‹ Mémoires du comte Beugnot, ancien ministre (1783-1815) (volume 4)Chapitre 2 sur 45 · DE LA RESTAURATION · texte numérisé non relu

DE LA RESTAURATION

Le Goayernement Provisoire. — Je suis nomme commissaire au Ministère de rintériear. — Arrirëe de M. le comte d'Artois. — Portrait de ee prince.

J'arrivai à Paris, attristé par ces étrangetés et ne pouvant pas me rendre compte de la situation de mon âme. J'allai descendre chez moi . Mon appartement était occupé par lord Burghess, que je ne trouvai pas disposé à m'en céder la moindre partie. Il me fit sentir qu'il j tenait surtout par l'usage de ma bibliothèque. Je cherche un appartement dans le quartier, et si modeste qu'il soit, je n'en peux trouver à aucun étage. Je prononçai avec douleur le vœ victis ! Je me rends au ministère de l'Intérieur auprès de mon ancien ami M. Benoist, et qui avait pris le portefeuille jusqu'à mon arrivée. Je lui fais part de mon embarras ; il m'exhorte à faire conduire ma voiture à l'hôtel du ministère, mais il doute que je puisse y habiter, parce que tout y est en désarroi. J'accepte Tabri, et je m'en remets à la Providence pour le reste.

J'accours chez M. de Talleyrand ; son hôtel, rue Saint- Florentin, était bien le cadre le plus bizarre où pussent être

renfermées les destinées du monde : l'Empereur de Russie et ses aides de camp occupaient le premier étage ; le comte de Nesselrode^ son ministre des affaires étrangères^ occupait le second avec ses secrétaires. M. de Talleyrand s'était réservé Tentre-sol, où il était logé avec le Gouvernement Provisoire. Des gardes impériales russes garnissaient les esca* liers^ et des Cosaques de la garde emplissaient la cour et la rue. On n'y distinguait guère le jour de la nuit. C'était le même concours, la même agitation ; on n'y voyait tranquilles que des Cosaques qui sommeillaient sur la paille. L'entre-sol de Thôtel de M. de Talleyrand n'excède pas les proportions qu'on donne à cet étage dans le quartier de la place Louis XV. Il est composé de six pièces, dont trois sur la cour et trois sur les Tuileries. Les pièces qui donnent sur la cour étaient abandonnées au public ; celles qui donnent sur les Tuileries se composent de la chambre à coucher de M. de Talleyrand, où siégeait le Gouvernement Provisoire ; d'un salon où travaillaient péle-môle les secrétaires de ce gouvernement, les ministres et tous les hommes en place qui avaient des rapports à faire ou des ordres à attendre ; et enfin d'une bibliothèque où M. de Talleyrand écoutait en particulier ceux qui étaient assez heureux ou assez habiles pour l'y attirer, ce qui n'était rien moins que facile. Cette partie de l'entre-sol était comble du soir au matin. Dans le salon, une grande agitation régnait. Les princes de l'intrigue parvenaient à s'y faufiler et se disputaient à qui dévorerait ce règne dCun moment. Le gouvernement discutait souvent assez haut et les portes ouvertes, et n'imposait à la curiosité impatiente que la loi de ne pas pénétrer dans la pièce où il siégeait. C'était un tableau singulier que celui de M. de Talleyrand

essayant de passer, avec sa démarche embarrassée, de sa chambre à coucher dans sa bibliothèque, pour y donner audience à quelqu'un à qui il Tavait promise et qui attendait depuis des heures. Il lui fallait traverser le salon ; il était arrêté par l'un, saisi par l'autre, barré par un troisième, jusqu'à ce que, de guerre lasse, il retournât d'où il était parti, laissant se morfondre le malheureux vers lequel il désespérait d'arriver. Mais les pièces qui donnaient sur la cour étaient occupées d'une manière plus étrange, La première, qui sert d'antichambre, était remplie par la tourbe des intrigants, de ceux qu'on retrouve dès qu'on daigne les souflrir, et qui forment le cortège obligé d'un pouvoir nouveau . Dans la seconde pièce se tenaient les intrigants d'importance; ceux-ci luttaient entre eux de bravades et d'impertinences; c'était à qui avait contribué davantage à la chute du Corse, et ces messieurs n'octroyaient qu'une part assez légère au Gouvernement Provisoire. La victoire était à peine acquise qu'ils se précipitaient sur les dépouilles des vaincus. M. Laborie, secrétaire adjoint du Gouvernement Provisoire, donnait aussi des audiences particulières dans la troisième pièce servant de cabinet de toilette, et il avait presque autant de peine pour y arriver qu'en avait M. de Talleyrand quand il essayait de pénétrer jusqu'à sa bibliothèque. Ainsi, dans cet hôtel de la ruo Saint-Florentin, un souverain magnanime et avec lui quelques hommes d'État accomplissaient l'immense événement de la Restauration, à travers la confusion, le désordre et l'abandon, et foulés par une partie notable de la mauvaise compagnie de Paris.

J'attendis le moment favorable pour avoir une audience de M. de TaUeyrand; c'était de minuit à deux heures du

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matin. Je me préBente^ et Yoici à peu près notre premier entretien :

« — Vous vous dtes fait attendre. Pourquoi cela?

» — Parce que la communication n'est pas libre entre Lille et Paris.

» — Je n'y comprends rien; est-ce qu'on n'est pas conteat de ce qni s'est fait ici?

» — On n'a encore à ce sujet que des notions confuses, et il faut que vous vous attendiez au moins à beaucoup d'étonnement ; car moi-même, à peine j'ose croire ce dont je suis témoin.

» — Il n'y avait pas d'autre parti à prendre, et c'est moi qui l'ai pris.

» — Vous, prince! mais ayez-yous bien pesé les con* séquences pour...

» — Je vous entends, mon cher Beugnot, mais la France est trop malade pour que personne ait le droit de songer à soi. Voici exactement comment les choses se sont passées : l'Empereur de Russie m'a envoyé un aide de camp pour me prévenir qu'il allait descendre chez moi, et une heure après il était là-haut. — « Monsieur de ïalleyrand, » m'a dit ce prince, j'ai voulu loger chez vous, parce que » vous avez ma confiance et celle de mes alliés. Nous » n'avons voulu rien arrêter avant que de vous avoir en- » tendu. Vous connaissez la France, ses besoins et ses désirs : » dites ce qu'ilfaut faire etnous le ferons. » — J'airépondu: « Sh*e, des intrigants de plus d'une espèce vont s'agiter » autour de vous; mais, et souffi^z l'expression , ni vous » ni moi, ne sommes assez forts pour faire réussir une in- » trigue si haut qu'elle se rallie ; mais nous pouvons tout » avec un principe. Je propose d'admettre celui de la lé-

» gifimité tpn rappelle au trône les princes de la maison » de Bourbon. Ces princes rentrent aussitôt en commu»- » nauté d'intérêt ayec les autres maisons souveraines de » TEurope, et celles-ci, à leur tour, trouvent une garantie » de staMité dans le principe qui aura sauvé cette ancienne » famille. On sera fort avec cette doctrine à Paris, en » France, en Europe. » — « Je la respecte, reprit l'Em- » pereur , et je suis charmé de vous l'entendre professer ; » mais croyez-vous que nous puissions faire recevoir les » Bourbons ? Ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu sur ma » route n'en donne pas d'espérance. Personne ne s'en » occupe, on ne prononce leur nom nulle part ; et comment » des princes, aujourd'hui si peu connus, pourraient-ils » satisfaire les vœux des Français? » — « UEmpereur » permettra-t-il que j'insiste sur la puissance d'un principe » dont les princes de la maison de Bourbon apparaîtront » comme des conséquences néc^saires ; ils seront alors com- » pris partout le monde. » — « Mais pouvez- vous compter » sur le concours des grands corps de l'État? » — « On » l'obtiendra dès que Votre Majesté se sera prononcée : » qu'aujourd'hui même Elle annonce publiquement qu'Elle » et ses alliés n'accmnlent à Bonaparte ni paix, ni trêve; et » la jdace une fois nette, c'est par les corps de l'État eux- » mêmes que nous ferons réclamer les princes de la maison » de Bourbon. » — « Mais le Sénat n'y consentira ja- » mais? » — « Sire, j'en fkis mon affîiire. » — « A la bonne » heure, vous m^avez à peu près converti; il vous reste à » en faine autant du roi de Prusse et du prince de Schwar- » zemberg , que voua trouverez, je vous en avertis , plus » prévenus que je ne l'étais moi-môme, de la difficulté du » rétabUssem^t 4e la maison de Bourbon. »

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M. de Tallejrand ajouta : « Ce n'est pas sans peine qne » j'ai rattaché à mon avis le Roi de Prusse ; j'en ai eu » dayantage encore avec Schwarzemberg; mais enfin^ tous » les souverains sont parfaitement d'accord. L'Empereur de » Russie loge toujours ici, quoique je lui aie fait préparer le » palais de FÉlysée. Il veut être plus près de moi et de nos » affaires. Sa confiance en moi est toujours la même. Bmia- » parte est à Fontainebleau ; il y est sans dignité et sans cou- » rage. Je lui ai fait demander son abdication et je compte » la recevoir demain ou après ; les journaux vous ont dit le 9 reste. Maintenant, emparez-vous du ministère de l'Inté- » rieur : c'est celui où il y a le plus à faire aujourd'hui. » Écrivez une bonne circulaire aux préfets pour leur ex- » poser l'état des choses et leur tracer des règles de con- » duite. Flattez-les, car nous en avons besoin. Soutenez de » votre mieux l^ancienne administration ; on la corrigera » quand le moment sera venu. »

