DE LA
Séjour à Gand. — Le Roi. — Monsieur. — Les Ministres. -^ La Cour. — La Messe de Sa Majesté. — Je travaille avec le Roi. — Le prince de Talleyrand. — M. le duc d^Orléans. — Le maréchal de Reumonyille K
..7...... En sortant de chez le Roi, j'allai présenter
mon hommage à Monsieur. Ce prince me fit l'accueil aimable dont il ne lui serait pas possible de se distraire lors même qu'il en aurait l'intention. La visite ne se borna pas aux formes respectueuses de l'étiquette ; l'entretien du prince avec moi fut long et animé. Il passa en revue tous les événements qui s'étaient accomplis depuis le jour de son arrivée en France. Ce souvenir nous attendrit l'un et l'autre.
« — Eh bien, mon cher Beugnot, continua Son Altesse, » nous voilà encore une fois dehors, et à qui la faute ? » Faut-il s'en prendre cette fois à mes principes qu'on n'a » pas voulu admettre, ou à mes amis qu'on a pris tant de » soin d'écarter ? Allons, soyez de bonne foi et expliquez- » vous. »
J'accordai au prince ce quMl y avait de vrai dans cette observation, mais je le suppliai de faire aussi la part, dans
* Les togments qui suivent sont entièremeut inédits.
Au mois de décembre 1814, le comte Beugnot avait été nommé Ministre de la marine. C'est en cette qualité qu'il suivit le Roi Louis XYin à Gand, pendant les Gent-iours.
le malheur qui venait de nous arriver, des împrudeaces que ne jostiôaient pas toujours les meilleures intentions; telle qu'une séparation trop marquée autre les hommes et les choses de la Révolution et de l'ancien régime, et l'apparente faveur qu'avait reçue ce dernier parti.
Je me plaignis qu'on eût comme à dessein froissé des amoars-pn^res, blessé des n^oeptiMlités, et qofttqa^ois inquiété des intérêts.
« — Quand je vous accorderais tout cela, reprit le prince, » et je trouve qu'il y a beaucoup à rabattre, vous aviez fait
> prévaloir votre système; vous disposiez de toutes les " forces dvi Oouvernement et vous nlave? pas su nous dé;- ■ fendre. Il faut bien que vous conveniez qu'un système » différept o'aurait pas fait pis, et qu'il iL'est pas dé-.
> montré qu'il n'eût pas feit mieux. »
Ceux qui n'ont pas traité d'affaiceg avec Monsiettr^
accusent à tout propos le peu de capacité qu'il j appqrle,.
ses Yijas étroites et son opiniâtreté. Rien, ala rigueur, n'est.
vrai dans ces reproches. Monsieur apporte aux aifaireg
application. Il faut biâo recon-
pes dans lesqueïs il a été élevé ;
iide sur la convictioa plutôt que
aperçoit à la manière dont il se
même de dextérité daos lerai-
on lui donne d'avantages il s'en
saisit à l'instant. Tout cela est, au reste, recouvert d'une
entière bonne foi, et il n'y a pas de conscience d'homme
plus pare que la sienne.
Le résultat de notre première conférence iut qu'il fallait fondre toutes les nuances du pôrtr royaliste en nn seful parti, celui des honûéteegona» ^ adiaattFe aam ^tt^ii&a.
LA SECONDE RESTAURATION 2i3»
de condition tout ce qui était religieux^ honnête, dévoué à la France et au Roi, travailler enfin à réparer nos malheurs et rejeter loin de nous tout ce qui pouvait les avoir amenés.
Après cette première entrevue avec M, le comte d'Ar* tois, je m'empressai de £edre mes visites aux personnages principaux qui avaient suivi le Roi, et le soir je vii^ prendre possession d'un appartement qui m'avait été assi* gné dans la maison où habitait déjà M. Louis. Lie voisin ne manqua pas de m'interroger vivement sur l'emploi de ma journée :
« — Eh bien, vous ave» vu le Roi, vous avez vu if (m-» » sieur, vous ave» vu Blacas, que font41s? s'occup^rfc* » ils d'un ministère? ont-ils leur homme pour les ânanees?^ » Je suis sûr qu'ils le cherchent partout.
» — Je ne le sais en vérité pas, car je n'ai rien dit ni pu » dire qui eût trait à quelque chose de pareil. H me semble » qu'il y a un préliminaire à toute formation de ministère^ » c'est la rentrée du Roi en France. J'ai traité ce point n en général avec le Roi et avec Monsieur : j'ai tâché de » le faire avec la mesure que leur position commjmde^ et » je vous jure qu'il n'a pas été le moins du mcmde question » d'aflisdres de Gouvernement.
» — Vous ne voulez rien dire» à la bonne heure : je auir * sûr que Blaeas cherche un ministre des finances. Quelque » temps avant notre départ, il avait déjà fait faire deâP » propositions à MoUien. Nous aurions aussi bien fait » de rester oô nous étions que de venir à Qand. Ces genfiH » d recommencent à dire deg bêtises en attendant qu'iken » puissent feire. C'est ce nigaud de *** qui ertleur homma» w Au reste^ je ne devrais parler que pour moi ; car po«r
» VOUS, je m'attends bien que vous allez faire ici comme
» à Paris, les cajoler et être toujours de leur avis.
» — Vous avez vu plusd\in exemple du contraire ; mais
» passons : quand on veut vivre avec vous, il faut endurer
» parfois de mauvais compliments. »
J'eus beau faire : dès le premier jour de mon arrivée à
Gand, M. Louis me rangea parmi ceux qui lui cherchaient un successeur au ministère des finances, et cette préoccupation dénuée de tout fondement détermina la conduite
qu'il tint depuis à mon égard.
Le lendemain je rendis visite aux ministres. Je trouvai à M. Dambray un air embarrassé qui ne lui est pas naturel. Il me demanda avec une sorte d'inquiétude si le Roi, si Monsieur^ m'avaient parlé de lui ; il me dit qu'il vivait retiré et ne se mêlant de rien, parce que dans la position où nous étions ici il y avait fort peu de choses dont un Chancelier pût s'occuper. Je soupçonnai qu'il était survenu quelque refroidissement de la part du Roi, et comme M. Dambray est attaché de cœur à Sa Majesté, il n'était pas étonnant qu'il en fût affecté au point de ne pouvoir pas le dissimuler entièrement. J'appris quelques jours après d'où le nuage s'était élevé.
M. le Chancelier avait bien intimé aux ministres l'ordre du Roi de se rendre à Lille, mais il ne Tavait pas exécuté pour son compte et s'était rendu, en quittant Paris, à sa terre de Montigny, en Normandie. Il espérait j rester paisible., comme il l'avait fait pendant vingt-cinq ans, lorsque son séjour fut dénoncé à l'Empereur par le sous-préfet de l'arrondissement de Dieppe, Félix Lepelletier. Le ministre de la police Fouchô engagea l'Empereur à ne pas s'occuper de M. Dambray, qu'il peignait comme un homme inof-
fensif. I/Eçipereur y avait d'abord souscrit, mais en parcourant le rapport de dénonciation, il y lut que le Chancelier était riche de deux cent mille francs de rentes qu'il ne manquerait pas de tenir à la disposition des Bourbons, « — Ohf reprit l'Empereur, j'ai été trop vite! Deux » cent mille francs de rentes , c'est la dotation de qua- » tre généraux. 11 faut faire partir cet homme-là. »
Ces dénonciations, ces allées et venues avaient duré quinze jours pendant lesquels M. Dambray n'avait pas paru devant Louis XVIIl , qui tenait sévèrement au principe que le Roi et le Chancelier de France étaient inséparables comme le corps et l'âme. On n'avait pas vu paraître davantage l'ancien Chancelier, M. de Barentin, auquel, avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait découvrir d'autre mérite que celui de sa fidélité passée ou d'avoir marié sa fille à M. Dambray. Le beau-père avait fait mieux : il avait offert de prêter serment à l'Empereur en demandant seulement la restitution de quelques bois qu'il n'avait pas eu le temps d'obtenir de Louis XVIII . Napoléon, qui trouvait tout cela assez plaisant, accepta le serment, rendit les bois et reçut la visite de M. de Barentin. Le Roi qui, de son côté, ne s'épargnait pas non plus la plaisanterie, se vengea au retour par un mot fait exprès pour le personnage. Ce bon M. de Barentin expliquait de son mieux et par conséquent assez mal, au Roi, sa visite à Bonaparte, la restitution de ses bois et glissait sur le serment :
« — Je n'ai pas précisément juré, » disait-il. « — J'en- » tends, répondit le Roi, vous aYezjuroité; à votre âge, » on ne fait plus les choses qu'à demi. »
Sans doute quelques bons avis étaient arrivés jusqa'à n i»
ttf MÉMOIRES DU COMTE BEUGXOT
Gand sur ces particularités, puisque c'est là qie je les ai apprises, et le Roî aura d'abord battu froid à M. Dambray. L'épreuve durait encore lorsque j'arrivai, et c'est de la sorte que j'explique l'espèce d'abattement dans lequel je trouvai le Chancelier. Plus tard les gens qui voulurent l'exclure du ministère grossirent à merveille ce petit incident : il est vrai qu'ils étaient eux-mêmes passés maîtres en foit de fidélité.
Ma seconde visite fut pour le duc de Feltre. Je le trouvai logé dans un fort bel hôtel et habitant un cabinet qui, à Paria même, n'eût pas été au-dessous de sa fortune. Il était assis devant un grand bureau où reposaient plusieurs liasses de papiers rangées avec beaucoup de méthode, je dirais volontiers, d'élégance. Je l'écoutai me raconter ses soucis, ses travaux, et se placer seul, à Técart des autres serviteurs du Roi. Il me dit qu'il avait réuni jusqu'alors les fonctions de ministre de la marine et de ministre de la guerre, mais il me promit qqe, dès le jour même, il prendrait les ordres du Roi pour me faire le renvoi de toutes les affaires concernant le premier département ; il me pria de remarquer avec quel art il avait classé à part les aflfeires de la marine et celles de la guerre, et, il me faut le reconnaître, M. le duo de Feltre doit avoir à un très-haut degré la protubérance de la nomenclature.
Je vis le même jour le général Beumonville. Pour celuilà je m'attendais à ce qu'il allait me dire, parce qu'il avait rapporté de Paris un thème dès longtemps fait et sur lequel il était d'une fécondité inépuisable. En sortant du Gouvernement Provisoire, le général Beurnonville était rentré au Conseil en qualité de ministre d'État, et là il se trouvait en quelque sorte le juge des ministres à département. Il ne
pouvait pas arranger dans sa tête qu'un ministre à porte* feuille, ainsi qu'il l'appelait, eût un traitement excédairt cent mille francs , tandis qu'il n'était nulle part question du traitement des ministres d'État, qui devait être supérieur à l'autre, si l'on voulait que les traitements suivissent Timportance des fonctions. Plus d'une fois il m'avait fait part de son impatience à cet égard et pressé d'oi toucher deux mots au Conseil. Je le fis en eflTet ; il avait été trouvé juste d'accorder aux ministres d'État une indemnité pow le surcroît de représentation que leur imposait l'entrée au Conseil, mais la chose avait été renvoyée, comme elle devait l'être, au budget de 1816, que Napoléon ne nouâ avait pas laissé le temps de préparer. Le général trouvait simple que les ministres à portefeuille eussent suivi le Roi :
« — Ils étaient, disait-il, assez bien payés pour cela, et » d'ailleurs ces messieurs s'étaient adjugé du matiqne » avant le départ; mais pour les ministres d^Élat, leur » arrivée à Gand était un pur sacrifice dont on ne pou- » vait leur savoir trop de gré ; et cependant les distînc- » tions et les gratifications seraient encore pour messieurs » les ministres à portefeuille f »
Je savais à quoi m'en tenir sur le sacrifice que le général Beumonville avait fait en arrivant à Gand, mais je me contentai de défendre les ministres à portefeuille sur le viatique et les gratifications ^ et j'applaudis aux sentiments généreux qui avaient conduit à Gand messieurs les ministres d'État.
Entre les hommes d'affaires qui avaient suivi le Roi à Gand, on distinguait MM. de Vaublanc, Gapelle, Angles, Mounier et Guizot. Ces messieurs aimaient les^ Bourbons de
su MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
toute la haine qu'ils portaient à Napoléon et aussi de la peur qu'il leur faisait. M: de Vaublanc, qui a plus de dévouement que d'habileté, avait commis des imprudences lorsque arriva à Metz, où il était préfet, la nouvelle du débarquement de l'Empereur. Le général commandant la division, avec lequel il n'était pas bien, l'avait en quelque sorte forcé de s'éloigner. La frontière étant voisine, M. de Vaublanc la passa, et une fois arrivé à l'étranger, il crut que le meilleur parti qu'il eût à prendre était de venir rejoindre le Roi à Gand.
M. Gapelle avait, en 1814, été mis en jugement par l'Empereur pour avoir abandonné la ville de Genève, où il était aussi préfet, lorsque quarante mille Autrichiens étaient aux portes et sur le point d'entrer. Il craignit qu'il ne prit à l'Empereur la fantaisie de le faire fusiller per modum continus, et crut prudent de lui en ôter les moyens en venant se réfugier près du Roi.
M. Angles avait occupé le ministère de la police sous le Gouvernement Provisoire; son nom figurait sur le décret de Lyon; ce n'était donc pas la peine de s'informer pourquoi il se trouvait à Gand.
M. Guizot n'était pas bien sûr que les bonapartistes rentrés au pouvoir ne se vengeassent pas de la manière un peu dure dont il les avait traités lorsqu'il remplissait la place de secrétaire général sous l'abbé de Montesquieu.
Quant à M. Meunier, qui, pour avoir été dans le cabinet de l'Empereur, ne l'en aimait pas davantage et se plaisait à parodier les grandes scènes de l'intérieur impérial, il n'avait pas voulu éprouver jusqu'où Bonaparte, à son retour, entendrait la plaisanterie.
Au reste, à M. de Vaublanc près, qui était déjà d'un âge
mûr, les autres étaient jeunes et par conséquent généreux. Le parti le plus noble avait eu de l'attrait à leurs yeux. S'ils réussissaient, la fortune leur arrivait par un beau côté ; s'ils ne réussissaient pas, ils avaient la vie devant eux pour réparer un premier échec qui encore n'aurait pas été sans gloire. Je suis perauadé que ces sentiments sont entrés pour beaucoup dans la détermination de MM. Meunier et Guizot.
Les ministres et les personnes que je viens de nommer composaient ce que j'appelle le parti des hommes d'affaires ou du Gouvernement. Dans celui de la Cour se trouvaient les premiers gentilshommes de la Chambre , les capitaines des gardes et un très-petit nombre d'officiers de la Maison qui avaient suivi le Roi. En dépit des circonstances et d'une chance commune, ces deux partis vivaient séparés. Les individus se rencontraient chez le Roi, au spectacle, à la promenade, et se traitaient réciproquement avec une politesse bienveillante, mais il n'y avait pas de réunions pour la table, le jeu ou seulement pour la conversation. Les mœurs de la première émigration avaient reparu dans toute leur naïveté. On eût dit de l'année que nous venions de passer en France comme d'un bal masqué, après lequel, • une fois dehors, chacun jette son masque et reprend son habit accoutumé. Les gens raisonnables n'en étaient pas mortifiés le moins du monde, mais s'en affligeaient parce qu'ils y voyaient une cause toujours subsistante des maux que nous éprouvions et de ceux qui nous attendaient.
J'habitais, comme je l'ai dit, dans la même maison que M. Louis ; nous décidâmes de réunir nos deux ménages en un seul. Veut-on savoir l'état que tenaient à Gand les ministres
aÎBsi réuûs du Roi Très-Chrétien ? Un domestique commun ûôsait nos lits, frottait nos appartements, battait nos hahils et oettojait nos bottes. Nous dînions à table d'hôte à trois francs par tète ; nous déjeunions avec une jatte de lait, 4)t noossoupioQS avec un verre d'eau sucrée. Ce régime avait le double mérite d'être fort sain et fort économique, ^U'j avais passé sans difficulté en quittant le luxe de table auquel j'étais, depuis vingt ans, habitué. C'était M. Louis q«u avait créé cet ordre sévère. A son avis nous devions, êOQ8 un régime ou sous un autre, rentrer un jour en France. Ce jour était-il prochain ou éloigné ? Personne ne le pouvait dire ; en attendant, il fallait restreindre nos besoins de manière à les dominer et à ne jamais nous trouver dans la dépendance de qui et de quoi que ce fftt. Je lui remontrais qu'en dépensant seulement le quart du revenu que nous nous étions fait au dehors, nous pourrions vivre d'une manière un peu plus large et plus décente. Il me répondait que nos besoins augmenteraient avec Vàge, tandis que nos ressources pourraient diminuer par des événements imprévus, et que dussions-nous faire des économies il valait mieiix envoyer de l'argent à nos familles que de leur en demander. Cette fois-là il avait raison. Au reste, une économie fort étroite était la loi commune des émigrés de Gand; personne n'avait de voiture; on était très-simplement vêtu, et il y avait pour la table émulation de sobriété. Les anciens émigrés se rappdaient par combien d'épreuves ils avaient payé le luxe de Coblentz et les magnificences de l'armée des princes ; ils ne voulaient pas y être pris une seconde fois; et les nouveaux les imitaient d'autant plus volontiers que la amplicité des mœurs leur était naturelle. Le seul duc de Feltre faisait exception : il ne sortait
jamais que dans une élégante vokare et 8uivi de deux valets de pied. Il donnait un dtner par semaiM ; fèk représentation venait immédiatement après celle du Roi, ou plutôt il n'y avait de représentation à Oand que pour le Roi et M. le duc de Feltre. Gelui-d agissait rondement, sans s'apercevoir le moins du monde du contraste qu'il faisait avec ses collègues^ et tout persuadé qu'un hôiei, un carrosse, des valets, un chasseur et un cuisinier, sont cinq sens ajoutés à la personne de tout ministre.
La vie habituelle n'avait rien de triste, au moins pour M. Louis et pour moi, et je ne me rappelle pas avoir éprouvé à Gand un seul moment d'ennui. Nous donnions la matinée à l'expédition du petit nombre d'affaires qui nous survenaient ou bien qui nous étaient renvoyées par le Roi. Le dîner à trois francs par tête était tour à tour animé par de bonnes discussions ou par de la gaieté ; ce qu'on y trouvait à manger était la chose dont la majorité des convives se souciait le moins. Cette majorité se composait d'esprits distingués et de nature différente ; leur choc faisait jaillir des étinc^es d'un bout de la table à l'autre. M. Meunier y appc»*tait cette verve entraînante et ces saillies qui recouvrent chez lui un fonds de Cimiiaîssaaoes sérieuses et un esprit vigoureux. M. Guiisoty moine vif, moins incisif, mais né pour la discussion et l'étondant toujours autant par la force de ses idées que par la variéK de ses connaissances, occupait bien sa ]^oe« Les autres y payaient leur contingent qui avait aussi don prix. L'es*sentid n'était pas d'expédier le diner^ c'était chose brai vite faite ; on donnait un instant la parole au général Beatnonville pour se plaindre de Tordinaire : c'était le petit erdre du jour; après quoi la discossnm commençait et
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la nuit noos trouvait le plus souvent réunis encore autour de la table- Nous étions alors dans la plus belle saison de l'année : le temps était admirable; nous nous permettions quelquefois des parties de campagne^ dont M. Capelle était le grand ordonnateur. Le programme consistait dans un énorme plat de poisson ^ ce qu'on appelle en style de Râpée une matelote y et un plat de pommes de terre, le tout accommodé à l'anglaise et arrosé de bonne bière de Louvain. Ces dîners à la campagne n'étaient pas plus dispendieux que ceux de la ville et étaient encore plus agréables. On y laissait la politique de côté pour ne mettre sur le tapis que des sujets de littérature légère ou de beaux-arts. L'aller et le retour à travers des plaines chargées de verdure et d'espérance étaient aussi des jouissances, et ces petits déplacements avaient le mérite de rompre l'uniformité de notre vie.
Nous passions de temps en temps la soirée au spectacle où l'arrivée de la Cour de France avait, disait-on, réuni les acteurs les plus distingués ; ils étaient détestables ; aussi n'avaient-ils parmi nous d'autres auditeurs assidus que le fameux Père Elysée qui, pour l'honneur de son goût ou pour tout autre motif, passait beaucoup plus de temps dans les coulisses que dans l'intérieur de la salle.
Nous nous rendions le plus communément chez le Roi dans une rotonde qui faisait partie de son hôtel, mais où l'on arrivait du dehors sans traverser les appartements occupés par Sa Majesté. Là se réunissaient les ministres et les membres du corps diplomatique. On y lisait les journaux ; les ambassadeurs nous y donnaient confidentiellement les nouvelles de leurs cours qu'ils voulaient rendre publiques. Nous
LA SECONDE RESTAURATION Uè
leur donnions avec la même discrétion des avis bien secrets qui nous arrivaient de Paris, et dont ils composaient leurs dépêches du lendemain. Quelques vérités échappaient pourtant à travers tout ce manège. Nous voyions que les cours restaient unanimes dans le dessein de ne jamais composer avec Napoléon, et nous en tirions cette conclusion que la lutte ne serait que l'affaire d'un temps plus ou moins long, mais où Napoléon finirait par succomber. Cependant il semble que sur la terre étrangère l'amour de la patrie se ravive pour être séparé de son objet; nous pleurions sur les maux qu'une telle lutte attirerait sur la France, et il nous fallait reconnaître avec douleur qu'il ne restait au Roi aucun moyen de les prévenir. Nous gardions pour nous le secret de notre impuissance ; nous vantions aux ambassadeurs étrangers les dispositions de l'immense majorité de la France, la force du parti royaliste qui allait se retrouver partout et jusque dans le sein de la Chambre des Députés; nous parlions de défections prochaines dans Tannée. 11 faut bien que nous soyons parvenus à en faire croire quelque chose, car jusqu'à la bataille de Waterloo, où furent vaincus Bonaparte, la France et le Roi, les étrangers croyaient qu'ils ne pouvaient pas, pour l'exécution de leurs desseins, se passer du concours de Sa Majesté, et on verra bientôt qu'eux-mêmes proposèrent des mesures qui prouvaient cette persuasion.
