rien n'avait été positivement imaginé* et qu'il est facile d'avancer dans des routes une fois ouvertes. Pour tout le reste, il ne voyait rien de si incertain que ce qu'il convenait à chaque siècle d'appelé^ la vérité ; il croyait que les idées humaines recevaient de chaque époque des formes différentes^ mais qu'elles circulaient dans un cercle qu'elles ne pouvaient pas franchir. Je me rappelle qu'il ajoutait : « Vous » applaudissez, par exemple, Messieurs, à la démarche » de l'évêque de Paris, qui vient d'abjurer sa religion » au sein de la Convention et aux yeux de tout l'univers ; » fort bien ! nous tpuchpns à la fin du xviii® siècle, et » il est très - peu probable^ qu'aucun de nous voie * le XIX®; mais je prédis qu'il ne se passera pas sans » que les Français, ou ceux qui habiteront la France » voient des processions de capucins dans les rues de » Paris, et des. membres de la Convention y assiste- » ront le chapelet à la main, si on veut bien le leur » permettre. » Bailly penchait pour le premier parti et pour la perfectibilité de l'espèce humaine : « L'orage » qui gronde en ce moment, disait-il, ne prouve rien » sans doute, et fera tomber bien des feuilles de la » forêt ; il arrachera même quelques arbres ; mais il em- » portera aussi de vieux immondices, et le sol épuré » peut donner des fruits inconnus jusqu'ici. .» A la fin de l'une de ces conversations, le général La Marlière 4eman4^ à Taide de camp : « Vous croyez donc à
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» Mesmer, à Gagliostro et tutti quanti? — ^Sa»s do«ite, » répond froidement l'aide de <5am.p. — Je aérais fort » curieux de voir, avant de lïîourir, une neprésenta-»- » tion d'une scène voyante ou de somnambulisme. — » Cela, (n'est pas facile ici, mais j'y ferai ce que je » pourrai. »
Cet aide de camp, qui., je le répète, avait de Tin-struction et du sena, recueUte a^^ee beaisicoup de sérieux et fait entrer à la Conciergerie, .sous le qojayert du dîner de chacun de nous, leis divers instruments dont il a besoin pour (préparer .cette .scène. Il n'y avait ipas moyen d'introduire une voyante; à la rigueur op peut la remplacer par un jeune garçon, pourvu (ju'il isoit âgé seulement de douze à quatorze ans, iqu'il soit pé sous les signes du Sagittaire, :des Gémeauix ou .de la Vierge, et surtout qu'ilsoit d'une pureté parfaite. Op en trouve un; mais, avant que de l'admettre, l'évocateur prend du temps et a soin de s'asaurer, par la représentation de son ejttrait de baptême, du jour où il est né, et de l'interroger 6ur>^s faits 0t gestes. Il remplit les conditions du programme.; le jour ^t ;indiqué, et Tévocateur étale ses préparatife dap^le local où nous faisions la partie de ^hist, mesurant avec un compas les distances respectives de. chaque pièce. L'appareil est religieusement préparé iQtJ'eufapt à genoux devant le globe de verre. « Général, dit l'évoçateur, » indiquez dans le passé ou. dans V^y^nir le fait.^que » vous voulez connaître. — Jj^issue du ju^emçpt qui » m'attend. — Général^ faites choi^ d'un ajatre< wji^t j
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» je serais au désespoir si la réponse était mauvaise. — » Je persiste, et vous assure que, quelle que soit la ré- » ponse, elle ne m'effraiera pas le moins du monde. — T» Dans ce cas, je renonce à l'évocation, et reprenons la » partie. — Vous me la faites trop belle. Gomment ! si » tôt battu et môme avant d'avoir commencé? Je me > doutais bien que tout ceci n'était que de Tenfantil- » lage. — Vous le voulez absolument, général ? dans » ce cas, je commence. »
Après une demi-heure d'exercice assez violent, l'évocateur et le jeune homme suaient à grosses gouttes, et chacun des troi§ assistants, fatigué lui-même par l'attente et par les convulsions qu'il avait sous les yeux, éprouvait une insurmontable oppression. Enfin l'eau se trouble visiblement pour tout le monde, l'enfant s'écrie qu'il voit. « — Quoi? — Deux hommes qui se battent. » — Qui sont-ils? — Je ne sais pas. — Qui sont-ils? » Je ne sais pas. — Qui sont-ils? » Et chaque question est flanquée d'évocations, de menaces et de cris. Enfid, l'enfant cépond : « Mon Dieu ! un garde national et un » officier à chapeau bordé. — Qui est le plus fort ? — A h ! » mon Dieu ! le garde national étend Tofflcier par terre * et lui coupe la tête ! » Et l'enfant tombe à la renverse.
Nous étions consternés, et le pauvre, général, esprit fort le moment d'auparavant, tremblait alors de tous ses membres. Nous nous efforçons de le rassurer ; il n'y a rien de commun entre le jugement sur l'issue duquel il a interrogé et la lutte entre un garde national et un officier. Le moment de la retraite arrive , chacun re-
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porte dans son cachot son épouvante et le regret d'avoir pris part à cette misérable scène ; elle s'était passée le 20 décembre. Le 21 au soir, le général reçut son acte d'accusation, fut condamné à mort le 23, et exécuté le même jour par le bourreau, alors habillé en grenadier de la garde nationale. — Je reste le seul témoin vivant de cette scène ; je pourrais cependant invoquer M. Bailleul, conventionnel, qui habitait à la Conciergerie le même bâtiment que nous. Il n'assista point à l'évocation, mais elle fit assez de bruit dans la prison pour qu'il en ait gardé la mémoire. Je doute que ceci ait été une scène de compères : Taide de camp était un homme sérieux, trop honnête pour s'être permis une plaisanterie criminelle. 11 n'avait eu ni le temps ni les moyens de styler cet enfant, qui avait été choisi sur cinq ou six autres. Enfin, nous étions sur lé point de renoncer à l'entreprise dans la crainte qu'elle ne fût éventée et considérée par Robespierre comme une conjuration. 11 y avait ici quelque prestige, sans nul doute : où était-il? Je ne le sais pas.
Si quelqu'un me racontait cette scène d'évocation, je ne le croirais pas; permis donc à ceux qui me liront, si par hasard quelqu'un me lit, de ne pas y croire. On devine qu'elle fut le sujet de très-grands commentaires entre gens qui n'avaient rien à faire de mieux, et nous n'arrivions jamais à une solution satisfaisante. S'il n'y avait rien de vrai dans tout cet appareil d'évocation, c'était un tour qu'on avait joué à La Marlière; mais le coup ne pouvait partir que
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d'un ennemi, et le général n'avait autour de lui que les amis que donnait promptement un malheur commun ; et puis, quel horrible choix de sujet ! dans quel lieu! pour quelle circonstance ! Jusque-là, point de probabilité qu'on ait voulu se jouer de quelqu'un. Ensuite le jeune homme était fils (J'un guichetier de la porte delà rue, nommé Langlois. Tout ce qui revenait sur son compte le peignait dans l'état obligé pour son rôle, c'est-à-dire dans une innocence parfaite. Le père était présent et décidé à reprendre son fils, dans le cas où l'on eût exigé quelque chose d'indécent. Plus on avance, plus on voit augmenter le nombre embarrassant des complices de la supercherie, si on en avait voulu faire une. Et cependant, après cette scène à laquelle la mort de La Marlière avait donné beaucoup de gravité, et malgré nos recherches, nous ne découvrions aucun indice de fraude. Une pareille scène se rencontre dans la fatale intrigue du collier. W^^ de Latour y joue aussi le rôle de jeune innocente. Elle voit descendre l'archange Gabriel dans le globe rempli d'eau, et l'archange lui fait voir tout ce dont on avait besoin de persuader à l'avance le trop crédule cardinal. On «conçoit à merveille que Gagliostro et compagnie aient pu arranger à leur aise cette mystification ; ils en avaient sous la main tous les moyens et en disposaient fort librement. J'excepte toutefois la parfaite innocétoce' de M"® de Latour, que j'ai de bonn-es raisons de suspecter : à -cela près, le succès était facile fentre \mé bande de coquins qui s'entendaient à mer-
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veille et ce pauvre cardinal qui croyait à tout, excepté au Dieu qui le nourrissait. Mais, en 1793, à Paris, dans une prison, et quelle prison ! à la Conciergerie, on ne peut raisonnablement rien supposer de pareil. Toutefois, je ne crois ni aux sortilèges, ni aux évocations, ni atix devins, ni même aux Rose-Croix. La scène que j'ai racontée tient à des causes toutes naturelles, peut-être même des plus simples. Je m'étonne seulement de n'avoir pii les découvrir.
Malgré mes efforts pour supporter le séjour de ia Conciergerie, de jour en jour j'en devenais plus impatient. Je ne crois pas que, de mémoire d'homme, il se soit rencontré un tableau hideux à l'égal de celui que j'avais assidûment sous les yeux; ce n'était pas seulement ce sang versé à flots qui excitait ce dégoût de la vie, mais parfois des scènes horriblement immorales, desquelles On n'aurait pas jusque-là cru l'humanité capable. Ainsi j'ai vu conduire en même temps au tribunal un officier français, brillant de jeunesse et de grâces, remarquable entre les beaux hommes de son époque, è't une damé Wge plus âgée qiiè lui, mais fraîche encore et du plus noble maintien. La peine de mort fut bientôt prononcée; car on les accusait d'avoir pris part à ce qu'on appelait la trahison deDumouriez. Ils étaient porteurs de moyens de séduction dont on ne les avait pas dépouillés en sortant du tribunal ; ils s'aimaient 'passionnément; ces moyens leur firent obtenir de ne pas être séparés durant la dernière nuit qu'ils avaient à exister ; ils la passèrent dans les bras
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l'un de Tautre, et ne s'en arrachèrent que pour monter sur la fatale charrette. Ce trait excitait l'admiration du plus grand nombre; il me faisait trembler. Quelque chose d'aussi monstrueux se produisit pour la belle j^me ^Q ***. j'g^î y^ pgy ^Q femmes aussi bien dotées
par la nature ; c'était la beauté des formes, la grâce, et surtout la candeur d'une vierge de Raphaël. Elle avait été dénoncée pour être rentrée d'Angleterre en France deux jours plus tard que le délai porté par la loi; le retard n'était pas bien constaté, mais elle était riche : elle fut condamnée à mort. Ce fut un deuil pour tous ceux qui avaient pu voir une fois cette adorable créature. On ne concevait pas que des hommes pussent n'être pas désarmés devant ce chef-d'œuvre de la création. Il restait un moyen extrême de prolonger son existence : c'était de se déclarer grosse. Elle le fit. Hélas! que ne peut l'horreur de la mort sur une femme de cet âge ! Elle fit davantage : elle consentit au moyen de rendre sa déclaration sincère. Dargeavel, mon compatriote, fut choisi pour le héros de cette 'triste aventure ; tout bel homme qu'il était, j'en tirai mauvais augure. La pauvre M™® de *** n'y gagna que de prolonger son existence de quinze jours et dut déplorer amèrement sa faiblesse. Ajoutez à ces tableaux les suicides qui devenaient de jour en jour plus fréquents dans l'intérieur de la prison. — Cabanis avait imaginé des pastilles dont la base était le laudanum, mais si bien préparées qu'elles conduisaient â petit bruit dans l'autre monde. Tous les détenus qui appartenaient à la
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secte pMosophique en étaient pourvus; moi-même je gardais la mienne, quoique je fusse peu disposé à en faire usage. Ces pastilles nous étaient fournies par un autre médecin, le docteur Guillotin, qui ne craignait pas pour nous servir d'enlever des pratiques à sa machine. Ce pauvre homme était philanthrope, généreux, et ne manquait ni de science ni d'habileté; mais le malheur d'avoir donné son nom au fatal instrument empoisonna sa vie.