Je répondis à M. de Talleyrand que j'étais honoré de recevoir de sa part une mission de cette importance, mais qu'il me restait quelques scrupules sur le droit d'accepter. Je lui exposai que je me croyais lié par mes serments à l'Empereur Napoléon, aussi longtemps qu'il n'aurait pas abdiqué. Tout autre que M. de Talleyrand se serait formalisé de m'entendre vanter des scrupules qu'il n'avait pas eus lui-même ; mais il a en telles matières une facilité et une tolérance parfaites. D'ailleurs, il ne lui venait pas dans la pensée que sur ce point, comme sur tout autre, il y eût rien de commun entre lui et moi. U se contenta de me répondre qu'il ne savait ce que je voulais dire, qu'il n'y avait plus d'Empereur en France, et qu'avec mes beaux sentiments je ne pouvais rien pour, ni contre l'homme qui

ne commandait plos nulle part, pas môme à Fontainebleau. Au reste, il me répétait que demain ou après, il recevrait son abdication et que jusque-là M. Benoist pouvait conti* nuer de signer. Je sortis de cet entretien tout ébloui de la lumière nouvelle que M. de Talleyrand venait de répandre autour de moi, et je le laissai persuadé que je ne serais jamais qu'un de ces honnêtes bourgeois peu propres aux grandes affaires, parce qu'ils ne savent pas distinguer la morale de la politique, et faire au besoin le sacrifice de Tune à l'autre. L'abdication de Bonaparte n'arriva que deux jours après cet entretien. Pendant ces deux jours, M. Benoist, qui avait pris le portefeuille jusqu'à mon arrivée, garda la signature. Je m'occupai d'une note à soumettre au Gouvernement Provisoire sur la direction que je croyais utile de donner à l'intérieur, et je préparai la circulaire dont M. de Talleyrand m'avait fourni l'idée. Le ministère de l'Intérieur était

dans la confusion qu'on peut s'imaginer. Une charpente immense, sous laquelle une partie de l'Europe était abritée, venait de s'écrouler sur eUe-même, et on ne se reconnaissait pas entre les débris. Dans la partie de la France occupée par les armées ennemies, les autorités avaient cédé la place à des mandataires installés par leurs généraux, et qui ne relevaient que de ceux-ci. Dans le reste du royaume, ]es pouvoirs étaient paralysés par l'incertitude, la crainte et l'espèce d'émotion qui est inséparable d'une grande attente. Cependant les communications étaient interrompues par la destruction presque complète des routes sur la ligne que les armées avaient parcourue. L'air était infecté par le grand nombre de chevaux morts qu'on n'avait pas eu le temps d^enfouir , et môme les cadavres humains étaient restés sans sépulture. Les plaintes arrivaient de toutes

parts sur les exigeaoea cruelles des troupes ennemies. La paix, déjà convenue à Paris, n'avait point arrêté la désolation des provinces. Sans doute on ne doit pas jouter entièrement foi aux tableaux qu'avaient envoyés à l'Empereur déjeunes auditeurs, passés des bancs de la rhétorique au conseil d'État, et entre lesquels il semblait qu'il y eût un concours ouvert à qui offrirait les scènes les plus hideuses; mais il est vrai que l'ennemi laissait sur ses traces des actes de barbarie inouïs dans les guerres modernes. On avait surtout à en faire le reproche aux troupes des puissances de la Confédération du Rhin qui longtemps avaient suivi nos drapeaux; elles en donnaient pour excuse qu'elles s'étaient formées à notre école dans l'art de la dévastation, et ce n'est qu une injure de plus. J'avais suivi l'armée française victorieuse après la journée d'Iéna, et quoique alors l'Empereur y eût produit de l'excitation par des bulletins et des ordres du jour qui témoignaient des ressentiments personr nels contre la maison de Prusse, les soldats n'abusaient pas du droit du plus fort contre des populations désarmées. La victoire ne rend pas le Français impitoyable et farouche ; elle développe au contraire son penchant naturel à la douceur et à la gaieté. Le corps de garde a ses bons mots et le bivouac ses bons tours, et là encore, en y regardant de près, on retrouve cette nation si légère et si aimable, qui se rit de tout, même de ses dangers, et qui plaisante de tout, même de la victoire. Demandez de l'héroïsme à un tel soldat , mais ne lui demandez pas de la barbarie : elle n'est pas de sa nature.

La correspondance qui aboutii^t alors au ministère de l'Intérieur était immense. Dès qu'on avait entendu parler d'un gouvernement nouveau, de toutes parts on s'était

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adressé à loi. Dans us moment d'interrègne un point central d'administration tient lieu de tous les pouvoirs ; à peine j*avais le temps d'ouvrir les paquets et de noter trèsnacmmairement les réponses à y faire. J'avais, dans les premiers jours, composé un portefeuille des affaires les plus importantes, et je m'étais présenté au Gouvernement Provisoire pour lui demander des décisions, mais il n'y avait pas moyen d'en obtenir une minute d'audience. Dans mon cha« grin j'épiais en particulier M. de Talleyrand, je n'en obtenais que des mots légers ou piquants par lesquels il sait toujours se débarrasser de ce qui l'importune. Convaincu que je n'avais aucun secours à espérer du Gouvernement Provisoire, je me tins pour abandonné à moi-même, et je résolus d'en Élire à ma tète et de tâcher que ce fût pour le mieux. Je remis à des temps plus calmes les affaires particulières pour ne m'occuper que de trois choses essentielles : les approvisionnements des marchés, la salubrité du pays, le rétablissement des communications. Je fus promptement tranquillisé sur le chapitre des blés; la récolte avait été abondante, et les besoins ne se faisaient guère sentir que sur les lignes que les armées avaient suivies, encore faut-il faire exception pour la ligne du Midi que suivait l'armée du duc de Wellington. Gomme ce général avait pris le parti de payer tout au comptant, et tout au poids de l'or, il avait attiré sur son passage les denrées en une telle abondance, que, môme après la consommation extraordinaire que ce passage occasionnait, les denrées baissaient de prix. Je fis dresser un tableau de comparaison du prix des denrées de tout le royaume au mois de mai 1814, avec des notes explicatives, et je le remis depuis à Louis XVIII, afin de lui montrer le secret pour une armée

d'avoir tout en abondance en pays ennemi, et j'ai lien de croire que Sa Majesté ne Tayait pas oublié , puisqu'elle s'en servit pour la guerre d'Espagne, et avec un égal succès. Je n'étais embarrassé que pour fournir de l'avoine à quarante mille chevaux , qui se concentraient successivement sur le point de Paris. J'appelai à mon aide, pour tout ce qui tenait aux subsistances, M. Vanlerbergue , négociant estimable et des plus capables. Je lui avais vu rendre à l'Empereur de grands services dont il avait été, suivant l'usage, fort mal payé, et il fut d'autant plus empressé à me seconder, que je l'avais défendu dans un temps où, bien qu'il eût raison, il y avait quelque courage à le faire. Vanlerbergue écrivit^ sur mon bureau même, une soumission que j'acceptai; depuis ce moment je n'entendis plus parler de subsistances, et l'avoine devint si commune à Paris, que le prix n'en augmenta que faiblement pendant le premier mois, et descendit le mois suivant au prix commun. Je demandai en même temps au comité de salubrité d'indiquer les moyens les moins dangereux de purger le sol français des corps morts qui l'infectaient, et le comité ne m'eut pas sitôt répondu, que je ûa partir en poste des commissaires à qui je recommandai de ne pas perdre un instant pour faire disparaître ces tristes et dangereux restes des fureurs de la guerre. J'eus la satisfaction d'être servi à souhait.

Je m'occupai ensuite du rétablissement provisoire des communications ; l'administration des postes m'indiqua les besoins les plus ui^ents; ils étaient immenses, et je jugeai que c'était une dette à acquitter en plus d'une année; cependant il fallait pourvoir au plus pressé, et tâcher de restituer un passage quelconque sur des ponts abattus et

des routes défoncées. Les autorités locales s'y prêtèrent avec zèle, et leurs efforts, dirigés par MM. les ingénieurs des ponts et chaussées, firent, non pas que les communications fussent rétablies, mais qu'on pût attendre leur rétablissement. J'eus encore à m'occuper d'un article important, des contributions de toute nature qui se levaient dans les diverses localités pour suffire aux exigences des troupes ennemies devenues troupes alliées, exigences qui, sous ce dernier titre, n'étaient pas moins acerbes et moins étendues que sous le premier. Il n'y avait, de la part du ministère de Tlnlérieur, rien à prescrire, rien à ordonner, car il manquait de bases sur lesquelles on pût s'asseoir : tout était abandonné à l'arbitraire armé. Je me contentai d'adresser une circulaire où j'indiquais quelles mesures me paraissaient convenables à suivre pour distribuer, dans de justes proportions, cette charge de guerre sur les propriétaires^ et quelles précautions on devait prendre pour constater le montant des sommes avancées, parce qu'on aurait un jour à les rembourser. Je rétablis ensuite la correspondance avec les préfets. J'expédiai promptement les affaires qui en étaient susceptibles, et je tâchai de répandre partout l'espérance dont je me sentais moi-même animé, et je veux la consigner ici en Thonneur d'administrateurs entre lesquels j'ai tenu longtemps ma place. Dans ce moment extrême où la moitié de la France était conquise ou dévastée ; dans ce passage difficile et douloureux du gouvernement impérial à celui de la maison de Bourbon, l'amour du pays inspira à tous les préfets des efforts de courage, de constance, et au besoin d'intrépidité. Ces administrateurs avaient été formés à une excellente école que rien encore n a remplacée; aussi, et pendant le peu de temps Il * 1

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que j*ai gtàrié le portefeuille de l'Intérieur^ al-je lutté contre des destitutions qui m'étaient demandées, même par des membres du gouvernement. Je ne voulais pas attacher à moti nom les prémices du méchant système qui n'a été que trop suivi; je ne remplaçai que deux des préfets qui, eii quittant volontairement leur poste, avaient donné leur démission d'une manière implicite, et je ne le fis qu'avec précaution, et après m'étre assuré qu'ils ne se souciaient pas de rentrer. Telle est la marche qiie j'ai constamment suivie pendant le court intervalle qUe le portefeuille de l'Intérieur a passé dans mes mains; je savais que j'aurais tout au plus le temps de préparer les voies à celui qui serait définitivement nommé au ministère, car je n'avais pas là prétention que cela pût me regarder : je n'y aurais apporté que quelque expérience et de la laboriosité, et déjà ce portefeuille était réservé â uû homme pourvu d'un gtand nom, de l'extérieur le plus aimable, et de la plus "complète ignorance des affairés; aussi Dieu sait comme il les a laissé conduire !

