DE LA RÉVOLUTION
Triomphe de M. Necker. ^ M»* de Brionne. ^ Commencement des violences dans les proyinces.
A mon arrivée cliez mon beau-père, j'eus toute sorte de peine à lui faire croire que je n'étais pas nommé aux États généraux; je lui citais les noms de ceux qui avaient eu Tavanlage sur moi, et je n'oubliais pas, comme de raison, M. Gombert-le-Chevaux; alors il s'emportait, et il prenait la vérité pour Tun de ces contes que ses gendres se donnaient quelquefois la liberté de lui faire. Quand enfin il en fut réduit à me croire, toute réflexion faite, il me félicita de n'avoir pas été mis en aussi mauvaise compagnie. « Ils voulaient, me disait-il, me nommer aussi électeur à » l'assemblée de Langres, mais ils me donnaient pour aco- » lytes trois manants que je fais manger à ma cuisine; » je les ai envoyés à tous les diables. Il n'y a rien que je » ne fasse pour le bien; mais chacun sa place, — Oui, lui » répliquais-je, pourvu que chacun y puisse rester. — Ohl » vous avez toujours peur. Est-ce que le roi n'a pas cent » cinquante mille hommes? »
Les cent cinquante mille hommes du roi étaient la réponse souveraine de mon beau-père à toutes mes appréhensions : c'est avec ce moyen commode qu'il levait tous les doutes et tranchait toutes les questions.
Cependant je considérais le petit arsenal dont il était entouré ; je le voyais continuer avec une grande plénitude de confiance son ancienne tyrannie sur les habitants de la baronnie de Choiseul. Je ne croyais pas que cela pût durer longtemps sur le même pied. Je m'en inquiétais pour la personne de mon beau-père qui n'était pas homme à entendre à la moindre concession . Je m'adressai à M™® Morel : on était sûr d'en être écouté, dès que, en quoi que ce soit, on accusait son mari. Je lui exprimai mes inquiétudes, qu'elle eut bientôt partagées, et je lui recommandai de la douceur dans l'exercice de droits rigoureux contre lesquels on déblatérait de tous côtés : elle me promit de s'y employer et le fit en effet à ses risques et périls de tous les jours. Je jetai ainsi dans son esprit des germes de patriotisme qui s'y sont développés par les contradictions mômes qu'elle éprouvait de la part de son mari , et qui ont fini par nous donner des inquiétudes d'un genre tout différent.
Après avoir rempli ce petit apostolat dans la maison de mon beau-père, je retournai à Bar-sur-Aube ; mes concitoyens m'y firent un bon accueil. On savait que c'était pour la cause du pays que j'avais été battu aux élections, et on me sut gré de ma défaite. Au reste, l'homme qui avait eu l'avantage sur moi était si ridicule qu'on ne se l'expliquait pas ; on se contentait d'en rire. Je repris donc au bureau intermédiaire mes travaux accoutumés, et je m'y appliquai plus fortement que jamais ; mais les temps avaient su-
LES PREMIERS TEMPS DE LA RÉVOLUTION i3i
ttttement changé : dans l'année précédente , la confiance élargissait les voies que parait encore l'espérance; cette année, les esprits étaient en proie à cette anxiété qni signale l'attente de quelque grande catastrophe. La crainte ou l'espérance de l'avenir dévoraient le présent. Je l'éprouvais moi-même : je partageais cette illusion que les États généraux ne toucheraient pas aux assemblées provinciales. Mais je voyais remettre en question tant d'autres points aussi graves ; les esprits me paraissaient si échauffés et si violemment entraînés en des sens contraires, que je me sentais paralysé par une sorte de terreur vague. Ma position avait d'ailleurs changé : il ne s'agissait plus pour moi que d'agrandir , tant que je le pouvais, le cercle de mes attributions, dussé-je trouver sur mon chemin l'intendant ou son subdélégué , rôle qui allait à merveille à ma jeunesse et à mon ardeur ; les dépositaires de quelque autorité que ce fût l'exerçaient avec timidité, ou étaient tenus de la défendre contre des hommes qui avaient rapporté des assemblées bailliagères une audace toute nouvelle, et qui déjà préludaient au rôle qu'ils ont joué depuis. Chaque jour faisait éclore des pamphlets virulents contre le clergé ou la noblesse. On voyait se développer le dessein de tenir le tiers-état dans une irritation toujours croissante contre les deux autres ordres; et des recherches historiques publiées par des écrivains connus semblaient n'avoir pas d'autre objet. C'est à travers ces rumeurs que l'on arriva au moment de la réunion des États généraux. Assurément tous les antécédents eussent été démentis si cette réunion s'était opérée paisible entre les trois ordi*es et respectueuse pour le trône. J'y étais donc préparé, et je fus plus attristé que surpris de la prise de la Bastille, de l'ia-
surrection parisienne, de Tarrivée du roi à THôtel-de-Ville, du discours de M. Bailly, et de la paraphrase de YEcce Homo de M, Lally-TollendaL
Dès que la nouvelle de la prise de la Bastille parvint à Bar-sur-Aube, je craignis pour la prise de quelques châieaux de moindre importance, et j'accourus bien vite à Choiseul. Je trouvai, en approchant de Chaumont, la population éparse sur la grande route, et d abord j'en fus effrayé ; mais je me rassurai en voyant chaque habitant un rameau vert à la main, et en entendant par-ci par-là les sons discordants de quelques racleurs de village. Je demandai la raison de tant de joie, et on me répondit qu'on attendait M. Necker, qui allait arriver ou qui peut-être était déjà arrivé à Chaumont, Je pressai le pas, et j'appris en entrant dans la ville que M. Necker venait lui-même d'y entrer et qu'il était descendu à l'auberge de la Fleur-de- Lys. J' y courus à l'instant même, et j'eus toute sorte de peine à percer, pour parvenir jusqu'à l'auberge, une foule de peuple émerveillé, enchanté, attendri, qui criait , les larmes aux yeux : « Vive notre sauveur ! vive notre bon » ministre! vive M. Necker I » Les plus robustes de la bande étaient déjà préparés à traîner sa voiture, et je me souviens que j'étais moi-même fortement remué par ce tableau tout nouveau pour moi. Je parvins jusqu' à M, Necker, non sans beaucoup d'eflforts et par l'autorité de mon beau-frère, alors oflScier municipal de Chaumont. Cette autorité n'eût pas encore suffi sans le secours d'un stratagème que M. Guillaume seul pouvait imaginer ; il prit un chiffon de papier, le roula dans sa main, puis, l'élevant au-dessus des assistants, il leur criait : « Mais, messieurs, laissez-moi donc pas^r;
» M. Necker m'a envoyé lui acheter du tabac, et en » voilà que je lui porte, »
Chacun se pressait sans élever de doutes sur la bizarrerie du message et du niessager, et nous parvînmes jusqu'au ministre. Je le trouvai dans la compagnie de sa fille et de Dufresne Saint-Léon qui avait été dépêché à sa poursuite. J'en fus fort bien accueilli ; mais à peine eus-je le temps de balbutier dans mon émoi quelques mots de félicitation qu'on lui vint annoncer que M™® la comtesse de Brionne venait d'arriver à Ghaumont et qu'elle était descendue à l'auberge même. L'arrivée d'un tel hôte et dans un pareil moment, étonna d'une façon désagréable le père et la fille. M. Necker dit à M™® de Staël : « Il faut savoir si elle veut nous rece- » voir. » Mon beau- frère se chargea de la commission, et rentra en disant que dans un moment M"^® de Brionne serait visible; ce moment fut celui d'une sorte d'auxiété; M. Necker passa bientôt avec M"*^ de Staël dans l'appartement de M""® de Brionne. Mon beau-frère, présent à la scène, m'a rapporté qu'elle avait reçu les triomphateurs avec une dignité calme. La conversation s'élait de suite établie sur les causes qui avaient pu déterminer M"*® de Brionne à une si prompte retraite. Elle avait répondu à M. Necker : « Monsieur, tout ce qui se passe à Paris, et » que votre présence, je l'espère du moins, va faire cesser; » vous aurez beaucoup à faire. » Et comme M"^^ de Staël exprimait des regrets sur ce que M.^'' de Brionne avait pris si tôt son parti : « Madame, lui répondit-elle, vous êtes dans » l'âge de la confiance et dans un instant de bonheur, » jouissez du triomphe de monsieur votre père ; personne » plus que moi ne désire qu il soit durable ; mais permettez » que j'aille aux portes de France attendre l'issue de tout
» ceci. • Et on se sépara après des protestations respectueuses d'un côté, mesurées et un peu fières de l'autre.
Au retour de chez M°*® de Brionne, les moyens de départ pour les illustres voyageurs ou plutôt les instruments de triomphe étaient disposés. Les palmes, les couronnes, la musique, les hommes attelés à la voiture, les cris de joie de toute la population, on n'eut que le temps de m'accorder quelques signes d'intérêt. M. Necker et sa fille, tout en paraissant pénétrés jusqu'aux larmes, mais confus de cet excès d'honneur, s'y livrèrent, probablement pour ne pas perdre du temps à le tempérer. Et qui m'eût dit que deux ans se seraient à peine passés, que, non loin de Chaumont et aussi dans une auberge , j'aurais bien de la peine à défendre M. Necker des insultes de ce même peuple qui s'attelait aujourd'hui à son char de triomphe ? Combien de fois dans ma vie ce rapprochement douloureux a frappé ma pensée!
M"*® de Brionne, dont je viens de parler, avait été l'une des plus belles femmes de son temps, et la dignité de son caractère l'avait préservée des dangers dont la beauté était alors entourée. Elle n'avait pris de son siècle que ce qu'elle n'avait pu refuser sans paraître ridicule, et sur tout le reste elle était restée une grande dame, dans toute l'étendue du mot. Avant la révolution, elle était liée avec l'abbé de Périgord, devenu évoque d'Autun, et qui lui-même était célèbre par l'étendue et l'élégance de son esprit, mais sous lequel il recouvrait déjà le grand fonds d'orgueil de sa race, qui ne l'a pas encore abandonné. C'était un titre auprès de M™® de Brionne.
Au moment de la première insurrection de Paris, l'évoque d'Autun, député aux États généraux , apprend que
M"*® de Brlonbe esi sur le point de s'enftdr ; il court chez elle : « Pourquoi cette résolution si prompte, madame ? — » Parce que je ne veux être victime ni témoin de scènes qui » me font horreur» — Mais faut-il pour cela quitter la » France? — Et où voulez-vous que j'aille î — Je ne vous » conseille pas de rester à Paris, puisque vous êtes effrayée, > ni même de vous retirer dans Tune de vos terres ; mais » allez passer quelque temps dans une petite ville de pro- » vince où vous ne serez point connue ; vivez-y sans vous » faire remarquer, et personne n'ira vous y découvrir. — » Une petite ville de province, fi ! M. de Périgord ; paysanne » tant qu^ on voudra y bourgeoise jamais. » Le mot est digne d'une Rohan, veuve d'un prince de la maison de Lorraine.
A l'instant où j'écris nous n'avons plus d'aristocratie, et la langue en est perdue. Il est cependant bien de conserver ' quelques-uns de ces mots d'une haute insolence, qui sont comme des médailles où est empreint l'esprit du siècle dans . lequel ils ont été prononcés. Le dernier archevêque de Narbonne était Dillon, de son nom, oncle de tous les Dillon que nous avons vus courir par le monde avec leur nom et leurs belles figures pour toute fortune. Lui-même était un homme de cinq pieds six à sept pouces, bien fait, de poitrine large, et chez qui la tournure d'esprit, l'air de tête, le geste, la voix déposaient d'une supériorité naturelle. Son défaut le plus apparent était un goût effréné pour la chasse. Louis XV lui en fit le reproche à son lever. M. de Dillon n'était alors qu'évoque d'Évreux, mais ses équipages de chasse scandalisaient déjà la Normandie. •Vous chassez beaucoup, M. l'évoque, lui dit le » roi; j'en sais quelque chose. Gomment voulez-vous in-
» terdire la chasse à tos curés si vous passes votre vie à leur » en donner l'exemple? — Sire, pour mes curés la chasse » est leur défaut, pour moi, c'est celui de mes ancêtres. » Le même M. de Dillon, nommé archevêque de Narbonne, ne rabattit rien de ses goûts, et ses somptuosités l'eurent bientôt mis très-mal dans ses affaires. Il revint à Louis XVI qu'il était fort endetté. Ce prince, ami de l'ordre, et effrayé du triste exemple que venait de donner le prince de Guéménée, prêchait du matin au soir l'économie et le payement des dettes. Il dit un jour à M. de Dillon : « Monsieur l'ar- » chevêque , on prétend que vous avez des dettes et même » beaucoup? — Sire, répond le prélat, je m'en informerai » à mon intendant, et j'aurai l'honneur d'en rendre compte » à Votre Majesté. » Il n'y a plus de place aujourd'hui dans la société pour le sentiment qui dictait ces réponses hautaines que ne comprennent plus les descendants de ceux qui les ont faites, car la bourgeoisie a étendu partout, avec son pouvoir, ses pensées, ses façons et son langage.
Je rencontrai sur la route bon nombre d'attroupements à qui je distribuai l'heureuse nouvelle du passage de M. Necker par Chaumont, et partout on en parut charmé. J'arrive enfin à Ghoiseul ; tout encore y était dans le calme. On y était seulement curieux de savoir ce qui se passait à Paris. J'en donnai des nouvelles satisfaisantes que je couronnai par celle du retour de M. Necker, que j'avais rencontré à Chaumont. On voulait savoir si je l'avais bien vu ; je l'affirmai de toutes mes forces, et tout le reste de la journée on accourut au château pour voir un homme qui avait vu M. Necker. Quelque calme succéda à son retour, au moins dans la province que J'habitais. Cependant je n'étais pas sans sollicitude sur les moyens de préserver d'in-
suite la maison de mon beau-père, et j'y fis venir ma femme et sa belle-sœur. Toutes deux étaient chères aux habitants, parce qu'elles ne se lassaient pas d'intercéder peureux. Ma femme surtout en était singulièrement aimée, et même après son mariage ils ne l'appelaient que notre bonne demoiselle. Ces dames arrivèrent, elles se rirent de mes appréhensions; leur présence attira de la société au château.
La confiance s'y étabht, et j'admirais combien était heureuse la vie que nous y menions, lorsque Paris était si cruellement agité. Une nouvelle qui éclata sur la France comme un coup de foudre, celle des brigands, nous ravit à notre sécurité. Dans Tune des belles soirées du mois d'août, nous soupions tranquillement; la famille était renforcée de quelques convives étrangers, lorsque survint tout en émoi un laboureur de Ghoisenl qui nous dit que les brigands étaient répandus dans la contrée et s'avançaient vers le château pour le piller. Chacun de s'écrier : « Mais comment des brigands? d'où viennent-ils? » Je ne pousse pas la question plus loin, je veux seulement que le laboureur dise s'il a vu ces brigands; il l'affirme, et qu'il en a reconnu une première bande longeant le bois de Montot, une autre le bois de Pennecière, deux bouquets de bois peu distants du château. Je commence à croire, d'autant mieux que ce laboureur ne manque pas de sens et qu'il était l'homme de confiance de la maison. M. Morel, persuadé de la vérité du récit, ne veut pas qu'on perde le temps à délibérer ; son vieux courage reparaît tout entier, il ordonne de charger les armes, et me fait remarquer que Tarsenal dont je m'étais tant moqué n'est pas de trop aujourd'hui. Il place trois hommes en vedettes : l'un sur la
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montagne Saint-Nicolas à la([nell6 le chAteaa est adossé ; les deux antres sur les chemins des bois de Montot et de Pennecière, avec Tordre, à la première apparition des brigands, de se retirer sur le corps de la place. Il garnit d'hommes armés les deux entrées par où le château est abordable, et se réserve pour lui le poste du centre dont tons les ordres partiront. Il m'accorde de rester auprès de lui et d'être son chef d'état-major; ses dispositions prises, il fait faire une bonne distribution d'eau-de-vie à sa troupe, et prévient ces dames qu'au premier coup de feu elles auront pour agréable de descendre dans les caves. Je ne peux m'empêcher de rire en me souvenant de leur anxiété; elles auraient préféré de s'éloigner de la place menacée du siège. Elles le proposaient avec timidité à M. Morel, qui ne voyait à leur départ que des difficultés et des dangers. D'ailleurs le plan de défense une fois arrêté, le vieux militaire était tranquille et abandonnait le reste à la fortune. La nuit se passa sans que les vedettes se soient repliées, que la garde ait été attaquée, que l'état-major ait eu un ordre à donner et que les dames aient pris le chemin des caves ; le lendemain matin elles riaient de grand cœur de leur propre frayeur et de l'appareil militaire de la veille. Cependant M. Morel ne jugea pas prudent de lever encore l'état de siège. Les brigands ne s'étaient pas, à la vérité, présentés sur les points indiqués la veille, mais ils avaient incontestablement paru et même opéré dans les environs. On citait des châteaux brûlés, d'autres qai brû* laient encore, et mon beau-père disait tout haut qu'ils n'avaient apparemment pas osé se frotter à celui qu'il habitait; mais il en concluait que c'était une raison dé plus de faire bonne contenance; de sorte que l'état de siège, qui
perdait cependant chaque jour de sa rigueur, ne disparut entièrement qu'à la fin de la semaine.
J'ai fait alors ce qui était en mon pouvoir pour éclaircir par quel canal cette annonce de brigands était parvenue dans la localité que j'habitais, parce que de Tefiet bien constaté on eût pu remonter à la cause. Je n'y ai trouvé que du doute et de l'incertitude. Le laboureur de Ghoiseul, qui nous avait apporté cette nouvelle, l'avait reçue, disait-il, d'un habitant de GoUombey, village voisin. Il était plein de cette idée en arrivant à Ghoiseul, et à la clarté incertaine de la lune, il avait vu ou cru voir les brigands sur les deux points qu'il avait indiqués; je remontai à l'habitant de Gollombey, et celui-ci me dit qu'il la tenait d'un habitant deMontigny. Je négligeai des recherches ultérieures, parce que je vis bien que je n'arriverais qu'à des instruments qui s'étaient transmis cette nouvelle et effrayés réciproquement de la meilleure foi dumonde. J'ai eu occasion alors de lire des lettres de députés du tiers-état qui mandaient, en effet, que des brigands parcouraient la France et qu'il fallait s'armer pour les repousser : ces députés, au reste obscurs, n'étaient encore que des instruments de première ligne ; mais on n'a pas su d'où partait la première pensée de cet étrange moyen. On l'a attribuée à Mirabeau, mais il n'en recevait pas l'honneur, et se plaignit à moi de ce qu'on ne prêtait qu'aux riches.
Gette peur des brigands enfanta le brigandage. Tout homme qui avait une arme s'en saisit; celui qui n'en avait pas s'en faisait donner, et en un moment la France fut couverte de bandes armées au hasard, sans discipline et sans frein. Gette institution d'une force militaire inté-. rieure a été organisée depuis en garde nationale; mais î^
son début elle n'était qu'une force aveugle. A l'exemple des États généraux^ devenus l'Assemblée nationale, et où les comités se multipliaient tous les jours, chaque ville et chaque bourgade eut son comité de surveillance, son comité permanent de garde nationale; et les mouvements irréguliers de ces corps de nouvelle fabrique servirent merveilleusement à paralyser l'action des anciennes autorités. La baronnie de Choiseul échut en partage au comité de surveillance de Montigny-le-Roi, bourg considérable et Tune des clés du Bassigny, au midi, comme Clefmont l'est au nord. Dans les premiers jours du mois d'août ce comité envoya des commissaires fouiller le château de Choiseul pour reconnaître si le marquis de Vaubecourt ne s'y trouverait pas caché. J'écartai mon beau-père de la maison, j'en fis les honneurs à ces messieurs, je leur fis ouvrir les portes de tous les lieux, môme les plus secrets. MM. les commissaires y pénétrèrent avec le courage que la religion du devoir est seule capable d'inspirer, et quand ils furent convaincus que M. de Vaubecourt n'était caché nulle part, et pas même dans les tiroirs du secrétaire de mon beau-père, je leur demandai de me faire l'honneur d'accepter à déjeuner. Les commissaires, tranquillisés sur l'objet de leur mission, acceptèrent obligeamment. Lorsque la petite familiarité de la table les eut déridés, je les priai de m'expliquer par quelle loi il était interdit, à M. le marquis de Vaubecom:! , de venir habiter le château de Cfhoiseul, si la fantaisie lui en prenait, et ce qu'ils auraient fait de lui si par hasard ils l'y eussent rencontré. Il me fut répondu que M. de Vaubecourt était un aristocrate et dénoncé comme tel; que si on l'avait trouvé on l'aurait amené au comité qui aurait décidé ce qu'on en devait
faire. Ces messieurs ajoutaient que je pouvais être bien tranquille, parce qu'ils n'agissaient pas sans ordres- Je feignis en eflfet d'être tranquille, mais je ne l'étais ni pour M. de Vaubecourt ni pour mon beau-père.
Le surlendemain de la visite de ces commissaires, les arrêtés de la nuit du 4 août furent répandus avec profiision dans le Bassigny. J'en conclus qu'il n'y avait plus rien à sauver et je pressai mon beau-père de se retirer dans sa propriété d'Arbigny. Je ne parvins pas à l'y décider. Il recevait des lettres de M. de Vaubecourt qui lui recommandait de tenir ferme et de ne pas transiger sur le moindre de ses droits, parce que tout ceci n'était qu'un feu de paille ; et outre qu il y était personnellement disposé, il s'y tenait obligé par la reconnaissance qu'il devait à M. de Vaubecourt. 11 y fut fidèle, et par la suite il faillit perdre la vie pour avoir doublement payé le prix de sa terre, dans l'intérieur à la république, et au dehors à son propriétaire et à son ami. 11 osa jouer ce rôle si dangereux et si honorable jusqu'au jour où, dénoncé par un porteur infidèle, il fut arrêté et traduit, pour cette bonne action, au tribunal révolutionnaire de Paris. Je ne doute pas que Tune des lettres de M. de Vaubecourt n'eût été ouverte par le comité de surveillance de Montigny, et que nous n'eussions été redevables à cette circonstance , alors fort commune, de la visite de messieurs les commissaires.
A la publication des arrêtés du 4 août, le comité de surveillance de Montigny, renforcé de tous les patriotes de la contrée, descendit comme un torrent sur la baronnie de Choiseul, et en trois ou quatre jours extermina sans pitié les lièvres et les perdrix qui, grâce à la tendresse que leur portait mon beau-père, y avaient vécu si longtemps respectés. On pécha ses étangs, et on vint jusque dans la cour
du château tirer sur le colombier et détruire les pigeons. Ces braves poussaient ensuite Tinsolence au point de se présenter chez mon beau-père, pour offrir de lui vendre de son poisson, dont ils avaient de trop, et de ses pigeons dont ils ne savaient que faire. J'étais fort peu ému de ces saturnales patriotiques; j'avais assez à faire de contenir mon beau-père dont on avait prudemment écarté tout ce qui pouvait fournir des armes à sa fureur.
Je veux cependant rendre cette justice aux habitants de la baronnie que pas un seul ne se mêla à ces bandes, composées des patriotes de Montigny, de contrebandiers ou de mauvais sujets des environs. Les habitants avaient très-bien compris que c'était des lois seules qu'ils devaient attendre Tamélioration de leur sort, et que des excès de leur part ne leur tourneraient ni à honneur ni à profit. M. Morel s'emportait contre eux parce qu'ils ne prenaient pas sa défense ; mais, dé bonne foi, pouvait-on leur demander de défendre un ordre de choses sur lequel je veux m'arrôter un instant ?
Les meilleures terres dans les trois villages appartenaient au seigneur, et on les désignait sous le nom de corvées. Les habitants étaient tenus de les labourer, de les semer, de les moissonner pour le compte du seigneur et d'en amener le produit dans ses granges; chaque pièce de terre, chaque maison, chaque tête de bétail lui devaient une redevance ; il avait le droit de garder pour son compte toute propriété vendue, à la charge, toutefois, de rembourser à l'acquéreur le prix qu'il en avait payé, mais en prélevant à son profit le droit des lods et ventes. Il y avait banalité de fours, de poids et de halle. Enfin les enfants ne succédaient à leurs parents qu'à la charge de demeurer
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aveo 6112 ; s'ils étaient absents ft l'époque du décès^ c'était le seigneur qui héritait. La charte qui établissait ces droits datait du xu^ siècle^ et avait été accordée anx habitants de la baronnie par un Gauthier de Ghoiiseul^ à titre de grâce et par £3rme d'affranehissement. Comment en était-il donc auparavant ?
Assurément, lorsque les arrêtés de la nuit du 4 août tombaient soudain au milieu d'une population aussi maltraitée, quelques excès eussent été pardonnables à Teflusion de sa joie. Il n'en fut, comme je Tai dit, commis d'aucune sorte , et même après que les étangs eurent été péchés, les lièvres massacrés et les pigeons détruits par des étrangers, les choses reprirent à peu près leur cours accoutumé.
Cependant je recevais des lettres pressantes qui me rappelaient à Bar-sur-Aube, où les choses ne se passaient pas autrement qu'ailleurs. Tout le mal me semblait fait à Choi* seul. Je me reposais d'ailleurs sur M™® Morel,^ qui, moitié par politique, moitié par haine de la tyrannie domestique qu'elle confondait avec la tyrannie publique, avait arboré la cocarde tricolore, prêchait la liberté à la barbe de son mari, et s'était déjà fait une réputation distinguée de patriotisme à quelques lieues à la ronde. Je partis donc de Choiseul avec ces dames. Nous étions dans une voiture assez élégante. Nous arrêtons au village de Mandres qui est intermédiaire entre Choiseul et Chaumont, et où nous étions dans l'habitude de faire rafraîchir les chevaux. Nous trouvons dans une première pièce de Tauberge une douzaine de paysans réunis autour d'une table garnie de verres et de bouteilles, et entre lesquels on remarquait une écritoire, des plumes et quelque
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chose qui ressemblait à un registre. Je passe avec ces dames dans une seconde piôce. La maîtresse de l'auberge, qui nous portait intérêt, vient nous avertir d'être sur nos gardes, et surtout de ne rien dire aux habitants de la première pièce. « Je ne sais ce qu'ils font, ajoutait la bonne femme, » mais ils sont là, du soir au matin, à boire, à jurer et à » tempêter contre tout le monde, et ils disent qu'ils sont » un comité. » Je n'en demandai pas davantage ; j'appelle le postillon qui nous conduisait, et je lui ordonne de remettre sur-le-champ ses chevaux, qu'ils aient rafraîchi ou non, pai^ce que je veux repartir bien vite : ce que je recueillais des délibérations du comité redoublait mon désir do mettre quelque distance entre nous et cette puissance nouvelle. Quand de la fenêtre j'aperçois que les chevaux 9ont mis, je presse ces dames de partir, et surtout je les supplie de tempérer, en passant par la première pièce, l'hilarité que leur inspirait ce qui se passait. Je les suis, non sans inquiétude sur ce point ; au passage, un honorable membre leur dit : « Bon voyage, mes belles dames ! » Une d'elles répond d'un ton un peu moqueur : « A revoir, messieurs du Uers^tat. » Quoique l'injure ne fftt que dans la manière dont cela fut dit, elle produisit une explosion : les honorables membres se lèvent furieux pour s'élancer sur ces dames. Je me jette en avant; elles ont le temps de passer la porte, montent précipitamment en voiture et le postillon pique des deux, elles fuient; mais je restais engagé pour elles. L'un des plus violents me saisit au collet de Thabit et me dit que je payerai pour ces insolentes; on répète en chœur que je payerai pour ces insolentes, et de fait je reçois une grêle de coups de poings, sous laquelle je serais tombé si celui qui me tenait au collet n'eût lâché prise. La femme
de Tauberge, à cet aspect, crie au meurtre, à Tassassin I ses cris étaient si efiroyables que je les entends encore. Son gendre et deux ouvriers qui travaillent dans la maison accourent^ s'interposent vivement dans la mêlée, et obtiennent, sinon qu'on me dégage, au moins qu'on m'écoute.
« On ne vous a pas mis comité, disait le gendre, pour » battre les passants, mais pour les interroger, eb bien ! » faites votre métier. » L'observation apporta quelque calme. I/un des membres du comité se plaça devant le registre avec un chagrin visible de la difficulté qui l'y attendait. Le président, qui m'avait tenu jusque-là parle collet de l'habit, me demanda, sans le quitter, « pourquoi je me » trouvais à Mandres, et si je rC étais pa^ contre la nation. » — Mais quelle question faites-vous là? reprend la mal- » tresse de l'auberge ; mais c'est le grand monsieur qui » passe dix fois l'année par ici, c'est M. Beugnot ; » et la voilà qui défile mon nom, ma qualité, ma demeure, qui y ajoute ceux de mon père, de mon beau-père et de mes deux parentés et avec tant de certitude, qu'on aurait dit qu'elle lisait le préambule de mon contrat de mariage. Le secrétaire du comité ouvrait de grands yeux où se peignait le désespoir de ne jamais pouvoir écrire tant de choses. Je sentais le poignet du président se détendre insensiblement sur mon collet, et je recouvrai ainsi ma liberté, à la sourdine. Un membre du comité se lève, me toise, et s'écrie : « Mais oui, mais c'est M. Beugnot, je le reconnais, il était » à nos assemblées de Chaumont. » Il interpelle un de ses collègues, qui avait aussi été électeur et qui me reconnaît comme lui. Le président n'en eut pas le démenti : « C'est sa faute, tant pis pour lui ; pourquoi n'a-t-il pas
» youla parier? On doit dire son nom dorant un comité. » La maltrefise de Tauberge^ tremblante de colère, crie plus fort que le président : « Est-K^e que vous lui en avez donné » le temps, vieux brutal ? C'est indigne ; allez tenir ailleurs » votre sabbat. Je n'ai pas envie que vous dédionoriez mon » auberge. » Le comité se partage sur cette réplique, et les honorables membres allaient en venir aux mains entre eux; de victime que j'étais à l'instant, je deviens conciliateur, je demande la paix à grands cris. On me propose de boire à la santé de la nation : j'accepte; à la sauté des braves députés : j'accepte encore. On veut me donner des compagnons qui attesteront mon patriotisme sur la route. J'ai beaucoup de peine à repousser cette attention délicate, et je m'échappe, meurtri de coups, fêté et honoré par les mômes individus, dans l'espace d'un quart d'heure.
J'espérais trouver la voiture à quelques pas de là, et je cheminais lentement, repassant par ma pensée combien était augmenté depuis deux mois le chapitre des événements imprévus^. Qui m'eût dit, en sortant de Ghoiseul que j'éprouverais un pareil traitement avant que d'arriver à Chaumont? Gomment avait si promptement disparu cet ordre public sous lequel j'avais toute ma vie voyagé tranquille? Où était donc cette sécurité aussi naturelle à la France que l'air qu'on y respirait?
Je me rétablis à Chaumont des fatigues de la route ; mon beau-frère m'apprit qu'il y avait là aussi une garde nationale, deux ou trois comités qui travaillaient à qui mieux mieux ; que j'allais en trouver au moins autant à Bar-sur- Aube, et que les anciennes autorités n'avaient rien de mieux à faire que de céder la place; puis, sans trop s'embarrasser de ma mauvaise humeur et de mon état souffireteux, il
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ne C668ait de plaisanter du bon peuple en goguette ^ et même de ma triste aventore. Je loi en faisais tivement le re^Nrocha : « Que voal^s-Yoas? me répondit-il; on ne saurait » garder le sang -froid devant ces turpitudes et ces folies, » U faut en jdeurer ou en rire; l'un ou Tautre est une » grimace ; je choisis la plus gaie; mais comme cette idée » du comité de surveillance de Mandres, de se placer dans » un cabaret sur la grande route, est excellente, dès demain » je propose à celui de Chaumont d'en faire autant. »
De retour à Bar-sur- Aube,, je trouvai que mon beaufrère ne m'avait pas trompé : des moteurs d'anarchie avaient été semés sur la France avec assez de symétrie. Le comité de surveillance avait l'air de trembler des projets des aristocrates, et plus il avait peur, plus il étendait sa mission ; le comité de la garde nationale s'efforçait d'armer la ville et les villages. Ces comités s'étaient formés par je ne sais quelle inspiration dont personne ne pouvait rendre compte, et ils entretenaient ccHrespondance avec l'Assemblée nationale. Je trouvai l'ancienne municipalité en irritatioif contre ces nouveaux venus. Je la calmai et lui conseillai de supporter ce qu'elle ne pouvait empêcher. J'adoptai le même conseil pour moi-même, en reprenant au bureau intermédiaire les fonctions de procureur-syndic. Je m'occupai uniquement des contributions et des routes, et aussi d'apaiser les débats auxquels donnait lieu le conflit des autorités anciennes et de celles qui apparaissaient inopinément partout. Le bureau intermédiaire s'y entremit avec un zèle que je veux encore louer, aujourd'hui qu'il ne reste plus un seul des hommes excellents qui leiX)mposaient, et il ne contribua pas peu à préserver l'arrondissement de Bar-sur-Aube des excès déplorables dont les arrondissements voisins étaient
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le théâtre. En cette année, les assemblées provinciales, les parlements, les États, enfin les institutions de premier ordre fdrentmia en vacances. La commission intermédiaire de l'assemblée provinciale fdt donc chargée de faire les travaux attribués à cette assemblée même ; et, par analogie, les bureaux intermédiaires de faire ceux attribués aux assemblées d'arrondissement. Ce changement imposé par les circonstances augmenta la somme du travail qui m'était délégué; et quoique avec la confiance que je m'en acquittais pour la dernière fois, je ne m'en acquittai pas avec moins d'attention et de zèle. Ces devoirs remplis, je fus curieux d'aller considérer de près ce pouvoir nouveau, mais immense, qui remuait la France jusque dans ses fondements : je partis pour Paris, un ressentiment irréfléchi m'y conduisait aussi. La loi sur la division de la France en départements était portée, et je voulais obtenir que le district de Bar-sur-Aube fût distrait du département de Ghaumont et rattaché à celui de Trojes. Je l'obtins aisément, parce qu'il s'y trohvait en efiet des convenances qui s'accordaient avec ma petite passion, et qui valaient mieux qu'elle.
Arrestation. — La Conciergerie. — Les Girondins. — Fanchet. — Bailly. Houehard. — M** Roland. — Eglée.
J'avais été prévena dans les premiers jours d'octobre 1793 (vieux style) qu'un mandat d'arrêt avait été lancé contre moi ^ Il n'y avait plus de milieu entre fuir ou souffrir l'exécution* L'orage de sang qui devait bientôt inonder la France commençait dès lors à gronder. Un essaim d'hommes barbares avait jailli, on ne sait d'où, on ne sait comment, et couvrait la surface de la république d'espions, de délateurs, d'administrateurs, déjuges et de bourreaux. Il n'existait plus d'endroit écarté où la vertu pût respirer tranquille. Les courages étaient abattus, les âmes flétries, les visages défaits. On tremblait de parler, de jeter un regard, de s'arrêter, d'entendre; et, dans ces jours d'opprobre, les Français eussent perdu la mémoire avec la parole, s'il était aussi facile d'oublier que de se taire. Gomment un proscrit aurait-il trouvé un asile au sein de cette consternation? Où aller invoquer l'hospitalité, alors que la mort était lo salaire de cette antique vertu? Pressé
4 T;atit€ur était alors député de Bar-sur-àube à l'Aswmblée légisUiive. [B.]
m MÉMOIRES DU COMTE BEU6N0T
de ftdr on d'attendre les fers que le tyran m'avait préparés^ je voulais prendre mon parti avec réflexion pour y tenir avec fermeté. J'avais besoin du calme de la solitude. Je marchai vers le Jardin des Plantes, et, arrivé là, je montai lentement le labyrinthe en comparant par la pensée les motifs de me décider. La raison me conseillait de fdir. Je connaissais les hommes à qui le destin venait de livrer ma patrie. Je savais bien qu'ils étaient trop stupides pour la gouverner ; mais je savais aussi qu'ils étaient assez féroces pour essayer de la dévorer. L'ami généreux qui m'avait averti de mon sort m'offrait des moyens à peu près sûrs d'échapper. Je penchais pour la fuite, et j'étais parvenu sans m'en apercevoir au sommet du labyrinthe. De là je jetai machinalement un regard sur cette magnifique cité que la tyrannie couvrait de son crêpe. Un jour pur l'éclairait encore. A cette hauteur, e\\e paraissait tranquille et environnée de tous ses instruments de bonheur. Je ne sais quel mouvement se passa alors dans mon àme; mais une foule d'objets que j'avais jusque-là regardés avec indiflFérence vinrent se peindre à ma pensée sous une forme touchante. Je les parcourais, je les détaillais^ je ne pouvais plus m'en arracher. Un comble me rappelait l'édifice qui avait été le témoin des études et des jeux de mon enfance; plus loin, ce dôme réveillait des sentiments plus profonds et le souvenir de plaisirs mieux sentis ; quelques lieux me reprochaient des erreurs qu'on regrette. Enfin ce beau jour, ce fleuve, ces palais, cette verdure m'arrachèrent à la raison pour m'élever au sentiment. Le souvenir de ma femme, de ma fille, de mon vieux père acheva de me troubler; et comme si j'avais craint de délibérer encore en leur présence, je m'écriai avec un sanglot : Non ! non ! je ne fuirai
pas. Plutôt mourir mille fois au milieu d'eux I Malheureux, qui avez sans cesse le mot de patrie à la bouche, oui, il y a une patrie! je le sentais alors. — Oui, la patrie se compose pour rhomme vertueux de toutes les jouissances que la nature lui a préparées et que la société lui garantit. Il y a une patrie pour le bon fils, pour le père tendre, pour Tépoux fidèle, pour Fhomme sensible et pieux ; et il n'y en a point pour le crime, et vous n'en eûtes jamais : votre patrie, à vous, c'est un antre.
Je descendis du labyrinthe, satisfait de n'avoir plus à délibérer. Il me semblait que j'avais laissé au sommet un fardeau pesant. Je saluais avec attendrissement, en descendant, une foule d'objets que je n'avais pas seulement aperçus en montant. Il n'y avait plus rien d'indiiférent pour moi. Tous les objets inanimés qui m'entouraient me paraissaient autant de vieux amis dont j'avais été près de me séparer et au sein desquels je me retrouvais avec délices. Enfin, je prolongeai jusqu'au soir le rôve du sentiment. J'eus la faiblesse d'aller visiter les lieux qui m'avaient frappé davantage du haut du labyrinthe, et, à chacun d'eux, je répétai ma protestation de ne pas m'en séparer.
Ma résolution bien prise, je rentrai tranquillement chez moi. J'y pris les précautions que la prudence m'indiquait. Je confiai mon argent à un homme que je croyais probe, mes papiers à un autre, et je versai dans le sein d'un troisième un secret qui pesait sur mon cœur. De ces trois dépositaires, le premier m'a volé, le second s'est approprié mes papiers, le dernier m'a complètement trahi, et rien de tout cela ne m'a surpris. Un homme poursuivi n'était plus un homme, c'était, s'il est possible, quelque chose de pis.
Iè4 MÉMOIRES DU COMTE BBUGNOT
Il faUait alors un effort de courage pour ne pas le renier ou ToatrageTy et il faut le dire, à la honte de rhumanitô* fort peu de gens s'^i sont montrés susceptibles.
Quinze jours se passent sans que j'entende parler de rien, et j'avoue ma faiblesse, je commençais à espérer. •Tavais eu depuis deux ans une scène assez violente avec le tyran en titre, et Couthon, son invalide Omar y était mon débiteur; mais il m'avait oublié si persévéramment a ce dernier titre; l'autre me semblait agité de si vastes pensées, leurs valets si nombreux étaient tellement occupés, que je calculais sur la faiblesse humaine pour l'omission de quelques détails, et je m'appropriais modestement l'un de ces détails-là. Mon erreur ne fut pas longue.
Le 18 vendémiaire, sur les neuf heures du matin, deux inconnus se présentèrent dans mon cabinet. À leur allure mystérieuse et à leur ton forcément poli, je devinai le sujet de leur mission. L'un décline sa qualité : c'était l'inspecteur de police. L'autre balbutie quelques mots mal assw^is pour m'instruire de la sienne : je n'entendais point da tout la langue qu'il parlait, mais je ne sais quoi de bas et de sinistre répandu sur sa figure et sur toute sa personne servit de commentaire à son discours, et je compris que le second individu était un de ces brigands patentés qu'on distinguait alors sous le titre de membres du comité révolutionnaire Je demande à l'inspecteur communication de son ordre. 11 me développe une liste fort sale qui contenait quelque vingtaine de noms, et me prie avec modestie d'y démêler le mien. Je parcours la liste et je lui réponds, 4» qui ^ait vrai, que je ne me reconnais dans aucun des noms, et qu'il s'est probablement trompé; l'inspecteur hé-
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site» il parait décidé à se retirer. Par réflexion^ il propose au membre du comité de se rendre à la police et de demander s'il n'existe pas contre moi un mandat d'arrôt. Il lui donne pour renseignement une note au crayon dans laquelle il estropie mon nom et ma qualité. Celui-ci accepte le message^ part et me laisse seul avec Tinspecteur de police, qui ne manque pas de se r^andre en vœux pour n'avoir fait qu'une fausse démarche, et qui me prévient cependant avec une candeur niaise que la livrée de Robespierre est à ma porte, c'est-à-dire que les avenues de mon appartement, que la maison, que la rue, bojûX obstruées par des sbires déguenillés.