Je pressais chaque jour ma femme de me tirer de* cet enfer où je ne pouvais plus vivre. J'avais successivement perdu mes amis anciens, c'est-à-dire ceux avec lesquels j'avais pu passer un mois ou six semaines en prison. Je ne me souciais pas de contracter de nouveaux liens que le fer de la guillotine tranchait au bout de la semaine, et je restais pour ainsi dire seul à la Conciergerie, quoiqu'elle fût plus Vemplie que jamais. Une scène qui troubla la dernière visite que ma femme m'y avait rendue diminua beaucoup l'attrait que ces visites avaient pour elle-même. Nous étions, comme de coutume, dans la lanterne qui forme un vestibule pour toutes les parties de la prison, La causerie s'était prolongée oulre mesure. Un mari en prison est un amant avec sa femme, et les amants n'en finissent guère. Tout à coup un homme entouré de gendarmes traverse la lanterne pour passer à la loge des condamnés. Il s'arrête devant moi, et me dit : « Adieu, Beu- » gnot... )► Je me lève pour accourir sur ses pas; il est entraîné et n'a que le temps de me faire un signe dont
je n'avais pas besoin pour savoir qu'il était perdu. Je reviens près de ma femme. « Quelle est, dit-elle, cette * figure là? Je crois la reconnaître. — Sans doute, » vous la connaissez; c'est le duc duGhâtelet. — Ahl )► que je suis fâchée de ne pas lui avoir dit bonsoir ; où » va-t-il donc? — Il retourne, lui dis-je froidement, » dans la partie de la prison où il demeure. Vous avez » dîné quelquefois avec lui l'an passé ; mais ce n'est » pas une raison pour que vous lui témoigniez de Tin- » térôt ici ; il faut vous réserver tout entière pour les y^ vôtres. — Vous avez raison, » dit ma femme, et nous nous quittons. Le lendemain, elle voit dans son journal que le duc du Châtelet est condamné à mort, et juge que son sort était décidé lorsqu'il a passé la veille devant elle. A notre première entrevue elle me reprocha de l'avoir trompée sur M. le duc du Châtelet. — « Pourquoi ne m'a voir pas dit la vérité ? Vous me » trompez à la journée ; vous ne m'avez pas prévenue » que ce pauvre Ducourneau était mort, — Eh mon » Dieu! non, je ne vous trompe pas; mais je ne vous » dis pas toute la vérité parce qu'elle est affreuse. Je » n'appartiens au monde que dans les courts moments » où je vous vois ; le reste de ma vie, je le passe en » enfer. Vos visites mêmes se mélangent pour moi de » tourments et de bonheur; de tourments, quand je » songe que si l'officier municipal qui surveille la » prison vous y rencontrait travestie comme vous y » venez le plus souvent, il vous ferait arrêter, et que » dès le lendemain nous irions tous les deux à l'é-
» chafaud, et moi, avec l'idée déchirante de vous y » avoir conduite. — C'est là, reprend ma femme, ce » que me répète chaque jour mon oncle ; mais je ne » Técoute guère. Je fais mon devoir, et je ne m'in- » quiète pas du reste. — Mais, ma chère amie, tant que » je serai ici, ce devoir a pour vous trop de dangers; » obtenez ma translation dans une autre prison, ou ne » venez dans celle-ci qu'avec une permission de l'ac- * cusateur public. » — Ma femme me proteste qu'elle remue ciel et terre pour obtenir cette translation, et me quitte en me demandant encore quelques jours de patience. Elle me presse sur son sein et ajoute en sanglotant : « Je sais que comme beaucoup d'autres vous por- )► tez toujours du poison sur vous ; je vous demande, » au nom de notre pauvre petite Clémentine, de n'en » faire usage que si vous êtes condamné, y^ Je lui donne l'assurance que je n'ai pas d'autre intention; elle me quitte baigné de ses larmes. Une pareille entrevue m'absorbait pour quelques jours et m'empêchait de prendre part aux scènes qui se passaient autour de moi; et d'ailleurs je finissais par m'endurcir au milieu de ces jugements ou de ces assassinats qui tous se ressemblaient. La faculté de sentir et d'être ému s'use comme une autre; à peine je donnais de l'attention à ce qui m'eût transporté d'indignation quatre mois auparavant. Telle était ma position, lorsqu'un matin je reçus l'ordre de descendre promptement au greffe. Je crus que j'y étais mandé pour recevoir quelques états à copier pour le greffier auquel je rendais volontiers cette sortô
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de service. Je me présentai donc fort tranquillement^ mais quelque chose de plus grave m'y attendait : j'y trouvai les citoyens Soulès et Marino, oflSciers municipaux, chargés d'une visite extraordinaire des prisons. Ces inspecteurs, en parcourant le registre d'entrée à la Conciergerie, avaient découvert que J y étais depuis quatre mois sans avoir été interrogé et sans qu'on se fût le moins du monde occupé de moi. Ils m'en demandent la raison; je n'en avais pointa leur donner, et ces deux municipaux font échange de paroles d'indignation contre le fait d'avoir laissé un citoyen dans les fers durant quatre mois, sans l'interroger, tandis que la loi exigeait qu'il le fût dans les vingt-quatre heures. Ils admirent ma patience, me traitent d'imbécile pour n'avoir pas réclamé, et me donnent l'assurance qu'ils vont sur-le-champ au cabinet de l'accusateur public pour lui en laver la tête et lui enjoindre de me faire interroger, sinon le soir même, au moins le lendemain dès le matin. Remonté dans ma chambre, je vis que je n'avais pas une minute à perdre. J'expédiai message sur message à ma femme pour lui dire que si elle ne me tirait pas dans la journée de la Conciergerie, je n'en sortirais plus que pour le grand voyage. Elle courut à l'instant chez son oncle qu'elle eut le bonheur de rencontrer. Tous deux se rendirent chez l'officier municipal Danges, qui avait la police de la Conciergerie et qui leur promit qu'il viendrait dans la journée même ordonner ma translation. Ma femme lui déclara qu'elle ne le quitterait pas que la chose ne fût faite^
et l'entraîna avec elle à la Conciergerie, tandis que le citoyen Gatrez allait de son côté au Palais pour obtenir que l'accusateur public laissât faire. Tout réussit, et, grâce à l'énergique activité de ma femme, je doublai ce jour-là le cap le plus difficile que j'aie trouvé dans ma périlleuse route. Rappelé au greffe sur les six heures du soir, j'y trouvai le citoyen Danges qui signa ma translation et me dit que ma femme, qui n'avait voulu le quitter qu'au guichet, ne l'avait pas attendu et qu'elle avait couru à la prison de la Force pour y marquer mon logis. Je grillais d'en aller prendre possession. Je ne pus jamais remonter à ma chambre pour y faire mon petit déménagement de prisonnier ; je laissai le choix au greffier de me renvoyer ce qui m'appartenait ou de ne rien me renvoyer du tout. Mais il s'offrait encore un embarras qui retardait mon départ : il ne se trouvait de disponibles pour me conduire à la Force que de simples gendarrties, et le greffier ne voulait me confier qu'à un officier pour m'épargner l'humiliation d'être durement garrotté et traîné à la queue d'un cheval. L'officier n'était pas astreint à de si durs moyens; il pouvait employer une voiture et faire marcher l'escorte à côté. On l'attendait donc, et moi avec une impatience mortelle. Il arriva enfin : mais l'embarras se retourne dans un autre sens : les gendarmes n'étaient pas là, l'heure de la fermeture arrivait. Je me tenais pour perdu s'il fallait passer la nuit à la Conciergerie. Je supplie l'officier de me faire sortir, et je lui engage ma parole de le suivre partout où il voudra me con-
duire; il se laisse fléchir et envoie chercher une voiture. Une demi-heure s'écoule sans que la voiture arrive. Je vois faire les préparatifs de la fermeture. Le désespoir me gagne ; je redouble d'instances près de l'officier qui me dit qu'il me sera impossible de marcher, parce que, enfermé depuis longtemps, le grand air va me saisir. Je réponds du contraire, et mes paroles ont un accent si touchant qu'enfin l'officier me fait passer le guichet. Mais ce qu'il avait prédit m'arrive ; l'impression que je ressens de l'air extérieur est telle que je ne saurais avancer, et je suis contraint de me reposer sur la première borne qui est sur le plain-pied de la cour du Palais. L'officier me propose d'y entrer quelques moments : la seule proposition me fait jeter un cri. Je ramasse mes forces, et aidé du bras de Tofficier, je me traîne avec lui jusqu'au poste du Palais, où il me dépose, tandis que lui-même retourne à la Conciergerie pour en ramener la voiture. Ce poste était occupé par la garde nationale de cette époque, c'est-àdire des hommes déguenillés, coilSfés de bonnets rouges et armés de piques. Ils tinrent assez peu de compte de la recommandation que l'officier leur avait faite de me garder à vue. Un homme arrêté de plus ou de moins était alors chose si indifférente que mes gardiens n'y donnèrent aucune attention. Le corps de garde était obscurci par la fumée du tabac ; la plupart des braves assistants étaient ivres; les autres travaillaient à se mettre à l'unisson, en sorte que personne n'eût songé à me retenir si j'avais eu la force et la volonté de
m'évader ; mais Tune et l'autre me manquaient. Enfin j'entends avec bonheur arriver la voiture et j'y monte pour arriver à la prison de la Force. Chemin faisant,, je me confonds en excuses et en remerclments à l'officier de gendarmerie ; mais je lui dis qu'il m'avait en dernier lieu confié à des surveillants fort peu sûrs et qu'un autre à ma place leur eût aisément échappé.; L'officier en convient, mais ajoute qu'il est assez bon physionomiste, et qu'ayant d'ailleurs été averti par le greffier des causes de mon arrestation, il avait entièrement compté sur ma parole. Au reste, cet officier, qui était originaire de Nancy, servait l'année précédente à l'armée des princes et s'était tiré d'aflaire par le crédit d'un oncle, député à la Convention, tant était étrange le pôle-môle qu'offrait alors la société ou ce qui en tenait place.
Nous arrivons à la Force. La concierge, la citoyenne Lebau, est de sa nature une bonne femme, que son métier n'a point endurcie; elle est de plus la protégée et l'obligée, à plus d'un titre, de Gatrez. J'en fus donc accueilli à merveille ; elle me fit entrer dans son appartement pour y attendre ma femme qui demeurait en face, et qu'elle allait faire appeler. C'était tant de bonheur à la fois que je me tâtais pour savoir si j'étais bien éveillé. Ma femme accourt ; la scène fut tout en ravissement des deux parts : nous ne serons séparés que par la rue ; nous nous verrons à peu près tant qu'il nous plaira. Ce qui me reste à endurer de captivité n'est rien par comparaison avec le péril auquel je viens d'ô-.
chapper* Je ne fais plus de doute que je vivrai, et je répète mille fois à ma femme que c'est à elle seule que je devrai la vie; elle me répète qu'elle est encore plus heureuse que moi, mais qu'au bout du compte elle n'a fait que son devoir et que toute autre à sa place en eût fait autant. Nous nous quittons. Il fallait traverser la grande cour de la Force pour arriver à la chambre où je devais loger. 11 faisait une de ces belles nuits de janvier où l'azur du ciel est pur et où les étoiles brillent de tout leur éclat. Depuis quatre mois, j'avais vécu sous des voûtes, à peu près privé de la lumière du jour. Le premier coup d'œil du firmament me jeta dans l'extase oùMilton peint le père du genre humain, quand pour la première fois il fut aux prises avec le magnifique spectacle dont il était entouré. Je priai le geôlier qui me conduisait de me souffrir quelque temps dans la cour. Je l'arpentais dans tous les sens ; voir, marcher^ respirer, étaient autant de jouissances pour moi, et le guichetier fit le soir à M™® Lebau le rapport que le grand prisonnier était fou et qu'il serait mieux placé à Gharenton qu'à la Force. Le lendemain matin, cette bonne femme me fit appeler chez elle et m'interrogea avec une inquiétude visible sur ma santé et sur la manière dont j'avais passé la nuit, etj'ai su depuis par elle que c'était ma santé morale qui avait causé sa sollicitude.
La chambre que je devais occuper était fort bonne pour une chambre de prison ; elle était destinée à quatre personnes. A la Conciergerie, elle en eût enfermé le
double. Mes trois compagnons de- chancre éftaient : un ancien conseiller au Parlement de Paris, du nom de Saint-Roman ; l'acteur Neuville (mari de la Montansier), et le fameux avocat Linguet. Le sieur Roman, tout conseiller qu'il avait été dans la première des cours souveraines, était un franc original assez amusant. Il avait un panier à recevoir les papiers à côté de sa table, où il jetait tous les jours des petites feuilles soigneusement écrites et pliées, et lorsque je ne le connaissais pas encore, je croyais qu'il composait quelque dictionnaire, me rappelant que c'était de cette façon que Ducange avait composé le sien. Rien de pareil : les petites feuilles contenaient le menu de son dîner et le nombre de verres d'eau et de vin qu'il avait bus. Cet honnête homme était parvenu à cinquante ans sans avoir fait d'autre voyage que celui de Paris à sa maison de campagne héréditaire, située à une lieue et demie de la capitale. La translation du Parlement à Troyes, en 1787, l'avait forcé de faire une route de trente-huit lieues pour aller et autant pour revenir. Le récit de ce qu'il avait vu, de ce qu'il avait éprouvé durant le voyage ne finissait pas. Quoique j'eusse fait moi-même la route peut-être cent fois, je ne me lassais pas d'en entendre les merveilles dans la bouche du conseiller. Il était crédule jusqu'à la simplicité et nous donnait pour des vérités les contes de Peau-d'Ane de sa portière. Assez bien préparé sur les revenants et les sorciers, il n'avait de sa vie ouvert un livre de droit et n'écrivait pas un mot d'orthographe. On ^
tué ce pauvre homme, et à quoi bon, je le demande? Neuville avait été créé et mis au monde pour jouer la tragédie, et si un jour il ne l'eût pas jouée trop sérieusement, il était appelé à consoler la France de la perte de Lekain, car il valait cent fois mieux que Larive. Il avait la figure expressive, un bel organe, de l'intelligence et l'attitude de la supériorité. Disciple de l'école de Clairon, il parlait des choses vulgaires, de la vie du ton dont il eût déclamé le rôle de Rhadamiste. Après un début heureux à Paris, il était allé se perfectionner en province et tenait la première place dans la troupe de Rouen. Un jour qu'il était chargé du rôle de don Juan, dans le Festin de Pierre^ son perruquier l'avait fait attendre, le spectacle en était retardé et le parterre furieux. Le perruquier se présente enfin, et don Juan, fidèle à son caractère, lui passe son épée à travers le corps et le tue roide. Le trait était bien dans l'esprit de son rôle; cependant le Parlement de Rouen ne pardonna pas à Neuville cette petite variante à la pièce de Corneille et le condamna à mort. Il eut sa grâce, mais ne put jamais obtenir un ordre de début pour Paris. Il épousa ensuite la Montansier, et devenu par son mariage tantôt acteur, tantôt directeur d'une troupe de province, et toujours trèshumble serviteur de madame son épouse, il ne fut plus porté à des études sérieuses qui l'auraient fait atteindre au premier rang. Il venait de faire bâtir la salle de l'Opéra de la rue de Richelieu. On prétendait que c'était avec l'argent que Danton et L^icroix avaient rap-
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porté de leur voyage de Belgique; cela n'était pas précisément démontré; mais, jusqu'à plus ample éclaircissement, Robespierre s'était chargé du logement de Neuville et l'avait envoyé à la Force. On croit môme que c'est par là qu'a commencé l'hostilité entre Danton et son farouche rival.
J'avais abordé l'avocat Linguet avec une curiosité mêlée de respect. Son nom était entouré de souvenirs d'un haut intérêt ; il rappelait un talent oratoire de premier ordre, un écrivain à part et redoutable aux gouvernements comme aux particuliers, poursuivi tour à tour par l'ordre des avocats, par le Parlement, par les ministres français et étrangers, et dont la vie n'avait été qu'un long orage. Je croyais trouver une sorte de Marins assis comme l'autre sur les ruines de Carthage ; je ne rencontrai qu'un vieillard morose, mal avec lui-même et insupportable aux autres. Je n'eus besoin que de peu de jours pour comprendre à merveille quelle animadversion il avait excitée lorsqu'il se trouvait, au milieu des affaires ou de la société, en contact avec ses semblables. Lorsque j'arrivai dans la chambre, il avait réduit Saint-Roman à une sorte de domesticité, mais il n'avait pas eu si bon marché du comédien que du conseiller, et la querelle était flagrante entre Orosmane et lui. J'avais essayé de garder la neutralité : elle n'était pas possible; force me fut de prendre parti, et je me déclarai contre Linguet, parce que sa conduite était déraisonnable de tous points. Dès lors il s'acharna sur moi comme sur un ennemi, et
essaya de me jouer de mauvais tours en politique ; je lui échappai par la protection de la citoyenne Lebau qui me tira de Tantre de la discorde pour me placer dans la chambre du Conseil, la meilleure, la plus habitable et la mieux habitée de la prison.