J'avais renoncé à proposer au Gouvernement Provisoire rien qui appelât une décision, mais j'allais après minuit chez M. de Talleyraûd, parce que c'était là l'Instant de la journée ôû on pouvait le âaisir. Il descendait de chez l'Empereur de Russie, où il venait de faire une main à fond avec toutes les puissances de l'Europe sur la nlarche des affairés t rien ne s'écrivait là, pas plus que chez l'Empereur de l'Allemagne, pas plus qu'au Gouvernement Provisoire. Le SoH du monde éb ballottait dans des conversations ou déâ tétô-à-tôtô dô M. dé Talleyraûd avec chacun deô ôouverains, et ôttrtottt avec l'Empereur de Russie, qui continuait dé ô^abandonber entièrement à Id. M. dé Tal-

leyrand était parvenu, avec l'habUelé qu'oh lui connaît, à donner insensiblement cette direction aux affaires, parce que c'est celle où il a tous ses avantages ; mais bientôt les embarras sérieux commencèrenti Je veux en indiquer Torigine en détail, parce qu'elle rendra raison de la position où la France se trouve depuis 1814, position singulière, où deux classes de Français, réunies sur le môme sol j et par les mômes lois, n'ont pas encore feu se confondre ni môme s'accorder.

Les ennemis des Bourbons ont dit et répété, et ils rédisent encore, que ces princes revinrent en 1814 â fo mite du bagage des étrangers, selon l'expression usitée. Ils arrivaient si peu dans ce misérable appareil^ que le duc de Wellington refusait à Bordeaux de voir le duc d'Angoulôme, qui s'était jeté dans cette ville avec plus de résolution que de prudence; et lorsque les magistrats consultaient le général anglais sur la conduite qu'ils devaient tenir avec le prince, le duc de Wellington répondait qu'il ne croyait pas prudent de s'aventurer avec M. le duc d'Angoulôme, quand on négociait encore à Châtillon avec les plénipotentiaires de l'Empereur Napoléon. Dans le même temps. Monsieur parcourait avec timidité les villes de la I-iorraine, encore plus soucieux de se soustraire aux commandants autrichiens qu'aux autorités du pays ; il était fort loin d'invoquer en rien les forces étrangères, et l'eût fait sans succès. Il s'était réfugié à Vesoul, où il était visité far quelques gentilhommes des environs, et évité par le plus grand nombre. L'Empereur de Russie déclarait^ le 31 mars, dans une proclamation^ que les souveraine ne reéonnaltràient et ne garantiraient que \û constitution que U nation française se donnerait ; et eh jréponàant ft une

députation du Sénat, le 2 avril suivant^ le même prince s'exprimait ainsi : « Il est juste, il est sage de donner à la » France des institutions fortes et libérales en rapport avec » les lumières actuelles : mes alliés et moi ne venons que » pour protéger la liberté de vos décisions. » Ce ne fut que quatre jours après, et lorsque le Sénat, par sa constitution, eut rappelé au trône Louis-Xavier de France, que les princes de cette maison furent reconnus là où ils se trouvaient : auparavant, et quoique la France fût couverte de deux cent mille étrangers, ils n'avaient qu'une existence méconnue et hasardeuse. J'étais alors assez rapproché des conseils des princes étrangers; j'avais eu, durant mon séjour en Allemagne, l'occasion de connaître personnellement quelques-uns de leurs principaux ministres; j'ai pu, mieux qu'un autre, connaître à fond les dispositions des cours, et je reste persuadé que si le Sénat eût appelé au trône de France une famille autre que celle des Bourbons, elle eût été acceptée de l'Europe, je ne dirai pas sans difficulté, mais avec une sorte de complaisance, tant était répandu autour des souverains le préj ugé, ou cette prédiction de l'Empereur Alexandre, que les princes de la maison de Bourbon trouveraient de grandes difficultés à s'établir en France. Ce qui s'était passé à Bordeaux ne dérange rien à ce que je viens d'avancer; l'exaltation des Bordelais était tout entière au fond de leurs futailles amoncelées, et ils auraient accueilli tout autre prince que le duc d'Angouléme, qui leur aurait procuré avec la paix l'écoulement de cinq récoltes de leurs vignobles sous lesquelles ils étaient écrasés. La constitution provisoire délibérée par le Sénat une fois publiée, Monsieur ne pouvait plus garder en France l'état incertain sous lequel il y avait vécu jusque-là. Le Gou-

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vernement Provisoire craignait qu*il ne s'élevât autour du prince quelque autorité rivale de la sienne, et il prit le parti d'envoyer auprès de lui pour lui communiquer la constitution délibérée par le Sénat, et le prier de venir luimême se placer à la tête du gouvernement. On délibéra sur le titre que le prince devait prendre, et des précédents applicables à la position indiquèrent celui de lieutenant général du royaume.

C'est à ce premier message vers Monsieur, et à ce premier pas du prince dans les affaires du pays, qu'il faut rapporter l'origine de sa constante opposition au gouvernement donné à la France par son frère.

M. le comte d'Artois avait quitté Versailles au mois de juillet 1789, et avait dès lors déclaré à la Révolution une guerre sur laquelle il ne s'est jamais refroidi; son exemple, ses exhortations, ses appels, avaient déterminé l'émigration. U régnait sur elle, lorsque le comte de Provence vint le rejoindre par un incident du malheureux voyage de Varennes. La primogéniture lui donnait des droits sur M. le comte d'Artois, mais celui-ci était en possession du premier rang ; il était pur de tout contact avec la Révolution. Doué de qualités brillantes, et même un peu légères, chevalier français par les manières et par le cœur, il sympathisait mieux que son frère avec les passions des émigrés. On reprochait à celui-ci ses goûts studieux, sa philosophie, et de ne s'être pas montré aussi adverse qu'il le fallait aux opinions qui dominaient en France. Le comte de Provence obtint donc les témoignages de respect qu'on ne pouvait pas dénier à son rang, mais le crédit, la confiance, la suprématie véritable, restèrent à M. le comte d'Artois. De là, entre les deux frères, un ferment de jalousie, qui a

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bientôt dégénéré an une véritable divisioa. Les deui fràres ne voyaient pas du même œil lenre intérêts, ni au dehors, ni dans Tintérieur de la Franoe» et môme après que le comte de Provenee eut affecté la couronne sous le titre de Louis XVIII, le comte d'Artois, devenu Momieur, n'en conserva pas moins sur la France un genre d'action dont le Roi n'approuvait ni les principes ni les moyens. Aussi a-t-on vu souvent des partisans de ilfon^i^t^r emprisonnés, traduits en jugement, condamnés, et rien de tel n'est arrivé à ceux de Louis XVIII : c'est qu'ils recevaient des mis^ sions fort différentes ; il était ordonné aux uns d'agir à tout prix et par tous moyens ; aux autres, d'observer avec une grande circonspection. Il n'était pas difficile à l'Empereur de s'emparer des premiers ; à peine a-t*il soupçonné l'existence des autres.

Au mois d'avril 1814, à l'époque de la Restauration, la très-grande partie des émigrés étaient rentrés. Ceux aux* qiiela il ne restait aucune fortune s'étaient jetés sur les emplois d'administration que l'Empereur leur avait pré^ sentes ; ceux qui appartenaient à des familles que la Révo*lution avait ébranlées et n'avait pu détruire, vinrent s'y replacer et vivaient retirés, mais fidèles à la religion de ranciennç royauté. Plusieurs môme, ennuyés de ce culte stérile, s'étaient lancés à la cour de l'Empereur ou dans l'armée ; ils y affectaient un grand dévouement ; mais, ren* très dans l'intérieur du foyer domestique, ils se trouvaient dans des liens de parenté et d'amitié qu'il leur était impossible de rompre, et l'ancien gentilhomme, avec ses souve* nirs, ses regrets, et jusqu'à sa langue, se reproduisait sous Thabit du chambellan et les épaulettes de Tofflcier général. L'émigration avait eu aussi ses enfants perdus, des hom-

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m08 jôuiid« encore, façonnés à la yie aventareuie qu'ils avaient longtemps menée, pour qui tout désordre est une bonne fortune, et qui n'étaient rentrés en France que pour en faire naître et en vivre. C'est entre ceux-ci que se reoru« talent les bandes qui ont si longtemps désolé la Bretagne et la Basse-Normandie, et qui mettaient de véritables for*faits sous la protection de la cause royale, pour laquelle ^lles se disaient armées. Des guerres continuelles au de^ hors, au dedans une police redoutable, le besoin de Tordre généralement senti, avaient mis un terme à ces excès, mais les instruments n'en étaient pas tous brisés. Ensuite la gloire immense de l'Empereur, son ascendant si long^ temps irrésistible au dedans comme au dehors, avaient pu refouler jusque dans l'intimité du secret les opinions qui lui étaient opposées; mais toujours elles s'y conservaient, et on en eut la preuve dès les premières infidélités que lui fit la fortune.