Le ministre de la guerre me renvoya, ainsi qu'il me l'avait promis, les papiers concernant le département de la Marine. Ils ne pouvaient pas être de beaucoup d'importance ; ils consistaient dans quelques dépêches parvenues par la voie d'Angleterre, et expédiées par des bâtiments qui avaient appris en mer ou dans leurs relâches
iBO MÉMOIRES DU COMTE BfiUGNOT
les évéoemeots de France ; une oorrespoiMlâiice a?ec M. de La Châtre, alors notre ambassadeur à Londres, sor le parti que prendrait l'Angleterre à l'égard de nos colonies ai elles se déclaraient poar Bonaparte; enfin le tableau des officiers et des administrateurs de la marine qui se trouvaient auprès du Roi, et qui demandaient & toucher le même traitement que les officiers de terre et par assimi*lation de grades. Ces afifaires réunies n'offiraient pas une grande masse de travail ; cependant elles me prenaient mes matinées, parce que Je remplissais toutes les places de mon département, celles de ministre, de directeur, et même d'expéditionnaire. Le règlement du sort à faire provisoirement aux officiers de marine fournissait matière à une correspondance multipliée; je vis avec regret par le tableau de ces officiers que si ceux de l'ancienne marine ne s'y trouvaient pas tous, il s'en trouvait au moins un bon nombre qui avaient oublié leur âge pour suivre le Roi et lui offrir leurs vieilles épées; tandis que pour trouver des officiers de la nouvelle marine, il fallait descendre aux grades d'aspirant ou d'enseigne. J'oublie cependant M. Henri de Rigny, capitaine de frégate et neveu de M. Louis; il est vrai qu'il ne se pressa pas d'arriver; il ne parut à Gand que dans les derniers temps de notre séjour, mais son nom n'en figura pas moins sur le tableau. Je puisais cependant au milieu de ces petites occupations l'occasion de travailler une fois par semaine avec le Roi. Je débutais toujours par lui parler marine; c'est ce qui me donnait le droit d'entrer; puis la conversation retombait de son propre poids sur les affaires de France. Je rendais compte alors de ce que j'avais recuôlli pendant la semaine, des oorraqpondances avec Paris et même sur le pavé de
LA SECONDE RESTAURATION m.
Gand, et j'usais de l'art que j'avais appris au ministôre de la police d'amuser le Roi en ayant l'air de l'occuper. Aussi je le retrouvais tel qu'il était alors avec moi ; lui-même me faisait part de ses espérances et me communiquait sa sécuritô qui était complète. Ce n'est pas qu'il se fît tout à fait illuâon sur les dispositions de la France pour sa famille. Il attribuait toujours à l'armée la catastrophe qui l'avait conduit à Gand; il reconnaissait qu'elle avait eu pour auxiliaires les intérêts nés de la Révolution; mais il croyait fortement que la France ne pouvait pas se passer de lui, et que s'il y restait encore bon nombre de volontés qui lui étaient contraires, la nécessité ferait plier ces volontés. Ce travail avec le Roi, et la cour que je lui faisais le dimanche après la messe, composaient mes rapports avec Sa Majesté.
Le dimanche, la messe du Roi était à midi, à Gsmd comme jadis à Versailles, comme dernièrement à Paris. S. M. gardait partout de son mieux Ja dignité du Roi de France. Elle arrivait à la cathédrale, ayant Monsieur dans sa voiture ; les officiers de service en occupaient une seconde; puis venait comme de raison celle de M, le duc de Feltre. Le reste des Français accourait de toutes les rues de Gand et y formait un pêle-mêle assez divertissant. L'église, quoique fort grande^ était comble d'assistants qui témoignaient tous un grand respect pour le Roi, car, à son arrivée, personne ne restait assis. La messe était entendue, même par les Français, avec un recueillement dont le Roi et Monsieur surtout donnaient l'exemple. Les habitants de Gand attachés à la religion catholique en étaient fort touchés, et disaient hautement que rien n'eût été si heureux pour la Belgique que sa réunion à la France sous des princes aussi pieux que ceux-là.
Le Roi ajoutait quelques rapports de faveur aux rapports ordinaires que les ministres pouvaient avoir avec S. M. Dans la semaine de mon arrivée je fus invité à dîner; M. Louis le fut pour le même jour. Sa joie en fut assez mince, parce qu'il prétendait que pour l'inviter on avait attendu mon arrivée. J'avais beau lui dire, ce qui fut promptement vérifié, que le Roi réunissait le môme jour tous ses ministres présents à Gand, et que mon arrivée n'était certainement pour rien en une telle affaire; le Roi, toute sa Cour, et le duc de Duras en particulier pour avoir expédié les lettres d'invitation, n'en furent pas moins habillés de toutes pièces. On menaçait de s'en dispenser en prétextant une indisposition, ce dont je ne prenais pas la peine de détourner mon homme, parce que je savais bien qu'il n'en avait nulle envie.
Le dîner se composait, comme je l'avais prévu, de Monsieur j des grands officiers de service, et de MM. Dambray, de Feltre, de Blacas, Louis et moi. Le Roi en fit les honneurs avec ]a politesse de la vieille Cour et la grâce personnelle qu'il y ajoutait ; à chaque service il offrait aux convives du plat qu'il avait devant lui, et il y trouvait l'occasion de distribuer autour de la table son coup d'œil aimable et quelques mots bienveillants. Au rôti, il découpait avec une rare dextérité et comme si dans sa jeunesse il se fût exercé à porter la grâce jusque dans les moindres détails. Peut-être n'est-ce pas un si mince mérite pour un maître de maison, môme pour un Roi, que de savoir faire les honneurs de sa table. Si le maître est d'une condition trèssupérieure à celle de ses convives, les attentions qu'il leur porte deviennent des faveurs dont ils sont intérieurement plus touchés que des mets qu'on leur offre. Si la condition
LA SECONDE RESTAURATION î'fâ
des uns et des autres est la môme, le maître de maison prend sur ses égaux la supériorité de la politesse et des soins. La table avait autrefois ses propos aimables, ses doux entretiens, ses épancbements de cœur, et le plus grave des historiens de l'antiquité n'a pas cru déroger en nous en donnant un traité. Aujourd'hui on s'est mis fort à l'aise sur ce chapitre comme sur tant d'autres. On avait pendant quelque temps réduit l'intérêt d'un dîner à la sensualité des mets qui garnissaient la table. Ce travers a peu duré : maintenant le dîner n'est plus que ce que la nature Ta fait, une nécessité qui n'est déguisée par rien de ce que la gaîté, la cordialité ou le savoir-vivre de nos pères y avaient introduit.
Le Roi après son dîner passa dans le salon ; il y reçut les hommages de quelques personnes, et ensuite on fit le whist de Monsieur y où ce prince admit M. de Luxembourg, M. de Duras et moi. Le Roi était placé dans son fauteuil à côté de la table et jugeait les coups ; il y portait cette mémoire et cette puissance d'attention qu'en semblable matière personne n'a possédées au môme degré que lui. Il signalait les moindres fautes et pouvait nommer au dernier coup les cartes qui restaient dans les mains des partenaires ; il le fit deux ou trois fois. M. Louis resta pendant toute la partie sans savoir à qui parler, et môme sans se venger du silence par des gestes. Il en sortit accablé, protesta que de sa vie il ne s'était autant ennuyé, et fit des vœux pour n'y ôtre jamais repris.
Sa politique était alors dirigée tout entière vers les ministres des puissances étrangères. Selon lui, M. de Talleyrand avait encore une fois sauvé la Maison de Bourbon au Congrès de Vienne. Il avait dans la main les
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affaires de la France ; il les arrangerait comme il l'entendrait avec les Souverains ou avec leurs représentants, et sans se soucier de ces gens-ci (c'est-à-dire du Roi et des princes) qui n'entendaient rien et qui n'étaient propres qu'à tout gâter.
Le retard de l'arrivée de M. de Talleyrand à Gand donnait quelque poids aux assertions de M. Louis. Vainement l'avait-on pressé de venir rejoindre le Roi ; il se tenait aux eaux de Garlsbad où il attendait les développements^ qui allaient être donnés aux résolutions du Congrès, pour savoir le rôle que lui-môme aurait à jouer. Cette absence de son principal ministre donnait au Roi quelques inquiétudes ; il en avait un autre sujet dans la conduite de M. le duc d'Orléans.
Ce prince n'était parti de Lille que vingt-quatre heures après le Roi, et cet intervalle lui avait suffi pour laisser entendre au maréchal Mortier qui commandait la division, et aux autres généraux, qu'il n'approuvait pas en tout la conduite qu'on avait tenue depuis la Restauration ; il avait donné un gage de son opinion en quittant sur-le-champ le continent pour se rendre en Angleterre. Pour bien apprécier Tintérét qu'attachait M. le duc d'Orléans au choix de son séjour, je dois rappeler ici que M. le duc de Berrj commandait à cinq lieues de Gand, à Alost, un camp où se trouvaient réunis les débris des corps de la Maison du Roi, un petit nombre d'officiers et de soldats isolés et des jeunes gens des écoles qu'une ardeur royaliste avait entraînés sur les pas du Roi. Cette petite armée toute décousue qu'elle était recevait chaque jour des recrues, et en aurait reçu davantage si les finances du Roi l'eussent permis; mais quelle qu'elle fftt, nous la feirions sonner bien
haut à l'intérieur de la France et à l'étranger. Elle se recommandait par le nom du prince qui était à sa tête, par quelques officiers de distinction qui composaient son état-major, et pour être dans le vrai, il faut bien admettre que ce faible corps était la véritable armée du Roi de France. C'était donc là qu*était la place des princes de sa Maison. Cependant M. le duc d'Orléans ne croyait pas que ce fftt la sienne, parce qu'il paraissait décidé à ne se trouver, pour aucune cause et dans aucune circonstance, en face des soldats français que jadis il avait commandés, et avec une cocarde différente de celle sous laquelle il avait fait ses premières armes. C'est là ce qui l'avait déterminé à choisir l'Angleterre pour son séjour.
Le Roi n'était donc pas rassuré sur M. le duc d'Orléans. J'avais remarqué que toutes les fois que je lui parlais de ce prince, il gardait le silence. Un jour même où je lui avais remis un mémoire qui traitait hypothétiquement du danger dont la branche cadette de la Maison de Bourbon pouvait être pour la branche aînée, il laissa tomber le mémoire de ses mains après l'avoir lu et poussa un profond soupir : puis il remit précipitamment une affaire différente sur le tapis, comme pour éloigner de son esprit un sujet importun. Cette inquiétude ancienne devait s'accroître par l'absence de M. le duc d'Orléans. S. M. lui écrivit pour l'inviter à venir se réunir au Roi de France et aux princes de sa famille^ avec lesquels il avait promis que lui et les siens seraient désormais inséparablement unis. Telle était, en effet, la condition du pardon accordé par le Roi, ou, si l'on veut, de la réconciliation des deux branches. M. le duc d'Orléans ne céda pas à l'invitation du Roi, et s'excusa par une lettre où il employait les formes
les plus respectueuses et jusqu'à des expressions de sentimenty mais où déjà il laissait entrevoir les motifs qui le retenaient. A une seconde lettre de S. M., le prince répondit avec les mêmes précautions, mais en s'avançant davantage. On lui envoya quelqu'un en Angleterre qui ne réussit pas mieux, et il fut démontré au Roi que la branche cadette de sa Maison, sans avoir des vues hostiles à la branche aînée, avait au moins une conduite différente qu'elle ménageait avec beaucoup d'adresse et de scrupule.
Le temps se passait ainsi pour nous à Gand entre quelques devoirs de Cour , d'assez petites affaires, un peu d'espérance et un commencement d'impatience. Nous avions été une seconde fois invités à dîner chez le Roi, et les choses s'étaient passées précisément comme la première fois, si ce n'est que je n'avais paseu l'honneur de faire la partie de Monsieur.
Mais le spectacle de ce qui se passait en France excitait au plus haut point notre intérêt. Napoléon avait cessé de promettre le retour de Marie-Louise, de parler de sa bonne intelligence avec la maison d'Autriche et de nourrir des espérances de paix. 11 réunissait le peuple au Champ de Mai pour y proclamer ce qu'il appelait si plaisamment V Acte Additionnel aux Constitutions de V Empire, faisait nommer des Députés, nommait lui-môme des Pairs et élevait d'une main sa machine additionnelle, tandis que de l'autre il préparait des moyens de résistance à l'Europe conjurée contre lui. A Gand, le parti de la Cour affectait de ne porter que peu d'attention à ce qui se passait en France parce qu'il plaçait tout son espoir dans les armes étrangères. Plusieurs d'entre nous (et j'étais du nombre) ne partageaient pas ce sentiment parce que le plus ardent de nos vœux eût été que la France ne dût rien qu à elle-même.
Rendons justice à Louis XVIII : U eût partagé ces désirs s'il eût été possible de les réaliser. Quoi qu'il en soit, il lisait assidûment les papiers de France, les commentait, et nous interrogeait, quand Toccasion s'en présentait, sur le personnel de la Chambre des Députés et sur ce qu'on devait en espérer ou en craindre. Je me trouvais dans son cabinet le jour où on reçut le Moniteur qui contenait la nomination de la nouvelle Chambre des Pairs. M. de Blacas en donnait lecture, et chaque nom un peu connu provoquait de la part des assistants une exclamation d'étonnement ou de dédain. La lecture étant finie :
« — Passez-moi la liste, dit le Roi, pour que je la lise ; » cela en vaut la peine. » Le Roi fait semblant de lire, puis laissant tomber le journal sur la table, il ajoute :
« — Pour moi, je trouve cette liste fort bonne, car je n'y » vois pas le nom de Sémonville ; cela ne durera pas. * Cependant les troupes étrangères s'approchaient de nos frontières, et Napoléon lui-même allait se mettre à la tête de son armée. Nous ne pouvions pas rester oisifs envoyant s'avancer les événements qui allaient décider du sort de la France. Le Roi convoqua le Conseil. On y reconnut combien il serait désirable que les troupes étrangères ne pénétrassent en France qu'au nom du Roi, et que S. M. fût représentée auprès de chaque armée par un commissaire de son choix. Ce commissaire aurait , sinon sous ses ordres, au moins sous sa direction, les intendants militaires des armées coalisées ; seul il aurait le droit de frapper des réquisitions en nature ou en argent, et de disposer de ce qui serait trouvé dans les caisses publiques. Parlant au nom et comme délégué du Roi de France, il imposerait aux peuples les sacrifices qu'exigeait l'état de guerre. Ces
Stt MÉMOIEES OU COMTÇ bfiUGNOT
sacrifices ne devaient être, au reste, que des avances faites par les provinces occupées, et restituées bientôt après par une contribution à laquelle la France entière prendrait part. Ce pro^t Ait communiqué aux a^nb^issadeurs des puissances ôtran^ères^ qui le trouvèrent fort prudent. MM. de BeurnonviUe et Capelle ^ rendirent à Bruxelles, au quartier général du duc de Wellington qui applaudit de 3on côté. On dres» une courte convention qui devait être passée à ce si^et entre le plénipotentiaire anglais^ revêtu des pouvoirs des souverains alliés, et le ministre des affaires étrangères du Roi de France représenté à Gand par le marquis de Jaucourt. Le Roi choisit pour ses commissaires le général BeurnonviUe près du corps d'armée de Prusse; M. de Lallj ToUendal près de celifi d'Angleterre; M. de Vaublauc près de l'empereur d'Allemagne; M. Capelle près de la Bavière et de la Confédération du Rhin. Je fus chargé de la rédaction d'une instruction à donner à ces commissaires, et on m'adjoignit pour ce travail MM. de Vaublanc et Capelle, qui avaknt ainsi que moi été préfets et avaient l'expérience de ces sortes de pittières. Les puissances étrangères agissaient alors de bonne foi avec nous. Le duc de Wellington, fait pour apprécier et qui appréciait mieux qu'un autre le génie guerrier de l'Empereur, ne croyait pas en avoir si aisément raison qu'il l'eut dans les champs de Waterloo ; il ne doutait pas du succès définitif, mais il n'espérait l'obtenir qu'après une vigoureuse défense où l'intérieur de la France exalté par Napoléon aurait prolongé la lutte. Les puissances étrangères tenaient donc pour bien fait de ne pénétrer dans les provinces qu'au nom du Roi de France, et d'y relever son autorité 4 laquelle viendraient
L4 3EC0NDE RESTAURATION SttO
se rallier les royalistes, les amis de l'ordre et ce^x qiji avaient quelque chose à perdre. Le spectacle d'une province occupée, il est vrai, par l'étraïiger, mais gouvariié^ au nom du Roi et par des agents de son choix, ainsi rendis à la tranquillité, devait ramener la province voisine, Ia pacification intérieure aurait ainsi gagné d^ proche en proche par de bons exemples et des actes de modération soutenue. On aurait surtout épargné l'en^plpi des pwyeijs violents qui peuvent bien imposer la pai:ç: uji Qiûijf^iôoU mais qui laissent dans le cœur des blessiires lon-r gués à cicatriser. Le duc de Wellington entrait eftlièr^.naent dans cette politique. Elle et^t été ^ippliquée par l^S alliés s'ils n'eussent pas vaincu sitôt,
La rédaction de ces instructions avait augin^nté mes rapports avec le général BeurnonviUe. Lorsque j'allais |e visiter, je le trouvais faisant de la stratégie à l'usage 4^ gens de la Cour, y compris M. le Grand-Aumôn^er ^t |e^ ecclésiastiques qu'il menait à sa suite. Le résultat de cjiaqijj^ leçon était que Napoléon ne pouvait pas résisjter quelque part qu'il se présentât. Sur la Meuse, il était enveloppié et pris avec toute son armée; sur le Rhin, il était extenpiné; en Flandre, plus de ressources ; dans le Luxembourg, ^-^ core moins; rentré en France, on le poursuivait par journée» d'étape. Il montrait chacun de ces points sur bpn nombre de cartes, où il avait soigneusemwt marqué toutefs let routes que Bonaparte pouvait prendre, et l'endroit prAi^a où sur chacune d'elles il serait arrêté, et, si on le youl^t, anéanti. Ces cartes recouvraient son bureaji^ et m^e une bonne partie du parquet du cabinet, et le général &»e tenait droit aa milieu, battant son homme à droite içt ^, gauche avec une merveilleuse ai^i^rapçe et un^ gr^^
volubilité. Je me trouvais par hasard à Tune de ces leçons ou de ces représentations à laquelle assistait M. le Grand - Aumônier. Celui-ci écoutait avec une extrême attention, tenant son chapeau épiscopal à la main, et ayant Fair, comme c'était son habitude, d'en mordre la corne. J'osai hasarder quelques observations qui ne réussirent pas. Le général le prit de haut avec moi, et je n'avais garde de me commettre avec un homme qui battait Napoléon à volonté. J'ouvrais la bouche pour avouer mon ignorance, quand M. le Cardinal de Talleyrand, dépouillant pour un moment son incomparable douceur, fit assez vivement passer sous son bras le chapeau qu'il tenait à la main, et me dit : « Permettez, monsieur, vous ne connaissez pas la » guerre comme M. le général qui l'a faite si longtemps ; » il faut l'écouter^ car il en sait plus que nous. » Je tombai d'accord avec Son Éminence, et j'offris mes très-humbles excuses au maître ainsi qu'au grand et docile écolier.
Pierre Riel, marquis de Beurnonville, est mort au sein des dignités qui sont réservées aux plus éclatants services. Cependant son nom ne se mêle à aucun des grands événements qui ont marqué Thistoire des trente dernières années; il ne réveille pas les souvenirs de Fleurus, de Marengo, de Hohenlinden. Les honneurs sont venus chercher le maréchal de Beurnonville, et sa vie tout entière montre que la fortune est aussi capricieuse dans ses affections que dans ses antipathies.
Pierre Riel est né en 1752 à Champigneul, village de Champagne, à deux lieues de la petite ville de Bar-sur- Aube. Son père était laboureur, profession plus honorable qu'honorée, mais qui ne l'est guère dans un pays mon-
LA SECONDE RESTAURATION .»i
tagnenx, stérile, où aucun habitant ne s'élève au-dessus de la pauvreté. Le père du maréchal avait un garçon, et trois filles. Il conçut une ambition élevée pour un homme de sa classe, celle de faire de son fils unique un prêtre, qui pouvait, avec du temps, de la prudence et quelque protection, devenir curé de campagne. Seul, il n'aurait pas suffi à la dépense de l'éducation de son fils ; mais déjà le zèle du sanctuaire était refroidi, et les seigneurs de paroisses, les riches bénéficiers, les chefs de maisons religieuses aidaient les pères de famille pauvres qui offraient leurs enfants à la carrière ecclésiastique. L'abbé de Clair* vaux, seigneur de Ghampigneul, prit le jeune Riel sous sa protection. On le plaça d'abord au collège de Bar-sur- Aube où il apprit de latin tout juste ce qu'il en fallait pour être tonsuré, et il passa de là au séminaire Saint- Nicolas, à Paris. 11 y apportait une taille de cinq pieds huit pouces, une belle figure et un grand fond de bonhomie, dispositions naturellement heureuses, mais qui avaient leur danger pour un séminariste de dix-huit ans. L'abbé Riel ne sut pas y échapper. Il fut méchamment dénoncé à l'archevêque de Paris, M. de Beaumont, qui n'entendait pas raison sur deux points, sur le jansénisme et sur les légèretés de mœurs. Riel fut obligé de se retirer du séminaire et revint chez son père à Ghampigneul. Il ne perdit pas par sa mésaventure la protection de l'abbé de Clairvaux. Comme on n'avait pas pu réussir à en faire un prêtre, on essaya d'en faire un procureur, et l'on n'y réussit pas mieux. Il entra en qualité de clerc chez un procureur de Bar-sur-Aube, ami de Diderot, qui professait en fait de religion les mômes opinions que cet écrivain . Riel les trouva mieux de son goût que les leçons de théologie du
iOt MÉMOIRES DU COMTE ËËUCtlVOT
Séminaire de Saîût-Nicolas : il Ht pltiâ, Il eut la témérité de les mettre en pratique.
n existe dans les montagnes voisines de la ville de Bai'-sur-Aube , un hameau sous la protection de saint Laurent. Le pèlerinage à Saint-Laurent le jour de la fête de ce saint est en haute faveur parmi la jeunesse des deux ôexes. Riel, et deux étourdis tels que lui, vont de compagiiie au pèlerinage. Dans la chapelle du hameau et sur tlti socle rustique était placée la statue du patron, la face tournée vers la porte d'entrée. Le saint était revêtu de sa dalmatique dont la draperie légère ne ressemblait pas mal à une robe de bal. L'artiste avait eu Tintention de diriger les bras vers le ciel comme dans Tattente du martyre ; mais la pose était manquée, et le saint étendait ses mains dans la ligne de son corps comme pour commencer une ferandole. L*â-propos ou le contre-sens n'échappa point à nos étourdis, qui, donnant de chaque côté la main au saint, essayent de le faire danser. Le bienheureux résiste un peu, puis tombe sur le pavé et se casse le nez. Les habitants indignés courent sus aux impies qui ont le bonheur d'échapper. L'indignation publique galope après eux à Bar^sur-Aube; et le procureur du Roi, pressé par la clameur, est obligé de rendre plainte.