Je lui réponds par quelques observations sur la légèreté de sa démarche, et la conversation allait s'échaui&nt quand mon homme, jetant un regard sur le jardin, me prévient d'un ton sec que nous allons savoir à quoi nous en tmir, parce qu'il voit accourir un gendarme. Il me quitte ensuite précipitamment pour aller au-devant de ce nouveau venu, et lui parle quelque temps dans une antichambre. Probablement il l'avertit que je suis un personnage irrévérencieux envers les exécuteurs d'ordres arbitraires; car je ne peux attribuer qu'à une forte prévention, appuyée sur un plus fort déjeuner, la manière stupîde et barbare dont ce gendarme a débuté avec moi. Il entre dans mon appartement le sabre nu, et après quelques minutes d'imjfurécations, demande où je suis et qui je suis. L'inspecteur me désigne à ses yeux hagards, échauffés de colère et humides d'eau-<le-vie. « C'est bien lui ! » s'écrie-t-il, je le reconnais. Le voilà ; il y a qoinie jours » que je le cherche sans pouvoir le reneontrer . Son affaire » est bonne; pieds et poings liés, à la Conciergerie ! c'est du
» gibier de guillotine !» — Et mon homme se promène fièrement dans ma chambre, distribuant de droite et de gauche des coups de sabre en Tair, en vociférant les proverbes du père Duchesne dont il me fait de temps en temps des applica tiens qui égajent d'autant T honorable assistance. J'attendais froidement que ses poumons ne répondissent plus aux efforts de sa mémoire. Ce moment arrive ; j'en profite pour demander la représentation du mandat d'arrêt. Le gendarme s'y oppose, et revient à son refrain favori de me lier les pieds et les poings. J'insiste ; l'inspecteur appuie ; j'obtiens enfin la lecture d'un mandat d'arrêt signé Soulès et MarinOy qui m'envoie en effet en droite ligne à la Conciergerie. La lecture de cet arrêt de mort me rendit tout mon courage, et je me montrai comme un homme qui n'a plus que quelques jours à vivre. J'élevai la voix et je demandai quel était l'officier civil, l'homme de la loi. Personne ne répondait : « Eh bien ! dis-je au membre du » comité révolutionnaire, puisque vous ne le savez pas, je » vous apprends que c'est vous, vous, qui venez de faire » le rôle d'officieux valet, qui êtes ici l'homme de la loi. » A ce titre je vous demande d'abord de me débarrasser » (en montrant le gendarme) de cet insolent qui m'outrage, » à votre honte, depuis une demi-heure. Sa place n'est » point ici ; elle est à ma porte pour y attendre vos ordres, » ai j'oppose quelque résistance; et vous avez une infail- » lible garantie de ma soumission, c'est que vous êtes » vingt contre un. » J'exige ensuite qu'on me conduise devant une autorité constituée quelconque, parce que je déclare que je ne me reconnais point dans le mandat qu'on vient de me lire. « Prenez garde à ce que vous allez faire : » il ne s'agit point ici d'une arrestation ordinaire, mais
» d'éclaircir si je suis ou si je ne suis pas un criminel d'É- » tat. » A ce discours prononcé avec force, et surtout à ce mot de criminel d'État, mes trois hommes se troublèrent. Le gendarme, qui deux' minutes auparavant m'envoyait sans façon à la guillotine, fixa sur moi un regard stupide . comme sur un objet rare et qu'il voyait pour la première fois. Il semblait se dire à lui-môme : Voilà donc comme est fait un criminel. d'État L'inspecteur de police protesta qu'il ne prendrait rien sur lui, et le membre du comité, embrassant étroitement son corps avec ses bras, levait les yeux au plafond en signe d'embarras. On le députe de nouveau vers la section. Il part et revient avec cette décision précise : Il n'y a rien à faire qu'à mettre le scellé et emmener le citoyen. « Gomment, repris-je, je ne serai i pas entendu î — Non, citoyen. — Mais quelle atroce vio- » lation de toute raison, de toute humanité? N'a-t-on » affiché les droits de l'homme à tous les coins des rues » que pour les déchirer plus à son aise? — Citoyen, il ne » s'agit pas de cela. — Eh bien ! puisqu'il ne s'agit pas de » cela, j'ai tort. Mettez donc les scellés, emmenez-moi, » Votre métier est de faire des hommes ce qu'il vous plaît, » c'est vous qui avez raison. »
On ferme les portes de mon appartement ; on les scelle; on scelle les fenêtres, et on arrive enfin au moment du départ. Le gendarme, qui était devenu prévenant pour moi depuis qu'il savait que j'étais un criminel d'État et que j'avais proposé de le mettre à la porte, m'observe que je n'ai pas fait de paquet. « Pourquoi un paquet? lui dis-je. Groyez- » vous que je languirai longtemps oCi je vais? — Gitoyen, » votre affaire durera six semaines ou deux mois. — Et sur » quel fondement calculez-vous de la sorte? — J'ai entendu
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» ce que Tons venes de dire ; votre affidre n'esUdle pas » comme orile de Gnstine ? — Pas toat à ùit, repris-je en » souriant; mais Tissae pourrait bien se ressembler. » Non* vel embarras, le scellé était mis sur ma garde-robe. Il s'agit de le lever. Mes gens délibèrent s'ils en ontle droit. La patience m'échappe, j'approche d'nn sceUé, je le déchire avec violence. — « Allons, messieurs, leur dis-je, laque»* » tion est résolue; donnez-moi du linge et finissons. »
On s'empresse de me satisfaire. Enhardi par ce premier succès, je demande s'il m'est permis d'emporter quelques livres. On me répond que oai, pourvu qu'on sache quels sont ces livres. « J'emporte, leur dis-je, s'ils ne vous sont » pas suspects, Epictète, Maro-Aurèle et Thomas A-Kem- » pis. » Ces trois auteurs passent sans difSculté,à lafaveur de leur obscurité. Mais le Tasse m'étant tombé sous la main, j'eus la maladresse de l'appeler par le titre de l'ouvrage plutôt que par le nom de l'auteur, — « Vous me » permettez, continuai-je, d'y joindre la Jémsalem dé^ » livrée ? — Pour celui-là, me dit gravement l'inspecteur, » cela n'est pas possible. » Je ne devinai pas ce que le Tasse pouvait avoir à démêler avec les captureurs de l'an II de la République. J'insistai ; le gendarme s'approche de moi, m'appuie la main sur l'épaule en signe d'intérêt ^ me dit à voix basse : — « Citoyen, croyez-moi, laissez » ce livre-là ; tenez, dans ce moment-ci, tout ce qui vient » de Jérusalem ne sent pas bon. — Vous avez raison, ré- » pondis^je au faquin, marchons. »
Nous montons dans un fiacre que mon gendarme bel esprit avait eu soin d'appeler. Nous étions environnés d'hommes à piques qui se disputaient les places dans la voitureou sur le siège du cocher. Cette émulation de bas-
seese m'indigna. Je le dis très^hant, et j'obtins que le cor<* tége se réduirait à cinq personnes, et en cela je fis bon nombre de mécontents. J'arrive à ma destination vers midi. Les escaliers du Palais étaient garnis de femmes qui semblaient assises à un amjdiithéâtre, attendant un spectacle favori. En effet, le char de la mort était à la porte ; i* attendait deux infortunés destinés aux botes pour ce jour-là. Lorsque je descendis delà voiture, l'amphithéâtre se leva tout entier et poussa un long cri de joie. Des battements de mains, des trépignements de pieds, des rires convulsife, exprimaient le féroce plaisir de ces cannibales, à l'arrivée d'une proie nouvelle. Le court espace de chemin que je traversai à pied fut encore assez long pour que je reçusse à la figure des ordures qui pleuvaient de toutes parts sur moi, et je pus juger, par la réception qu'on me faisait en entrant, de celle qui m'attendait à la sortie.
Le guichet était pour le moment un port de salut, et je le vis s'ouvrir sans peine. Me voilà donc englouti dans cette vaste antichambre de la mort qu'on appelle toujours la Conciergerie. Je traverse une espèce de lanterne et j'arrive dans une pièce, à gauche, où est placé le greffe de la prison. Cette pièce est coupée en deux par une cloison à jour. Le fauteuil du greffier, son bureau, les registres, sont placés dans la partie qui donne sur la cour du Palais ; c'est là qu'on reçoit, qu'on enregistre, qu'on signale un nouveau venu ; l'autre partie est destinée à recevoir les condamnés durant ces heures éternelles qui séparent la condamnation de l'exécution. Un nouveau venu les voit, leur parle même, s'il en a le courage, et la faible barrière qui les sépare est un emblème qui semble placé là pour les avertir qu'il n'y a jJus qu'un pas entre eux et l'échafaud.
Le jour de mon entrée, deux hommes attendaient Tarrivée du bourreau. Ils étaient dépouillés de leurs habits et avaient déjà les cheveux épars et le col préparé. Leurs traits n'étaient point altérés. Soit avec ou sans dessein, ils tenaient leurs mains dans la posture où ils allaient être attachés , et s'essayaient à des attitudes fières et dédaigneuses. Leurs regards lançaient le mépris sur tout ce qui les approchait et je jugeai par quelques mots qui leur échappaient par intervalles, qu'ils n'étaient pas indignes du sort qu'ils éprouvaient. Une espèce d'officier municipal eut l'insolence de vouloir leur adresser des mots de consolation et de leur demander s'ils savaient le nom du président qui les avait ju- « gés. — Non, lui répondit l'un des condamnés : mais tais- » toi : je ne veux pas emporter au tombeau le nom d'un pa- » reil scélérat. — J'espère toujours, dit le second d'un ton » plusdoux, que ce président n'est pas un Français. » — Infortuné, tu aimais donc encore ton paysl Ah ! je salue tes mânes pour cet héroïque amour et ta noble espérance. Tu avais raison ! Ces monstres que la nature enfante dans un moment d'égarement n'appartiennent à aucune contrée. Celui qui te livrait à la mort est né et est mort au milieu de nous; mais la France, déchirée par ses mains impies, s'indignerait qu'on l'appelât du nom de ses enfants. Quel spectacle présentait le lieu où ces malheureux attendaient leur dernière heure ! Des matelas étendus sur le plancher indiquaient qu'ils y avaient passé la nuit, qu'ils avaient déjà subi le long supplice de cette nuit. On voyait à côté les restes du dernier repas qu'ils avaient pris; leurs habits étaient jetés çà et là, et deux chandelles qu'ils avaient négligé d'éteindre, repoussaient le jour pour n'éclairer cette scène que d'une lueur funèbre. Je détaillais l'horreur de
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ce sépulcre animé, quand la porte s'onvrit avec bruit; je vis paraître des gendarmes, des guichetiers, des bouireaux. Je n'en vis pas davantage : j'éprouvai un saisissement subit ; il me semblait que tout mon sang venait de se glacer dans mon cœur, et je tombai sur une banquette du greffe, poursuivi par cet appareil de la mort.
Le départ de ces deux malheureux avait occupé le greffier, et nous étions quatre arrivants qui attendions notre destination. Je restais sur ma banquette, abtmé dans une rêverie douloureuse. Ce ne fut qu'au bout d'un certain temps, et qu'après en avoir été froissé plus d'une fois, que j'aperçus parmi les nouveaux venus un élégant qui n'avait encore rien rabattu de l'impertinence de ses manières. Son habit, sa frisure, sa chaussure, déposaient de son respect pour les ridicules les plus en vogue. Il abusait d'un espace fort resserré pour s'y promener avec nonchalance, marchait sur les pieds de ses voisins, se confondait en excuses, recommençait, et fredonnait sur le tout un air italien. Au foyer de l'Opéra môme il eût été remarquable, tant il affichait la perfection de la sottise. Son nom ressemblait beaucoup au mien et nous n'avions que cela de commun. Il était arrêté pour fabrication de faux assignats, et moi par mesure de sûreté générale. Le greffier^ homme d'ailleurs fort exact, se trompa, peut-être pour la première fois de sa vie. Il appliqua mon mandat d'arrêt sur la figure insouciante de l'élégant et me gratifia du sien. Il faut être juste ; mon allure sombre et misérable aidait à la méprise. On nous distribue à des guichetiers qui conduisent l'élégant à la chambre que je devais occuper dans cette division de la prison qu'on appelle l'Infirmerie, et je vais prendre sa
place dans un cachot qui était encore, à ce que je crois, sous l'invocation de saint Charles.
Ce cachot était de quinze pieds en carré, et ne recevait, par un trou pratiqué dans la porte, que la portion de lumière suffisante pour en éclairer l'horreur. J'y trouvai deux compagnons. L'un, accusé d'avoir assassiné sa mère, était un homme de quarante ans. Soit prévention, soit réalité, je ne crois pas avoir rencontré de figure sur laquelle le crime ait été écrit en caractères pliis lisibles. Il avait le teint plombé, les yeux louches et la bouche contournée. Ses sourcils se contractaient dès qu'il voulait fixer un objet, et ses lèvres s'agitaient incessamment d'un mouvement convulsif. Cette mobilité imprimait à l'ensemble de ses traits une horreur menaçante. Il parlait peu, avait les manières violentes et se courrouçait contre tout ce qui l'environnait. Le malheureux paraissait brouillé avec la nature entière, avec lui-môme. Par un concours assez singulier d'événements, il a subi la mort le jour même où j'ai été rendu à la vie, à la liberté ; et j'y ai trouvé une occasion de plus de reconnaître et d'adorer cette éternelle Providence, qui daigne parfois s'associer à la justice humaine.
Mon second compagnon était un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans. Je crains que dès cet âge il n'ait tenu l'un des premiers rangs parmi cette société d'escrocs qui s'est établie en permanence dans la capitale. Sa figure agréable et ouverte formait un contraste parfait avec celle de l'assassin. 11 avait dans ses manières de cachot une sorte de politesse que l'emportement continuel de l'autre faisait ressortir davantage. Celui-là m'accueillit avec bienveillance, plaignit en fort bons termes notre sort commun ; et, comme nous sommes toigours disposés à faire les hon-
gigitizecl by
neurs dans le bien que nous pensons d'autrui, je me persuadai qu'il était comme moi au secret, sur la paille, au cachot, par mesure de sûreté générale.
J'achevai la journée sans communiquer avec mes camarades. Je ne répondais qu'en termes fort serrés aux questions qu'ils m'adressaient ; le plus souvent je ne répondais pas du tout. J'éprouvai sur le soir une fièvre violente. Mes idées étaient sans suite et sans liaison ; je rêvais les yeux ouverts, et mon imagination égarée absorbait heureusement ma raison. La seule sensation bien distincte que j'éprouvais était un besoin : c'était la soif, et je buvais de l'eau avec excès. Ce régime ne me réussit pas. Je passai une nuit douloureuse. Le lendemain je restais abattu sur la paille, succombant sous la lassitude de la veille. Je ne formais pas davantage d'idées suivies ; une seule dominait toutes les autres, c'est que j'étais destiné à mourir. Je n'allais pas plus loin, et je n'avais plus la force de m'eifrayer ou seulement de m'occuper du temps et de la manière.
Mon jeune camarade prit pitié de moi. Il devint empressé, importun même ; mais il l'était avec tant de grâce qu'il parvint à me ranimer malgré moi. Dès le soir du second jour, une sorte de confiance s'était déjà établie entre nous. J'étais au sein de Paris tel qu'un voyageur perdu au milieu du désert; un abîme immense me séparait du reste du monde, et, dans cette position, la rencontre de son semblable est un présent du ciel ; il n'est plus possible de rester indifférent devant lui. Je parlai donc à mon compagnon. Il eut mon secret qui n'en était pas un. Son embarras le trahit au moment d'expliquer le sien. Quelques questions imprudentes qu'il me fit sur la procédure parjurés, achevèrent de m'apprendre à qui j'avais affaire, et je rabattis
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avec peine de l'estime que je lui portais de si bon cœur. Je passai la nuit assez tranquillement ; la nature reprit ses droits : je dormis. Mais comme je payai cher le bienfait de cet anéantissement passager quand il fallut en sortir! Non, je ne connais rien de cruel comme le moment du réveil au milieu d'un cachot, dans un lieu où le songe le plus horrible est moins horrible que la réalité. On est déjà éveillé; on souhaite, on s'efforce de rêver encore. Le sentiment essaie de faire reculer la raison qui s'obstine à rebâtir autour de vous les instruments de votre supplice, et vous les voyez toujours pour la première fois. Le moment du réveil pénétrait chaque jour mon âme d'un trait de désespoir, et lorsque par la suite j'ai pu disposer de mon sort, j'ai été cent fois tenté d'user d'iin moyen que j'avais de me rendormir pour ne me réveiller jamais.
Cette troisième journée se passa avec moins d'embarras; déjà chacun avait sa place. L'assassin restait dans son coin, en proie à son humeur farouche. Le jeune homme me portait les mômes soins et ne cessait de s'étonner qu'on nous eût placés l'un et l'autre à un seo^et aussi rigoureux; car il avait la prétention de n'avoir été arrêté que pour fait de police, et il confondait sans façon sa cause avec la mienne. Sur le soir de cette journée, les guichetiers vinrent nous rendre leur visite accoutumée. Le jeune homme plaida notre cause commune avec chaleur et même avec quelque adresse. Il me citait en exemple d une persécution inouïe, et insistait sur ce que je périrais au cachot si on m'y laissait encore deux jours. Le porte-clefs rétorquait ses arguments avec un laconisme brutal ; cependant il voulut voir ma figure pour reconnaître l'individu qui excitait un si bel intérêt; il lui prit môme la fantaisie de m'interroger. 11 me
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demamde potirquoi je rois arrêté. Je lui réponds : par mesure de sûreté générale. Il s'étonne aussi de me trouver là, et veut en apprendre la raison; je lui réponds que je l'ignore. Il s'informe de ce que j'ai fait dans la révolution, je l'explique en peu de mots ; de mon nom, je le décline. « Je parie, dit le guichetier, que c'est là l'homme du mî- » nistre de l'intérieur. Attends, je vais achever la fermeture » et je reviens. »
Ce mot : que je suis Thomme du ministre de Fîntérieur, me déroutait ; je ne devinais pas comment je pouvais être l'homme du citoyen Parey , à qui je n'avais parlé de ma vie ; mais d'un autre côté, depuis trois jours , rien n'avait plus droit de m'étonnér. J'étais dans cette perplexité, quand le guichetier revient , m'ordonne de sortir du cachot, et me vante Tadresse qu'il a eue de m'y déterrer.
Je me mets en devoir d'obéir; mais auparavant je veux exprimer ma reconnaissance à mon compagnon de cachot. Le guichetier s'y oppose et prétend que c'est un coquin qui m'a volé. Je proteste du contraire. Le guichetier insiste et m'ordonne de faire la récapitulation de mes eflfets. Je la fais, et je trouve exactement tout ce que j'avais apporté. Le guichetier ne se tient pas pour battu; il soutient qu'il n'est pas possible que je n'aie pas été volé, tonne de nouveau et menace de revenir armé d'un instrument terrible, si on ne me restitue pas à l'instant tout ce qu'on m'a pris. Je prie, je supplie, j'obtiens avec peine qu'il ne mettra pas mes pauvres camarades en pièces, parce qu'ils ont dû me voler, encore qu'ils n'en aient rien fait.
Chemin faisant, je demande à ce guichetier ce que signifie ce qu'il a dit que j'étais l'homme du ministre de l'intérieur. Il me répond que je te saurai au greffe. Le
greffier me montre, en effet, une note qn'il a reçue du citoyen Grandpré, premier commis de l'intérieur, qui lui recommande d'avoir pour moi les soins compatibles avec les règlements, et de me fournir tout ce dont j'aurai besoin. J'apprends encore que sur cette note on m'a cherché sans succès dans différentes chambres, pendant un jour, et que le mouvement continuel de la prison avait fait oublier, dès le lendemain, ma personne et la recherche. Je me suis depuis trouvé à la Force avec le citoyen Grandpré, dont le crime était d'avoir voulu faire pénétrer dans les prisons les bienfaits de la révolution du 10 thermidor, dès le il ou le 12. Barère lui donna en passant cette petite leçon de politique , mais heureusement elle ne fut pas longue, et j eus le regret de n'apprendre qu'après sa sortie de la Force que c'était à lui que j'avais l'obligation d'avoir été tiré du cachot de la Conciergerie.
La protection du citoyen Grandpré et plus encore mon visage pâle et défait me firent obtenir une place à l'infirmerie, qu'on me vantait comme un lieu privilégié pour les détenus. Or, cette infirmerie était bien l'hôpital le plus horripilant qui existât au monde. L'édifice est de vingtcinq pieds de large sur cent pieds de long, fermé aux deux extrémités par des grilles de fer, et recouvert d'une voûte surhaussée. Il est construit en pierres de taille, pavé de longues dalles, et, au reste, comme sa construction est ce qu'il y a de plus lourd dans cet affreux genfc, on croirait qu'il a été taillé dans un rocher. Les vapeurs du charbon et des lampes ont empâté la pierre d'une teinte sombre. La lumière ne parvient que par deux fenêtres en abat-jour très -étroites et ménagées dans les cintres de la voûte, en sorte que rien ne ressemble mieux â ces palais des enfers que
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l'on voit à l'Opéra. C'est là que Tarchitecte a probablement été chercher ses modèles. Quarante à cinquante grabats garnissaient les deux parois de ce boyau, et on voyait jetés sur ces grabats, deux à deux et souvent trois à trois, des malheureux atteints de maladies différentes. Il était impossible d'y renouveler l'air , on ne songeait pas seulement à le purifier ; on ne songeait pas davantage à changer la paille des grabats et à nettoyer les couvertures, en sorte que le malheureux porté là était soudain enveloppé dans un tourbillon de méphitisme et de coriruption. Elle était telle, cette corruption, qu'elle germait sur les dalles du pavé, et que par le temps le plus sec on ne passait pas par Tinfirmerie sans en avoir sa chaussure souillée. Pour comble de misère, les commodités de cette partie de la prison sont placées au milieu de l'infirmerie, sans moyens, sans séparation , et^ comme elles sont insuffisantes pour le grand nombre, les environs y suppléent, et ces environs sont l'infirmerie même. Nulle part, au reste, on ne se jouait de l'humanité d'une manière aussi barbare, aussi dégoûtante. 11 m'est arrivé souvent de trouver au milieu de ces commodités, couchés sur le pavé et recouverts de leurs ordures, des malades qui avaient fait effort pour s'y traîner et qui y étaient tombés de faiblesse et de douleur. Ils y seraient morts si leurs compagnons dMnfortune ne les en avaient pas tirés. Je pourrais ici multiplier les tableaux hideux : un 'malade venait-il d'expirer, on lui recouvrait la tête d'une partie de la couverture commune à lui et à son voisin, et ce dernier, plus malheureux sans doute, gelait de froid, en attendant qu'on le détachât de ce cadavre. Il y avait une heure marquée pour cela, et d'ailleurs on ne se serait pas mis en frais de transport pour un seul homme mort ; le
contingent de la jonmée était de trois on quatre. Au-dessus de tous ces fléaux, il en était un plus grand : un médecin, homme farouche et barbare. Ce misérable était le seul qui eût pu faire croire à un malade qu'il n'était pas disgracié de la société tout entière. Jamais un mot consolateur n'est descendu de sa bouche ; jamais il n'a donné un signe d'in^ térêt à l'humanité souffrante et tourmentée. La visite journalière durait ordinairement dix-huit minutes, quelquefois vingt, vingt-deux, et n'a jamais passé vingt-cinq. J'ai résisté à l'indignation pour la calculer, et, en vingt-deux minutes il avait visité quarante malades, ce qui donnait un peu plus d'une demi-minute par individu. Sa recette habituelle était de la tisane, de la tisane pour tous, et jamais que de la tisane. Son insouciance prévenait au moins en ce point les effets de son ignorance, et peut-être les malades y gagnaient-ils. Ce qu'on raconte de lui dans YAlmanach des Prisons est de la plus exacte vérité. Il est positivement vrai qu'on a substitué plus d'une fois dans le môme lit un malade à un homme mort de la veille, sans que ce cruel Sangrado s'en soit aperçu, et, croyant toujours avoir affaire au dernier, il ne trouvait rien à changer au régime et prescrivait de continuer la tisane. Au reste, tout cela s'explique : ce médecin était très-riche, il avait ci-devant possédé une charge importante ; il avait hanté les heureux de la terre, il s'était frotté auprès d'eux de préjugés, de morgue et d'insolence. Un tel homme était fort déplacé à l'infirmerie d'une prison. Oui, docteur Thierry, vous y étiez très-déplacé. Je vous connais ; il vous faut des grands, des palais, de l'or, des cuisiniers, et vous ne trouviez là que des malheureux. Or, vous êtes trop vieux pour apprendre et trop endurci pour sentir que le malheureux est un objet
sacré; que votre art, le plus beau des arts, est sublime alors qu'il s'exerce autour de lui, et que c'était par l'application courageuse et assidue de leur savoir au malheur que les médecins de l'antiquité avaient mérité d'être appelés des hommes divins. Aussi, consolez^-vous; je crois bien que vous pourrez préparer quelque illustre pour le Panthéon, s'il a la sottise de prendre vos ordonnances, mais je vous garantis que vous n'y aurez jamais de place.
A la vue de ce repaire de toutes les horreurs et de toutes les douleui*s qui peuvent affliger l'humanité, je maudis la protection du citoyen Grandpré et je regrettai mon cachot. Je calculais combien la société produit de degrés do misère dont le commun des hommes naît, vit, meurt, sans seulement avoir une idée, et je m'expliquais comment le philosophe de Genève avait eu raison de regretter les bois, et comment encore il avait rencontré tant de beaux esprits sincèrement déterminés à le trouver fou. Je préparais ainsi un commentaire à Hobbes, quand un Compagnon d'infortune vint m'arracher à ma méditation. Cet homme, heureusement né , avait conservé, au milieu de l'infirmerie, du sang-froid, de l'originalité et môme une sorte de gaieté. C'était un légiste angevin de soixante à soixante-dix ans. Il me complimenta sur mon arrivée à l'infirmerie, qu'il avait la bonté d'appeler la salle la plus tranquille et la plus commode de la prison. Qu'on juge du reste ! — « Vous n'êtes » pas très-malade, me dit mon avocat; si vous voulez, nous » ferons société de table et de lit; je suis propre et bon vi- » vaut ; nous nous arrangerons bien ensemble. » Cependant il veut savoir avant tout si je suis un révolutionnaire et pourquoi je suis arrêté. Je le satisfais sur ces deux points,
et sop-le-champ il entame le récit de son aventure. Sa famille était fort connue en Anjou. Quant à lui, il s'était modestement réduit à la profession d'avocat par goût pour l'indépendance et la littérature. Il avait composé quelques écrits qui avaient fait du bruit dans son canton, et s'étonnait de la meilleure foi du monde qu'ils ne fussent pas parvenus jusqu'à moi. La révolution avait distrait ses concitoyens de la haute considération qu'ils lui portaient ; il s'était vu froissé par des hommes nouveaux, par des institutions nouvelles ; la bile du vieillard s'en était émue, et, dans un accès d'humeur, il avait composé un dialogue entre la nation et Henri IV. Le roi parlait le premier et parlait haut, et même d'une manière irrespectueuse à la nation. L' auteur en était là de son ouvrage, et la nation n'avait encore rien dît, quand un comité révolutionnaire surprit mon avocat d'Anjou et son dialogue, et les emballa par le même coche pour le tribunal révolutionnaire. J'eus beau me défendre et me récuser, il me fallut subir dès le soir même la lecture du dialogue et donner mon avis. Il ne me fut pas possible de dissimuler que je trouvais Henri IV d'une insolence toute royale. — sTant mieux, me dit mon » avocat , morbleu I tant mieux. C'est là où je vous atten- » dais. Voilà la preuve que j'ai conservé la vérité de l'his- » toire ; car cet Henri IV était un gaillard à poil. Vous le » voyez avec son panache, sa longue épée, sa moustache ; » vous vous rappelez sa harangue à l'assemblée de Rouen ; » et je m'en rapporte à vous, pouvais-je faire autrement? — » Vous pouviez mieux faire, lui dis-je. — Et comment, s'il » vous plaît? — Vous pouviez ne pas le faire parler du tout. » Si vous aviez des vérités utiles à révéler, pourquoi ne » choisissiez-vous pas un autre organe ? Vous savez que
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» nous ne voulons plus de rois, de panaches ni de mousta- » ches. — A la bonne heure, reprend mon avocat ; mais » c'est une chose faite. Au reste, depuis que je suis ici, » j'ai fait répondre la nation, et, ma foi, je trouve qu'elle » n'est pas en reste. Vous allez en convenir vous-même. » Pour cela je demandai grâce jusqu'au lendemain matin, au grand regret de mon avocat , qui prétendait que son ouvrage était de ceux qu'il fallait lire de suite, si on voulait en sentir tout le mérite.
Le roulement des verrous, le bruit des clefs, les cris des chiens, nous annoncèrent la nuit. Mon avocat me pressa de partager son lit. Je redoutais la société intime du chancelier de Henri IV; je préférai passer la nuit sur un banc posé autour du poêle, entre un officier de la nàarine marchande, qui n'avait fait qu'un saut des grandes Indes à la Conciergerie, et un tailleur de Paris qui y était descendu de la rue Mouffetard. Ainsi cette tyrannie, la plus puis^sante et la plus hideuse qui ait jamais désolé l'espèce humaine, frappait au même instant dans des climats opposés en même temps qu'elle dévorait autour d'elle. Elle franchissait les espaces et s'élançait aux quatre coins du monde pour y saisir ses victimes. Fléau prodigieux f sa naissance, ses progrès, sa chute, lasseront longtemps la réflexion humaine. L'officier de marine, plus habitué que d'autres à des lits mal faits, reposa fort bien sur son banc ; le tailleur s'endormit en me racontant comment il se trouvait à la Cîonciergerie pour avoir fait des manches trop courtes à des habits de hussards, et, malgré le mérite de la matière, il ne m'endormit pas. Me voilà donc seul, veillant au milieu de l'infirmerie de la Conciergerie.
Je me trompe ; la douleur tenait éveillés plusieurs mal-
heureux sur leurs grabats. Je sentk alors toute la profondeur de ce Ters de Golardeau :
Que la nuit parait longue à la douleur qui veille t
J'entendais à mes côtés des cris plaintifs, des gémissements. Plus loin un malheureux, poursuivi par un rêve affreux, poussait des cris qui me glaçaient d'effiroi. Je distinguais assez bien les mots de sang, de bourreau, de mort; ces mots circulaient autour de ces couches funéraires, et, d'heure en heure, l'airain mesurait par des sons tardife cette éternité de souffirances. Les chiens répondaient à l'horloge par de longs hurlements. Et vous, vous qui n'avez pas passé une nuit là, au milieu de cet assemblage d'horreurs, vous n'avez encore rien éprouvé, rien souffert au monde. Pour surcroît de supplice, un escalier qui conduit à je ne sais quelle salle du Palais, est adossé au mur de l'infirmerie. Il faut que cet escalier conduise à une salle des tribunes du tribunal révolutionnaire; car, dès cinq heures du matin, tous les malades qui pouvaient dormir furent éveillés en sursaut par le bruit des amateurs qui se pressaient, qui se disputaient, qui se battaient à qui aurait les premières places, et ce vacarme, effrayant à plus d'un titre, se renouvelait chaque jour et se prolongeait longtemps dans la matinée. Ainsi, la première sensation qui frappait un malade à son réveil, c'était la crainte que ce ne fût pour le plaisir de dévorer ses derniers moments qu'on se battait au-dessus de sa tôte; car, dès lors^ c'est-à-dire dans les premiers jours de brumaire, la maladie, l'agonie même, ne dispensaient plus de paraître au tribunal, et j'y ai vu porter un prêtre d' Autun à qui on ne donnait pas douze heures
à vivre, et qui est mc»^^ en effet, à Tinstant où on le jetait sur la charrette. En présence de tant et de si profondes misères, j'ai rougi d'être né homme. Le désespoir avait traversé mon âme; j'avais les yeux secs et le sang brûlant; j'errais à pas précipités dans l'infirmerie, attendant et redoutant également la lumière qui commençait à percer les barreaux. Poursuivi par les images de la nuit, inquiet de ce qui m'attendait pour la journée, si on m'eût alors appelé pour le supplice, j'y aurais volé avec transport. J'ai fait plus d'une fois cette réflexion, que la mort sur un échafaud n'inspire tant d'horreur au commun des hommes que parce qu'ils la comparent à l'état de paix , de jouissances et peut-être de bonheur qu'ils éprouvent ; mais la mort considérée au fond d'un cachot, et, ce qui est pire, de l'un des grabats dont je parle ; la mort, quand l'existence tout entière est changée en tourments, n'est plus le comble des maux, elle en est le remède. Le courage de la plupart de ceux qui ont péri dans ces derniers temps se composait pour beaucoup du contentement d'arriver au terme de leurs souffrances : « Il y a trop longtemps que » ces gens-ci m'ennuient, me disait Biron ; ils vont me » couper le col, mais du moins tout sera fini. »
L'infirmerie n'eut pas sitôt reçu la faible portion de lumière qui lui était dévolue, que mon avocat vint obligeamment s'informer de la manière dont j'avais passé la nuit. J'étais à mille lieues de ses aventures et de son Henri IV; je le reçus fort mal. 11 attribua ma mauvaise humeur à la fatigue que j'avais éprouvée et me tança d'avoir dédaigné ses conseils et passé la nuit sur un banc, à côté d'un poêle. Il y avait, selon lui, de quoi me faire mourir. — « Encore » passe si j'avais réussi, » lui répondis-je avec aigreur, et
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là-dessus mon homme m'enfila un fort beau sermon sur la patience, et arriva toujours à son point favori, à la lecture de la deuxième partie de son dialogue. — « Vous m'avez » fort bien préparé, lui dis-je : voyons. » Il lit la réponse de la nation à Henri IV. Ici le bonhomme s'était fourvoyé. La nation parlait comme une traînée. Elle disait des injures à perte de vue, et rien que des injures. Je le lui fis remarquer ; je lui observai que personne n'y serait pris, que dans la première partie du dialogue il travaillait de génie, et qu'on sentait son Apollon à l'aise, tandis que dans celleci, il sortait péniblement de son caractère et bronchait à chaque pas. Le vieillard trouva quelque chose de vrai dans mon jugement. Je caressais son opinion et je flattais son faible sans m'en douter; il en conçut de moi une idée favorable et qu'il conserva jusqu'au bout. Quelque temps après, et la veille de sa mort, car le pauvre auteur la reçut pour prix de son dialogue, il mit ordre à ses afl^aires; il confia au général Marcé ses dispositions domestiques et me rendit dépositaire de ses productions littéraires, pour les publier ou les supprimer à mon gré. Je ne manquai pas de profiter de Toption.
J'ai dit que l'infirmerie était grevée d'une insupportable servitude envers des habitants de cette partie de la pri* son. Je les passai tous en revue dans la matinée, et je reconnus bon nombre de nos camarades. La plupart m'accueillirent avec un intérêt consolant. Je quittai promptement l'infirmerie par leurs soins empressés, et je passai dans une chambre qu'on appelait la petite pharmacie. dette chambre était destinée à recevoir une femme fameuse, aussi avait-elle de plus que les autres une double porte de cinq pouces d'épaisseur, revêtue de fer et chargée
de trcHS énormes serrures. De deux fenêtres qui Téclairaient auparavant, Tune était hermétiquement bouchée, l'autre presque entièrement ; mais en revanche, elle était tapissée d'un papier qui multipliait autour de nous les emblèmes, et les mots de liberté, égalité, droits de V homme, constitution; il était impossible de lever les yeux sans rencontrer le mot de liberté ou des barreaux, celui à^ égalité ou des verrous. Au reste, cette chambre prédestinée pour un usage peu commun était occupée alors par la représentation nationale. Ses hôtes étaient tous des députés anciens ou actuels. La procès des vingt-un députés était à son terme. Un spectacle d'un intérêt plus relevé fit promptement diversion à tout ce que j'avais senti, pensé, éprouvé jusque-là. J'avais sous les yeux la lutte du talent, du savoir, de tout ce que les hommes sont habitude à chérir et à honorer, mais du talent, du savoir, chargés d'indignes fers, contre l'ignorance en crédit , la scélératesse en action et le crime tout -puissant. Déjà un écrivain éloquent a excité la curiosité du public sur les derniers moments de ces hommes célèbres. Je me garderai de reproduire des détails si vrais et si intéressants sous sa plume; il faut prouver son respect pour le tableau des maîtres en se gardant d'y toucher. Le fond du procès reste encore sous les yeux de la France et de l'Europe; mais la postérité, ce juge irrécusable des hommes et des choses, s'avance pour le décider. Déjà il est reconnu que le mot de^ fédéralisme est un monstre moral, sorti de la tête d'un scélérat en déUre, comme la figure hideuse qui le représente est sortie de la tête d'un ouvrier de mauvais goût ; que l'un n'a pas plus existé en politique que l'autre n'existe dans la nature. Déjà la Convention a cédé au re-
tour de la saine raison en ordonnant la démolition de tons ces monuments ridicules que la tyrannie avait disséminés sur le sol de la république pour donner de l'existence à ce fédéralisme, dont elle a tiré un si grand parti. Ainsi, il faut chercher ailleurs les véritables motifs de la' perte des premiers Français immolés à cette sanglante chimère, de ceux qui ont les premiers dénoncé les règnes des Marat, des Robespierre, et de tous ces misérables, ^opprobre de l'humanité et la honte de la nation.
Je considérais chargés des mômes fers que moi, ces hommes dont j'avais souvent admiré les talents, que j'avais vus naguère au plus haut degré de crédit et de puissance, et qui m'avaient écrasé avec tant d'autres du poids de leur immense popularité. Quelles réflexions ce spectacle m'inspirait ! La révolution, disais-je à l'un d'eux, c'est la mort. Elle brise impitoyablement tout ce qu'elle rencontre : il n'y a pas d'âge, d'opinion, de crédit, de vertu, de richesses, de talents qui défendent de ses coups. La postérité demandera avec inquiétude quel étrange concours de circonstances a pu précipitera l'échafaud ces fondateurs de la république. Le temps de les comparer n'est pas encore arrivé ; mais on peut dire, dès aujourd'hui, que le parti de la Gironde a fourni des orateurs, des métaphysiciens, des écrivains distingués, et pas un homme d'État ! La plupart d'entre eux, élevés à l'école de l'ancien barreau, avaient contracté une confiance ridicule dans Tart de parler, et se persuadaient qu'ils avaient tué leurs ennemis avec un sarcasme bien aiguisé ou un discours d'apparat. C'étaient là leurs grands moyens. Ils picotaient le tigre quand il avait la gueule ouverte pour les dévorer. Ils avaient d'ailleurs donné prise sur eux en ne suivant pas avec vigueur une conception d'abord
assez forte, assez ingénieuse. Le parti de la Gironde avait tenu une marche tortueuse dans l'Assemblée législative. Tour à tour ami ou ennemi de la cour, à mesure que celle-ci lui abandonnait ou lui retirait le gouvernement, il était encore en pourparlers avec elle peu de temps avant le 10 août. Ce jour-là môme, à sept heures du matin, la Gironde n'avait pas encore pris de couleur; ce ne fut que deux heures après, et lorsque la victoire était décidée pour le parti populaire, qu'elle s'élança à la tête de ce parti. La journée finie, la Gironde jugea que les résultats en seraient glorieux, et elle voulut se les approprier aux yeux de la France. Elle n'était pas aussi contente des moyens qui avaient accompagné ou suivi cette journée, et elle essaya d'en renvoyer la honte aux véritables auteurs du 10 août. Cette conception, je le répète, était habile, et d'abord on n'oublia rien pour la faire réussir. Roland déploya toute l'énergie de sa vertu, et, ce qui était un peu plus sérieux, tout le talent de sa femme contre Danton, contre la Commune, contre les dilapidateurs du ch&teau ; Brissot composa des diatribes contre les Jacobins, Vergniaud, Guadet, Gensonné imprimèrent le mouvement à l'assemblée. C'était à qui fêterait le mieux le 10 août, à qui s'en approprierait le plus sûrement l'honneur, et à qui déchirerait à plus belles dents les véritables auteurs de cette journée. Le parti contraire sentit tout ce que la marche des Girondins avait de cruel et d'insultant pour lui, et en devint furieux. 11 accumula les horreurs au sein de la capitale, et, pour dégoûter la Gironde du 10 août, il ne manquait pas de confondre avec cette journée les massacres de septembre. Ces massacres, de déplorable et honteuse mémoire, otfraient à la Gironde un moyen
pniesant de ponsBer son système aussi loin qu'elle le voudrait. Il fallait qu'elle en déclarât, qu'elle en poursuivit les auteurs à la face de l'Europe. Elle disposait dès départements par Roland, de l'armée par les généraux; la majorité de la Convention arrivait pénétrée d'indignation contre les bourreaux de septembre: elle pouvait reconquérir la Commune en laissant Pétion à la place de maire. On n est qu'embarrassé dans l'énumération des moyens dont elle disposait alors. Qu'a-t-elle fait avec tous ces moyens ? Elle a perdu trois mois à se débattre contre Marat et à composer, sous le titre de constitution, je ne sais quel amphigouri métaphysique dont on ne se souvient plus, dont on ne se souvenait plus huit jours après qu'il avait paru. Or, un mois, un jour, est un siècle en révolution. Le parti contraire a louvoyé dans les premiers mois de la Convention ; mais quand il a vu que la Gironde avait laissé passer le moment favorable, il l'a prise dans son propre piège. Il a accepté tous les reproches qu'elle lui prodiguait, a avoué les excès qu'elle n'avait pas su punir, et les a mis sous la sauvegarde de son crédit naissant. Fatigué de la défensive, il a attaqué à son toui*. Fort de tous les scélérats dont il était l'espoir, de tous les crimes dont il était l'appui, il a chassé Roland comme un radoteur incommode , exalté Marat comme un juste persécuté, comblé les administrations de ses créatures, nommé des ministres de son choix, et, lorsqu'enfin il a eu la plénitude du pouvoir, il a renversé la Gironde pour avoir eu la prétention de rivaliser de gloire et de puissance avec lui, sans avoir rivalisé de crimes.