Qes opinions éclatèrent au moment de la Restaura*tion. Le parti des émigrés, et en général le parti royaliste, vit avec chagrin que l'honneur du rappel de la maison de Bourbon fût échu à des hommes qui, à un seul près, avaient vieilli au service de la Révolution ou de TËmpereur. Il n'y avait, en effet, que M. l'abbé de Montesquieu qui fit exception, et il paraissait au milieu des autres moins comme un véritable coopérateur, que comme un observateur devouédès renfance,et jusque dans ces derniers temps, au prince qu'il s'agissait de rappeler. Je cite ici une conversation que j'eus à ce sujet avec W^ la comtesse Charles de Damas : « Vous vous souvenez, me disait-elle, » que je soutenais, en 1794, que c'était un grand malheur » pour nous que Robespierre eût succombé sous les coups

» de ses amis, parce que son système restait. Eh bien ! aa- » jourd'hui, en admettant une juste et grande différence » entre les hommes et les choses, je soutiens que c*est un » mal que la maison de Bourbon soit rappelée par des » hommes de la Révolution, parce qne leur système restera » encore. — Mais ces hommes, répondis-je, sont bien cor- » rigés. — ; C'est ce que nous verrons peut-être, mais si je » le vois, je ne mourrai pas sans avoir été témoin d'un » miracle. »

Cependant, la partie sage des royalistes, et surtout ceux qui avait pris couleur auprès de TEmpereur, ne s'élevait pas contre la composition du Gou^rnement Provisoire ; ils exprimaient seulement le regret de n'y voir pas figurer un ou deux personnages des leurs. Mais la partie ardente essaya bientôt d'élever autel contre autel, irritée qu'elle était d'avoir été accueillie quand on avait cru avoir besoin d'elle, puis repoussée quand le Gouvernement Provisoire, muni de l'abdication de l'Empereur, jugea que les services des hommes de cette trempe ne pouvaient plus être utiles et pouvaient devenir dangereux. En effet, dans les premiers jours d'avril, et lorsqu'on ignorait quel genre de résistance on aurait à essuyer de la part de l'Empereur et de ses partisans dans la capitale, on avait reçu au Gouvernement Provisoire et même encouragé quelques aventuriers qui enchérissaient entre eux à qui proposerait des prodiges. M. de Talleyrand laissait parler les uns, sans dire mot, et à l'attention qu'il avait l'air de leur prêter, il les renvoyait convaincus qu'il les avait approuvés. Il distribuait aux autres de ces signes ou de ces mots enveloppés dont il a le secret pour faire des dupes sans se compromettre, et ce sera quelque chose de sem-

blable qu'il aura laissé tomber sur le marquis de Maubreuil, et que celui-ci aura pris pour un encouragement. Quoique Maubreuil Tait mille fois répété, et qu'il ait perdu la tôle à force de le répéter^ je ne crois pas que M. de Talleyrand soit coupable de cette atroce excitation. Maubreuil lui a passé sous les yeux comme bon nombre de ses pareils. C'est un fait dont je ne doute pas parce qu'il m'a été attesté par la personne qui l'a présenté. M. de Talleyrand ne lui aura pas accordé plus d'attention qu'à un autre, dût-il môme avoir fait les plus extravagantes propositions, et Maubreuil aura conclu du silence qu'on l'avait approuvé. Car en môme temps que je tiens M. do Talleyrand pour innocent de l'excitation, je le crois fort capable de n'avoir pas rappelé Maubreuil aux principes de la morale et de l'honneur, et de l'avoir abandonné à son mauvais génie, puisque en dernière analyse le succès le plus noir de ce génie mettait M. de Talleyrand plus à l'aise.

Je citerai une anecdote pour prouver d'autant plus comment M, de Talleyrand, au milieu des plus graves occupations, fait contribuer à ses propres plaisirs les gens qui l'approchent. Le jour où le Gouvernement Provisoire fut formé, l'archevêque de Malines se présenta chez M. de Talleyrand, et montra quelque surprise qu'on eût élevé une semblable machine sans qu'on lui eût réservé une place; il demande avec humeur au prince ce qu'on prétend faire de lui, car enfin on ne peut pas le laisser de côté dans un pareil moment. — « Eh! qui veut vous laisser de » côté, reprend le prince, vous pouvez à l'instant môme » rendre le plus notable service ; avez-vous un mouchoir » blanc? — Oui, — Mais très-blanc? — Sans doute. —

M MÉMOIRES DU GOMTB BSUONOT

» Eh bien^ montrez-le,» L'archevêque tire son mouchoir de sa poche ; M. de Tallejrand le prends et le saisissant par Tune des cornes, en fait une sorte de drapeau qu'il agite en tous les sens en criant : « Vive le Roi ! » •— « Vous » voyez ce que je viens de faire ; maintenant, descendez, » prenez le boulevard delà Madeleine et suivez-le jusqu'au 9 faubourg Saint-Antoine, toujours en agitant votre mou- » choir, et criant : «Vive le Roi! » — Mais, prince, vous » n'y pensez pas ; considérez donc mon costume : je suis » coiffé en ecclésiastique, je porte ma croix, mon ordre de la 9 Légion d'honneur. — Précisément, si vous n'étiez pas » habillé de la sorte, il faudrait aller faire votre toilette ; » votre croix d'évôque, votre toupet, votre rond poudré, » tout cela fera scandale, et c'est du scandale qu'il nous » faut.»— Qui le croira ? l'auteur de tant d'ouvrages, entre lesquels il s'en trouve de remarquables, l'un des hommes de Franee qui a le plus d'esprit, M. de Pradt, enfin, descend l'escalier de M. de Talleyrand pour aller jouer cette masca* rade. Elle lui réussit assez bien d'abord : il suivait les boule* vards en jouant le rôle convenu, et avait, comme de raison, ramassé un cortège assez nombreux de polissons et de cu«* rieux; mais, parvenu au boulevard Poissonnière, il donna dans une veine de bonapartistes qui chargèrent l'arche^ vêque et sa troupe, et l'obligèrent de retourner sur ses pas. Pressé dans sa retraite, force lui fut de remettre son drapeau dans sa poche et de se jeter dans les bas côtés. Il regagna à toutes jambes le quartier-général de la rue Saint* Florentin, où il arriva essoufflé et crotté jusqu'à l'échiné. Le scandale ne pouvait pas être plus complet et plus gai. L'archevêque, fidèle à son caractère, s'étendit avec emphase sur son audace et ses succès. Il raconta qu'il avait^

LES PRBIiI£^9 TEMPS DE I^A RfiSTAUflATJON iO;

aa bout an oompte^ eonqois à la cause royale une portiou notable de la capitale; s'il n'avait pas poussé au delà du faubourg Poissonniôre^ c'est qu'à vrai dire^ il y avait eu de sa part excès de confiance à entreprendre seul une aventure dont tout autre ne se serait chargé qu'avec de bons escadrons bien montés. Au reste, il n'avait pas fui;, et à la manière fière dont il a regardé la multitude, il a bien fait voir que rien n'était capable de lui en imposer, pas pluii le regard de Bonaparte menaçant que Yardor civium prava juhentium. Et M. de Talleyrand d'écouter froidement et de lui répondre : « Je vous avais bien dit qu'ba? » bille comme voilà, vous feriez un effet prodigieux. *

Le Gouvernement Provisoire ne devait pas perdre de temps, et il n'en perdait pas : le 3 avril, le Sénat avait pro« nonc4 la déchéance de l'Empereur. La constitution qui devait remplacer son gouvernement avait été publiée le 7, et le môme jour, le gouvernement avait envoyé à Monsieur, comme je l'ai dit, une personne de confiance pour h&ter son retour. Le choix était tombé sur M. de VitroUes. M. de VitroUes est homme de beaucoup d'esprit et de finesse dans l'esprit, et remarquable par le charme qu'il répand sur les rapports qu'on a avec lui. Fort enclin aux com-* binaisons sérieuses, av^ assez de caractère pour les pousser loin, il les cache sous la politesse des manières, la douceur et un oaquetage de bonne compagnie. C'est à ces qualités aimables que M. de Talleyrand s'était laissé prendre, et il ne doutait pas que M. de VitroUes ne suivit bienponctueUement les instructions qu'il lui avait données, et que ce messager ne f&t un complaisant comme un autre. Sa surprise fUt extrême à la lecture de la première dépêche qu'U en reçut ; celte dépêche contenait le détail de Vau-

iOS MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT

dience que M. de Vitrolles avait obtenue de Monsieur. Le prince était censé lui avoir fait un tableau frappant des souffrances de toute nature dont il était le témoin, et avoir insisté sur la nécessité d'y porter promptement remède. Le prince pensait que c'était de cela qu'il fallait s'occuper, plutôt que d'une constitution dont il n'avait entendu parler nulle part, et dont il serait temps de s'occuper quand la France aurait recouvré son indépendance et sa tranquillité. La lettre était forte de choses et remarquable par le style. A la lecture, je me félicitai des progrès que M. le comte d'Artois avait faits dans la politique et le talent d'écrire, et j'ajoutai qu'en tout l'infortune était un grand maître. M. de Talleyrand cherchait à deviner l'auteur de celte production qu'il n'attribuait pas à M. de Vitrolles, et au prince encore moins. J'avais eu l'occasion de connaître le premier en Allemagne et je savais l'étendue de sa capacité. Il ne me fut donc pas malaisé d'arrêter M. de Talleyrand sur lui comme sur l'auteur de la lettre, et, dès lors, M. de Talleyrand le raya dans sa pensée des hommes dont il pouvait disposer, et commença à le redouter comme un ennemi possible. Cette disposition du prince a, depuis, singulièrement fructifié. M. de Vitrolles jugea qu'il y avait à prendre auprès du comte d'Artois une place que M. de Talleyrand n'occuperait jamais, celle d'un émigré, homme d'esprit, ce qui n'était point commun, ennemi prononcé de la Révolution, rêvant comme praticable le retour d'une bonne partie de l'ancien gouvernement, et fertile en expédients pour arriver là, ou au moins pour y tendre. Aisément, cette place fut saisie par M. de Vitrolles, qui remplissait à peu près ces conditions, et on lui doit de l'avoir occupée avec