On était alors voisin du temps où le chevalier de Labarre avait été roué vif pour une gaieté assez semblable, et le Parlement de Paris, piqué au vif par les injures des philosophes, n'aurait pas mieux demandé que de recommencer l'épreuve. Les familles des deux camarades de Riel obtinrent contre eux, ou plutôt pour eux, des lettres de cachet, afin de les soustraire aux poursuites judiciaires. Riel n'était pas assez ma^^quant dans la société pour mé-
Là secondé RESTÂÛftAtlOlN H^
rîter la fevenr d'nn tel ordre ; 11 se sanvâ à Parte, s^y caclia de son mieux, et Wentôf prit le parti prtWleiit de mettre rOcéan entre la philosophie dn t^artement de Paris et la sienne. Il s'engagea dans un bàtaîUoh colonial et passa à Flle-de-France en qualité de Soldat. Voilà donc le jeune îlid arrivé à Tlle-de-Prance a vîngtquatre ans, soldat dans un bataillon, îl avait apporta d'Europe un peu d'argent, une belle taille, ubè belle figure, de la bravotire et ce Vernis d'instruction que donnent deux ou trois éducations infructueuseraetil ébauchée^. CTen était assez pour se faire remarquer dans un corps médiocrement composé en officiers et très-mal en soldats. Au 'bout de six mois Riel fut fait sergent-major. Ici commence la fortune du maréchal de Beumonvllle. Dès ses premiers pas il avait rencontré madame Mac-Fîelds, Irlandaise d'origine, veuve, riche et très-belle, à en juger par les portraits que le maréchal étalait avec complaisance dans les premiers temps de son retour en France. Madame Mac-Fields avait été recherchée par M. de Souilhac, alors gouverneur de nie-de-Ftance ; et par son crédit, Beurnonville était parvenu assez promptement au grade de lieutenant. Il épousa plus tard madame Mac-Flelds, et entra dans rassemblée coloniale. Les hommes étourdis et dissipée dans leur jeunesse deviennent presque toujours des faiseurs dans Fâge mûr. Le maréchal justifia cette tnâlîme. Il ne fut pas sitôt entré dans l'assemblée qu'il se mit à attaquer le gouverneur et l'intendant, et à écrire des volumes sur les abus à réformer et les améliorations à introduire. Sans contredit il avait raison en quelques points, mais il voulait avoir raison en tout, c'était déjà un tort. Après des discussions fort vives et qui pouvaient troubler
la paix de la colonio^ BeornonyiUe partit pour la France, de son plein gré selon loi, d'après un ordre du Roi selon M. de Sooilhac. Ce qui est moins douteux^ c'est qu'il rapporta de r Ile-de-France un capital de trois cent mille francs. Ce n'était plus un jeune échappé du séminaire ou d'une étude de procureur ; les voyages l'avaient formé ; et l'opulence^ comme il arrive toujours, rehaussait ses
dons naturels
Le premier usage qu'il fit de cette fortune fut d'acheter pour quatre-vingt mille francs une charge de sous-lieute* nant des cent-suisses de M. le comte d'Artois. Cette charge lui rapportait fort peu d'argent, mais ce qui était d'un tout autre prix aux yeux du jeune lieutenant, elle lui donnait le grade de capitaine et la croix de Saint- Louis. Orné de cette double parure, il revint l'étaler sur le théâtre de ses premiers exploits. Il retourna à Bar-sur- Aube dans l'été de 1789. Sa présence et sa croix de Saint* Louis y firent autant de sensation que la prise de la Bastille. 11 fut, suivant l'usage du temps, un sujet d'admiration pour quelques-uns, d'étonnement pour quelques autres, et d'envie pour tout le monde. Le rôle qu'il a joué dans la Révolution est trop connu pour que je m'y arrête. Je rentre donc dans le cabinet où il donnait de si profondes leçons de stratégie à M. le cardinal de Périgord
Départ de Gand. — Disgrâce momentanée de M. de Talleyrand. — Le Gonsei] des Ministres à Cambrai. — Le bois de Lihns et les lapins du Roi. — Séjour de Louis XVIII à Saint- Denis. — Rentrée de Fouché au ministère.
Quand le résultat de la bataille de Waterloo fut
connu, le retour en France fut immédiatement décidé. M. de Talleyrand ne fut informé que très-tard de la détermination de S. M. Il alla de suite trouver le Roi :
« — J'avais demandé audience à Votre Majesté aujour- » d'hui pour lui rendre compte de ce qui s'est passé à » Vienne et de l'état de ses affaires.
» — Je n'ai pas pu vous l'accorder, parce que je suis » fort pressé d'arriver; mais mettez cela par écrit et » adressez-le-moi. »
Cette réponse impliquait le renvoi de M. de Talleyrand, qui ne pouvait pas s'y tromper, et qui reprit sur-le-champ :
« J'ai une grâce à demander au Roi ; c'est la per- » mission de me rendre aux eaux de Garlsbad qui sont » nécessaires à ma santé.
iM MÉMOIRES DU COMTE BEUGxNOT
» — Volontiers; je vous l'accorde. Ces eaux sont » excellentes. Au revoir, monsieur de Tallejrrand. •
Le Roi achève de descendre l'escalier et monte dans sa voiture. S. M. m'aperçut au passage et me dit : « Bon- » jour, monsieur le comte Beugnot, vous me suivez ? »
Je m'incline profondément, et après le départ du Roi, je m'empresse d'aller dire un dernier adieu à M. de Blacas, plus étourdi encore qtle moi de l'accueil que venait de recevoir M. de Talleyrand, et qui de plus en était inquiet,
« ^- M. de Talleyrand, dit M. de Blacas, a fait un » trtth-mauvais calcul. Je ne lui étais nuisible en rien; je » le croyais môme indispensable aux affaires du Roi. » Nous pouvions nous entendre, et tout le monde y » aurait gagné; maintenant, à quoi vont aboutir ces » intrigues?
» *— Ajoutez, répondis-je, qu'il est cruel d'avoir dans » un pareil fôomrat séparé le Roi d'un ami dont la elociété » lui était si douce et l'assistance si nécessaire !
» -— Nécessaire jusqu'à uti certain point, reprît M. de
* Blûcmn; le Roi, j en suis sûr, ressent dans ce moment k qndque peine, et je lui manquerai durant les premiers » jours; mais insensiblement il s'habituera à se passer de
* mol, et avec le tetnps il trouvera où placef ses alïfec- « tions. »
J'ai su que le retour de M. de Talleyft[fad aVflit été orftgenx. Il s'était emporté outre mesure contre Fitigratitdde et rcîtravagalice du Rœ. Lorsque je me présentai chet lui, la cdîère avait fait {>lace ft deâ expressions de |4tié mt de malheureux homitie, mt le bonheur de ô'âfVoir plus rien à démêler avec lui, et st«f léar plaisirs des eàuJt
LA SECONDE REStAÛHAtlOff H»
de Carisbad, car M. de Talleyraùd ne doutait pas qu'il n'y fat accompagné par tous les ministres.
Je ne me pressais pas de suivre le Roi parce que j*étaîs prévenu qu'il passerait deux jours à Oambrai, et qUe Je voulais savoir à quoi allait aboutir la déconvenue dé M. (ïè Talleyrand. En attendant, il fut décidé que nobs irions dîner chez M. Duval, maire de Mons. Ce M. Duval étail un homme bien né et originairement fort riche. Son flk avait été auditeur au Conseil d^tat à l'époque où j'en faisais partie; on le tenait pour un sujet de la meilleuî*6 espérance. Il m'accueillit à mon passage avec une touchante cordialité, et il n'avait pas dépendu de lui que je ne descendisse chez son père. Il m'avait invité à dîner, et sur l'avis que j'en avais donné à mes collègues, il avait été arrêté que nous irions tous, parce que M. Duval se serait tenu pour offensé si un ministre dînant à Mons n'était pas descendu chez lui. Tel était en effet le caractère de cet homme honorable. Il avait fait bâtir sa maison pour y exercer une magnifique hospitalité. On y trouvait de grands salons de réception, une vaste salle de concert qui pouvait au besoin servir de salle de comédie, des communs étendus et des écuries à l'avenant; aussi cette maison avait-elle reçu toutes les personnes considérables qui avaient passé par Mons depuis le règne de Joseph II jusqu'à celui de Louis XVI II. Et certes, le nombre en était grand, car entre ces deux règnes on avait été considérable à bon marché. Le dîner était somptueux; le maître de la maison en faisait les honneurs avec quelques traditions flamandes qui ne nuisaient pas à l'ordonnance du festin ; par exemple, je n'ai vu de ma vie un si grand nombre de bouteilles rangées en
bataille et remplies de vins plus distingués. M. de Talleyrand déploya là une vertu que je ne lui connaissais pas encore, celle d'un excellent compagnon. Il fut d'une humeur charmante et épancha son esprit en contes joyeux et en mots piquants. Je ne l'avais jamais surpris dans un si aimable abandon, et il me fut démontré qu'il aurait jadis tenu sa place aux soupers du Temple, aussi bien qu'il venait de le faire au Cîongrès de Vienne. Assurément, à le voir et à l'entendre, on ne l'eût jamais pris pour un ministre disgracié quelques heures auparavant. M. de Talleyrand cédait-il au plaisir d'être débarrassé des affaires de France, plus lourdes en effet et plus difficiles que jamais ? ou bien cachait-il sous cette apparente hilarité les regrets et la colère dont il était intérieurement dévoré? Le second parti est certainement le plus probable : mais quel homme est-ce donc que M. de Talleyrand ?
Je conduisais M. Louis dans ma voiture et je le priai après dîner de me dire ce qu'il comptait faire parce que je partais le lendemain de bonne heure pour Cambrai. M. Louis me souhaita bon voyage et me dit que pour son compte il partait pour Garlsbad avec M. de Talleyrand; que M. de Jaucourt serait aussi du voyage; qu'ainsi je serais le seul membre du Cabinet à ne pas y aller, ce qui était un mauvais procédé, et qui suffirait en Angleterre pour nuire à un ministre. Je lui montrai que très-grande était la différence entre les circonstances inouïes dans lesquelles nous nous trouvions placés et la situation d'un gouvernement régulier tel que celui d'Angleterre où il faut bien que tous les ministres se retirent devant l'Opposition, puisque c'est le système suivi qui a succombé dans les Chambres ; que
nous n'étions pas dans un gouvernement normal puisque nous n'en avions pas du tout, et que dans de telles extrémités les serviteurs du Roi n'avaient pas le droit de se séparer de lui. M. Louis s'emporta comme cela lui arrive toutes les fois qu'il est contrarié, et courut avertir M. de Talleyrand de ce qu'il appelait une trahison de ma part. M. de Talleyrand reçut la confidence comme il était aisé de le prévoir : il me toisa de toute sa hauteur, trouva qu'il était fort indifiîérent que je fisse route pour Garlsbad ou pour Cambrai et répondit en peu de mots que je faisais bien de suivre mon goût. Je passai chez lui le même soir et je ne le trouvai nullement prévenu contre moi. On parla fort librement de l'une et de l'autre destination. Je dis que je partirais le lendemain pour Cambrai avec le général BeumonvîUe, mais que cependant je ne le ferais pas sans être venu une dernière fois prendre les ordres du prince.
J'arrive le lendemain matin; survient un incident auquel j'étais loin de m'attendre : un courrier venait d'arriver, porteur de lettres de M, le Chancelier adressées à tous les ministres (M. de Talleyrand compris), et portant que le Roi assemblait son Conseil à Cambrai, à un jour prochain. MM. Louis et de Jaucourt déjà prévenus ouvrirent de suite la discussion. M. Louis insista vivement pour la retraite à Carlsbad, parce qu'il n'y avait rien, absolument rien à faire avec des gens qui passaient de la sorte et en un instant du blanc au noir. M. de Talleyrand dit que le voyage lui paraissait aussi bon après qu'avant la lettre, et M. de Jaucourt, doué d'une douceur et d'une politesse parfaite, fort galant homme, mais habitué à penser avec M. de Talleyrand, songeait moins que
170 MÉMOIRES DU CÛETG OC^UONOT
jamais & le contrarLer. Je hasardai des observations qui comprenaient avec un peu plus de développement ce que déjà j'avais dit à M. Louis ; je ne gagnai rien et la résolution me parut bien formée, £Ile me laissait beaucoup d'inquiétude. Le Roi devait avoir eu des motifs bien puissants pour revenir sur l'adieu qu'il avait dit à M. de Tallejrand; il fallait qu'une voix bien autoriaôe se fftt fait entendre pour le contraindre à rappeler un ministre qu'au fond il n'aimait pa;?, qui venait de l'attaquer dans Vmm de ses affections les plus chères^ et de qui il avait trouvé un singulier plaisir à se venger. On ne pouvait méconnaître quelle était cette voix ; c'était celle du duc de Wellington qui s'était lié avec M. de Talleyrand au Cipugrès de Vienne, et qui le redemandait au nom des Puissancei comme ]e seul homme capable de réconcilier l'Europe avec la France. S'il en était ainsi, comme cela était probable, comment le Roi allait-il, en cas de refus, s'excuser de s'être privé d'un tel homme, et qui mettre à sa place? J'étais tourmenté de ces pensées lorsque j# rencontr^ai M. Laborie, qui, quoique de tout temps dévoué à M- de Talleyrand^ était cependant du parti de GambraL Je lui expose avec irivacità nies soucis et mes ragr(^.
« — Je n'7 vois plus, dit-il, qu'une ressource : elle est » dans le Cardinal de Périgord , qui trèsrheureusement 9 se trouve encore à Mous.
» — Où en êtes- vous, m'écriai-je, et que pourra votre » vieux Cardinal sur un cœur dès longtemps glacé?
» — Çeaucoup^ reprit M. Laborie; il lui dira que » la Restauration était le seul moyen qu'il eût de ren- » trer en grâce devant Dieu et devant les hommes, et
» il le sommera, au nom de tous see aïeux et de tous » les saints du paradis^ d'Oder à son rétabliseemeilt; je » me trompe fort^ ou M. de Talleyrand cédera*
» — Dans ce cas^ courez, apportez, s'il le faut sur vp6 » épaules, le seul exorciste qui ait puissance sqr le Mé- - » phistophélôs français. »
M. Laborie passa Tinstaiit d'après devant moi, oonà^ sant en effet Toncle à la maison du neveu, et me fit signe de le suivre. J'entre avec eux; M. le Cardinal passe seul daos l'appartement de M. de Talleyrand; nous demeurons dan^ une salle voisine dont la porte Mait restée ouverte. Je pus voir les deux personn^es se propiener de long e^ large pendant une demi-heure ; effort inouï pour le plua jeune des deux ! Le Cardinal gardait son allure ordinaire^ tenant toujours à la ipain son chapeau dont il rongeait les bords; on remarquait seulement dans son geste çt dans sa marche un peu plus d'action que de coutume. M« de Talleyrand ne paraissait pas faire d'objections et gardait une attitude qui annonçait plutôt l'assentiment ou le res^ pect. C'était Tun et l'autre, car M. le CardinÉjl dit ça sortant à M. Laborie, que M. de Talleyran4 partirait !# lendemain matin pour Cambrai.
J'ai toujours trouvé ce prinee pénétré 4o véoératiou pour son oncle le Cardinal de Périgord, quelle qu^ fût h^ distance qui les séparât religieusement et politiquement ; mais je ne crois pas que ce sentiment l'ait déterminé seul dans cette grave circonstance ; il avait eu le temps de prÀ* venir le duc de Wellington de la scène qui s'était passéf entre le Roi et lui ; c'était sans doute encore à l'intenren^ lion de l'Angleterre qu'il fallait attribuer le retour si peu probable et si peu libre du Roi vers M^ de Talleyrand.
fji MÉMOIRES DU COMTE BEUGNÛT
Celui-ci, qui était fort au courant, ne cédait qu'en connaissance de cause, dans Tespoir que toutes ces royales maladresses ne feraient que fixer plus sûrement Tautorité dans ses mains.
M. de Talleyrand est fidèle à la règle de proportionner le nombre des mots qu'il emploie à la gravité de la détermination qu'il annonce. Plus cette détermination est importante, plus il est concis. Il sait que le pouvoir n'impose plus dès qu'il s'explique ; il se contenta d'annoncer à ses amis et dans sa maison qu'il partait le lendemain à dix heures pour Cambrai. J'en fus averti par M. Louis^ car je ne voulus pas me présenter, dès que j'eus à peu près acquis la certitude du départ. Par hasard mon opinion avait triomphé, et je ne connais rien de si fade que de faire parade d'un petit triomphe devant les honmies supérieurs q Al ont eu mille fois raison contre vous.
Le lendemain je partis pour Cambrai, ayant M. Louis dans ma voiture. Il était de mauvaise humeur et ne cessait de répéter qu'il regrettait bien que M. de Talleyrand eût changé d'avis, parce qu'on aurait vu de quoi ces gen»-là étaient capables, livrés à eux-mêmes. Je lui répondais que le spectacle pouvait avoir son prix, mais que c'était s'exposer à le payer trop cher que d'y jouer le sort de la France, et qu'il n'y avait pas un vrai Français et un galant homme qui, à la place de M. de Talleyrand, n'en eût fait autant que lui. Il n'y eut pas moyen de faire entendre raison à M. Louis aussi longtemps qu'il ne lui fut pas clairement démontré que le pouvoir passait tout entier à M. de Talleyrand, qui le distribuerait à ses amis suivant leur capacité et aussi leur degré de fidélité.
A notre arrivée à Cambrai, nous allâmes faire notre
cour au Roî et aux Princes. Le Roi reçut les ministres, M. de Talleyrand compris, avec son affîd)ilité accoutumée; il semblait que la scène de Mons n'eût été qu'un rêve. Le Conseil fut indiqué pour le lendemain à dix heures ; il s'agissait de s'y préparer, et nous nous réunîmes le soir à l'hôtel de M. de Tallejrrand. Là commença à se révéler la marche que ce ministre voulait suivre et qu'il imposerait au Cabinet qu'il allait former.
J'ai déjà trouvé l'occasion de remarquer qu'en toute affaire M. de Talleyrand évite les longs développements, n partit comme d'un point convenu, que depuis son départ pour le Congrès de Vienne, le gouvernement avait marché de sottises en sottises; d'où la conclusion était facile. Il fallait reconnaître hautement combien cette marche avait été déplorable et en suivre une différente. Pour atteindre le premier but, le Roi devait faire une proclamation où son gouvernement passé serait sévèrement jugé, et nommer provisoirement une Commission qui serait chargée des affaires jusqu'à l'organisation d'un ministère. M. de Talleyrand me condamna à préparer cette proclamation et l'ordonnance qui instituait la Commission. Il fut convenu que je soumettrais mon travail le lendemain à la réunion des ministres qui précéderait le Conseil. J'avais gardé, dans l'un et l'autre de ces actes, la mesure et l'espèce de dignité dont, selon moi, on ne doit jamais se départir lorsqu'on fait parler le Roi de France. M. de Talleyrand et M. Louis jugèrent que la proclamation n'atteignait pas le but qu'on devait se proposer ; mais le temps manquait pour en préparer une autre. On se contenta donc de larder par-ci par-là ma rédaction des plus étranges aveux de la part du Roi, des promesses les plus imprudentes; ces traita II *«
t74 MàMOIRE:illU COMTE BKCGNUX
£^o«téd après coup contrastaient d'une manière frappante avec le reste de la pièce, de sorte que cette proclamation ainsi marquetée devenait un contrensens perpétuel et un outrage au bon goût. Vainement je me défendais de lire mon œuvre au Conseil dans l'état où on l'avait mise ; M. de Talleyrand me disait en souriant que je n'y entendais rien, et que le Conseil pourrait fort bien renchérir sur ce qui me déplaisait davantage. Quant à l'ordonnance qui JOTtH"^ «n gouvernement provisoire, je fas moins malhanreux. Il m'avait été donné pour point saillant d'insister sor Tunité dTadministration et de ramener toutes les diepo* aîtioiiâ de l'ordonnance à cette unité. La tâche était d'au-tant plus facile que le but était visible ; on trouva que je m'en étais passablement acquitté.
La Conseil s'assembla; il se composait de MM. de Talleyrand, Dambray, de Feltre, de Jaucourt, Beumonville et moi. Après deux mots de M. de Talleyrand sur ce dont ]0 Bioi a permis que le Conseil s'occupât, je commence la kcture du projet de proclamation tel que les corrections l'avaient ajusté. Le Roi me laisse aller jusqu'au bout; puis^ «t noA saiïs quelque émotion que trahit sa âgure^ m'ordonna de relire. Quand j'ai fini cette seconde lecture, Honsieur prend la parole ; il se plaint avec vivacité des tttrnMS dans lesquels cette proclamation est rédigée. On y ^t demander pardon au Roi des fautes qu'il a commises ; on lui Êdt dire qu'il s'est laissé entraîner à ses affectionsv et promettre qu'il aura dans l'avenir une conduite toute £iffiârente. De pareilles expressions n'ont qu'un tort> celui d'avilir la royauté; car du reste elles disent trop ou ne disant rien du tout. M. de Talleyrand répond :
« -^ Monsieur pardonnera m, Je diffère de sentiment
LA SECONDE UESÏAURATiO.N 275
» avec lui. Je trouve ces expressions nécessaires, et par- » tant bien placées ; le Roi a fait des fautes ; ses affec^ » tiens Font égaré ; il n'y a rien là de trop.
* — Est-ce moi, reprend Monsieur, qu'on veut îndi- » rectement désigner?
» — Oui, puisque Monsieur a placé la discussion sur ce > terrain; Monsieur a fait beaucoup de mal.
» — Le prince de Talleyrand s'oublie ! . .
» — Je le crains; mais la vérité m'emporte »
M. LE DUC DE Berry, avcc V accent d^une colère pé^ niblement contrainte : « Il ne faut rien moins que la » présence du Roi pour que je permette à qui que ce soit » de traiter ainsi mon père devant moi, et je voudrais bien » savoir... »
A ces mots, prononcés d'un ton encore plus élevé que 1« reste, le Roi fait signe à M. le duc de Berry et dit :
« — Assez, mon neveu; c'est à moi seul à faire jastica » de ce qui se dit en ma présence et dans mon Conseil. » Messieurs, je ne peux approuver ni les termes de la pro- » clamation, ni la discussion dont elle a été le sujet. Le » rédacteur retouchera son œuvre et ne perdra pas^ d« » vue les hautes convenances qu'il faut savoir garder » quand on me fait parler. »
M. LE DUC DE Berry, en me désignant : « Mais » ce n'est pas lui qui a entilô toutes ces sottises-là. »
Le Roi : « Mon neveu, cessez d'interrompre, s'il vous » plaît. Messieurs, je répète que j'ai entendu cette dfâ- » cussion avec beaucoup de regrets. Passons à un autre » sujet >►
Je donne alors lecture du projet d'ordonnance pour TétabKssfôment d'une Commisîiioa de gouvernement, Je a^
mis pas encore de noms propres. On n'y pouvait voir qu'une mesure momentanés et dont la nécessité était évidente. Cette mesure eût-elle été plus importante, les esprits encore trop émus de la scène qui venait de se passer n'auraient pu être ramenés sur un autre sujet. Le projet n'éprouva pas de difficulté, et le reste du Conseil fut employé à entendre différents rapports du ministre de la guerre.