D'ailleurs ce parti avait sur celui de la Gironde l'avantage de s'associer bien mieux et bien plus promptement
par ses principes^ ou son défaut de principes , aux vœux de la populace déchaînée et furieuse. L'anarchie permanente sous le nom de liberté; Tenvahissement des propriétés sous celui d'égalité, les assassinats, les supplices, les vols consacrés comme des moyens de régénération, tous les vices en crédit, les noms de- vertu et d'honneur devenus ridicules ou dangereux, telle était la doctrine ou l'instinct de ce parti qui devait trouver et qui a trouvé un nombre effrayant de sectateurs au milieu d'un peuple corrompu par un long esclavage. Après l'ébranlement terrible que la révolution avait occasionné, lorsque tous les ressorts de l'ordre social avaient été rompus avec fracas, une pareille doctrine faisait plus de fortune que le galimatias de Gondorçet, les diatribes apologétiques de Brissot ou les sophismes de Guadet. L^s sans-culottes n'entendaient rien à tout l'esprit de ces messieurs; mais ils comprenaient fort bien Marat lorsqu'il conseillait de pendre les épiciers pour piller plus facilement leurs boutiques; Danton, quand il faisait décréter qu'on leur accorderait quarante sous par séance à la section; Barère luimême, quand il leur promettait les biens des aristocrates; enfin, ceux-ci distribuaient des valeurs réelles, des brevets de municipaux, d'administrateurs, de voleurs, d'assassins, de commissaires, de gardiens, tous inviolables. A ces signes, les sans-culottes reconnaissaient leur souveraineté; mais ils n'en voyaient que le mot dans les productions de la Gironde, dont le sens, Texpression et l'intention étaient pour eux également problématiques. Ainsi la France a été soumise, par la force des événements et la faiblesse de ceux qui n'avaient su ni les prévoir ni les diriger, à parcourir tous les degrés du malheur, jusqu'à ce que ses
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salutaires et craelles leçons aient éteint les illusions dans la dernière classe de la société et j aient appris que là^ comme ailleurs, et peut-être plus qu'ailleurs, le bien est dans la modération et le bonheur dans la règle.
Mais jusqu'à ce que l'infortune extrême eût désabusé tous les esprits, il devait périr une foule d'hommes, et, par préférence, ceux qui, étant placés à la tête des affaires, offraient quelque résistance au torrent, et ensuite ceux qui, jetés au milieu de la société, réclamaient par leur présence seule contre ce débordement de sottises et de crimes. Sans doute, c'en était un digne de mort aux yeux des Maratistes que d'être remarquable par son intégrité, son savoir ou ses richesses ; et si ce parti a commis une faute, c'est de n'avoir pas avoué hautement ses titres de proscription et de les avoir dérobés sous des formules contradictoires ou ridicules. S'ils avaient jeté le masque au lieu de le lever, s'ils avaient marché en sectaires décidés et conjurés publiquement contre tout ce que la république renfermait d'hommes vertueux, instruits ou propriétaires; s'ils avaient ainsi sarclé la France avec audace, au lieu de la faucher sans prévoyance et sans mesure, ils auraient effacé impunément jusqu'aux traces de la civilisation et organisé au milieu de l'Europe la horde de barbares la çlus dangereuse qui ait jamais effrayé le monde.
On voit comment Us devaient débuter par les députés qui les gênaient davantage, c'est-à-dire par ceux qui, composant le parti contraire, ont défendu la vertu sous les poignards du crime, la propriété sous les piques de la convoitise et la liberté sous le fer des tyrans.
Sept de ces députés habitaient la même chambre avec
Lamourette et moi. Le jour du jugement nous étions restés seuls; nous étions loin de mesurer toute la profondeur de cette horrible trame, car nous conservions des espérances. Nous savions bien que la plupart des députés n'échapperaient pas aux haines puissantes qu'ils avaient excitées , mais nous ne concevions pas quelle sorte d'intérêt on pouvait avoir à immoler Ducos et Fonfrôde, qui ne s'étaient pas prononcés dans le principe avec force, et qui tous deux avaient reçu en partage une douceur de mœurs, une franchise, une amabilité qui font partout le charme de la société, et qui ne font nulle part ombrage au gouvernement. Nous placions encore dans l'exception Fauchet, le républicain Fauchet, à qui on ne pouvait même pas reprocher le fédéralisme, puisqu'il avait combattu tant qu'il avait pu la' réunion dans le Calvados, surtout depuis qu'il avait su que Wimphen en était le chef militaire; enfin nous ne concevions pas qu'on pût refuser aux Jacobins ce misérable Boileau, de l'Yonne, qui déshonorait ses fors par ses plaintes, ses larmes, ses regrets d'avoir assisté à la commission des douze, et ses protestations d'être un ami de Robespierre et un digne montagnard.
Le 2 novembre, sur les deux heures du matin, nous entendîmes la porte de notre chambre s'ouvrir avec fracas. Trois guichetiers armés de flambeaux y entrent avec empressement. Ils font l'inventaire du frôle mobilier de nos compagnons, et se mettent en devoir de l'emporter. Nous leur demandons s'ils sont jugés. Ils nous répondent que non, mais qu'ils ne reviendront plus en prison, quel que soit l'événement du procès, et que c'est toujours chose faite que de débarrasser la chambre de leurs meubles. L'heure où se faisait cette expédition fournissait un triste commen-
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taire aa discours de ce guichetier , mais il est difficile de cesser d'espérer ce qu'on désire fortement. Nous cherchions toujours à soulager notre douleur de la perte des autres en nous flattant que Ducos, Fonfrède et Fauchet auraient échappé. Cette espérance s'accrut même pour le dernier lorsque, sur les sept heures et demie du matin, il envoya chercher son bréviaire qui avait échappé à l'inventaire des guichetiers. Nous présumions que peut-être dans ces moments extrêmes quelques-unes des victimes avaient été agitées par des souvenirs religieux, et que Fauchet restait auprès d'elles pour leur offrir des consolations. Nous nous trompions : Fauchet partageait l'honorable sort de ses collègues et il voulait consacrer ses derniers moments à l'accomplissement d'un des devoirs de son état. Des philosophes de la façon d'Hébert et de Ghaumette souriront de pitié sur les derniers moments de l'évoque du Calvados ; de vrais philosophes ne se hâteront pas de prononcer. Fauchet était né avec un cœur brûlant, une imagination vive jusqu'à l'exaltation, le goût du merveilleux, et, ce qui est le résultat de cette organisation, un penchant décidé vers la crédulité. Élevé dans le culte catholique et nourri dans ses écoles, son esprit s'était fourvoyé de bonne heure au sein des prophéties, des miracles, des prestiges. Destiné lui-même à prêcher cette religion, il s'y était attaché par goût, et, comme il n'est pas aisé de s'arrêter en si bon chemin, il avait failli devenir prophète lui-même. L'évôché du Calvados l'avait distrait des rêveries du Cercle Social, et il avait fini par être un prêtre de bonne foi. Dans un moment où les hommes n'ont plus ni le besoin ni le dessein d'en imposer, il proclamait sa ferme croyance et mettait sa conduite en harmonie avec ses principes. Il pro-
testait fortement contre les apparences du contraire qu'offraient quelques parties de sa vie, et il s'attachait à persuader qu'il était sans reproches sur Tarticle où le public était habitué à lui en faire davantage. Chaque jour il disait son bréviaire avec piété, lisait l'Écriture sainte et déclamait un chapitre de l'Imitation. Le livre de l'Écriture pour lequel il avait le plus de penchant était l'Apocalypse. Il prétendait que c'était précisément la révolution française que saint Jean avait vue de l'Ile de Pathmos, et convenait que jusqu'à l'époque de la prise de la Bastille il n était pas aisé de l'entendre. Mais depuis^ Texplication coulait d elle-même. Fauchet trouvait dans l'Apocalypse la naissance, les progrès, les triomphes des Jacobins, le règne de Robespierre, les noyades de Carrier, les fusillades de CoUot et jusqu'aux carmagnoles de Barère. Il faisait souvent des rapprochements si frappants et les développait avec tant d'éloquence qu'il émouvait le froid, le matérialiste Gensonné, et que Brissot en restait stupéfait. Au reste, ce dernier, dont on a dit tant de choses, excepté la vérité, avait aussi sa manière de crédulité. C'était un vieil 'enfant, toujours prêt à être dupe et tout à fait incapable d'en faire d'autres. Si jamais acception a été fausse, c'est celle que le public avait donnée au mot hrisotter. Ce député avait beaucoup d'esprit et autant d'imprévoyance, connaissait à fond l'histoire et fort peu les hommes, embrassait aisément un cercle étendu de relations politiques et ne voyait pas au bout de son nez ; fort jaloux de prouver qu'il avait raison, il ne connaissait pas les moyens de l'avoir réellement. Il possédait enfin tout ce qu'il fallait pour faire du bruit dans un parti et le conduire à sa perte, et c'est ce qu'il a fait.
La mort des vingt-deux députés répandit au milieu des prisonniers une sombre consternation. Le regret de leur perte affectait tous les cœurs, et la manière dont on les avait sacrifiés se mêlait à ce sentiment d'épouvante. Sans doute, dès son institution, le tribunal révolutionnaire était ce qu'ont été et ce que seront à jamais toutes les commissions judiciaires, sous quelque prétexte qu'on les colore, sous quelque nom qu'on les cache, c'est-à-dire une arme, et la plus redoutable des armes, dans la main du parti dominant ; mais, soit que ce parti ne régnât pas tout à coup sans partage, soit que le métier de bourreau ait aussi son apprentissage, soit politique , soit hasard, avant le massacre des vingt-deux députés il échappait quelques victimes, à de longs intervalles à la vérité, mais enfin il en échapi)ait, et chaque prisonnier se laissait séduire par l'espoir de Tune de ces chances heureuses. Mais il n'était plus permis de s'en imposer à soi-même depuis que les fondateurs de la république avaient été sacrifiés avec une impudeur et une barbarie inconcevables. Il était évident que la tyrannie avait essayé par ce coup hardi s'il existait encore quelque vigueur dans le corps politique, et que, n'y ayant trouvé* que la déplorable immobilité d'un cadavre, elle allait assouvir sur lui toute sa rage et le déchirer en lambeaux. C'est ce que les députés avaient répété jusqu'au lieu de leur supplice. Le peuple de Robespierre, c'est-à-dire tous les scélérats et tous les imbéciles de Pari*?, poursuivaient ces infortunés de leurs cris accoutumés, et leur adressaient les injures dont le comité secret des Jacobins avait dressé la veille la nomenclature. Quelques-uns souriaient de pitié ; d'autres ne. paraissaient pas y donner la moindre attention. Duchàtel leur répondit ces paroles prophétiques : * Pauvres
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» Parisiens! nous vous laissons entre les mains de gens » qui vous feront payer bien cher votre plaisir d'aujour- » d'hui. »
Depuis cette époque, le tribunal révolutionnaire prit une activité désolante; mais il donna la priorité aux talents distingués et aux éminentes vertus C'est là, par-dessus tout, ce qu'il importe à la tyrannie de déblayer. Immédiateinent après le procès ou plutôt la scène scandaleuse qui avait précédé la mort des députés, on lança Bailly sur le môme théâtre. Ily parut avec le calme digne de l'un des premiers hommes de son siècle. Aucun reproche, aucune plainte n'échappa de sa bouche durant six jours qu'il fut en proie à ce simulacre de tribunal. 11 répondit jusqu'au bout avec le même sang-froid, la même justesse et la même dignité; et cependant le sang bouillonne à l'homme le plus indifférent à la lecture des questions qu'on lui faisait. Elles eussent eu quelque convenance adressées à Mandrin, à GoUot-d'Herbois, ou à tout autre chef de brigands ; mais (jui peut échapper à l'indignation quand on réfléchit que ce tissu de mensonges atroces était préparé pour l'un des premiers philosophes, l'un des plus tendres amis de l'humanité, l'un des savants les plus distingués dont la France puisse s'honorer? Sans doute des ordres particuhers avaient été donnés de lui faire avaler goutte à goutte le calice qu'on lui préparait ; car, dans l'intérieur de la prison, où naguère il portait encore des consolations et des secours, où il paraissait alors dans tout l'éclat de la vertu fortunée, il était traité avec un raffinement de barbarie. Le moment de le traîner au tribunal était un quart d'heure de récréation pour les guichetiers. On l'appelait alors avec une aflTectation indécente, et, lorsqu'il se pressait d'obéir pour mettre
fin à ces cris redoublés, les gaichetiers le poussaient en sens contraire, et se le renvoyaient de Tun à l'autre en s'écriant : « Tiens, voilà Bailly ! à toi Bailly ! prends donc Bailly ! » et ils riaient aux éclats du ton grave que conservait l'infortuné au milieu de cette danse de cannibales. Oui, j'ai vu Bailly, chargé de gloire et de vertu, et respectable ne fût-ce que par ses années, Bailly, dont le nom s'associe aux actes les plus glorieux de la révolution, souillé par les mains de guichetiers dont on avait marchandé la barbarie, chancelant sous l'atteinte des uns, relevé par la brutalité des autres, et devenu leur jouet, tel qu'un homme ivre en sert quelquefois à la populace qu'il a rassemblée. Ce spectacle m'a attristé plus que n'aurait fait sa mort, quelque affreuse qu'elle ait été, car la mort d'un juste au milieu des supplices a quelque chose de grand et de sacré. On sent que les bourreaux ont beau faire, ils le consacrent à l'immortalité, et l'esprit se console par l'endroit où le cœur est déchiré ; mais il n'y a rien que de répugnant dans l'avilissement , et la vertu contrainte de le supporter n'a pas la force de T^nnoblir.
Je dois ici relever un passage de VAlmanach des PH^ sons, sur le compte de Bailly : on y dit que, descendant un jour du tribunal et interrogé par quelqu'un comment allait son affaire, il répondit, en se frottant les mains : « Le petit bonhomme vit encore. » L'auteur, si exact d'ailleurs, a été ici induit en erreur. Pour peu qu'on ait connu Bailly, on sait que le geste et le propos sont également hors de son caractère. Bailly ne s'est pas démenti un instant de son ton grave et doux. On a remarqué seulement dans les jours où il a paru au tribunal que sa gravité avait pris une teinte plus forte et ressemblait à de la fierté. Au reste, il évitait de parler de son affaire, et ne quêtait nulle part des consola-
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fions OU des espérances. Si la conversation roulait sur la littérature, il s'y mêlait volontiers. Il laissait échapper alors des étincelles de ce savoir aimable et de ce goût délicat qui ont dicté V Histoire de V Astronomie et les Lettres sur V Atlantide. Il ne manquait jamais, dès cpi'il en trouvait l'occasion, de placer quelques réflexions consolantes pour le malheur, telles que celles-ci : « Le métier d'un honnête » homme est le plus sûr, même en révolution. ......
» Il ne faut à un individu que de l'égoïsme éclairé pour le
» mettre sur la voie de la justice et de la vérité
» Dès que l'innocence peut être impunément sacrifiée, le
» crime n'est plus sûr de son fait
» Il y a une distance si grande entre la mort de l'homme » de bien et celle du méchant, que le commun des hommes
» n'est pas capable de la mesurer
» Il est faux et très- faux qu'un crime puisse être jamais
* utile Il faut savoir supporter la mort
» comme un inconvénient du métier de l'homme de bien ; » mais la vie a des appas pour les coeurs vertueux, et il ne » faut pas rougir de la regretter. J'aurais mauvaise opinion » de celui qui n'aurait pas en mourant un regard à jeter
» en arrière » Deux fois j'ai vu Bailly
s'attendrir en parlant de sa femme, du séjour modeste qu'il s'était choisi à Melun et des jouçs tranquilles qu'il es* pérait y passer avec elle. Je ne connais M*"^ Bailly que par les misérables plaisanteries qu'on lui a 'prodiguées; mais je ne l'en respecte pas moins. Je juge par cela même que, si elle ne suivait pas son mari dans la carrière des lettres, elle avait su se l'attacher par des vertus réelles, qui conviennent mieux à son sexe que des connaissances qui l'embellissent rarement et le corrompent presque toujours. La
tendresse que lui portait son mari en prenait même un caractère plus touchant. Le philosophe, en donnant ses larmes au souvenir d'une femme qui ne présentait aucun côté brillant, rentrait, sous ce rapport, dans la classe commune, et nous aimons les points de contact qui nous restent avec les hommes supérieurs.
Une seule fois Bailly rompit le silence qu'il gardait sur les matières politiques; c'est le jour où Tévêque Gobel préluda, par son apostasie solennelle, aux farces ridiculement impies dont la Convention a été forcée de subir tant dé représentations dans son sein. Le président, homme fort obscur du reste , et dont le nom ne me revient pas , mais à coup sûr homme peu clairvoyant, applaudit tant qu'il eut de voix, et par une réponse digne de la harangue , à la démarche du prêtre débouté. Bailly poussa un long soupir à la lecture de cet article du journal. « La démarche » de l'évéque de Paris m'étonne, dit-il ; mais la réponse » du président m'afflige. Quel est donc ce président? » On lut son nom: cela ne contribua pas à le faire connaître mieux. « Ah ! Monsieur le président, qui que vous soyez, » dit Bailly, que mettrez-vous à la place? J'espère que la » Convention ne se séparera pas sans vous avoir donné » un démenti. •
Ce préliminaire d'horreurs eut un terme. La veille de sa mort, Bailly présageait ce qui se passerait le lendemain, mais il en parlait sans émotion. « On a monté tous » les assistants sur mon compte, disait-il, et je crains que » la simple exécution du jugement ne leur suffise plus; » ce qui serait dangereux pour ses conséquences , car je » me persuade que la police y veillera. — Comment, lui » répondis-je, mais hier encore, mais tous les jours, vous
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» avez paru tranquille sur la tournure que prenaient les dé- » bats et les dispositions du tribunal. Vous nous trompiez » donc! —Non, repartit Baillj, mais je vous ai donné » l'exemple de ne jamais désespérer des lois de votre » pays. » Je le quittai le cœur brisé et pressé par le besoin de commencer à pleurer cet homme excellent. Rentré dans ma chambre^ je ne pouvais pas me dérober à l'émotion qui m'agitait. Je répétais: Gomment! des hommes qui prennent le titre de jurés vont déclarer que Bailly est un assassin ! « Il ne faut pas calomnier le tribunal, dit un cer- » tain Bon , peintre de portraits, petit jacobin des plus » sales, qui nous était tombé en partage et qui m'ennuyait » fort; il ne condamnera pas Bailly précisément comme » un assassin, mais comme un grand coupable. — Misé- » rable ! répondis-je, tu ne cesses de parler de grands » coupables et d'applaudir aux charretées de ton tribunal ; » définis-moi ce que tu entends par un grand coupable, » ou je t'étrangle. » Et de fait je le tenais au col^ quand Lamourette, sautant de son grabat, m'arracha ma proie, et me tança vertement pour cet accès de fureur. Je devins plus calme sans être plus tranquille, et j'employai la nuit à créer des chances qui pouvaient encore sauver Bailly, puis à les renverser. Fatigué de ne pas rencontrer d'espoir fondé, je désirais, puisque j'étais destiné au môme sort, mourir à côté de lui. Le lendemain matin je descendis dans sa chambre; je m'informai comment il avait pissé la nuit; on me repondit qu'il avait dormi comme à l'ordinaire. Déjà il était levé et prenait son chocolat. Je le félicitai sur son appétit. Il me dit qu'il eu était content ; mais qu'au reste il aimait le chocolat, parce qu'il produisait chez lui l'effet de soutenir son estomac sans le charger et d'adoucir
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le cours des humeurs, qu'ainsi il en faisait un usage assez fréquent. Je me retirai proraptement. Les moments étaient trop précieux pour lui en faire perdre un seul; mais j'épiai sur l'escalier l'instant de son passage pour lui donner un dernier adieu. Je le vis pendant trois quarts d'heure s'entretenir avec un jeune homme, habillé en garde national, et qui était un de ses parents. Le jeune homme était ému jusqu'aux larmes; Bailly conservait sa tranquillité. Vers la fin de l'entretien, il prit coup sur coup deux tasses de café à l'eau. Le jeune homme retiré, je passai dans la galerie. 11 parut disposé à me parler. Je tremblais et je ne savais par où débuter. Enfin je lui exprimai mon étonnement de ce qu'il prenait du café à l'eau sur du chocolat. « J'ai pris, médit Bailly, du chocolat parce qu'il nourrit et » adoucit; mais comme j'ai un voyage assez difficile à * faire, et que je me défie de mon tempérament, j'ai mis » par dessus du café, parce qu'il excite et ranime, et, » avec cet ordinaire, j'espère que j'arriverai jusqu'au » bout. » On l'appela dans ce moment, je l'embrassai pour la dernière fois. Il me souhaita un meilleur sort, et me remercia tendrement de l'intérêt que je lui avais porté.
Immédiatement après Bailly, on traîna sur le même théâtre le général Bouchard. Il était difficile de placer le soupçon de l'intrigue ou de la trahison sur la figure de ce vieux guerrier. Bouchard avait six pieds de haut, la démarche sauvage, le regard terrible. Un coup de feu avait déplacé sa bouche et l'avait renvoyée vers son oreille gauche. Sa lèvre supérieure avait été partagée en deux par un coup de sabre, qui avait encore offensé le nez, et deux autres coups de sabre sillonnaient sa joue droite de deux lignes parallèles. Le reste du corps n'était pas mieux
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ménagé que la tête. Sa poitrine était découpée de cicatrices. Il semblait que la victoire s'était jouée en le mutilant. Il parlait un jargon barbare, moitié allemand, moitié français, que sa difficulté de prononcer rendait plus raboteux encore. Élevé dans la rudesse des camps, et parvenu au prix de son sang du métier de soldat au grade de général, l'âpreté de ses manières faisait encore ressortir le caractère menaçant de sa figure. J'ignore s'il fut un général habile, mais au moins il est certain qu'il avait été un général heureux. Il avait obtenu des avantages constants à la tôte des armées de la république, délivré Dunkerque, remporté sur le duc d'York la mémorable journée d'Hondschott, et il n'avait pas dépendu de ses dispositions que Tarmée anglaise ne trouvât dans les plaines de Flandre ses Fourches Gaudines. Rappelé, embastillé, accusé par suite du système qui pardonnait encore moins à un général une victoire qu'une défaite, on avait cependant quelqu'embarras à dresser son acte d'accusation. Après le protocole d'usage sur la complicité avec ceux qui attentaient à la liberté, à la souveraineté du peuple, à l'unité et à l'indivisibilité de la république, on l'accusait de n'avoir pas assez tué d'Anglais; ce sont les termes. Suivant l'impertinent rédacteur, il ne devait pas en échapper un seul des plaines de Flandre, et tout Anglais vivant, après la journée d'Hondschott, était un témoin décisif contre le général français. Au reste, la bêtise, l'ignorance, et surtout l'insolence qui avaient présidé à la rédaction de cet acte d'accusation soulevèrent l'indignation du vieux guerrier. Il rédigea lui-même pour sa défense une sorte de harangue dont je regrette toujours d'avoir négligé la copie. Certes, le style n'en était pas académique, mais elle respirait une
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éloquence sauvage^ et surtout Tindignation d'un grand courage. Il semblait entendre le Marius du marais de Minturnes. On y trouvait telle comparaison qui rappelait les chants d'Homère ou d'Ossian. J'avoue qu'après l'avoir lue, je conçus une idée plus relevée d'Houchard, et je vis que la nature lui avait départi une étincelle de génie qui n'avait point été amortie par les mœurs et le ton du jour. Il présenta modestement sa harangue à ma censure, et je me suis bien gardé de lui conseiller d'y toucher. Je l'engageai à la débiter telle qu'il l'avait écrite. Mais il ne sentit pas toute la valeur de mon avis, et à mon défaut il s'adressa à un misérable polisson nommé Osselin, qui délaya en style de Palais ce morceau vraiment remarquable, et se fit payer fort cher ce fort mauvais service. Bouchard monta au tribunal muni delà pièce d'écriture d'Osselin, et assisté d'un défenseur officieux, ci-devant clerc de procureur, qui, ne connaissant de Tart de la guerre que les combats des ruelles de Paris, allait justifier les campagnes du général en chef de la république devant une bande de savetiers ivres, présidés par un moine. Tel a été en général le caractère de toutes les institutions révolutionnaires, qu'elles présentent sous une face l'excès de l'horreur, et sous une autre l'excès du ridicule; et lorsque tout condamnait l'homme sensible à pleurer, le sage était encore tenté de sourire. On devine quel fut le sort du général : il était décidé d'avance ; mais ce à quoi il ne s'attendait pas, ce à quoi personne ne pouvait s'attendre, c'est que le moine Dumas osa reprocher à Houchard d'être un lâche. A ce mot, qui commençait le supplice du vieux guerrier, il déchira ses vêtements et s'écria, en présentant sa poitrine couverte de cicatrices : « Citoyens jurés, lisez
» ma réponse; c'est là qu'elle est écrite. » Ce mouvement, qui eût soulevé le peuple romain, fiit jugé fort impertinent par la canaille parisienne. On imposa alence à Houchard, qui retomba sur le fatal fauteuil/ abîmé dans ses pleurs. C'étaient les premiers peut-être qui échappaient de ses yeux. Dès-lors on put le juger, le conduire au supplice, l'assassiner, il ne s'apercevait plus de ce qui se passait autour de lui. Il n'avait plus qu'un sentiment dans le cœur, celui du désespoir, et qu'un mot à la bouche, et qu'il répéta jusqu'à l'échafaud : « Le misérahley il ma traité de lâche ! » et lorsqu'en descendant on lui demanda quelle était l'issue de son affaire, il répondait : « // m'a traité de lâche! » et ne se souvenait plus du reste. Tant il est vrai que, pour un grand courage, il est une sorte d'injures plus dure à supporter que la mort.
Le tribunal révolutionnaire n'avait probablement pas assez de confiance dans 'la féroce constance de ses spectateurs, et il crut qu'il fallait, à l'exemple des autres tréteaux, varier son répertoire pour conserver la foule. A la tragédie d'Houchard, il fit succéder le drame de M"*® Roland. On ne pouvait saisir un contraste plus complet. J'avais résisté à plusieurs de mes connaissances qui m'avaient offert de me présenter chez elle, lorsqu'elle tenait bureau politique et de bel esprit à l'hôtel du ministre de l'intérieur, et j'avais rejeté sur l'esprit de parti les éloges qu'on lui donnait et la célébrité dont elle s'était tout à coup emparée. D'ailleurs, j'avais été à portée de voir à peu près toutes les femmes qui avaient placé leur nom dans les fastes de la révolution, et j'avais fini par n'en pas estimer une seule. En y réfléchissant, j'ai vu qu'une femme ne pouvait porter, au milieu d'une aussi effroyable catastrophe, que les vices
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^ wm msf» et aucioie de sas ir^rtu». Ge» vertiafi dooees, râftmtos, flpMÎîblM croMsesfl ei se déreloppeat au s^ de U piô^ ed dw jouissances dcnHesti^ms; ell^ s^^aceot^ eUe» se perâwA an miUea <te la chaleur des débais, de l'aigrew des partk^ du choc des passions. Le pied tendre e4 déticat d'uBe femme ne se soutient pas sor ces sentiers hérissés é^ fer et teinte de sang. Ponr qn'dle y marche a^ee assurance^ il fant qu'elle se fasse hconme : or^ une femme hottme esi un ttomrtre à mes yeux. Ah ! qu'elles BOfSNi laissent, à nova autres à qui la nature a départi le triste ayantage de la force^ le champ de la dispute et le sert des cooihats } nous suffîsona à cette eru^le destinatioi^ ; maàs qu^dles gardent un rôle plue facile et plus doux, eelui de verser le baume sur tes blessures et d'essuyer les larmes. Que leur âme expansive et Compatissante aille chercher le malheur dans quelqtie parti qu'il se trouve^ et qu'elks bénissmt Tordre social qui ne permet pas de
Je tenada plu» cpe jamais à mon opinion sur ce points fOand un malheur commun m'a rapproché de M°^^ Roland . Sofi^ arrivée à la Coneiergerie était un événem^if ^ et je fus alors cmrieux de connaître cette femme, qui, obscure quinze mois auparavant^ devait obtenir en aussi peu de temps de nombreux amis, des ennemis plus nombreux encore, un rang très--élevé, une haute cél^t)rité, des fers et la mort. Mme Roland était ftgée de trœte-cinq à quarante ans. Elle avait la figure, non pas régulièrement belle, mais très-agréable, de beaux cheveux blonds, les yeux bleus et bien ouverts. Sa taille se dessinait avec grâce, et elle avait la Basain parfaitement faite. Son regard était expressif; et, même dans le repos, sa figure avait quelque chose de noWe
et d'insinïMkût. Elle n'ayait pa« hestm de parler, pour cpt'c» lui soupeoimât de l'esprit ; mais a^uae femme ua parlait avec plus de pureté, de grâce et d'élégance. Ella avait dû à Thabilude de la langue italieBue, le taleat de donoier à la langue française un rhythme, une oadeace vêritablemeût neuve. Elle relevait encore TharmcHiie de sa voix par des gestes pleins de noblesse et de vérité, par Texpression de seg yeux, qui s'animaient avec le discours, et j'éprouvais chaque jour un charrne nouveau à l'entendre, moins par ce qu'elle disait que par la magie de aoa débit. Elle réunissait à ces dons déjà si rares, beaucouip d*e^it naturel, des eonnaissances étendues en littérature et en économie politique. G'e^ ainsi que j'ai vu M™^ Ro-» land, et j'avouerai que je la voyais avec une préventiea défavorable,
Al'enteadre, elle avait puisé le goût, ou pour rendre ses terme*, la passion de la liberté à la lecture des grands écrivains de l'antiquité. lik, eUe avait vu l'humanité à un degré d'élévation dont elle avait été ambitieuse dès soa jeune âge- Çaton l'Ancien était son héros, et c'est proba-r blâment paar respect pour ce dernier des Romains qu'elle ea avait fait prendre à son mari la rudesse et le costume. Je crois volontiers q\]tô la passioa de M™® Roland pour la liberté découlait en partie d'une source aussi pure ; c^ut dant, quaad (m la transportait de l'histoire ancienne â l'histoire moderne, on s'apercevait que l'oubli que le gour vernement passé avait fait de ses talents, produits soi» U nom de son mari, entrait aussi pour quelque chose dana sa passion en faveur du nouveau. Elle m dissimulait pas la joie (pk& les deux ministère» de son^ mari lui avaient apportée» et omettait tant d'art à prouve? que le vessea-»
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timent n'était entré pour rien dans sa fameuse lettre à Louis XVI, qu'elle démontrait complètement, à un observateur judicieux, qu'il y entrait pour tout.
Au reste, cette femme à conceptions vives, entraînée par sa tête plus loin qu'elle ne serait allée avec son cœur, attachait à ses opinions la violence d'une passion ; elle aimait tous ceux qui les partageaient, et détestait ceux qui ne les partageaient pas. Sous ce rapport elle était souverainement injuste. Elle n'avouait le talent, la probité, la vertu, les lumières que dans Roland et ses admirateurs; partout ailleurs elle ne voyait que bassesse, ignorance ou trahison. Elle avait inspiré à tout le parti cette chaleur de prévention qui n'avait pas peu contribué à lui aliéner les esprits et à lui susciter des haines. Plus d'une fois j'en ai fait des reproches à M™® Roland, et cette matière élevait entre nous des discussions assez vives. Je me rappelle entre autres qu'im jour nous en étions sur le chapitre de Louis XVI; elle déchirait sa mémoire avec véhémence. Je la rappelais aux égards que Ton doit' au malheur; je trouvais que l'homme auquel elle ne voulait rien accorder avait cependant déployé au comble de l'infortune un courage assez élevé, et qu'il s'était avancé vers la mort avec de la véritable magnanimité : « Fort bien, me dit-elle; il * a été assez beau sur l'échafaud; mais il ne faut pas lui » en faire un mérite : les rois sont élevés dès l'enfance à la > représentation. » Ironie profondément cruelle qui se ressent davantage de la corruption de l'ancien régime que de la franchise et de l'humanité républicaines.
L'amour-propre était le véhicule qui avait élevé cette femme au point où nous l'avons vue : elle en était sans cesse agitée, et ne le dissimulait pas. Au risque de ravaler
son mari au métier d'automate, et de ne lui laisser que sa douteuse vertu, elle s'attribuait tout haut la meilleure partie de ses productions littéraires et toute sa gloire politique. Elle enlevait aux autres le plaisir de la célébrer^^ en les prévenant sur ce point. Rien ne lui paraissait si naturel, et elle se croyait encore en rapport de ce côté avec les plus fameux personnages de l'antiquité. Elle ne voulait pas voir qu'il y avait autant de diiférence entre la femme de Roland et le consul romain, qu'entre le Brutus du tribunal révolutionnaire et celui du Capitole.
Sans cesse emportée par l'idée de transformer les Français en Grecs et en Romains, elle ne voulait pas davantage reconnaître l'absurdité de son système, qu'elle défendait avec autant de chaleur que de grâce , et lorsque cette femme m'étonnait par la beauté de ses pensées et l'élévation de son langage, je ne pouvais plus reconnaître celle qui, de son aveu, courait les tribunes des Jacobins, et se souillait dans la fange des sociétés fraternelles.
Séparez M™- Roland de la révolution, elle ne parait plus la môme. Personne ne définissait mieux qu'elle les devoirs d'épouse et de mère, et ne prouvait plus éloquemment qu'une femme ne rencontrait le bonheur que dans Taccomplissement de ces devoirs sacrés. Le tableau des jouissances domestiques prenait dans sa bouche une teinte ravissante et douce ; les larmes s'échappaient de ses yeux lorsqu'elle parlait de sa fille et de son mari : la femme de parti avait disparu ; on retrouvait une femme sensible et douce, qui célébrait la vertu dans le style de Fénelon. Je n'ai pas assez connu. M"^ Roland ; j'ignore donc si elle justifiait dans la pratique la sublimité de sa théorie. Elle me disait, en me parlant de l'union des cœurs vertueux, en vantant
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i^'iéâergie ^u elle inspire : « Im froidear des Françacs m'é« » tonne. Si j'avais été libre et qu'on ettt coodait mon mari • au supplice, je me serais poignardée au bas de Técha* » fgud ; et je suis persuadée (jue, quand Roland appr^idra » ma mort, il se percera le cœur- » Elle ne se trompait pas.
11 faut que j'ajoute à son avantage qu'eUe s'était créé ua empire bien honorable jusque dans le fond des cachots. On "jetait indifféremment sur la môme paille et sous les mésaes verroux la duchesse de Grammont et une voleuse de mouchoirs, M"*® Roland et une misérable des rues, une bonne religieuse et une habituée de la Salpêtrière. Cet amalgame avait cela de cruel pour les femmes élevées quMl leur feUaît souffrir le spectacle journalier de scènes dégoûtantes ot horribles. Nous étions réveillés toutes les nuits par i^s cris de malheureuses qui se déchiraient entre elles. La chambre où habitait M"® Roland était devenue l'asile de la paix au sein de cet enfer. Si elle descendait dans la cour, sa présence y rappelait •le bon ordre, et ces femmes, sur lesquelles aucune puissance connue n'avait plus de prise, étaient retenues par la crainte de lai déplaire. Elle distribuait des secours pécuniaii^es aux plus nécessiteuses, et à toutes des conseils, des consolations et des errances. Elle marchait environnée de ces femmes qui se pressaient autour d'elle comme autour d'une divinité tutélaire; bien différente de cette sale courtisane, l'opprobre de Louis XV et de son siècle, de cette du Barry, qui se trouvait alors dans la même enceinte, et qu'elles traitaient avec une énergique égalité, encore qu'elle eût conservé jusque-là les mines lubriques et les tons altiers d'une auguste catin.
Le jour où M™® Roland devait paraître au tribunal,
Caavièree me ckargajt d'««6 cwa«»efflOfi pour ■elle, Je iM défendais : Giavières insista, en m'cAservaut ^'ane entre- ¥ite entre «Ue et loi à tm pareil jonr pourrait bnife à %aùB denr. Je me rendis ; j'^^ le moment où elle «or^raU éè sa chambre, et j'allai la joindre an passage. Elle attendait à la griUe qu'on vint l'appeler. Elle était vêtue avec une sorte de recherche ; êUe avait une anglaise de mousseline blanche, garnie de blonde, et rattachée avec une ceiat^re de velours noir. Sa coiffure était soignée; elle portait un bonnet^^ebapean d'une élégante simplicité, et ses beaux c^^^euK flottaient sur ses épaules. Sa figure me parut plus animée qu'à l'ordiaaire ; ses couleurs étaient ravissantes, et -elle avait le sourire sur les lèvres. D'une main elle soutenait la queue de sa robe, et elle avait abandonné l'autre à une foule de femmes qui se pressaient pour la baiser. Celles qui étaient mieux instruites du sort qui t'attendait sasglotaîent 4i«tour d'elle et la recommandaient en tout cas à Ta Providenoe. Rien ne peut rendre ce tableau : il faut l'avoir yu. M"^ Roland répondait à toutes avec une afi^ueuse boirté ; elle ne leur promettait pas son retour ; elle ne leur disait pas qu'elle allait à la mort , mais les der- BÎères paroles qu'dle leur adressait étaient autant de recommandations touchantes. Elle les invitait à la paix, au o«trage, à l'espérance, à l'exercice des vertus qui conviennent au malhem*. Un vieux ge(^r nommé Fontenay, dont le bon cœur avait résisté à trente ans d'exercice de son cruel métier, vint lui ouvrir la grille en pleurant. Je m'acquittai au passage de la commission de Glavières; elle me répondit en peu de mots et d'un ton ferme. Elle commençait une phrase lorsque deux guichetiers de Tintérieur rappelèrent pour le tribunal. A ce cri, tera^Ae pour tout autre
que pour elle, elle s'arrêta et me dit^ en me serrant la main : « Âdieu^ Monsieur, faisons la paix, il en est temps. » Enlevant les yeux sur moi, elle s'aperçut que je repoussais mes larmes, et que j'étais violemment ému ; elle y parut s^isible, mais n'ajouta que ces deux mots : « Du cou- » rage 1 »
Au milieu de ces tableaux lugubres qui se renouvelaient chaque jour, les femmes françaises ne perdaient rien de leur caracttee ; elles sacrifiaient avec la même assiduité au besoin de plaire. La partie de la prison que nous habitions donnait sur la cour des femmes. Le seul endroit où nous pouvions respirer un peu moins mal à notre aise était un local de dix à douze pieds de longueur sur sept de large, formé de deux cintres de voûte, qui servait de repos àTescalier et de passage de la cour des femmes au guichet. Cette espèce de corridor était fermé, du côté de la cour, par des grilles de fer, mais dont les barreaux n'étaient pas tdlement resserrés qu'un Français n'eût jamais qu'à se désespérer. Le corridor était notre promenade favorite : c'était la seule ; nous y descendions dès qu'on nous avait extraits de nos cachots. Les femmes sortaient à la même heure , mais pas aussitôt que nous : la toilette revendiquait ses imprescriptibles droits. On parais^it le matin dans un négligé coquet, et dont les parties étaient assorties avec tant de fraîcheur et de gr&ce que l'ensemble n'indiquait pas du tout qu'on eût passé la nuit sur un grabat, et le plus souvent sur une paille fétide. En général, les femmes du monde qu'on conduisait à la Conciergerie y conservaient jusqu'au bout le feu sacré du bon ton et du goût. Quand elles avaient paru le matin en négligé, elles remontaient dans leurs chambres, et, sur le midi, on les voyait des-
SOUVENIRS nE 1703 KM
cendre habillées avec recherche^ coiffées avec élégance. Les manières n'étaient pas celles du matin; elles avaient q[aelqne chose de plas prononcé et une sorte de dignité : sur le soir, on paraissait en déshabillé. J'ai remarcpié que presc[ue toutes les femmes qui le pouvaient étaient fidèles aux trois costumes de la journée ; les autres suppléaient à l'élégance par la propreté compatible avec le local. La cour des femmes possédait un trésor, une fontaine qui leur don* nait de l'eau à volonté ; et je considérais chaque matin ces pauvres malheureuses qui n'avaient apporté avec elles^ qui ne possédaient peut-ôtre qu'un seul vêtement, occupées autour de cette fontaine à laver, à blanchir^ à sécher, avec une émulation turbulente. La première heure du jour était consacrée par elles à ces soins, dont rien ne les aurait distraites, pas même un acte d'accusation. Richardson a ch^ serve que le soin des bardes et la fureur de faire des paquets balançaient^ s'ils ne dépassaient^ dans l'esprit desfemmes, les plus hauts intérêts.