LES PiiKAHERS TEMPS DE LA RESTAURATION 109

une rare fidélité à travers des dangers de plus d'une espèce, et quelquefois au péril de sa liberté et même de sa vie, A cette première lettre, il en succéda une seconde plus courte et qui annonçait l'arrivée de Monsieur pour le 12. On se réunit, le 11 au soir, pour convenir du cérémonial du lendemain. La grande machine à magnificence de l'Empereur était démontée ; il ne restait pas un cheval dans les écuries, et la garde nationale était la seule troupe que nous eussions à montrer. On convint que l'expression de la joie publique ferait tous les frais de l'entrée, et qu'on abandonnerait aux cœurs des assistants la police de la fête. Mais un cheval de parade était de rigueur pour celui qui tenait la place du Roi, et on ne savait otl le trouver ; je veux remarquer ici comment le hasard d'un mot suffit parfois pour créer une fortune. M. deTalleyrand prétendit que c'était à moi, comme ayant les haras dans mes attributions, à trouver le cheval dont on avait tant de besoin ; je me défendais de la plaisanterie pour empêcher qu'elle ne devînt sérieuse, et j'ajoutai que je regrettais de n'avoir pas sous la main un M. de Vernon, que j'avais connu autrefois, et qui serait merveilleux à nous tirer d'affaire. — « Quel Vernon? dit » M. de Talleyrand. — Ma foi, un M. de Vernon que j'ai » connu écuyer de Madame Elisabeth, et qui était l'assidu de » la marquise de Brisay , que nous avons tous deux vue à » Brienne. — C'est cela justemont,il ne s'agit que de déterrer » votre M. de Vernon. » — Rien ne me fut plus facile en allant aux enquêtes dans la famille de M™® de Brisay. Deux heures après, le vieil écuyer était dans mon cabinet ; il se chargea de la commission et la remplit à merveille, tant et si bien, qu'une fois produit, il n'a pas cessé de commaur der et d'administrer les écuries du Roi, et a ainsi trouvé,

ItO MÉMOIRES DU COMTE BEUONOT

à la fin de sa carrière, des honneurs et des profits qu'il n'aurait pas osé rêver au dôbut. Il faut, au reste, lui rendre cette justice, qu'il passait pour mettre beaucoup d'ordre dans son service; et pour en mettre jusque dans sa maison, il prit à soixante-seize ans lé vigoureux parti d'épouser M°^ de Brisay, qui n'en avait pas moins de soixante-dix, et que la légitimité conjugale a tellement rajeunie, qu'encore que ce mariage date déjà de huit à dix ans, on la voit, toujours droite et toujours leste, courir les bals, les soirées et les sermons de charité. El voyez comme va le monde ! Très-probablement, rien de tel né serait arrivé si on ne m'eût renvoyé par plaisanterie le soin de trouver un cheval pour l'entrée de Monsieur, et si ce nom de Vemon n'était pas resté logé, depuis trente ou quarante ans, dans un des recoins de ma mémoire, oâ l'embarras du moment l'a déniché.

Le lendemain, 12 avril, on se mit en marche pour aller au-devant deMo^isieur. Le temps était admirable; c'était un de ces premiers jours du printemps^ ravissants sous la température de Paris, où le soleil brille de tout son éclat, et ne distribue qu'une chaleur douce aux germes encore tendres qui sourdissent de toutes parts. Quelques fieurs déjà entr'ouvertes, un verd tendre qui commençait à poindre sur les arbres, le chant des oiseaux printaniers, l'air de joie répandu sur les figures, et le vieux refrain du bon Henri qui marquait la marche, avaient signalé cette entrée Comme la fête de l'Espérancte. Il y régnait peu d'ordre, mais on y répandait dés larmes. Dès qu'on vit paraître le prince, M. de Talleyrand alla à sa Rencontre, et en s'apptlyânt âuf le éhéval du pi*inde, avec la grâce nonchalante qu'autorLsRS la faiblesâé de ses jambe:^^ il Itli débita (m eom-

LES PREMIERS TEMPS DE LA RESTAURATION lli

pliment eil quatre lignes, frappé au coin d^une sensibilité exquise. Le prince, qui de toutes parts se sentait pi'essé par des Français, était trop ému pour pouvoir répondre ; il dit d'une voix étouffée par les sanglots : — « Monsieur de » Talleyrand, Messieurs, je vous remercie; je suis trop » heureux. Marchons, marchons, je suis trop heureux. * Nous avons entendu depuis le même prince répondre aved de la présence d'esprit et du bonheur aux harangues qu'on lui faisait, mais pour ceux qui l'ont vu et qui l'ont entendu à son entrée à Paris, il ne fut jamais aussi éloquent que ce jour-là. Le cortège se mit en marche pour Notre-Dame j suivant l'antique usage d'aller porter à Dieu, dans la première église de Paris, les hommages solennels des Français pour chaque événement heureux* La garde nationale formait le fond du cortège, mais il se composait aussi d'of-^ ciers russes, prussiens, autrichiens, espagnols, portugais, à la tète desquels le prince apparaissait comme un ange de paix descendu au milieu de la grande famille européenne. Depuis la barrière de Bondy jusqu'au parvis Notre-Dame, il n'y avait pas une fenêtre qui ne fût garnie de figures rayonnantes de joie. Le peuple, répandu dans les rues, poursuivait le prince de ses applaudissements et de ses cris. A peine pouvait-il avancer au milieu de l'ivresse générale, et il répondit à quelqu'un qui voulait écarter de si douce* entraves : — * Laissez, monsieur, laissez, j'arriverai toujours trop tôt. » C'est ainsi que le prince fut, s'il est permis de lô dire, porté jusqu'à Notre-Dame sui* les cœurs des Français, et à son entrée dans le sanctuaire, lorsqu'il se prosterna aux pieds de l'autel qui avait, durant tant dé siècles^ i^ti les prière* de ses pères, un rayôti de lumière tfés'vîte tiirt frapper sur Sà flgû» et lui imprima jé ne

lit MÉMOTRES DU COMTE BEUGNOT

sais quoi de céleste. Il priait avec ardeur; tous priaient avec lui. Des larmes mouillaient nos yeux; il en échappait dux étrangers eux-mêmes. Oh! avec quelle vérité, avec quelle ardeur, chaque strophe de l'hymne de la reconnaissance était poussée vers les cieux ! A la fin de la cérémonie, de vieux serviteurs du prince qui avaient pleuré trente ans son absence embrassaient ses genoux, et il les relevait avec cette grâce du cœur si touchante et qui lui est si naturelle. Le retour, de Notre-Dame aux Tuileries, ne fut pas moins animé, moins heureux , et parvenu dans la cour du palais, le prince descendit de cheval et adressa à la garde nationale une allocution parfaitement appliquée à sa situation. Il prit la main à plusieurs officiers et soldats, les pria de se souvenir de ce beau jour, et leur protesta que lui-môme ne Toublierait jamais. Je fis ouvrir devant le prince les portes du palais, et j'eus l'honneur de Tintrodulre dans l'aile qu'il devait habiter. Je lui demandai ses ordres pour le reste de la journée, et l'heure à laquelle je devais me présenter le lendemain pour le travail. Le prince paraissait hésiter s'il me laisserait partir ou me retiendrait. Je crus m'apercevoir que c'était indulgence de sa part, et je lui dis que je craindrais de l'occuper une minute de plus, parce que je le supposais fatigué, et c'est à moi qu'il répondit : — « Gomment voulez-vous que je sois fa- » tigué? c'est le seul jour de bonheur que j'aie goûté depuis » trente ans. Ah! monsieur, quelle belle journée! Dites » que je suis heureux et satisfait de tout le monde. Voilà » mes ordres pour aujourd'hui; à demaii\, à neuf heures » du matin. »

En quittant le prince, je repris mon travail ordinaire et je le quittai sur les onze heures du soir pour aller chez

M. de Talleyrand. Je le trouvai s'entretenant de la journée avec MM. Pasquier, Dupont de Nemours et Angles. On s'accordait à la trouver parfaite. M. deTalleyrand rappela qu'il fallait un article au Moniteur. Dupont s'offrit de le faire. — « Non pas, reprit M. de Talleyrand, vous y met- » triez de la poésie : je vous connais ; Beugnot suffit pour » cela ; qu'il passe dans la bibliothèque et qu'il broche bien > vite un article pour que nous l'envoyions à Sauvo. » — Je me mets à la besogne qui n'était pas fort épineuse ; mais parvenu à la mention de la réponse <iu prince à M. de Talleyrand, j'y suis embarrassé. Quelques mots échappés à un sentiment profond produisent de leffet par le ton dont ils sont prononcés, par la présence des objets qui les ont provoqués, mais quand il s'agit de les traduire sur le papier, dépouillés de ces entours, ils ne sont plus que froids et trop heureux s'ils ne sont pas ridicules. Je reviens à M. de Talleyrand, et je lui fais part de la difficulté. — « Voyons, me » répondit-il, qu'a dit Monsieur? Je n'ai pas entendu » grand'chose ; il me paraissait ému et fort curieux de con- » linuer sa route ; mais si ce qu'il a dit ne vous convient » pas, faites-lui une réponse. — Mais comment faire un » discours que Monsieur n'a pas tenu? — La difficulté » n'est pas là : faites-le bon, convenable à la personne et au » moment, et je vous promets que Monsieur l'acceptera, » et si bien, qu'au bout de deux jours il croira l'avoir feit, » et il l'aura fait; vous n'y serez plus pour rien. — A la » bonne heure I » Je rentre, j'essaye une première version, et je l'apporte à la censure. « Ce n'est pas cela, dit » M. de Talleyrand, Monsieur ne fait pas d'antithèses et » pas la plus petite fleur de rhétorique. Soyez court, soyeï » simple, et dites ce qui convient davantage à celui qni n 8