Cette chambre, qui comptait douze commensaux, était remarquable par la bienséance et la politesse qui y régnaient. Le fond de la société, de la chambrée si Ton veut, se composait d'anciens et très-honorables bourgeois de Paris, qui occupaient dans la capitale les emplois réservés à leur classe, de payeurs de rentes de l'Hôtel de Ville, de receveurs des contributions, de magistrats du Châtelet, etc. Le Parisien natif a un caractère qui lui est propre, et qui se résume dans la vieille appellation de badaud; il est attaché à sa religion, à son roi, à sa parenté, aux anciens usages; crédule, facile à amuser et aussi à abuser. Le cercle de ses connaissances s'étend rarement au delà de celui de la capitale, et il croit sérieusement que toutes les merveilles du monde y sont rassemblées. Cette race d'hommes excellents a été poursuivie et décimée par la Révolution : elle s'était élevée dans un long calme, à l'ombre d'un gouvernement qui semblait éternel ; elle est finie et ne se reproduira jamais. Des aventuriers politiques ou des hommes d'industrie vont envahir ces vieux hôtels du Marais où les générations se succédaient paisibles, et cette île Saint-Louis où l'on ne connaissait de révolutions que celles que l'hiver causait quelquefois dans le pours de la Seine,
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C'était d'habitants de ces deux quartiers que la chambre du Conseil était composée ; aussi tous les prir sonniers n'y étaient pas admis indifféremment ; par un scandale, qui à la vérité ne dura plus longtemps, on ballottait celui qui s'y présentait ; et^ malgré tout le crédit de la citoyenne Lebau et nos instantes prières, on en repoussa dédaigneusement le pauvre Neuville , parce qu'il avait monté sur les planches; particularité fort curieuse pour le lieu et pour Tépoque. Celte chambre avait, il est vrai, des privilèges enviables : on y faisait excellente chère ; un cuisinier ad Jioc et des plus renommés de Paris était établi en face de la prison pour le service de la chambre, et cet artiste, aristocrate plein de zèle, battait les quatre coins de Paris pour saisir les meilleurs morceaux à notre profit. La plupart des habitants de la chambre, qui avaient dans leurs caves de ces vins qui gagnent à se faire longtemps oublier, les exhumaient pour la circonstance, et en faisaient gracieusement les honneurs à ceux qui, tels que moi, n'avaient pas la même ressource. Dans l'après-midi, la chambre se garnissait de tables de whist, de piquet, d'échecs, qu'occupaient ceux qui ne préféraient pas travailler, et telle était la douceur de notre vie, comparée à celle du dehors, qu'un citoyen. Mercier de la Source, frère de lait de Louis XV, vieillard de quatre-vingt-six ans, et le plus beau vieillard que j'aie vu, nous répétait : « Si on voulait me mettre en » liberté, je prierais très-respectueusement ces mes- » sieurs de me laisser ici . Je ne trouverais nulle part
» meilleure compagnie, et autant de soins qu'on en a y»^ pour moi dans votre société. »
La propreté et un ordre soutenu régnaient dans la chambre. Nous nous étions imposé la règle de faire chaque jour notre toilette, et de n'être en prison ni mieux ni plus mal que si nous étions dehors. Ce qui composait le fond de la chambre offrait peu de ressources à la conversation. Je ne trouvais guère à parler qu'avec Duquesnoy, de l'Assemblée constituante *, et Foissey, qui avait été mon collègue à l'Assemblée législative, tous deux fort instruits, et le premier, homme aimable et de beaucoup d'esprit. J'avais été lié avec lui avant que le malheur commun nous réunît, et à mesure que nous nous étions connus davantage, cette liaison était devenue une étroite amitié. Il avait une femme vertueuse autant que belle, et qui était accourue au secours de son mari comme avait fait la mienne. Ces deux jeunes femmes logeaient ensemble à l'hôtel d'Espagne; elles étaient nées et avaient été mariées la même année ; la i30sition de leurs maris se ressemblait entièrement. Elles vivaient donc des mêmes craintes et des mêmes espérances ; elles partageaient quelques courtes
4 L'arlicle sur Duquesnoy, qu'on trouve dans la Biographie universelle, t. XIIj p. 334, est exact. Cependant l'auteur de cet article a omis de dire que Duquesnoy, dont l'imagination était ardente et l'esprit entreprenant, après avoir fait, dans les premiers temps de l'Empire et par les moyens les plus purs, une fortune considérable, dont il usait peut-être avec trop de générosité, vit cette fortune s'écrou - 1er, et qu'il n'eut pas le courage de résister à ce revers. (Nofe de l'éditeur,)
joies et de longues peines. Il n'en fallait pas tant pour fonder entre elles une liaison étroite, quand une sympathie naturelle ne les eût pas attirées Tune vers l'autre. Tous les jours, ces dames nous écrivaient, et nous ne manquions jamais de répondre; c'était par cette douce occupation que commençait la journée. Nous avions ensuite réfléchi qu'il ne fallait pourtant pas que ce temps de notre vie fût entièrement perdu pour l'instruction, et que Tétude serait le meilleur emploi de notre temps, quelque chose qui dût nous arriver. Duquesnoy reprit l'étude de l'allemand, qu'il parlait un peu par routine comme tous les gens du pays Messin; j'en fis de même pour la langue anglaise.
Ensuite nous travaillions à éclaircîr quelques points que nous trouvions obscurs dans l'histoire. Nous avions à notre disposition les bibliothèques de ceux de nos amis qui avaient échappé à la détention, et qui se faisaient un devoir de nous envoyer des livres; je ne peux pas omettre de dire la grâce qu'y mettait en particulier le respectable Dussault, traducteur de Juvénal, et notre camarade de prison. Quand il savait de quelle question nous étions occupés, lui-même cherchait les ouvrages qui nous devenaient nécessaires, et mettait toute sorte d'empressement à nous les procurer de sa bibliothèque ou de celles de ses amis'.
La prison de la Force avait reçu quarante des soixante-treize députés que la Convention avait fait arrêter pour avoir protesté contre la journée du
31 mai , et parmi eux se trouvaient des gens de mérite. Dussault, dont je viens de parler, Tun. de ces hommes'qui justifient par leur présence seule le parti où ils sont engagés ; Mercier, auteur du Tableau de Paris et de tant d'autres ouvrages où l'originalité ressemble parfois au génie ; Aubry, militaire instruit dans les connaissances qui touchent de plus près à l'art de la guerre; Daunou, déjà recommandable par l'étendue de ses connaissances, et qui, dans le cours d'une journée , ne dérobe pas une demi-heure à l'étude ; l'architecte Ledoux, si connu par la fécondité et par la bizarrerie de son imagination ; le fameux chan-' celier du duc d'Orléans , Latouche, qui jouit dans la prison d'un crédit suspect , et qui n'est pas , quoique détenu , étranger au parti qui nous gouverne et nous accable. Nous trouvions dans les personnages que je viens d'indiquer, ou d'autres que j'aurais pu mettre sur la môme ligne, les ressources contre la complète insuffisance de la chambre du Conseil pour tout ce qui tenait aux jouissances de l'esprit.
Un trésor nous était réservé dans Dupont de Nemours, qui subit enfin la loi commune, et vint prendre sa place à la Force. J'étais son ancienne connaissance, et il était impossible de connaître cet homme et de ne pas l'aimer. Il avait appris mon arrestation et mon séjour à la Force par une amie de ma femme, et avait écrit à la dernière une lettre comme lui seul savait en écrire. Arrêté lui-même à Saint-Maur-les-Fossés et amené à Paris , il avait demandé à être conduit dans
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la prison où je me trouvais, et ce n'était pas sans peine qu'il Tavait obtenu. Je crus, en le voyant paraître, qu'il venait me rendre visite, et je me jetais à son cou pour lui prouver combien j'en étais touché : « C'est » bien toi que je viens chercher, mon cher Darès^ » s'écrie Dupont ; mais, par Dieu ! bien ou mal ar- » rêté, comme toi-môme. Je suis arrivé ici comme un » conscrit dans un régiment ; charge-toi de mon édu- » cation. » Elle n'était pas difficile; car nul homme ne supporte le maljieur, je ne dirai pas avec tant de courage, car le courage suppose un eflTort , mais avec un calme aussi parfait ; s'il en sort , c'est par quelque saillie d'esprit ou de gaieté. Son arrivée au milieu de nous fut un bienfait public ; il se multipliait pour semer partout des paroles de patience et d'espérance, et on était sûr de le trouver là où il s'offrait quelque bien à faire qui fût à sa portée. On croira qu'il ne laissa pas se perdre cette bonne occasion de professer la science économique. Il ouvrit son école ; du soir au matin il était occupé à parler ou à écrire , et comme chacun l'écoutait avec intérêt ou le lisait avec plaisir, il ne se trouvait pas que l'on fût en perte pour la science dans la retraite forcée qui était également imposée au maître et aux disciples. Cet homme, qui est à part, rêve du soir au njatin le bien de ses semblables et trahit sa préoccupation dans les moindres détails. Je me promenais un jour avec lui dans la cour de la Force, nous cherchions péniblement quelle était l'issue probable de ce que nous avions sous les yeux. Il
aperçoit à terre un noyau de pêche, il se baisse pour ie ramasser, puis choisit une bonne position au midi, fait un trou avec son couteau à la profondeur requise et y {liante son noyau. Je ne pouvais m'empêcher de rire en le Voyant opérer* « Tu ris , mon cher Darès , me » dit Dupont, rappelle -toi qu'au moment où j'ai
* aperçu ce noyau, tu me disais que nous avions de la » révolution peut-être pour un demi-siècle. Eh bien !
* mon ami, mon noyau aura le temps de pousser, de » devenir un bel et bon pêcher ; et que sait-on I peut-
* être dans dix, dans vingt, dans trente ans, de » pauvres diables, détenus comme nous le sommes » par Péternel droit du plus fort, verront mon pêcher, » admireront sa fleur^ son beau fruit ; ils seront con-
* soles en voyant une des plus charmantes productions
* des environs de Paris, et je jouis de la pensée qu'ils » m'en auront l'obligation ; et, comme tu le vois, cela
* m'a bien peu coûté. *
Aussitôt que les citoyennes Duquesnoy et Beugnot suient que Dupont avait le malheur d*être arrêté, mais que nous étions assez heureux pour l'avoir à côté de nous, elles nous demandèrent à dîner. Ce fut un plaisir tout nouveau pour la chambre du Conseil que d'oflFrir à dîner à des citoyennes. On changea fort peu l'ordinaire; nos frais de toilette n'en augmentèrent pas , et cependant elles furent enchantées de l'ordonnance du repas et de la manière avec laquelle on leur en fit les honneurs. Après le dîner, elles trouvèrent à faire une partie de Avhist, et nous quittèrent assez peu
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disposées à ttous plaindre, ^i notre baptivilè ne 'ABvenàîl pas plu^ Hgôureuse.
Francbeur, le dîreéteik'r dte rorchestrè îde TOpëra, faisait partie de hôtre cMtobre ; quand il vît jpàràttii'e la citoyenne Beugnot, il resta stupéfait, frappé qu'il était de sa resseiîûblance avec la Saint-Huberti. Il est difficile, en eflfet, que deux femmes se ressemblent à tth tel degré : mômes traits, môme élégance dans la taille, chevelùi^e blonde également magnifique, iet surtout uiie physiononiié mobile et prompte à rexpressioh, Ge pauvre Frahcœur, qui avait cru soû trône musical tion moins solide et héréditaire que celui des Bourbons, en aVait aussi été précipité et traîné en priîson. Pi^é- Vèhu d'avoir apporté de malins obstacles à la mise en scène d'un opéra dont le sujet était la passiaii de Jésus-Christ, nous étions curieux de connaître comineht l'impiété avait traité un sujet sur lequel s'élait plus d'une fois exercée la pieuse simpliôité dé nos pères, Francœur fit venir le manuscrit; Tôpéra était en trois actes : raccusâtion> le jugement, l'exôéutionv La terrible et dernière scène du Golgotha y était tout entière. 11 était impossible de n'en pas êti^e bouleversé, tant il est vrai que les. croyances religieuses pourraient être chez nous> comme elles l'étai'ônt chei: les Gi'eos, le ressort le plus puissant de l'art dramatique. Les comités de gouvernement n'étaient pas d'accord sur l'àpropos de la représentation. Fabre d^Églantine était pour quelque chose dans le poème, c'en était assez pour que Gollot-d'Herbôiâ, son émule à plto d'uii titre,
fût coatraire. En attendant que ces puissances se missent d'accord, on avait envoyé à la Force Francœur, qui n'avait témoigné quelque répugnance à la mise en scène que par respect pour l'honnêteté publique.
Notre situation, telle que je viens de la peindre, se soutint assez bien pendant les mois de nivôse, pluviôse et ventôse. On n'enlevait personne de la Force pour le conduire au tribunal révolutionnaire ; nous nous croyions hors de la sphère du grand orage. Le gouvernement ne voyait apparemment dans les habitants de la Force qu'une nichée de suspects, c'est-à-dire de pauvres diables insignifiants dont il s'occuperait quand il n'aurait rien à faire de plus pressé. Quel serait notre sort ? 11 n'est pas aisé de le deviner ; mais la gent suspecte, grâce aux savantes définitions de Merlin de Douai, est trop nombreuse pour être conduite à l'échafaud,.et même pour être déportée. On s'en débarrassera avec le temps. Déjà on a admis pour les laboureurs arrêtés une exception dont a profité le duc de Mazarin, sous le nom de Jacques Aumont; demain, on en introduira une pour les cordonniers, dont tirera parti le duc de Nivernais, sous le nom de Jean Ma2^arin. De façon ou d'autre, si on ne peut pas nous tuer, force sera bien de nous faire sortir d'ici, car nous ne pouvons pas y attendre l'éternité.
L'étude, de bonnes conversations, un contact de tous les instants avec des hommes instruits et bien élevés, rendaient notre réclusion préférable à ce que nous
eussions rencontré dans ce qni composait alors la société. Mais, vers la fin de ventôse, rhorizon se rembrunit tout à coup; Danton, dans lequel nous espérions pour notre salut, fut arrêté avec son parti et traduit au tribunal révolutionnaire sous Taccusation banale de conjuration. L'accusation n'était peut-être pas sans fondement, et voici ce qui me le ferait croire : quoique nous fussions, Danton et moi, à l'extrême des partis* opposés, il n'avait pas cessé de m'être attaché. A la fin de l'Assemblée constituante, et après la triste exécution du Champ de Mars, il avait été décrété de prise de corps. Le décret m'avait été adressé, en ma qualité de procureur général syndic du département de l'Aube, pour que je le misse à exécution, et j'avais reçu en même temps l'indication que Danton devait se trouver à Arcis, chez Sannet, marchand, ou à Troyes, chez le procureur général Milard, C'était bien chez ce dernier qu'il s'était réfugié ; j'en fus instruit, et je lui fis dire qu'il pouvait rester tranquille et que je ne le ferais point arrêter. Bientôt après survint lamnistie. Quand j'arrivai à Paris, député de mon département, Danton me rechercha et voulut m'enrôler dans son parti. Je dînai trois fois chez lui , cour du Commerce, et j'en sortais toujours eflFrayé de ses desseins et de son énergie. Je m'en séparai sans éclat, après une conversation où il me dévoila son plan et ie rôle assez peu séduisant qu'il m'y réservait. Nous avions cessé de nous voir, sans être brouillés. Il se contenta de dire de moi à Courtois, son ami et mon collègue : « Ton grand Beu-
» gnot n'est qu'une dévote; il n y a riçn à fîiire de » lui. » Cependant je me rencontrais quelquefois avec lui chez Courtoip, et il gardait avec moi la rude familiarité qu'il réservait à ses amis. Dans l'une de ces rencontres, au mois d'avril 1793, il me dit que je devais quitter Paris, et même la France, si je le pouvais, sans me rendre émigré , parce que la terre devenait brûlante pour moi çt mes pareils. Il s'offrit à m'y aider, et m'obtint en effet de Lebrun, ministre des affaires étrangères et son protégé, la mission de Gênes, que ^e finis, par refuser, et qui m'aurait donné les moyens de passer à l'abri du danger l'époque de la Terreur.