Le même jour, le Roi voulut que sa rentrée dans ses États fftt célébrée par une fête religieuse; on chanta dans la cathédrale de Cambrai une messe solennelle en actions de grâces, suivie d'un Te Deum et de la bénédiction du Saint- Sacrement. Les ministres y furent invités et je me trouvai dans le chœur à côté de M. de Talleyrand.
Il était en bonne humeur parce qu'avant la cérémonie il avait vu un instant le Roi, qu'il avait trouvé docile, ce qui veut dire résigné. Dans l'après-midi, je m'occupai des corrections à faire à la proclamation, et lorsqu'elle eut atteint la forme dans laquelle je croyais qu'elle pouvait cesser de déplaire au Roi et convenir à M. de Talleyrand, je la remis à ce dernier qui, pressé par M. Louis, raya encore beaucoup et ajouta quelque chose. Il fit l'un et l'autre négligemment et porta à la signature du Roi cette pièce si vivement contestée dans l'état d'imperfection où elle fut signée et publiée. Je n'ai pas su pourquoi le Roi n'apposa point sa signature à l'Ordonnance portant établissement d'un Gouvernement Provisoire. Cette Ordonnance me revint en même temps que la proclamation, mais non signée et contenant seulement les noms, écrits de la main de M. de Talleyrand, des personnes qui devaient composer le Gouvernement Provisoire, Je l'ai conservée et j'y 1^ 1^ noms de MM. Louis,
Jaucourt, Chateaubriand, Feltre, Beugnot, Richelieu, Pasquier, et celui de M. de Talleyrand pour président. Je fis à M. de Talleyrand Tobservation que cette Ordonnance m^était revenue non signée et j'essayai d'en savoir la raison. Il me répondit par ces généralités qu'il a toujours à commandement quand il ne veut pas répondre et qu'il consent à dire quelque chose.
En partant de Cambrai, le Roi alla coucher à Roye. Je le suivais ayant M. Louis dans ma voiture; celle de M. de Talleyrand nous précédait de quelques pas. Mon compagnon de voyage me fit observer que nous laissions M. de Talleyrand seul, et qu'il pourrait s'ennuyer; il s'oflrit d'aller lui tenir compagnie et me quitta dans ce dessein. Pour désennuyer M. de Talleyrand, M. Louis lui proposa de composer le ministère autrement qu'on ne l'avait projeté à Cambrai; d'y appeler MM, de Jaucourt, Pasquier, Gouvion-Saint-Cyr, Louis, et de faire ce qu'il appelait le grand saut en y adjoignant Fouché. Dans cette combinaison, le ministère de l'Intérieur restait vacant; M. de Talleyrand le tenait en réserve pour l'ofirir à M. Pozzo di Borgo, Il espérait, en donnant ainsi à l'Empereur de Russie une véritable preuve de confiance et de déférence, faire revenir ce prince des fortes préventions ou du ressentiment qu'il gardait contre lui. Cela fut à peu près convenu. Mon ami M. Louis que je reconduisais à Paris avec tant de grâce, m'avait exclu par sa combinaison. Il prétendait que c'était pour mon bien. Comme j'avais été ce qu'il appelait l'âme damnée de M. de Blacas, on ne pouvait pas me comprendre dans la nouvelle administration; c'était m'exposer à une opposition violente, peut-être même à de mauvais traitements ; mais on pouvait m'employer en seconde ligne. J'étais fort propre à porter l'ordre et de
t» MËMOiaES BU COMTE BEUGi\ÛT
bonoôS méthodes dans les branches diverses de Tadmimâtration ; il fallait me les faire parcourir les unes après las «litres^ sauf  me fixer dans celle qui me conviendrait le mieux, ou même à me rappeler à un ministère lorsque par de bons travaux j'aurais fait oublier mes fautes pasfsâes, ^ tomber la défaveur publique dont j'étais entouré* M. de Talleyrand n'y avait consenti qu'à demi, dans la <srai]it6 de se créer une difficulté de plus auprès du Roi^ 4pL'il supposait m'étre attaché. M. Louis insistait en lui r&inrésentant que c'était laisser dans ma personne un ami de M^ de Blacas, un surveillant qui ne manquerait pas de lui rendre compte de ce qui se passerait au Conseil et de mat^ nœuvrer pour son retour* Plus on supposait que le Roi me |>artait d'attachement, plus je trouverais de facilité dans )€(& pareil rôle, et plus il devenait instant de m'écarter.
Les choses ainsi disposées, M. Louis commença dès qu'il lut arrivé à Roye à faire jouer ses marionnettes. Il présenta ji M. de Talleyrand M. Gaillard, conseiller à la Cour >de Cassation, ami intime de Fouché, et son ambassadeur axH près du parti royaliste. Fouché était alors membre du Gouvernement Provisoire, dont la mission essentielle était ^'•écarter à tout prix les princes de la Maison de Bourbon^ et il envoyait à Roye porter l'assurance qu'il allait ira* vailler à leur retour ; il priait qu'on ne s'arrêtât pas aux apparences et promettait le succès pourvu qu'on lui donnât des garanties personnelles. M. de Talleyrand, pressé par M. Louis, reçut l'ambassadeur et donna les garanties dé- •fiirées, sans trop se soucier comment il pourrait les réaliser; mais Tessentiel était de gagner Fouché. M. de Talleyrand ne manqua pas d'instruire le duc de Wellington 4e cette conquête^ et tous deux s'applaudirent d'avdir
LA SECONDE RESTAUBATIOK r9
écarté Tune des grandes diffiotdtés que Ton croyait ou que l'on supposait exister au retour du Roi.
M. Louis me fit à moi-môme Thonneur de me croire digne d'une petite manœuvre. On fit apparaître un général élégant et beau parleur, que son ardeur royaliste avait conduit jusqu'à Roye à travers toutes sortes de dangers, pour y rendre compte de l'état des esprits dans la capitale. La nouvelle du renvoi de M. de Blacas y avait été reçue avec enthousiasme, et telles et si violentes étaient les préventions populaires contre ce ministre^ qu'il n'aurait pas pu rentrer impunément dans la capitale. On y croyait que j'avais été renvoyé en même temps que lui, et ma rentrée comme ministre produirait le plus mauvais effet ; elle serait mnon un obstacle, au moins une circonstance embarrassante pour le retour du Roi. Ces balivernes se répandaient gravement autour du Conseil nomade qui se trouvait alors â Roye, et M. Louis, qu'on sait être timide de son métier, -s'en montrait tout effrayé.
La vérité est qu'à Paris on ne songeait guère à M. de Blacas et moins encore à moi. On y était occupé d'intérêts si hauts et si pressants qu'on n'avait pas de temps de reste pour d'aussi minces détails. C'était le moment où Napolfon n'avait même plus la force de tenir à la seconde abdication qu'il avait donnée, et manœuvrait à l'Elysée ou plutôt laissait manœuvrer autour de lui pour ressaisir le commandement à un titre quelconque; tandis que les Chambres s'occupaient d'une Constitution sans savoir quand et à qui elle servirait, et envoyaient des députés au camp des étrangers pour y demander tout autre Souverain qu'un prince de la Maison de Bourbon. On regardait si peu à ce qui 86 passait à Roye, qu'on ne savait même pas que le Roi
à8(> MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
y fût arrivé; et déjà il était aux portes de la capitale qu'on le croyait encore à Gand, continuant à distance son règne nominal de vingt ans. Fouché seul était dans le se* cret. Dès les premiers jours du retour de TEmpereur, il avait jugé que c^ retour ne finissait rien, et ouvrait seulement une chance dont l'issue était douteuse. Dès lors il avait tendu ses rets dans les deux camps. Tandis que dans celui de TEmpereur, il se montrait sévère et môme emporté contre les partisans de la famille déchue, il faisait donner sous main des assurances au faubourg Saint-Germain, et le ménageait en effet. Il manœuvrait en personne aux Tuileries, et à Gand par ses émissaires. Ce double jeu n^avait pas échappé au préfet de police Real. L'Empereur fit peu de cas de ses avertissements. Il était dans sa destinée d'être fasciné par Fouché dans les jours néfastes qui précédèrent sa seconde abdication, comme il l'avait été par M. de Talleyrand dans ceux qui précédèrent la première. Ces deux hommes, longtemps ennemis, et dont l'Empereur chatouillait l'inimitié, avaient trouvé pour se réunir un terrain commun, celui de la disgrâce. M. de Talleyrand fit des efforts pour sauver Fouché du naufrage de la première Restauration, et n'avait cessé de combattre pour le produire dans la seconde, soit qu'en effet il le crût utile à sa cause, soit plutôt qu'il ait tenu à avoir dans les affaires un homme dont la présence expliquait, et en quelque sorte justifiait la part qu'il avait prise aux événements de la Révolution.
En quittant la ville de Roye, le Roi vint dîner au bois de Lihus. Je le suivais alors dans la voiture de M. de Jauccurt. M. Louis continuait de désennuyer M. de Talleyrand, J'avais fini par m'ennuyer à mon tour de marcher seul et fort doucement, et je m'étais rapproché de
M. de Jaucourt, ce qui est toujours une bonne fortune, A mesure que par cette route on avançait vers la capitale^ la trace du passage des troupes légères des ennemis commençait à se faire sentir. Entre le village de Cavilly et celui de Goumay-sur-Aronde^ ils avaient mis le feu à la maison d'une pauvre veuve. Les habitants s'étaient enfuis; elle restait seule assise sur une pierre devant sa maison qui brûlait; deux petits enfants épouvantés se serraient au* tour d'elle ; la mère poussait des sanglots. Nous descen* dons et nous demandons à cette malheureuse la cause de l'incendie ; elle nous l'explique en deux mots^ cache son visage dans ses mains et continue de pleurer. Les petits enfants se jettent à genoux comme pour nous implorer : « — Mais^ pauvre femme ! dit M. de Jaucourt^ le Roi » vient de passer : est-ce qu'il ne s'est pas arrêté ?
» — Je ne sais pas^ monsieur. Il est passé deux grands » carrosses avec du monde autour^ mais ils allaient trop » vite.
» — C'est ce qui aura empoché le Roi de f oir votre mai- » son en feu; mais consolez -vous^ nous allons le rejoindre, » et dès qu'il saura comment elle a été brûlée, il la fera 1» rebâtir; en attendant, pauvre malheureuse, qu'allez-vous » devenir avec vos deux enfants ?
» — Monsieur, je n'en sais rien. Le bon Dieu ne nous » laissera pas mourir sur place.
» — Non, ma chère, non ; tenez, voilà pour pourvoir » au plus pressé. »
M. de Jaucourt donne deux pièces de vingt francs ; j'en fm autant :
« — Dieu vous voit, s'écrie cette pauvre veuve, et il » vous le rendra ! Nous allons le prier pour vous. •
tSS MÉMOIRES BU COMTE BEUGNOT
La mère et les deux petits enfants 8e4nettent à genonx et prient à hante Yoix. M. de Jancourt et moi remoutong en voiture, les yeux pleins de larmes. Le premier mouvement donné à la sensibilité, le second fut à la crctiqud et presque à Tindignation. Il n*est pas possible que le Roi passant si près d'une maison en flammes ne s'en soit pas aperçu ? Se peut-il qu*il ne se soit pas arrêté ? qu'il n'ait pas demandé la cause de ce malheur? qu'il n'ait pas ouvert sa bourse et ses bras aux victimes ? Nous cherchons des axcoses ; nous n'en trouvons guère. Je rencontre cependant celle«ci : qu'il est possible que le Roi ait été endormi dans sa voiture lorsqu'il a passé devant cette maison^ et que personne n'ait osé prendre sur soi de l'éveiller.
« •— Cette excuse est la plus plausible, dit M. de Jau- » court; mais..-.
» — GommeBt mo^ ? Vous connaissez le Rai mieuxque » je ne le <K)nnais, est-ce qu'il serait possible ?. .•
» — Je ne me prononce pas ; nous allons le voir, et il lè- « vera Ini-môme nos doutes. »
Nom arrivons où le Roi s'était mrôté pour dîner, et 8I0US nous hâtons de nous présenter. Il était convenu que il. de Jaocourt eerait chargé du com|dimeiit; c'était le remettre en bonnes mains, car personne ne réunit au même ^egré laixmté du oœur et la grâce de l'esprit, et ces deux qualités n'en font qu'une chez M. de Jauconrt. Après les -salntetions obligées, il entre en matière :
» — Le Roi a fait un voyage heureux, mais il aura » troiivé sur sa route un spectacle qui n'a pas man- » que de l'affliger : une maison qui brûlait; elle était ^k une pauvre veuve, mère de deux petits enfants, » qui rMtereal tous toois comme stupéfiés devant ce désae-
LA SECONDE EESTAUAATlOif iâS
» tre^ sans qu'on être homain s'offirlt pour les secourir !
» — En eSj&ty dit le Roi, j'ai bien vu la maison en feu et » j'ai remarqué que personne n'était là pour l'éteindre. »
M, DE Jaucourt : « Le feu y avait été mis par un déta- » chement perdu de troupes légères des alliés^ et les habi-- » tants du village avaient fui à leur approche. »
Le Roi : « U faut qu'il y ait eu quelque chose comme cela. »
M. DE Jaucourt : « Il paraît qu'ils ont pillé la con-
• trée, car on nous dit à l'instant môme qu'on y trouverait » difficilement à pourvoir au dîner du Roi. »
Le Roi : « Oh ! soyez bien tranquille sur ce point. » Vous ne savez donc pas^ monsieur de Jaucourt^ que les » lapins de ce village sont les plus fins et les plus succulents » de France ? de France^ entendez-vous? Je me rappelle qu'il » y a trente ans... trente ans... mais attendez donc : il y « en a bien tremte-quatre sonnés; je vins dans ce pays-*ci » avec le marquis de Montesquieu et Ghabrillant^ chez une
• parente de ce dernier. On me fit manger des lapins ad-
• mirables et que ces gens«ci ont une manière particulière » de faire cuire et d'assaisonner. On m'en a promis deux
• pour mon dîner, et avec cela je ne serai pas malheu- » reux. 1»
Nous voilà jetés bien loin de la pauvre femme, de ses enfante et de la maison qui brûle; commeait M. de Jaucourt va-t- il faire pour y revenir? H parvient cependant k rattraper son sujet, et il poursuit :
^ — Le Roi a encore la bonté de nous dissimuler les » privations qu'il s'impose.; ses serviteurs n'en doivent pas » moins les apprécier et les imiter, car l'événement dont » j'ai pris k HiMdrié d'êoiveksàr ]b Roi, Tincendie de la
» maison de cette pauvre femme, va se reproduire sur » bien des points, et il en coûtera à chacun de nous en » particulier, car partout on n'aura pas cette consolation » qu'un désastre dont le Roi a été témoin est déjà réparé. »
Le Roi : « Que voulez-vous, messieurs, ce n'est pas » notre faute. On s'y prendra comme Tannée dernière ; le » temps et la patience feront le reste. Je ne peux pas avoir » mes ministres à dîner aujourd'hui. Il faut, messieurs, » que vous vous tiriez d'affaire comme vous pourrez, et
» surtout je vous recommande les lapins » Puis le geste
de congé.
Je rends exactement et sans rien retrancher notre conversation avec le Roi; j'en pris note sur-le-champ, tant elle me parut curieuse. Au sortir de la maison où Sa Majesté était descendue, nous nous regardons, M. de Jaucourt et moi, et tous les deux nous voilà pris d*un rire fou. Il fallait qu'il y eût quelque chose de comique dans la manifestation toute naturelle de cette insensibilité, dans l'engouement gastrique du Roi qui revient toujours à ses lapins lorsqu'on lui parle de maisons qui brûlent et de larmes qui coulent tout près de lui.
« — Eh bien, Beugnot, me dit le marquis de Jaucourt, » avais-je raison ce matin, et ne faisais-je pas beaucoup » d'honneur au Roi en restant sur les confins du doute ? » Je connais le Roi, et, du temps dont il vient de vous » parler, il était alors ce qu'il est aujourd'hui. Nous avons » rempli un devoir en venant l'attaquer , mais j'en espérais » fort peu. Maintenant il nous reste à faire une quête entre » nous pour en envoyer dès aujourd'hui le produit à la » pauvre femme ; ensuite nous tourmenterons le ministre des » finances pour lui faire obtenir un secours. Il ne faut pas
• LA SECONDE RESTAURATION rs
» que le passage de deux ministres ne lui ait pas servi da- » vantage que celui du Roi. »
Ces actes de bienfaisance sortis du cœur de M. de Jaucourt reçurent leur accomplissement.
De l'endroit où il avait dîné, le Roi était venu coucher à Saint-Denis, où il devait passer deux jours, moins pour se reposer de la route qui n'avait pas été fatigante, que pour préparer sa rentrée à Paris qu'on disait n'être pas sans difficulté. Cette difficulté était le nœud de l'intrigue. M. de Talleyrand avait devancé le Roi pour aller rejoindre le duc de Wellington, et tous deux s'étaient rendus à Poissy dans une maison de campagne appartenant à la mère d'un ancien ministre de l'Empereur. Fouché avait été appelé à cette entrevue, et c'est dans ce conciliabule que fut réglé le sort du gouvernement qu'on allait donner à la pauvre France, et que l'on convint du ministère de Fouché. Je n'ai jamais compris pourquoi le duc de Wellington appuyait si fortement le duc d'Otrante. Il est vrai qu'il était dans une singulière défiance des dispositions intérieures de la France, et peutêtre s'était-il laissé persuader qu'il appartenait à Fouché seul de dominer la situation. Assurément il suffisait du colloque de Poissy pour lever toutes objections à l'entrée de ce dernier au Conseil ; mais l'abbé Louis, qui n'y avait pas été appelé, continuait ses incessantes démarches auprès du Roi. Il présenta à Sa Majesté M. Pasquier. Celui-ci était accouru de Paris pour rendre compte de l'état de la capitale, dont personne n'était mieux au courant que lui, parce qu'il avait été longtemps préfet de police, et avait mis pendant les Cent-Jours au service du Roi les intelligences qu'il avait conservées dans celte partie
f^e MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT*
de Tadminist ration. M. Pasqnier parla au Roi arec Tart qu'il possède au suprême degré d'examiner toutes les feceff d'une question sans la faire avancer d'un pas; et comme, de son côté, le Roi n'est jamais pressé de tirer des conséquences alors môme que les prémisses sont très-clairement posées, on sut un peu moins, après que M. Pasquier eût parlé, qu'on ne le savait auparavant , s'il était expédient pour le Roi de s'avancer vers Paris ou d'attendre à Saint- Denis. Il est vrai que, fidèle pour celte fois à sa consigne, M. Pasquier avait glissé quelques mots d'éloge sur Fouchô, et appuyé légèrement sur les services qu'il pourrait rendre, et jamais son talent n'avait trouvé un plus juste emploi , puisque après avoir semé copieusement le doute et l'embarras, il laissait pourtant entrevoir le moyen d'en sortir. C'était ce moyen-là surtout qu'il fallait ofirir sans trop effrayer.
A ce premier envoyé, ou plutôt à ce premier témoin appelé et endoctriné par M. Louis, il en succéda un autre d'une nature bien différente, le Bailly de Crussol. On n'endoctrinait pas celui-ci , l'un des hommes les plus droits de son époque; il venait bien sérieusement demander au Roi, au nom du faubourg Saint-Germain, la conservation de Fouché au ministère de la police. Comme j'en étais dès longtemps connu, il s'adressa d'abord à moi. Je reculais, je ne pouvais pas le croire. Quoi ! le Bailly de Crussol, le dernier de nos chevaliers, le prototype de la fidélité, venir proposer un pareil choix au frère de Louis XVI! Je fis à cet homme respectable des reproches et môme assez durs; il me répondait toujours :
« ~ Que voulez-vous? Fouché nous a tous préservés de-
w jmis le départ du Roi ; c'est à lui seul qu'on doit que » M. de VitroUes n'ait pas été fusillé; et, au fond, quels sont » en France les ennemis de la famille royale? Les Jacobins. » Eh bien, il les tient dans sa main, et dès qu'il sera au » Roi, nous dormirons sur les deux oreilles. Mon cher •^monsieur Beugnot, nous sommes vieux dans le faubourg » Saint-Germain ; nous avons trop souffert ; il nous faut » du repos. »
Je pouvais fort à l'aise réfuter tout cela, mais il n'y avait pas moyen de convertir un honnête homme à qui son dévouement au Roi faisait illusion sur le douloureux étonnement qu'inspirait une semblable proposition, et qui avait engagé sa parole à ses amis, 11 vit Sa Majesté et resta quelque temps dans son cabinet. Il me dit, en quittant le Roi, que Sa Majesté était ébranlée, mais non pas décidée. Il restait à porter un dernier coup ; on en chargea la femme qui avait gardé le plus d'empire sur l'esprit de Louis XVIII et qui le justifiait par son esprit, la comtesse de Narbonne. Quaind nous la vîmes arriver à Saint-Denis, nous en conciliâmes que le parti s'était mis en mouvement du haut en bas, et qu'il était bien impossible que le Roi résistât.