Je suis persuadé que, à cette époque, aucune promenade de Paris n'offrait de réimions de femmes mises avec autant d'él^ance que la cour de la Conciergerie^ à midi; elle ressemblait à un parterre orné de fleurs, mais encadré dans du fer. La France est probablement le seul pays^ et les Fran* çaises les seules femmes du monde, capables d'offrir des rapprochements aussi bizarres^ et de porter sans efforts ce qu'il y a de plus attrayant, de plus voluptueux, au sein de ce que l'univers peut oflrir de plus repoussant et de plus horrible. J'aimais à considérer les femmes à midi ; mais je préférais de leur parler le matin, et je prenais ma part ' des entretiens plus intimes du soir, quand je ne courais risque de tfouWer le bonheur de personne; car le soir,
Mt MÉMOIRES BU OQSTE «£UGNOT
tant était i]d« * profit, las Mdoni CTO goioiMtierg, la retraite 4u pltos grand iKymbre des ^nisoiilûers, la ds^cr^on des autres, et, daûs <^e m(»»eiit de paix epii prélode â la nuit, on a béni plt» d'une fois l'imprévoyance de l'artiste ^pii a desâné la grille. GependaiH les êtres capaliles de oet inexplicable abandon avaient leurs airèts de JSH>rt dans la poche. Au rerte, j'ai été à peu près témoin de quelque chose de ]^us fort en œ gmre« Une femme, âgée de quarante ans, mais fraîche encore, et qui conservait de beaux traits H une taille dégante, fut eon*damnée à'nort, dans la première décade de frimaire, avec aon amant, officier dans l'armée du Nord, jeune honune qui paraissait réunir un e^rit élevé à une charmante figure. Ils desoea^dir^t du tribunal sur les six heures dn soir; on les sépara pour la nuLL La femme mit omettre en réserve des meyetts de séduction do»t elle usa avec succès ; die <AAmt qu'on la réunirait à son amant Ils donnèr^t cette demièro nuit aux amours, épuisèrent encore une fois la coupe de la rol^pté, et ne s'arrachèrent en qudque sorte des bras Tun de Taïutre que pour mcmter mît la fatale charrette.
Je n'ai jamais pu que m'étonner de cet héroïsme, pour taçftel je ne me sentais pas fait dti tout. U n'ei^ pas Picore décidé dans mon e^rit s'il dégradait ou s'il rehaussait le peuple qui en a fourni des exemples; mais au moins e^4i wrak qu'il lui donne igine physkmMaie qui n'est qu'à hd. Le voûmagedes femmes nous procurait des dissipations moins flérieuses, et dont j'étai« plus jaloux. U news arrivait sou- ^MfKt de à^em^^ avec dles. Des bancs & peu ^ès à hautew d'iq)piii étalât adaptés de part et d'autre ft la grille ; on y posait péle-«êle, et avec toute la confusion du local et du menaient, non pas les iipprêto, mais le sérieux du d^euner,
dt Vil M0takqifôlfi[«ie -espacé d^oètédesÊsmaieg; les gt4K)eft Be ma&quaierrt pas de i^'en empara. A la vérité^ ce n'était pas de odiesq«i «e déploient avec al^andon sur une biaise longue et (pxi s'arrondissent antonr d'ian thé élégant» ^lies étaient moins empmniées et bien phis piquantes. Là^ tout en dépéchant des mets qne l'appétit assaiscffmait en d^it d:a It^urm^seor, les propos délicats^ les allmoisg fines, les reparties saillantes étaient échangés 4'tin oété ée la grille à l'antre. On y pariait agréablemeat de tôirt sans s'appesantir sur lien. Là, le malheur était traité comme un «ifant méchant dont fl ne fallait que rire, et dans le feit, on y riait très-frauchement de la divinisé de Marat, du sacerdoce de Robespierre, de la magi^ature de Fouquier, «t on semblait dire à toute cette valetaille ensanglantée : « Vous fious tuerez quand il vo« plaira, » mais vous ne nous empêcherez pas d'être aimable. » CJe détail n'a rien de paré> et on y croira volontiers, m j'ajoute que les convives étaient peut-être ce que la France conservait encore de talents distingués, et si je cite en preuve les deux seuls hommes qui aient échappé à la Ccmciergerie, je ne sais par quel miracle, M. RioufFe, Tauleur enfin connu des Mémoires d'un détewHy et M. Marchéna, <pkB la révolution a conquis sur l'Espagne, et qui est fait pour honorer quelque pays qu'il veuille adopter.
Je ne sais quel génie fortifiait toutes les âmes, élevait tous les esprits et les trempait d'énergie ; mais je n'ai vu qu'un seul homme donner des marques de pusillanimité, ce fut M. du Châtekt. Il arriva des MadelonneHes âaiîôttn pitoyable état d'ivresse. On le jeta sur un grabaft, où il passa la nuit. Le lendemain, il avaft retrouvé sa raison, et n'y gagnait guère. 11 colportait çà M là ses plainleS) ses
larmes^ sds r^^ts et paraissait stupéfait de ne rencontrer personne disposé à se mettre à Tunisson avec lui. Il se présenta à la grille des femmes^ et là^ comme ailleurs^ il pleurait et marmottait des lamentations. Une fille, plus que fille, le regarde comme un objet nouveau, et se fait expliquer ce qu'il est. Mieux instruite, elle s'approche et lui dit : « Fi donc ! vous pleurez; sachez, monsieur le duc, » que ceux qui n'ont pas de nom en acquièrent un ici, et » que ceux qui en ont un doivent savoir le porter. » On devine que le personnage de qui partait cette verte leçon était une aristocrate, et rien de si vrai. On demandera où diable l'aristocratie allait se nicher? Elle s'est nichée là, chez une malheureuse fille des rues, qui soutint jusqu'au bout son rôle avec un genre d'héroïsme dont n'auraient été susceptibles aucune des virtuoses des salons de Goblentz.
Elle s'appelait Églé, et était âgée de dix-sept à vingt ans; elle logeait depuis deux ans, rue Fromenteau, où elle était descendue d'un galetas du faubdhrg Saint-Antoine. La malheureuse avait été victime, comme tant d'autres, de la corruption de nos mœurs, et en était devenue ensuite un agent très-actif. Une âme s'était conservée forte dans ce corps flétri par mille souillares ; Églé détestait le nouvel ordre de choses, et ne s'en cachait pas. Elle publiait ses opinions au coin des rues, et en accompagnait le développement de propos et de cris séditieux. La police l'avait fait arrêter et conduire à la Conciergerie avec une de ses compagnes à qui elle avait inculqué son poison aristocratique et la rage de le répandre. Ghaumette avait eu le projet de faire traduire ces deux malheureuses au tribunal, en môme temps que la reine, et de les envoyer toutes trois à la mort
sur la même charrette. Rien ne s'accordait mieux avec son fameux procès-verbal, et il faut convenir que ce forçat, devenu procureur de la commune de Paris, ramait avec assez de suite. Les comités du gouvernement d'alors trouvèrent quelque inconvénient à cette gaieté; il fut décidé que Marie-Antoinette d'Autriche irait seule à la mort, et on réserva la pauvre Églépour une meilleure occasion.
Trois mbis s'étaient écoulés depuis la mort de la reine, et il est probable qu'Églé et sa compagne auraient pu se faire oublier, si la première avait gardé la retenue la plus ordinaire; mais elle aurait trouvé de la honte à dissimuler ou seulement à retenir sa pensée, et elle y donnait un essort tellement séditieux au milieu de la Conciergerie, que Fouquier voulut en finir avec elle.
On ne se donna pas la peine de dresser un nouvel acle d'accusation contre ces deux filles; on retrouva celui qui avait été préparé lors du projet de Ghaumette, et il fut signifié dans sa simplicité première, en sorte qu'Églé et sa compagne se trouvaient textuellement et précisément accusées d'avoir été d'intelligence avec la veuve Gapet, et d'avoir conspiré avec elle contre la souveraineté et la liberté du peuple. Je l'ai lu, et je l'atteste.
Églé était fière de son acte d'accusation, mais indignée des motifs qu'il renfermait. Elle ne pouvait pas concevoir qu'on pût mentir d'une manière aussi béte, et lançait contre le tribunal de ces sarcasmes grivois qui avaient bien leur mérite, mais dans sa bouche seulement. Je l'interrompais au milieu de lune de ces philippiques, et je lui disais : « Malgré tout cela, ma chère Églé , si on t'eût » conduite à Téchafaud avec la reine, il n'y aurait pas eu » de difi*érence entre elle et toi, et tu aurais paru son égale.
m MÉMOIRES &r GOMTB MUGxNOT
» «-- Om, nid répcMidatt^^e ; mais j'auraid bien at4rap4 » BEiM ooqiiisa. -^ £t cottmettt cela? *~ Cômme&t? a» » beattBÙUau delà raate, jem^seraisjetfeà sespieda^^t » ni le boorreaa ni le diable ne m'en auraient paa £adt re*-^ » le!?er. » U faut pardoimer ujie pareille extravagsmee à cett6 infoptuiée. Elle étail née au sein da riguoranee et de la pauTreté; lea diatr actious de 9oa déploFable état w laî aTaient paa laissé le temps ni de penser, m de raisonner. U n'est dooe paa étonnaAt qu'elle lai ait jamais pu s'élerer à eette liauteur de conceptiona d'oÀ les roia paraisseoft tout au plus au niveau du reste des mortels; et d'ailleurs» quelle éeob de moeurs et d opinions r^ublicaines que la rtteFromeateau?
Devant le tribunal, Églé avoua les propos et les eielamtioiia royalistes qu'ctt lui imputait ; maïs quand on arriva à l'article de sa complicité avec la. reine : « Pour » cela, dit-*eUe ea levant les épaules^ voUà qui est beau^ » et rom avez, pw ma loi, de l'était; moi, complice de » «lie que vous appelez la veicve Capet» et qui était bma n la reine malgré vos dents ; mot, pauvre fille qui gagnais » ma v^ au coin dea rues et qui n'aurais pas approché ui¥ >» marmiton de sa emeinej Voilà qui est digne d'un tas de » vauriens et d'imbéddea tela que vous, » Malgré cette sortiie, Églé obtint de la faveur au tribnual* Un jmré d>serva que probablement l'accusée était ivre lorsqu'elle avait tmu les propos qu'on lui imputait, puisque dans le moment même, elle n*âait pas de saag-*froid; et quelques autres jurés, anciaines connaissances de l'accusée, appuyaient Tobservatkm. Églé repoussa avee le même iront et lea protecteurs et les motià de la protection ; elle soatmA que s'il y avaH quelqu'un d'ivre dans Thonorabie assistance^
ce n'était p^fit elle, et pour prouver (fo*elle ayait temt à àernem et de sang-froid le» propos qn'oa lui kapwteft, eïte te mit en devoir de les reproduire daiw toute lewr vérité, et il fallut prendre de^ précautions skieuses pour lui im^ posOT silence. On la força de s'^asseoir, et le tribunal pasiKt à sa compagne. Celle-» ci trouva dans tes jurés ]a méioe sensilnlité, sans dowte à cause de la mén^ connaissa^nee. M(»n» décidée qu'Églé, elle boitait et acceptait le brevet d'ivresse qui devait la sauver de la mort. Églé indignée rompit le silence, et cria à sa compagne que sa faiblesse était un crime, et quelle se déshonorait (le mot est précieux). Elle la rappela au courage et à la vérité. Celle-ci, confuse et tremblante en face d'Églé plus encore que devant les juges, abjura un moment d'erreur, confessa qu elle aussi s'était rendue coupable de sang-froid. Le tribunal mit une juste différence dans sa décision; il envoya Églé à l'écbafaud comme une aristocrate incorrigible, et se contenta d'enfermer pour quelque vingtaine d'années sa compagne à la Salpêtrière. A la lecture du jugement, Églé entendit en souriant les dispositions qui la déclaraient convaincue du crime de contre-révolution et la condamnaient à la mort ; mais quand on en vint à l'article de la confiscation de ses biens : « Ah I voleur, dit -elle au président, c'est » là que je t'attendais. Je t'en souhaite de mes biens ! Je » te réponds que ce que tu en mangeras ne te donnera pas >► d'indigestion. > Églé en descendant du tribunal, plaignait sa compagne de sa conduite, et était assez satisfaite de la sienne; elle craignait seulement d'aller coucher avec le diable; je rends ses termes. L'ange de cette prison, le bon M. Émery, la rassura sur cette frayeur, et elle sauta sur la charrette avec la légèreté d'un oiseau. Si cette pauvre fille
valait la peine qu'on s'informftt d'où elle sortait, on découvrirait qu'elle avait reçu sans doute une éducation détestable. Quelque bonne femme avait déposé le germe des préjugés du vieux temps dans Tesprit d'Églé. L'active dissipation de sa vie l'aurait étouffé à la longue; mais des persécutions révolutionnaires en avaient, à ce qu'il parait, favorisé le développement, et il était parvenu à son comble dans cette &me ardente et susceptible de passions de plus d'un genre
Suite dn séjoHr à la Conciergerie. — Mort de Clavières. — Scène d'évocation. -* TraosladoB à la Force. — L'acteur Neuville. — Linguet. — Dupont de Nemours. — Danton. — Changement dans Icw régime de la prison. — Perrière Sauvebœnf. — Scène avec La Noraye. — La famille de Brienne. — Fin de la Terreur. — Sortie de prison.
Je fu8 interrompu dans ces pensées
amères par Lamourette, évêque constitutionnel de Lyon, qui partageait ma chambre. Sa société m'était douce. Lamourette était un homme instruit^ bon orateur, et, au moment de la révolution, l'un des prêtres les plus distingués de rOratoire. Comme presque tous les membres de cette savante congrégation, il se laissa séduire par les nouveaux principes, et fut, à ce titre, nommé évêque de Lyon, Durant le siège, il déploya le zèle et le courage qui ne manquent jamais aux prêtres français au moment du danger. Il portait les secours spirituels à ses ouailles h travers les balles et la mitraille. Notre bon abbé Rosier, Fauteur du Dictionnaire (P agriculture y ainsi que son grand-vicaire, y furent tués; Tévêque ne fut que blessé , mais il s'attendait à ce que le fer du bourreau vînt achever l'œuvre des soldats de Dubois de Grancé. Il n'en éprouvait aucun trouve ,
tu MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
et je n'ai vu personne pousser aussi loin le stoïcisme chrétien. On le voyait remplir régulièrement, mais sans affectation, les devoirs d'un prêtre. Quoique évêque constitutionnel et par conséquent fort opposé, en apparence, avec M. Émery, Tex-supérieur de Saint-Sulpice, aussi rangé entre nos compagnons de misère, il était de moitié dans les bonnes œuvres de cet homme excellent. Lorsque Lamourette fut conduit au tribunal, il avoua ce dont il était accusé, comme le devoir le plus sacré de son état, confessa sa foi, fit le signe de la croix, et attendit son jugement. 11 m'a chargé de publier sa rétractation du serment qu'il avait prêté à la constittftion civile du clergé. Je n y manquerai pas.
Lamourette, qui me voyait accablé de douleur en revenant du guichet, crut que j'y avais trouvé la nouvelle que je paraîtrais le lendemain devant le tribunal, et il entamait une exhortation analogue à la gravité de la position. Je l'avertis de sa méprise et lui expliquai les causes de mon abattement. Il me reprit, même vertement, et voulut me faire trouver dans l'arrivée de ma femme un sujet puissant de consolation, quelle chose qui dût suivre. A toutes mes objections il se contentait de répondre : « Sachez une bonne » fois être chrétien, et vous n'éprouverez pas ces trans- » ports désordonnés. » La nuit qui suivit ce jour même, nous fûmes mis l'un et l'autre à une cruelle épreuve : le départ des Girondins avait laissé cinq places vides dans la chambre où j'étais logé; elles furent occupées par Lamourette, par un ancien prieur de Molesme, du nom de Sauménil; Boos, le peintre de portraits; un tailleur de Paris, et Clavières, l'ex-ministre des finances. Cette chambre faisait exception pour Tordre et la tranquillité qui y ré-
gnaient, et on lui avait donné le nom de la chambre des sept sages. Clavières était matérialiste, Tévêque et le prieur des prêtres fort pieux, le tailleur protestant, et le peintre rien du tout. Tout cela s'accordait à ravir. Clavières avait voulu hasarder quelques moqueries quand nos prêtres disaient leur bréviaire en commun, mais je le rembarrai alors durement , et je lui fis perdre cette mauvaise habitude. Lejiour môme de ma première entrevue avec ma femme, Clavières reçoit son acte d'accusation , et il est prévenu que le lendemain il sera jugé. Il lit cet acte jusqu'à la moitié, puis le foule aux pieds dans un mouvement d'indignation. Je le ramasse. « Lisez, me dit Cla- » vières, si vous en avez le courage, et dites ce qui reste à » faire à un homme de cœur. » Je lis en efiet un long compendium où sont rapportés tous les crimes de Clavières, et cependant les véritables n'y étaient pas. Je lui donne le conseil d'appeler son avocat. « Pourquoi faire ? ré- » pondit-il. J'aime mieux envoyer chercher Montessin, » mon gendre, et m' occuper avec lui du sort de ma fille. — » L'un, dis-je, n'empêche pas l'autre. » Tous deux il les appelle. Je l'invite à dîner en tiers avec Lamourette et moi, parce qu'il y sera mieux qu'à une table assez bruyante où il mangeait d'ordinaire et qui était composée de huit personnes. 11 me refuse, se présente à son dîner comme de coutume, n'y mange ni plus ni moins et conserve son sangfroid ; seulement il escamote habilement le couteau à découper et le rapporte dans notre chambre. Il voit dans l'après-midi son gendre et son aivocat, et ne nous parle plus de son procès. 11 me dit seulement de cet avocat, nommé Lafeutrie, que c'est un drôle ou un imbécile, puisqu'il a essayé de lui persuader qu'il avait tiré d'afiaire
m MÉMOIRES ÙV COMTE BEUGNOT
des accusés plus malades que lui. « A quoi j'ai répondu, » poursuivait-^1 , citoyen défenseur, tous ne m'avez pas » tâté le pouls. Au reste, je ne vous consulte pas sur le » fond de mon procès, mais seulement pour savoir si je » peux demander un délai, afin de me procurer le grand » nombre de pièces dont j'ai besoin pour réfuter vingt » chefs d'accusation; dès qu'aucun délai n'est possible, » il ne me reste plus qu'à vous remercier. *
L'heure de la fermeture des chamlwes arrive; on nous enferme dans la nôtre et Glavières avec nous. La conversation s'établit comme de coutume sur les misères de notre condition, et Lamourette y entremôle avec adresse des réflexions sur la brièveté de la vie que la rage de nos persécuteurs n'augmente que de bien peu. Chacun se couche et s'endort ; car là même, on dort. Les premières nuits qu'on passe dans un cachot sont sans sommeil, à moins qu'on ne soit doué d'une grande force de caractère , mais la nature ressaisit bientôt chez nous ses imprescriptibles droits, et j'ai remarqué pour mon compte que depuis le jour où j'ai été mis en prison, mes rêves sont des scènes de pleine liberté, et probablement quand j'en serai sorti, si j'en sors, je rê* verai prisons et cachots. Une heare après que nous étions couchés et endormis, je suis réveillé par ce cri de Lamourette : « Glavières ! ah malheureux ! qu'avez-vous fait ? » et j'entends alors distinctement deux bruits également horribles : le râle d'un homme qui s'éteint et le bruit de mn sang qui du lit tombe sur les dalles. Je me jette hors de mon lit; nous en faisons tous les cinq autant. Que faire? que devenir? nul secours à appeler du dehors; pas moyea de se procurer de la lumière ; seulement un réverbère, placé dans l'un des passages du Palais de Justice, et qui
SOUYENIHS DE i794 115
86 trouve en face âe la croisée de notre chambre, y jette quelques faibles rayons, assez pour indiquer cette scène d'horreur, pas assez pour l'éclairer. Les deœt prêtres se jettent à genoux et nous inyiteût à en faire autant pOHr demander à Dieu la grâce de Tinfortuné que nous vojotis s'éteindre. Chacun se prosterne. Au bout d'une demi-heure on n'entendait plus que le sang qui tombait encore. Nous nous rejetons sur nos lits> mais comme nous avions foulé aux pieds ce sang dont le pavé était recouvert, à notre tour nous en souillons nos couches, et le lendemain, à l'ouverture de ce lugubre réduit, il semblait une boucherie, et de quelle chair, grand Dieu! Lorsqu'une sorte de calme eut succédé, nous pûmes rapprocher plusieurs circonstances qui auraient dû nous avertir de la détermination de Clavières. Plus d'une fois il avait protesté qu'il n'avilirait pas la dignité de l'homme au point de paraître devant l'infâme tribunal. 11 avait consulté le peintre Boos sur l'attitude que les statues et les tableaux donnaient aux personnages qui se frappaient du poignard, et il avait marqué la place du côté gauche où il faut enfoncer pour arriver plus agrément à l'oreillette du cœur. Eaûn il était évident, par ses discours de la veille, qu'il récusait le tribunal, et, pour y échapper, il lui fallait mourir dans la nuit même. Mais le genre de Hiort qu'il avait cboisî Suppose un courage incroyable : on ne conçoit pas que, couché sur un lit de sangle et avec des poiùts d'appui faibles ou incertains, il ait pu^ en soutenant le poignard de la main gauche k l'endroit où il voulait qu'il pénétrât, l'enfoncer de la main droite en frappant à coups redoublée, et ©ela sans jeter un cri, sans faire quelque mouvenieQt maladroit qui nous eût éveillés. Telle a été néan-
moins^ suivant le rapport des hommes de l'art, la seule manière dont il ait pu se donner la mort. Ainsi périt Clavières, le premier ministre des finances qu'ait eu la république. Il était du fameux triumvirat Roland, Clavières et Servan, qui, appelés par Louis XVI pour le défendre, le livrèrent aux Jacobins et présidèrent aux scènes qui, en redoublant chaque jour de violence, aboutirent à Téchafaud de cet excellent prince. Roland s'était poignardé sur la route de Rouen quinze jours avant Clavières; Servan avait trouvé quelque répit en se jetant dans l'armée, mais l'impitoyable destin allait l'y saisir quand la mort le préserva do la récompense que lui préparait son parti. Clavières était un Genevois, et même un Genevois distingué, c'est-à-dire qu'il était homme d'esprit, calculateur habile et bon écrivain. Il avait pris des leçons de Panchau, et passait pour l'un de ses meilleurs écoliers. Déjà Clavières avait une place dans les affaires lorsque M. Necker occupait la première. Il fut hostile à son célèbre compatriote pendant la durée de l'Assemblée constituante; il allait chercher contre lui des armes aux Jacobins, et, quand ceux-ci devinrent les maîtres» Clavières se trouva naturellement leur homme. Devenu ministre de la république, il se crut au moment de réaliser ses grands projets économiques et financiers, et de faire justice de ce qu'il appelait l'emphatique ignorance de ce pauvre Necker. Les Jacobins, qui n'y entendaient rien du tout et auxquels il refusait le pillage, le traitèrent de voleur et d'intrigant, l'arrêtèrent comme tel, et aUaientlui couper le cou quand il eut l'impertinence de les prévenir.
J'avais prévu que la catastrophe de la nuit allait provoquer une enquête où figureraient, au moins comme témoins.
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les camarades de ohambredeClavières^ et je ne me souciais pas d'y donner mon nom. Dès que j'en eus le pouvoir, je descendis au greffe de la prison où je m'étais ménagé un certain crédit en faisant des copies ou en dressant des tableaux pour le compte du greflSer. Je m'ouvris à ce dernier sur la crainte de figurer au procès-verbal, et il parvint à m'en dispenser. Il me conseilla pour plus de sûreté de rester au greffe pendant le temps de l'opération. J'y étais encore lorsqu'on apporta le corps de mon compagnon de chambre, qui fut déposé dans la geôle des condamnés. Cependant des forcenés avides de sa mort sur l'échafaud l'attendaient au tribunal pour déposer dans son procès. On leur annonce qu'il s'est suicidé; ils ne veulent pas le croire, et descendent pour s'en assurer ; ils arrivent devant ce cadavre, et là vomissent d'horribles injures contre le scélérat qui a osé leur dérober le plaisir de savourer son supplice. Ils arrachent le manteau qui recouvrait ce corps ensanglanté et se ruent dessus avec fureur, ils le frappent des pieds et des mains. Une danse de cannibales n'est pas à beaucoup près aussi horrible que ce tableau qui offrait à la fois la barbarie de l'homme sauvage et l'extrême corruption de l'homme civilisé. Jf- me sépare de cette scène dont je sens que la mémoire ne s'effacera plus de mon esprit.
Cependant le tribunal allait toujours son train, tuant à droite et à gauche ce qu'on lui présentait et sans y apporter le moindre discernement. J'avais beaucoup de peine à me persuader que ma femme pût parvenir jamais à me soustraire au sort qui atteignait mes camarades lés uns après les autres. Je suis appelé de nouveau au guichet. Désormais je n'y descends plus avec trouble, mais avec l'empressement de revoir mon ange tutélaire. Je cherche des yeux ma
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femme^je ne vois queploeieurs fefmmes de peine qui rem* plissaient à la porte de la prison Tofflce de commissionnaires. Ces femmes étaient agréées par le concierge pour faire les commissions des prisonniers, leur apporter à manger et leur rendre les petits services de la domesticité ; toutes s'en acquittaient avec exactitude et fidélité. Quelques jeunes dames qui étaient impatientes de voir des détenus et n'en obtenaient pas la permission, imaginèrent de revêtir Thabit de ces femmes, de se charger de leurs paniers et de s'intro^ duire dans la prison sous ce déguisement. On payait ce service d'un assignat de dix francs à la femme qui fournissait le déguisement, et on en donnait un pareil au guichetier pour qu'il consentll à se tromper. Au reste, la dame déguisée était obligée de vider et d'emplir son panier comme l'eût fait la véritable commissionnaire. Ma femme avait re^ vêtu ce costume de contrebande, sous lequel d'abord je ne lareconnai^aisps. Je m'étonnais seulement d'être abordé si familièrement par une servante. « Pour le coup, me dit- » elle, vous ne vous plaindrez pas aujourd'hui de mon » élégance; qu'en pensez- vous? » Au son de sa voix, je reconnais mon erreur ; je la fixe, et ma réponse est un éclat de rire fou auquel elle répond par un autre aussi bien conditionné. Après une bonne causerie : « Ce n'est pas tout, » dit ma femme, je fais ici roflSce de la commissionnaire d'un » M. Ducourneau ; il faut que je lui donne son linge blanc, » que je reprenne le sale ; j'ai pour lui des lettres, du tabac, » des livres. Je ne le connais d'aucune sorte, mais la com- » misi^onnaire m'a dit qu'en le faisant appeler il arriverait » sur-le-K5h^mp. — Rien de si vrai, et je vais le faire ap- » peler. » — Ducourneau descend : c'était un Bordelais du parti des Girondins, jeune homme plein d'esprit, et qui fai-
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sait à merveille les vers. La commissionnaii'e l'abofâ^ d'un air fort embarrassé : « C'est, Monsieur, lai dit-elle, la » femme qui fait d'ordinaire vos commissions. ... — N'allez » pas plus loin, citoyenne, reprit vivement Ducourneau ; » le Monsieur, m'a tout dit : il m'a dit qne vous êtes une » femme charmante, courageuse, un peu aristocrate. C'est » comme cela que je les aime, et je suis à vos pieds. Laissons » là les détails du ménage et parlons de quelque chose de » mieux. Je félicite le citoyen Beirgnot du bonheur qu'il a » de vous connaître. — Il y en a, repris-je, une bonne rai* » son ; c'est que la commissionnaire d'aujourd'hui est ma » femme. » Puis il s'établit entre nous sur celte mascarade, et gpâee à Ducourneau, une conversation si gaie que nulle part peut-être à Paris (à la même heure), on ne riait de si bon cœur; et voilà comme les pauvres Français sont faits ! Ducourneau , en rentrant dans sa chambre, composa pour ma femme une fort jolie pièce de vers intitulée : la Messa^ gère révolutionnaire. On n'a pas laissé à cet aimable enfant de la Garonne le temps de gravir les premiers degrés de noire Parnasse; huit jours après cette scène, il avait grossi le catalogue des hommes qui sont morts en riant.
Comme je demeurai encore trois mois à la Conciergerie après l'arrivée de ma femme à Paris, j'y faisais incessamment de nouvelles connaissances que je perdais quelques jours après, mais quelquefois avec des circoiïstances dignes d'être retenues. Par exemple, on avait amené à la Conciergerie, avec la prévention d'être hors la loi, un député du département du Calvados à la Convention, du nom de Cussy. On sait qu'alors un individu hors la loi était tout , simplement dévoué au bourreau, et que Farrêter et l'exécuter était une même chose. Le citoyen Ctis^ était un
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homme considérable dans son département; il avait figuré avec honneur à TAssemblée constituante, et ses qualités personnelles excitaient de Tintérêt. Il avait d'assez bonnes raisons de croire que le décret de hors la loi, en vertu duquel on l'avait arrêté, ne lui était point applicable, et il s'adressa par une pétition à l'Assemblée conventionnelle pour le faire décider. La réponse de l'Assemblée était pour lui la vie ou la mort. Du jour où sa pétition fut envoyée à la Convention, deux de nous étaient de sentinelle au guichet pour saisir le journal du soir à son arrivée et ne le livrer aux curieux que s'il n'était pas question de Cussy, ou bien si la décision de la Convention était en sa faveur. Cette précaution nous réussit durant quelques jours. Pendant un seul elle fut en défaut, et ce jour-là le journal tomba dans les mains de notre homme. Il l'apporte, suivant l'usage, dans la chambre où les prisonniers se réunissaient pour en entendre la lecture, et entame cette lecture. Tous nous éprouvions un saisissement mortel; les regards se portaient sur les commissionnaires du guichet, et avec colère, comme pour leur reprocher leur coupable négligence. De Cussy lisait tout haut et ne semblait nullement inquiet. Il arrive à l'article de la séance de la Convention où le comité du salut public rend compte de sa pétition et propose de passer à Tordre du jour, c'est-à-dire de n'y avoir aucun égard. Il lit le décret qui l'a ainsi ordonné. Cette ligne était pour lui le coup de hache. Il poursuit sa lecture du même ton, sans éprouver ou au moins sans laisser paraître la moindre affectation. La lecture finie, il dit d'un ton tranquille : « A la bonne heure ! ce sera pour » demain ; j'ai la nuit pour mettre ordre à mes affaires. » Après ce peu de paroles, il embrasse celui des assistants
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qui était le plus voisin de lui et qu'il connaissait de longue date; par une sorte de mouvement sympathique, chacun de nous l'embrasse à son tour; il remercie avec émotion et ajoute : « Ghers camarades, vous consolez mes derniers » moments, c*est comme la mort de Socrate; mais il ne » nous sera pas permis de discourir philosophiquement » ensemble jusqu'à l'arrivée de la ciguë. » Il achevait à peine, qu'un guichetier vient le saisir au collet pour le conduire dans la loge des condamnés.
A cette époque du tribunal révolutionnaire, vers la fin de 1793 et dans les premiers mois de 1794, deux genres d'accusés obtenaient la préférence ; les généraux d'armée, qui, vainqueurs ou vaincus, étaient indifféremment enveloppés dans l'accusation banale de trahison, et les hommes du parti de la Gironde, qu'on ramassait de tous les coins de la France, comme atteints du crime de fédéralisme, lequel passait pour le plus abominable des forfaits aux yeux de gens qui ne savaient pas le moins du monde ce que le mot signifiait. Ma femme avait exigé de moi que j'eusse un entretien avec cet avocat Lafeutrie. J'avais d'abord refusé en répondant qu'un avocat était du luxe pour moi, parce que, fût-il, un Démosthènes, il ne me ferait jamais absoudre une fois que je serais présenté au tribunal. 11 ne s'agissait pas précisément de préparer ma défense, mais de savoir ce qu'au fond on pourrait me reprocher, afin de prévenir quelques fausses démarches de la part des personnes qui s'intéressaient pour moi. Gela. était surtout désiré par le citoyen Gatrez, qui avait lui-môme indiqué Lafeutrie, avec lequel il est fort lié, puisqu'il vient souper tous les soirs chez lui. Je consens à me confesser au convive de mon oncle. Lafeutrie veut savoir avant tout si je
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fiais fédéraliste. Je lui réponds que non, et je lui donne dix bonnes raisons pour qu'un tel n^roelie ne puisse pas m'atteindre. Il insiste, et je lui rappelle les termes de moft mandat d'arrêt, od je suis qualifié de complice de Capet^ de sa femme et de Lafayette. J^ajontequ^il se peut qu'on ait découvert quelque part une lettre que j'ai écrite à La* fayette au mois de mai 1792 pour le dissuader de son voyagea Paris, et où, entre autres motife de s'en abstenir, je lui disais que ce voyage n'aurait certainement pas de succès aux Tuileries. Lafeutrie fut ou parut peu effrayé de cette lettre sur la découverte de laquelle nous n'avions pas au reste de certitude. Il soupçonna seulement que je-» tais royaliste et me rassura sur cette triste qualité, parce que les royalistes n'étaient point à l'ordre du jour dans les comités du gouvernement. On s'occupe des fédéralistes, le tribunal en a encore pour trois mois à expédier, « et d'ici à » trois mois, ajoute élégamment le citoyen défenseur, le » roi, vous ou l'âne serea morts. — Et vous donc ? — Ah 1 > ma foi, reprit-il, vous croyez rire; cela pourrait bien » m'arriver. »» La visite de ce double faquin me fit du bien. En regardant autour de moi, je parvins à me rassurer. Je vis qu'en effet le tribunal donnait la préférence aux fédéralistes et n'interrompait cette ligne de poursuite qu'en faveur des généraux. On sacrifiait deux ou trois de ceux-ei par décade pour l'exemple, et apparemment pour entretenir l'émulation dans l'armée. C'est un grand sujet à méditer que le sort de ces généraux, hommes de force et de vaillance, qui ont conquis leurs grades par des prodiges devant l'ennemi, et que des gens qualifiés de représentants du peuple enlèvent à volonté du milieu de leurs bataillons et envoient pieds et poings liés à la Conciergerie, comme
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on Mpédie des moutons à nue boucharie^ et tous se laissent faire comme des moutons ! Les plus déterminée, tels que La&y^te et Dumouriez, n'ont su que pr^dre la fuite : c'est que le courage civil manque à tous. Les anciennes institutions de la monarchie étaient peu propres à le faire naître , le temps nous a manqué pour en essayer de non-* velles ; d'ailleurs ce courage, la première des vertus chee un peuple libre, ne s'apprend pas en un jour. Nous ne sommes encore que des Français d'avant 1789, très-façonnés à l'obéissance, et à qui un pouvoir nouveau et fort hideux assurément, n'en a pas fait perdre l'habitude.
Parmi les généraux préparés pour le tribunal révolu-r tionnaire, se trouvait un général de division, du nom de La Marlière, qui commandait à Lille lorsque cette ville fut attaquée par l'armée autrichienne sous les ordres du duc de Saxe-Teschen. Ce général avait tenu par quelque petit côté à l'ancien régime ; il possédait avant la révolution, la charge un peu plus ridicule que les autres de commaf^ dant des levrettes de Monsieur, Lorsque le prince a émigré, il a laissé ses levrettes en France et leur commandant avec elles. La Marlière, qui était ambitieux, ne fut pas des derniers à retourner son habit ; il avait été constitu* tîonnel en 1791 et républicain en 4793; homme d'esprit au demeurant et d'un caractère aimable, quoique porté à l'in* trigue. Il n'en était pas moins accusé d'avoir trahi la république lorsqu'il commandait à Lille, et il fallait que cette trahison.ait été d'une étrange nature, car le duc de Saxe-Teschen avait levé honteusement le blocus et s'était retiré non sans perte en hommes et en artillerie. La cause de ce pauvre général était vraiment très-bonne ; il se défendait avec autant d'habileté que de courage. Homme
délié s'il en fut jamais, il parvenait du fond de sa prison à^ intéresser en sa faveur les juges, les jurés, les gendarmes, et jusqu'aux guichetiers. Personne ne doutait qu'il ne fût acquitté, et tout le monde en était charmé. C'est lui qui fournit le sujet à une scène d'évocation dont je vais parler, et qui eut lieu à la Conciergerie, devant cinq ou six personnes, et où le rôle de la Pythonisse était joué par un aide de camp du comte d'Estaing. Lie prompt accomplissement de la prédiction nous remplit tous d'épouvante. Le fait accompli avec tant de promptitude et de précision nous livrait sans défense à des idées superstitieuses, et à l'hor^ reur du présent s'unissaient les terreurs de lavenir j c'était miracle que la raison la plus forte y pût résister. Et comme si tout devait être singulier dans la an de ce pauvre La Marlière, il avait pour compagnon, en allant à l'échafaud, ce fameux Parisot, mon ancien camarade de Palais, qui avait fait depuis beaucoup de métiers sans rencontrer la fortune, et qui avait fini par celui de journaliste aristocrate où il a trouvé la mort, ainsi que je l'ai raconté précédemment. Il était monté sur l'échafaud en même temps que La Marlière qui s'avisait de haranguer l'honorable assistance, de déclarer qu'il avait toujours été et qu'il mourrait républicain, et de recommander au bon peuple sa famille et sa mémoire. Gomme il n'en finissait pas, et que Parisot s'impatientait, celui-ci éleva la voix plus haut, et dit, en haussant les épaules : « Citoyens, ne Fécoutez donc pas; c'est » un f,... menteur : il est aristocrate, plus aristocrate que » moi. » Ainsi mourut mon vieil ami Parisot, que j'avais connu successivement avocat, auteur d'opéras comiques, directeur de théâtre, acteur, riche, pauvre, toujours gai, philosophe pratique, à qui, à sa dernière heure,' une vie-
time tombe par hasard sous la main^ et qui^ en dépit de la gravité de la circonstance, lui décoche un trait de sa façon comme il l'eût fait au bal de l'Opéra.
Mais venons à la scène bizarre d'évocation dont j'ai annoncé le récit.
L'aide-de-camp du comte d'Estaing avait fait la campagne d'Amérique. Il était homme instruit, de manières polies et réservées. Nous nous réunissions tous les soirs avec lui et La Marlière dans la chambre d'un nommé Bunel> conventionnel, mais tout à fait homme de bien, qui, durant un assez long séjour dans l'Inde anglaise, avait recherché curieusement les premières traces des connaissances humaines. Nous faisions une partie de whist, et, s'il nous restait du temps de reste, avant qu'on nous renfermât chacun dans notre cachot, la discussion s'établissait sur quelque point de métaphysique. Baillj ne manquait jamais de venir dans notre chambre à ce moment de la soirée, et se flattait d'y être exact, comme jadis à l'Académie. L'aidede-camp avait pour refrain que ce que nous appelions le possible n'était qu'un arrêt de notre ignorance qui serait infailliblement cassé par l'avenir. Il ne manquait pas d'exemples pour prouver que les bornes du possible avaient été fort reculées depuis Pythagore et Aristote. Il accusait la religion chrétienne d'avoir comprimé l'essor des esprits et applaudissait franchement aux coups qu'on lui portait alors. Son système de religion était le panthéisme : il croyait à une quantité innombrable d'êtres animés qui ne tombaient pas sous nos sens, et tenait que Thomme était encore bien loin de la place qu'il pouvait occuper dans le grand ensemble. Bunel, qui ne voulait pas perdre, en pensant comme un autre, le temps qu'il avait mis à apprendre
rindou, ni le chemin qu'il avait fait pour visiter des pagodes, appuyait Taide-de-camp et nous citait des autorités que nous n'étions pas préparés à aller vérifier. Le général restait fidèle à la philosophie de son ancien maître Voltaire ; il avouait des progrès dans quelques sciences naturelles, moins importantes qu*on ne voulait le faire croire, puisque rien n'avait été positivement imaginé, et qu'il est facile d^avancer dans des routes une fois ouvertes. Pour tout le reste, il ne voyait rien de si incertain que ce qu'il convenait à chaque siècle d*appeler la vérité ; il croyait que les idées humaines recevaient de chaque époque des formes différentes, mais qu'elles circulaient dans un cercle qu'elles ne pouvaient pas franchir. Je me rappelle qu'il ajoutait : « Vous applaudissez, par exemple, Messieurs, à la dé- » marche de l'évoque de Paris, qui vient d'abjurer sa reli- » gionausein delaConventionetauxyeuxdetoutl'unîvers; » fort bieni nous touchons â la fin du xvni® siècle, et il 9 est trèâ-peu probable qu'aucun de nous voie le xix*; mais » je prédis qu'il ne se passera pas sans que les Français, » ou ceux qui habiteront la France, voient des processions » de capucins dans les rues de Paris, et des membres de la » Convention y assisteront le chapelet à la main, si on veut » bien le leur permettre. » Bailly penchait pour le premier parti et pour la perfectibilité de l'espèce humaine : * L'o- » rage qui gronde en ce moment, disait-il, ne prouve rien » sans doute, et fera tomber bien des feuilles de la forêt ; » il arrachera même quelques arbres; mais il emportera » aussi de vieux immondices, et le sol épuré peut donner » des fruits inconnus jusqu^ici. » A la fin de l'une de ces conversations, le général La Marlière demanda à l'aidede-ôamp : « Vous croyez donc à Mesmer, â Cagliostro et
» tutti qtcanti? — Sans doute, répond froidement Taide- » de-camp. — Je serais fort curieux de voir, avant de » mourir, une représentation d'une scène voyante ou de » somnambulisme, — Cela n'est pas facile ici, mais j'y » ferai ce que je pourrai. »
Cet aide-de-camp, qui, je le répète, avait de Finstructîon et du sens, recueille avec beaucoup de sérieux et fait entrer à la Conciergerie, sous le couvert du dîner de chacun de nous, les divers instruments dont il a besoin pour préparer cette scène. 11 n'y avait pas moyen d'introduire une voyante; à la rigueur on peut la remplacer par un jeune garçon, pourvu qu'il soit âgé seulement de douze à quatorze ans, qu'il soit né sous les signes du Sagittaire, des Gémeaux ou de la Vierge, et surtout qu'il soit d'une pureté parfaite. On en trouve un; mais, avant que de l'admettre, l'évocateur prend du temps et a soin de s'assurer, par la représentation de son extrait de baptême, du jour où il est né, et de l'interroger sur ses faits et gestes. Il remplit les conditions du programme; le jour est indiqué, et l'évocaleur étale ses préparatifs dans le local où nous faisions la partie de whist, mesurant avec un compas les distances respectives de chaque pièce. L'appareil est religieusement préparé et l'enfant à genoux devant le globe de verre. « Général, dit l'évocateur, indiquez dans le passé ou dans » l'avenir le fait que vous voulez connaître. — L'issue du » jugement qui m'attend. — Général, faites choix d'un » autre sujet ; je serais au désespoir si la réponse était » mauvaise. — Je persiste, et vous assure que quelle que » soit la réponse, elle ne m'effraiera pas le moins du » monde. — Dans ce cas, je renonce à révocation, et re- » prenons la partie. —Vous me la. faîtes trop belle. Com-
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» ment! si tôt batta et même ayant d'avoir commencé? Je » me doutais bien que tout ceci n'était que de l'enfantillage. » — Vous le voulez absolument, général? dans ce cas, je » commence. »
Après une demi- heure d'exercice assez violent, Tévocatenr et le jeune homme suaient à grosses gouttes, et chacun des trois assistants, fatigué lui-même par l'attente et par les convulsions qu'il avait sous les yeux, éprouvait une insurmontable oppression. Enfin Teau se trouble visiblement pour tout le monde, l'enfant s'écrie « qu'il voit. — Quoi? » — Deux hommes qui se battent. — Qui sont-ils? — Je » ne sais pas. — Qui sont-ils ? — Je ne sais pas. — Qui sontils? » Et chaque question est flanquée d'évocations, de menaces et de cris. Enfin, l'enfant répond : « Mon Dieu ! » un garde national et un officier à chapeau bordé. — Qui » est le plus fort? — Ah ! mon Dieu ! le garde national étend » l'officier par terre et lui coupe la tête ! » Et l'enfant tombe àla renverse
Nous étions consternés, et le pauvre général, esprit fort le moment d'auparavant, tremblait alors de tous ses membres. Nous nous efforçons de le rassurer; il n'y a rien de commun entre le jugement sur l'issue duquel il a interrogé et la lutte entre un garde national et un officier. Le moment de la retraite arrive, chacun reporte dans son cachot son épouvante et le regret d'avoir pris part à cette misérable scène ; elle s'était passée le 20 décembre. Le 21 au soir, le général reçut son acte d'accusation, fut condamné à mort le 23, et exécuté le même jour par le bourreau, alors habillé en grenadier de la garde nationale. — Je reste le seul témoin vivant de cette scène; je pourrais cependant in- .voquer M. BaiUeul, conventionnel, qui habitait à la Concien-
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gerie le même bâtiment que nous. Il n'assista point à l'évo* cation, mais elle fit assez de bruit dans la prison pour qu'il en ait gardé la mémoire. Je doute que ceci ait été une scène de compères : Taide-de-camp était un homme sérieux, trop honnête pour s'être permis une plaisanterie criminelle. 11 n'avait eu ni le temps ni les moyens de styler cet enfant, qui avait été choisi sur cinq ou six autres. Enfin, nous avions été sur le point de renoncer à l'entreprise dans la crainte qu'elle ne fût éventée et considérée par Robespierre comme une conjuration. Il y avait ici quelque prestige, sans nul doute : où était-il? Je ne le sais pas.