L'objet de cette mission était de faciliter l'aijrivage des grains en France par la Méditerranée ; et , ne voyant rien là qui eût trait à la politique, j'acceptai. Pendant plusieurs jours je ne m'occupai que d,es préparatifs de mon départ; lorsque, traversant par hasard la rue de la Madeleine, je me souvins que, dans celte rue, habitait un vieux ami dç rnon père, qui avait autrefois çempli plusieurs missions semblables à celle que je venais d'accepter. J'eus l'idée de mettre à profit son expérience,; et je montai. Le vieil employé des Fermes me reçut à bras ouverts, me parla avec éloges, de ma conduite à l'Assemblée, et se répandit d'une manière touchante et vraie su,r l'opprobre de l' époque où nous avions le malheur de vivre. Notre conversation fut longue, animée^ et cependant elle se termina sans que j'eusse osé dire vin seul mot de ms^ mission. Lorsque je
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fus sorti; je me mis à réfléchir è^ part moi sur ce (jui venait de se passer, et à m'interroger moi-rmérae. J'avais craint de blesser au cœur un homme de bien, un homme en qui mon père ayait toute confiance, en lui révélant que je venais , par faiblesse , de m'associer à des gens que je détestais autant que lui. Si j'ai rougi devant celui-ci, je pourrai demain rougir devant un autre; étais-je donc dans cette ligne du devoir dont je m'étais tant promis de ne jamais dévier? La lutte, je dois le dire, ne fut pas longue, et une heure après j'é-r tais chez Danton, et je lui déclarais mon refus. « Puis- » que telle est ton opinion , me dit-il^ tu as raison ; » mais songe bien que je n'aurai pas longtemps le pou- » voir de te sauver. Tu vois où nous en sommes à la » Convention ; les gens de ta couleur serviront d'enjeu » à la partie qui va se jouer. Puisque tu ne veux ni te » jeter dans la mêlée, ni t'éloigner, fais-toi oublier, si » tu peux, » J'avais la bonne intention de suivre ce conseil : on a vu ce qui en advint.
Quand, six mois après, Danton sut que j'étais arrêté, il frappa violemment du pied en s'écriant : % Le misé- » rable! que n'allait-U à Gênes! ^ — C'est lui qui, ignorant encore dans quelle prison j'étais déposé, fit donner, par le ministre de l'intérieur Parey, l'ordre dans toutes les maisons d'arrêt de m'y traiter avec les égards compatibles avec les règles de la maison. Seize jours seulement avant celui où il fut arrêté, il vint à la Force visiter la citoyenne Lebau, qui lui devait sa place, et il lui glissa dans la conversation : * N'esth.x;a
» pas chez vous qu'est le citoyen Beugnotî » — La concierge de lui répondre par Taffirmative, et même de lui proposer de me faire descendre. Danton refusa de me voir, mais il ajouta : « Retenez bien ceci : si, » ce qui est possible, il survenait encore une attaque » contre votre prison ou quelque grand désordre, » faites descendre Beugnot, et enfermez-le dans votre » cuisine ; puis, dès que vous l'aurez belle, donnez- » lui la clef des champs. » Voilà ce que m'a rapporté la citoyenne Lebau dès le lendemain de la chute de Robespierre. J'ajoute que, si Danton rencontrait le citoyen Gatrez quelque part, il ne manquait pas de lui demander de mes nouvelles, et de me faire recommander de me rapetisser tant que je pourrais, de manière qu'on ne m'aperçût pas. « Nous le tirerons d'affaire, . » ajoutait-il, le temps vient ; mais il n'est pas encore » arrivé pour lui. » Et je n'étais pas le seul dans la prison qui attendît son salut de ce côté ; soit qu'en général on crût que Danton était seul capable de renverser Robespierre, soit que le premier eût des intelligences parmi les gens arrêtés, ce que je serais assez porté à croire. Quoi qu'il en* soit, et depuis la mort de Danton, le régime de la prison de la Force fut entièrement changé. Les membres de la Commune qui s'étaient succédé depuis trois mois dans la surveillance de cette maison, furent conduits à l'échafaud et remplacés par des individus d'une brutalité sans pareille. Il ne fallut pas désormais songer à avoir nos femmes à dîner ; nos entrevues avec elles furent soumises à
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une foule d'entraves : à peine pouvaient-elles avoir lieu une fois par semaine, et elles étaient courtes et sur un qui-vive perpétuel, parce qu'on tremblait toujours d'être aperçu par Tofficier municipal. Gela s'appelait avoir remis Tordre dans la maison.
Nous en étions redevables à Trial, acteur de l'Opéra- Gomique, lequel, sous son écharpe tricolore, se croyait au moins un consul romain, et nous donnait des scènes d'un ridicule neuf, inconnu jusqu'à lui, et sur lesquelles, pour comble de malheur, nous n'osions pas rire. Trial avait pour collègue un cordonnier de l'enclos Saint-Martin-des- Champs, du nom de Vassot; le premier l'emportait sans nul doute par l'éloquence, mais le second était penseur plus profond. Il apportait toutes les forces de sa tête à défendre l'égalité des atteintes que chaque jour elle éprouvait sous ses yeux, et, par conséquent, il se révoltait en comparant la bonne chère qu'on faisait dans la chambre du Gonseil avec les repas plus que modestes auxquels étaient condamnés les détenus pauvres, tandis que s'il était possible qu'on fût à la fois détenu et patriote, c'était à coup sûr entre les pauvres que les patriotes étaient cachés. Il introduisit donc dans la prison la loi d'une table commune où chaque individu viendrait indistinctement s'asseoir. Le prix de l'ordinaire était fixé à 40 sous par repas; et, sur vingt convives, trois places gratuites étaient réservées à des détenus pauvres qui seraient désignés par le citoyen magistrat de la Gommune. On établit dans la prison une ^eule cuisine ^ et Dieu s^^it
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ce que T^ntrepreueur pouvait fournir ît ceitte éppque pour 40 sou? p^E tête en assignats, après qu'il avait prélevé les plis^c^ gratuites, et çncore ce que §' étaient réservé routeur de ce projet sublime et les principaux agents d'exécutioii ses complices. Qu'importe ? il fallut s'arrachçr aux délices du dîner de 1^^ chambre du Conseil pour aller s'asseoir à une table malpropre, et dans un pêle-mêle dégoûtant; car nous étions placés par ordre alphabétique. La seule odeur des mets était insupportable, et l'usçr en était impossible, au moins pour nous ; mais, parmi les égaux, nos caniarades, il se trouvait des estomacs de fer et des dents d'acier, et tout ce que nous rejetions était dévoré à l'instant. Pour comble de jojiisçance, le paunicipal Yassot nous faisait la grâce de venir fréquemment assister à ce grand couvert ; sojq compliment était toujours le môme : « Eh bien ! citoyens, comment ça va-t-il? l'appétit est- » elle bonne? — Oui, citoyçn municipal; mais l2^ » SjOupe il est mauvais, tt- Ah, dame ! c'est que faut » pas être n^cheux, voyiez- vous ; il y a encore diable- * mejit de patriotes quj y^ji^raient en avoir Içur » soûl. »
Les hôtes délicats dç la chambre du Conseil étaient consternés. Le seul Dupont de Nemours trouvait l'iu: vention assez divertissante, et ne concevait pas que, des hommes r^isojinajjles passent y trouver un sujet d|e pedne. « Parbleu ! mon cher Bevi-gnot, disait7il, tu » dois être ravi de cette table commune : encore hier, )► tu (Jéfçndais contre moi ton ennuyeux Mably et to»
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» f;atigant Lyçurgue; çh biçn! ce qui ta mçt aujjour- ^ d'hui en colère est du Lyçurgue, et ^n plus friand. » Ifatiençe^ il nou^ viendra quelque autre ami de l'é- » galité mi^ux conditionné que le citoyen Vassot; » çelviijà recomip.andera le. vol dans la prison, pourvu ». qu'on ne soit pas pris sur le fait. Déjà tu ne peux ^ voir ta jeune et aimable femme qu'à, la dérobée et » pas autant que tu voudrais. La monnaie courante est » si décriée, que bientôt il faudra, comme je l'ai pré- », dit, traîner un ballot d'assignats derrière soi pour » payer une paire de souliers. Sais-tu que voilà déjà », du chemin dç fait vers cette ççnstitution de Lyçurgue » que tu admires, de si bon cœur ? Il nous manque des » ilotes, mais nous ti^availlons du matin au soir à en » faire, et la matière s'y prête. »
Jiysque-là, nçus n'étions ejicore aux prises qu'avec les. ennuis de Isi pyison ; mais bientôt l'inquiétude reprit tous ses droits, quand nous^ nous aperçtjmes que le tour de la Force était arrivé de fournir son contingent au tribunal révoilutionnaire. Le malheureux Linguet fut la première victia\e ; d'abord on ne Içs pjj'it p<as nombreuses, et nous nous aperçâmes qu 011 le faisait a,vec un tel disçernen^ent, qu'il fallait qu'il y eût parmi nous quelqu'un chargé do les désigner. Nous fûmes convaincus que ce triste office était en eflfet rempli par un exTComte de Eerpères-S^^ivebœuf ; c'était le cadet d'une très-ancienne maison du Limousin ; je le connaissais de longue main, parce que le marquis de Sauvebœuf, son frère aîné, est établi à trois lieues de
ma ville natale, où il avait épousé la riche héritière de Tabbé de Dinteville. Ferrières, presque aussi laid que Danton, en a les formes herculéennes ; il y joint de l'esprit, de Faudace, des passions effrénées, et la plus entière indifférence sur les moyens de les satisfaire. C'est un de ces hommes que les gens puissants ont toujours à leur discrétion pour leur faire faire tout le mal dont ils ont besoin. A Bloîs, il eût sans difficulté assassiné le duc de Guise, mais n*eût pas reculé davantage devant la robe rouge du cardinal. Il a fait un voyage assez long dans le Levant, soit qu'il y ait été seulement poussé par son esprit aventurier, soit qu'il ait eu à y remplir un genre de mission qu'on ne voulait pas confier au comte de Ghoiseul-Gouffier, qui, à cette époque, y était notre ambassadeur. A son retour, il a publié un ouvrage sur le Levant, qui n'a pas été sans une sorte de succès ' . On n'était pas alors au courant, comme on l'est aujourd'hui, de ce qui se passe dans cette partie de l'Europe ; et d'ailleurs il censurait la politique que nous y tenions, et c'était assez pour réussir. Il s'évertua d'abord pour se faire nommer ambassadeur en Perse ; il y trouva plus d'un genre d'obstacles , et employa en intrigues plus ou moins sales les trois années qui précédèrent la Révolution. On avait plus d'une fois proposé au comte de Montmorin de l'envoyer à la Bastille, et personne, en
1 Mémoires historiques , etc. , des voyages faits en Turquie , en Perse et en Arabie ^ par de Ferrières-Sauvebœuf. Paris, 4790 ; 2 vol, in-80.
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suivant la jurisprudence du temps, ne Teût mérité davantage: mais le ministre, dont les circonstances augmentaient la timidité naturelle, ne l'osa pas. Survint la Révolution : Ferrières parvint à se faufiler au comité diplomatique par la protection de Mirabeau, qui disait de lui que c'était un drôle dont il y avait quelque parti à tirer. Il fut promptement brouillé avec son illustre protecteur, qui prit la peine de le mettre lui-môme à la porte du comité. Il entrait dans la nature de Ferrières de descendre tous les degrés de l'échelle de la Révolution. On le retrouve donc aux Jacobins, aux Gordeliers, toujours parmi la pire espèce des assistants, et après le 31 mai, il fut ou prétendit avoir été mis, par les comités de gouvernement, en tiers avec Poterat, l'ancien agent diplomatique, et un membre de la Convention, pour je ne sais quelle intrigue à ourdir avec la Prusse, et dont le siège était à Bâle*.
Ferrières se plaignait qu'on lui eût enlevé toute la gloire de l'aflfaire, si gloire il y avait. Les comités, pour le faire taire ou s'en débarrasser, l'envoyèrent à la Force. 11 était un prisonnier des premiers jours, et apparemment il avait la crainte ou l'espérance de rester longtemps où il était, car il choisit au rez-de-chaus-
1 Les détails de ceUe curieuse intrigue, qui montre que le comité de salul public ou plutôt Robespierre, s'était flatté de l'idée d'amener la cour de Prusse à entrer en négociations avec la République, se trouvent dans le deuxième tome des Mémoires tirés des papiers d*un homme d'État, ouvrage dont les deux premiers volumes contiennent tant de révélalicns précieuses sur Tbistoire secrète de la Révolution. {Note de Véditeur,)
30'î MÉMOIRES DU COMTÉ BEUGNOT
sée un petit appartement de deux pièces assez commode pour le lieu, et le décora avec un luxe oriental. Un 'divan .entourait sa chambre à coucher, et c'est là que, toollement étendu, il passait sa vie à fumer, à la manière des Orientaux, avec une pipe magnifique, dernier reste de ses grandeurs diplomatiques. Il avait autour de lui tous ces jolis riens d'agrémeiit ou de commodité dont se joue Topulence, et mieux que cela, des rossignols élevés et entretenus avec des soins extrêmes, et qui chantaient incessamment le printemps entre les murs d'une prison de Paris. La première pièce contenait une collection de nos auteurs les plus aimables, que Gazin et Didot avaient récemment publiée en format in- 18, et plusieurs cartons de gravures. Sondî-. ner était préparé dans la cuisine même dfe M'"® Lebau par un cuisinier à ses ordres,- et qui lui servait les morceaux les plus fins que l'oh pût alors se procurer ; il se riait de la table commuiie; à ce sujet même il ine plaignait, et avec moi Duqueisnoy, d'être l'un et l'autre réduits à ce régime dégoûlatit. Il nous proposait 'de ne paraître là que pour la forihe, et de venir tous les jours dîner awc lui. Nous nous laiasâmes séduire une fois, et on nous servit un dînët dont lé luie nous effraya. Avertis par cette épreuve, nous nous promîmes bien de ne pas nous brouiller avec Ferriéres, mais aussi de ne pas nous lier intimement avec lui, parce que l'un et l'autre pouvaient avoir son danger. Nous apprîmes ensuite qu'il sortait à peu près tous les jours de la prison, n'y rentrait que fort tard, et ^u'aû
guichetier passait quelquefois la moitié dé la nuit à rattendre* Alors il n'était plus possible de douter qu'il eût des rapports fréquents avec les comités de gouvernement et qu'il fût leur homme à la prison de la Force* Un incident que j'aurai tout à l'heure l'occasion de raconter nous en fournit la preuve.
Au reste^ s'il était permis d'user d'un pareil terme^ il apportait de la conscience ou plutôt du discernement dans cet infâme métier. Une première levée faite à la Force enlève cinq mauvais sujets subalternes, de ces drôles à tous crins, qui sont indifférents au Dieu de Baal comme au Dieu d'Israël, et ne prisent d'une révolution que le relâchement de l'autorité qui rend plus facile l'exercice de l'art de vivre aux dépens d'autrui. Ils étaient au reste, autant que les honnêtes gens, innocents du crime de contre-révolution ; mais, à coup sûr; ils avaient à leur manière abusé de la Révolution^ Un choix aussi judicieux frappa tous les esprits, et on tomba d'accord qu'il n'y aurait rien à y reprendre, sij au lieu de faire monter ces malheureux sur l'échafaud, on les eût conduits à Bicêtre. A la même époque, on fit sortir de la Force les quarante députés de la Convention pour les réunir à leurs camarades dans la maison des Madelonnettes. Il était à près certain qu'ils ne seraient jamais mis en jugement, et c'était pour cette raison qu'ils avaient été déposés à la Force. Leur départ fut pour nous une raison dé plus de conclure la fin de l'espèce d'immunité dont nous semblions jouir jusque-là.