» parle et à ceux qui écoutent : voilà tout. — Il me semble, » reprit M. Pasquier, que ce qui agite bon nombre d'esprits » est la crainte des changements que doit occasionner le » retour des princes de la maison de Bourbon ; il faudrait » peut-être toucher ce point, mais avec délicatesse. — » Bienl et je le recommande, » dit M, de Talleyrand. J'essaye une nouvelle version et je suis renvoyé une seconde fois, parce que j'ai été trop long et que le style est apprêté. Enfin j'accouche de celle qui est au Moniteur, et où je fais dire au prince : « Plus de divisions : la paix et la France ; » je la revois enfin ! et rien n'y est changé, si ce n'est qu'il » s'y trouve un Français de plus I » — « Pour cette fois, je » me rends, reprit enfin le grand censeur, c'est bien là le » discours de Monsieur et je vous réponds que c'est lui » qui Ta fait ; vous pouvez être tranquille à présent, » Et en effet le mot fit fortune : les journaux s'en emparèrent comme d'-un à-propos heureux; on le reproduisit aussi coiQiqe un engagement pris par le prinoe, et le mot du Français de plus devint le passe-port obligé des harangues qui vinrent pleuvoir de toutes parts. Le prince ne dédain gna pas de le commenter dans ses réponses, et la prophétie de M, de Talleyrs^nd fut complètement réalisée.

Je me rendis au^^ Tuileries le lendemain matin. Le prince me reçut, non pas avec bonté, ce serait trop peu dire, mais avec une touchante cordialité; ses traits, son port, ses gestes, tout était animé, rsgeuni, embelli par le sentiment du bon* heur. Je reconnus ce comte d'Artois que dans ma jeunesse j'avais admiré de loin comme un modale élevé de Télégance et de la grftce. Ce souvenir des beaux jours de ma vie, ce tât#4htéte qu'alors je n'aurais pas ocié rêver, cette présence m dooM et si aimable m'attendrirant jusqu'aux larmes* Je

LES PREMIERS TEMPS DE LA RESTAURATION ââtt

n'avais rien éprouvé de pareil avec Napoléon. Il n'était pas

le fils de saint Louis; son génie m'imposait; mais tous les

souvenirs^ toutes les études de ma vie^ tous les respects de

ma jeunesse ne s'étaient pas attachés à sa race. Il disait

plus que la France^ mais il ne disait pas cette vieille

France^ dont rien n'avait pu distraire les hommes de mon

âge. Mon émotion n'avait point échappé au prince^ qui

me prit les mains et me dit en les serrant : « Je vois bien

» que je peux compter sur vous, et vous ponves compter

9 sur moié Savez-vous, M. Beugnot, que je viens de faire

» ee que je n'avais pas encore fait de ma vie? Devinez

» quoi : allons, devinez. — Si je ne craignais pas de pé-

. cher par un excès de hardiesse, je devinerais une mô-

» chante action» — Non, grâce à Dieu ! Mais j'ai fait

» le tour des Tuileries. Que voulez-vouS? Voilà comme on

» nous élevait. Il j a, à Paris, une foule de belles choses

» que je ne connais pas du tout ; mais patience, je vous

» promets bien que je ferai connaissance avec eUes. » Le

prince était fort disposé à trouver tout bien ; mais il était

frappé du parti qu'on avait tiré des Tuileries, de la beauté

delà place du Carrousel, et de celle du jardin. « Groirie»-

» vous que j'ai entendu dire cent fois, à Versailles, qu'il

» n'y avait aucun parti à tirer des Tuileries, et qu'elles

» étaient un composé de galetas, et voilà des appartements

» commodes et magnifiques. Gomment ! c'était un officier

» de la cour de Bonaparte qui occupait l'appartement où

» nous sommes? Mais cela est incroyable. — Gela est

» vrai, mais je prie Monsieur de me permettre d'ajouter

» que cet officier était le seul qui fftt logé au château. »

J'avais quelques alfaires de détail à communiquer au prince et qudques signatures à lui demander ; il m'éoofiita

ayec attention et ne me dit rien que de juste et de bien placé ; il me témoigna de la confiance, et je le quittai entièrement satisfait. Mais, deux jours après, je pus m'apercevoir que certains entours du prince agissaient déjà sur lui, et lui imprimaient une direction qui avait ses dangers. Son esprit commençait à s'empreindre de préventions contre les personnes,' que je m'eâbrçais, le plus souvent sans succès, de dissiper.

Ces mômes hommes s'étaient déjà comptés et ralliés autour du prince. Ce qu'il leur fallait, c'était surtout de l'argent, et ils déployaient une ardeur merveilleuse à rechercher les moyens de s'en procurer. La cour de Napoléon, en se rendant à Blois, avait eu la bonne précaution d'emporter les diamants et quelques objets précieux de la Couronne, et aussi le résidu du Trésor qui se moulait à huit millions. L'un des premiers soins du Gouvernement Provisoire fut d'envoyer à la poursuite du convoi un commissaire chargé de revendiquer, au nom de la France, ce qui le composait, et on avait donné à ce commissaire les moyens de vaincre au besoin les résistances. Le choix était tombé sur M. Dudon, conseiller d'État, homme d'esprit, de courage et de résolution. Il n'eut pas besoin d'user de tous les efforts dont il. était capable pour déterminer à la remise des diamants de la Couronne et de l'argent du Trésor, M. Mollien et M. de la Bouillerie, qui en étaient les dépositaires. Ces deux personnages, qui se le disputent en délicatesse et en douceur, remirent ce qu'on leur demandait, et n'y firent, à la rigueur, que les difficultés qui leur étaient Imposées par leur position et par l'espèce de responsabilité qui pesait sur eux. Mais la bande des zélés avait voulu faire une expédition d'un recours si facile et si na-

turel; elle s'était portée en toute hâte à Blois, et, dans le désespoir de voir que l'affaire s'était arrangée d'elle-même et sans coup férir, elle s'était constituée, malgré le commissaire du gouvernement, en escorte du convoi. Elle ramena tout droit au pavillon Marsan, et mit argent et diamants à la disposition de Monsieur. Cette destination n'était pas celle à laquelle le gouvernement s'était attendu. Le ministre des finances comptait les heures oCl le convoi devait arriver, tant étaient urgents les besoins du service ! La cour de Blois avait fait maison nette au Trésor et dans tous les ministères, et on était réduit, pour fournir aux dépenses qui ne s'ajournent pas d'une heure, à recourir au fermier des jeux qui avait consenti à faire l'avance de quelques milliers de francs. J'avais été témoin d'une pénurie non moins grande au 18 brumaire, et longtemps auparavant, â l'époque de la retraite de l'archevêque de Sens.

Lorsque le ministre provisoire des finances sut que le trésor était arrivé aux Tuileries, il donna, pour le rétablir à sa véritable place , un ordre qu'il était loin de croire susceptible de difficulté. Il lui fut répondu qu'on n'en ferait rien, que l'argent avait été de bonne prise, puisqu'il avait été saisi par un parti de royalistes sur la famille Bonaparte en fuite, et qu'on l'avait mis aux pieds de Monsieur y qui en disposerait pour ses pressants besoins. Pour comprendre la fureur de M. Louis il faudrait savoir à quelles extrémités le gouvernement était réduit pour faire face à la moindre dépense^ et ensuite connaître tout ce que le caractère de ce ministre comporte d'impétuosité. Il nous efirayait tous; si on ne l'eût retenu, il allait courir aux Tuileries pour en faire sortir de gré ou de force les huit

118 MÉMOIRES DU COMTE BfitJGNOT

millions qui y étaient déposés, dire à Monsieur tout son fait, et, s'il ne réussissait pas dans son coup de main^ il donnait sa démission et en expliquait publiquement le motif. On eut toute sorte de peine à lui faire comprendre que si fîtcheux que fftt un pareil quiproquo, il n'avait rien d'étonnant dans un moment de désordre, que c'était une affaire à aller traiter directement et surtout poliment avec Mon^ sieur ^ qui ne défendrait pas l'œuvre de ses entoure. Après avoir donné à M. Louis ce que j'appellerais volontiers des douches morales^ on le laissa partir pour les Tuileries, non sans quelque inquiétude sur les résultats du voyage. Il fut heureux, parce que Monsieur n'eut pas sitôt des idées vraies sur cette affaire qu'il ordonna que les fonds fussent reportés au Trésor. Seulement, et de l'aveu du ministre, il conserva deux millions pour ses dépenses personnelles, sauf à en faire l'imputation sur les premiers fonds qui seraient mis régulièrement à la disposition du Roi.