Si quelqu'un me racontait cette scène d'évocation, je ne le croirais pas; permis donc à ceux qui me liront, si par hasard quelqu'un me lit, de ne pas y croire. On devine qu'elle fut le sujet de très-grands commentaires entre gens qui n'avaient rien à faire de mieux, et nous n'arrivions jamais à une solution satisfaisante. S'il n'y avait rien devrai dans tout cet appareil d'évocations, c'était un tour qu'on avait joué à La Marlière; mais le coup ne pouvait partir que d'un ennemi, et le général n'avait autour de lui que les amis que donnait promptement un malheur commun ; et puis, quel horrible choix de sujet ! dans quel lieu ! pour quelle circonstance ! Jusque-là, point de probabilité qu'on ait voulu se jouer de quelqu'un. Ensuite le jeune homme était fils d'un guichetier de la porte delà rue, nommé Langlois. Tout ce qui revenait sur son compte le peignait dans Fétat obligé pour son rôle, c'est-à-dire dans une innocence parfaite. Le père était présent et décidé à reprendre son fils, dans le cas où l'on eût exigé quelque chose d'indécent. Plus on avance, plus on voit augmenter le nombre embarrassant des compUces de la supercherie, si on en avait
Toulu faire une. Et cependant, après cette ficène à laquelle la mort de La Marlière avait donné beaucoup de gravité, et malgré nos recherches, nous ne découvrions aucun indice de fraude. Une pareille scène se rencontre dans la fatale intrigue du collier. M"® de Latour y joue aussi le rôle de jeune innocente. Elle voit descendre Tarchange Gabriel dans le globe rempli d'eau, et Tarchange lui fait voir tout ce dont on avait besoin de persuader à Tavance le trop crédule cardinal. On conçoit à merveille que Cagliostro et compagnie aient pu arranger à leur aise cette mystification ; ils en avaient sous la main tous les moyens et en disposaient fort librement. J'excepte toutefois la parfaite innocence de M*^® de Latour, que j'ai de bonnes raisons de suspecter : à cela prà<«, le succès était facile entre une bande de coquins qui s'entendaient à merveille et ce pauvre cardinal qui croyait à tout, excepté an Dieu qui le nourrissait. Mais, en 1793, à Paris, dans une prison, et quelle prison ! à la Conciergerie, on ne peut raisonnablement rien supposer de pareil. Toutefois, je ne crois ni aux sortilèges, ni aux évocations, ni aux devins, ni même aux Rose- Croix. La scène que j'ai racontée tient à des causes toutes naturelles, peut-être môme des plus simples. Je m'étonne seulement de n'avoir pu les découvrir. Malgré mes efforts pour supporter le séjour de la Conciergerie, de jour en jour j'en devenais plus impatient. Je ne crois pas que, de mémoire d'homme, il se soit rencontré un tableau hideux à l'égal de celui que j'avais assidûment sous les yeux ; ce n'était pas seulement ce sang versé à flots qui excitait ce dégoût de la vie, mais parfois des scènes horriblement immorales, desquelles on n'aurait pas jusquelà cru l'humanité capable. Ainsi j'ai vu conduire en môme
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temps au tribunal un officier français^ brillant de jeunesse et de grâces, remarquable entre les beaux hommes de son époque, et une dame belge plus âgée que lui, mais fraîche encore et du plus noble maintien. La peine de mort fut bientôt prononcée ; car on les accusait d'avoir pris part à ce qu'on appelait la trahison de Dumouriez. Ils étaient porteurs de moyens de séduction dont on ne les avait pas dépouillés en sortant du tribunal ; ils s'aimaient passionnément ; ces moyens leur firent obtenir de ne pas être séparés durant la dernière nuit qu'ils avaient à exister ; ils la passèrent dans les bras Tun de Tautre, et ne s'en arrachèrent que pour monter sur la fatale charrette.Ge trait excitait Tadmiration du plus grand nombre ; il me faisait trembler. Quelque chose d'aussi monstrueux se produisit pour la belle M"*® de ***. J'ai vu peu de femmes aussi bien dotées par la nature; c'était la beauté des formes, la grâce, et surtout la candeur d'unevierge de Raphaël. Elle avait été dénoncée pour être rentrée d'Angleterre en France deux jours plus tard que le délai porté par la loi ; le retard n'était pas bien constaté, mais elle était riche : elle fut condamnée à mort. Ce fut un deuil pour tous ceux qui avaient pu voir une fois cette adorable créature. On ne concevait pas que des hommes pussent n'être pas désarmés devant ce chefd'œuvre de la création. Il restait un moyen extrême de prolonger son existence : c'était de se déclarer grosse. EUe le fit. Hélas ! que ne peut l'horreur de la mort sur une femme de cet âge ! EUe fit davantage : elle consentit au moyen de rendre sa déclaration sincère. Dargeavel, mon compatriote, fut choisi pour le héros de cette triste aventure ; tout bel homme qu'il était, j'en tirai mauvais augure. La pauvre M*"® de *** n'y gagna que de prolonger son
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existence de quinze jours et dut déplorer amèrement sa faiblesse. Ajoutez à ces tableaux les suicides qui devenaient de jour en jour plus fréquents dans l'intérieur de la prison, — Cabanis avait imaginé des pastilles dont la base était le laudanum, mais si bien préparées qu'elles conduisaient à petit bruit dansTautre monde. Tous les détenus qui appartenaient à la secte philosophique en étaient pourvus; moimême je gardais la mienne, quoique je fusse peu disposé à en faire usage. Ces pastilles nous étaient fournies par un autre médecin, le docteur Guillotin, qui ne craignait pas pour nous servir d'enlever des pratiques à sa machine. Ce pauvre homme était philanthrope, généreux, et ne manquait ni de science ni d'habileté; mais le malheur d'avoir donné son nom au fatal instrument empoisonna sa vie.
Je pressais chaque jour ma femme de me tirer de cet enfer où je ne pouvais plus vivre. J'avais successivement perdu mes amis anciens, c'est-à-dire ceux avec lesquels j'avais pu passer un mois ou six semaines en prison. Je ne me souciais pas de contracter de nouveaux liens que le fer de la guillotine tranchait au bout delà semaine, et je restais pour ainsi dire seul à la Conciergerie, quoiqu'elle fût plus remplie que jamais. Une scène qui troubla la dernière visite que ma femme m'y avait rendue diminua beaucoup l'attrait que ces visites avaient pour elle-même. Nous étions, comme de coutume, dans la lanterne qui forme un vestibule pour toutes les parties de la prison. La causerie s'était prolongée outre mesure. Un mari en prison est un amant avec sa femme, et les amants n'en finissent guère. Tout à coup un homme entouré de gendarmes traverse la lanterne pour passer à la loge des condamnés. Il s'arrête devant moi, et médit : « Adieu, Beugnot... » Je me lève
pour accourir sur ses pas ; il est entraîné et n'a que le temps de me faire un signe dont je n'avais pas besoin pour savoir qu'il était perdu. Je reviens près de ma femme. « Quelle » est, dit-elle , cette figure-là? Je crois la reconnaître. — » Sans doute vous la connaissez ; c'est le duc du Châtelet. » — Ah ! que je suis fâchée de ne pas lui avoir dit bon- » soir; où va-t-il donc ? — Il retourne, lui dîs-je froide- » ment, dans la partie de la prison oi\ il demeure. Vous » avez dîné quelquefois avec lui l'an passé ; mais ce n'est » pas une raison pour que vous lui témoigniez de l'intérêt » ici ; il faut vous réserver tout entière pour les vôtres. — » Vous avez raison, dit ma femme, » et nous nous quittons. Le lendemain, elle voit dans son journal que le duc du Châtelet est condamné à mort, et juge que son sort était décidé lorsqu'il a passé la veille devant elle. A notre première entrevue elle me reprocha de l'avoir trompée sur M. le duc du Châtelet. — « Pourquoi ne m'avoir pas dit » la vérité? Vous me trompez à la journée; vous ne m'avez » pas prévenue que ce pauvre Ducourneau était mort. — » Eh mon Dieu ! non, je ne vous trompe pas; mais je ne » vous dis pas toute la vérité parce qu'elle est affreuse. » Je n'appartiens au monde que dans les courts moments » où je vous vois ; le reste de ma vie, je le passe en enfer. » Vos visites mêmes se mélangent pour moi de tour- » ments et de bonheur; de tourments, quand je songe » que si l'officier municipal qui surveille la prison » vous y rencontrait travestie comme vous y venez » le plus souvent, il vous ferait arrêter, et que dès le » lendemain nous inons tous les deux à l'échafaud, et » moi, avec l'idée déchirante de vous y avoir conduite. — » C'est là, reprend ma femme, ce que me répète chaque
» jour mon oncle ; mais je ne l'écoute guère. Je fais mon » devoir, et je ne m'inquiète pas du reste, — Mais, ma » chère amie, tant que je serai ici, ce devoir a pour vous » trop de dangers ; obtenez ma translation dans une autre » prison, ou ne venez dans celle-ci qu'avec une permission » de l'accusateur public. » — Ma femme me proteste qu'elle remue ciel et terre pour obtenir cette translation, et me quitte en me demandant encore quelques jours de patience. Elle me presse sur son sein et ajoute en sanglotant : « Je sais que comme beaucoup d'autres vous portez » toujours du poison sur vous ; je vous demande, au nom » de notre pauvre petite Clémentine, de n'en faire usage » que si vous êtes condamné. » Je lui donne l'assurance que je n'ai pas d'autre intention ; elle me quitte baigné de ses larmes. Une pareille entrevue m'absorbait pour quelques jours et m'empochait de prendre part aux scènes qui se passaient autour moi ; et d'ailleurs je finissais par m'endurcir au milieu de ces jugements ou de ces assassinats qui tous se ressemblaient. La faculté de sentir et d'être ému s'use comme une autre; à peine je donnais de l'attention à ce qui m'eût transporté d'indignation quatre mois auparavant.
Telle était ma position, lorsqu'un matin je reçus Tordre de descendre promptement au greffe. Je crus que j'y étais mandé pour recevoir quelques états à copier pour le greffier auquel je rendais volontiers cette sorte de service. Je me présentai donc fort tranquillement, mais quelque chose de plus grave m'y attendait : j'y trouvai les citoyens Soulès et Marino, officiers municipaux, chargés d'une visite extraordinaire des prisons. Ces inspecteurs, en parcourant le registre d'entrée à la Conciergerie, avaient découvert que
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j'y étais depuis quatre mois, sans avoir été interrogé et sans qu'on se fût le moins du monde occupé de moi. Us m'en demandent la raison ; je n'en avais point à leur donner, et ces deux municipaux font échange de paroles d'indignation contre le fait d'avoir laissé un citoyen dans les fers durant quatre mois, sans l'interroger, tandis que la loi exigeait qu'il le fût dans les vingt^quatre heures. Ils admirent ma patience, me traitent d'imhécile pour n'avoir pas réclamé, et me donnent l'assurance qu'ils vont sur-le^hamp au cabinet de l'accusateur public pour lui en laver la tête et lui enjoindre de me faire interroger, sinon le soir même, au moins le lendemain dès le matin. Remonté dans ma chambre, je vis que je n'avais pas une minute à perdre. J'expédiai message sur message à ma femme pour lui dire que si elle ne me tirait pas dans la journée de la Conciergerie, je n'en sortirais plus que pour le grand voyage. Elle courut à l'instant chez son oncle qu'elle eut le bonheur de rencontrer. Tous deux se rendirent chez l'officier municipal Danges, qui avait la police de la Conciergerie et qui leur promit qu'il viendrait dans la journée même ordonner ma translation. Ma femme lui déclara qu'elle ne le quitterait pas que la chose ne fût faite , et l'entraîna avec elle à la Conciergerie, tandis que le citoyen Gatrez allait de son côté au Palais pour obtenir que 1 accusateur public laissât faire. Tout réussit, et, grâce à l'énergique activité de ma femme, je doublai ce jour-là le cap le plus difficile que j'aie trouvé dans ma périlleuse route. Rappelé au greffe sur les six heures du soir, j'y trouvai le citoyen Danges qui signa ma translation et me dit que ma femme, qui n'avait voulu le quitter qu'au guichet, ne l'avait pas attendu et qu'elle avait couru à la pri-
son de la Force pour y marquer mon logis. Je grillais d*en aller prendre possession. Je ne pus jamais remonter à ma chambre pour y faire mon petit déménagement de prisonnier ; je laissai le choix au greffier de me renvoyer ce qui m'appartenait ou de ne rien me renvoyer du tout. Mais il s'offrait encore un embarras qui retardait mon départ : il ne se trouvait de disponibles pour me conduire à la Force que de simples gendarmes, et le greffier ne voulait me confier qu'à un officier pour m'épargner l'humiliation d'être durement garrotté et traîné à la queue d'un cheval. L'officier n'était pas astreint à de si durs moyens ; il pouvait employer une voiture et faire marcher l'escorte à côté. On l'attendait donc, et moi avec une impatience mortelle. Il arriva enfin ; mais l'embarras se retourne dans un autre sens : les gendarmes n'étaient pas là, l'heure de la fermeture arrivait. Je me tenais pour perdu s'il fallait passer la nuit à la Conciergerie. Je supplie l'officier de me faire sortir, et je lui engage ma parole de le suivre partout où il voudra me conduire ; il se laisse fléchir et envoie chercher une voiture. Une demi-heure s'écoule sans que la voiture arrive. Je vois faire les préparatifs de la fermeture. Le désespoir me gagne; je redouble d'instances près de l'officier qui me dit qu'il me sera impossible de marcher, parce qu'enfermé depuis longtemps, le grand air va me saisir. Je réponds du contraire, et mes paroles ont un accent si touchant qu'enfin l'officier méfait passer le guichet. Mais ce qu'il avait prédit m'arrive : l'impression que je ressens de l'air extérieur est telle que je ne saurais avancer, et je suis contraint de me reposer sur la première borne qui est sur le plain-pied de la cour du Palais. L'officier me propose d'y entrer quelques moments ; la seule proposition
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me fait jeter an cri. Je ramasse mes forces, et, aidé du bras de l'officier , je me traîne avec lui jusqu'au poste du Palais, où il me dépose, tandis que lui-même retourne à la Conciergerie pour en ramener la voiture. Ce poste était occupé par la garde nationale de cette époque , c'est-àdire des hommes déguenillés, coiffés de bonnets rouges et armés de piques. Il tinrent assez peu de compte de la recommandation que l'officier leur avait faite de me garder à vue. Un homme, arrêté de plus ou de moins était alors chose si indifférente que mes gardiens n'y donnèrent aucune attention. Le corps-de-garde était obscurci par la fumée du tabac; la plupart des braves assistants étaient ivres; les autres travaillaient à se mettre à l'unisson, en sorte que personne n'eût songé à me retenir si j'avais eu la force et la volonté de m'évader; mais l'une et l'autre me manquaient. Enfin j'entends avec bonheur arriver la voilure et j'y monte pour me rendre à la prison de la Force. Chemin faisant, je me confonds en excuses et en remerciements à l'officier de gendarmerie; mais je lui dis qu'il m'avait en dernier lieu confié à des surveillants fort peu sûrs et qu'un autre à ma place leur eût aisément échappé. L'officier en convient, mais ajoute qu'il est assez bon physionomiste, et qu'ayant d'ailleurs été averti par le greffier des causes de mon arrestation, il avait entièrement compté sur ma parole. Au reste, cet officier, qui était originaire de Nancy, servait l'année précédente à l'armée des princes et s'était tiré d'affaire parle crédit d'un oncle, député à la Convention, tant était étrange le pêle-mêle qu'offrait alors la société ou ce qui en tenait la place.
Nous arrivons à la Force. La concierge, la citoyenne Lebau, est de sa nature une bonne femme, que son métier
n*a point endurcie; elle est de plus la protégée et Tobligée, à plusd*un titre, de Qatrez. J'en fus donc accueilli â merveille : elle me fit entrer dans son appartement pour y attendre ma femme qui demeurait en face, et qu'elle allait faire appeler. C'était tant de bonheur à la fois que je me lâtaîs pour savoir si j'étais bien éveillé. Ma femme accourt; la scène fut tout en ravissement des deux parts : nous ne serons séparés que par la rue; nous nous verrons à peu près tant qu'il nous plaira. Ce qui me reste à endurer de captivité n'est rien par comparaison avec le péril auquel je viens d'échapper. Je ne fais plus de doute que je vivrai, et je répète mille fois à ma femme que c'est à elle seule que je devrai la vie; elle me répète qu'elle est encore plus heureuse que moi, mais qu'au bout du compte elle n'a fait que son devoir et que tout autre â sa place en eût fait autant. Nous nous quittons. Il fallait traverser la grande cour de la Force pour arriver â la chambre où je devais loger. Il faisait une de ces belles nuits de janvier où l'azur du ciel est pur et où les étoiles brillent de tout leur éclat. Depuis quatre mois, j'avais vécu sous des voûtes, à peu près privé de la lumière du jour. Le premier coup-d'œil du firmament me jeta dans l'extase où Milton peint le père du genre humain, quand pour la première fois il fut aux prises avec le magnifique spectacle dont il était entouré. Je priai le geôlier qui me conduisait de me souffrir quelque temps dans la cour. Je l'arpentais dans tous les sens ; voir, marcher, respirer, étaient autant de jouissances pour moi, et le guichetier fît le soir à M"^® Lebau le rapport que le grand prisonnier était fou et qu'il serait mieux placé à Charenton qu'à la Force. Le lendemain matin, cette bonne, femme me fit appeler chez elle et m^interrogea avec une
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inquiétude visible sur ma santé et sur la manière dont j'avais passé la nuit, et j'ai su depuis par elle que c'était ma santé morale qui avait causé sa sollicitude.
La chambre que je devais occuper était fort bonne pour une chambre de prison; elle était destinée à quatre personnes. A la Conciergerie^ elle en eût enfermé le double. Mes trois compagnons de chambre étaient : un ancien conseiller au Parlement de Paris, du nom de Saint-Roman ; l'acteur Neuville (mari de la Montansîer) , et le fameux avocat Linguet. Le sieur Roman, tout conseiller qu'il avait été dans la première des cours souveraines, était un franc original, mais un original assez amusant. Il avait un panier à recevoir les papiers à côté de sa table, où il jetait tous les jours des petites feuilles soigneusement écrites et pliées, et lorsque je ne le connaissais pas encore, je croyais qu'il composait quelque dictionnaire, me rappelant que c'était de cette façon que Ducange avait composé le sien. Rien de pareil : les petites feuilles contenaient le menu de son dîner et le nombre des verres d'eau et de vin qu'il avait bus. Cet honnête homme était parvenu â cinquante ans sans avoir fait d'autre voyage que celui de Paris à sa maison de campagne héréditaire, située â une lieue et demie de la capitale. La translation du Parlement à Troyes, en 1787, l'avait forcé de faire une route de trente-huit lieues pour aller et autant pour revenir. Le récit de ee qu'il avait vu, de ce qu'il avait éprouvé durant le voyage ne finissait pas. Quoique j'eusse fait moi-même la route peut-être cent fois, je ne me lassais pas d'en entendre les merveilles dans la bouche du conseiller. Il était crédule jusqu'à la simplicité et nous donnait pour des vérités les contes de Peau-d'Ane de sa portière. Assez bien préparé
sur les revenants et les sorciers, il n'avait de sa vie ouvert un livre de droit et n'écrivait pas un mot d'orthographe. On a tué ce pauf re homme, et à quoi bon, je le demande ? Neuville avait été créé et mis au monde pour jouer la tragédie, et si un jour il ne l'eût pas jouée trop sérieusement, il était appelé à consoler la France de la perte de Lekain, car il valait cent fois mieux que Larive. Il avait la figure expressive, un bel organe, de l'intelligence et l'attitude de la supériorité. Disciple de l'école de Clairon, il parlait des choses vulgaires de la vie du ton dont il eût déclamé le rôle de Rhadamiste. Après un début heureux à Paris, il était allé se perfectionner en province et tenait la première place dans la troupe de Rouen. Un jour qu'il était chargé du rôle de don Juan, dans le Festin de Pierre, son perruquier l'avait fait attendre, le spectacle en était retardé et le parterre furieux. Le perruquier se présente enfin, et don Juan, fidèle à son caractère, lui passe son épée à travers le corps et le tue raide. Le trait était bien dans l'esprit de son rôle ; cependant le Parlement de Rouen ne pardonna pas à Neuville cette petite variante à la pièce de Corneille et le condamna à mort. Il eut sa grâce, mais ne put jamais obtenir un ordre de début pour Paris. Il épousa ensuite la Montansier, et devenu par son mariage tantôt acteur, tantôt directeur d'une troupe de province, et toujours très-humble serviteur de madame son épouse, il ne fut plus porté à des études sérieuses qui l'auraient fait atteindre au premier rang. Il venait de faire bâtir la salle de l'Opéra de la rue de Richelieu. On prétendait que c'était avec l'argent que Danton et Lacroix avaient rapporté de leur voyage de Belgique ; cela n'était pas précisément démontré; mais, jusqu'à plus ample éclaircissement, Robespierre
s*était chargé du logement de Neuville et Tavait envoyé à la Force. On croit même que c'est par là qu'a commencé l'hostilité entre Danton et son farouche rival.
J'avais abordé l'avocat Linguet avec une curiosité mêlée de respect. Son nom était entouré de souvenirs d'un haut intérêt ; il rappelait un talent oratoire de premier ordre, un écrivain à part et redoutable aux gouvernements comme aux particuliers, poursuivi tour à tour par Tordre des avocats, par le Parlement, par les ministres français et étrangers, et dont la vie n'avait été qu'un long orage. Je croyais trouver une sorte de Marins assis comme l'autre sur les ruines de Garthage ; je ne rencontrai qu'un vieillard morose, mal avec lui-même et insupportable aux autres. Je n'eus besoin que de peu de jours pour comprendre à merveille quelle animadversion il avait excitée lorsqu'il se trouvait au milieu des affaires ou de la société, en contact avec ses semblables. Lorsque j'arrivai dans la chambre, il avait réduit Saint-Roman à une sorte de domesticité, mais il n'avait pas eu si bon marché du comédien que du conseiller, et la querelle était flagrante entre Orosmane et lui. J'avais essayé de garder la neutralité : elle n'était pas possible; force me fut de prendre parti, et je me déclarai contre Linguet, parce que sa conduite était déraisonnable de tous points. Dès lors il s'acharna sur moi comme sur un ennemi, et essaya de me jouer de mauvais tours en politique ; je lui échappai par la protection de la citoyenne Lebau qui me tira de l'antre de la discorde pour me placer dans la chambre du Conseil, la meilleure, la plus habitable et la mieux habitée de la prison.
Cette chambre, qui comptait douze commensaux, était remarquable par la bienséance et la politesse qui y ré-
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gnâient. Le fond de la sociâtô, de la chambrée si Tori vettt, se Gomposalt d'anciens et très-honorables bonrgéoiê de Paris, qui occupaient dans la capitale les emplois réserves & leur classe, de payeurs de rentes de FHôtel de Ville, de receveurs des contributions^ de magistrats dti Ghfltelet> etc« Le Parisien natif a un caractôre qtii lui est propre, et qui se résume dans la vieille appellation de ba* daud; il est attaché à sa religion, à son roi, à sa parenlé^ aux anciens usages; crédule, facile à amuser et aussi ft abuser. Le cercle de ses connaissances s'étend rarement au delà de celui delà capitale, et il croit sérieusement que toutes les merveilles du monde y sont rassemblées. Cette race d'hommes excellents a été poursuivie et décimée par la révolution : elle s'était élevée dans un long calme, à l'ombre d'un gouvernement qui semblait éternel ; elle est finie et ne se reproduira jamais. Des aventuriers politiques ou des hommes d'industrie vont envahir ces vieux hôtels du Marais où les générations se succédaient paisibles, et cette lie Saint-Louis où l'on ne connaissait de révolutions que celles que l'hiver causait quelquefois dans le cours de la Seine.
C'était d'habitants de ces deux quartiers que la chambre du Conseil était composée; aussi tous les prisonniers n'y étaient pas admis indifféremment ; par un scandale, qui à la vérité ne dura plus longtemps, on ballottait celui qui s'y présentait ; et> malgré tout le crédit de la citoyenne Lebatt et nos instantes prières, on en repoussa dédaigneuse^ ment le pauvre Neuville, parce qu'il avait monté sur les planches \ particularité fort curieuse pour le lieu et pour l'époque. Cette chambre avait, il est vrai, des privilèges enviables : on y faisait excellente chère; un cuisinier ac^ h9c et des plus renommés de Paris était établi en face de
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la prison pour le service de la chambre^ et cet artiste^ ariistocrate plein de zèle> battait les quatre coins de Paris pour saisir les meilleurs morceaux à notre profit. La plupart des habitants de la chambre^ qui araient dans leurs caves de ces vins qui gagnent à se faire longtemps oublier, les exha^ maient pour la circonstance^ et en faisaient gracieusement les honneurs à ceux qui, tels que moi, n'avaient pas la môme ressource* Dans Taprès-midi^ la chambre se garnis-» sait de tables de whist, de piquet, d'échecs, qu'occupaient ceux qui ne préféraient pas travailler, et telle était la douceur de notre vie, comparée à celle du dehors, qu'un citoyen. Mercier de la Source, frère de lait de Louis XV, vieillard de quatre*vingt-six ans, et le plus beau vieillard que j'aie vu, nous répétait : « Si on roulait me mettre en » liberté, je prierais très-respectueusement ces messieurs » de me laisser ici. Je ne trouverais nulle part meilleure » compagnie, et autant de soins qu'on en a pour moi dans » votre société. »
La propreté et un ordre soutenu régnaient dans la chambre. Nous nous étions imposé la règle de faire chaque jour notre toilette, et de n'être en prison ni mieux ni plus mal que si nous étions dehors. Ce qui composait le fond de la chambre offrait peu de ressources à la conversation* Je ne trouvais guère à parler qu'avec Duquesnoy , de l'Assemblée constituante *, etFoissey, qui avait été mon collègue
* L'article sur Duquesnoy, qu'on trouve dans la Biographie «ftt^w- «ellè, t. XII, p. 334, est exact. Cependant Tautcur de cet arUcle a omis de dire que Duquesnoy, dont l'imaginalion était ardente et l'esprit entreprenant, après avoir fait, dans les premiers temps de TEmpire et par les moyens les plus purs, une fortune considérable, dont il usait peut-
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à l'Assemblée législative, tous deux fort instruits, et le pre-* mier, homme aimable et de beaucoup d'esprit. J'avais été lié avec lui avant que le malheur commun nous réunit, et à mesure que nous nous étions connus davantage, cette liaison était devenue une étroite amitié. Il avait une femme vertueuse autant que belle, et qui était accourue au secours de son mari comme avait fait la mienne. Ces deux jeunes femmes logeaient ensemble à l'hôtel d'Espagne; elles étaient nées et avaient été mariées la même année : la position de leurs maris se ressemblait entièrement. Elles vivaient donc des mômes craintes et des mômes espérances; elles partageaient quelques courtes joies et de longues peines. Il n'en fallait pas tant pour fonder entre elles une liaison étroite, quand une sympathie naturelle ne les eût pas attirées l'une vers l'autre. Tous les jours^ ces dames nous écrivaient, et nous ne manquions jamais de répondre ; c'était par cette douce occupation que commençait la journée. Nous avions ensuite réfléchi qu'il ne fallait pourtant pas que ce temps de notre vie fût entièrement perdu pour l'instruction, et que Tétude serait le meilleur emploi de notre temps, quelque chose qui dût nous arriver. Duquesnoy reprit l'étude de l'allemand, qu'il parlait un peu par routine comme tous les gens du pays Messin ; j'en fis de môme pour la langue anglaise.
Ensuite nous travaillions à éclaircir quelques points que nous trouvions obscurs dans l'histoire. Nous avions à notre disposition les bibliothèques de ceux de nos amis qui avaient échappé à la détention, et qui se faisaient un devoir de nous
être avec trop de générosité, vit cette fortune B*écroiiler, et qu'il n'eut pas le courage de résister à ce revers. (Note de r éditeur.) '
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envoyer des livres ; je ne peux pas omettre de dire la grâce qu'y mettait en particulier le respectable Dussault, traducteur de Juvénal, et notre camarade de prison. Quand il savait de quelle question nous étions occupés, lui-même cherchait les ouvrages qui nous devenaient nécessaires, et mettait toute sorte d'empressement à nous les procurer de sa bibliothèque ou de celle de ses amis.
La prison de la Force avait reçu quarante des soixantetreize députés que la Convention avait fait arrêter pour avoir protesté contre la journée du 31 mai, et parmi eux se trouvaient des gens de mérite. Dussault, dont je viens de parler, Tun de ces hommes qui justifient par leur présence seule le parti ofi ils sont engagés; Mercier, auteur du Tableau de Paris et de tant d^autres ouvrages où Foriginalité ressemble parfois au génie; Aubry, militaire instruit dans les connaissances qui touchent de plus près à l'art de la guerre; Daunou, déjà recommandable par l'étendue de ses connaissances, et qui, dans le cours d'une journée, ne dérobe pas une demi-heure à l'étude; Tarchitecte Ledoux, si connu par la fécondité et par la bizarrerie de son imagination ; le fameux chancelier du duc d'Orléans, Latouche, qui jouit dans la prison d'un crédit suspect, et qui n'est pas, quoique détenu, étranger au parti qui nous gouverne et nous accable. Nous trouvions dans les personnages que je viens d'indiquer, ou d'autres que j'aurais pu mettre sur la môme ligne, les ressources contre la complète insuffisance de la chambre du Conseil pour tout ce qui tenait aux jouissances de l'esprit.
Un trésor nous était réservé dans Dupont de Nemours, qui subit enfin la loi commune, et vint prendre sa place ô la Force. J'étais son ancienne connaissance, et U était im-
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poisible dô connaîtra cet homme et dQ ne pas Taimer. Il ayait appris mon arrestation et mon s^ur à la Force par une amie de ma femme, et avait écrit à la dernière une lettre comme lui seul savait en écrire. Arrêté lui-même à Saint-Maur-les-Fossés et amené à Paris, il avait demandé à être conduit dans la prison où je me trouvais, et ce n'était pas sans peine qu'il l'avait obtenu. Je crus, en le voyant paraître, qu'il venait me rendre visite et je me jetai à son cou pour lui prouver combien j'en étais touché : ♦ C'est » bien toi que je viens chercher, mon cher Darès, s'écrie * Dupont; mais, par Dieu ! bien ou mal arrêté, comme t(û- » même. Je suis arrivé ici comme un conscrit dans un ré- » giment; charge-toi de mon éducation. » Elle n'était pas difficile; car nul homme ne supporte le malheur, je ne dirai pas avec autant de courage, car le courage suppose un effort, mais avec un calme aussi parfait ; s'il en sort, c'est par quelque saillie d'esprit ou de gaieté. Son arrivée au milieu de nous fut un bienfait public ; il se multipliait pour semer partout des paroles de patience et d'espérance, et on était s4r de le trouver là où il s'offirait quelque bien à faire qui fût à sa portée. On croira qu il ne laissa pas se perdre cette bonne occasion de professer la science économique. Il ouvrit son école ; du soir au matin il était occupé à parler ou à écrire , et comme chacun Técoutait avec intérêt ou le lisait avec plaisir, il ne se trouvait pas que l'on fût en perte pour la science dans la retraite forcée qui était également imposée au maître et aux disciples. Cet homme qui est à part, rêve du soir au matin le bien de ses semblables et trahit sa préoccupation dans les moindres détails. Je me promenais un jour avec lui dans la cour de la Force, pous cherchions péniblement quelle était l'issue
probable de ce que nous avions sous les jeajc, U ^pefçmt à terre un noyau de pêche, il se baisse pour le ramasser, puis choisit une bonne position au midi, fait un trou ayac son couteau à la profondeur requise et y plante sou noyau. Je ne pouvais m'empôcher de rire en le voyant opérer. « Tu ris, mon cher DarèSy me dit Dupont, rappelle-toi qu'au » moment où j'ai aperçu ce noyau, tu me disais que nous » avions de la révolution peut-être pour un demi-^uôcle, t Eh bien ! mon ami, mon noyau aura le temps de pousser, » de devenir un bel et bon pêcher; et que sait-^n! peutr- » être dans dix, dans vingt, dans trente ans, de pauvres » diables, détenus comme nous le sommes par Tôternel » droit du plus fort, verront mon pêcher, admireront sa t fleur, son beau fruit ; ils seront consolés en voyant une » des plus charmantes productions des environs de Paris, » et je jouis delà pensée qu'ils m'en auront robligation; et, » comme tu le vois, cela m'a bien peu coûté, »
Aussitôt que les citoyennes Duquesnoy et Beugnot surent que Dupont avait le malheur d'être arrêté, mais que nous étions assez heureuz pour l'avoir à côté de nous, elles nous demandèrent à dîner. Ce fut un plaisir tout nouveau pour la chambre du Conseil que d'oflfrir à diner ^ des citoyennes. On changea fort peu l'ordinaire ; nos frais de toilette n'en augmentèrent pas, et cependant elles furent enchantées de l'ordonnance du repas et de la manière avec laquelle on leur en fit les honneurs. Après le dîner, elles trouvèrent à faire une partie de whist, et nous quittèrent assea peu disposées à nous plaindre, si notre captivité ne devenait pas plus rigoureuse.
Francœur, le directeur de l'orchestre de l'Opéra, faisait partie de notre chambre ; quand il vit paraître la citoyenne
Beugnot, U resta stupéfait, frappé qu'il était de sa ressemblance avec la Saint-Huberti. Il est difficile en eflTet que deux femmes se ressemblent à un tel degré : mômes traits, môme élégance dans la taille, chevelure blonde également magnifique, et surtout une physionomie mobile et prompte à l'expression. Ce pauvre Francœur, qtii avait cru son trône musical non moins solide et héréditaire que celui des Bourbons, en avait aussi été précipité et traîné en prison. Prévenu d'avoir apporté de malins obstacles à la mise en scène d'un opéra dont le sujet était la passion de Jésus-Christ , nous étions curieux de connaître comment l'impiété avait traité un sujet sur lequel s'était plus d'une fois exercée la pieuse simplicité de nos pères. Francœur fit venir le manuscrit ; l'opéra était en trois actes : l'accusation, le jugement, l'exécution. La terrible et dernière scène du Golgotha y était tout entière. Il était impossible de n'en pas être bouleversé, tant il est vrai que les croyances religieuses pourraient être chez nous, comme elles l'étaient cheï les Grecs, le ressort le plus puissant de l'art dramatique. Les comités de gouvernement n étaient pas d'accord sur Tà-propos de la représentation. Fabre-d'Églantine était pour quelque chose dans le poôme, c'en était assez pour que CoUot-d'Herbois, son émule à plus d'un titre, fût contraire. En attendant que ces puissances se missent d'accord^ on avait envoyé à la Force Francœur, qui n'avait témoigné quelque répugnance à la mise en scène que par respect pour Thonnôteté publique.
Notre situation, telle que je viens de la peindre, se soutint assez bien pendant les mois de nivôse, pluviôse et ventôse. On n'enlevait personne de la Force pour le conduire au tribunal révolutionnaire ; nous nous croyions hors de la
sphère du grand orage. Le gouvernement ne voyait apparemment dans les habitants de la Force qu'une nichée de suspects^ c'est-à-dire de pauvres diables insignifiants dont il s'occuperait quand il n'aurait rien à faire de plus pressé. Quel serait notre sort? Il n'est pas aisé de le deviner ; mais la gent suspecte^ grâce aux savantes définitions de Merlin de Douai, est trop nombreuse pour être conduite à Téchafaud, et môme pour être déportée. On s'en débarrassera avec le temps. Déjà on a admis pour les laboureurs arrêtés une exception dont a profité le duc de Mazarin, sous le nom de Jacques Aumont ; demain on en introduira une pour les cordonniers, dont tirera parti le duc de Nivernais, sous le nom de Jean Mazarin. De façon ou d'autre, si on ne peut pas nous tuer, force sera bien de nous faire sortir d'ici, car nous ne pouvons pas y attendre Téternité.
L'étude, de bonnes conversations, un contact de tous les instants avec des hommes instruits et bien élevés, rendaient notre réclusion préférable à ce que nous eussions rencontré dans ce qui composait alors la société. Mais, vers la fin de ventôse, l'horizon se rembrunit tout à coup; Danton, dans lequel nous espérions pour notre salut, fut arrêté avec son parti et traduit au tribunal révolutionnaire sous l'accusation banale de conjuration. L'accusation n'était peut-être pas sans fondement, et voici ce qui me le ferait croire : quoique ijious fussions, Danton et moi, à Textrême des partis opposés, il n'avait pas cessé de m'être attaché. A la fin de l'Assemblée constituante, et après la triste exé* cution du Champ de Mars, il avait été décrété de prise de corps. Le décret m'avait été adressé, en ma qualité de procureur général syndic du département de l'Aube, pour que je le misse à exécution, et j'avais reçu en môme temps Tindica-
tion qoa Danton devait se trouver à Arcis, ches Sannet, marohand, ou à Troyes, chez le procureur général Milard. C'était bien chez ce dernier qu'il s'était réfugié ; j'en fus instruit, et je lui fis dire qu'il pouvait rester tranquille et que je ne le ferais point arrêter. Bientôt apràs survint l'amnistie. Quand j'arrivai à Paris, député de pion dépar* tement, Danton me rechercha et voulut m'enrôler dans son parti. Je dînai trois fois chez lui, cour du Commerce, et j'en sortais toujours effrayé de ses desseins et de son énergie. Je m'en séparai sans éclat, après une conversation où il me dévoila son plan et le rôle assez peu séduisant qu'il m'y réservait. Nous avions cessé de nous voir, sans être brouillés. Il se contenta de dire de moi à Courtois, son ami et mon collègue : « Ton grand Beugnot n'est qu'une dé- » vote; il n'y a rien à faire de lui. » Cependant je me rencontrais quelquefois avec lui chez Courtois, et il gardait avee moi la rude familiarité qu'il réservait à ses amis. Dans l'une de ces rencontres, au mois d'avril 1793, il me dit que je devais quitter Paris, et même la France, si je le pouvais, sans me rendre émigré, parce que la terre devenait brûlante pour moi et mes pareils. Il ^'offrit à m'y aider, et m'obtint en effet de Lebrun, ministre des afihires étrangères et son protégé, la mission de Gênes, que je finis par refuser, et qui m'aurait donné les moyens de passer à l'abri du danger l'époque de la Terreur.