Tandis qu'on manœuvrait ainsi autour de S. M., M. le duc de Berry m'envoya chercher pour être instruit par moi de ce qui se passait. J'en rendis compte au prince qui s'en indignait. Je lui communiquai deux lettres que je recevais à Tinatant même de Paris, et où Ton me disait que la nouvelle de l'arrivée du Roi si près de la capitale avait d'abord étonné, mais bientôt rassuré les esprits. Cette circonstance et l'approche des armées étrangères avaient changé l'opinion^ et on regardait comme fini le triste épisode du retour de Napoléon. La rentrée du Roi
paraîtrait chose toute simple à laquelle personne ne voudrait faire obstacle. Le prince me demanda si j'avais communiqué ces lettres au Roi ; je lui répondis que j'avais craint de paraître opposer une intrigue à une autre, et qu'il ne me restait aucun espoir de me faire écouter quand l'opinion opposée arrivait de tous cdtés et par des organas à bon droit respectables. Le prince me prit les lettres des mains et descendit chez le Roi. Il parla avec chaleur et termina la conversation par demander à S. M. la permission d'aller de sa personne à Paris pour y vérifier, entre des rapports contradictoires, quels étaient ceux auxquels on pouvait ajouter foi. Le Roi permit à M. le duc de Berry d'aller aussi près de Paris qu'il le voudrait, mais lui défendit d'une manière absolue d'en franchir la barrière. Le prince sort avec son uniforme de colonel des chasseurs, suivi d'un seul aide de camp. Il est reconnu en route et salué sans affectation comme il l'eût été six mois auparavant. Il s'avance assez près de la barrière pour voir des gardes du corps qui se promenaient en uniforme fort tranquillement dans les Champs-Elysées; mais son respect religieux pour les ordres du Roi lui interdit de faire un pas de plus. Le prince revint plus irrité qu'auparavant contre l'intrigue qui tenait la famille royale captive aux portes de Paris. Il propose au Roi de le conduire le soir même coucher aux Tuileries. S. M. se montre très-satisfaite du rapport, mais n'est pas disposée à s'ébranler jusqu'à ce qu'on lui ait donné de nouvelles garanties. Cependant, le prince de Talleyrand et le duc de Wellington sont de retour du diner de Poissy. M. Louis rend compte au prince de la manière dont il a employé le temps en son absence. M. Pasquier se présente et reçoit un coup d'œil précurseur
de sa grandenr prochaine. Quand on a mis M. de Talleyrand bien au fait du terrain où on a placé le Roi, il se fkit encore précéder dans le cabinet par le duc de Wellington à qui était alors réservé Thonneur de porter partout les derniers coups. Le prince entre après celui-ci et présente au Roi la liste des ministres, comme si elle était roeuvre de la volonté du Roi plus encore que de la sienne. Le nom de Fouché n^ figurait pas, pai^ce qu'il fallait une ordonnance spéciale pour ressusciter le ministère de la Police dont la Restauration avait cru jusqu'alors pouvoir se passer, et que la nomination du ministre trouvait naturelle* ment sa place à la suite de l'ordonnance qui créait le ministère.
Je remplissais durant le voyage du Roi l'office de Secrétaire d'État, c'est-à-dire que je portais à la signature de S. M. le peu d'actes officiels que le Conseil avait à jfeire. J'en gardais les minutes et j'en donnais des expéditions lorsqu'il en était besoin. M. de Talleyrand me demanda si j'avais pour ce jour-là quelques signatures à demander au Roi, et sur ma réponse affirmative, il m'invita à y joindre une ordonnance qui recréerait le ministère de la Police et y nommerait M. le duc d'Otrante. Je fis ce qui m'était recommandé, et je me présentai au Roi muni de mon portefeuille et réservant pour la dernière signature l'ordonnance à laquelle on attachait un si vif intérêt. Le visage de g. M. n'avait rien perdu de son calme accoutumé et paraissait plutôt disposé à exprimer du contentement que du chagrin. Il me donna sans difficulté et suivant son usage les premières signatures que je lui demandai, et y saisit l'occasion de rire de mon impatience de rentrer à Paris,
comme si, disait-il, je ne pouvais pas demeurer encore sevré n 19
deux OU trois jours de TOpéra et de ses dépendances. Je rassurai le Roi sur l'ardeur qu'il me supposait pour l'Opéra et même pour ses dépendances, et je présentai en môme temps à sa signature l'Ordonnance de nomination de M. le duc d'Otrante. Le Roi y jeta un coup d'œil et la laissa tomber sur le pupitre; la plume lui échappa des mains; le sang lui monta au visage; ses yeux devinrent sombres et il retomba tout entier sur lui-môme comme accablé par une pensée de mort. Un morne silence avait soudainement interrompu une conversation tout à Theure facile et douce. Ce silence dura quelques minutes, après quoi le Roi me dit, en poussant un soupir profond :
« — Il le faut donct allons!... »
Il ramasse sa plume, s'arrôte encore avant que de tracer des caractères et prononce ces mots :
« — Ah! mon malheureux frère, si vous me voyez, » vous m'avez pardonné!... »
U signe enfin, mais en môme temps qu'il le fait péniblement et en tremblant, de grosses larmes lui tombent des yeux et mouillent le papier. Je reprends l'Ordonnance, je salue et me retire. Lors môme que le respect ne m'en eût pas fait la loi, je n'aurais pas su quelle langue faire entendre et quel mot prononcer dans un^ scène aussi déchirante. Je remets l'expédition de l'Ordonnance à M. de Talleyrand et je veux lui donner quelques détails sur los circonstances qui en ont accompagné la signature; il m'en dispense en me disant qu'il m'abandonne volontiers tout ce qui tient au sentiment, parce que c'est la partie où j'excelle.
Moralistes, qui vous croyez si habiles à sonder les pro-
fondeurs du cœur humain, expliquez donc ceci dans le même homme. Le caractère de Louis XVIII est surtout remarquable par une parfaite indifférence sur les hommes et sur les choses, mais on s'y est mépris. Cette indifférence appliquée aux grands événements de sa vie qui étaient aussi de grandes infortunes, avait dû passer pour de la magnanimité; et dans le commerce ordinaire, la môme indifférence qui le préservait des écarts des passions et lui ménageait toutes les ressources de son esprit, avait dû lui acquérir le renom d'un sage et d'un prince éclairé; c'est aussi de la sorte qu'il est généralement jugé, et il l'est à son avantage. Mais comment se fait-il qu'à vingt-quatre heures de distance^ Louis XVIII se soit montré d'une révoltante froideur en présence d'un malheur privé, dont au bout du compte il était la cause, involontaire si l'on veut, et qu'il ait montré la plus juste et la plus profonde sensibilité, lorsqu'il avait senti se réveiller le souvenir de l'échafaud de sou malheureux frère? Mais, dira-t-on, il y avait ici toute autre chose : la dignité royale blessée^ l'orgueil de race compromis^ la plus horrible phase de la Révolution justifiée, et Louis XVIII reculant devant le burin de l'histoire qui va éterniser la mémoire de sa lâche faiblesse ! Sans doute quelques-uns de ces sentiments ont pu l'assaillir aussi, mais ils ne l'auraient pas abattu au point où je l'ai vu; il eût trouvé des raisons de se plaindre, des paroles pour combattre ; il aurait pu se laisser emporter jusqu'à l'indignation, mais ss serait arrêté avant les larmes, tandis qu'il n'a proféré que quelques mots qui se sont confondus avec ses pleurs, et tous adressés au royal martyr avec un abandon voisin de l'accablement. Toutes les fois que j'ai trouvé en défaut
le caractère de Louis XVIII, je n'ai pas reculé devant la vérité, mais je ne tairai rien de ce qui l'honore, et rien de plus honorable que la manière dont il a supporté l'épreuve à laquelle il a été soumis devant moi. Son tort a été de ne pas repousser cette Ordonnance avec indignation.
Sans doute Fouché attendait sur la route le moment d'arriver, car au bout d'une heure il parut à Saint-Denis, U y était conduit par M. de Talleyrand à qui, en sa qualité de président du Conseil, appartenait l'honneur de le présenter au Roi. Lorsque ces messieurs arrivèrent, j'étais dans une grande salle qui précédait le cabinet du Roi, et en compagnie de M. de Chateaubriand. Il n'y avait de commun entre cet homme illustre et moi que notre dévouement à Sa Majesté et le regret do voir ce qui se passait sous nos yeux. Ce dernier sentiment ne put se contenir lorsque nous vîmes paraître M. le duc d'Otrante donnant le bras à M. de Talleyrand, et tous deux s'avançant vers le cabinet du Roi avec cet air assuré et tranquille qui blesse au vif ceux dont on vient de triompher.
« — Ce que nous voyons, dis-je à M. de Chateaubriand, » est digne du pinceau de Tacite, et heureusement vous » êtes là.
» — ^Vous me faites, Monsieur, beaucoup d'honneur, mais » en vérité, je ne sais où j'en suis. Que veut donc M. de » Talleyrand ? il s'agit cependant ici d'une monarchie, de
» la maison de Bourbon. . . , du bonheur de la France »
Et M. de Chateaubriand poursuit dans des termes que je ne me permets pas de rapporter.
Nous apprenons alors que M. Fouché demande encore quelques heures pour rendre l'entrée du Rpi dans sa capitale
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aussi paisible et aussi satisfaisante qu'on puisse le désirer. La tâche n'était pas pénible, mais il fallait y supposer encore quelques difficultés, afin de procurer au nouveau ministre le mérite apparent d'en avoir triomphé, et de ne pas laisser croire que ces difficultés • ne tenaient en fin de compte qu'à sa nomination. 11 fut donc arrêté que le Roi passerait la nuit à Saint-Denis et partirait le lendemain matin pour le château d'Arnouville situé dans les environs de Paris.
C'est là que M. de Talleyrand fixa la volonté du Roi, pour la formation du ministère. On ôtait les Sceaux à M. le chancelier Dambray pour les donner à M. Pasquier; le duc de Feltre était remplacé à la Guerre par le maréchal Gouvion Saint-Cyr; je Tétais à la Marine par M. de Jaucourt, et on tenait l'Intérieur en réserve pour M. Pozzo di Borgo. Ainsi Louis XVIII sacrifiait sans y regarder trois ministres dévoués qu'il ramenait de l'exil où ils l'avaient accompagné au péril de leur vie et de leur fortune, sur aucun desquels il ne s'était élevé de plaintes, et dont la capacité était aussi bien établie que celle des hommes qu'on leur préférait. Ceux qui avaient exigé ces changements ne contestaient aucun de ces points, mais, disaientils^ ces retranchements étaient nécessaires pour rendre le cabinet homogène, et, apparemment, c'était avec M. Fouché considéré comme l'homme indispensable du ministère, qu'il fallait établir l'homogénéité, et alors il fallait reconnaître que des hommes tels que MM. Dambray et de Feltre ne pouvaient pas être trop rigoureusement écartés.
Rentrée du Roi à Paris. — Organisation du ministère. -• Difficultés de la seconde
Restauration. — Le pont d'Iéna.
M. de Talleyrand avait cessé de me parler de la formation d'un ministère depuis qu'il avait cédé à mon sujet aux insinuations de M. Louis ; et celui-ci ne cessait de répéter devant moi, sans y être obligé, qu'il ne se mêlait nullement de cette affaire, laquelle était un secret entre M. de Talleyrand et le Roi. 11 protestait môme qu'il s'estimerait fort heureux si on jetait les yeux sur tout autre que lui pour les Finances, parce qu'il n'y en avait plus de possibles dans Fétat où nous allions retrouver la France. Je n'étais plus dupe de cette feinte modestie; mais je savais m'en taire. Je n'apercevais rien de changé dans les dispositions du Roi ; toujours elles me semblaient confiantes , et je me sentais secrètement blessé de demander à M. de Talleyrand ce qu'il prétendait faire de moi. Cependant, quand on fut arrivé à Arnouville, la composition du ministère devint connue, et chacun d'échanger son étonnement avec celui
de son voisin de ce que je ne m'y trouvais pas compris ; et cela semblait d'autant plus étrange que le Roi laissait en toute occasion échapper des marques de sa bienveillance pour moi. M. de Talleyrand ne parlait toujours pas, et se tenait à mon égard dans une prudente réserve. Il s'en ouvrit enfin avec Laborie, parce qu'il savait bien que celui-ci ne manquerait pas de venir bien vite se débarrasser de son secret avec moi, mais il ajouta que si îe quittais le ministère i. la Marino j4 étais dlmmagé. J'éL pressé de savoir quel était le genre de dédommagement qu'on me destinait, et j'allai sur-le-champ chez le Roi. S. M. me reçut d*un air ouvert, j'en augurai bien. J'entrai tout de suite en matière : je dis au Roi qu'il était public que le ministère était formé, et que j'osais espérer que mes services n'avaient pas cessé de lui être agréables. Il me répondit que j'avais raison de le croire, mais que je n'avais plus la Marine et qu'elle avait été donnée à M. de Jaucourt. Sur l'étonnement que je lui en exprime, S. M. reprend qu'elle n'a voulu contrarier en quoi que ce soit les choix de M. de Talleyrand pour qu'il fût bien public qu'ils lui appartenaient tous.
« — Personne ne sait mieux que vous, ajouta le Roi, si » j'ai été libre ; mais soyez rassuré pour votre compte : je » vous donne les Postes avec le rang et le titre de ministre » d'État, pour me réserver le droit de vous appeler au » Conseil aussi souvent que je le jugerai à propos. Cet » arrangement doit vous convenir ; vous voilà à l'abri des » vicissitudes ministérielles, et cependant à portée de me » rendre des services. Vous resterez là aussi longtemps » que voua conserverez ma confiance paiiiculière, c'est- » à-dire longtemps, ou plutôt toujours. »
A ces dernières paroles le Roi me tend la main^ et je m'incline dans une sincère effiision de cœur. J'oublie la scène de la veuve dont la maison avait eu le temps de brûler avant que le Roi s'en souciât; je me laisse séduire de plus belle. Je quitte le Roi avec le remords de l'a voir jugé trop légèrement; il n'est plus à mes yeux que le plus sensible et le plus reconnaissant des hommes ; son image me jette dans l'extase où était M™® de Sévigné devant celle de Louis XIV qu'elle trouvait le plus grand des Rois, au sortir du bal où il lui avait fait l'honneur de danser avec elle. Je ne veux cependant pas différer de donner le correctif de cette tendre affection du Roi pour Tun de ses serviteurs. A quelque temps de là, M. de Vit relies prit la liberté de lui rappeler qu'il lui avait formellement promis la direction des Postes quand M. Ferrand la quitterait, et il ajouta qu'il était malheureux pour lui que le Roi n'eût pas employé autrement et à de plus grandes choses le comte Beugnot. M. de VitroUes employait ce correctif parce qu'il se persuadait que le Roi tenait à ma personne. Quel ne fut pas son étonnement d'entendre S. M. lui répondre :
« — Prenez un peu patience. Vous aurez les Postes quand » je les ôterai à Beugnot et cela ne sera pas long... »
Gela ne fut pas long en effet; mais M. de Vitrolles qui avait à grand'peine échappé à la colère de Napoléon, pour ses courageux services durant les Cent- Jours, n'eut pas davantage les Postes après moi qu'il ne les avait eues après M. Ferrand. Ces petites ruses sont peu dignes d'un prince, surtout lorsqu'elles s'exercent envers des sujets qui ne savent pas s'en défendre parce qu'ils n'osent môme pas les soupçonner. Il y a bien loin de là à la noble douleur qui saisit Louis XVIII lorsqu'il s'agit de
nommer pour son ministre Tun des juges de son frère ! Mais cette douleur lui reste, et ces scènes si diverses fourniraient un chapitre de plus aux bigarrures de l'esprit humain.
La barrière de Paris nous était enfin ouverte, et j'en prévins ma femme pour qu'elle vînt nous retrouver à Amouville, à condition qu'elle apporterait avec elle des provisions, car durant ce combat de portefeuilles, les casseroles avaient été fort négligées : nous mourions de faim et nous couchions sur la dure. Nous célébrâmes avec une véritable joie ce repas du retour, occupés comme nous l'étions par une confusion de sentiments très-vifs : le bonheur de se retrouver au sein de sa famille après, une absence qui aurait pu devenir un long, un éternel exil; l'orgueil de voir triompher le parti auquel nous étions restés fidèles; l'avenir plein d'espérance qui s'attache à ce triomphe ; le surcroît d'estime et de crédit que l'on acquiert ainsi dans le monde; les intrigants, les flatteurs, les peureux qui accourent à votre rencontre pour battre des mains; et, ce qui est moins bon que cela et ce dont cependant si peu d'hommes savent se défendre, la secrète jouissance qu'on trouve à l'humiliation de ceux qui ont suivi le parti contraire, et le plaisir inhumain de leur renvoyer aujourd'hui les traits qu'ils vous lançaient hier; tels étaient les mouvements divers qui faisaient de ce dîner une réunion très-animée. Nous regagnons ensuite Paris, et comme ma tendresse pour le Roi n'était pas refroidie, je fais arrêter aux Tuileries et je monte dans les appartements pour le saluer à son arrivée. Les personnages principaux qui avaient suivi le Roi à Gand et qui avaient partagé les anxiétés et les ennuis de son exil, les hommes marquants qui s'étaient
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tenus pour exilés depuis Tabsence de la famille royale, remplissaient le salon du Trône. Au milieu d'eux se trouvait M. le duc d'Otrante^ assez embarrassé de sa figure, et qui, en dépit de ses intrigues au faubourg Saint-Germain, commençait à expérimenter qu'on n'est pas ministre à tout prix et qu'il ne suffit pas toujours de l'être pour avoir une cour. Les deux battants s'ouvrent : on annonce Monsieur. Le prince entre avec son port facile, mais agité par une émotion extraordinaire. 11 distingue le ducd'Otrante, va droit à sa rencontre, lui prend la main et la serrant avec le geste le plus expressif, lui dit : « Monsieur le duc, vous » me voyez très-heureux, très-satisfait; l'entrée a été ad- » mirable, et nous vous en avons toute l'obligation. »
Il jette ensuite sur l'assemblée un regard général, salue avec grâce, parce qu'il ne peut pas faire autrement, et passe. Une demi-heure après on annonce l'arrivée du Roi . Un huissier appelle M. le duc d'Otrante et congédie tout le monde en faisant connaître que le Roi ne recevra pas dans la soirée, parce qu'il est trop fatigué. Les vieux amis de la monarchie se retirent silencieux, abandonnant au seul Fouché l'honneur de communiquer ce soir-là avec le fils de Saint Louis. Les prévenances de Monsieur avaient surtout pétrifié l'assemblée. Que la politique contraigne le Roi aux* plus cruels sacrifices, on le conçoit; mais Moyisieur ne pouvait-il pas laisser à son frère tout le malheur du choix de Fouché, et comment venait-il serrer la main à un tel homme sans y être obligé, lui le modèle des chevaliers , et qui en possède les sentiments au même degré que les manières 1
Je rentrai dans mon hôtel de la rue Royale, et j'y trouvai mes appartements occupés par les gardiens de scellés,
précurseurs d'une confiscation. L^administration des Domaines y avait apporté un luxe de rigueur, qui s'était reproduit partout où on m'avait découvert des propriétés. Je m'en plaignis au directeur-général de cette administration dont j'avais été le collègue au conseil d'État, et avec qui j'étais resté dans des termes qui m'autorisaient à attendre quelque indulgence de sa part. J'appris qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres fort sévères de M. le duc de Gaëte, qui avait encore trahi, dans cette circonstance, sa naturelle bénignité.
Dès mon entrée dans la maison, ma femme voulait faire main basse sur les scellés, et envoyer bien vite et bien loin ces vestiges d'iniquité. J'eus beaucoup de peine à l'en empocher. U me fallut lui répéter toutes les bonnes raisons que j'avais eu l'occasion de donner en route au général Beur non ville dans une circonstance à peu près analogue. Ce général possédait à quelque distance de Cambrai deux fermes assez considérables sur les loyers desquelles le séquestre avait été, comme de raison, apposé. Nous étions à Cambrai, et le général à qui l'occasion semblait commode pour toucher ses revenus, et qui en avait besoin, appelle ses fermiers pour compter avec eux. Ceux-ci lui apportent, à la place d'argent, les pièces qui attestent le séquestre, et lui déclarent qu'ils ne payeront qu'après que le séquestre aura été levé. Grand désappointement et colère plus grande du général, qui ne saurait se mettre dans la tôte que, rentré en France victorieux de Napoléon, on vienne lui opposer des actes qui ne sont plus que des chiffons sans aucune valeur. Les fermiers insistent. Le général vient me trouver pour savoir quel parti prendre contre ces opiniâtres coquins. Je ne partage pas son indignation, et je lui
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explique de mon mieux que ses fermiers, qui ne sont pas
juges de la validité du séquestre, ont raison d'en exiger la main-levée avant que de se dessaisir de ce qu'ils doivent. Le général s'emporte contre moi et me traite à peu près comme il les avait traités. J'avise cependant à un moyen qui peut tout concilier, c'est de faire à Tinstant même rendre au Roi une ordonnance qui lève tous ces séquestres^ et de la notifier aux fermiers ; mais attendu que la matière est dans les attributions du ministre des Finances, je renvoie le général Beurnonville à M. Louis, qui logeait dans un appartement voisin. Quelques minutes après j'entends un bruit épouvantable dans cet appartement et comme si deux hommes étaient aux prises. J'accourais quand ma porte s'ouvre. L'abbé Louis s'y précipite; Beurnonville le suit. Je me jette entre eux deux. Après une scène muette de fdreur, de leur part, et d'étourdissement de la mienne, je recueille à la volée, par quelques mots entrecoupés, que l'abbé ne veut pas entendre raison sur l'ordonnance que le général demande^ et qu'il ne la proposera pas au Roi, dûtil périr sur place. Je fais observer aux deux champions qu'il est au-dessous de leur dignité de traiter l'affaire aussi chaudement , et pour parvenir à les calmer, je dis qu'à la place du général Beurnonville j'irais me plaindre au Roi de l'obstination de son ministre. Le général approuve et sort pour aller chez le Roi. C'était là ce que je voulais. Quand il nous a quittés, je reproche à M. Louis d'avoir excédé la dose de sa mauvaise grâce naturelle. Pourquoi ne pas consentir, à Cambrai, à une mesure qu'il lui faudra prendre dès son arrivée à Paris, et perdre de gaieté de cœur l'occasion d'obliger un compagnon d'exU? Pourquoi chercher, au contraire, un moyen de l'irriter? M. Louis me
répond que de tout temps le général Beurnonville lui a été en grande déplaisance, ce que je savais fort bien, et que ce serait moins pour lui que pour un autre qu'il ferait céder la règle ; mais que les séquestres avaient été légalement apposés de Tautorité de Bonaparte pendant qu'il avait le gouvernement, et qu'il ne consentirait jamais à ce qu'on tranchât, sans discussion et sans examen, sur ce qui avait été fait en France pendant que le Roi n'y était pas. Il ne voulait pas recommencer pour son compte les sottises de l'an passé. Je trouvai ces raisons plausibles, et je demandai au ministre pourquoi il ne les avait pas exposées doucement au général :
« — Pourquoi, répliqua-t-il^ parce que rien n'égale » l'obstination du général Beurnonville; on ne peut lui » faire entendre raison quand il croit sa situation engagée » pour quelque chose. J'en ai trop de vos généraux, sans » compter ce qui m'attend »
Je n'étais pas descendu de voiture que j'avais reçu la visite de tous les gens attachés au ministère de la Marine qui venaient prendre mes ordres. Depuis deux jours, ma femme leur en donnait avec une confiance parfaite. Il me fallut donc bien lui annoncer que je cessais d'être ministre. Cette nouvelle fut pour elle un coup de foudre : comment, pourquoi, par quel sort étrange pouvais -je être renvoyé, lorsque avant mon départ aucune plainte ne s'était élevée contre mon administration? quand j'avais suivi le Roi dans son exil; quand, à en croire mes lettres, les bontés de S. M. pour moi n'avaient fait que s'accroître? Elle voulait savoir ce que j'avais fait pour mériter cette disgrâce au moment même où je devais obtenir le plus de faveur. Je reproduisis de mon mieux ce que j'ai déjà dit du renvoi de M. de Blacas, des
négociations de M. Louis, du laisser-aller de M. de Talleyrand, de la faiblesse, ou, si Ton veut, de la bonne volonté du Roi pour moi. Rien de tout cela ne pouvait la calmer, et quand je lui appris que j'étais nommé directeur-général des Postes, la tempête éclata. Elle me conseilla, avant de prendre un parti , d'aller en conférer avec M. le Chancelier, en qui elle avait beaucoup de confiance. J'allai donc trouver M. Dambray , dont le caractère facile et modéré ■ était connu de tout le monde.