Une nouvelle levée succéda à la première. Pour celle-ci on avait remonté plus haut : on avait choisi de ces jeunes élégants, la plupart bien nés, que les horreurs de la Révolution n'avaient pu arracher aux délices de Gapoue, et qui, tandis que leurs parents mouraient de misère à l'armée de Gondé, se perdaient dans les voluptés de Paris : insensés qui croyaient que la Révolution les laisserait faire, parce qu'ils en avaient arboré le costume et emprunté le langage ! Le salon de M™® de Sainte-Amaranthe était leur rendez- vous de tous les jours, et là on conservait' encore le feu sacré, en dépit ou à la faveur du travestissement. La Révolution fit un geste : M'"^ de Sainte-Amaranthe et sa charmante fille furent envoyées au tribunal révolutionnaire, et on ramassa dans les prisons de Paris, pour leur servir de~x;ortége, tous les élégants qui avaient paré leur salon. La Force fournit huit infortunés pour cet immolation, Tune des plus cruelles qu'offrent ces annales de sang et dont la populace même parut attristée. On attribua la formation de cette deuxième liste à l'auteur de la première. Peut-être on ne se trompait pas. A quelque temps de là j'en eus une preuve sans réplique.
Nous avions dans notre chambre du Conseil, le conseiller Lecouteulx de la Noraye, qui avait partagé avec son frère et ses cousins la très-belle fortune qu'avait fondée le Lecouteulx qu'on appelait don Louis, le seul qui ait eu du génie entre tous ceux qui ont porté son nom. La Noraye s'était avisé d'être un personnage, quoiqu'il n'eût reçu en partage que tout juste la petite
portion d'esprit qu'il lui fallait pour n*ôtre qu'un sot. Enhardi par l'exemple de M, Necker, il avait rôvé avant la Révolution de se faire contrôleur général ; il prenait de toutes mains des mémoires qu'il donnait poup siens à M. de Vergennes, à l'archevêque de Sens; il rendit même à ce dernier le service de lui produire, pour faire le service des six derniers mois de 4788, Le Normand son ami, qui ne put pas fournir le premier sou et précipita la chute du ministre. Toutes les intrigues de La Noraye, avant et pendant la Révolution, aboutirent à le faire nommer membre du conseil général du département de Seine-et-Oise, à s*en faire renvoyer et coUoquer à la Force, dans la chambre du Conseil. Là encore, il s'était établi sur le pied de factotum, attirait à lui les détails et les réglait à la plus grande satisfaction. Je le laissais faire comme tout le monde ; je le laissais même me dire que si l'archevêque de Sens l'eût écouté, il serait encore premier ministre, et lui, La Noraye, contrôleur général. Cependant, soit malice, soit plutôt sottise, La Noraye me joua, à l'époque dont je parle, un tour pendable. Depuis le commencement de germinal, le gouvernement payait, à chaque individu détenu comme suspect dans 4es prisons de Paris, quarante sous par jour. L'avant-pensée de cette rétribution était le projet de déporter tous les suspects et de mettre dès lors même leurs biens en séquestre. N'importe, Duquesnoy et moi avions le plus grand intérêt à toujours recevoir les quarante sous par jour, parce que cela nous plaçait sur le tableau des suspects, et qu'autrement il
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aae MÉMOiass du comte) eeifGNOT
eO* Mlu ÛÔU8 renvoyer à la Goaôièrgerie. Le greffier de la prison, qui nous était dévoué, s'était volontiers prêéé à la fraude. Nous touchons donc k rétribution pendant les mois de germinal et de floréal ; le mois suivant, elle nous est refusée : je cours au greffe pour en savoir la raison; le greffier me la donne : c'est le citoyen La Noraye qui est venu lui dire qu'il se compromettait fort en plaçant Duquesnoy et moi sur le tableau des suspects, parce que nous n'étions rien moins que traduits au tribunal révolutionnaire et que notre place était à la 'Conciergerie : « Vous connaissez, me dit le greffier, le ci- » toyen La Noraye et toute son inconséquence; ce » qu'il m'a dit, il va le répéter au premier officier mu- * nicipal qui fera la visite de la prison ; il ne manquera » pas d'ajouter qu'il m'a prévenu. Je peux y perdre ma » place, et vous savez par le temps qui court, qu'on ne » perd pas sa place toute seule : la tête vient après. » Il me met sous les yeux le tableau qu'il a dressé pour k mois de prairial ; il n'a mis au tableau des suspects ni mon nom, ni celui de Duquesnoy ; mais après les suspects viennent les noms des condamnés, puis enfin les accusés, et c'est là que nous figurons. J'ai beau insister, prier, conjurer, je n'arrive à rien. Je porte mes chagrins à Duquesnoy qui va les partager; il a plus d'ascendant que moi sur le greffier qui est son compatriote, et il en obtient que nos noms ne figureront ni parmi les suspects, ni à une autre place, et qu'ils seront rayés du tableau. Duquesnoy m'annonce cette victoire inespérée et m'engage à un silence absolu avec La
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Noraye. Je lui promets tous mes efforts. En le quittant je rentre dans la chambre du Conseil. Il faisait un beau jour d'été et tous les détenus se promenaient dans la cour. Je ne trouve que La Noraye dormant dans un fauteuil ; il s'éveille à mon arrivée, et nous voilà en téte-à-tête. Je veux sortir, il m'arrête ; malgré moi la conversation s'engage : il me reproche de lui laipser toi t entier le fardeau de nos affaires de la chambre, et mo presse de me joindre à lui pour obtenir justice de cette table commune qui est un tourment de tous les jours. Je lui réponds que je n'y mets pas d'intérêt, par une raison qu'il sait très-bien, que je ne dois pas être rangé entre les suspects, que je suis en fraude à la Force et que ma place est à la Conciergerie, pour être sous la main du tribunal révolutionnaire devant lequel je suis traduit. La Noraye trouve mon excuse assez bonne, mais il me fait observer que je subirai pourtant le supplice de la table commune aussi longtemps que je resterai encore à la Force. Je réplique que mon séjour ne sera pas long, si sa dénonciation au greffier Richelot produit son effet. « Je n'ai pas entendu, reprend » La Noraye, faire une dénonciation, mais donner un » avis à Richelot à qui je m'intéresse et qui est parent » de mon ami Gougeon, procureur-syndic du départe- » ment de Seine-et-Oise. » Je réponds que je me soucie aussi peu de son amitié avec Gougeon que de la parenté de Richelot avec ce dernier : que s'il n'a pas entendu faire une dénonciation contre Duquesnoy et moi, il est un dangereux imbécile, et que si la pitié ne
me désarmait pas^ je lui donnerais à l'instant même sur les oreilles. A ces mots, il s'empare, comme instrument de défense, de je ne sais quel ustensile de foyer qui est sous la cheminée, et s'avance vers moi d'un ton assez déterminé. D'une main je lui saisis le bras porteur de l'instrument et je lui applique de l'autre un soufflet si violent qu'il retombe sur son fauteuil comme sans connaissance et répandant du sang par le nez. Je descends vite l'escalier après ce beau chef-d'œuvre et vais me cacher dans la foule des promeneurs. Le moment de rentrer dans la chambre arrive, et je remonte fort embarrassé de la figure que je vais y faire. Personne ne me dit mot. Duquesnoy me regarde d'un air consterné et hausse les épaules, La Noraye est dans son lit, ayant autour de lui trois ou quatre personnes qui lui donnent des témoignages d'intérêt. Je m'aperçois que j'ai été unanimement condamné. Je demande qu'on me permette un mot d'explication; personne ne répond ni même ne me regarde. En dépit d'une prévention si marquée, j'entame le discours et je rends compte des faits tels que je viens de les rapporter. Quand j'avoue que poussant la défensive un peu trop loin, sans doute, j'ai appliqué un soufflet à M. La Noraye, il se lève sur son séant et me crie d'une voix de tonnerre : « Cela n'est » pas vrai, cela n'est pas vrai ! il ne m'a pas donné » un soufflet. » J'accepte la dénégation ; j'avoue qu'elle décharge ma conscience d'un poids importun, et je déclare que je n'ai plus rien à dire. Chacun se regarde d'un air étonné. Willeminot, l'ami le plus intime que
La Noraye eût dans la chambre, lui dit : « Mais, mon » pauvre ami, vous êtes donc devenu fou? — Non, » non, je ne suis pas fou, reprend La Noraye, je sais » bien ce que je dis : je répète que je n'ai pas reçu de » soufflet, mais que le citoyen Beugnot m'a porté un » coup de poing fermé au milieu du visage, et voilà » pourquoi et à l'instant môme le sang m'est sorti par » le nez. » J'accepte cette dernière version ; je n'avais pas le droit d'être difficile ; mais voyez dans quels plis et replis la sottise humaine va se nicher! La couleur que La Noraye s'obstine à donner à mon insulte en diminue considérablement la gravité aux yeux de l'honorable auditoire. Cette insulte a cessé d'être mortelle : l'un menaçait d'une barre de fer, l'autre se défendait par un coup de poing; et puis, la conduite de La Noraye n'est pas nette ; c'est un homme qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ; il manœuvre du matin au soir dans la prison, et à quoi bon ? Voyez la belle avance d'exposer deux de ses camarades à l'échafaud pour épargner quelques sous à la République ! Les bougies n'étaient pas éteintes dans la chambre que mes camarades m'avaient trouvé fort excusable, et ce pauvre La Noraye en était pour son soufflet ou son coup de poing, et en tous cas pour la honte.
Quelques jours s'écoulent. Nous avions cherché à étouffer la scène dans notre intérieur; mais ce qui se passe entre douze personnes arrêtées n'est guère plus secret que si elles étaient en liberté. Ferrières connaissait l'aventure par le menu et ne cessait de dé-
blatérer contre La Noraye. Duquesnoy et moi descendons chez lui sons le prétexte de voir des vues du Bosphore à l'aquarelle, dont il ne cessait de nous faire Téloge ; mais dans le dessein d'arrêter, si nous le pouvons, sa langue infernale. Il nous parle de la scène qui a eu lieu entre La Noraye et moi. Nous en atténuons tant que nous pouvons la gravité et la réduisons à une simple plaisanterie ; mais l'homme ne se laisse pas aisément endormir; il nous dit que cela est bel et bon, mais qu'il a aussi un compte à régler avec ce polisson de La Noraye qui a osé dire dans la cuisine de la Lebau que lui, Ferrières, était un mouton^ et il ajoute : « Il a voulu vous faire aller au » tribunal, soyez tranquilles, il ira avant vous. — » Gela, reprit Duquesnoy, ne serait tranquillisant ni » pour nous ni pour personne; car le malheureux » homme est si bavard et si inconséquent, que s'il » était traduit au tribunal révolutionnaire, il serait » capable de nous y entraîner tous trois, et je ne sais » combien de personnes avec nous. — Je ne sais pas, » reprit Ferrières, si cela lui serait aussi facile que » vous le croyez; mais il a droit à un chien de ma » chienne, et il l'aura. »
Jusque-là, Ferrières ne justifiait déjà que trop le reproche que La Noraye lui avait adressé. Le surlendemain nous lisons dans le journal du soir que les citoyens Lecouteulx de Canteleu et Lecouteulx du Mole ont été extraits de leurs domiciles où ils étaient gardés par des sans-culottes, pour être conduits à
rÉvêché, et qu'on y va réunir tous les membres de la famille comme auteurs ou complices de la conjuration qui a eu lieu en janvier 1793, pour arracher le tyran à Técliafaud.
En môme temps, La Noraye reçoit l'avis qu'il doit s'attendre à être d'un moment à l'autre transféré à l'Évêché. Le litre de l'accusation était d'autant plus inquiétant, qu'il était vrai qu'au jugement du roi, Lecouteulx de Canteleu avait été chargé, par la banque de Saint-Charles, de s'entendre avec le ministre d'Espagne à Paris, et de lui fournir tous les fonds dont il aurait besoin pour procurer le salut de Louis XVL Et Lecouteulx s'était prêté avec autant d'empressement que de courage à tout ce qu'on lui avait demandé. Je crois môme que La Noraye avait été mis dans la confidence et s'était aussi conduit d'une manière honorable. Quand le malheureux se vit mener de si près, il perdit le peu de tête qu'il avait, et se persuada que c'était à Ferrières qu'il était redevable du malheur qui venait d'atteindre lui et les siens. Il n'osa pas me demaiiwler des démarches auprès de Ferrières, il s'adressa à Duquesnoy qui lui répondit de moi comme de lui-même pour tout ce qui serait en notre pouvoir. Nous attaquons Ferrières ensemble et séparément; je me mets pour ainsi dire à ses pieds pour qu'il ne poursuive pas une famille respectable pour l'inconséquence d'un de ses membres qui, lui-même, n'a rien moins que mérité un traitement si cruel. Ferrières se défend d'ôtre pour rien dans c^ qui $e p^^gare contre
les Lecouteulx : « Je pourrais, peut-être, faire pour » eux ce que j'ai fait pour d'autres, retarder leur » affaire par des moyens qui me sont propres; mais si » je n'ai pas de motifs pour les poursuivre, je n'en ai » aucun pour les servir. Ne m'en parlez plus, que » justice se fasse. Gela m'est tout égal. » Nous appelons à notre aide nos femmes, que nous appelions les dames de bon secours; Ferrières, tout brigand qu'il était, semblait pénétré d'intérêt et de respect pour elles; elles s'entremettent de leur côté. Enfin luimême les va visiter et leur dit : « Je suis un bien » mauvais sujet, n'est-ce pas? Eh bien! vous avez » obtenu de moi ce que j'aurais refusé au Père éternel » et même au diable. Vous savez qu'avec des brins de » paille on arrête quelquefois des torrents. Les brins » de paille sont en place : que les Lecouteulx se » taisent; ils ont du temps devant eux. La première » preuve que je puisse vous en donner, c'est que La » Noraye ne sera pas dérangé de la Force. »
Voilà comme nous nous sommes vengés de ce La Noraye qui, je dois le dire, n'a cessé depuis d'en témoigner, à moi et à Duquesnoy, une profonde reconnaissance.