L'objet de oette mission était de faciliter l'arrivage des grains en France par la Méditerranée ; et, ne voyant rien là qui eût trait à la politique, j'acceptai. Pendant plusieurs jours je ne m'occupai que des préparatifs de mon départ; lorsque, traversant par hasard la rue de la Madeleine, je me souvins que, dans cette rue, habitait un vieux ami de
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mon père, qui avait autrefois rempli plugieuni miisiana
aemblables à celle que je venais d'aceepter. J'eus Tidée de
mettre à profit son expérience, et je moutai. Le vieil ewr
ployé des Fermes me reçut à bras ouverts, me parla avec
éloges de ma eonduite à l'Assemblée, et se répandit d'une
manière touchante et vraie sur l'opprobre da Tépoque où
nous avions le malheur de vivre. Notre conversation fut
longue, animée, et cependant elle se termina sans que
j'eusse osé dire un seul mot de ma mission. Lorsque je fus
sorti, je me mis à réfléchir à part moi sur ce qui venait de
se passer, et à m'interroger moii-môme. J'avais craint de
blesser au cœur un homme de bien, un homme en qui mon
père avait toute confiance, en lui révisant que je venais,
par faiblesse, de m'associer à des gens que je détestais
autant que lui. Si j'ai rougi devant celui-ci, je pourrai de^
main rougir devant un autre ; étais^je donc dans cette ligne
du devoir dont je m'étais tant promis de ne jamais dévier?
La lutte, je dois le dire, ne fot pas longue, et une heure
après j'étais chez Danton, et je lui déclarais mon r^us.
f Puisque telle est ton opinion, me dit*-il, tu as raison;
» mais songe bien que je n'aurai pas longtemps le pouvoir
n de te sauver. Tu vois où nous en sommes à la Conventiim;
n les gens de ta couleur serviront d'enjeu & la partie qui
n va se jouer. Puisque tu ne veux ni te jeter dans la mêlée,
» ni t'éloigner, fai*-toi oublier, si tu peux. » J'avais la
bonne intention de suivre ce conseil : on a vu ce qui en
advint.
Quand, six mois après, Danton sut que j'étais arrêté, il frappa violemment du pied en s'écriant : « Le misérable ! » que n'allait-il à Gênes ! » — C'est lui qui, ignorant encore dans quelle priion j'étais déposé, lit donner, par le
t5t MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
ministre de Tintérienr Parey, Tordre dans toutes les maisons d'arrêt de m'y traiter avec les égards compatibles avec les règles de la maison. Seize jours seulement avant celui où il fiit arrêté, il vint à la Force visiter la citoyenne Lebau, qui lui devait sa place, et il lui glissa dans la conversation : « N'est-ce pas chez vous qu'est le citoyen Beu- » gnot? » — La concierge de lui répondre par l'affirmative^ et môme de lui proposer de me faire descendre. Danton refusa de me voir, mais il ajouta : « Retenez bien ceci : » si, ce qui est possible, il survenait encore une attaque » contre votre prison ou quelque grand désordre, faites » descendre Beugnot, et enfermez-le dans votre cuisine; » puis, dès que vous l'aurez belle, donnez-lui la clef des » champs. » Voilà ce que m'a rapporté la citoyenne Leban dès le lendemain de la chute de Robespierre. J'ajoute que, si Danton rencontrait le citoyen Gatrez quelque part, il ne manquait pas de lui demander de mes nouvelles, et de me faire recommander de me rapetisser tant que je pourrais, de manière qu'on ne m'aperçût pas. « Nous le tirerons » d'affaire, ajoutait-il, le temps vient; mais il n'est pas » encore arrivé pour lui. » Et je n'étais pas le seul dans la prison qui attendît son salut de ce côté; soit qu'en général on crût que Danton était seul capable de renverser Robespierre, soit que le premier eût des intelligences parmi les gens arrêtés, ce que je serais assez porté à croire. Quoi qu'il en soit, et depuis la mort de Danton, le régime de la prison de la Force fut entièrement changé. Les membres de la Commune qui s'étaient succédé depuis trois mois dans la surveillance de cette maison, furent conduits à l'éohafaud et remplacés par des individus d'une brutalité sans pareille. Il ne fallut pas désormais songer à avoir nos
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femmes à dîner ; nos entrevues avec elles farent soumises à une foule d'entraves : à peine pouvaient-elles avoir lieu une fois par semaine, et elles étaient courtes et sur un qui-vive perpétuel, parce qu'on tremblait toujours d'être aperçu par l'officier municipal. Cela s'appelait avoir remis Tordre dans la maison.
Nous en étions redevables à Trial, acteur de l'Opéra- Comique, lequel, sous son écharpe tricolore, se croyait au moins un consul romain, et nous donnait des scènes d'un ridicule neuf, inconnu jusqu'à lui, et sur lesqi;ielles, pour comble de malheur, nous n'osions pas rire. Trial avait pour collègue un cordonnier de l'enclos Saint-Martin-des- Ghamps, du nom de Vassot; le premier l'emportait sans nul doute par l'éloquence, mais le second était penseur plus profond. Il apportait toutes les forces de sa tôte à défendre l'égalité des atteintes que chaque jour elle éprouvait sous ses yeux, et, par conséquent, il se révoltait en comparant la bonne chère qu'on faisait dans la chambre du Conseil avec les repas plus que modestes auxquels étaient condamnés les détenus pauvres, tandis que s'il était possible qu'on fût à la fois détenu et patriote, c'était à coup sûr entre les pauvres que les patriotes étaient cachés. Il introduisit donc dans la prison la loi d'une table commune où chaque individu viendrait indistinctement s'asseoir. Le prix de l'ordinaire était flxé à 40 sous par repas; et, sur vingt convives, trois places gratuites étaient réservées à des détenus pauvres qui seraient désignés par le citoyen magistrat de la Commune. On établit dans la prison une seule cuisine, et Dieu sait ce que l'eiitrepreneur pouvait fournir à cette époque pour 40 sous par tête en assignats, après qu'il avait prélevé les i^aces gratuites, et encore ce
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que s'étaient réservé Tauteor de ce projet sublime et les principaux agents d'exécution ses complices. Qu'importe ? il fallut s'arracher aux délices du dîner de la chambre du Conseil pour aller s'asseoir à une table malpropre, et dans un péle-méle dégoûtant; car nous étions placés par ordre alphabétique. La seule odeur des mets était insupportable^ et l'user en était impossible^ au moins pour nous; mais^ parmi les égaux, nos camarades^ il se trouvait des estomacs de fer et des dents d'acier, et tout ce que nous rejetions était dévoré à l'instant. Pour comble de jouissance, le municipal Vassot nous faisait la grâce de venir fréquemment assister à ce grand couvert; son compliment était toujours le même : « Eh bien 1 citoyens, comment ça va-t-il? l'ap- » petit est-elle bonne? — Oui, citoyen municipal; mais la » soupe il est mauvais. —Ah dame ! c'est que faut pas être 9 nacheux, voyez-vous; il y a encore diablement de pa- » triotes qui voudraient en avoir leur soûl. »
Lies hôtes délicats de la chambre du Conseil étaient consternés. Le seul Dupont de Nemours trouvait l'invention assez divertissante, et ne concevait pas que des hommes raisonnables pussent y trouver un sujet de peine. « Par- » bleu ! mon cher Beugnot, disait-il^ tu dois être ravi de » cette table commune : encore hier, tu défendais contre » moi ton ennuyeux Mably et ton fatigant Lycurgue; eh » bien ! ce qui te met aujourd'hui en colère est du Lycur- » gue, et du plus friand. Patience, il nous viendra quelque » autre ami de l'égalité mieux conditionné que le citoyen * Vasiot; celui-là recommandera le vol dans la prison, » pourvu qu'on ne soit pas pris sur le fait. Déjà ttt ne peux » voir ta jeune et aimable femme qu'à la dérobée et pas » autant que tu voudrais. La monnaie courante est si dé*
SOUVENIRS DE i19ï itt»
» criée, que bientôt il faudra, comme je Tai prédit, traîner » un ballot d'assignats derrière soi pour payer une paire » de souliers. Sais-lu que voilà déjà du chemin de fait vers * cette constitution de Lycurgue que tu admires de si bon > cœur? Il nous manque des ilotes, mais nous travaillons » du matin au soir à en faire, et la matière s'y prôte^ »
Jusque^là^ nous n'étions encore aux prises qu'avec les ennuis de la prison; mais bientôt l'inquiétude reprit tous ses droits, quand nous nous aperçûmes que le tour de la Force était arrivé de fournir son contingent au tribunal révolutionnaire. Le malheureux Linguet fut la première victime; d'abord on ne les prit pas nombreuses, et nous nous aperçûmes qu'on le faisait avec un tel discernement, qu'il fiil* lait qu'il y eût parmi nous quelqu'un chargé de les désigner. Nous fûmes convaincus que ce triste office était en effet rempli par un ex -comte de Ferrières^Sauvebœufj c'était le cadet d'une très-ancienne maison du Limousin; je le connaissais de longue main, parce que le marquis de Sauvebœuf, son frère aîné, est établi à trois lieues de ma ville natale, où il avait épousé la riche héritière de l'abbé dô Dinteville* Ferrières, presque aussi laid que Danton^ etl a les formes herculéennes; il y joint de l'esprit ^ de l'audace, des passions effrénées, et la plus entière indifférence sur les moyens de les satisfaire. C'est un de ces hommes que les gens puissants ont toigours à leur discrétion pour leur faire faire tout le mal dont ils ont besoin. A Blois, il eût sans difficulté assassiné le duc de Guise, mais n'eût pas reculé davantage devant la robe rouge du cardinal. Il a fait un voyage assez long dans le Levant, soit qu'il y ait été seulement poussé par son esprit aventurier, soit qu'il ait eu ft y remplir un genre de mission qu'on ne von-
m MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
lait pas confier au comte de Ghoiseul-GouflSier, qui, à cette époque, y était notre ambassadeur. A son retour, il a publié un ouvrage sur le Levant , qui n'a pas été sans une sorte de succès ^ On n'était pas alors au courant, comme on Test aujourd'hui, de ce qui se passe dans cette partie de l'Europe ; et d'ailleurs il censurait la politique que nous y tenions, et c'était assez pour réussir. Il s'évertua d'abord pour se faire nommer ambassadeur en Perse; il y trouva plus d'un genre d'obstacles, et employa en intrigues plus ou moins sales les trois années qui précédèrent la révolution. On avait plus d'une fois proposé au comte de Montmorin de l'envoyer à la Bastille, et personne, en suivant la jurisprudence du temps, ne l'eût mérité davantage; mais le ministre, dont les circonstances augmentaient la timidité naturelle, ne l'osa pas. Survint la révolution : Ferrières parvint à se faufiler au comité diplomatique par la protection de Mirabeau, qui disait de lui que c'était un drôle dont il y avait quelque parti à tirer. Il fut promptement brouillé avec son illustre protecteur, qui prit la peine de le mettre lui-même à la porte du comité. Il entrait dans la natui'e de Ferrières de descendre tous les degrés de l'échelle de la révolution. On le retrouve donc aux Jacobins, aux Gordeliers, toujours parmi la pire espèce des assistants, et après le 31 mai, il fut ou prétendit avoir été mis, par les comités 4e gouvernement, en tiers avec Poterat, l'ancien agent diplomatique, et un membre de la Cionvention, pour je ne sais quelle intrigue à ourdir avec la Prusse, et dont le siège était à Bâle».
4 Mémoires hiitoriquêi, etc., des voyages faits en Turquie, en Perse et en Arabie, par de Ferrières Sauvebœuf. Paris, 1790; 2 yol. in-8*». s Les détails de cette curieuse intrigue, qui moutre que le comité de
Ferrières se plaignait qu'on lui eût enlevé toute la gloire de laiFaire, si gloire il y avait. Les comités, pour le faire taire ou s'en débarrasser, l'envoyèrent à la Force. 11 était un prisonnier des premiers jours, et apparemment il avait la crainte ou l'espérance de rester longtemps où il était, car il choisit au rez-de-chaussée un petit appartement de deux pièces assez commode pour le lieu, et le décora avec un luxe oriental. Un divan entourait sa chambre à coucher, et c'est là que, mollement étendu, il passait sa vie à fumer, à la manière des Orientaux, avec une pipe magnifique, dernier reste de ses grandeurs diplomatiques. 11 avait autour de lui tous ces jolis riens d'agrément ou de commodité dont se joue l'opulence, et mieux que cela, des rossignols élevés et entretenus avec des soins extrêmes, et qui chantaient incessamment le printemps entre les murs d'une prison de Paris. La première pièce contenait une collection de nos auteurs les plus aimables, que Cazin et Didot avaient récemment publiée en format in- 18, et plusieurs cartons de gravures. Son dîner était préparé dans la cuisine même de M™® liebau par un cuisinier à ses ordres, et qui lui servait les morceaux les plus fins quo l'on pût alors se procurer ; il se riait de la table commune; à ce sujet même il me plaignait, et avec moi Duquesnoy, d'être l'un et l'autre réduits à ce régime dégoûtant. Il nous proposait de ne paraître là que pour la forme, et de venir
salut public ou plutôt Robespierre, s'était flatté de Tidée d'amener la cour de Prusse à entrer en négociations avec la République, se trouvent dans le deuxième tome des Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, ouvrage dont les deux premiers volumes contiennent tant de révélations précieuses sur l'histoire secrète de la révolution. (Note de l'éditeur,)
358 MÉMOIRES Dr COMTE BEUGNOT
tous les jours dîner avec lai. Nous nous laissâmes séduire une foiSy et on nous servit un dîner dont le luxe nous effraya. Avertis par cette épreuve, nous nous promîmes bien de ne pas nous brouiller avec Ferrières , mais aussi de ne pas nous lier intimement avec lui, parce que l'un et Fautre pouvaient avoir son danger* Nous apprîmes ensuite qu'il sortait à peu près tous les jours de la prison, n'y rentrait que fort tard, et qu'un guichetier passait quelquefois la moitié de la nuit à l'attendre. Alors il n'était plus possible de douter qu'il eût des rapports fréquents avec les comités du gouvernement et qu'il fût leur homme à la prison de la Force. Un incident que j'aurai tout à l'heure l'occasion de raconter nous en fournit la preuve. Au reste, s'il était permis d'user d'un pareil terme, il apportait de la conscience ou plutôt du discernement dans cet infâme métier. Une première levée faite à la Force enlève cinq mauvais sujets subalternes, de ces drôles à tous crins, qui sont indifférents au Dieu de Baal conune au Dieu d'Israël, et ne prisent d'une révolution que le relâchement de l'autorité qui rend plus facile Texercice de l'art de vivre aux dépens d'autrui. Ils étaient au reste, autant que les honnêtes gens, innocents du crime de contrerévolution ; mais, à coup sûr, ils avaient à leur manière abusé de la révolution. Un choix aussi judicieux frappa lous les esprits, et on tomba d'accord qu'il n'y aurait rien ù y reprendre, si, au lieu de faire monter ces malheureux sur l'échafaud, on les eût conduits à Bicêtre. A la même époque, on fit sortir de la Force les quarante députés de la Convention pour les réunir à leurs camarades dans la maison des Madelonnettes. Il était à peu près certain qu'ils ne seraient jamais mis en jugement, et c'était pour c^te
raison qu'ils avaient été déposés à la Force. Leur départ fut pour nous une raison de plus de conclure la fin de l'espèce d'immunité dont nous semblions jouir jusque-là.
Une nouvelle levée succéda à la première. [Pour celleci on avait remonté plus haut : on avait choisi dé ces jeunes élégants, la plupart bien nés, que les horreurs de la révolution n'avaient pu arracher aux délices de Capoue, et qui^ tandis que leurs parents mouraient de misère à l'armée de Gondé, se perdaient dans les voluptés de Paris : insensés qui croyaient que la révolution les laisserait faire, parce qu'ils en avaient arboré le costume et emprunté le langage ! Le salon de M""® de Sainte-Amaranthe était leur rendez-vous de tous les jours, et là on conservait encore le feu sacré, en dépit ou à la faveur du travestissement. La révolution fit un geste : M""® de Sainte-Amaranthe et sa charmante fille furent envoyées au tribunal révolutionnaire, et on ramassa dans les prisons de Paris, pour leur servir de cortège, tous les élégants qui avaient paré leur salon. La Force fournit huit infortunés pour cette immolation, l'une des plus cruelles qu'offrent ces annales de sang et dont la populace même parut attristée. On attribua la formation de cette deuxième liste à l'auteur de la première. Peut-être on ne se trompait pas. A quelque temps de là j'en eus une preuve sans réplique.
Nous avions dans notre chambre du Conseil, le conseiller Lecouteulx de la Noraye, qui avait partagé avec son frère et ses cousins la très-belle fortune qu'avait fondée le Lecouteulx qu'on appelait don Louis ^ le seul qui ait eu dtt génie entre tous ceux qui ont porté son nom. La Noraye s'était avisé d*être un personnage, quoiqu'il n'eût reçu en partage que tout juste la petite portion d'esprit qu'il lui
fallait pour n'être qu'un sot. Enhardi par l'exemple de M. Necker, il avait rêvé avant la révolution de se faire contrôleur général ; il prenait de toutes mains des mémoires qu'il donnait pour siens à M. de Vergennes, à l'archevêque de Sens ; il rendit même à ce dernier le service de lui produire, pour faire le service des six derniers mois de 1788, Le Normand son ami, qui ne.put pas fournir le premier sou et précipita la chute du ministre. Toutes les intrigues de La Noraye, avant et pendant la révolution, aboutirent à le faire nommer membre du conseil général du département de Seine-et-Oise, à s'en faire renvoyer et colloquer à la Force, dans la chambre du Conseil. Là encore, il s'était établi sur le pied de factotum, attirait à lui les détails et les réglait à la plus grande satisfaction. Je le laissais faire comme tout le monde; je le laissais même me dire que si l'archevêque de Sens l'eût écouté, il serait encore premier ministre, et lui, La Noraye, contrôleur général. Cependant, soit malice, soit plutôt sottise, La Noraye me joua, à l'époque dont je parle, un tour pendable. Depuis le commencement de germinal, le gouvernement payait, à chaque individu détenu comme suspect dans les prisons de Paris, quarante sous par jour. L'avant-pensée de cette rétribution était le projet de déporter tous les suspects et de mettre dès lors même leurs biens en séquestre. N'importe, Duquesnoy et moi avions le plus grand intérêt à toujours recevoir les quarante sous par jour, parce que cela nous plaçait sur le tableau des suspects, et qu'autrement il eût fallu nous renvoyer à la Conciergerie. Le greffier de la prison, qui nous était dévoué, s'était volontiers prêté à la fraude. Nous touchons donc la rétribution pendant les mois de germinal et de floréal ; le mois suivant, elle nous est
refusée : je cours au greffe pour en savoir la raison ; le greflSer me la donne : c'est le citoyen La Noraye qui est venu lui dire qu'il se compromettait fort en plaçant Duquesnoy et moi sur le tableau des suspects, parce que nous n'étions rien moins que traduits au tribunal révolutionnaire et que notre place était à la Conciergerie : « Vous » connaissez, me dit le greffier, le citoyen La Noraye et » toute son inconséquence ; ce qu'il m'a dit, il va le répéter » au premier officier municipal qui fera la visite de la pri- » son; il ne manquera pas d'ajouter qu'il m'a prévenu. Je » peux y perdre ma place, et vous savez par le temps qui » court, qu'on ne perd pas sa place toute seule : la tête » vient après. » 11 me met sous les yeux le tableau qu'il a dressé pour le mois de prairial ; il n'a mis au tableau des suspects ni mon nom, ni celui de Duquesnoy ; mais après les suspects viennent les noms des condamnés, puis enfin les accusés, et c'est là que nous figurons. J'ai beau insister, prier, conjurer, je n'arrive à rien. Je porte mes chagrins à Duquesnoy qui va les partager ; il a plus d'ascendant que moi sur le greffier qui est son compatriote, et il en obtient que nos noms ne figureront ni parmi les suspects, ni à une autre place, et qu'ils seront rayés du tableau. Duquesnoy m'annonce cette victoire inespérée et m'engage à un silence absolu avec La Noraye. Je lui promets tous mes efforts. En le quittant je rentre dans la chambre du Conseil. Il faisait un beau jour d'été et tous les détenus se promenaient dans la cour. Je ne trouve que La Noraye dormant dans un fauteuil ; il s'éveille à mon arrivée, et nous voilà en tôte-à-tôte. Je veux sortir, il m'arrête ; malgré moi la conversation s'engage : il me reproche de lui laisser tout entier le fardeau de nos affaires de la chambre, et me presse
de me joindre & lui pour obtenir justice de oette table corn* mune qui est un tourment de tous les jours. Je lui réponds que je n'y mets pas d'intérêt, par une raison qu'il sait trèsbien, que je ne dois pas être rangé entre les suspects, que je suis en fraude à la Force et que ma place est à la Conciergerie, pour être sous la main du tribunal révolutionnaire devant lequel je suis traduit. La Noraye trouve mon excuse assez bonne, mais il me fait observer que je subirai pourtant le supplice de la table commune aussi longtemps que je resterai encore à la Force. Je réplique que mon séjour ne sera pas long, si sa dénonciation au greffier Richelot produit son eflfet. « Je n'ai pas entendu, reprend La No- » raye, faire une dénonciation, mais donner un avis à » Richelot à qui je m'intéresse et qui est parent de mon » ami Gougeon, procureur-syndic du département de Seine- 9 et-Oise. » Je réponds que je me soucie aussi peu de son amitié avec Gougeon que de la parenté de Richelot avec ce dernier : que s'il n'a pas entendu faire une dénonciation contre Duquesnoy et moi, il est un dangereux imbécile, et que si la pitié ne me désarmait pas, je lui donnerais à l'instant môme sur les oreilles. A ces mots, il s'empare, comme instrument de défense, de je ne sais quel ustensile de foyer qui est sous la cheminée et s'avance vers moi d'un ton assez déterminé. D'une main je lui saisis le bras porteur de l'instrument et je lui applique de l'autre un soufflet si violent qu'il retombe sur son fauteuil comme sans connaissance et répandant du sang par le nez. Je descends vite Tescalier après ce beau chef-d'œuvre et vais me cacher dans la foule des promeneurs. Le moment de rentrei* dans la chambre arrive, et je remonte fort embarrassé de la figure que je vais y faire. Personne ne me dit mot. Duques-
noj me regarde d'un air con»tern6 et hausse les épaules, La Noraye est dans son Ut, ayant autour de lui trois ou quatre personnes qui lui donnent des témoignages d'intérêt. Je m'aperçois que j'ai été unanimement condamné. Je demande qu'on me permette un mot d'explication ; per-» sonne ne répond ni même ne me regarde. £n dépit d'une prévention si marquée, j'entame le discours et je rends compte des faits tels que je viens de les rapporter. Quand j'avoue que poussant la défensive un peu trop loin, sans doute, j'ai appliqué un soufflet à M. La Noraye, il se lève sur son séant et me crie d'une voix de tonnerre : « Cela » n'est pas vrai, cela n'est pas vrai! il ne m'a pas donné » un soufflet. » J'accepte la dénégation ; j'avoue qu'elle décharge ma conscience d'un poids importun, et je déclare que je n'ai plus rien à dire. Chacun se regarde d'un air étonné. Willeminot, l'ami le plus intime que La Noraye eût dans la chambre, lui dit : « Mais mon pauvre » ami, vous êtes donc devenu fou? — Non, non, je ne suis » pas fou, reprend La Noraye, je sais bien ce que je dis : » je répèle que je n'ai pas reçu de soufflet, mais que le » citoyen Beugnot m'a porté un coup de poing fermé au » milieu du visage, et voilà pourquoi et à l'instant même » le sang m'est sorti par le nez. » J'accepte cette dernière version ; je n'avais pas le droit d'être diffl«« cile; mais voyez dans quels plis et replis la sottise humaine va se nicher ! La couleur que La Noraye s'obstine à donner à mon insulte en diminue considérablement la gravité aux yeux de l'honorable auditoire. Cette insulte a cessé d'être mortelle : l'un menaçait d'une barre de fer, l'autre se défendait par un coup de poing; et puis, la conduite de Jja Noraye n'est pas uette; c'est un homme qui se
Î5i MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
mêle de ce qui ne le regarde pas ; il manœuvre du matin au soir dans la prison, et à quoi bon ? Voyez la belle avance d'exposer deux de ses camarades à l'échafaud pour épargner quelques sous à la République! Les bougies n'étaient pas éteintes dans la chambre que mes camarades m'avaient trouvé fort excusable, et ce pauvre La Noraye en était pour son soufflet ou son coup de poing, et en tous cas pour la honte.
Quelques jours s'écoulent. Nous avions cherché à étouffer la scène dans notre intérieur ; mais ce qui se passe entre douze personnes arrêtées n'est guère plus secret que si elles étaient en liberté. Ferrières connaissait l'aventure par le menu et ne cessait de déblatérer contre La Noraye. Duquesnoy et moi descendons chez lui sous le prétexte de voir des vues du Bosphore à Taquarelle, dont il ne cessait de nous faire l'éloge; mais dans le dessein d'arrêter, si nous le pouvons, sa langue infernale. Il nous parle de la scène qui a eu lieu entre La Noraye et moi. Nous en atténuons tant que nous pouvons la gravité et la réduisons à une simple plaisanterie; mais l'homme ne se laisse pas aisément endormir ; il nous dit que cela est bel et bon, mais qu'il a aussi un compte à régler avec ce polisson de La Noraye qui a osé dire dans la cuisine de la Lebau que lui, Ferrières, était un mouton^ et il ajoute : « U a » voulu vous faire aller au tribunal, soyez tranquilles, il » ira avant vous. — Gela, reprit Duquesnoy, ne serait » tranquillisant ni pour nous ni pour personne ; car le » malheureux homme est si bavard et si inconséquent, que » s'il était traduit au tribunal révolutionnaire, il serait » capable de nous y entraîner tous trois, et je ne sais com- » bien de personnes avec nous. -^ Je ne sais pas, reprit
» Ferrières, si cela lui serait aussi facile que vous le croyez ; » mais il a droit à un chien de ma chienne, et il l'aura. »
Jusque-là, Ferrières ne justifiait déjà que trop le reproche que La Noraye lui avait adressé. Le surlendemain nous lisons dans le journal du soir que les citoyens Lecouteulx de Ganteleu et Lecouteulx du Mole ont été extraits de leurs domiciles où ils étaient gardés par des sans-culottes, pour être conduits à l'Évêché, et qu'on y va réunir tous les membres de la famille comme auteurs ou complices de la conjuration qui a eu lieu en janvier 1793, pour arracher le tyran à Féchafaud.
En même temps, La Noraye reçoit Tavis qu'il doit s'attendre à être d'un moment à l'autre transféré à l'Évêché. Le titre de l'accusation était d'autant plus inquiétant, qu'il était vrai qu'au jugement du roi, Lecouteulx de Ganteleu avait été chargé, par la banque de Saint-Charles^ de s'entendre avec le ministre d'Espagne à Paris, et de lui fournir tous les fonds dont il aurait besoin pour procurer le salut de Louis XVI. Et Lecouteulx s'était prêté avec autant d'empressement que de courage à tout ce qu'on lui avait demandé. Je crois même que La Noraye avait été mis dans la confidence et s'était aussi conduit d'une manière honorable : quand le malheureux se vit mener de si près, il perdit le peu de tête qu'il avait, et se persuada que c'était à Ferrières qu'il était redevable du malheur qui venait d'atteindre lui et les siens. 11 n'osa pas me demander des démarches auprès de Ferrières, il s'adressa à Duquesnoy qui lui répondit de moi comme de lui-môme pour tout ce qui serait en notre pouvoir. Nous attaquons Ferrières ensemble et séparément; je me mets pour ainsi dire à ses pieds pour qu'il ne poursuive pas une famille respec-
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table pour l'inconséquence d'un de ses membres qui, luimême, n'a rien moins que mérité un traitement si cruel. Ferrières se défend d'être pour rien dans ce qui se prépare contre les Lecouteulx : « Je pourrais, peut-être, faire pour » eux ce que j'ai fait pour d'autres, retarder leur affaire » par des moyens qui me sont propres; mais si je n'ai pas » de motifs pour les poursuivre, je n'en ai aucun pour les » servir. Ne m'en parlez plus, que justice se fasse. Cela » m'est tout égal. » Nous appelons à notre aide nos femmes, que nous appelions les dames de bon secours ; Ferrières, tout brigand (ju'il était, semblait pénétré d'intérêt et de respect pour elles ; elles s'entremettent de leur côté. Enfin lui-même les va visiter et leur dit : * Je suis un bien » mauvais siyet, n'est-ce pas ? Eh bien, vous avez obtenu de » moi ce que j'aurais refusé au Père étemel et même au » diable. Vous savez qu'avec des brins de paille on arrête » quelquefois des torrents. Les brins de paille sont en » place : que les Lecouteulx se taisent ; ils ont du temps )• devant eux. La première preuve que je puisse vous en » donner, c'est que La Noraye ne sera pas dérangé de la » Force. »
Voilà comme nous nous sommes vengés de ce La Noraye qui, je dois le dire, n'a cessé depuis d'en témoigner, à moi et à Duquesnoy une profonde reconnaissance.
Nous étions dans le mois de messidor, lorsqu'un nouveau et très-cuisant chagrin vint encore m'atteindre : j'appris tout à coup que ma femme était dangereusement malade. Comme je l'ai dit, je lui écrivais et j'en recevais tous les jours une lettre. Ce commerce fut soudain interrompu. On trouva bien des excuses à me donner pour deux ou trois jours, mais il fallut en venir à la vérité : la cause de la
maladie de ma femme est fUBsez singoliôre pour que je la produise ici avec quelques détails. J'ai déjà trouvé l'occasion de parler de l'échange de protection et de bienveillance, d'un côté, de respect et de reconnaissance de l'autre, qui régnait entre la maison de Brienne et ma famille. Cette maison, comme quelques autres de la môme époque , exerçait un haut patronage sur la province où elle était établie. Elle unissait les conditions auxquelles s'attachait alors un crédit de premier ordre : la naissance, la fortune, la possession de grandes places, l'espérance d'arriver tôt ou tard au sommet de l'État : l'aîné de la famille, l'archevêque de Toulouse, était attendu depuis vingt ans à la place de premier ministre et on semblait impatient de l'y voir arriver. Le comte de Brienne, son frère, dirigeait son ambition dans des voies plus faciles. Il avait mérité à. la ville la qualification d'honnête homme et se faisait adorer dans ses terres par sa bienfaisance éclairée et toujours prête. Il passait la meilleure partie de l'année au milieu de ses vassaux; il y entretenait la paix et n'y laissait pas une misère sans secours, une douleur sans consolation. Le château de Brienne était un autre Chanteloup; on allait à celui-ci pour le passé, à l'autre pour l'avenir. L'archevêque de Toulouse avait repris les traces du duc de Choiseul, bien certain que si la reine ne parvenait pas à ramener le ministre qu'elle voulait avant tout, elle reporterait sa volonté sur l'homme d'État qui en était le plus près. Avec le temps, cette politique réchauffée par une intrigue assidue obtint un plein succès. L'archevêque parvint au poste de premier ministre et fit accepter à son frère celui de ministre de la guerre. Quand le prélat mit la main aux affaires, de toutes paris elles croulaient; il ne fut pas assez
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fort pour soutenir, môme quelques instants, la monarchie sur le bord de Tablme. Il en laissa le soin à ceux à qui l'opinion supposait plus de puissance et qui ne réussirent pas mieux. Au sortir des affaires, l'archevêque courut en Italie promener sa déconvenue. Le comte revint à Brienne où il fut reçu mieux que jamais, car on ne craignait pas de le perdre. J'étais connu de l'un et de l'autre, et il suffisait d'être connu sous quelque bon rapport et d'habiter le canton, pour être accueilli à Brienne. L'esprit philosophique dominait au château, et cet esprit s'élevait au-dessus des préjugés nobiliaires qui se réfugiaient chez les hobereaux des environs, et dont on faisait dans le salon de Brienne belle et bonne justice.
La révolution survint et déploya bientôt ses rigueurs. L'archevêque prit un parti hardi : seul des anciens évoques de France il prêta le serment à la constitution civile du clergé. Je dis seul, car l'abbé de Périgord avait à peine eu le temps de revêtir l'habit d'évêque quand il en dépouilla le caractère. L'évêque de Viviers était depuis quelque temps insensé, et le coadjuteur d'Orléans, de Jarente, ne comptait qu'entre les hommes de débauche et d'infamie. L'archevêque n'en serait pas plus avancé quand nous le mettrions à la tête de ce déplorable trio. Quoi qu'il en soit, il persista jusqu'au bout dans son parti une fois pris. Le Souverain Pontife blâme le serment qu'il a prêté et lui enjoint par un bref de se rétracter : l'archevêque se tient pour insulté et renvoie au Pape son chapeau de cardinal. Il fait chaque jour un nouveau pas, jusqu'à ce que, nommé président de la société des Jacobins de Sens, il en remplit les fonctions, le bonnet rouge sur la tête. Le comte de Brienne ne poussait pas les choses jusque-là, et d'ailleurs il eût pu
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le faire sans qu'on en fdt aussi scandalisé que de la part de son frère. Resté à Brienne, il y remplissait les fonctions de maire. Il ne s'épargnait pas plus que l'archevêque sur l'article du bonnet rouge, quand il y avait nécessité dé l'arborer. Ces extérieurs révolutionnaires préservaient son crédit sur la population, et, comme avant la révolution, il l'employait à maintenir la paix et à faire le bien, personne dans tout le canton n'avait été ni recherché ni inquiété. On avait atteint la fin de germinal de l'an II, et à peine s'apercevait-on dans ce pays qu'il y eût en France une révolution. Ce calme fut tout à coup troublé par l'incident le plus malheureux : Tarchevêque habitait à Sens l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif, qu'il avait achetée pour se procurer un logement plus commode que le palais des anciens archevêques. Il y avait avec lui la marquise de Canisy, sa nièce, femme aimable, qui pouvait entendre le prélat et savait s'en faire écouter ; et l'un de ses neveux adoptifs, l'abbé de Loménie, nommé son coadjuteur avant la révolution et qui l'aurait remplacé de toutes manières, s'il n'avait pas été entraîné comme tant d'autres dans le naufrage du clergé. Le comte de Brienne, qui rendait de temps en temps des visites à son frère, se trouvait à Sens à l'époque dont je parle, et avait amené avec lui deux autres de leurs neveux, frères du coadjuteur, le vicomte et Charles de Loménie, sujets tous deux distingués, avec des caractères différents. Cette famille se trouvait ainsi réunie à Sens. Madame de Brienne seule était restée à Brienne. Il arriva qu'un agent des comités de gouvernement vint arrêter à Sens, pour le conduire à Paris , un ancien officier de la connaissance de MM. de Loménie; ceux-ci se crurent obligés d'aller le voir et l'embrasser avant son départ :
Tentrevue ftit touchante et eut malheureusement pour témom l'agent des comités. La pitié était alors un crime ou bien près. L'agent s'informe du nom de ces jeunes gens, de leur conduite, de leurs habitudes. On ne pouvait les lui expliquer qu'en donnant des éclaircissements sur la famille de Brienne, Il prend ses notes et repart pour Paris. Deux jours après, le même agent revient porteur de mandats d'arrêt contre chaque membre de la famille et se met en devoir de les exécuter. Cependant il laisse la nuit pour se préparer au départ. L'archevêque avait eu la précaution da se munir, depuis le commencement de la révolution, d'une pastille de Cabanis, il l'avale en se couchant .Le lendemain on le trouve mort dans son lit. Le reste delà famille est amené à Paris : elle est conduite à la prison des Madelonnettes. M. de Brienne, qui avait un accès de goutte, est descendu à son hôtel de la rue Saint-Dominique, où il reste sous la garde de quatre sans-culottes. Ma femme n'est pas sitôt instruite de ce malheur, qu'elle court à l'hôtel de Brienne. Elle s'aperçoit que le comte est fort mal gardé, et le presse une première fois de s'échapper : il répond qu'il a encore du temps devant lui et qu'il demande à réfléchir : dès le lendemain elle revient à la charge et propose les moyens d'évasion : l'hôtel de Brienne a sur la place du palais Bourbon une grille ; rien de si aisé que d'y attacher par le dehors une échelle de corde à l'aide de laquelle la grille est des plus faciles à franchir. M. de Brienne veut savoir où il pourra se cacher au sortir de là ; ma femme, qui a réponse atout, lui dit que sa retraite est toute prête, dans un lieu non suspect, chez l'un des greffiers du tribunal révolutionnaire. M. de Brienne a l'air de consentir ; ma femme convient avec lui du jour et de l'heure. Ce jour-là.
et quand tout était disposé, ma femme entre à l'hôtel; elle trouve les dispositions de M. de Brienne d'abord incertaines puis bientôt après négatives ; au bout du compte de quoi peut-on l'-accuser? 11 n'a rien fait de contraire à la république ; point d'intrigues, pas d'argent envoyé aux émigrés, point de coi*respondances au dehors. Il reproche à ma femme de confondre ma position avec la sienne. Grande est la différence : j'ai été mis en lumière, j'appartiens à un parti; ce parti est vaincu, et je dois craindre les vengeances ; mais contre lui, encore une fois, que peut-on alléguer? Ma femme était en fonds pour répliquer; mais M. de Brienne ayant ajouté qu'il était profondément touché de son dévouement, mais qu'il craignait que ses visites ne finissent par le compromettre, elle le quitta en fondant en larmes, et s'abstint de sô présenter à Thôtel de Brienne. Neuf jours se passent. Le bruit se répand que Madame Elisabeth a été condamnée et va être conduite à i'échafaud. C'est une princesse ou plutôt c'est un ange qui va rejoindre au ciel les martyrs de sa race. Madame Duquesnoy et ma femme veulent jouir de ses derniers moments sur la terre ; elles décident qu'elles iront se placer et prier Dieu pour elle sur son passage; elles se rendent dans ce dessein au coin de la rue Saint-Honoré. Le sinistre cortège s'avance; il était ce jour-là composé de six voitures. Ma femme jette un regard sur la première de ces voitures; son regard tombe sur M. de Brienne qu'elle reconnaît et dont elle se sent reconnue ; ce fut pour elle un coup de foudre; eUe tomba à la renverse et sans connaissance. On la rapporte chez elle en proie à une fièvre ardente, et le cerveau déjà entrepris. Janroy , son médecin, accourt et juge la position trè»-dangereuse. Le danger fut en effet
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extrême et on ne croyait pas qu'elle dût passer la nuit du quatrième jour. Mes amis me préparaient comme ils pouvaient à cette perte déchirante. Je pris mon parti. Un seul être m'attachait encore à la Vie ; c'était ma -fille alors âgée de quatre ans. Je considérai que quel que fùt le sort réservé à ma famille, elle trouverait un asile dans celle de sa mère dont je ne prévoyais pas le désastre; et je me prosterne à lerre pour en demander pardon, mais je résolus de mourir et j'aurais infailliblement exécuté cette coupable résolution si ma femme eût succombé ! Il nous avait été recommandé de ramollir par trois ou quatre gouttes d'huile d olive la pastille de Cabanis, si nous étions quelque temps sans nous en servir. J'usai de cette précaution. Je brûlai mes papiers et je laissai une lettre pour un ancien ami de ma famille. Libre de tout soin, je descendis au guichet avec une sorte d'indifférence barbare pour savoir si je devais ou non conserver ma vie. J'y appris que ma femme était toujours fort mal, mais qu'enfin elle avait passé la nuit. Je remontai attendri par cette lueur d'espérance et je retrouvai quelques larmes. Je ne peux pas dire si le lendemain je me serais approché de la mort avec la même impassibilité. J'en doute; à moins de s'être élevé jusqu'à un stoïcisme farouche, ou d'être en proie à une émotion physique où toute liberté disparaît, il est rare que l'on conserve longtemps et que l'on rumine à loisir le dessein de se donner la mort, et voilà pourquoi ceux-là mômes qui n'ont réussi qu'à demi dans l'exécution reçoivent les secours qu'on leur administre et finissent par des vœux pour renaître à la vie. Cette triste position dura près de deux mois et céda insensiblement à des soins assidus et à la joie que répandait autour d'elle la révolution
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dô thermidor. J'avais pris assez peu de part durant ces deux mois à ce qui se passait près de moi. Je ne fus réveillé de mon indifférence qu'à la nouvelle de la bataille de Fleurus.
La chambre du Conseil avait entre ses commensaux le citoyen Garat^ l'un des premiers commis du Trésor ; lui seul connaissait à fond le mécanisme de cette grande machine, et le député Cambon, qui prétendait la diriger, avait demandé aux comités de gouvernement de lui rendre Garât dont il ne pouvait pas se passer. Les comités le lui avaient refusé; mais, pour concilier les besoins du Trésor avec la détention de Garât, chaque matin deux gendarmes venaient le prendre à la Force et le conduisaient au Trésor, où il travaillait toute la journée, et le ramenaient coucher en prison. De plus, on lui avait imposé la loi de n'introduire dans la prison ni journaux ni nouvelles, et l'homme, assez peu communicatif de sa nature, était très*fidèle à sa consigne. Mais le jour où se répandit à Paris la nouvelle de la bataille de Fleurus, il n'y tint pas et nous éveilla pour nous la communiquer. Je m'écriai après l'avoir entendu : « Nous sommes sauvés ! la terreur ne peut pas se » traîner à la suite de la victoire. » C'est, en effet, de cette époque que date la division dans l'intérieur des comités de gouvernement, qui devait aboutir à une catastrophe. »
Cependant les fournées du tribunal révolutionnaire devenaient de jour eu jour plus nombreuses, et l'aspect de la pri« son avait entièrement changé. Trente à quarante députés, entre lesquels dix au moins étaient des hommes instruits et bien élevés, avaient été, comme je l'ai dit, transférés aux Madelonnettes. Depuis l'établissement des tables communes.