« Tout ce tripotage de ministère, me dit-il, avait été ourdi, bien entendu, sans qu'il y eût pris la moindre part. 11 y avait perdu les Sceaux qui étaient passés à M. Pasquier, et il tenait cela pour une disgrâce non méritée. Il me fit observer que M. de Talleyrand ne lui avait laissé que ce qu'il ne pouvait pas lui ôter, la place de Chancelier de France ; mais qu'on savait bien qu'en ôtant les Sceaux au Chancelier on le frappait au cœur. On lui disait, pour le consoler, qu'il lui restait la présidence de la Chambre des Pairs, mais cette présidence n'a de valeur que quand elle est, comme en Angleterre, l'attribut nécessaire de la première magistrature du Royaume. Si on sépare les deux places, le ministère de la Justice perd beaucoup de son lustre, et la présidence de son crédit. Quant à ce qui me concerne , il est fort d'avis que je porte au Roi ma démission de la direction générale des Postes; le Roi m'a bien promis de me nommer ministre d'État et de m'appeler au Conseil comme il y avait appelé M. Ferrand, mon prédécesseur; mais les choses ont bien changé depuis trois mois, et je n'ejuiic.^rai pas plus au Conseil en qualité de ministre d'État, que lui-mêuic n'y entrera comme Chancelier, au moins tant que durera M. ([q Talleyrand inspiré par l'abbé
Louis. Mais il insiste pour que j'explique ma démission dans des termes tels que cette démarche ne puisse pas me nuire pour l'avenir; car, ajoute-t-il d'un ton assez rassuré et avec l'un de ces accès de gaieté qui ne sont pas rares chiez lui, ce beau ministère de M. de Talleyrand ne durera pas toujours (et il répète le refrain en le chantant). »
Je quitte M. Dambraj, en réfléchissant à son avis. Cependant je me dis qu'il n'a perdu ni Tamitié ni la confiance particulière du Roi, qu'il est fort probable que S. M. ne lui aura dissimulé ni la contrainte qu'on a exercée sur elle pour la formation de ce nouveau ministère, ni l'espoir qu'elle conserve in petto de s'en débarrasser sous peu. M. le Chancelier s'est assez révélé quand il a chanté devant moi ça ne durera pas toujours ! c'est une raison de plus d'aller porter ma démission au Roi. Je me fais conduire aux Tuileries, je m'arrête dans le jardin pour y composer le thème de ma conversation avec le Roi. Il m^est souvent arrivé de préparer de la sorte ce que j'aurai à dire quand je suis appelé à une conversation sur quelque point grave, et rarement cela m'a réussi. Facilement on arrange sa matière tant qu'on en est complètement le maître, rien de plus commode que de répondre aux questions qu'on s'adresse; mais lorsqu'on est en présence d'un interlocuteur qui n'est pas dans la confidence de votre préparation, un propos inopiné, un mot, un geste de sa part, vous jettent hors du terrain où vous vous étiez placé ; les efforts que vous faites pour y rentrer vous en détournent davantage et vous tombez dans la faiblesse e* i'embarras, justement parle moyen que vous *^^z pris pour vous en préserver. Si cela est vrai iT^^ i^oi quand j'ai à
traiter avec un particulier quel qu'il soit, à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'un tête-à-tête avec un Roi dont le nom seul parle si haut à l'imagination du commun des hommes, et avec Louis XVIII, qui fortifie cette première illusion de tout ce que peut y ajouter un maintien plein de grâce, mais surtout de dignité. Heureux ceux à qui la nature a départi cette vivacité d'esprit qui apporte les idées à volonté; qui savent les revêtir de toutes les formes dont elles sont susceptibles, et à qui l'usage du monde a appris à bien choisir! Ceux-ci n'ont pas besoin de préparation; mais je tiens qu'elle nuit à ceux-là mêmes qui, comme moi, n'ont aucun de ces avantages pour eux. Il est préférable encore de se borner à réfléchir sur le sujet qu'on va traiter, et de laisser à son esprit une entière liberté ; on est moins embarrassé de l'imprévu, on se défend mieux. La conversation que j'eus ce jour-là avec Louis XVIII m'a confirmé la vérité de l'observation que je viens de faire. Quand je me présentai dans les appartements, M. de Talleyrand était avec le Roi, et j'eus encore tout le loisir, pendant une bonne heure, de ressasser mon inutile préparation. Enfin je suis introduit. Je m'attendais à prendre l'initiative, et j'avais disposé mes termes pour qu'elle ftlt respectueuse et insinuante. Par malheur, c'est le Roi qui attaque, et voilà déjà mon exorde de côté. J'y renonce et je me propose d'entrer plus simplement en matière, quand le Roi chasse à mille lieues la direction générale des Postes, et ma démission, et mes vanités, et mes calculs, en se plaignant, avec l'accent d'une douleur profonde, de la conduite des troupes étrangères à Paris et dans son propre palais :
« — Vous venez d'en être témoin, me dit le Roi , on a
» fait un bivouac dans ma cour des Tuileries, et des canons » sont braqués sur le Pont-Royal ! A qui en veut-on ? Je » ne croirai jamais que les Souverains aient rien autorisé
» de pareil »
Et après ces paroles, le Roi appuie les coudes sur son bureau et s'enveloppe le visage de ses mains. Il fallait qu'il fût affecté au plus haut degré pour se laisser aller en ma présence à cette familiarité de douleur. Je ne demandai plus à mon esprit que quelques mots qui ne fussent pas trop au-dessous de cette position déchirante. Je trouvai tout au plus à balbutier les mots d'indignation, d'affectioa au Roi qui ne ferait que s'accroître par ces procédés sauvages. Le Roi me demanda s'il avait encore quelque signature à me donner, et sur ma réponse négative il me congédia. En quittant le cabinet de S. M., je n'eus aucun regret de mon silence. Plus fort que moi, me disais-je, en aurait fait autant. Je me rappelais comment, une première fois dans ma vie, avant de partir pour Lille, et dans le même lieu , j'étais venu fatiguer des plaintes de ma vanité blessée l'Empereur déjà aux prises avec le malheur. Je m'étais souvent reproché cet écart d amour-propre. Fallait-il le reproduire avec le Roi, aux prises lui-même avec une position nouvelle ^ pour un fils de Louis XIV, rentrant dans sa capitale avec l'humiliation de la voir, pour la seconde fois, envahie par l'étranger?
Ce n'est pas sans pitié que j'entends dire et que je lis en cent endroits, que deux fois de suite, en 1814 et en 1815, la Maison de Bourbon nous a été ramenée par les étrangers. J ai eu déjà occasion d'expliquer de la manière la moins équivoque, c'est-à-dire par les faits, que la première fois, les Souverains de l'Europe ne se sont point
opposés à la Restauration, mais qu'ils ije Font point provoquée , et que loin de la désirer ils élevaient plutôt des doutes sur son succès. Quant à la seconde fois, c'est-à-dire en 1815, le Roi quitta la ville de Gand sans les avoir con-r suites, s'avança promptement vers Paris et y rentra au grand étonnement des troupes étrangères qui se mettaient en possession de la capitale et des environs, et comptaient bien se venger de leur sotte indulgence de Tannée précér dente. Le désappointement de cette arrivée fut grand au quartier-général des Prussiens, qui étaient les premier» venus; il y fut décidé qu'on ne ferait pas la plus petite attention au retour du Roi, et qu'on se comporterait de même que s'il était encore à Gand. C'était pour l'exécutioi^ manifeste de cette détermination que des canons étaient braqués sur le Pont-Royal, en face même des Tuileries, et que des canonniers faisaient le service des pièces la mèche allumée, tandis que des soldats prussiens lavaient leur linge et leurs habits dans la cour du Château et les étendaient sur les flèches des grilles qui faisaient office de séchoir. J'appris ces particularités par le comte de Goltz, qui était alors ministre de Prusse en France, avec qui je m'étais lié particulièrement à Gand, et qui, tout boi^ Prussien qu'il était de cœur, regrettait toutefois des prQcédés aussi révoltants ; mais il reprochait au Roi de s'y être exposé en ne convenant pas de l'époque et de l'ordre de sa rentrée avec les Souverains :
« — Vous avez, me disait-il, voulu marcher tout seirfs, » sans avoir de troupes à vous et sans nous demander de^ » nôtçes. Vous voyez ce qui est arrivé. On n'est paf * fâché que le Roi l'ait senti. »
Voilà comment la Famille Royale nous a été m^
posée pour la seconde fois par les étrangers en 1815. J'avais à rendre à M. de Talleyrand, en sa qualité de Président du Conseil, les Ordonnances que j'avais fait signer au Roi, à Gand et durant son voyage de retour. Je me présentai chez lui dans ce dessein. Il me reçut comme à l'ordinaire, avec la douce familiarité qu'il laisse tomber sur ceux qu'il croit siens; mais je m'aperçus que lui-même était tristement affecté. Après quelques détails sur le sujet de ma visite, il m'exprime le plaisir que je lui fais. 11 lui reste à expédier quelques affaires, et il me demande de l'aider. Entre ces affaires, il place tout simplement l'Ordonnance qui organise le nouveau ministère, et en insistant pour que la même Ordonnance contienne la nomination aux directions générales des Postes et des Ponts-et-Ghaussées, parce que ces deux directions sont de nature à faire partie du Cabinet. Il ajoute qu'il faut aussi que je prépare quelques lignes pour annoncer Tentrée du Roi à Paris. 11 demande que cela soit court; il lui paraît très-nécessaire de signaler l'indépendance avec laquelle le Roi a quitté la Belgique, s'est avancé vers Paris et y est entré, mais il faut se préserver de toute apparence d'orgueil et de jactance : c'est là qu'est Técueil. Il me propose de passer dans sa bibliothèque pour préparer ce travail. Rien ne me restait à faire de mieux, puisque je n'avais pas voulu donner ma démission, que de ne point changer mes rapports avec M. de Talleyrand et de faire semblant de croire avec lui que la direction générale des Postes me laissait bien près du ministère. J'espérais que le titre de ministre d'État me ferait faire le dernier pas, et dans cette espérance je*devais plutôt chercher à me rendre utile que de me jeter à l'écart pour y bouder plus à l'aise. Je passe dans la bibliothèque,
LA SECONDE KESTAURATION 309
et lorsqu'une heure après je rentre dans le salon du prince avec mes papiers, je trouve M. de Talleyrand entouré de quatre personnes qui soutiennent fortement contre lui que les Prussiens sont occupés à faire sauter le pont d'Iéna. M. de Talleyrand répliquait à tous ces témoignages :
« — Gela n'est pas vrai, et je vous dis que cela n'est pas » vrai, parce que cela n'est pas vrai. »
A grand'peine on obtient de lui qu'il envoie sur les lieux quelqu'un qu'il puisse croire et qui lui rende compte de ce qu'on aura vu. Son secrétaire, part, assisté du marquis de Giambonne. Tandis que nous restions en tête-à-tête dans le cabinet, M. de Talleyrand et moi, les figures allongées, et dans l'anxiété silencieuse qui est inséparable d'une attente grave, les battants s'ouvrent et on annonce M. Louis. M. Louis s'avance suivi d'un beau grand jeune homme, de tournure assez élégante, et dit au prince : « — J'ai l'honneur de vous présenter M. Decazes. » M. de Talleyrand, sans se lever de son siège, ce qu'il a toujours quelque peine à faire, salue froidement et dit qu'il ne le connaît pas.
M. Louis reprend : « — C'est M. Decazes, Conseiller à » la Cour royale, et qui a présidé avec tant de succès les » assises.
)► — Je le crois volontiers, réplique M. de Talleyrand ; * mais, monsieur Louis, nous sommes fort occupés, et je » n'ai pas un instant de plus à vous donner. » Le présenta Jit et le présenté se retirent. « — Concevez-vous Louis, médit alors M. de Talleyrand, » qui m'amène je ne sais à quel propos un homme que je » ne connais d'aucune façon? Comment s'appelle son » homme?
ilO MÉMOIRES DU COMTE BEU6N0T
» — M. Decazes.
» é^ Qu'est-ce que M. Decazes? Le connaissez -vous, » Beognotî
9 -■. Je ne Pavais jamais vu, mais j'en ai entendu parler » comme d'un homme introduit chez Madame-Mère et chez » la Reine de Hollande. Il est fort bien.
» — Je ne sais pas s'il est bien ou mal, car je ne l'ai ^ pas regardé. »
Tel a été le début de M. Decazes dans Tancien grand lÊotide : c'est sans plus de précaution que M. Louis l'a présenté à M. de Talleyrand ; et ce qui serait encore plus plaisant, s'il était permis de rire d'un commencement qui a èix des suites si graves, c*est sur la proposition de M. de Tallejrrand que, deux jours après la scène que je viens de t^conter, M. Decazes a été nommé Préfet de Police, et en peu de temps est devenu assez puissant pour faire interdire à M. de Talleyrand la Cour de Louis XVIII.
Quelques instants après que M. Louis se fut retiré, les envoyés explorateurs revinrent en toute hâte annoncer que le pont d'iéna était bien réellement attaqué par des ouvriers prussiens, qui heureusement s'y prenaient assez tnaL Ces messieurs avaient trouvé sur place un officier du génie français qui leur avait dit qu'à la manière dont on s'y prenait, les Prussiens seraient quelque temps à faire sauter le pont, mais que s'il eût été chargé de l'opération, déjà l'affaire serait faite. Quel parti prendre? Il fallait se décider vite. La colère spéciale des Prussiens contre ce pont était apparemment excitée par le nom qu'il portait. Il fallait donc changer ce nom sur-lechamp, leur dénoncer ce changement et tâcher de calmer un ressentiment désormais sans objet. Je prends la plume
LA SECONDE RESTAURATION 3il
et je rédige une Ordonnance dans le préambule de laquelle j'annonce que l'intention du Roi est de rendre leurs véritables noms aux anciens édifices publics de la capitale, et d'en donner aux nouveaux qui ne rappellent que des époques de réconciliation et de paix, ou leur utilité particulière pour la capitale , et généralisant la mesure, je débaptise les ponts de la Concorde, de l'Empire, d'Iéna, d'Austerlitz, auxquels je rends ou je donne les noms de Pont-Royal, de Louis XVI, des Invalides et du Jardin du Roi. Enfin je prescris que les ponts, places et édifices publics de la ville de Paris reprendront les noms qu'ils portaient au 1®*" janvier 1790, et que toute inscription contraire sera effacée. M. de Talleyrand devait aller à l'instant porter cette Ordonnance au Roi. Ce n'était pas le plus difiîcile; il fallait ensuite la notifier dans des formes convenables au maréchal Blticher, le saisir dans un moment de sang-froid pour obtenir qu'il voulût bien l'exécuter. Le succès de la mission touche de si près à l'honneur national qu'elle n'est peut-être pas au-dessous de M. de Talleyrand lui-même. Le prince sans s'expliquer part pour les Tuileries, d'où il rapporte bientôt l'Ordonnance signée; mais il est fort peu disposé à se charger du reste, et me propose d'aller trouver le maréchal Blticher. Je m'en défends, en faisant observer que je suis sans qualité pour remplir semblable office qui se trouve naturellement dévolu au ministre de l'Intérieur ou tout au moins au préfet de la Seine :
« — Mais, reprend vivement M. de Talleyrand, partez » donc ! Tandis que nous perdons le temps en allées et ve- » nues, et à disputer sur la compétence, le pont sautera ! » Annoncez-vous de la part du Roi de France et comme son
» ministre; dites les choses les plus fortes sur le chagrin » qu'il éprouve.
» — Voulez-vous que je dise que le Roi va se faire porter » de sa personne sur le pont, pour sauter de compagnie si » le maréchal ne se rend pas ?
» — Non, pas précisément : on ne nous croit pas faits » pour un tel héroïsme; mais quelque chose de bon et de p fort : vous entendez bien, quelque chose de fort. »
Je cours à l'hôtel du maréchal. Il était absent, mais j'y trouve les officiers de son état-major réunis. Je me fais annoncer de la part du Roi de France et je suis reçu avec une politesse respectueuse; j'explique le sujet de ma mission à celui de ces officiers que je devais supposer le chef de l'état-major. Il me répond par des regrets sur l'absence de M. le maréchal, et s'excuse sur l'impuissance où il est de donner des ordres sans avoir pris les siens. J'insiste, on prend le parti d'aller chercher M. le maréchal qu'on était sûr de trouver dans le lieu confident de ses plus chers plaisirs, au Palais-Royal, n° 113. Il arrive avec sa mauvaise humeur naturelle à laquelle se joignait le chagrin d'avoir été dérangé de sa partie de trente-et-un. 11 m'écoute impatiemment, et comme il m'avait fort mal compris, il me répond de telle sorte qu'à mon tour je n'y comprends rien du tout. Le chef d'état-major reprend avec lui la conversation en allemand. Elle dure quelque temps, et j'entendais assez la langue pour m'apercevoir que le maréchal rejetait avec violence les observations fort raisonnables que faisait Toffîcier. Enfin ce dernier me dit que M. le maréchal n'avait pas donné d'ordre pour la destruction du pont; que je concevais sans peine comment le nom qu'il avait reçu importunait des soldats prus-
LA SECONDE RESTAURATION 3i3
siens; mais que du moment que le Roi de France avait fait lui-même justice de ce nom, il ne doutait pas que les enti*eprises commencées contre ce pont ne cessassent à l'instant môme, et que l'ordre allait en être donné. Je lui demandai la permission d'attendre que Tordre fût parti pour que j'eusse le droit de rassurer complètement S. M. Il le trouva bon. Le maréchal était retourné bien vite à son cher n^ H3; l'ordre partit en effet. Je suivis l'officier jusque sur la place, et quand je vis que les ouvriers avaient cessé et se retiraient avec leurs outils, je vins rendre compte à M. de Talleyrand de cette triste victoire. Gela lui rendit un peu de bonne humeur :
« — Puisque les choses se sont passées de la sorte, dit le » prince, on pourrait tirer parti de votre idée de ce matin, » que le Roi avait menacé de se faire porter sur le pont » pour sauter de compagnie : il y a là matière à un bon » article de journal. Arrangez cela. »
Je l'arrangeai en effet ; l'article parut dans les feuilles du surlendemain. Louis XVIll dut être bien effrayé d'un pareil coup de tête de sa part; mais ensuite il en accepta de bonne grâce la renommée. Je l'ai entendu complimenter de cet admirable trait de courage, et il répondait avec une assurance parfaite
Projets d'améliorations dans le service des Postes. — Chute du ministère de M. de Talleyrand. — Je suis remplacé à la direction générale des Postes.
Puisque j'avais consenti à accepter la direction générale des Postes, ce que j'avais de mieux à faire, était de me dévouer tout entier à ces modestes fonctions, et d'y justifier le renom d'administrateur que M. Louis se plaisait à me donner. L'administration des Postes se compose, à l'égal de presque toutes les autres, de produits et de dépenses. Mon premier devoir était donc de reconnaître la situation des uns et des autres. J'y trouvais d'autant plus de difficulté que les formes de comptabilité étaient fort incomplètes, et que la double invasion de 1814 et de 1815 avait porté une grande confusion dans les services publics, surtout dans celui des Postes. Je fus frappé par exemple du nombre des portsfrancs qui atténuaient singulièrement les produits. On ne peut jamais bien calculer jusqu'où s'étend la franchise du port attribuée à une dignité ou à une grande charge de l'État. On le pourrait jusqu'à un certain point si la franchise de la correspondance se bornait aux lettres ou aux paquets véritablement adressés au dignitaire ou à
31ft MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
rhomme en place ; mais ses parents, ses amis et ceux de son secrétaire, et ceux des gens de sa maison usent et abusent du contre-seing, le plus souvent jusqu'au scandale. Jadis, sous le ministère de M. de Choiseul, on arrêta à la poste un paquet adressé à Vienne sous le couvert du ministre des affaires étrangères, et qui contenait une jolie paire de pantoufles qu'un employé des bureaux, qui avait habité la capitale de l'Autriche, adressait à une amie qu'il y avait laissée. L'administration prit sur elle d'éventrer le paquet, et la paire de pantoufles d'être produite au grand jour. Le scandale parut trop fort, le ministre fut averti : on députa vers le duc de Choiseul ce Jannel qui faisait directement avec Louis XV le travail secret des Postes et de qui on devait supposer que la présence imposerait un peu au ministre. Jannel se présente, explique sa dénonciation et en étale les preuves. M. de Choiseul écoute, regarde, et dit à l'envoyé, en renforçant le ton hautain qui lui était naturel :
« — Je vous trouve, monsieur, bien insolent de venir jus- » que dans mon cabinet, vanter l'excès le plus grave dont » votre administration ait pu se rendre coupable ! Vous » n'avez trouvé dans le paquet, que mon contre-seing » aurait dû rendre sacré, qu'une paire de pantoufles; qui » vous dit que cette paire de pantoufles ne contienne pas » le secret de l'État? Allez à l'instant dans mes bureaux; » faites rétablir le cachet que vous vous êtes permis de rom- » pre, et envoyez le paquet; c'est à cela que se réduit votre » mission. Je veux bien vous pardonner pour cette fois. • Ce Jannel était, dit-on, un homme modeste et qui se rapetissait par calcul comme les autres s'enflent par vanité. 11 se glissait par un escalier dérobé jusque dans le
cabinet de Louis XV, auquel il apportait ainsi la correspondance du comte de Broglie, c'est-à-dire la contrepartie du ministère des affaires étrangères. Le duc de Ghoiseul le savait, et dans cette petite affaire des pantoufles, il avait cédé, comme cela lui arrivait souvent dans de plus grandes, à sa hauteur naturelle sans trop se soucier de ce qu'il en adviendrait. Le bonhomme Jannel ne manqua pas de porter sa plainte bien humble et bien discrète à Louis XV ; mais le Roi ne prit pas feu et se décida avec cette justesse d'esprit qui lui était naturelle.