C'est à la môme époque, et par la même espèce d'associés, que la Reine de Westphalie fut arrêtée sur la grande route et volée de ses diamants et de son argent avec une incroyable brutalité; et cette malheureuse princesse avait pu signaler entre ceux qui la traitaient ainsi des hommes qui naguère composaient sa cour. Comme il était arrivé aux diamants de la Couronne et à l'argent du Trésor, cette nouvelle capture fut amenée au pavillon Marsan; mais ceux qui l'avaient faite , plus libres dans leurs démarches que ceux qui avaient escorté le trésor, ou avertis par Texpérience de ces derniers, n'avaient déposé aux Tuileries que des caisses ou des nécessaires de voyage, dont ils avaient eu soin d'extraire ce qu'il y avait de plus précieux

LES PREMIERS TEMPS DE LA RESTAURATION liO

et où ils avaient remplacé les pièces d'or par de la monnaie d'argent. Cependant, et grâce à une opération faite en route par un artiste séduît ou complaisant, les serrures semblaient intactes ; ils avaient pris au reste la précaution de faire constater la remise des caisses aux Tuileries. Par la combinaison de ces moyens, le vide des caisses restait à la charge de la maison du prince pour le moment où il serait découvert. Cette découverte ne pouvait pas se faire attendre longtemps, mais elle donna lieu à des inculpations mensongères soutenues avec audace, à d'odieuses récriminations, et enfin aux manœuvres dont sont capables des misérables qui, en ourdissant un vol, ont préparé à l'avance les moyens de s'en défendre.

Les membres du Gouvernement Provisoire ne pouvaient pas voir sans douleur de pareils événements se passer si près du prince, et y figurer des hommes qui avaient l'honneur de l'approcher. Je fus chargé de lui en toucher deux mots. Je le fis avec beaucoup de réserve, mais sans trop de succès ; le prince est peu disposé par sa nature à croire le mal, et se laisse aisément séduire par les apparences d'un entier dévouement. Tombé au milieu de la France, qu'il ne connaissait plus, et où il ne pouvait promener ses regards que sur des figures, des costumes, des cordons qui sans cesse lui rappelaient un parti si longtemps ennemi, c'était pour lui une bonne fortune que de réunir parfois dans son intérieur ce qu'il prenait pour les débris du parti royaliste. Les intrigants qui s'y faufilaient étaient habiles à feindre ; ils expliquaient Toubli, ou plutôt le mépris que le gouvernement déchu avait fait de leurs services, par leur fidélité à toute épreuve ; ils appelaient persécutions quelques mesures sévères et justes dont ils avaient été atteints ;

toujours en jactance de leur loyauté et de leur dévouement à l'autel et au trdne, facilement ils avaient séduit le prince en affectant des vertus dont lui-même était un sincère et parfait modèle. Au reste, j'ai dès lors remarqué, ce qui n'a été que trop bien prouvé depuis, qu'une fois que ce prince avait embrassé quelqu'un dans son affection, il était extrêmement difficile de l'en détacher. Pour lui, l'amitié était un présent trompeur et dont pourtant les couleurs ne s'effaçaient plus; défaut malheureux dans les princes, mais dont la Providence avait préservé, jusqu'à lui, ceux de la maison de Bourbon.

J'avais connu avant la Restauration le bailli de Crussol, homme de cœur et de sens, Français de la vieille roche, mais qui cédait aux nécessités du moment toutes les fois que l'honneur ne s'y opposait pas, et il s'y connaissait autant qu'homme de France. Je savais qu'il avait été attaché, dès la jeunesse du prince, à M. le comte d'Artois. J'en conclus qu'il devait être encore de son intime confiance, et j'allai lui confier mon chagrin sur l'espèce d'hommes qui encombraient le pavillon Marsan. — « Eh! mon Dieu, à qui le dites-vous? me répondit le bailli, » ce n'est pas d'aujourd'hui que nous avons ce faible-là ; je » le combattais il y a quarante-cinq ans; croyez-moi, faites » arriver le Roi, faites-le arriver le plus tôt que vous » pourrez; celui-là ne se laisse pas manger le pain dans » la main, pas un des gens dont vous me parlez n'osera » paraître deux fois devant lui. Le Roi s'emparera du gou- » vernement, et, soyez bien tranquille, il n'en laissera à » son frère que ce qu'il ne pourra pas lui ôter. Pendant » ce temps-là. Monsieur ^ qui est le meilleur des hommes, » aura le temps de se reconnaître ; chacun auprès de lui

LES PREMIERS TEMPS DE LA RESTAURATION iU

» reprendra sa place, et nous nous emploierons toujours à > tempérer son ancien goût pour le mouvement et pour les » hommes qui secondent ce goût-là. » Je rapportai cette conversation à M. de Talleyrand, qui me répondit qu'il partageait tellement la pensée de M. de Crussol que déjà il avait fait partir pour Harlwel le duc de Liancourt. Je demandai à M. de Talleyrand s'il y avait assez pensé et si M. de Liancourt était bien propre à une pareille mission. Je rappelai les torts que le parti royaliste lui reprochait, et ceux que peut-être les princes avaient le droit de lui reprocher. — « Je sais tout cela mieux que vous, répondit » M. de Talleyrand, mais il ne faut pas qu'il en reste de » trace dans l'esprit du Roi, et c'est pour que l'oubli soit » patent que j'ai choisi le duc de Liancourt; c'est l'homme » du pays ; il y fait du bien à tout le monde ; il est placé » pour en faire au Roi, et je vous proleste qu'il sera bien » reçu. Ce qui est passé est passé; la nature n'a pas donné » aux hommes d'yeux par derrière, c'est de ce qui est » devant qu'il faut s'occuper, et il nous restera encore » assez à faire. — Mais cependant , si M. de Liancourt » trouvait de la difficulté à approcher du Roi ? car on » s'accorde à dire qu'il est sous le joug d'un M. de Blacas » qui ne laisse aborder que ceux qui lui conviennent. — » Qu'est-ce que ce Blacas? Je ne sais pas d'où il vient et » me soucie assez peu de le savoir. Nous allons entrer dans » un régime constitutionnel où le crédit se mesurera sur » la capacité. C'est par la tribune et par les aifaires que » les hommes prendront désormais leur place ; et se char- » géra qui voudra d'épier le moment du lever et de vider » les poches du Roi à son coucher. »

M. de Liancourt était en effet parti, et, partageant l'il-

lusion de M. de Talleyrand, il croyait aller reprendre sans difficulté auprès du Roi Texercice de son ancienne charge de maître de la garde-robe. Tous deux avaient notablement compté sans leur hôte. M. de Liancourt ne yit point le Roi^ mais seulement M. de Blacas, qui le congédia avec la politesse froide qui ne lui manque jamais. Le hasard me fit rencontrer M. de Liancourt au retour, et avant qu'il eût pu voir M. de Talleyrand, je lui demandai comment il avait été reçu. Il me répondit : — « Mal, très-mal, ou, pour » mieux dire, pas du tout. Il y a là un certain M. de » Blacas qui garde les avenues et vous croyez bien que je » ne me suis pas abaissé à lutter contre; au reste, je crains » fort que M. de Talleyrand n'ait donné dans un piège : » les princes vont nous revenir les mômes que lorsqu'ils » nous ont quittés. »

Le Roi nous fut bientôt annoncé ; les affaires se pressaient les unes sur les autres de telle sorte qu'à peine l'insuccès de M. de Liancourt put effleurer l'attention. Il fallait, toutefois, qu'il eût donné beaucoup à penser à M. de Talleyrand, car il n'en parlait à personne.

Retour de Louis XYIII. — Portrait de ce prince. — Sa manière de travailler avec ses ministres. — Je suis nommé directeur général de la Police. — Police da paviUoii Marsan.

Depuis répoqne dont je parle jusqu'à l'arrivée du Roi, le temps fut rempli par de graves et de pressantes occupations : le retour du Roi, le départ du Souverain- Pontife pour ses États, le soin de retenir Tarmée sous les drapeaux et de cantonner les armées étrangères de manière à prévenir toute collision entre les unes et les autres ; la réparation prompte de ceux des désastres de la guerre qui compromettaient la salubrité publique ou la facilité des communications; les partis à prendre sur cette foule d'intérêts qui surgissent à Timprévu du remplacement d'un ordre ancien par un ordre nouveau ; enfin, le travail courant de l'administration, qu'il fallait soutenir jour et nuit, à travers tant d'obstacles, au risque de laisser quelque part pénétrer Tanarcliie. Il est vrai que le Gouvernement Provisoire était aidé par l'esprit qui régnait à Paris et dans les départements. Il y a eu, quoi qu'on en ait dit, au retour des Bourbons, un assentiment général fondé sur de puissantes affections et de nobles souvenirs ; on s'en couvain-

cra si od lit les adresses et les discoars qui leur étaient destinés. Ils ne se composaient pas de ces phrases convenues dont on berce le pouvoir, quel qu'il soit, et qu'on . retrouve dans le million d'adresses qui, depuis 1789, encombrent une bonne partie du Moniteur. Le langage des premiers jours de la Restauration a quelque chose de sincère et de touchant; il semble d'enfants longtemps égarés dans des temps d'orage et qui se retrouvent en famille. Les réponses des princes conservent la même teinte. Cette époque respire l'ancien caractère français dans ce qu'il a de meilleur et de plus élevé. L'armée seule gardait sa douleur et ses regrets; il fallait bien les lui pardonner; pour elle, la défaite était un outrage.

Je citerai en exemple la première adresse du Sénat, qui fut présentée à Monsieur le 15 avril. J'étais à côté du prince, et à l'endroit de sa réponse où il dit que le Roi et les princes de sa famille sont prêts à sacrifier leur sang au bonheur des Français, qu'il ne doit plus y avoir entre eux qu'un même sentiment, et qu'il faut oublier le passé pour ne plus composer qu'un peuple de frères, le comte de Ségur, l'un des sénateurs, s'écria en fondant en larmes : — « Ah! » c'est vraiment le fils de Henri IV I » Sur quoi le prince reprit avec bonheur : — « Oui, le sang de Henri IV coule » dans mes veines. Je regrette de n'en avoir pas les talents; » mais je suis bien sûr d'avoir son cœur et son amour » pour les Français. » Cette scène était des deux parts toute de vérité, car on ne peut pas supposer qu'elle ait été concertée entre Tancien comte d'Artois et le nouveau maître des cérémonies sous l'Empereur.