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les rieiUards ou les personnes riches^ pour qui les douceurs dé la vie étaient des besoins^ avaient passé dans des mai* sons de santé. Ceux qui avaient été conduits au tribunal révolutionnaire étaient^ sinon ce qu'il y avait de plus honnête parmi les détenus^ au moins de plus élégant de mahières^ en sorte que la chambre du Conseil^ à cinq ou six personnes près, ne se composait plus que d'individus qui vivaient fort isolés. Nous nous aperçûmes ensuite que la Force était devenue comme une succursale de la Conciergerie; c'est là qu*on logeait le trop-plein qui affluait des provinces. Aussi les nouveaux venus n'y étaient que peu de jours et passaient promptement au tribunal. La forme dans laquelle on les y appelait avait quelque chose de cruel pour tout le monde. A cette époque, les formes de justice même les t)lus' ëSJ'pSWfSHuraient été mises de côté, les défenseurs officieux supprimés : i^^L ^'^^^'^^^^^^^ ^*^* signifié à l'accusé à dix heures du matin^f^iF paraître au tribunal à onze heures ou à midi ; il était j8Ê^ ^ ^^^ heures, et le jugement exécuté avant quatre. Il étaîfSïË^^^^ a Thuissier, porteur des actes d'accusation, d'aller déter les détenus dans les chambres qu'ils habitaient. On avail Jugé plus commode d'annoncer l'arrivée de l'huissier par une cloche, au son de laquelle tous les détenus, sans distinction, étaient tenus devenir se ranger dans la galerie qui règne au premier, le long des bâtiments de la grande cour de la prison. L'huissier, escorté de gendarmes, se plaçait au dentre de la cour, sa botte d'actes d'accusation à la main, et appelait à haute voix les noms qui figuraient dans ces actes. Lé malheureux appelé, sans qu'il y fût préparé plus (tpA le reste des assistants, n'avait que le temps de remette à wn voisin ce qu'il avait de plus précieux sur lui!
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c'était communément le portrait de sa femme ou de ta maîtresse^ des cheveux^ des souvenirs^ quelques bijoux^ une lettre d^adîeu qu'il tenait toujours prête. Hélas ! plus d'une fois j'ai re^u de ces tristes dépôts de mains qui m'étaient à peu près inconnues^ mais je me trouvais côte à côte de rinfortuné qui n'était pas sitôt descendu dans la cour que les gendarmes l'entouraient pour ne plus le quitter qu'au bas de l'écliafaud. Quoique j'eusse sujet d'espérer que mon nom ne serait pas prononcé dans cette formidable arène^ je n'en avais cependant pas la certitude; en sorte que ^tè loterie de sang, qui se tirait tous les jours, empoisonnait ma vie comme celle de tous ceux dont j'étais entouré, et cela à tel point que, la veille de la décade, il régnait parmi les détenus une sorte de contentement très-marqué. La décade était un jour de relâche pour le tribunal, et chaque détenu sentait sa vie assurée pour vingt-quatre heures.
Nous en étions là, quand il se répandit que les comités de gouvernement avaient enfin pris un parti sur le sort des détenus. Ceux qui n'étaient pas justiciables du tribunal révolutionnaire seraient divisés en deux classes : l'une qui serait condamnée à la déportation , et l'autre à la réclusion jusqu'à la paix. Des commissions furent en effet nommées pour s'occuper de cette grande mesure et opérer la séparation indiquée. L'une de ces commissions vint siéger à la Force pour y interroger les détenus; mais, préalablement à l'interrogatoire , on nou« avait donné, pour les remplir et les signer de notre nom, des ta* bleaux qui aboutissaient, en dernière analyse, ft nous exi^ quer sur ce que nous avions fait pour être pendus en ca6 de contre-révolution. Ce tableau contenait douze colonnes; dans l'une de ces colonnes on demandait : « Oft éta(^tu
» le jour de la mort du tyran? Approuves-tu son supplice^ » oui ou non? » Et dans une autre : « Consens-tu à Véga- » lité avec les sans^culottes, ou non ? » Quelques détenuSy fort honnêtes gens en apparence^ eurent la bassesse de répondre à ces questions par Taffirmative et de répéter la môme assurance dans leur interrogatoire^ et obtinrent la grâce d'être seulement condamnés à la réclusion jusqu'à la paix. Quant à Dupont, Duquesnoy et moi, nous n'hésitâmes pas un instant ; nous refusâmes net de remplir les tableaux qui nous avaient été délivrés, quelque chose qui nous en pût arriver. La prison était tout agitée de ce travail de tableaux à remplir et d'interrogatoires à subir, de décisions à prononcer, quand le salut arriva de tout autre côté.
Le 9 thermidor, sur les quatre heures du soir et par un beau jour d'été, je me promenais dans la cour avec Dupont et l'amiral Latouche-Tréville. Dupont discutait chaudement avec l'amiral sur le travail libre à substituer dans les îles à sucre à celui des esclaves, lorsqu'il s'arrêta tout à coup et nous dit : « Mes chers camarades, j'entends le toc- » sin. Parbleu! oui, c'est du bel et bon tocsin; garde à » nous! » — L'amiral quitte à l'instant la partie, remonte dans sa chambre et s'y barricade. Nous fûmes vingt-quatre heures sans entendre parler de lui: Il nous dit depuis, que sa politique, en fait de crise révolutionnaire, était de se tenir coi jusqu'à ce qu'il fût décidé qui avait tort ou raison, et d'aller ensuite saluer le vainqueur. Nous remontons aussi dans la chambre du GanseU qui fut bientôt au complet. Là, Dupont nous pérore et explique le danger dont nous sommes menacés : « Dès que le tocsin sonne, il est possible » qu'on veuUle renouveler dans les prisons les scènes
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» de septembre , et pour son compte il est décidé à » vendre chèrement sa vie. Il nous exhorte à en faire au- » tanty et développe son plan de défense; nous sommes » douze qui pouvons nous armer plus ou moins bien de » l'attirail du foyer, qu'heureusement on n'a pas enlevé, » de deux poignards dont nous sommes en possession, enfin » de nos couteaux et des bâtons de chaises. Il faut adopter » Tancien ordre de bataille, c'est-à-dire que le plus vigou- » reux soit en première ligne, deux autres en seconde, » trois sur la ligne suivante et quatre sur la dernière. Voilà » le corps de bataille qui occupera dix hommes ; les deux » hommes restant, pris entre les plus jeunes, flanqueront » l'armée de droite et de gauche pour se porter là où le » secours serait nécessaire. Enfin il faut songer à la retraite, » et nous établirons avec nos lits une forte barricade, der- » rière laquelle nous pourrons recueillir nos forces et où » nous attendrons du secours du dehors. » Quelque inquiet tant que fût le moment, il était bien impossible de ne pas rire du sérieux avec lequel ce bonDupont disposait son ordre de bataille. Il comptait bien se battre ; il insistait pour une répétition de la manœuvre; on s'y refusa; mais on lui décerna, à l'unanimité, la dictature militaire pour le moment du danger, et nous crûmes dans la nuit que le dictateur allait commencer son terrible office. Vers minuit, nous entendîmes un bruit extraordinaire dans la prison ; les guichetiers, qui faisaient bonne garde dans le dessein de nous défendre ou de nous ouvrir les portes, vinrent nous avertir que c'était Robespierre qu'on avait amené à la Force. Nous nous le feisons répéter plusieurs fois ; nous restions mueta d'épouvante. Une demi "heure après, plus grand tapage : c'est Robespierre (ju'on vient de mettre en liberté, Les guichei
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tiers notm aTaient trompés saut le vouloir : c'était bien un Robeapiarra qui était enjeu dans ces tours de Force» mais M n'était pas Robespierre le Orand : c'était «on frère. L'é* pourante redouble au milieu de nous. Il est évident qu'on sa bat quelque part» et il parait que Robespierre» d'abord vaincu^ a repris le dessus. Un incident nouveau vient con-> ftrmer ce jugement. Il nous était échu» depuis une quin-* zaine de jours» un certain juré du tribunal révolutionnaire» du nom de Villate. Ce Villate était l'ami de cœur de Robespierre et lui servait d'espion au tribunal. Les comités de gouvernement lui imputaient je ne sais quelle trahison dans l'exercice de ses nobles fonctions et l'avaient fait arrô* ter. de petit monsieur» âgé de moins de trente ans» était doué d'une figure attrayante et douce; il y conformait ses manières et son ton, et affectait en tout une sensibilité exquise. On pouvait dire de lui :
Un papillon blessé loi fait verser des larmes t
Et le misérable était ce qu'on appelait dans cet antre un juré soUde» c'est^ft-dire qu'il ne lui était pas arrivé une seule ibis» depuis un an» de voter la non^^oulpabilité d'un accusé. A son arrivée dans la prison» on avait voulu l'assommer. Ferrières avait même insinué qu'on pouvait le faire avec impunité» et je crois qu'on l'eût fait» si Duques» noyet moine nous y étions pas opposés. Dans le moment même où on avait mis Robespierre le jeune en liberté» on avait appelé Villate pour sortir avec lui. Dès lors nous crûmes que la victoire de l'atné était complète; mais Villate» petit*mattre fort recherché» avait donné quelque temps à sa toilette» et au moment précis où il se baissait pour ranchir la porte de la rue» il se trouva en face de Bourdon
de rOise^ comimssaird da la CouventioUj qui le r#poTum rudement dans l'intérieur et le fit mettre au cachot.
Ces scènes en sens contraire se succédaient avec rapidité et ne ressemblaient pas mal à de la fantasmagorie, Nous m savions plus où asseoir nos pensées, lorsque, sur les deux heures du matin, on vint nous annoncer le triomphe de la Convention, et que Robespierre et ses amis avaient ét^ arrêtés et coupés en morceaux. Dupont déclara hautem^ot qu'il déposait la dictature, et chacun se coucha comwa de coutume ; mais personne ne pouvait retrouver le sommeil, et le jour nous surprit dissertant à perte de vue sur ]û$ causes et les conséquences probables des scènes de la nuit. Elles ne se firent pas longtemps attendre, puisque le lendemain Robespierre et les chefs de son parti furent mis <t mort, et que le jour suivant les membres du conseil général de la Commune, les présidents et secrétaires des sectiMP rebelles et l'état-major de la garde nationale subirwt la même sort. Le mal était profond, mais le remède fut violent et appliqué avec une énergie aveugle. J'en veux citer un exemple. La maladie de ma femme exigeait du temps et de l'assiduité dans le traitement ; le docteur Janroy, le médecin le plus occupé de Paris à cette époque, s'toât fait suppléer pour les soins de tous les jours par un jeune médecin qu'il avait pris de préférence, parce qu'il jouiaNÛt à la Commune d'un crédit qui pouvait être utile à la malade. Ma femme s'y était fort attachée, parce qu'il portait i aas fonctions un remarquable intérêt. Il était auprès d'elle dans la soirée du 9 thermidor. On vient l'appeler jus(pi'à trois fois pour le conseil général de la Commune. Ma femme le pressait de s'y rendre; il refusa obstinément, ne voulant pas la quitter au milieu de toot ce vacarmâ^ et diaant q^e
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d'ailleurs il en avait assez de ces combats perpétuels entre la Commune et la Convention. Il passa la nuit an chevet du lit de ma femme, ne la quittant que pour aller chercher dans la maison môme des nouvelles qu'il lui rapportait quand elles étaient bonnes, qu'il lui arrangeait lorsqu'elles étaient mauvaises. Quand, sur les deux heures du matin^ il crut que la crise avait cessé, il commença à faire à ma femme une lecture qui aboutit à les endormir tous deux. A sept heures, il était encore dans son fauteuil; lorsqu'il s'éveilla, il dit qu'il allait à l'Hôtel-de-Ville pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur les scènes de la nuit et qu'il viendrait sur-le-champ en rendre compte. Il part, en effet. Il faut qu'en arrivant à l'Hôtel-de-Ville, il y ait été arrêté, et traité avec une telle rigueur qu'il n'ait pas trouvé à se défendre ni môme à placer l'explication la plus simple, puisqu'on n'eut le lendemain de ses nouvelles qu'en lisant son nom sur la liste des membres du conseil général exécutés pour avoir pris part aux actes de la nuit du 9 au 10 thermidor. Le docteur Janroy cacha à ma fenmie ce cruel quiproqtco : on lui dit que le jeune médecin avait quitté précipitamment Paris, dans la crainte d'être recherché pour des délibérations antérieures à thermidor.
Cette grande journée avait promptement porté ses fruits dans l'intérieur de la prison. Le tribunal révolutionnaire était en vacances. Les mots de justice et d'humanité commençaient à se faire jour. Nous jouissions tous par l'espérance. Les commissaires de la Commune, qui s'étaient depuis six mois relayés pour nous tourmenter, avaient tous péri, et même l'ingénieux fondateur de la table commune, le citoyen Vassot, n'avait pas trouvé grâce. Cependant la Terreur se débattait encore dans les comitésde gouvernement
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et à la tribune de là Convention. On y signifiait assez haut que ce n'était pas pour ses ennemis que la Convention avait fait le 9 thermidor, et que le tribunal révolutionnaire allait être rebâti pour travailler sur nouveaux frais. On nomma des officiers municipaux qui ne valaient pas mieux que les anciens. Ceux qui nous étaient échus valaient moins.' Trial, l'acteur de l'Opéra-Gomique, qui avait, je ne sais comment, traversé sans encombre la journée si fatale à ses amis, arrive un jour à la prison sur le midi et nous fait tous enfermer dans nos chambres, chose inouïe à cette heure du jour; puis il se les fait successivement ouvrir, pour débiter aux détenus une allocution de sa Minerve appliquée aux circonstances. Il dit entre autres belles choses, à la chambre du Conseil, qu'il savait que ceux qu'elle renfermait étaient de francs aristocrates qui ne songeaient qu'à bien boire et à bien manger; mais que nous eussions à y prendre garde, parce qu'on pourrait bien nous faire passer le goût du pain. Tandis qu'il nous débitait de ces gentillesses, accompagnées de plusieurs autres, chacun de nous atfectait de lire avec attention ou de s'occuper de quelque chose pour n'avoir pas l'air de l'écouter. Il en devint furieux et nous traita de scélérats endurcis. Toujours même silence. Quand l'orateur se fut retiré, nous nous regardions, ne sachant qu'en penser et en dire. Dupont seul n'en fut pas ébranlé : « Nos coquins menacent, dit-il, donc » ils ont peur. Vous voyez bien que ce pauvre diable a été » soufflé je ne sais où et par qui; mais assurément par des » gens qui ne sont pas trop sûrs de leur fait. Espérons : ^ Neque semper arcum tendit Apollo. » Et, eu effet, quinze jours ne s'étaient pas écoulés, qu'à travers los hôsi^ Rations 49S comités de go\;vernQmeiit et môme le^r» efforts
pour reprendre[le courant de la Terreur, ils étalent emporta par un courant contraire : déjà des mises en liberté étaient prononcées, et les premières étaient obtenues par de francs aristocrates. Grand était le scandale parmi les détenus constitutionnels. Ce pauvre La Noraye envoya môme là* contre une bonne dénonciation aux comités de gouvernement. Je ne pouvais pas lui faire entendre que des noms qui, par quelque motif que ce soit, n'avaient figuré en rien dans la révolution, devaient trouver grâce plus facilement aux yeux de la Convention que ceux des constitutionnels qui s'étaient trouvés à une époque quelconque en opposition avec les puissants du jour. Quoi qu'il en soit, les gens raisonnables entre les constitutionnels en prirent leur parti; libres à peu près de toute inquiétude pour notre existence, nous nous occupâmes, en dépit de Tallocution du citoyen Trial, de mener bonne et joyeuse vie. Dupont ne parvenait môme plus à nous ramener à la science éco^ nomique et il s'écriait : « Voilà le danger de la victoire : » leurs esprits sont à Capoue ! »
La citoyenne Lebau m'avait prévenu que, dès que la santé de ma femme le permettrait, je la verrais aussi souvent que cela lui conviendrait. Je passai donc le premier mois sans trop d'impatience. Ma femme me fit sa première visfte dans les premiers jours de fhictîdor. Je la trouvai détruite au physique et encore toute faible au moral. Elle avait perdu ses beaux cheveux; sa maigreur était extrême, et ses regards effrayaient par leur fixité. Je lui voyais beaucoup de peine à rassembler ses idées, et je ne m'avisai pas de lui parler d'affaires : je savais d'ailleurs que son oncle s*occupait de mol. On éprouvait à obtenir ma liberté plus de difficulté que pour tout autre, sur le fondement
SOUVENIRS DE 1794 m
qtt*a existait o<mtre moi au comité de sûreté générale des pièces accablantes. Un député de mes amis^ du nom de Kerrét, homme excellent de tous points, se chargea d'aller vérifier la chose ; il se fit communiquer^ sous un prétexte qui m'était tout ft fait étranger, le carton où étaient les pièces qui regardaient les détenus du département de l'Aube, et parvint à en soustraire cette lettre de moi à Lafayette dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui était arrivée là je ne sais comment par suite du procès d'un M. d' Aigrement, condamné à mort dès les premiers jours du tribunal révolutionnaire. La lettre soustraite, il ne restent plus à mon dossier qu'une dénonciation d'un autre député, du nom de Oamier, qui ressemblait à toutes les dénonciations de l'époque, mais ne contenait aucun fkit précis. Quand on eut la certitude qu'il ne restait plus dans les bureaux aucune pièce à ma charge, on sollicita plus vivement ma liberté; mais il se trouvait encore parmi les membres du comité deux des mes anciens collègues à l'Assemblée législative, avec qui j'avais eu maille à partir, et qui tenaient ferme contre moi. Le citoyen Qatrez, ennuyé de leur résistance, s'adressa pour la vaincre au fameux député de Paris Legendre, à qui il me présenta comme une vieille connaissance et un compatriote de son ami Danton, et qui apparemment à ce titre ne pouvait pas ob^ tenir justice du comité. Legendre se rappela qu'en effet il s'était rencontré à dtner avec moi chez Danton ; ce souvenir l'enflamma, et il se rendit môme au comité, à qui il commanda en termes fort durs l'arrêt de ma mise en liberté. On n'osa pas refuser. Legendre fit davantage ; il vint avec le citoyen Gatrez me chercher à la Force et me reprocha de n'avoir pas songé à lui plus tôt ; il s'applau-
i8i MÉMOlHËi» DU COMTE BGUGNOT
dit surtout d6 sa démarche quand il apprit, par la citoyenne Lebau , quelle sorte d'intérêt m'avait porté Danton,
Je quitte donc la prison de la Force avec le regret d'y laisser mes amis Duquesnoj et Dupont de Nemours, mais aussi avec Fespérance que je vais être assez heureux pour hâter leur délivrance. Je crois avoir dit déjà de quel singulier rapprochement je fus frappé au premier pas que je fis hors de la prison. J'entendis crier à mes oreilles le jugement qui condamnait à mort le misérable assassin dont j'avais quelque temps partagé le cachot à la Conciergerie. Je sentis que Tavertissement partait de plus haut que de la terre, et je rentrai chez ma femme avec un saisissement profond. La joie de tout ce qui m'entourait ne faisait que glisser sur mon cœur; on m'en fit le reproche, mais je ne voulais pas révéler la cause de l'étonnement qui m'absorbait, parce qu'il ressemblait à de la superstition. Le lendemain, le bonheur que témoignait ma femme, tant d'objets chers retrouvés à la fois, me remirent en train de la vie, et je repris mon activité d'esprit. Je fus bientôt en mesure d'en user et même d'en abuser. Une juste reconnaissance m'avait conduit chez Legendre ; je m'y trouvai avec le parti thermidorien : Tallien, Merlin de Thionville, Fréron, Barras, etc. On y établit avec raison que, tout en tuant Robespierre, on n'avait pas tué son parti; qu'il fallait que les députés de thermidor se serrassent les uns contre les autres d'aussi près que jamais, et qu'ils devaient appeler à leur aide tous les hommes de quelque valeur auxquels ils avaient rendu la Uberté : on me fit l'honneur de me citer avec quelques autres, et on me pressa fort d^ rei^r ^ Paris,,,,»
le tiiis enroyié dans le grand'^ucbé de Berg K -* Peinture de ce pays. — - livrât* — M. Agard. — Le duc de Gaëte. — Le duc de Bassano. — Regnault.
.. .J'attendais à Paris une mission nouvelle. L'Empereur, qui tenait une partie du continent sous ses lois et qui dévorait le reste par la pensée, avait des agents nombreux à expédier sur tous les points. Je m'attendais à être envoyé en Espagne, où le grand-duc de Berg, Murât, marchait dans une voie qui ne pouvait pas convenir. Quelques mots que j'avais recueillis entretenaient mon espoir et le dirigeaient de ce côté. Dans l'intervalle, survinrent dans la Péninsule les événements qui appelèrent l'Empereur au
1 Après le 9 thermidor, le comte Beugnot vécut dans la retraite jusqu'au 18 brumaire. Lucien Bonaparte, alors ministre de l'Intérieur, l'appela près de lui et le chargea de Torganisation des préfectures. Il fut lui-même nommé préfet de ht Seine-Inférieure et ensuite conseiller d'État* Lors de la création du royaume de Westphalie^ le comte Beugnot fut appelé au ministère des Finances du nouveau royaume. Il n'y resta que peu de temps et fut envoyé (1808) à Dusseldorf, pour organiser le grand-duché de Berg, que Tempereur destinait alors au lils du roi de Hollande. C'est son séjour dans le grand-duché que l'auteur raconte dans les fragments suivants. (^)
i88 MliilOlRES bC COMTK BEUGNuT
chftteau de Marac et à Bayonne. Je devais en effet être du voyage, mais TEmpereur jugea avec beaucoup de raison que Tarchevôque de Malines était bien plus propre que moi à Tespèce de négociation qui devait s'y entamer, et je repris mon ancienne place au conseil d'État. Je regrettai peu d'avoir manqué cette occasion. Une nouvelle distribution de couronnes eut lieu à Bayonne. Par suite de l'étrange imbroglio qui y prévalut, le frère aîné de l'Empereur monta sur le trône d'Espagne et céda celui des Deux-Siciles au grand- duc de Berg. Le grand-duché de Berg passa au fils du roi de Hollande, à qui TEmpereur portait une affection particulière. Je reçus de Bayonne l'ordre de me rendre sur-le-champ à Dusseldorf, pour y recevoir le grand-duché des mains des ministres de l'ancien possesseur et pour en prendre l'administration. Il m'était recommandé de veiller à ce que ces ministres ne commissent de dilapidations d'aucun genre, et d'examiner de trèsprès dans quelle situation ils allaient Qie remettre les affaires. Lorsqu'alors on recevait des ordres, on ne vivait pas tant qu'ils n'étaient pas exécutés : je me décidai à partir dès le lendemain. Je me rendis sur-le-champ chez l'archichancelier pour prendre congé. Le prince me reçut avec sa grâce accoutumée, fit des vœux pour le succès de cette nouvelle mission dans laquelle il me souhaita toute sorte de bonheur, et il ajouta : * Mon cher B***, l'Empereur » arrange les couronnes comme il l'entend; voilà le grand- » duc de Berg qui passe à Naples, à la bonne heure 1 Je » le trouve fort bien, mais le grand-duc m'envoyait tous » les ans deux douzaines de jambons de son grand-duché, » et je vous préviens que je n'entends pas les perdre ; » vous vous arrangerez en conséquence. »
LK ÛRAxND-ULMJHÉ DE B1£RG 28^
Je proteste à Son Altesse que je me trouve très-honoré de remplacer en ce point le grand-duc de Berg, et qu'il s'en apercevra à mon exactitude. Oncques n'ai manqué d'acquitter la dette aussi longtemps que j'ai administré le grand-duché, et si quelque retard survenait de la part de ceux que j'y employais, Son Altesse faisait écrire par l'un de ses secrétaires à mon maître d'hôtel pour l'en gourmander vertement. Ce n'est pas tout : il fallait aussi que ces jambons arrivassent francs de port. J'étais obligé de les réunir à Cologne, d'où on les confiait successivement aux courriers de la malle, qui ne devaient en charger que deux à la fois. Ce petit tripotage occasionnait des mécomptes qu'il me fallait réparer, et il ne m'en aurait pas coûté davantage de payer le port. Le prince ne l'avait pas permis. Il y avait un concordat entre Lavalette et lui pour que les courriers apportassent gratis de tous les points de l'empire les tributs qu'on payait à sa table, et Monseigneur tenait apparemment à l'accomplissement de ce traité autant qu'à la fourniture des jambons.
Je visitai dans la môme soirée M. de Talleyrand. Là, il ne fut pas question le moins du monde de détails de cuisine. Le prince était instruit dans le plus grand détail de ce qui s'était passé à Bayonne, et il m'en parut indigné : — « Le^ victoh*es, me disait-il, ne suffisent pas pour effacer » de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi de vil, » de la tromperie, de la tricherie. Je ne peux pas dire ce >• qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne lui sera » pardonné par personne. » Le duc Decrès m'a plus d'une fois assuré que l'Empereur avait reproché en sa présence à M. de Talleyrand ^e lui avoir conseillé tout ce qui s'était fait à Bayonne, sans que celui-ci eût cherché à s'en dé-
|9U AIÉMOIRES nr COMTK UFJMiNOT
fendre. Gela m'a toujours étonné. D'abord, il suffit (\e connaître un peu M, de Talleyrand pour ôtre bien sûr que, si au fond il a été d'avis de déposséder du trône d'Espagne les princes de la maison de Bourbon^ il n'a certainement pas indiqué les moyens qu'on a employés. Ensuite, lorsqu'il m'en a parlé, c'était avec une sorte de colère qu'il n'éprouve qu'en présence des événements qui le remuent fortement. Au reste, il trouva ma mission fort belle, mais me recommanda de mieux arranger ma conduite que je n'avais fait à Cassel, et de travailler enfin à me rendre indépendant. Je sentis la portée du reproche, et tout en rendant justice au sentiment qui l'avait dicté, je me promis de continuer de le mériter.
J'arrive à Dusseldorf. C'est une jolie ville, placée dans une position pittoresque, à l'embouchure de la Dusseldans le Rhin. Le fleuve baigne ses murs et lui sert de rempart au couchant. Aux autres aspects la campagne arrive de tous côtés dans la ville ; les rues sont propres et bien espacées ; les maisons ne manquent pas d'élégance. 11 est difficile de rencontrer de localité qui se prête davantage à des embellissements. J'avais trouvé beaucoup d'attrait à sa'en occuper. Depuis mon départ, des travaux que je n'avais pas eu le temps de commencer ont été terminés, et ou s'accorde à dire que c'est aigourd'hui l'une des villes les plus riantes de l'Allemagne. Dusseldorf était alors le chef-lieu du grand-duché de Berg, qui venait d'être formé du duché de Berg proprement dit, cédé par la Bavitoe, du comté de La Marck et du pays de Munster, détachés de la Prusse par le traité de Tilsitt, du duché de Nassau-Sie** gen échangé avec la maison de Nassau.
La population était d'un million d'individus, composant
LE (]RAND-I>UC^^! DR BRKO m
deux cents mille ménages et distribués sur une étendue de huit cent quarante-six lieues. Je vis que cette population n'était pas mal appliquée loi-sque j'eus vérifié dans quelle proportion étaient les oisifs et les travailleurs, les cultivateurs avec les ouvriers, les grandes classes d'ouvriers entre elles et tous avec les fonctionnaires. Je trouvai l'industrie parvenue dans certaines parties à un degré de perfection et d'activité que je n'aurais jamais deviné. L'agriculture n'avait pas marché du môme pas. Le pays contenait une assez forte quantité de landes, de bruyères et de marais, et je vis que c'était là ce qu'il me faudrait attaquer.
Les mœurs avaient en général le caractère de douceur et de laboriosité qui est commun à tous les Allemands : puis chaque canton offrait une nuance à part qu'il avait reçue de la différence des religions et des gouvernements sous lesquels il avait vécu, et même de sa position topographique. Le pays de Munster, par exemple, trahissait une ancienne domination ecclésiastique qui avait la première occupé la place, et à laquelle la féodalité avait ensuite fourni ses fers et son ciment. Cette ville, comme son nom l'indique assez, a commencé dans le xi® siècle par un monastère; aussi contenait- elle dans son enceinte un grand nombre de communautés d'hommes et de femmes, et l'évoque en était le souverain. Lorsque la population est venue s'agglomérer autour du monastère, elle a reçu les lois féodales dans toute la pureté de Tépoque, et ces lois étaient encore debout lorsque la France a pris possession du pays en vertu du traité de Tîlsitt. La ville de Munster ne comptait dans son sein qu'un nombre fort borné de marchands qui lui fournissaient les premiers objets de consommation. Le reste était occupé par de
t»i MÉMOIRES DU COMTE BEUGXOT
spacieux hôtels où les seigneurs des environs passaient une partie de l'année. Leur luxe rappelait celui du xvii* siècle en France , car ce siècle avait entraîné toute PAUemagne dans son imitation, et on en retrouve encore les traces dans les contrées les plus reculées de ce vaste pays. A Munster, les hôtels sont en général plus étendus que commodes ; les domestiques y sont nombreux, la vieille étiquette sévèrement gardée, les meubles et le service de table d'une lourde richesse. J'avais remarqué sous les remises une sorte de cheval de bois ou plutôt de chevalet, sur lequel il devait être pénible de garder l'équilibre, et je demandai à quelle sorte de jeu cet instrument pouvait servir. On me répondit que ce n'était point à un jeu qu'il était d^tiné, mais à punir un domestique de quelques heures de monture pour les manquements dont- il s'était rendu coupable dans son service, sans préjudice de peines plus graves au besoin ; mais celle-là était la plus commune, et les maîtres l'infligeaient, comme ils en infligeaient d'autres, sans qu'il soit jamais venu à un condamné la moindre idée de réclamation ou d'appel. Il y avait encore loin, à cette époque, de l'un des bords du Rhin à l'autre. Ces seigneurs, qui exerçaient sur leurs domestiques comme sur leurs colons ou leurs serfs une sorte de souveraineté, se conduisaient au reste avec eux en pères de famille. Ils accouraient quand il y avait un malheur à réparer ; ils les soignaient dans leurs maladies, donnaient des asiles à leur vieillesse; le nombre des enfants était un sujet d'orgueil pour la famiUe des colons et de joie pour le propriétaire. Toutes ces bonnes choses étaient si bien passées dans les mœurs qu'elles se produisaient sans qu'on s'en aperçût. Souvent, en présence de pareils faits, j'ai remonté au principe dont
ils découlaient, et j*ai cessé de m'étonner que la féodalité eût duré si longtemps. Le sort de la population, enchaînée il est vrai à la culture des terres, mais à la chaifge d'un profit quelconque pour prix de son travail, se trouvait au reste défendu contre les deux écueils de la pauvreté, la maladie et la vieillesse; était-elle donc, je le demande, plus malheureuse que cette nuée d'hommes que nous voyons entassés et enchaînés aussi par le besoin dans les ateliers de l'industrie qui les nourrit ou les immole avec une égale indifférence, et qui, après avoir usé leurs forces à des métiers souvent homicides, leur ofire pour toutes perspectives l'hôpital s'ils sont malades, la mendicité s'ils ne peuvent plus travailler? Malheureux qui ne trouvent jamais dans ces aspérités de la vie un protecteur qui les secoure, un ami qui les console. Je ne partage assurément pas le gothique engouement du comte de Boulainvilliers, mais il se peut que ce soit encore une question indécise que celle de savoir si le système industriel est plus favorable à la classe des hommes de peine et de travail, c est-à-dire à l'infiniment plus grand nombre, que l'était jadis le système féodal. Les gouvernements se précipitent aujourd'hui sur les voies de l'industrie comme la seule voie de salut pour eux; l'éclat que jette la Grande-Bretagne les séduit et les entraîne; mais percez à travers tout cet éclat et tous ces prestiges, qu'y voyez-vous? Un petit nombre de très-grands propriétaires, de très-riches capitalistes, d'industriels gigantesques, noyés au milieu d'une population misérable de tout point, et qui finira par se compter. Le pays de Munster dont je m'occupe, appartient encore au système différent. Les paysans y sont généralement religieux,* sobres, laborieux, et tous adonnés à la culture des terres qu'ils possèdent
IM MÉMOIABS DU COMTE BËUGNOT
à titre de oolonat. Le calonat ressemble en quelque chose à l'espèce de servage qui subsistait encore dans certaines parties de la France avant la révolution. Le seigneur, qui apparemment était dans l'origine propriétaire de l'universalité d'un territoire, l'avait distribué à des colons, à titre de bail perpétuel, dont les conditicms variaient du plus au moins suivant la fertilité du territoire et le nombre des colons entre lesquels la concurrence s'était primitivement établie. Dans le plus grand nombre des colonats, le seigneur per^ oevait une partie des produits de toute nature, y compris celui des bestiaux ; et à la mort du chef du colonat, il prenait part à l'hérédité pour une portion quelconque ; il n'avait pas toutefois le droit de retenir en glèbe un colon qui la voulait quitter; mais celui-ci perdait tous ses droits au colonat, qui, devenu libre, était dévolu au seigneur. Les conditions de détail pour le partage entre les enfants, pour les secours en cas d'incendie, ou autres espèces de pertes, pour le sort des femmes restées veuves et des vieillards, étaient prévues avec sagesse et humanité.
Cette sorte d'établissement entretenait le travail et pro* curait en même temps aux travailleurs une profonde sécurité, et de là l'esprit de paix qui règne entre eux. Ces hommes uniquement occupés du travail des champs, sans cesse placés sous la voûte du ciel, en attendent la rosée qui doit féconder leurs travaux, et ils sont fort religieux. Nos Livres Saints leur fournissent tout ce qu'il leur faut de lumières, de consolation» d'espérance, et ils ne cherchent pas ailleurs. On a souvent dit qu'ils couchaient sous le même toit et sans séparation avec leurs bestiaux, et cela est vrai jusqu'à un certain point ; mais cette vieille habitude germanique n'est pas aussi répugnante que le suppose notre délicatesse, La
dtttribation du res-de^hatwée d'une ferme en Westphalie eet plus commode et souvent plus propre que TespÀoe d'étable où la plupart des fermiers de France sont parqué* séparément de leurs troupeaux. La ferme de Westphalie reproduit la tente des patriarches, car, en ces premiers jours du monde, les hommes, apparemment par souvenir de la félicité d'Eden, vivaient familiers avec les animaux, qui avaient conservé quelque chose de leur douceur d'origine. Voltaire a versé à pleines mains la moquerie sur cette pauvre Westphalie, ses châteaux, ses habitants, et il n'est point de Français qui, en y mettant le pied, ne se souvienne de M. Thunder ten Tronkch. J'étais tout disposé à rire de ses semblables; l'embarras était d'en trouver. J'ai rencontré dans la noblesse de cette contrée des hommes qui ne manquaient ni d'instruction ni de dignité, et presque tous signalés par une inépuisable charité. Dans les campagnes j'ai vu des hommes doux, hospitaliers, des femmes chastes, laborieuses et des enfants soumis. Là, certainement, suivant la belle expression de Tacite, corrumpere et corrumpi non sœculum Docatur. Quand j'ai visité ce vieux pajrs , mon Oermania à la main, j'ai reconnu la vérité des traits du grand peintre, et je ne crois plus que ses tableaux soient d'imagination.
Le comté de La Mark présentait dans le voisinage un tableau tout différent. Cette petite province avait ^té détachée de la monarchie prussienne parle traité de Tilsitt. Le sol en est généralement montueux, et la partie qui est en plaine est peu fertile; mais le comté de La Mark conservait des traces vivantes de la longue et attentive adminîstration du grand Frédéric, et je ne crois pas qu'il soit possible de faire mieux que ce que j'ai trouvé : pas un coui-s
296 MEMÛIBES DU COMTE BËUGNOT
d'eau qui n'eût été mis à profit, une communication utile qui n'eût été ouverte, un rapport de commerce présentant quelque avantage qui n eût été établi. Aussi ce pays était-il couvert de fabriques fort actives où se pratiquaient de longue main des procédés ingénieux encore inconnus |en France. Frédéric avait préposé à la tutelle de l'industrie du comté de La Mark, M. Eversmann, Tun des hommes les plus capables que j'aie jamais rencontrés. Il faisait, pendant la vie du grand Frédéric, tous les ans, le voyage de Sans- Souci. Le roi avait promptement reconnu tout ce qu'il valait et aimait à l'entendre sur les matières d'économie politique ; mais fidèle à son système de ne pas déranger un homme d'un poste où il faisait bien, pour le placer dans un autre où on croyait qu'il serait mieux, Frédéric renvoyait toujours M. Eversmann à son comté de La Mark. Ce pays, je le répète, était alors le plus avancé du grand-duché et peut-être de l'Allemagne; mais les habitants n'étaient pas des habitants du grand-duché de Berg, ni môme des Allemands , ils étaient des Prussiens ; et on trouve, si on regarde de près, que grande est la différence de ces derniers avec les autres. Les Prussiens ont de commun avec les Allemands le langage, le courage, le penchant à l'illuminisme ; mais ils sont devenus à l'école de Frédéric déliés, hardis et surtout irréligieux; le maître leur a appris qu'en affaires le succès était tout et les moyens indifférents. Les gloires d'un long règne, le retentissement du nom de Fré* déric qui fut Thomme de guerre du xviii® siècle et l'un de ses plus beaux esprits, quand l'esprit était aussi une puissance, avaient donné aux Prussiens une idée exagérée d'eux-mêmes, et aussi un amour de la patrie poussé jusqu'à l'idolâtrie. Ils le conservaient (^uand j'ai été administrer
LE GRAND-DUCHÉ DE BERG i97
leuFS provinces, c'est-à-dire au moment où la Prusse avait été réduite en lambeaux que Napoléon découpait ou distribuait à droite ou à gauche; et cependant, lorsqu' alors je pris possession du comté de La Mark, je m aperçus que tout n'était pas fini avec des hommes qui ne s'avouaient pas vaincus et qui rêvaient la vengeance lorsque l'ennemi les tenait aous ses pieds, prêt à leur porterie dernier coup. Le pays de Nassau-Siegen composait la troisiètoe partie du grand-duché. Ce pays est l'antique patrimoine de la maison de Nassau, fertile en guerriers et en hommes d'État de premier rang, qui à ce titre a joué longtemps un gratfd rôle dans l'empire, et ensuite présidé avec sagesse aux destinées de la Hollande. Ce petit pays est l'un des plus pittoresques de l'Allemagne. Les habitants en sont laborieux, instruits, plus vife qu'au climat n'appartient, et disposés à tout ce qu'on peut leur demander de bien. Lorsque j'ai été visiter ce pays pour la première fois, j'ai demandé qu'on me conduisît au vieux chêne sous lequel Maurice était assis lorsqu'une députation des 6Wt^a; de la Hollande vint lui proposer de se mettre à leur tête et de les aider à défendre leur liberté. Ce respect d'une tradition chère à la contrée me réussit. Je fus accompagné dans mon pèlerinage politique par un cortège nombreux. Je trouvai en effet un chêne énorme, tel que je n'en ai jamais vu ; un banc bien entretenu, et d'ailleurs assez épais pour avoir résisté au temps, est établi au pied de l'arbre et l'entoure. C'est là, m'a-t-on dit, la place où Maurice avait l'habitude de venir se reposer et où il reçut en effet la première députation des Hollandais. Quelques doutes me venaient bien à l'esprit, non pas sur le fait en lui-môme, mais sur l'identité du chêne et du banc. Je m'étonnais qu'ils eussent
«96 MÉMOIRES DU GOMTB BRUONOT
résisté si longtemps, mais des hommes d*nn extérieur respectable l'attestaient de si bonne foi, ils ajoutaient tant d'autres histoires plus ou moins merveilleuses, mais toutes honorables pour les princes de la maison de Nassau, que je pensai que ce que je pouvais faire de mieux était de tout croire en bloc. Que gagne-t-on à attaquer par le raisonnement ces vieux contes qui se répètent avec tant de bonne foi et s'entendent avec tant de plaisir dans la contrée? Tous ils célèbrent de beaux actes de vertu ou des merveilles nées de la religion ; ils les célèbrent dans les lieux mômes qu'on croit en avoir été les témoins, et de là un charme supérieur à toutes les recherches de l'art, et peut-être à la vérité. Je ne sais rien qui m'ait fait verser plus de larmes dans mon enfance que le cantique de Geneviève de Bra-» banty et encore aujourd'hui je ne Tentendrais pas sans émotion.
Puisque je me jette dans un épisode, tout en donnant le détail des pays dont se composait le grand-duché de Berg, je veux raconter quelle singulière forme de négociation ftit employée pour obtenir du prince Guillaume la cession de son duché de Nassau-Siegen. Cette contrée était indispensable à l'arrondissement du nouvel État que l'Empereur avait résolu de former sous le titre de grand-duché de Berg ; et d'ailleurs elle ne pouvait pas rester, ce qu'on appelle en Tair, entre la France qui possédait alors la rive gauche du Rhin, et les États qui venaient de s'organiser sur la rive droite. L'Empereur prit le parti de traiter avec le prince Guillaume de l'échange de sa principauté contre une contrée aussi étendue et plus productive dans l'intérieur de TAUemagne.