« — Il n'y a ici de torts, dit S. M., ni de part ni d'autre. » Vous avez fait votre métier; Ghoiseul a fait le sien. »
On peut croire en effet que depuis l'aventure on cessa d'envoyer des pantoufles sous le couvert du ministre des affaires étrangères, et qu'à la direction des Postes on ne s'avisa plus de rompre le cachet de ce ministre ; des deux parts l'abus dut disparaître. Je tiens cette anecdote d'.un ami de mon père, M. de Rivière, premier commis de la Maison du Roi, qui lui-même avait été fort lié avec M. Jannel.
La leçon était oubliée et les pantoufles circulaient de plus belle sur toutes les routes, lorsque je pris la direction des Postes. Je demandai raison des franchises sans nombre queM. Ferrand avait accordées ou reconnues, et je soulevai contre moi un violent orage. J'ai administré pendant plus de trente ans, et je suis encore à m'étonner comment l'Assemblée Constituante, et mieux encore la Convention, sont parvenues à extirper du sol français les privilèges et les distinctions qui y étaient comme enfoncés. Les charges publiques n'avaient frappé durant des siècles que sur les dernières classes de la société ; elles étaient le signe auquel se reconnaissait le peuple vaincu. Les déno-
minations de taUUy de taillonj de corvée, de servage, semblaient perpétuer rhumiliation de la défaite. C'était autant par orgueil que par intérêt qu'on essayait de toute sorte de moyens pour échapper à ces charges : être vêtu, être imposé, être appelé à la guerre comme le plus grand nombre, paraissait un supplice dès qu'on avait quelques privilèges à sa portée. C'est ainsi qu'on s'explique que le gouvernement ait pu dépasser dans la création des charges les derniers confins du ridicule ; créer des conseillers du Roi visiteurs de marée et de poisson salé, des conseillers du Roi langayeurs de porcs, déchireurs de bateaux, dégustateurs de beurre frais, etc. De fort honnêtes gens apportaient leur argent pour être, ornés de ces titres pompeux; on leur payait, du capital qu'ils fournissaient, un intérêt au-dessous de celui qu'ils auraient trouvé dans un placement raisonnable; mais le titre de conseiller du Roi les tirait de pair; tout le monde ne l'était pas. S. M. n'avait pas moins, dans l'étendue de son royaume, de vingt mille conseillers de toute robe et de tout calibre, et c'était bien quelque chose que de se soulever de la foule pour arriver à cette classe illustre. Aujourd'hui même que les révolutions, en se refoulant les unes sur les autres, ont passé et repassé le niveau sur la société, quel sentiment résiste au fond des cœurs vides de tant d'autres? la passion de l'égalité qu'il faut définir, pour ne pas paraître tomber dans une contradiction, singulière en plaçant, chez le même peuple, quoique à des époques diff'érentes, le goût extrême des priviléges et la passion de Tegalité. Cette égalité, qui est aujourd'hui notre passion dominante, n'est pas ce sentiment noble et bienveillant qui fait qu'on aime à s'honorer dans son semblable et qu'on se trouve à l'aise à tous les degrés de l'or-
dre social ; non, c'est l'aversion pour toute supériorité, c'est la crainte que la place que Ton occupe cesse d'être la première. Cette égalité ne tend en aucune façon à relever jusqu'à elle ce qui se trouve encore confiné en bas, mais à empêcher que rien ne s'élève plus haut. Ce n'est donc encore ici qu'un vaste privilège, un monopole qui a remplacé tous les autres. Tel aujourd'hui se montre furieux à défendre cette égalité, qui aurait il y a cent vingt ans honnêtement acquis un office de langajeur de porcs ou de dégustateur de beurre frais. C'est le goût du privilège aujourd'hui comme alors.
Mais la franchise des lettres avait été de tout temps le privilège par excellence : celui-là avait quelque chose de royal ou tout au moins de ministériel ; c'était un attribut commode de la puissance; aussi était-il réclamé de tous côtés. Il me semble encore aujourd'hui que j'avais pris un parti assez sage. La franchise des lettres avait été réglée, avant la Révolution, par l'arrêt du Conseil de 1778, et depuis par un décret impérial. J'appliquai le premier de ces règlements aux anciennes dignités qui reparaissaient à la suite du Roi , et le second à celles qui avaient été conservées du régime impérial. Cependant je ne satisfaisais personne, parce que ceux qui avaient droit à la franchise cherchaient à l'étendre outre mesure et à la débarrasser des conditions qu'on y avait apposées pour en prévenir les abus, et ceux qui ne la tenaient que de la munificence de M. Ferrand, la défendaient comme un droit acquis qu'un directeurgénéral avait bien pu leur donner, mais qu'un autre directeur-général n'avait pas certainement le droit de leur ôter. J'avais ainsi à lutter contre la Cour, contre les chefs militaire et les principaux magistrats; c'en était
plus qu'il n'en fallait pour me fatiguer et m' abattre. A la tête des assaillants se trouvait la Maison d'Orléans ; je n'élevais certainement pas de doutes sur le droit de cette illustre Maison, mais je résistais autant que je pouvais aux extensions qu'on affectait d'y donner. Je traitais de ces difficultés avec M. de Broval, secrétaire des commandements de M. le duc d'Orléans, homme d'un esprit chagrin et avec lequel la discussion n'était pas toujours facile. Je trouvais auprès de Madame la duchesse douairière un
homme encore moins agréable, un M. de , qui
insistait opiniâtrement et pensait qu'on ne pouvait lui refuser rien de ce qu'on accordait à la princesse. La Maison d'Orléans s'était fondue dans la Révolution ; elle en avait dès l'origine proclamé les principes, arboré les couleurs et défendu les conquêtes ; on devait naturellement s'attendre qu'à son retour en France elle donnerait l'exemple de la soumission à ceux des principes nouveaux qui avaient tellement prévalu que la Restauration avait dû elle-même les consacrer, et par exemple, au principe de l'égale répartition des contributions entre tous les citoyens. Or, c'était ^ ce qu'il était comme impossible de faire entendre à Madame la duchesse douairière, et surtout à M. le duc d'Orléans. Ils avaient l'air de croire que dans l'intérêt de leur dignité ils ne pouvaient pas se placer ainsi sous la loi commune, et se scandalisaient de l'insistance du ministre des Finances sur ce point. Durant la première époque de la Restauration, la chose resta indécise entre la ténacité de l'abbé Louis et l'orgueil intéressé de la Maison d'Orléans. Survint l'événement des Cent- Jours, et le désaccord se trouva forcément ajourné. Il se réveilla au retour ; mais le rude champion de l'égalité de répartition quitta les
finances et fut remplacé par M. Gorvetto. La lutte était trop forte pour le tempérament du nouveau ministre; il cherchait partout quelque moyen de tourner la difficulté, et finit par adopter celui-ci : on couvrit les contributions arriérées de la Maison d'Orléans , en y appliquant une somme égale prise sur les fonds de non- valeurs. Ce fonds est destiné, comme on sait, à venir au secours des contribuables les plus pauvres ou de ceux qui durant le cours de Tannée ont éprouvé des pertes par des accidents ou par l'intempérie des saisons. Ce n'était pas chose facile que de placer la très-riche Maison d'Orléans dans quelqu'une de ces catégories; l'exemple d'ailleurs était contagieux : quelques gens de la Cour s'en prévalurent pour solliciter la même faveur, et il ne leur fut pas difficile de démontrer que leur situation de fortune était un peu plus mauvaise que celle du premier prince du sang. Le ministre qui avait eu le malheur de céder pour l'un ne put pas refuser aux autres; et plus d'une fois j'ai déploré cet écart dans la conduite de M. Gorvetto. J'ai lieu de croire, ce qui atténuerait sa faute sans l'excuser, qu'il fut encouragé par Louis XVIII qui, de son côté, ne trouvait pas trop bon que ses parents figurassent sur les rôles des contributions directes qu'il s'obstinait à appeler le rôle des tailles.
Je pris pour mon compte le parti de reconnaître le droit de franchise à ceux à qui il était accordé par les deux règlements que j'ai cités plus haut, et de le refuser à tous les autres; mais je n'avais qu'un moyen de forcer le payement des ports de lettres, c'était de refuser de les remettre à ceux qui ne voulaient pas préalablement l'acquitter. Ici
la difficulté devint sérieuse : de toutes parts les cris et les n fi
plaintes vinrent m'assaillir. En retenant les lettres arbitrairement, disait-on, j'avais porté le trouble tout à la fois dan^ les affaires et dans les affections. On citait des naissances, des décès, des mariages, et qui plus est, des invitations de bal restés incopnus, quand on s'était confié à la poste du soin de leur donper de la publicité; pt on brodait sur cç canevas (Jes histoires dg quiproquo auxqixelÎQs on donnait à volonté un côté périeux ou un côté plaisant. Ailleurs pp se plaignait du retard de l'arrivée des mandats du Trésor et même d'effets de commerça à échéance fixQ. C'était toujours paoi cju'on en rendait responsable; oïj me menaçait môme de me poursuivre ei^ dommages -intérêts dpvant les tribunaux. On mp peignit au Roi et aux princes comme un homme tracassier, 4ifficile, et oui faisaij crier tout le monc?<?, phrase banale qui ne manque jamais son effet, parce que personne ne s'avise de demander dg quoi se compose ce tout le monde qui crie, et si l'on np doit pas entenfîre par ces paroles la tourbe des fripons op des gen§ engraissés par les abus qui crient en effet très-fort dès qu'on essaye de les atteindre. J'espérais aide et appui du ministre deg finances sous la juridiction duquel ipon adrpinistration se trouvait placée ep ce qui teqait aux produits : il me fit défaut pour cette fois : sa riaideiar ^v^if ailleurs ipqttièfe ^ji^^nte à ç'exercer. Il eut pême, par un hasard singulier, un tpn modéré et presque (Je bonnp compagnie. 11 me dit :
? — Savez- vous que yoi|i§ faites plus criera vous seul que » tpus les autres directeurs-généraux ensemble ? Ces gen§ » de la ponjr nous ^çsourdissent du matin au soir sur votrQ » compte. Je crains que vous n'alliez trop vite. Il fajit dé- » fendrjô les produits, mais ne pas irriter.
LA SEGONDB RESTAUpATION 3)3
» — Rien de si sage, lui répondis-je; mais veuillez m'ex- * pliquer comment je peux défendre les produits ^t tolérer » que des personnes, qui n'ont ^ucun titre 4éclinabl0 k l* » franchise des ports de lettres, gf'arrogent cette fra».- » chise? A côté d'eux, derpière eux, après eux, ppurqnpi » pas d'autres? Où en sommes-nous si (JespersonneQ vicias, » accréditées, qui entourent le monarque, ne veillent d^ » charges publiques que ce qu'il leur conviept d'en prei^dref » A ce jeu-là, nous pourrions fort bien retourner d'oià. nous » venons, et vous savez que le séjour n'en est fs^ du toijj ç plaisant. Au surplus, nous serons aisément d'accqrid : » proposez au Roi de rendre, ou rendez vous-même une dér » cision en deux lignes, qui porte que la franchise des Jt ports de lettres est provisoirement maintenue à ceu:i|p k » qui elle avait été reconnue ou accordée par le dernier » directeur-général des Postes, sans toutefois que de| }» personnes du même rang ou de la même qualité 9 qui n'en ont pas joui jusqu'ici puissent s'en prévar f loir ; cela ne vaudra rien assurément, mais du moiQÇf » le mal sera arrêté, ep attendant qu'on le puisse ex,- * » tirper. »
L'abbé Louis me répondit que pour riep au mp^d^ i} ne proposerait une pareille mesure au Roi, et, à pluQ forte raison, ne la prendrait lui-même ; que c'était à moi à jm tirer de ce mauvais pas et par mes propres forces. Je pri^^ de guerre lasse, le parti de faire délivrer les lettres à lew adresse, en tenant un état exact du port de ces lettres pour le recouvrer, si cela devenait jamais possible, sur les parr ties intéressées. Je savais bien que c'était un pauvre billet que j'avais là ; mais je ne pouvais pas plus longtampi compromettre, par mou obstination, dfsa inyitaijpni au bal
et à dlner^ et des billets de faire-part d'événements qui occupent une minute ou deux les gens à qui on les adresse, fussent-ils des parents très-procbes^ou même des amis intimes de ceux qui jugent à propos de se marier, de faire baptiser leurs enfants ou de se faire enterrer.
Je suis entré dans quelques détails sur cette tracasserie pour faire voir combien à cette époque les mesures d'ordre trouvaient de peine à s'établir. Les bommes, de tout autre côté si respectables, que le Roi ramenait avec lui, n'avaient pas pu prendre dans l'émigration une idée vraie des changements survenus depuis un quart de siècle dans notre droit public et dans nos mœurs. De la meilleure foi du monde, ils ne voyaient dans Louis XVIII qu'un Roi qui continuait Louis XV et Louis XVI ; c'était les blesser que d'essayer de les convertir ; il semblait qu'on profanât le sanctuaire de la fidélité. On les trouvait surtout peu traitables sur les conséquences nécessaires du principe de l'égalité de contribution; et comment se seraient-ils promptement désabusés en ce point quand ils comptaient parmi eux, ou pour mieux dire, quand ils avaient à leur tête M. le duc d'Orléans, dont le père avait fait sonner si haut ce principe dans les cahiers de 1789?
Après avoir ainsi promené mes regards sur les produits de l'administration des Postes, j'essayai de reconnaître oomment se faisaient les dépenses, et ici encore les abus sautaient aux yeux. Le transport des dépêches avait lieu par des voitures lourdes, grossières et dont le dessin n'avait pas changé peut-être depuis rétablissement des Postes en France. Quelle que soit la forme de ces bahuts qu'on appelle malles, elles ont en général beaucoup plus de capacité qu'il n'en faut pour contenir les dé-
pêches et le courrier. L'excédant est rempli sur chaqae route par les productions les plus renommées des pays parcourus dont le courrier se charge pour les apporter à la capitale, soit par commission, soit qu'il en fasse le trafic pour son compte. On conçoit combien est précieux ce moyen de transport accéléré pour les comestibles, et surtout pour les objets qui sont susceptibles d'une prompte détérioration. Aussi les malles font un double service : celui du Roi et celui des courriers, et je ne saurais dire lequel des deux les charge le plus. Les places de courrier en deviennent excellentes ; aussi sont-elles singulièrement recherchées. Outre le tableau des courriers en pied, il en existe un autre des aspirants destinés à le devenir, et une place sur ce second tableau a cependant assez d'importance pour que les puissances de la Cour, que les princesses elles-mêmes, les sollicitent pour des protégés. Ce peuple de courriers est une espèce d'hommes à part : presque tous sont forts, alertes, de santé admirable , et loin que le mouvement continuel de leur métier les fatigue, ils y puisent un surcroît de vie. J'ai essayé de m'en rendre raison. Je remarque avant tout que le courrier ne trouve qu'assez peu de dépense intellectuelle à faire, ce qui ne contribue pas peu à la bonne santé et même au vrai bonheur; chez lui le système gastrique joue le premier rôle, et comme ses facultés physiques s'exaltent par un exercice assidu, il boit, il mange, il dort; il fait tout mieux qu'un autre. Aucun rapport avec ses semblables qui ne soit de bienveillance ; il a mille occasions d'obliger, pas une de nuire. Il annonce les bonnes nouvelles ; il console des mauvaises. Beaucoup de gens vont au-devant de lui; il ne va au-devant de personne. Pas d'aurore, de printemps, pas de belle nuit
MËllOIAES bu GOHTfi BEUGNOT
d'autdmne qui soient perdus pour lui ; et s'il trouVô encore ht fortune ft ti^avers une vie aussi complète , il ne faut pas s'étonner qu'uue telle situation trouve bon nombre d'amateurS;
Je vis bien qu'il fallait changer cette vieille machine des Postes : nova sint omnia. Le premier changement à opérer consistait sans nul doute à remplacer ces misérables malles dont on ne trouve nulle part les analogues, par d€fâ Toitures plus légères, suspendues, et mieux assorties à leur destination. Je croyais ensuite praticable, en dépit de toutes les objections dont on me fatiguait, de rendre le service des Postes journalier et de combiner partout les heures de départ avec les besoins ouïes convenances du commerce. On m'avait bien remis un mémoire où l'on me proposait de pousser le service des Postes jusque dans les villages; mais je craignais un surcroît considérable de dépenses qui n'aurait pas été couvert par un produit égal, et je ne savais pas si dans les circonstances du moment la mesure eût été d'une bonne portique financière.
Je me proposais aussi de réduire à une caisse unique, mais avec les subdivisions nécessaires, les trois caisses qui recevaient et même qui recelaient les produits des Postes à Paris, et de donner à cette caisse sa véritable place, c'està-dire de la mettre au Trésor ; car puisque dans le reste de la France les directeurs des Postes versaient à la recette des finances de leur résidence les produits de leurs bureaux, il n'y avait pas de raison pour suivre une marche différente dans la capitale. J'aurais poursuivi cette idée d'avoir à Paris un directeur des Postes qui n'aurait été ni plus ni moins que ceux de Lyon, de Strasbourg ou de Bordeaux. Alors l'uniformité eût régné dans l'administration mar-
LA SÈdO^bk hEStAÙfeÀtlÔJ^ 3Î7
èiiâtit d^ttn pas ëgâl sur totltè là îsuffàôê de îâ France. Il eût etistdte été nécessaire d^étâMif Uii contrôle général sur Tensemble et tin pouvoir supérieur qtii §e serait occupé, sous l'autorité du ministre des t^inatices, de Réaliser les amôllof*atloils qtiô l'expérience àUi*âit indiquée^, dé corriger les tarifs dès qu'ils en auraient été ^sceptibles, et d'arrêter leâ dépenses géiiéràles. Je proposais pour cela de créer quatre contrôleurs généraux des t^ostes et Un surintendant. Les quatre contrôleurs auraient parcouru tous les ans l'une des quatt^e régions dans lesquelles le royaume aurait été divisé potir vérifier dans tous ses détails le service des Postes et des relais, et le surintehdant iaufâit eu la haute main sur l'administration. Ce comité supérieur eût été complètement à part des directions. Je croyais apercevoir dans une telle organisation le retour de l'ordre et des moyens de perfectionnement dans l'une des branches les plus importantes du service public.
Ces réformes avaient le malheur de ne pas plaire à l'abbé Louis; il opposait à mes projets des raisons assez plausibles. Il disait que le moment n'était pas opportun pour faire des changements aussi notables dans quelque partie d'administration que ce ftlt ; qil'il fallait commencer par renvoyer l'Europe de chez nous , et réparer les diésordres que ses armées y avaient commis ; puis, quand nous serions libres de ce côté, et que la paix intérieure régnerait, on en profiterait pour perfectionner l'administration; jusque-là il fallait marcher le moins mal qu'il se pourrait avec la machine telle qu'elle était montée. Le ministre m'engageait à ajourner mes projets et me proposait un moyen bien plus élevé d'occuper le temps que j'avais de libre, qui consistait à lui être un aide dans la
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mission qu'il venait de recevoir de traiter des intérêts de la France avec les ministres des puissances étrangères.
Le prince de Talleyrand l'avait fait nommer en effet pour cette délicate mission, concurremment avec le marquis de Jaucourt^ ministre de la Marine* Je protestai de mon incapacité en telle et si grande chose, et je ne pus m'empôcher de lui exprimer mon étonnement de ce qu'il avait accepté une mission à laquelle il me semblait peu préparé par ses antécédents et où son caractère ne le disposait guère mieux. « Talleyrand Ta voulu, » était la réponse à toutes mes objections et il était difficile d'en faire une moins mauvaise. Je profitai de l'à-propos pour jeter un coup d'œil sur les premières notes fournies par les ministres étrangers et qui contenaient le sommaire des prétentions . des puissances. J'en fus effrayé et humilié, et je n'enviais pas à l'abbé Louis l'honneur d'aller se débattre contre la colère du plus fort. Il n'y avait aucune excuse à l'ardeur do cette colère; les puissances étrangères avaient reconnu à Vienne, elles avaient proclamé depuis la fin du Congrès, que la France n'était pour rien dans l'événement des Gent- Jours, qu'il fallait l'imputer tout entier à Bonaparte et à la révolte qu'il avait excitée dans l'armée française. Par suite de cette reconnaissance les puissances avaient déclaré qu'elles marchaient au secours de la France et de son Roi leur allié; et le but atteint, lorsque Napoléon est refoulé à Sainte-Hélène, lorsque l'armée révoltée a été licenciée, les puissances s'indignent contre la France qu'on disait avant Waterloo n'être pour rien dans l'affaire, et à la face du Roi dont elles se sont déclarées les alliées, elles s'excitent à ruiner son royaume et à le démembrer ! Tant il est vrai qu'entre les nations, la raison et la justice ne
sont que des mots, le droit public qu'un jeu ! Tout l'étalage des déclarations, tout le secret des intrigues ne peuvent que jeter quelque temps le voile sur cette effrayante vérité, que les nations restent toujours entre elles dans cet état de nature où la force brutale est la suprême loi. Oh! combien le vieux Brennus avait raison : Vœ victis / Et il n'y avait pas ici de différence entre ceux qui avaient suivi des partis différents : aux yeux des étrangers, tout Français, à commencer par le Roi, était un vaincu.
Je restais stupéfait que le prince de Talleyrand remît en d'autres mains que les siennes le soin de négocier de tels intérêts. Les ministres qui avaient accompagné leurs Souverains à Paris étaient ceux-là mêmes sur lesquels il avait au Congrès de Vienne exercé tant d'influence; c'était lui qui, à la nouvelle du retour de l'Empereur, avait excité et en quelque sorte organisé la résistance de l'Europe entière. Maintenant que l'issue de la guerre avait justifié sa prévoyance et ses efforts, personne mieux que lui n'était préparé à régler l'indemnité que la France devait à la grande famille européenne, si elle lui en devait une. L'abbé Louis m'avait bien dit qu'il était chargé de négocier, mais que rien ne serait arrêté sans le consentement de M. de Talleyrand qui avait dû rester à l'écart en qualité de chef du Conseil. Cette explication est de celles auxquelles on ne répond pas. M. de Talleyrand pouvait, au mois d'août 1815, négocier avec MM. de Metternich, Nesselrode et Castelreagh, comme il l'avait fait six mois auparavant. L'approbation supérieure de M. de Talleyrand allait de soi puisqu'il était le président du Conseil ; mais l'essentiel n'est pas là, il est dans l'habileté de la négociation d'où dépend en grande partie le résultat à approuver
M) MÉ10IHÈ3 bu COMITÉ BËUGNOT
OU a l:*ejetei:. CTeôt là que s'exerce avec tant d'aralitages Tesprit de M. de Talleyrand; et ce â quoi personne en France n'était moins propre que l'abbô Louis.