Je veux encore parler d'une autre présentation qui fut assez piquante pour moi : de la présentation de l'Institut à

TEmpereur de Russie. M. Suard m'avait demandé de préparer cet honneur pour l'Institut, et d'expliquer à l'Empereur que l'ancienne Académie française composait la deuxième classe de ce corps savant. Je fus invité à dîner avec l'Empereur, le jour que Sa Majesté avait indiqué. Ce souverain de tant d'hommes et de pays, qui était à Paris à la tête de cent mille soldats, n'était pas médiocrement embarrassé du rôle qu'il lui fallait jouer devant l'Institut, qui lui-môme avait à sa tête M. Lacrelelle le jeune; il y croyait sérieusement sa gloire intéressée. Dès longtemps, Téclat de l'ancienne littérature française avait pénétré à Saint-Pétersbourg; les noms des Voltaire^ des d'Alembert, des Diderot, des Helvélius, restaient en honneur sur les bords de la Néwa, autant et davantage peut-être que sur ceux de la Seine. Catherine avait imposé à sa cour le joug de ses admirations comme un autre, et les leçons de Laharpe, le général, y avaient particulièrement conformé l'empereur Alexandre. Il croyait que la source des grandes renommées était encore à Paris, pour les souverains comme pour les sujets, et il ne paraissait pas sans quelque émotion devant ceux qu'il en regardait comme les dispensateurs. La scène se passa fort bien. M. Lacretelle fit un discours comme il en fait; le prince y répondit suflSsamment; il affecta ensuite de parler à chacun des membres de l'Académie de la partie de la littérature dont il s'occupait en particulier. Ici la confusion commença à se répandre. L'Empereur m'avait invité à lui donner quelques mots à dire à chaque académicien, à mesure qu'il passerait devant lui; malheureusement j'ai la voix très-voilée, et l'Empereur avait l'oreille fort dure. Nous ne pouvions ni Tun ni l'autre jouer juste notre rôle, et il en est résulté de l'embar-

ras et quelqae confusion dans les compliments ; mais tout a été reeouYert par Timmense honneur pour Tlnstitut d'avoir harangué l'autocrate de toutes les Russies. Le soir^ M. Suard, qui approchait de ses quatre-vingts ans, en tressaillait comme s'il n'en eût eu que vingt*

Nous attendions le Roi avec impatience ; non pas que le lieutenant-général du royaume entravât la marche du

gouvernement;* je ne pouvais^ en particulier, que m'applaudir de sa confiance dans le travail que j'avais avec lui comme chargé du ministère de Flntérieur; mais, en dépit de nos efforts, le parti qui s'était formé autour de lui prenait consistance et grossissait. Il essayait de péné*^ trer dans les affaires, et avait déjà dicté au prince quelques choix qui n'étaient pas heureux. On ne pouvait pas d'ailleurs échapper trop tdt au trouble inséparable du pas-* sage d'un gouvernement à un autre. Moniteur ne calculait pas que l'arrivée du Roi fût si prochaine; une noble susceptibilité lui faisait penser que le Roi attendrait, pour reparaître dans sa capitale, que les armées étrangères en fussent retirées ; et il eût été désirable, à bien des égards, que Louis XVIII eût partagé cette manière de voir. Ensuite, Monsieur tenait l'état de santé du Roi pour obstacle à un règne actif de sa part. Je me rappelle qu'il me dit un jour : — « Le Roi a une tête admirable, aussi fraîche qu'à » trente ans; mais il est impotent ou à peu près} il faut » s'y attendre. Eh bien ! il pensera pour nous, et nous » agirons pour lui. »

Ge n'était pas là du tout le compte de Louis XVIII.

Le Gouvernement Provisoire avait soumis la constitution délibérée par le Sénat à Sa Majesté, qui ne voyait pas plus d'embarras à l'accepter qu'à en accepter ou même à en

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faire une autre. Les lettres qui annonçaient sa détermination étaient signées, et on allait les fermer^ quand survint inopinément à Hartwel M. de Blacas, qui annonça que Monsieur était arrivé à Paris, où il avait été reçu avec ravissement ; qu*il y exerçait la royauté sous le titre de lieutenant-général du royaume, sans qu'il eût été le moins du monde question de constitution ou de rien qui y réassemblât, et qu'on ne s'était pas môme cru autorisé à demander un serment au prince. Cette nouvelle ne laissa pas que d'attiédir les dispositions constitutionnelles de Louis XVIII, On s'applaudit fort du retard du paquet qui devait apporter en France son acceptation; mais, d'un autre côté, le Roi ne se souciait pas de laisser son tvère prendre goût à l'exercice de l'autorité suprême, et son prompt départ pour la France fut à l'instant résolu.

Ces circonstances n'étaient pas ignorées du Gouvernement Provisoire. La cour de Monsieur bruissait chaque jour davantage ; de l'autre côté, on avait sur le cœur l'insuccès du voyage du duc de Liancourt; enfin, on ne savait plus que penser, lorsqu'on entendit Louis XVIII répondre au prince régent d'Angleterre que c'était à ses conseils, à son glorieux pays et à la confiance de ses habitants, qu'il attri* huerait toiyours, après la divine Providence, le rétablissement de sa Maison sur le trône de ses ancêtres. Il était trop évident que, dans l'esprit de Louis XVIII, la Providence et l'Angleterre étaient pour tout dajis la Restauration, et que conséquemment la France, le Sénat et le Gouvernement Provisoire ^'y étaient pour rien. L'avertissement était sé^ vère, et jetait des nuages sur l'avenir qui nous attendait. J'avais été d'avis de faire subir à la réponse du Roi quel-» qœs lég^:6B corrections ^ et it peu i% frais on en eât banni

le scandale. On craignait que le Roi ne prît feu sur cette hardiesse, et on n'osa pas. Les regards se tournèrent tous sur M. de Talleyrand : on espérait de son habileté, si longtemps éprouvée, et en tant de façons différentes, qu'il saurait bien s'emparer de l'esprit de Louis XVIII et le plier à ce que ces temps nouveaux exigeraient de lui; on le pressait de saisir le Roi à son arrivée en France et d'aller à sa rencontre jusqu'à Calais. Il sentit que le voyage serait peu convenant de la part du chef du Gouvernement Provisoire, et indiquerait un degré de soin très-voisin du souci. Il attendit pour se présenter que le Roi fût arrivé à Gompiègne. Il était bien permis à ceux qui ne connaissaient pas Louis XVIII de croire que cette première conférence aurait quelque chose de péremptoire. On en attendait l'issue avec anxiété. Je fus le premier qui vis M. de Talleyrand au retour; je lui demandai comment les choses s'étaient passées; il me répondit :

— « Bien ; et nous nous sommes quittés contents l'un » de l'autre. »

Je pressai pour avoir des détails; voici ceux que j'obtins; ils sont légers en apparence, mais ils indiquent dans quel esprit Louis XVIII avait quitté l'Angleterre, et que dès lors son parti était pris sur M. de Talleyrand. Voici le début de la conversation, telle que ce dernier me l'a rapportée :

— « Monsieur le prince de Bénévent, je suis charmé » de vous revoir. Il s'est passé bien des choses depuis » que nous nous sommes quittés. Vous le voyez : nous » avons été les plus habiles. Si c'eût été vous, vous me » diriez : Asseyons-nous et causons; et moi je vous dis: » Asseyez-^oiLS et causons. »

M. de Talleyrand s'écriait ou paraissait s'écrier sur

Texquisô politesse de ce débuts et l'espèce d'égalité qu'elle respire entre le Roi et lui. Je prenais la liberté de n'être pas du tout de son avis : mettant de côté ces petites adresses de style, cette espèce de concetti où se complaisait Louis XVIII, je trouvais que le Roi établissait que lui et ceux qui revenaient du dehors avaient été plus habiles que M. de Talleyrand et ceux qui étaient restés au dedans; d'où la conclusion naturelle que ceux-ci avaient été des imbéciles , à qui rien de mieux n'était à faire que de se ranger sous la verge des autres. Aussi longtemps que Louis XVIII est au delà du détroit, c'est à la Providence et à l'Angleterre qu'il attribue la Restauration; sur le continent, il devient moins modeste, et la rapporte à sa propre habileté ; et il faut remarquer que sur-le-champ, il applique à M. de Talleyrand la conséquence du système d'habileté. Si M. de Talleyrand eût été le plus habile, il aurait dit au Roi : « Asseyons^nous et causons, » car alors le succès d'un côté, et la majesté de l'autre, auraient, en se balançant, établi l'égalité ; mais comme Louis XVIII est à la fois le Roi et le plus habile, il commande, ou, si l'on veut, il permet à M. de Talleyrand de s'asseoir : « Asseyez -> vous. »

Il parait qu'ensuite on s'occupa quelque peu des titres et des honneurs. Le Roi oflFrit à M. de Talleyrand de reconnaître dans sa personne le titre de prince de Bénévent, et de lui accorder, en France, le rang de prince étranger; à quoi M. de Talleyrand répondit qu'il avait l'honneur d'être Français, et ne renoncerait à ce titre pour aucun autre. Il parait que ce tôte-à-tôte fut en grande partie rempli par des agaceries d'esprit, parfois malignes d'un côté, toujours respectueuses de l'autre ; et soit que le jeu eût singulièrement plu à

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