Nous étions dans le mois de messidor lorsqu'un nouveau et très-cuisant chagrin- vint encore m'atteindre : j'appris tout à coup que ma femme était dangereusement malade. Gomme je l'ai dit, je lui écrivais et j'en recevais tous les jours une lettre. Ge commerce fut soudain interrompu. On trouva bien des excuses à
me donner pour deux ou trois jours, mais il fallut en venir à la vérité : la cause de la maladie de ma femme est assez singulière pour que je la produise ici avec quelques détails. J'ai déjà trouvé l'occasion de parler de rechange de protection et de bienveillance, d'un côté, de respect et de reconnaissance de l'autre, qui régnait entre la maison de Brienne et ma famille. Cette maison, comme quelques autres de la même époque, exerçait un haut patronage sur la province où elle était établie. Elle unissait les conditions auxquelles s'attachait alors un crédit de premier ordre : la naissance, la fortune, la possession de grandes places, l'espérance d'arriver tôt ou tard au sommet de l'État : l'aîné de la famille, l'archevêque de Toulouse, était attendu depuis vingt ans à la place de premier ministre et on semblait impatient de l'y voir arriver. Le comte de Brienne, son frère, dirigeait son ambition dans des voies plus faciles. Il avait mérité à la ville la qualification d'honnête homme et se faisait adorer dans ses terres par sa bienfaisance éclairée et toujours prête. Il passait la meilleure partie de Tannée au nâilieu de ses vassaux; il y entretenait la paix et n y laissait pas une misère sans secours, une douleur sans consolation. Le château de Brienne était un autre Ghanteloup; on allait à celui-ci pour le passé, à l'autre pour Tavenir. L'archevêque de Toulouse avait repris les traces du duc de Ghoiseul, bien certain que si la reine ne parvenait pas à ramener le ministre qu'elle voulait avant tout, elle reporterait sa volonté sur l'homme d'État
qui en était le plus près. Avec le temps, cette politique réchauffée par une intrigue assidue obtint un plein succès. L'archevêque parvint au poste de premier ministre et fit accepter à son frère celui de ministre de la guerre. Quand le prélat mit la main aux affaires, de toutes parts elles croulaient; il. ne fut pas assez fort pour soutenir, même quelques instants, la monarchie sur le bord de l'abîme. Il en laissa le soin à ceux à qui l'opinion supposait plus de puissance et qui ne réussirent pas mieux. Au sortir des affaires, l'archevêque courut en Italie promener sa déconvenue. Le comte revint à Brienne où il fut reçu mieux que jamais, car on ne craignait pas de le perdre. J'étais connu de l'un et de l'autre, et il suffisait d'être connu sous quelque bon rapport et d'habiter le canton, pour être accueilli à Brienne. L'esprit philosophique dominait au château, et cet esprit s'élevait au-dessus des pi éjugés nobiliaires qui se réfugiaient chez les hobereaux des environs, et dont on faisait dans le salon de Brienne belle et bonne justice.
La Révolution survint et déploya bientôt ses rigueurs. L'archevêque prit un parti hardi : seul des anciens évêques de France il prêta le serment à la constitution civile du clergé. Je dis seul, car l'abbé de Périgord avait à peine eu le temps de revêtir Thabit d'évêque quand il en dépouilla le caractère. L'évêque de Viviers était depuis quelque temps insensé, et le coadjuteur d'Orléans, de Jarente, ne comptait qu'entre les hommes de débauche et d'infawie. L'archevêque n'en serait pas
plus avancé quand nous le mettrions à la tête de ce déplorable trio. Quoi qu'il en soit, il persista jusqu'au bout dans son parti une fois pris. Le Souverain Pontife blâme le serment qu'il a]^prêté et lui enjoint par un bref de se rétracter : l'archevêque se tient pour insulté et renvoie au Pape son chapeau de cardinal. Il fait chaque jour un nouveau pas, jusqu'à ce que, nommé président de la société des Jacobins de Sens, il en remplit les fonctions, le bonnet rouge sur la tête. Le comte de Brienne ne poussait pas les choses jusque-là, et d'ailleurs il eût pu le faire sans qu on en ftlt aussi scandalisé que de la part de son frère. Resté à Brienne, il y remplissait les fonctions de maire. Il ne s'épargnait pas plus que l'archevêque sur l'article du bonnet rouge, quand il y avait nécessité de l'arborer. Ces extérieurs révolutionnaires préservaient son crédit sur la population, et comme, avant la Révolution, il l'employait à maintenir la paix et à faire le bien, personne dans tout le canton n'avait été ni recherché ni inquiété. On avait atteint la fin de germinal de l'an II, et à peine s'apercevait-on dans ce pays qu'il y eût en France une révolution. Ce calme fut tout à coup troublé par l'incident le plus malheureux : l'archevêque habitait à Sens l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif, qu'il avait achetée pour se procurer un logement plus commode que le palais des anciens archevêques. Il y avait avec lui la marquise de Ganisy, sa nièce, femme aimable, qui pouvait entendre le prélat et savait s'en faire écouter ; et l'un de ses neveux adoptifs, l'abbé de Loménie^ nommé son cpadju-
teur aTant la Révolution et qui Taurait remplacé de toutes manières, s'il n'avait pas été entraîné comme tant d'autres dans le naufrage du clergé. Le comte de Brienne, qui rendait de temps en temps des visites à son frère, se trouvait à Sens à l'époque dont je parle, et avait amené avec lui deux autres de leurs neveux, frères du coadjuteur, le vicomte et Charles de Loménie, sujets tous deux distingués, avec des caractères différents. Cette famille se trouvait ainsi réunie à Sens. Madame de Brienne seule était restée à Brienne. Il arriva qu'un agent des comités de gouvernement vint arrêter à Sens, pour le conduire à Paris, un ancien officier de la connaissance de MM. de Loménie ; ceux-ci se crurent obligés d'aller le voir et l'embrasser avant son départ : l'entrevue fut touchante et eut malheureusement pour témoin l'agent des comités. La pitié était alors un crime ou bien près. L'agent s'informe du nom de ces jeunes gens, de leur conduite, de leurs habitudes. On ne pouvait les lui expliquer qu'en donnant des éclaircissements sur la famille de Brienne, Il prend ses notes et repart pour Paris. Deux jours après, le même agent revient porteur de Loandats d'arrêt contre chaque membre de la famille et se met en devoir de les exécuter. Cependant il laisse la nuit pour se préparer au départ. L'archevêque avait eu la précaution de se munir, depuis le commencement de la Révolution, d'une pastille de Cabanis, il l'avale en se couchant. Le lendemain on le trouve mort dans son lit. Le reste de la famille est amené à Paris : elle est conduite à la
prison des Madelonnettes. M. de Brienne, qui avait un accès de goutte, est descendu à son hôtel de la rue Saint-Dominique, où il reste sous la garde de quatre sans-culottes. Ma femme n'est pas sitôt instruite de ce malheur, qu'elle court à l'hôtel de Brienne. Elle s'aperçoit que le comte est fort mal gardé, et le presse une première fois de s'échapper : il répond qu'il a encore du temps devant lui et qu'il demande à réfléchir : dès le lendemain elle revient à la charge et propose les moyens d'évasion : l'hôtel de Brienne a sur la place du palais Bourbon une grille; rien de si aisé que d'y attacher par le dehors une échelle de corde à Taide de laquelle la grille est des plus faciles à franchir. M. de Brienne veut savoir où il pourra se cacher au sortir de là ; ma femme, qui a réponse à tout, lui dit que sa retraite est toute prête, dans un lieu non suspect, chez l'un des greffiers du tribunal révolutionnaire. M. de Brienne a l'air de consentir; ma femme convient avec lui du jour et de l'heure. Ce jour-là, et quand tout était disposé, ma femme entre à l'hôtel ; elle trouve les dispositions de M. de Brienne d'abord incertaines puis bientôt après négatives ; au bout du compte, de quoi peut-on l'accuser? Il n'a rien fait de contraire à la République; point d'intrigues, pas d'argent envoyé aux émigrés, point de correspondances au dehors. Il reproche à ma femme de confondre ma position avec la sienne. Grande est la différence : j'ai été mis en lumière, j'appartiens à un parti ; ce parti est vaincu, et je dois craindre les vengeances; mais contre lui, encore une fois, que
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peut«on alléguer ? Ma femme était en fonds pour répliquer; mais M. de Brienne ayant ajouté qu'il était profondément touché de son dévouement , mais qu'il craignait que ses visites ne linissent par le compromettre, elle le quitta en fondant en larmes, et s'abstint de se présenter à l'hôtel de Brienne. Neuf jours se passent. Le bruit se répand que Madame Elisabeth a été condamnée et va être conduite à l'échafaud. C'est une princesse ou plutôt c'est un ange qui va rejoindre au ciel les martyrs de sa race. Madame Duquesnoy et ma femme veulent jouir de ses derniers moments sur la terre ; elles décident qu'elles iront se placer et prier Dieu pour elle sur son passage ; elles se rendent dans ce dessein au coin de la rue Saint-Honoré. Le sinistre cortège s'avance; il était ce jour-là composé de six voitures. Ma femme jette un regard sur la première de ces voitures; son regard tombe sur M. de Brienne qu'elle reconnaît et dont elle se sent reconnue ; ce fut pour elle un coup de foudre ; elle tomba à la renverse et sans connaissance. On la rapporte chez elle en proie à une fièvre ardente, et le cerveau déjà entrepris. Janroy, son médecin, accourt et juge la pcfsition très-dangereuse. Le danger fut en effet extrême et on ne croyait pas qu'elle dût passer la nuit du quatrième jour. Mes amis me préparaient comme ils pouvaient à cette perte déchirante. Je pris mon parti. Un seul être m'attachait encore à la vie; c'était ma fille alors âgée de quatre ans. Je considérai que, quel que fût le sort réservé à ma £amille^ elle trouverait un asile dans celle
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de sa mère dont je ne prévoyais pas le désastre; et je me prosterne à terre pour en demander pardon, mais je résolus de mourir et j'aurais infailliblement exécuté cette coupable résolution si ma femme eût succombé ! Il nous avait été recommandé de ramollir par trois ou quatre gouttes d'huile d'olive la pastille de Gabanis> si nous étions quelque temps sans nous en servir. J'usai de cette précaution. Je brûlai mes papiers et je laissai une lettre pour un ancien ami de ma famille. Libre de tout soin, je descendis au guichet avec une sorte d'indifférence barbare pour savoir si je devais ou non conserver ma vie. J'y appris que ma femme était toujours fort mal, mais qu'enfin elle avait passé la nuit. Je remontai attendri par cette lueur d'espérance et je retrouvai quelques larmes. Je ne peux pas dire si le lendemain je me serais approché de la mort avec la même impassibilité. J'en doute; à moins de s'être élevé jusqu'à un stoïcisme farouche, ou d'être en proie à une émotion physique où toute liberté disparaît, il est rare que l'on conserve longtemps et que l'on rumine à loisir le dessein de se donner la mort, et voilà pourquoi ceuxlà mêmes qui n'ont réussi qu'à demi dans Texécution reçoivent les secours qu'on leur administre et finissent par des vœux pour renaître à la vie. Cette triste position dura près de deux mois et céda insensiblement à des soins assidus et à la joie que répandait autour d'elle la révolution de thermidor. J'avais pris assez peu de part durant ces deux mois à ce qui se passait près de moi. Je ne fus réveillé de mon indif-
férence qa'à la nouvelle de la bataille de ELeoros.
La chambre du Conseil avait entre ses commensaux le citoyen Garai, Tun des premiers commis du Trésor; lui seul connaissait à fond le mécanisme de cette grande machine, et le député Gambon, qui prétendait la diriger, avait demandé aux comités de gouvernement de lui rendre Garât dont il ne pouvait pas se passer. Les comités le lui avaient refusé ; mais, pour concilier les besoins duTrésor avec la détention de Garât, chaque matin deux gendarmes venaient le prendre à la Force et le conduisaient au Trésor, où il travaillait toute la journée, et le ramenaient coucher en prison. De plus, on lui imposait la loi de n'introduire dans la prison ni journaux ni nouvelles, et Fhomme, assez peu communicatif de sa nature, était très-fidèle à sa consigne. Mais le jour où se répandit à Paris la nouvelle de la bataille de Fleurus, il n'y tint pas et nous éveilla pour nous la communiquer. Je m'écriai après l'avoir entendu : « Nous » sommes sauvés ! la Terreur ne peut se traîner à la suite » de la victoire. » C'est , en effet, de cette époque que date la division dans Tintérieur des comités de gouvernement , qui devait aboutir à une catastrophe.
Cependant les fournées du tribunal révolutionnaire devenaient de jour en jour plus nombreuses, et Taspect de la prison avait entièrement changé. Trente à quarante députés, entre lesquels dix au moins étaient des hommes instruits et bien élevés, avaient été, comme je l'ai dit, transférés aux Madelonnettes. Depuis l'établis-
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sèment des tables communes, les vieillards ou les personnes riches, pour qui les douceurs de la vie étaient des besoins, avaient passé dans des maisons de santé. Ceux qui avaient été conduits au tribunal révolutionnaire étaient, sinon <îe qu'il y avait de plus honnête parmi les détenus, au moins de plus élégant de manières^ en sorte que la chambre du Conseil, à cinq ou six personnes près, ne se composait plus que d'individus qui vivaient fort isolés. Nous nous aperçûmes ensuite que la Force était devenue comme une succursale de la Conciergerie ; c'est là qu'on logeait le trop-plein ([ui affluait des provinces. Aussi les nouveaux venus n'y étaient que peu de jours et passaient promptement au tribunal. La forme dans laquelle on les y appelait avait quelque chose de cruel pour tout le monde. A cette époque les formes de justice, même les plus expéditives, avaient été mises de côté, les défenseurs officieux supprimés : l'acte d'accusation était signifié à l'accusé à dix heures du matin , pour paraître au tribunal à onze heures ou à midi; on était jugé à deux heures, et le jugement exécuté avant quatre. Il était difficile à l'huissier, porteur des actes d'accusation, d'aller déterrer les détenus dans les chambres qu'ils habitaient. On avait jugé plus commode d'annoncer l'arrivée de l'huissier par une cloche, au son de laquelle tous les détenus, sans distinction, étaient tenus de venir se ranger dans la galerie qui règne au premier, le long des bâtiments de la grande cour de la prison. L'huissier, escorté de gendarmes, se plaçait au centre de la cour, sa botte
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d'actes d'accusation à la main, et appelait à haute voix les noms qui figuraient dans ces actes. Le malheureux appelé, sans qu'il y fût préparé plus que le reste des assistants, n'avait que le temps de remettre à son voisin ce qu'il avait de plus précieux sur lui : c'était communement le portrait de sa femme ou de sa maîtresse, des cheveux, des souvenirs, quelques bijoux, une lettre d'adieu qu'il tenait toujoure prête. Hélas ! plus d'une fois j'ai reçu de ces tristes dépôts de mains qui m'étaient à peu près inconnues, mais je me trouvais côte à côte de l'infortuné qui n'était pas sitôt descendu dans la cour que les gendarmes l'entouraient pour ne plus le quitter qu'au bas de l'échafaud. Quoique j'eusse sujet d'espérer que mon nom ne serait pas prononcé dans cette formidable arène, je n'en avais cependant pas la certitude ; en sorte que cette loterie de sang, qui se tirait tous les jours, empoisonnait ma vie comme celle de tous ceux dont j'étais entouré, et cela à tel point que, la veille de la décade, il régnait parmi les détenus une sorte de contentement très-marqué. La décade était un jour de relâche pour le tribunal, et chaque détenu sentait sa vie assurée pour vingt -quatre heures.