On sefatait aisément qu'il y avait ici quelque inotif ëetrél que l'ott S'efforçait de dissimuler. J'avais plus d'une fois trouvé l'occasion dé parler â M. de Talleyrand de son ascendant sur l'Empereur de Russie, et du parti qu'il en pouvait ilter dans les extrémités cruelles où nous étions placés. Il ne m'avait répondu qu'à demi mot sur ce chapitre. Un jour entre autres, je lui exprimais le désir que j'avais de mô retrouver avec l'Empereur et je lui demandais s'il y âutait de l'indiscrétion de ma part à me présenter un jout* oûL 8. M. lui aurait fait la grâce de venir dlher chez lui. M. de Talleyrand me répondit qu'il allait lui-môme dîner, ce jour-là, chez l'Empereur, mais qu'il ne croyait pas que ce prince allât dîner chez personne. Je conclus de ces données que les choses n'étaient pas sur le même pied que Tannée précédente entre l'Empereur de toutes les Russies et l'Altesse de la rue Saint-Florentin, Mes conversations avec le Roi me confirmèrent dans cette pensée.
J'avais conservé l'honneur d'un travail particulier avec S. M. dont elle-même avait déterminé l'objet. Je devais recevoir par les directeurs des Postes des nouvelles de ce qui se passait, et môme de ce qui se répandait dans chaque ville de France. L'avis devait être court et contenir ce qu'on avait à mander en peu de lignes jetées sur le papier sans prétention aucune. J'en composais de mon côté une sorte de tableau synoptique que j'envoyais chaque jour à S. M. Je me présentais ensuite le mardi et le vendredi à neuf heures du tnatin, pour demander au Roi ses ordres. Je pouvais môme me présenter les autres jours si j'âvaië quelque noU-
LA SËGO^bB AESTAURÀTIOI^ S31
telle pressante a ânnoiicer. Cette mâtiiêre de contrôler son ministère par une agence secrète était Un emprunt fait par le Roi à la politique de son graiid-père ; S. M. y prit goût, et m'ordonna de m'occupér attentiveinent de cette correspondance.
« — J'y attache d'autant plus de prix, m'avait-il dit un » jour, que j'y signale une grande différence avec ce qui » me revient de tout autre côté, et surtout avec les rapports » de M. le ministre de la Policé générale. »
J'osai dans ces moments d'entretien hasarder quelques insinuations sur ce ministère; il ne me suivit d'abord qu'avec timidité dans la voie que j'essayais d'ouvrir devant lui, mais il ne me repoussa pas non plus, et c'était déjà quelque chose. Quelque temps après, à l'occasion du fameux rapport de Fouché dont je lui avais le premier annoncé la publicité, il s'ouvrit sur le compte de celui-ci :
« — J'ai fait une faute, me dit-il, d'appeler un pareil » homme à mon Conseil. Je m'en suis aperçu dès la se- » conde entrevue : vous savez mieux qu'un autre qui nous » a conduits là... »
Et comme si le Roi eût senti qu'il s'était un peu trop avancé, il ne me laissa pas le temps de répondre et passa à un autre sujet; mais il en avait dit assez pour me faire penser qu'il était fort mécontent du ministère de la Police générale et assez peu satisfait de M. de Talleyrand, c'est-à-dire de tous les autres. J'en conclus que si M. de Talleyrand avait, cessé d'être bien avec l'Empereur de Russie et n'avait pas commencé à l'être avec le Roi , son ministère n'irait pas loin.
En effet les temps étaient difficiles; il Mlait alors
maîtriser les événements ; il ne s'agissait de rien moins que d'organiser la Chambre des Pairs qui n'était encore qu'une ombre; de réunir une bonne Chambre des Députés dont la trace était dès longtemps perdue; de fonder surtout le véritable ministère d'un gouvernement représentatif avec les conditions qui lui sont indispensables. Tout cela fut essayé et en très-peu de temps. Le succès, il est vrai, ne répondit pas toujours à la bonne volonté. Par exemple, les élections de la Chambre des Députés, préparées avec une remarquable imprévoyance, amenèrent contre M. deTalleyrand une majorité ennemie. La fondation du véritable ministère sous un gouvernement représentatif n'empêcha pas Fouché d'écrire, de publier, d'agir pour son compte, sans trop se soucier de ce qu'on en dirait ailleurs. M. de Talleyrand en faisait autant de son côté avec une discrétion et une politesse que l'autre ne connaissait guère. La vérité sur ce ministère c'est que M. de Talleyrand y était seul : les collègues qu'il s'était donnés ne vivaient que de sa vie; aussi ne lui ont-ils pas survécu d'une minute.
M. de Talleyrand crut sauver la situation par une de ces nombreuses promotions de Pairs qui assurait au Cabinet une majorité factice et qui n'était nullement en rapport avec la véritable opinion du pays. La signature de l'ordonnance, à en croire M. de Talleyrand, a été une scène de comédie assez gaie :
« — Comment J lui dit le Roi, vous insistez, vous, mon- » sieur deTalleyrand, pour que nous nommions tous ces
» gens-là Pairs et Pairs héréditaires? M , par exemple
» et M , Pairs héréditaires! En vérité, ceci passe la
» permission...
» — Oui, Sire^ répond froidement M; de Talleyrand, » c'est surtout pour ces Pairs et pour ceux de leur classe » que je demande l'hérédité.
» — Voyons encore une fois votre liste, » reprend le Roi.
M. de Talleyrand la présente, le Roi lit, puis il la remet au ministre en ajoutant :
« — Mais au moins faudrait-il que chaque chose fût à » sa place; je lis là M. Gornudet avant M. Cornet; il me » semble pourtant que Gornudet n'étant qu'un diminutif » de Cornet, celui-ci devrait marcher le premier.
» — L'observation du Roi est juste, » dit M. de TaUeyrand,qui reprend la liste du plus grand sang-froid, la corrige dans le sens de l'observation, et S. M. signe. C'est avec ce joli badinage, et dans une petite débauche d'esprit entre deux hommes qui en avaient tous deux beaucoup, qu'a été définitivement arrêtée la résolution la plus grave peut-être du règne de Louis XVIII.
Il faut signaler surtout ce trait particulier du caractère de Louis XVIII. A l'époque où il consentait à tout ce que M. de Talleyrand lui proposait, il ne lui portait intérieurement aucune confiance et même il haïssait sa personne, et il eût été fort aise d'en être débarrassé ; mais aussi longtemps qu'il le gardait pour ministre il le laissait gouverner à sa manière; bien ei^endu que le lendemain de sa chute, il le livra à la risée de ses courtisans qu'il encourageait du geste et de la voix.
Il m'eût été facile de me faire comprendre dans celte première nomination de Pairs; je le ùégligeai et je fis une faute; mais à cette époque, il s'en fallait de beaucoup que la Pairie eût pris un vol aussi haut que celui auquel nous l'avons vue parvenue. On n'y apercevait
guère alors qu'une continuation du Sénat, qu'une sorte de retraite où ceux qui avaient rempli de grandes places trour veraient à se reposer lorsqu'ils voudraient les quitter. Par cette raison, et aussi par souvenir du Sénat, pn ne croyait pas la Pairie compatible avec des emplois de préfet, de conseiller d'État, de directeur-général , et je donnaisf ^vep une apparente raison la préférence à la direction générale des Postes qui m'offrait des agréments de plus d'un genre, et ^'inappréciable ayantage d'un travail direct avec le Roi, sans aucune responsabilité. Il est vrai que j'étais alors sous le charme de ma position nouvelle. Considérée sous le rapport administratif, la direction des Postes m'occupait assez peu, puisque j'étais condamné à la laisser aller sur les anciens errements ; il me restait donc mes rapports par-: ticuliers aveo le Roi qui n'avaient pas été plus intimes lorsque j'occupais le ministère de la Police. Mais bientôt, de la jalousie que j'excitais se forma l'orage qui devait me renverser ; il me faut, pour en expliquer les causes, reprendre les choses d'u^ peu haut.
On a vu quelle était la ligne de mes opinions ; il m'eût fallu beaucoup de manégp pour y conformer ma conduite, et n'être pag très-mal à la cour de Monsieur^ d^ns laquelle je comprends Madame la duchesse d'iVpgPulôme. Or, toute adresse me manquait sur ce pojnt. J'eus le malheur de m'aliéner cette princesse en la contrariazit sans aller lui e:j:poser mes motifs et solliciter sonpardpn. Un de ses principaux officiers, qu'on cite comme un galant homme, vient un jour me proposer quelque chose qui me s^mble plus que déplacé. Je réponds qu'il ne sent certainement pas 1^ portée de la proposition qu'il n;' adresse , parce qu'autrement il ues'en serait pa3 chargé, et j'entre gn e:|f:plicatiQn^.
LA SEGONpB BESTAURATIOX m
Le messager n'en est ni confus* ni ébranlé. Il répète sa proposition et ajoute que je dois bien penser qu'il ne vient pas de son chef. J'affecte de ne pas comprendre et je ré:? ponds, que comme je ne peux lui supposer de rapports qu'avec des personnages respectables , il faut que ces per? sonnes aient été induites en erreur comme lui. Il finit par me depiander s'il faut qu il reporte à ceux qui l'ont envoyé un refus absolu de ma part; je répète : « Très-absoju. * Il ne m'avait pas dit en propres termes qu'il venait de la part de Madame la duchesse d'Angoulême, et je m'étais bien gardé de le presser sur ce point. Je jugeai, avec raison, que je ne pouvais pas sans manquer au respect, aller entre? tenir la princesse d'une telle affaire, et que je devais plutôt m'efforcerde croire qu'elle y était étrangère, et en garder le secret. Le dimanche suivant, après la messe, je passai devant elle à mon tour; elle accueillit froidement mon salut; mais comme la princesse ne m'avait pas gâté sur ce point, je ne pus pas m'empresser d'en conclure qu'il y eût de sa part quelque ressentiment de ce qui s'était passé dans la semaine.
Peu de temps après, je me trouvai encore en contradicrr tion avec la princesse, et si j'avais raison au fond, j'eus certainement tort de toute autre ipanière. Il s'agissait de la direction des Postes de Lyon. M. le duc d'Angoulême, séduit par ses entours, avait étendu les pouvoirs qu'il avait reçus pour le Midi, jusqu'à destituer le directeur de Lyon, homme d'une haute capacité, singulièrement estimé dans le public, et à qui on ne faisait d'autre reproche que de ne s'être pas retiré pendant les Gent-Jours. On lui avait substitué un sujet recommandable surtout par le zèle qu'il avait mofttré pour la cqiuse royale, mais qui A'ayait pa« d'autre titre i nw
direction des Postes ; et il s'agissait de celle de Lyon, la première du Royaume. L'ancien titulaire réclamait , et je penchais pour sa réclamation, tout en offrant une place d'inspecteur à celui qui Tavait momentanément remplacé. C'était à mon gré concilier ce qu'on devait de respect au choix du prince, au vœu du public et à la justice.
Madame la duchesse d'Angouléme en avait jugé autrement, et ne concevait pas qu'on remît en question une nomination faite par le prince son époux; elle s'en tenait pour blessée. Je reçus à ce sujet la visite de madame la duchesse de Sérent, la femme la plus respectablepar ses vertus et son excellent esprit. Je l'avais connue bien jeune, lorsque la baronne de Ghoiseul, sa mère, demeurait à Saint- Joseph; j'avais aussi été le condisciple de son mari, homme de la plus belle espérance, et qui a été misérablement égorgé dans la Vendée. Quoique les mouvements de la Révolution m'eussent séparé de madame la duchesse de Sérent, je conservais pour elle au fond du cœur de l'attachement et de la vénération ; et elle - môme gardait quelque amitié pour moi. Elle vint me trouver et me tint ce langage :
« —Pourquoi, me dit-elle, vous commettre coup sur coup » avec Madame la duchesse d'Angouléme? Vous allez contre » votre cœur quand vous contrariez la fille de Louis XVL » Je ne viens pas vous demander le sacrifice de vos de- » voirs, à Dieu ne plaise ! mais il y a un moyen de les » remplir qui concilie ce qu'on doit à une princesse pla- » cée si haut. »
Jusque-là je me justifie de mon mieux et avec la mesure de respect que je devais à madame de Sérent. Nous arrivons à l'affiaire du directeur de Lyon : elle me presse de ne pas
LA SECONDE. RESTAUBATION 887
insister sur le parti que j'ai pris ; je loi réponds qu'il est bien arrêté dans mon esprit.
* — Vous voulez donc, me dit madame de Sérent, vous
• exposer de gaieté de cœur à perdre votre place ? » Celte sorte de menace me jette hors des gonds :
« — Madame, lui dis-je; il faut que l'un des deux » administre les Postes, Madame la duchesse d'Angou-
• lême ou moi : si elle doit nommer les directeurs en
• commençant par celui de Lyon, je lui cède bien volon- » tiers la place.
» — Mais, mon cher Monsieur, vous n'y pensez pas, ou >^ j'ai bien mal rendu ma pensée. . .
» — Bien ou mal, j'ai l'honneur de vous répondre qu'il >» n'y a pas d'administration possible là où les princes s'en ^ mêlent, et font des choix que leur arrache l'intrigue à la » place de ceux que recommandent la justice et l'intârôt » public. »
Madame de Sérent veut me calmer; elle insiste avec toute sorte de grâce et de bonté. Je lève brusquement la séance et la reconduis d'un ton do mauvaise humeur. Cette scène ne m'a pas nui, car l'excellente femme ne peut nuire à personne ; elle a gardé pour elle tout ce qui pouvait me faire quelque tort et me l'a aussitôt pardonné ; mais je n'ai pas profité des conseils qu'elle m'avait apportés.
J'avais la bonté de croire à la parole de Louis XVIII, et je me regardais dans cet hôtel des Postes comme dans un fort inexpugnable ; à mes yeux, j'avais considérablement descendu pour m'y loger, et je ne pouvais pas croire que personne eût jamais la pensée de m'en faire sortir. Je ne me présentai point à Madame la duchesse d'Angouléme; je ne fis rien pour me justifier; j'eus grand tort.
Il 22
MÉMOIRES DU COMTE BEdGNOT
J'ayais en ansâ celui de négliger, à mon retour, de paraître au pavillon Marsan. Dorant notre séjour à Gand, j'étais celui des royalistes constitutionnels qui était le plus assidu auprès de Monsieur. J'avais, comme je l'ai dit, reçu le prince à son retour^ et j'avais été le confident de ses premières joies ; il s'était aperçu de Fattendrissement que j'en avais moi-même éprouvé. Pendant les quinze premiers jours de son arrivée à Paris, le bonheur de le voir me conduisait chez lui autant que le soin des affaires me le permettait, et les princes sont comme les jolies femmes, ils aiment toujours un peu qui les aime. Cette espèce de familiarité s'était refroidie ensuite par la direction différente que le Roi et Monsieur voulaient donner au Gouvernement; mais elle avait repris à Gand. La scène de Cambrai ne m'avait pas nui dans l'esprit de Monsieur, qui me dit en sortant du Conseil, qu'il attribuait bien moins la proclamation où il était insolemment indiqué, ft celui qui l'avait lue qu'à M. de Talleyrand qui l'avait dictée. De retour à Paris, je ne demandais pas mieux que de cultiver les bonnes dispositions du prince, j'y trouvais de l'attrait; mais la division avait été bientôt tranchée entre lui et le Cabinet. Je savais que c'était du pavillon Marsan que partaient les traits qu'on lançait aux ministres, et j'évitai par délicatesse de renouer, avec Monsieur, des rapports qui auraient pu faire croire que le ressentiment m'avait jeté dans son parti. J'avais refroidi le prince par cette espèce de négligence, ou plutôt on loi avait persuadé que c'était par entêtement constitutionnel que je me tenais à l'écart, et que j'étais un de ces hommes à principes sur lesquels on ne pouvait pas compter.
La chute du ministère Talleyrand était prédite et ne pouvait pas longtemps tarder. La grande affaire du mo-
ment était le traité avec les étrangers^ et décidément ceaxci ne voulaient plus de M, de Talleyrand. J'en appris la nouvelle par le Roi lui-môme qui me fit la grâce de me dire :
« — Immédiatement avant vous, j'ai reçu mes ministres » qui m'ont apporté tous leur démission. Ils l'ont donnée à » l'anglaise; je l'ai reçue de môme. Je vais m'occuper de » faire un nouveau Cabinet : rendez-moi compte de votre » côte de l'effet que cela aura produit dans le public. Je » regrette M. Pasquier : qu'avait-il besoin de faire cause » commune avec les autres ? Je crois qu'il n'était pas en- » foncé dans leur système. »
Je vois le Roi le lendemain ; je lui rends compte de l'effet que la démission des ministres a produit à la Bourse» au Palais de Justice^ à la bibliothèque des Députés, dans le salon de M. Laffitte qui était déjà une puissance. Le Roi est satisfait de la conformité de ce rapport avec ceux qu'il a reçus de quelque autre côté, et me demande de lui en* voyer des noms pour le ministère des Finances, parce que c'est de ce côté qu'on est embarrassé. Je lui envoie dans la soirée une note où je présente MM. Becquey, Gorvetto et de La Bouillerie, avec une courte biographie de chacun d'eux; et apparemment je n'aviiis pas mal avisé, puisque de ces trois noms, deux furent choisis : M. Gorvetto pour ministre, et M. de La Bouillerie pour sous-secrétaire d'État. Gependant, j'apprends que le jour môme de la démission des ministres, on a agité au pavillon Marsan, en présence de Monsieur y la question de savoir si le directeur- général des Postes ne devait pas se retirer avec eux, parce que s'il n'était pas précisément membre du Gabinet, il n'en avait pas moins par sa place un moyen puissant d'influence.
Tout le monde ftit de cet avis. Le prince ne prit pas de parti, mais c'était me menacer que de ne pas me défendre. J'appris qu'en même temps on se flattait tout haut autour de Madame la duchesse d'Angoulême d'être bientôt débarrassé de moi. Je persistais dans ma sécurité qui ne faisait que s'accroître par les relations si confiantes que j'avais alors avec le Roi. Deux jours se passent; les avis venaient de plus d'un côté. On me conseille d'en parler à M. Decazes dont le crédit ne laissait pas que de jeter déjà de l'éclat. M. Decazes me rapporta une petite anecdote qui n'était pas rassurante : on s'entretenait dans le cabinet du Roi de la composition du nouveau ministère, et on recherchait si on trouverait dans les noms qu'on ballottait, des sujets capables de tenir la tribune. M. Decazes avait bien voulu me compter pour un talent acquis. Monsieur avait laissé entrevoir qu'il ne fallait pas y faire fond, et le Roi avait gardé le silence. M. Decazes me conseille d'aller droit à S. M., qu'il a des raisons de croire toujours bien disposée pour moi, et d'entrer en explication. La démarche me coûtait et je donnais du poids aux raisons qui pouvaient m'en dispenser : si le Roi, disais-je, a gardé le silence, c'est certainement parce qu'il n'a pas voulu laisser soupçonner les relations que j'ai avec lui. Comment m'exclurait-il des affaires quand il me demande sur qui doit reposer sa confiance? Monsieur, qui connaît mes opinions et les a souvent combattues, a sûrement voulu dire qu'il pouvait arriver que je ne fusse pas toujours d'accord avec le nouveau ministère. Cependant, et en composant ce jour-là le bulletin quotidien pour le Roi, j'y glisse comme bruit de ville et qui ne m'a pas ému le moins du monde, qu'on parle aussi du remplacement du directeur-général des
LA SECONDS RRSTAURATIOH aH
Postes. J'envoie mon bulletin. Le lend^Efiain M, le Chancelier va chez le Roi :
« — Vous verrez peut-être aujourd'hui le comte Bea- • gnot, lui dit S. M. ; rassurez-le sur les bruits qu'on » fait courir. Je suis très-content de lui et notre conven- » tion tient. »
Sans doute le Roi voulait parler de la promesse qu'il m'avait faite de me laisser aux Postes, quels que fussent les ministères qui devaient se succéder. Le Chancelier passe chez moi au sortir des Tuileries et me félicite sur ce que je suis plus ferme dans ma situation que jamais; et moi de m'épanouir et de m'applaudir de n'avoir pas suivi le conseil de M. Decazes , et de rire avec M. le Chancelier qui aime assez à rire, des peurs qu'on a voulu me donner. Deux jours se passent en allées et venues pour la formation du nouveau Cabinet. J'apprends que le Roi a quelque peine ft se fixer sur le choix d'un sujet pour l'Intérieur et qu'il hésite entre MM. de Vaublanc et d'Herbouville. Je vais aux Tuileries dans l'espoir que le Roi m'en parlera, et disposé à mettre un grain dans la balance en faveur de M. de Vaublanc. Je connaissais de longue main les qualités et les défauts de Vaublanc; mais je le préférais encore à son concurrent. J'aborde le Roi : il me reçoit d'un air embarrassé et que je ne lui avais pas encore vu. Sa figure était contractée; et ses yeux, si caressants lorsqu'il le voulait, se détournaient des miens. Quoique suspendu dans le jugement que j'en devais porter, j'entre en matière comme à l'ordinaire. Le Roi me laisse dire et semble chercher péniblement sa réponse. Il fait à plusieurs reprises le geste qui trahissait chez lui l'anxiété de l'esprit, puis il me dit, en tenant les yeux sur son pupitre :
3«l MÉMOIRES DU GOMTB BBUGNOT
« — Comte Bangnot, aux termes où j'en suis avec » vous, il convient que vous sachiez par moi, plutôt que « par d'autres, ce que j'ai quelque peine à vous annoncer, » c'est que j'ai disposé de votre place »
Je reste confondu, et le Roi, étonné de l'impression que
j'éprouve, ajoute : « Au reste, je vous ai donné un bon
» dédommagement. Passez chez le ministre des Finances. »
Après avoir remercié le Roi de ses anciennes bontés et balbutié quelques expressions de dévouement, je sortis et me rendis sur-le-champ au ministère des Finances ^.
i. Le dédommagement dont parle le roi Louis XVIII était une direction générale dans T^ministration des Finances, que le comte Beugnol crut devoir refuser.