Nous en étions là, quand il se répandit que les comités de gouvernement avaient enfin pris un parti sur le sort des détenus. Ceux qui n'étaient pas justiciables ^ du tribunal révolutionnaire seraient divisés en deux classes : l'une qui serait condamnée à la déportation, et l'autre à la réclusion jusqu'à la paix. Des commissions furent en eifet nommées pour s'occuper de cette
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grande mesure et opérer la séparation indiquée. L*une de ces commissions vint siéger à la Force pour y interroger les détenus, mais, préalablement à Pinterrogatoire, on nous avait donné, pour les remplir et les signer de notre nom, des tableaux qui aboutissaient, en dernière analyse, à nous expliquer sur ce que nous avions fait pour être pendus en cas de contre-révolution. Ce tableau contenait douze colonnes ; dans Tune de ces colonnes on demandait : « Où étais-tu le jour de la » mort du tyran? Approuves-tu son supplice, oui ou * non ?» Et dans une autre : < Consens-tu à V égalité » avec les sans-culdltesy ou non ? » Quelques détenus, fort honnêtes gens en apparence, eurent la bassesse de répondre à ces questions par l'affirmative et de répéter la même assurance dans leur interrogatoire, et obtinrent la grâce d'être seulement condamnés à la réclusion jusqu'à la paix. Quant à Dupont, Duquesnoyet moi, nous n'hésitâmes pas un instant ; nous refusâmes net de remplir les tableaux qui nous avaient été délivrés, quelque chose qui nous en pût arriver. La prison était tout agitée de ce travail de tableaux à remplir et d'interrogatoires à subir, de décisions à prononcer, quand le salut arriva de tout autre côté.
Le 9 thermidor, sur les 4 heures du soir et par un beau jour d'étés je me promenais dans la cour avec Dupont et l'amiral Latouche-Tréville. Dupont discutait chaudement avec l'amiral sur le travail libre à substituer dans les îles à sucre à celui des esclaves, lorsqu'il s'arrêta tout à coup et nous dit : « Mes chers
» camarades, j'entends le tocsin. Parbleu! oui, c'est » du bel et bon tocsin; garde à nous! » — L'amiral quitte à Tinstant la partie , remonte dans sa chambre et s'y barricade. Nous fûmes vingt-quatre heures sans entendre parler de lui. Il nous dit depuis, que sa politique, en fait de crise révolutionnaire, était de se tenir coi jusqu'à ce qu'il fût décidé qui avait tort ou raison, et d'aller ensuite saluer le vainqueur. Nous remontons aussi dans la chambre du Conseil qui fut bientôt au complet. Là, Dupont nous pérore et explique le danger dont nous sommes menacés : « Dès que le tocsin sonne, il » est possible qu'on veuille renouveler dans les prisons » les scènes de septembre, et pour son compte il est dé- » cidé à vendre chèrement sa vie. 11 nous exhorte à en » faire autant, et développe son plan de défense ; nous » sommes douze qui pouvons nous armer plus ou moins » bien de l'attirail du foyer, qu'heureusement on n'a » pas enlevé, de deux poignards dont nous sommes en » possession, enfin de nos couteaux et des bâtons de » chaises. Il faut adopter l'ancien ordre de bataille, c'est- » à-dire que le plus vigoureux soit en première ligne, * deux autres en seconde, trois sur la ligne suivante » et quatre sur la dernière. Voilà le corps de bataille » qui occupera dix hommes; les deux hommes restants, » pris entre les deux plus jeunes, flanqueront l'armée » de droite et de gauche pour se porter là où le secours » serait nécessaire. Enfin il faut songer à la retraite , » et nous établirons avec nos lits une forte barricade, » derrière laquelle nous pourrons recueillir nos forces
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» et OÙ nous attendrons du secours du dehors. » Quelque inquiétant que fût le moment, il était bien impossible de ne pas rire du sérieux avec lequel ce bon Dupont disposait son ordre de bataille. Il comptait bien se battre ; il insistait pour une répétition de la manœuvre ; on s'y refusa ; mais on lui décerna, à l'unanimité, la dictature militaire pour le moment du danger, et nous crûmes dans la nuit que le dictateur allait commencer son terrible office. Vers minuit, nous entendîmes un bruit extraordinaire dans la prison ; les guichetiers, qui faisaient bonne garde dans le dessein de nous défendre ou de nous ouvrir les portes, vinrent nous avertir que c'était Robespierre qu'on avait amènera la Force. Nous nous le faisons répéter plusieurs fois; nous restions muets d'épouvante. Une demi-heure après, plus grand tapage : c'est Robespierre qu'on vient de mettre en liberté. Les guichetiers nous avaient trompés sans le vouloir : c'était bien un Robespierre qui était en jeu dans ces tours de Force, mais ce n'était pas Robespierre le Grand : c'était son frère. L'épouvante redouble au milieu de nous. 11 est évident qu'on se bat quelque part, et il parait que Robespierre, d'abord vaincu, a repris le dessus. Un incident nouveau vient confirmer ce jugement. Il nous était échu, depuis une quinzaine de jours, un certain juré du tribunal révolutionnaire, du nom de Villate. Ce Villate était l'ami de cœur de Robespierre et lui servait d'espion au tribunal. Les comités de gouvernement lui imputaient je ne sais quelle trahison dans l'exercice de ses nobles fonctions et
Tavaieut fait arrêter. Ce petit monsieur, âgé de moins de trente ans, était doué d'une figure attrayante et douce ; il y conformait ses manières et son ton, et affectait en tout une sensibilité exquise. On pouvait dire de lui:
Un papillon blessé lui fait verser des larmes I
Et le misérable était ce qu'on appelait dans cet antre un juré solide, c'est-à-dire qu il ne lui était pas arrivé une fois, depuis un an, de voter la non-culpabilité d'un accusé. A son arrivée dans la prison, on avait voulu Tassommer. Ferrières avait même insinué qu'on pouvait le faire avec impunité, et je crois qu'on l'eût fait, si Duquesnoy et moi ne nous y étions pas opposés. Dans le moment même où on avait mis Robespierre le jeune en liberté, on avait appelé Villate pour sortir avec lui. Dès lors nous crûmes que la victoire de l'aîné était complète; mais Villate, petit-maître fort recherché, avait donné quelque temps à sa toilette, et au moment précis où il se baissait pour franchir la porte de la rue , il se trouva en face de Bourdon de TOise, commissaire de la Convention, qui le repoussa rudement dans l'intérieur et le fît mettre au cachot.
Ces scènes en sens contraire se succédaient avec rapidité et ne ressemblaient pas mal à de la fantasmagorie. Nous ne savions plus où asseoir nos pensées, lorsque, sur les deux heures du matin, on vint nous annoncer le triomphe de la Convention, et que Robes-
SOUVENIRS DK 1704 317
pierre et ses amis avaient été arrêtés et coupés en morceaux. Dupont déclara hautement qu'il déposait la dictature, et chacun se coucha comme de coutume ; mais personne ne pouvait retrouver le sommeil, et le jour nous surprit dissertant à perte de vue sur les causes et les conséquences probables des scènes de la nuit. Elles ne se firent pas longtemps attendre, puisque le lendemain Robespierre et les chefs de son parti furent mis à mort, et que le jour suivant les membres du conseil général de la Commune, les présidents et secrétaires des sections rebelles et rétat-mggor de lar garde nationale subirent le même sort. Le mal était profond, mais le remède fut violent et appliqué avec une énergie aveugle. J'en veux citer un exemple. La maladie de ma femme exigeait du temps et de l'assiduité dans le traitement ; le docteur Janroy, le médecin le plus occupé de Paris à cette époque, s'était fait suppléer pour les soins de tous les jours par un jeune médecin qu'il avait pris de préférence, parce qu'il jouissait à la Commune d'un crédit qui pouvait être utile à la malade. Ma femme s y était fort attachée, parce qu'il portait à ses fonctions un remarquable intérêt. Il était auprès d'elle dans la soirée du 9 thermidor. On vient l'appeler jusqu'à trois fois pour le conseil général de la Commune. Ma femme le pressait de s'y rendre ; il refusa obstinément, ne voulant pas la quitter au milieu de tout ce vacarme, et disant que d'ailleurs il en avait assez de ces combats perpétuels entre la Commune et la Convention. II passa la nuit au chevet du lit de ma é
3'2S MÉMOIRKS DU COMTIi BKUGNOT
femme, ne la quittant que pour aller chercher dans la maison même des nouvelles qu'il lui rapportait quand elles étaient bonnes, qu'il .lui arrangeait lorsqu'elles étaient mauvaises. Quand, sur les deux heures du matin, il crut que la crise avait cessé, il commença à faire à ma femme une lecture qui aboutit à les endormir tous deux. A sept heures, il était encore dans son fauteuil ; lorsqu'il s'éveilla, il dit qu'il allait à l'Hôtel-de-Ville pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur les scènes de la nuit et qu'il viendrait sur-le-champ en rendre compte. Il part, en effet. Il faut qu'en arrivant à l'Hôtel-de- Ville, il y ait été arrêté, et traité avec une telle rigueur qu'il n'ait pas trouvé à se défendre ni m0me à placer l'explication la plus simple, puisqu'on n'eut le lendemain de ses nouvelles qu'en lisant son nom sur la liste des membres du conseil général exécutés pour avoir pris part aux actes de la nuit du 9 au 10 thermidor. Le docteur Janroy cacha à ma femme ce cruel quiproquo : on lui dit que le jeune médecin avait quitté précipitamment Paris, dans la crainte d'être recherché pour des délibérations antérieures à thermidor.
Cette grande journée avait promptement porté ses fruits dans l'intérieur de la prison. Le tribunal révolutionnaire était en vacances. Les mots de justice et d'humanité commençaient à se faire jour. Nous jouissions tous par l'espérance. Les commissaires de la Commune qui s'étaient depuis six mois relayés pour nous tourmenter, avaient tous péri, et môme l'ingénieux
fondateur de la table commune, le citoyen Vassot, , n'avait pas trouvé grâce. Cependant la Terreur se débattait encore dans les comités de gouvernement et à la tribune de la Convention. On y signifiait assez haut que ce n'était pas pour ses ennemis que la Convention avait fait le 9 thermidor, et que le tribunal révolutionnaire allait être rebâti pour travailler sur nouveaux frais. On nomma des ofiîciers municipaux qui ne valaient pas mieux que les anciens. Ceux qui nous étaient échus valaient moins. Trial, Tacteur de TOpéra-Comique, qui avait, je ne sais comment, traversé sans encombre la journée si fatale à ses amis, arrive un jour à la prison sur le midi et nous fait tous enfermer dans nos chambres, chose inouïe à cette heure du jour; puis il se les fait successivement ouvrir, pour débiter aux détenus une allocution de sa Minerve appliquée aux circonstances. Il dit entre autres belles choses, à la chambre du Conseil, qu'il savait que ceux qu'elle renfermait étaient de francs aristocrates qui ne songeaient qu'à bien boire et à bien manger; mais que nous eussions à y prendre garde, parce qu'on pourrait bien nous faire passer le goût du pain. Tandis qu'il nous débitait de ces gentillesses, accompagnées de plusieurs autres, chacun de nous affectait de lire avec attention ou de s'occuper de quelque chose pour n'avoir pas l'air de l'écouter. Il en devint furieux et nous traita de scélérats endurcis. Toujours même silence. Quand l'orateur se fut retiré, nous nous regardions, ne sachant qu'en penser et en dire, Dupont seul- n'en fut pas ébranlé :
« Nos coquins menacent, dit-il, donc ils on l peur. Vous » voyez bien que ce pauvre diable a été soufflé je ne » sais où et par qui ; mais assurément par des gens qui ^ ne sont pas trop sûrs de leur fait. Espérons : » Neque semper arcum tendit ApoUo. » Et, en effet, quinze jours ne s'étaient pas écoulés, qu'à travers les hésitations des comités de gouvernement et même leurs efforts pour reprendre le courant de la Terreur, ils étaient emportés par un courant contraire : déjà des mises en liberté étaient prononcées, et les premières étaient obtenues par de francs aristocrates. Grand était le scandale parmi les détenus constitutionnels. Ce pauvre La Noraye envoya môme là-contre une bonne dénonciation aux comités de gouvernement. Je ne pouvais pas lui faire entendre que des noms qui, par quelque motif que ce soit, n'avaient figuré en rien dans la Révolution, devaient trouver grâce plus facilement aux yeux de la Convention que ceux des constitutionnels qui s'étaient trouvés à une époque quelconque en oppo-sition avec les puissants du jour. Quoi qu'il en soit, les gens raisonnables entre les constitutionnels en prirent leur parti ; libres à peu près de toute inquiétude pour notre existence, nous nous occupâmes, en dépit de l'allocution du citoyen Trial, de mener bonne et joyeuse vie. Dupont ne parvenait même plus à nous ramener à la science économique et il s*écriait : % Voilà le danger de la victoire : leurs esprits sont à » Gapoue ! »
La citoyenne Lebau m'avait prévenu que, dès que
la santé de ma femme le permettrait, je la verrais aussi souvent que cela lui conviendrait. Je passai donc le premier mois sans trop d'impatience. Ma femme qie ût sa première vigdte dans les premiers jours de fructidor. Je la trouvai détruite au physique et encore toute faible au moral. Elle avait perdu ses beaux cheveux ; sa mai-* greur était extrême, et ses regards effrayaient par leur fixité. Je lui voyais beaucoup de peine à rassembler ses idées, et je ne m'avisai pas de lui parler d'affaires : je savais d'ailleurs que son oncle s'occupait de moi. On éprouvait à obtenir ma liberté plus de difficulté que pour tout autre, sur le fondement qu'il existait contre moi au comité de sûreté générale des pièces acca-» blantes. Un député de mes amis, du nom de Pierret, homme excellent de tous points, se chargea d'aller vérifier la chose ; il ee fit communiquer, sous un pré^ texte qui m'était tout à fait étranger, le carton où étaient les pièces qui regardaient les détenus du département de l'Aube, et parvint à en soustraire cette lettre de moi à Lafayette dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui était arrivée là, je ne sais comment, par suite du procès d'un M. d'Aigremont, condamné à mort dès les premiers jours du tribunal révolutionnaire. La lettre soustraite, il ne restait plus à mon dossier qu'une dé-* nonciation d'un autre député, du nom de Garnier, qui ressemblait à toutes les dénonciations de l'époque, mais ne contenait aucun fait précis. Quand on eut la certi-* tude qu'il ne restait plus dans les bureaux aucune pièce à ma charge, on sollicita plus vivement ma liberté ;
^ ufH BBUGNOT
* ^ ^ ^iff^^'^JL parmi les membres du co-
* ^ tro^^^^ ^"'ens collègues à l'Assemblée lé- 0^'^fpx^^'^^- i'By^^ ^^ maille à partir, et qui
fj^^'féf, ^"^^Jntre moi. Le citoyen Gatrez, ennuyé ^osi^^^^^^.^ ce s'2Av&ss^ pour la vaincre au fameux del^^^ p fis Legendre, à qui il me présenta comme dép^^ ^nnaîssance et un compatriote de son ami 0''^ ^ . qui apparemment à ce titre ne pouvait pas ^^^ . justice du comité. Legendre se rappela qu'en ^^ . ? fl'^tait rencontré à dîner avec moi chez Danton: g^venir l'enflamma, et il se rendit même au coiTiité à qui il commanda en termes fort durs l'arrêt de ma mise en liberté. On n'osa refuser. Legendre fit davantage ; il vint avec le citoyen Gatrez me chercher à la Force et me reprocha de n'avoir pas songé à lui plus tôt ; il s'applaudit surtout de sa démarche quand il apprit, par la citoyenne Lebau, quelle sorte d'intérêt m'avait porté Danton.
Je quitte donc la prison de la Force avec le regret d'y laisser mes amis Duquesnoy et Dupont de Nemours, mais aussi avec l'espérance que je vais être assez heureux pour hâter leur délivrance. Je crois avoir dit déjà de quel singulier rapprochement je fus frappé au premier pas que je fis hors de la prison. J'entendis crier à mes oreilles le jugement qui condamnait à mort le misérable assassin dont j'avais quelque temps partagé le cachot à la Conciergerie. Je sentis que Favertissement partait de plus haut que de la terre, et je rentrai chez ma femn^e avec un saisissement profond. La joie de
tout ce qui m'entourait ne faisait que glisser sur mon cœur ; on m'en fit le reproche, mais je ne voulais pas révéler la cause de l'étonnement qui m'absorbait, parce qu'il ressemblait à de la superstition. Le lendemain, le bonheur que témoignait ma femme, tant d'objets chers retrouvés à la fois, me remirent en train de la vie, et je repris mon activité d'esprit. Je fus bientôt en mesure d'en user et même d'en abuser. Une juste reconnaissance m'avait conduit chez Legendre; je m'y trouvai avec le parti thermidorien : Tallien, Merlin de Thionville, Fréron, Barras, etc. On y établit avec raison que, tout en tuant Robespierre, on n'avait pas tué son parti ; qu'il, fallait que les députés de thermidor se serrassent les uns contre les autres d'aussi près que jamais, et qu'ils devaient appeler à leur aide tous les hommes de quelque valeur auxquels ils avaient rendu la liberté : on me fit l'honneur de me citer avec quelques autres, et on me pressa fort de rester à Paris
Après le 9 thermidor, M. Beugnot, rendu à la liberté, se retira dans sa famille à Bar-su r-Aube, pour y reprendre les fonctions de procureur général syndic, auxquelles il avait été appelé par ses concitoyens en 1790. Mais il nj5 resta pas inactif dans cette retraite, et, tout en s'occupant des intérêts qui lui étaient confiés, il prit une part active à la rédaction du journal intitulé : les Annales Troyennes. Ce recueil avait été fondé pour soutenir dans l'ancienne province de Gliampagno les idées d'ordre et de réaction modérée que la mort de Robespierre permettait enfin d'exprimer. M. Beugnot s'attacha spécialement à traiter dans ce journal les questions de finances et de politique étrangère qui occupaient alors l'opinion publique. Dans un article qui avait pour titre : Unmot sur l'Italie^ l'auteur écrivait, à la date du 3 messidor an V, les lignes suivantes, qui ont encore aujourd'hui le mérite de l'opportunité :
« La politique nous conseillerait, disait-il, de diviser l'Italie » entre plusieurs États indépendants dont chacun eût assez de » consistance pour nous servir, et entre lesquels il ne s'en » trouvât pas un seul assez fort pour nous nuire. Le projet de » faire du pape un évêque et de Rome quelque chose, n'est pas » nouveau. . . Nous devons respecter l'Italie, sous le double » rapport de la religion et des arts.
» Détruire le trône de la religion à Rome et désoler l'empire » des beaux-arts en Italie, c'est mettre l'éteignoir sur l'esprit » humain. »
Mais le 18 brumaire est la vraie date de l'entrée de M. Beugnot dans la vie politique. Lucien Bonaparte, qui l'avait connu
dans les derniers temps de la Révolution, Vappela auprès de lui en qualité de secrétaire général du ministère de l'Intérieur, et le chargea de l'organisation des préfectures. Lorsque ce travail fut définitivement arrêté, M. Beugnot fut chargé par le ministre d'aller soumettre le projet de décret à la signature du premier consul. Dans ce projet, chaque département avait en regard le nom du titulaire appelé à l'administrer. Seul le département de la Soine était resté en blanc. Cette lacune frappa les yeux du premier consul qui lui dit :
€ — Eh bieni et Paris, vous ne voulez donc pas qu'il y ait de » préfet?...
j» — Pardonnez-moi, général, mais le ministre de l'Intérieur I» m'avait fait espérer que le premier consul...
» — C'est impossible; vous vous y prenez trop tard; j'ai pro- » mis la préfecture de la Seine à Frochot, qui me l'a demandée » avant vous. Choisissez autre chose. »
Et, quelque temps après, M. Beugnot fut nommé à la préfecture de Rouen. Il y resta six ans, du 3 mars 1800 au 21 mars 180G. Le souvenir de son administration ne s'est pas éteint dans lô département de la Seine-Inférieure. En 1816, les électeurs de Rouen choisirent leur ancien préfet du Consulat pour les représenter à la Chambre des députés de la Restauration, et vingt ans après, en 1835, en apprenant à ses collègues la nouvelle de sa mort, le secrétaire perpétuel de l'Académie de Rouen s'exprimait ainsi :
€ M. Beugnot vint parmi nous le 3 mars 1800; alors nous le » vîmes sans réaction, sans violence et même sans faiblesse » substituer l'activité du Consulat et plus tard l'éclat de VEm- » pire, au régime débile ou tyrannique du Directoire. Modéra- » teur des passions de tous, il fut calme après tant de tempêtes, » raisonnable après tant de folies; son principal soin fut de y> ranimer tous nos travaux et de rétablir nos plus chères ins- » titutions.
» Notre agriculture lui doit le trèfle incarnat qu'il tira de » Belgique; le peuplier de Virginie, dont le bois croît si rapi- » dément; l'orge anglaise, si productive, et l'importation de » jdusieurs taureaux suisses.
» L'industrie pour lui doit être reconnaissante; car il encou- » ragea si bien nos fabriques que nous cessâmes de tirer d'An- » gleterre la plus grande partie des tissus qui nous étaient né- » cessaires.
» Pour le commerce, il seconda les vues d'un gouvernement » réparateur, et rétablit nos routes négligées pendant quinze » ans. Annuellement, les chemins vicinaux reçurent quatre à » cinq cent mille francs de réparations^ et des entrepôts pour » les marchandises étrangères furent créés tant à Rouen qu'au » Havre et à Dieppe.
» Empressé à écouter la voix de Pouchet et d'autres fabri- » cants, amis de l'humanité, il prit dès 1802 un arrêté digne » des éloges de tous les philanthropes, établissant, dans la mai- V son de détention de Rouen, des ateliers de ûlature et de tis- » sage. Les prisonniers durent apprendre à lire, à écrire et » compter et reçurent des leçons de morale religieuse.
» A M. Beugnot, l'instruction publique doit ce cabinet d'his- » toire naturelle formé près l'École centrale, qui est à nos » riches bibliothèques ce qu'une pensée première est au discours » qui la développe.
» Aimé des sociétés savantes de cette ville, il rétablit l'Aca- » demie, et là, deux ans de suite, il fut membre du bureau et » vous lut de bons mémoires.
» Je n'oublierai pas de rappeler le bienfait de la vaccine » dont il nous lit jouir des premiers en France.
» C'était par sa correspondance administrative, institution » qui lui fait honneur, qu'il propageait toutes les^idées utiles, » et vantait à la fois les platanes propagés par boutures, et » ces expositions industrielles, où, dès le premier essai, la » Seine-Inférieure obtint deux médailles d'or.
» Chargé de la tâche difficile de contenir les partis, on le vit » dédaigner l'emploi des moyens de ruse ou de force. En 1804, » époque de police active et inquiète, il fut doux, et cepen- » dant les ordres de Paris étaient violents. Voici, à ce sujet, » une anecdote que je puis garantir.
» Après la venue de Pichegru et de Georges, Napoléon or- » donne à M. Beugnot de se saisir, à Rouen, des dépêches sus- I. 22
3ëd
» pectes. Mis lé aîrëciélir delà î)ôètè feoliliéiil que lés lettres , confiées à sa garde sohl liti dêt)ôt èacré". Que Mit M. Béuètiol? . 11 âil au directeur èti fe pi-esfedhl danè ses bras : Ôâi, mon- » sieur ^ je vous aime et je vous admire!
i Le fidèle dêpositàiix n'e tut paé defetitiié, tant M. Beugnot . sut, dans son rappoH, défehdi^ une noble cause. Aussi, sur » lé rocher dé S'àinte-ttèléhé, Napoléon disait : Beugnot, quand » ira été préfet, ih^a loùjourè dît Ik vérité • , . . .
En 1806, M. Beugnot quitta la préfecture de là Seîne-Ihfériéùre pour entrét au conseil d'Êtât; 11 prit Uhô part cbtisidé- Able auk travaux de celte illustre àsèekiibiée et se distingua sui'toùt dans la discUssioû dU décret qui accoirdâit aux Israélites la reconnaissance légale die leiit culte, et leUr perÀietlàit de se réunir pour la pté'thiéi^ fois en France en assemblée gf^nérale sous lé nom dé Sàithédrin.
Mais l'Empèréùi: i^ùi, ^endàiit son séjolii' dans le départeihetit de la éeine-InfèHeuré lors du camp dé Boulogne, s'était niontré satiéfail dé l'àdiiàinistratibh de M. Beufenol, he le laissa pas longtemps au conseil d'État, et le 12 mars 1807, il lé désigha, conjointement avec leà conâeîUerô d*Ëlàt Siiûéôn et Mlivèt, pour organiser le hiyàûmè dé Westphalife, ctéé en faveur du plus jeune de ses frères, Jérôme Bonaparte. Nénimé hlinistl*e des fihaiicès du roi dé Wëètphalië, tt. feeughot s'âttâbhà à établir dans le nouveau royaume les méthodes d'brdre et de comptabilité qui existaient eii F^rânce. Mais il lie làrdâ pas à s'apercfevoir (iué là tâche était ditoèile.
€ N'ôùi)liéz pas, lui écrivait le due de '(Sfaëte, que vôiis êtes D danè lés Étals dû roi dé Wés'tphàlié ïë iiiihîsti*ede i'Éihpéréur. » Sa Majesté tient beaucoup k ce iâ[Uè vous he perdiez p*àâ cela » dfe Vue. »
Aussi, placé entre les exigences dé Nâpolèbti, qui s'attribuait utt peu trop sans scrupule là direction des Ûnances dé la Westphalie, et les plaintes fondées dû rôî Jérôn^e, M. Beugnot sollicita de son souverain là "perhiîssîon de rentrer en France.
Lé roi it Westphalie lui àcco'rilâ graicîfeûsém'ént cette fôVeùr,
lui témoigna ses regrets d'ôtre privé de ses services et en le quittant lui remit comme souvenir une tabatière de prix ornée de son portrait.
Cependant M. Beugnot ne resta pas longtemps en France. Le 19 juillet 1808, il fut nommé commissaire impérial et président du conseil de régence du grand-duché de Berg, que l'Empereur destinait alors au ûls aîné du roi de Hollande.
C'est son séjour dans le grand-duché que l'auteur raconte dans les fragments suivants.
vu
Murât. — M. Agard. -r- Le duc de Gaëte. — Le duc de Bassano. Regnauit.
... J'^\\fi^às^$ I p^j?HI VLW paiswtion ppuYell^. JLi'Eij^r pefvejjp, qui IpnaH une çartifl 4^ coftj;in^i»J; ^on^ ses loiç e| qni déyprait le reste par 1^ pensée, avait ijes agents nqmbreux à e;tpédier sur tous le9 points, tfp m'attendais ^ être envQjé en Espagne, pu le g^an^-duc de j^prg, Murât, nîi^rpJiftit 4^ns lane yoie q^i ne pouvait pas convenir. Qu:elqup8 mo^ç que j'ayais nçpueilUs entrçtep^ipnt mpn esppir et )^ 4irig^^ieût de ce côt^, Dan^ }'interyallfi, survinrent dans la Péninsule les évé- Qpnjpnts qqj ^pp^èrent l'Emperçur m p}iîtteau de Mapaçgt ^ ]^aypnj^|3, ^e devais ^ §ffq\ ^\y^ 4u vpyage, mai§ l'Empereur jijigea avec be^ppovp de ri^içpn que r^fcl^evôqpe 4^ Maf in^s était ll>i^^ plus propre qqe nioi à réspèçe de négociation qui devait c'y pfitamer, et je repris won ^pçienne p).j^ce gu con^pil d'JÊtgit. Je regrettai peu d'^ypir .wnqu^ ep^$ occasion. Upo wijt y^le distribution 4s couronna fuJt ^i^u | B^ypnn?. P^r suite i^ Tétfange Ipabrpflip qui y prévalut, 1%
3ii MÉMOIHES DU COMTE BEUGNOT
frère aîné de l'Empereur monta sur le trône d'Espagne et céda celui des Deux-Siciles au grand-duc de Berg. Le grand-duché de Berg passa au fils du roi de Hollande, à qui l'Empereur portait une affection particulière. Je reçus de Bayonne Tordre de me rendre sur-le-champ à Dusseldorf, pour y recevoir le grandduché des mains des ministres de l'ancien possesseur et pour en prendre l'administration. Il m'était recommandé de veiller à ce que ces ministres ne commissent de dilapidations d'aucun genre^ et d'examiner de très-près dans quelle situation ils allaient me remettre les affaires. Lorsque alors on recevait des ordres, on ne vivait pas tant qu'ils n'étaient pas exécutés : je me décidai à partir dès le lendemain. Je me rendis sur-lechamp chez l'archi-chancelier pour prendre congé. Le prince me reçut avec sa grâce accoutumée, fit des vœux pour le succès de cette nouvelle mission dans laquelle il me souhaita toute sorte de bonheur, et il ajouta : « Mon cher Beugnot, l'Empereur arrange les » couronnes comme il l'entend ; voilà le grand-duc de » Berg qui passe à Naples, à la bonne heure! je le » trouve fort bien ; mais le grand-duc m'envoyait tous » les ans deux douzaines de jambons de son grand- » duché, et je vous préviens que je n'entends pas les » perdre ; vous vous arrangerez en conséquence. »
Je proteste à Son Altesse que je me trouve très-honoré de remplacer en ce point le grand-duc de Berg, et qu'il s'en apercevra à mon exactitude. Oncques n'ai manqué d'acquitter la dette aussi longtemps que j'ai
LE GRAND-DUCHK DE BKHG 345
administré le grand-duché, et si quelque retard survenait de la part de ceux que j'y employais, Son Altesse faisait écrire par Tun de ses secrétaires à mon maître d'hôtel pour l'en gourmarider vertement. Mais quand les jambons arrivaient exactement. Son Altesse ne manquait jamais d'écrire elle-même à ma femme pour la remercier de son envoi*. Ce n'est pas tout : il fallait aussi que ces jambons arrivassent francs de port. J'étais obligé de les réunir à Cologne, d'où on les confiait successivement aux courriers de la malle, qui ne devaient en charger que deux à la fois. Ce petit tripotage occasionnait des mécomptes qu'il me fallait réparer, et il ne m'en aurait pas coûté davantage de payer le port. Le prince ne l'avait pas permis. Il y avait un concordat entre Lavalette et lui pour que les courriers apportassent gratis de tous les points de l'empire les tributs qu'on payait à sa table, et • Monseigneur tenait apparemment à l'accomplissement de ce traité autant qu'à la fourniture des jambons,