M. de Talleyrand était ministre des affaires étrangères.
Le prince se trouvait alors à Paris, où il avait eu quelques relations avec le général Beurnonville; M. de Talleyrand jeta les yeux sur celuMîi pour traiter de l'échange; il connaissait au général un extérieur fianfaron et je ne sais quoi d'incisif qu'il croyait propre à triompher de l'entêtement du prince Guillaume qui était passé en proverbe. Le projet d'échange avait été rédigé à l'avance; le ministre, en le remettant au géûéral Beurnonville, lui recommanda d'employer tout ce qu'il possédait de dextérité à obtenir l'assentiment du prince, mais de ne rien précipiter, de s'y prendre avec beaucoup de douceur et de mesure. « C'est, sgou- » tait le ministre, une cruelle extrémité pour le chef de la » maison de Nassau que d'abandonner un État héréditaire » où s'attachent tant de souvenirs glorieux. Sa susceptîbi- » lité peut être extrême sans être exagérée; il faut la » ménager, et, je le répète, mettre le temps de notre côté. » — Beurnonville d'applaq^ir et d'applaudir encore aux délicates prévisions du ministre; il se charge des papiers qui contiennent sa mission. Le lendemain matin M. de Talleyrand trouve le général à son lever : « Eh bien ! » avez- vous déjà vu le prince Guillaume? Vous venez sans » doute médire que vous en avez été fraîchement accueilli? » Il fallait nous y attendre; mais le début n'est pas grand' » chose en une telle affaire ; de la patience, et nous réussi- » rons. — Pas de cela, répond Beurnonville : tout est » terminé : voilà les doubles du traité signés par lo. » prince, — (M. de Talleyrand) ♦ Mais par quel mira » cle, et comment vous y êtes-vous donc pris? — (Le général) : Ma foi, j'ai bien repassé dans mon esprit les » recommandations que vous me fîtes hier. En vous quit* » tant j'allai tout droit chez le prince, que je rencontrai
3)0 MÉMUIHLS DU COMTE bElG.XOT
» seul. L'occasion était à souhait pour lui parler d'afiaires : » Prince, lui dis-je, vous savez ou vous ;ne savez pas que » l'Empereur a besoin de votre duché de Siegen. Il vous » ofire en échange une principauté dans l'intérieur de » TAUemagne, plus forte en population et plus riche en » produits; voilà le traité tout dressé. Je sais bien que vous » avez de bonnes raisons pour refuser cet arrangement;
* mais, sacredié! vous n'êtes pas le plus fort : ainsi croyez » moi, faites beau c... — Et le prince a fait beau c...? » reprit froidement M. de Talleyrand. — Oui, sans bar- » guigner, dit BeumonviUe, et, ma foi, je ne croyais pas » en finir sitôt. »
A quelque temps de là, ce négociateur caporal se fit peindre en pied avec l'attirail alors indispensable : costume complet de général, la main gauche soutenue par un grand sabre, et dans le lointain un hussard tenant deux chevaux en laisse. Jusque-là, rien dans oe portrait qui ne se trouvât dans celui de tout autre général, c'était la peinture de Tépoque ; mais pour signaler en môme temps le négociateur, le peintre avait mis dans la main droite de son personnage un rouleau de papiers déployé aux trois quarts et portant écrit en tête le mot traité. Le surplus de la page restait en blanc. BeumonviUe présentait ce rouleau d'un ton capable et menaçant ; il semblait, pour qui connaissait les détails, répéter les mots sacramentels de sa négocialion avec le prince Guillaume. — « Beugnot, me disait un » jour M. de Talleyrand, avez- vous vu le portrait de Beur-
• nonville, par Robert Lefebvre? — Oui, je l'ai trouvé » ressemblant et assez bien peint. — Il ne s'agit pas de » cela ; mais il laisse quelque chose à désirer : pourquoi » n'avoir pas écrit sur la page blanche que le général tient
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» à la main : Prince j faites beau c. . . ? Alors tout y était : » le caractère de la tête, le mouvement des lèvres du per-^ » sonnage s'expliquaient, et le portrait devenait historique. > Vous êtes lié avec Beurnonville, dites-lui donc de no » pas laisser l'œuvre imparfaite; il nous le doit, et il se lo » doit à lui-même. »
J'ai fait une excursion assez longue hors du grand duché de Berg, et quoique ce soit une notable portion do cet État qui m'en ait fourni l'occasion^ je n'en suis pas plus excusable : je rentre dans mon sujet. Déjà j'ai rapidement passé sur l'évêché de Munster, le comté de La Mark et le pays de Nassau; je termine par la partie qui aurait àt\ m'occuper la première, puisqu'elle est la plus considérable et donne son nom aux autres, par le duché de Berg proprement dit.
Cette province fut longtemps l'apanage de la maison Palatine et passa ensuite h celle de Bavière; la ville de Dusseldorf en est la capitale. Cette ville, très-heureuse • ment située sur le Rhin, est bien bâtie et se ressent, soit dans ses bâtiments, soit dans les mœurs des habitants, d'avoir été le siège d'une cour polie, amie des arts. Une Médicis avait épousé le prince Palatin, à qui Louis XI\' fit payer cher le malheur de se trouver sur son chemin. Elle se fit suivre jusqu'au fond de l'Allemagne par les beaux-arts, anciens et nobles commensaux de sa famille. Dusseldorf y gagna une galerie de tableaux, l'une des plus belles de l'Europe, des places publiques, quelques monuments passables, et non loin de la ville on vit s'élever à Bensberg un château dans le goût italien, et tel qu'il n'y a pas de contrée en Europe qui ne pût en être fière. Les princes qui succédèrent à Charles-Louis tinrent à
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gloire de soutenir le mouvement qu'il avait imprimé. Leâ habitants du duché de Berg contractèrent sous un tel gouvernement des mœurs douces et façonnées à la politesse, tournées vers le goût des emplois plutôt que vers des destinations indépendantes, mais ceci n'est vrai que de Dusseldorf et de son rayon. Si, en remontant au levant, on parvient aux vallées de Barmen, d'Elberfeld, et môme si on côtoie les cantons de Roustorf, de Romscheit ou de Solingen, on se trouve au milieu d*un triomphe de l'industrie humaine que vainement on demanderait à un autre pajs de l'Europe, l'Angleterre comprise.
Peu d'États du second ou du troisième ordre offraient autant d'avantages que le gi'and-duché dans la main d'un prince ami de la France : belle position sur le Rhin, population bien partagée entre l'agriculture et l'industrie ; la première sollicitant quelques encouragements, mais faciles à lui procurer ; la seconde, parvenue à un point où il n'y avait plus qu'à laisser faire et admirer. Chez les habitants, de l'instruction, une douceur naturelle, le goût du perfectionnement, et ne demandant aux Français pour les aimer que d'en être traités avec quelque justice. Assurément une principauté composée de la sorte pouvait satisfaire une ambition élevée, mais elle était loin de suffire à celle du général Murât, et sa femme en était presque humiliée. On avait accepté en attendant mieux.
Le maréchal Murât avait fait à Dusseldorf deux voyages, durant lesquels il avait déployé jusqu'au ridicule l'élégance qui lui était naturelle. Les habitants en avaient été éblouis, mais intérieurement flattés. La représentation du nouveau, grand-duc dépassait de fort loin en magnificence celle des anciens souverains, et Dusseldorf crut avoir gagné au
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change. D'ailleurs, il faut rendre au maréchal Murât cette justice, qu'une fois reposé de ses pantomimes princières ou chevalières, il se montrait homme intelligent et bien intentionné. Sa gloire militaire lui servait de piédestal. Lorsque, dans la campagne de Prusse, les bulletins parlaient sans cesse du grand-^uc de Berg et de ses prouesses, ses nouveaux sujets en étaient tout fiers; on lisait les journaux sur les places publiques, et on tremblait sérieusement pour les jours du prince intrépide. Oh ! comme il en aurait peu coûté pour s'attacher les Allemands, qui ne résistent pas au prestige de la gloire militaire, aux yeux desquels le serment de fidélité n'est pas un titre vain, et qui ressentaient pour la France je ne sais quel vieux penchant dont nous les avons cruellement corrigés. Le maréchal Murât n'avait pas été sitôt élevé au rang de prince qu'il lui avait pris la fantaisie de l'être tout comme un autre, avec qui que ce soit et même avec l'Empereur. Le duché de Berg, tel qu'il était composé lorsqu'il Tavait reçu, comprenait la ville de AVesel, ville forte sur le Rhin et d'une importance majeure pour la défense du fleuve, telle que l'Empereur l'avait alors conçue. L'Empereur demanda que le grand-duché lui cédât cette ville en échange du duché de Nassau et de la principauté de Dissembourg. Le grand-duc hésita longtemps. Une telle place dans ses États relevait son importance, puis, et en exagérant le prix de cette acquisition pour la France, il demandait des retours énormes. Je crois que les négociateurs de celte grande affaire avaient grand soin de ne parler à l'Empereur qu'avec beaucoup de discrétion des difficultés où son beau-frère se plaisait. Cependant on ne pouvait lui dissimuler les retards, et l'Empereur, ennuyé,
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prononça son dernier mot. Le maréchal Murât se montra furieux, et dit hautement qu'il ne lui restait plus qu'un parti à prendre, celui de se jeter avec son armée dans la ville de Wesel et de s'y défendre On verrait si TEmpereur aurait le front d'en venir faire le siège aux yeux de l'Europe, et, quant à lui, il saurait le soutenir jusqu'à la dernière extrémité. Ces paroles s'en allèrent en fumée comme elles étaient venues, et on en finit par un beau traité d'échange dont le double est resté dans mes papiers, d'abord par la diflSculté de savoir à qui en faire la restitution, et ensuite parce que pour la richesse des caractères, de la reliure et des accessoires, il est un monument curieux de l'époque. Cette petite guerre assez ridicule de la part du grand-duc a pu contribuer pour quelque chose à sa déconvenue dans l'affaire de ce pays.
Lorsqu'en 1808 le grand -duc de Berg commandait à Madrid, il avait certainement l'eâpoir de la couronne d'Espagne. Il se persuadait même qu'il en avait reçu la promesse de l'Empereur. C'était pour hâter le dénouement qu'il avait attisé au sein de la capitale une fermentation qu'il avait ensuite réprimée, mais avec des accessoires si étranges qu'il faut bien chercher à sa conduite quelques motifs différents de ceux qu'il a mis en avant. Il n'est pas probable que l'Empereur ait positivement promis la couronne d'Espagne au maréchal Murât, il lui aura donné quelques paroles équivoques d'encouragement que ce dernier aura expliquées à sa manière et sous le charme de son ambition. Sa femme aura contribué à l'égarer, car cette sœur de l'Empereur se tenait pour déplacée partout ailleurs que sur un trône, et, il faut en convenir, la force de son . caractère et l'élévation de son esprit semblaient Yj avoir
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préparée. Le mari et la femme furent déjoués dans leurs vues sur l'Espagne. 11 se peut aussi que la petite guerre soutenue par le général pour la place de Wesel ait fait que l'Empereur soit revenu de l'idée de lui confier un morceau de l'importance de l'Espagne et des Indes. Il fallut donc qu'il se résignât au trône des Peux-Siciles, qui fut reçu d'assez mauvaise grâce : ce qui est à noter pour l'instruction de la postérité.
C'est alors que j'arrivai à Dusseldorf pour prendre possession du grand-duché au nom de TEmpereur. Je le reçus des mains de M. Agard, qui l'administrait pour le compte du dernier souverain. Ce M. Agard est un homme de souci perpétuel, toujours en garde contre les autres et contre lui-môme. Au reste, homme instruit, bon littérateur et cependant capable en affaires. Il avait commencé par quelque mince emploi dans l'instruction publique, et s'était ensuite attaché à la fortune de Murât, son compatriote et son ami d'enfance. Il avait grandi avec elle, et comme on ne prévoit pas jusqu'où l'appétit peut venir en grandissant, il avait poussé l'ambition au point de prétendre â la main d'une cousine germaine du prince, espèce de petite niaise au demeurant, à laquelle il ne manquait que l'esprit, la figure et la santé. Le prince trouva grande d'abord la liberté que prenait l'ex-camarade Agard; il se laissa ensuite attendrir,, et finit même par le doter de la commanderie de Mosbourg, qu'il érigea en sa faveur en comté. Il était fort douteux que le prince eût le droit de faire cette donation à l'époque où il la fit, mais alors on n'y regardait pas de plus près pour donner que pour prendre. Ici, et par une remarquable inconséquence» le prince, en comtifiant M. Agard, lui imposa par devant notaire la condition de
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ne jamais se prévaloir à aucun titre, ni même de parler de sa parenté avec lui.
La sévérité avec M. Agard m*avait été recommandée, et je l'employai peut-être avec excès. Son humeur me jetait hors des gonds. J'étais rebuté par la discrétion, ou si Ton veut, la dissimuktion qu'il poussait jusqu'à ne vouloir pas révéler qu'il fût honnête homme. Le grand-duc, qui avait rêvé le trône d'Espagne six mois avant qu'il ftlt donné à un autre, avait vendu des domaines du grand-duché autant qu'il avait pu et plus qu'il n*aurait dû. Il avait anticipé sur les échéances des revenus et pressuré de son mieux l'orange qui lui échappait de la main. Je relève ces faits ; je les explore dans tous leurs détails, et je découvre que M. Agard a lai^ment opéré dans les intérêts de son maître, mais toujours avec fidélité ; le droit de vendre une fois reconnu, f ien n'était à reprocher à personne.
En examinant quelques parties de la correspondance de M. Agard avec le grand-duc, je vis que le dernier la semait parfois de traits littéraires. J'en témoignai ma sur prise à M. Agard, car je ne tenais pas le général Murât pour plus avancé qu'un autre en ce point. M. Agard me détrompa en me communiquant quelques morceaux de PEnéide traduits en vers par le grand-duc, et en me fournissant des preuves non-équivoques de la paternité. J'ai trouvé depuis l'occasion de me convaincre que le général ifurat avait fait de bonnes études et qu'il en gardait le sôttvenif au milieu de sa prodigieuse activité militaire. 11 paraît qu'il avait été préparé par sa famille pour la carrière de l'Église, et qu'il dut k la révolution d*en parcourir une autre où il a mieux et plus glorieusement déployé les qualités brillantes que la nature kî a généreusement départie.
Les difficultés entre M. Agard et moi furent renvoyées à l'arbitre suprême, et M, Agard quitta le grând-duché pour aller prendre à Naples la place de ministre des finances. L'Empereur ne trouva pas qu'ici mon zèle eût été tout à fait suivant la science, et porta sur ma conduite un jugement fort vif qu il chargea son ministre de tne transmettre. Ce ministre était heureusement celui des finances, qui adoucit tellement le trait qu'il me fat à peine sensible. Je n'avais pas assez réfléchi qu'en traitant M. Agard avec dureté, je trouverais derrière lui le roi de Naples, ce qui était déjà quelque chose, et derrière, ou plutôt en avant du roi, la reine, qui était beaucoup. Le couple couronné entourait l'Empereur et avait trop d'avantages sur moi, qui ne pouvais, du lieu où j'étais, parer les coups ni môme les deviner.
Parmi les objets en litige entre M. Agard et moi^ je trouvai le tableau de la bataille d'Aboukir, que le grandduc avait fail transporter à Dusseldorf. Il avait commandé et payé le tableau à Gros; il était donc sa propriété. L'Empereur m'ordonna de lui faire à ce sujet un rapport spécial où je déduirais mes raisons pour retenir ce morceau à Dusseldorf. J'exposai qu'en effet j'avais considéré le tableau comme le témoin d'un des plus beaux faits d'arme» de l'armée française en Egypte; qu'à ce titre il avait reçu du public la dénomination de la Bataille d'Aboukir J qu'il avait comme tel été exposé au Louvre, admiré de la France et de l'étranger, et je ne concevais pas qu'un tableau semblable pût appartenir à tout autre qu'à l'Empereur, oâi* il entre comme pièce indispensable dans cette série de monuments qui attesteront à la postérité ces prodiges BaUitaires à peine croyables pour ceux qui en ont été les
témoins. Seulement il peut être trouvé juste d'indemniser le grand-duc de ce que le tableau lui aura coûté. Ces raisons ne valaient pas grand'chose, et je le sentais; aussi j'ajoutai cependant qu'après avoir de nouveau considéré ce morceau sans me laisser prévenir pas plus par les jugements qu'on en avait porté que sur le titre qu'on lui avait donné, j'avais trouvé que l'œuvre, d'ailleurs des plus estimables sous le rapport de Tart, ne présentait pas à vrai dire la bataille d'Aboukir ; tout au plus on y retrouvait un incident de cette journée, arrangé, comme il était fort naturel, au gré de la personne qui avait commandé l'ouvrage. Le général Murât, magnifiquement monté et équipé, occupait le premier plan et absorbait tout l'intérêt par son action dans le groupe du pacha et de son fils. La bataille d'Aboukir est si confusément indiquée dans le second plan, qu'il faut quelque effort pour y découvrir le vainqueur; dès lors ce tableau n'est point historique; c'est simplement un portrait de famille qui prend sa place comme un autre parmi les meubles du grand-duc. Je n'aurais pas mieux dit si j'avais eu la forte intention d'obtenir que ce tableau fût restitué. Contre l'usage, le rapport me ftit renvoyé, ayant en marge l'autographe de la décision : elle portait '^Approuvé la restitution comme portrait de famille ^ et j'ai su que l'Empereur qualifiait de la sorte ce tableau de Gros, lorsque l'occasion se présentait d'en parler.
. Je fiis d'abord rangé, pour ma correspondance avec l'Empereur, dans les attributions de M. le ministre des finances, duc de Gaête : je ne pouvais pas mieux tomber; le duc de Gaète est l'un des meilleurs entre les hommes qui ont obtenu la confiance de l'Empereur. Avant la
révolution il s'était déjà avancé dans la carrièro des bureaux, la seule qui fût alors ouverte devant lui. Il était premier commis sous M. de Vergennes, directeur général des contributions, et déployait dès lors les qualités qui ne Tout jamais abandonné depuis. Doué d'un esprit droit plutôt qu'étendu, exact, laborieux, rangé en tout, dans ses atTaires comme dans sa toilette, assidu à l'Opéra, scrupuleux- sur les devoirs de la société, inébranlable dans ses habitudes, fort révérencieux pour le pouvoir, un peu 'reluctant contre les nouveautés, il eût offert dans l'ancien régime le parfait modèle de ces premiers commis qui ne naissaient ni ne mouraient, parce que de génération en génération on les trouvait toujours les mêmes. M. Gandin (c'est ainsi qu'alors il s'appelait) avait, sans trop d'encombre, traversé la révolution, offrant ce' qu'il savait faire à qui en avait besoin ; travaillant sous le financier Cambon et le ministre Ramel, pas autrement qu'il n'aurait fait sous M. de Fleury ou M. de Galonné, une utilité financière et rien de plus. Gependantle crédit de M. Gaudin se relevait insensiblement à mesure que le calme renaissait dans la société, et il était parvenu à ce point que le Directoire lui avait confié l'administration des postes. C'est là que le trouva la révolution de brumaire.
Bonaparte, en arrivant aux affaires, était rempli de l'idée que le Directoire n'avait rien entendu aux finances et y avait commis des fautes sans nombre, çt il chercha d'abord à s'entourer d'hommes qui eussent, connu l'ancien système et fussent en état de reproduire ce qui était bon et encore praticable. Le consul Lebrun lui indiqua M. Gaudin, avec lequel il était anciennement lié ; il en dit beaucoup de bien, personoe n'eii dit de mal, et Bonaparte ie nomn^a
ministre des finances. Il se trouva tout juste de mesure à servir sous un pareil maître. Apportant au jeu quelques bonnes et vieilles notionSi il les produisait sans y mettre de prétention et les abandonnait sans plus de résistance; au peste^ introduisant Tordre partout et curant du soir au matin les étables d'Augias sans s'afficher pour un Hercule, On lui doit le retour de la discipline dans les administra* tions financières, un bon établissement des recettes publiques^ de louables efiforts pour atteindre le but si haut placé d'une juste répartition des contributions. Le seul reproche qu'on puisse lui adresser en ce point est d'avoir cédé sur le cadastre aux suggestions de son ami Hennet, et occasionné à la France des centaines de millions de dépense pour un travail toujours incomplet, qu'il sera malaisé de terminer, et qui ne le sera pas sitôt qu'il faudra le reprendre en sous-œuvre pour réparer les brèches que le temps y aura faites. L'Empereur l'avait créé duc et ne laissait pas échapper une occasion de lui témoigner la haute estime où il était auprès de lui. Le nouveau duc usait de sa ftiveur et n'en abusait pas; et il fout le noter, car son faible favori aurait induit tout autre en tentation. Au retour des Bourbons, M. le duc de Gaète semblait préparé pour ce monde nouveau, ou, si Ton veut, ancien. Il en avait tout gardé, jusqu'à l'habillement. Seul, il avait fait traverser à la révolution le grand habit français, l'aile de pigeon, les longues manchettes et les boucles à la d'Artois. Il n'avait pas même composé sur les deux chaînes de montre et les retentissantes breloques. Il aurait pu servir de maître des cérémonies à ceux des hommes de la nouvelle cour, qui apparaissaient avec des oripeaux passés de mode depuis quarante ans. Au reste, les Bourbons eussent
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retrouvé un serviteur excellent dma le duo de Ûadte ; mm l'abbé Louis avait pris possession des ^nancçs dès la pre* mière heure de la Restauration, et il tenait pour ennenu nécessaire quiconque aurait pu lui disputer ce poste ou le remplir à son défaut. Il n'épargnait pas les reproches à ce pauvre duc de Gaëte, ni à M* MoUien. Il était paasé en chose incontestée dans la coterie de l'abbé que ni l'un ni Tautre n'entendaient rien aux finances, qu'ils n'étaient que de pauvres instruments dans la main du maître, et que leur génie était à Sainte-Hélène. Ce jugement n'était que de l'insolence, et cependant il a suffi pour tenir à l'écart deux liommes qu'on aurait utilement employés.
J'ai pu autant que personne juger de ce qu'il y avait d'obligeant et de délicat dans la correspondance du duc dç Gaëte. Il portait à TEmpereur le travail que je lui adres* sais et y donnait son avis. Toutes les fois que la décision était conforme, il n'éprouvait aucun embarras; mais s'il arrivait que l'Empereur eût embrassé une opinion autre que la mienne, ou bl&màt une mesure que j'avais prise, le ministre^ qui ne pouvait pas se dispenser de m'en prévenir, y mettait tous les égards qui étaient en son pouvoir et choisissait les termes les plus propres à me consoler on me rassurer. Par exemple, l'Empereur avait blâmé mon excès de sévérité avec M. Agard, et sa lettre qui m'est tombée dans les mains depuis la Restauration portait t « Faites savoir au comte Beugnot» que je ne veux pas de » réaction, et que je désapprouve sa conduite. Il devait » rendre compte et attendre des ordres. » Voici quelle a été la traduction : « L'Empereur me fait connaître, monsieur le » comte, qu'il eût été plus conforme à ses intentions qu'a** 9 près avoic examiné les tableaux fournis par M. Agard
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» et avoir donné votre avis, vous eussiez pris les ordres de » S. M. Au surplus, M. Agard est à Paris, et je termine- » rai aisément avec lui les points restés en difiSculté et que » vous avez parfaitement éclaircis. Vous n'aurez donc plus » à vous occuper de ce qui tient à la précédente adminis- » tration. » Il semblait qu'en me donnant M. le duc de Gaëte pour correspondant au début de mon administration du grand-duché, et M. Rœderer à la fin, l'Empereur eût voulu me faire sentir la douceur et l'amertume de deux extrêmes opposés.
C'était alors une position en Europe que d'être Français, et c'en était une grande que de représenter l'Empereur quelque part; à cela près que je n'aurais pas impunément abusé, j'étais en Allemagne ce qu'avaient été autrefois les proconsuls de Rome. Même respect, môme obéissance de la part des peuples, môme obséquiosité de la part des nobles, même désir de plaire et de capter ma faveur. Nous étions à cette époque sous le charme de la paix de Tilsitt, l'invincibilité de l'Empereur n'avait encore reçu aucune atteinte; je sortais de Paris où j'avais passé ma vie à sa cour, c'est-à-dire au sein des mémorables travaux et des prestiges de son règne. Dans ses conseils, j'avais admiré de près ce génie qui dominait la pensée humaine ; je croyais qu'il était né pour enchaîner la fortune, et je trouvais tout simple que les peuples fussent prosternés à ses pieds; c'était désormais à mes yeux la marche nouvelle du monde. Le pays qui m'était tombé en partage réchauflPait cette disposition ; l'Allemagne, où le merveilleux occupe toujours une grande place, a mis beaucoup de temps à se débarrasser de son admiration pour l'Empereur; ^Ue était alors complète pour le héros qui
n'avait eu besoin que de souffler pour la faire disparaître sur cette monarchie prussienne que n'avaient su défendre ni les armées^ ni les souvenirs du grand Frédéric, réunis aux légions longtemps invincibles du successeur de Pierre le Grand.
Je me présentais dans le grand-duché sous l'empire de ces idées; rien ne m'étonnait dans les égards et môme dans les respects dont j'étais l'objet ; toutefois je ne m'endormais pas dans ces flatteuses déceptions, je travaillais du soir au matin avec une ardeur singulière, j'en étonnais les naturels du pays, qui ne savaient pas que l'Empereur exer^ çait sur ses serviteurs, et si éloignés qu'ils fussent de lui, le miracle de la présence réelle. Je croyais le voir devant moi lorsque je travaillais enfermé dans mon cabinet, et cette préoccupation assidue, qui m'a quelquefois inspiré des idées au-dessus de ma sphère, m'a plus souvent préservé des fautes qui naissent de la négligence ou de la légèreté. Un ancien a dit qu'il y avait grandement à gagner dans la conduite de la vie à se tenir par la pensée en présence d'un homme supérieur, et je suis tenté de croire que l'Empereur n'a été généralement si bien servi que parce que, soit par les précautions qu'il y prenait, soit par l'influence de ce nom qui se répétait tous les jours et partout, chacun de ses serviteurs le voyait sans cesse à ses cdtés.
J'avais une confiance toute de bonne foi dans l'importance et dans la stabilité de ma position ; mais mon caractère me préservait des écarts qui auraient pu prévenir les esprits contre moi. J'ai de l'amour-propre, car tous les hommes en ont, mais il n'a rien d'excessif; je suis plutôt enclin à m'exagérer le mérite des autres qu à le déprécier.
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J'aime et je recherche ce qui eut beau^ ce qui est bcm» et au fond du cœur je faisais beaucoup de cas des habitants du grand-duché; mais là^ comme à Gassel, j'avais dans ma société le tort de traiter légèrement ce qui est grave chez les Allemands, de voir tout avec des yeux français, et surtout de lâcher la bride à mon penchant vers la plaisanterie; c'est ce dernier défaut qui m'était le moins pardonné : j'aurais réussi plus vite et plus complaisamment si j'avais su y résister.
Pendant les six premiers mois de mon administration les afiiEdres marchaient avec facilité; je suivais les errements de l'ancien gouvernement ; je n'avais touché ni aux personnes, ni aux choses; les habitants s'en trouvaient bien, et les affaires de l'Empereur n'en allaient pas plus mal. J'aurais voulu continuer pendant quelque temps sur le même pied et n'introduire des changements que successivement et avec mesure ; j'aurais voulu surtout conserver des anciennes institutions ce qui flattait les habitants sans nuire à l'ordre et à l'expédition d^ afGaires. Je trouvais à chaque instant l'occasion d'appliquer ce système et de le développer à M. le duc de Gaête dans ma correspondance avec lui. Ce ministre le partageait au fond du cœur, et me laissait toute la liberté compatible avec la crainte que l'Empereur ne vit autrement.
Je m'estimais trop heureux d'avoir été rangé sous celte -douce surveillance; je demandais à Dieu d'y rester longtemps. Je ne fus pas exaucé, et je fus informé, dans les premiers jours de 1809, que l'Empereur avait décidé que le ministre secrétaire d'État de l'Empire remplirait les mômes fonctions pour le grand-duché de Berg. Peu après. Sa Majesté déclara, par un décret, qu'elle faisait le don du
LE GRAND-DUCHÉ DE BERG Sttt
grancUduohé à Napoléon^Louis, âls alnô du roi de UoU lande^ jeune enfant qui annonçait des dispositions remar** quables, et à qui il portait un degré d'affection très«vif et qui paraissait tout naturel.
Puisque je perdais M. le duo de Gaëte^ jô ne pouvais pas tomber en meilleures mains qu'en oelles de M. le duo de Bassano; nous avions débuté ensemble sur le grand théâtre de la révolution. Mes antécédents et Taisance de ma famille m'avaient donné d'abord de l'avantage sur lui ; j'étais membre de l'Assemblée législative qu'il n'était •encore que rédacteur des séances pour te compte du Moni" ieur; mais je Ais politiquement abîmé dans la journée du 10 août, tandis qu'il fut facile de la traverser à M. Maret, qui ne s'était encore fait connaître que par son singulier talent pour prêter aux orateurs des assemblées l'esprit qu'ils avaient oublié de mettre dans leurs discours. Il était cependant dans l'ordre que celui qui avait tant d'esprit au service des autres voulût on faire usage pour son compte. Lorsque M. Maret se présenta pour des emplois publics, il trouva pour l'y aider les nombreux amis que lui avait faits le Moniteur; au reste, M. Maret a le cœur excellent, il est donc disposé par sa nature à tout ce qui est bien. Son esprit est cultivé, et s'il n'eût pas été enlevé aux lettres par les affaires, il eût été un littérateur estimable, sinon du premier ordre. Son talent capital consiste dans une singulière facilité à reproduire les idées d'autrui, et il l'a tellement exercé dans la rédaction du Moniteur et de quelques ouvrages du même genre, que son esprit s'y est comme absorbé. L'abbé Sieyès lui procura, dans l'origine, la place de secrétaire du Consulat. Au début il déplaisait au premier consul, précisément par les qualités qui 4epuis
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le lui ont rendu si cher, son obséquiosité, son empressement, sa propension à disparaître devant l'esprit des autres; mais à mesure que le premier consul avait attiré à lui l'autorité, et qu'il avait pris l'habitude de la manier sans partage^ il s'était réconcilié avec le secrétaire du Consulat, Le despotisme de l'un comme la faveur de l'autre croissaient dans la môme proportion; le duc de Bassano avait fini par s'absorber dans l'Empereur : c'était pour celui-ci un sens de plus par lequel il manifestait au commun des hommes ses volontés promptes comme l'éclair. Les termes, en effet, manquent pour exprimer juste avec quelle assiduité, quelle facilité, quelle promptitude les ordres de l'Empereur, communiqués au secrétaire d'État par des mots qui partaient aussi vite que des signes, prenaient de la couleur, un sens, une rédaction, et couraient régir tous les points de ce vaste empire ; jamais de délais, de remontrances, d'observations, et cette entière abnégation ne coûtait rien au duc de Bassano. Dès longtemps terrassé sans retour par le génie de l'Empereur, il croyait à son infaillibilité. Ceci explique les reproches qui lui furent adressés lorsque les temps devinrent néfastes : on l'accusa d'avoir toujours détourné l'Empereur de traiter avec la coalition, de s'être opposé au congrès de Prague, d'avoir neutralisé celui de Châtillon ; mais, en dépit de toutes ses défaites, l'Empereur était loin de se tenir pour abattu. Il attendait les ennemis sur les hauteurs de Montmartre; il était donc souverainement injuste de demander au duc de Bassano une idée différente, et je ne sais s'il osait l'avoir, môme lorsqu'il mouillait son maître de ses larmes dans la cour de Fontainebleau.
Mais durant ces quinze années de faveur, ou pour mieux dire de succès, on n'a pas une mauvaise action ^
reprocher au duc de Bassano, et on pourrait en citer grand nombre de bonnes; fort peu d'hommes se sont trouvés dans sa position de qui on en pourrait dire autant. S'il laissait percer quelques petits ridicules, ils ne prenaient point leur origine dans sa position élevée mais dans son individualité; il se complaisait dans la beauté de ses formes extérieures et là grâce de son maintien ; le bel-esprit était aussi au nombre de ses prétentions. Il y avait bien au fond de tout cela quelque vanité, mais sans qu'elle allât jusqu'à l'orgueil ou à la hauteur. Quand il lui prit Tenvie de se marier, déjà il avait atteint un remarquable degré de faveur, et il aurait pu porter ses rues assez haut. Bon nombre de familles, même dans le difficile faubourg, se seraient disputé le bonheur de son adoption; il alla chercher sa femme à Dijon, dans la ville qui l'avait vu naître; il la prit dans sa propre famiUe, peu riche par conséquent, à la vérité jeune, jolie, et non pas sans esprit.
Le duc de Bassano avait des envieux, sans doute> mais n'avait pas d'ennemis; cependant il voyait avec souci l'ascendant toujours croissant que prenait Regnauld de Saint- Jean-d'Angely au conseil d'État. La trempe d'esprit de celui-ci était toute différente : il avait autant de facilité au travail, et il y était infatigable à Pégal du duc de Bassano; mais sa facilité n'était pas de la souplesse, c'était un vigoureux coursier retenu par une main puissante, qui mordait le frein et était toujours-prêt à échapper. M. Regnauld avait des qualités de premier ordre : il s'était fait écrivain correct, orateur éloquent, et, ce que je n'ai remarqué que chez lui, parvenu à près de cinquante ans il gagnait encore des deux côtés; il avait Tesprit juste, pénétrant, et
86 jouait an milieu de l'affaire la plus compliquée. Laborieux à volonté, il passait la nuit sur un carton du conseil d'État, composait le matin un discours pour FAcadémie^ courait chez sa maltresse, et était arrivé des premiers à Saint-Gloud; mais il possédait, comme on le devine bien^ les défauts de ses qualités, et s'y livrait avec un abandon qui allait parfois jusqu'à Texcàs. Ensuite il avait gardé de ses premières années je ne sais quoi de commun : ches lui, de petites vanités, des jactances, des procédés parfois inexcusables, trahissaient le parvenu. L'Empereur, qui le voyait tous les jours, l'appréciait oe qu'il valait; quoiqu'assurément il ne lui fût pas tombé sous la main homme plus propre à faire à volonté un bon ministre de Tinté^ rieur, de la justice et même des finances, il avait inté* rieurement décidé qu'il ne le serait jamais, et ce pauvre Regnauld avait eu la douleur de voir passer devant lui les Ghampagny, les Crétet, les Montalivet, dont on aurait pu réunir les trois capacités sans trouver le contre-poids de la sienne. L'Empereur le laissait dans la place de président de la section de l'intérieur au conseil d'État, et y ajoutait les missions importantes qui se rapprochaient plus ou moins du conseil. Il l'avait fait secrétaire d'État de la maison impériale, l'avait chargé de cordons; il recevait de grosses gratifications et' avait été richement doté. L'Empereur semblait lui dire dans toutes les occasions : « Tout ce qui f>ous plaira, mais jamais ministre. »
Le duc de Bassano, qui connaissait cette disposition de l'Empereur et en voulait profiter, cherchait quelqu'un qui pût remplacer Regnauld qu'on aurait envoyé au sénat. Il présuma assez bien de moi pour m'en croire capable, il se trompa , mais j'étais resté assez bien dans son mprit pour
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que je fasse heureux d'être placé dans ses attributions; et puisqu'un secrétaire d'État à Paris était nécessaire à Tadministration du grand-duché, il y avait quelque chose d'honorable pour cette administration que ce secrétaire d'État fût celui de l'Empire. Je ne fus pas longtemps a m'aperoevoir que j'étais rapproché des regards du maître. On me demanda une statistique raisonnée du grand duché, un projet d'organisation du gouvernement qu'il était convenable d'y établir; d'y préparer sur-le-champ l'introduction des Codes français; de me soumettre, pour les recettes et les dépenses, à l'ordre introduit au Trésor impérial, et d'envoyer toutes les semaines un rapport détaillé sur tout ce qui pouvait intéresser l'Empereur dans l'étendue du grandduché et dans les cercles de l'Allemagne que ses postes parcouraient.
Je demandai grâce sur quelques articles, tels que l'introduction subite des codes, la rédaction d'une statistique, etc. ; mais j'envoyai un projet d'organisation du gouvernement ! je proposais un ministre qui le serait à la fois de la justice, de l'intérieur et de l'instruction publique; un ministre des finances, un ministre de la guerre commandant supérieur des troupes; un conseil d'État de dix membres; au haut de la machine, un commissaire de l'Empereur, ministre principal, présidant le conseil des ministres et le conseil d'État, lequel statuerait sur les aflfeires pressantes ou de peu d'importance, et adresserait les autres à Paris avec ses avis motivés et des projets d'ordonnance. Le Commissaire impérial conserverait l'administration des domaines du prince et rédigerait lui-même le budget, qu'il irait tous les ans soumettre à l'Empereur, après qu'il aurait été présenté en ooflseil d'État. Le» administrations sec(mdaîres
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consistaient dans des directions générales des douanes^ des postes, de Tenregistrement et domaines, organisées par M. Agard dans le système français. Je les conservais; j'y ajoutais une administration des eaux et forêts, restées jusquelà dans le domaine du grand- veneur, et une direction des contributions directes qui s'occuperait sur-le-champ d'un cadastre.
Je ne recevais ni censure, ni approbation de mes plans; on ne me répondait pas du tout. Je pris sur moi d'exécuter provisoirement tout ce que j'avais proposé pour les administrations secondaires; j'organisaile Trésor du grandduché et en petit sur le modèle de celui de France, parce que je savais que l'Empfereur n'aurait pas en ce point pardonné le retard, et que moi-même j'avais besoin dem'imposer des règles ; insensiblement la machine prit un mouvement régulier et marchait rondement.
Le comte de Nesselrode, ministre de l'intérieur, était le chef de la famille de Nesselrode, l'une des plus anciennes d'Allemagne, et qui était en possession de fournir des sujets distingués à la diplomatie; lui-même était oncle, à la mode de Bretagne, du Nesselrode, ministre des affaires étrangères en Russie, que nous avons vu à Paris; il ne manquait pas d'instruction et de zèle, et ne se montrait rebelle ni aux idées françaises, ni à nos formes d'administration. Comme presque tous ses pareils, il était chargé de grandes propriétés mal administrées, et de dettes ; il n'avait le courage de songer ni aux unes ni aux autres. Gentilhomme dans la belle acception du terme^ il secondait franchement ce qui pouvait blesser son intérêt personnel lorsqu'il voyait le bien public au bout; aussi jouissait-il d'une véritable popularité. Je lui avais laissé, et presque
LE GRAND-DUCHÉ DE BERG mi
sans contrôle, tout ce qui tenait au régime municipal, qu'il dirigeait paternellement. J'avais cru que c'était un bon moyen d'adoucir aux yeux des Allemands le joug étranger, que de préposer à cette partie de l'administration, dont l'action est de tous les jours, un homme de nom, qui parlait leur langue, partageait leurs goûts et môme leurs faibles, et dont l'exemple répondait à toutes les préventions,
M. Fuschius, chargé de la justice, était un bourgeoise qui rien n'aurait pu persuader qu'il fût en quelque chose l'égal d'un comte de Nesselrode ; aussi restait-il subordonné, par le fait, à celui-ci ; à quoi je ne voyais pas d'inconvénient. C'était, au reste, un jurisconsulte bavarois dans toute la force du terme : honnête, assidu, passablement instruit , de mœurs patriarcales, mais d'une lenteur d'esprit qui me rendait le travail impossible avec lui.
Le général Damas s'occupait de tout ce qui tenait à l'armée; Damas était un brave des premiers jours dont une grave méprise avait compromis la fortune. Entré au service en 1790, il était aide de camp du général Meunier au premier passage 4u Rhin et y reçut une blessure. En poursuivant sa carrière dans les années suivantes, il avait passé par lea divers grades et fait ensuite partie de la fameuse expédition d'Egypte en qualité de chef d'état-major du général Kléber ; U était devenu son ami intime. Déjà l'histoire a dit comment le commandant en chef de cette armée s'en sépara à l'improviste et sans en avoir donné avis au général Kléber, qui devait la commander à son défaut. Kléber était l'un des premiers hommes de guerre d'une époque où il y en avait de si remarquables. Homère n'a pas rêvé une figure où l'arcteur et le courage se peignissent en aussi grands traits : un esprit ferme, élevé, gé&é*
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renXf animait ce magnifiqae extérieur. Kléber aimait passionnément la répnblicpiey parce qne c'était le seul gouvernement qui ptUt remplir sa noble ambition ; toute, elle était pour la liberté et la gloire de sa patrie, et il croyait qu'on n'y atteindrait que par le respect des lois et la religion du devoir. Il vit avec indignation comment Bonaparte s'en était joué en quittant son armée; il en prit le commandement parce qu'il le fallait bien, mais en même temps il dénonça au Directoire la fuite de Bonaparte; lui-mâme avait dicté 1^ termes de cette dénonciation, qui respirait une sévérité antique. Damas, quoiqu'il ne manquftt pas d'esprit, n'était pas de trempe à produire quelque chose de semblable; mais il signa l'expédition de la dénonciation comme chef d'état-major, et l'adressa au Directoire. Pendant que le paquet traversait les mers, le Directoire avait cessé d'exister et était remplacé par le Consulat. Ce fut Bonaparte, premier consul, qui ouvrit le paquet renfermant la dénonciation de sa fuite d'Egypte; Manebat alta mente repostum. Cependant il dissimula pendant la vie de Kléber, qui soutenait d^une admirable manière le lourd fardeau qu'il lui avait laissé sur les bras, et dans lequel il voyait d'ailleurs un redoutable adversaire à ses projets ultérieurs. Mais quand la fortune Teût délivré de Kléber, et que l'expédition d'Egypte regagna en lambeaux le sol de la patrie, le pauvre Damas, rentré sans autres ressources que son ^>ée, ne put échapper au ressentiment concentré jusque-là. U fut rayé des contrôles de Tannée et délaissé sur le pavé de Paris avec une femme et des enfants. Là môme il n'eut pas le bonheur d'être oublié : il taty une première fois, arrêté et logé au Temple pour avoir fait trop publiquement l'éloge de Kléber, parce qu'un pareil éloge impliquait la censure du pre-
mier consal. Remis en liberté par les soms du général Belliard, son ami, il fut peu de temps après arrêté de nouveau comme devant avoir pris part A l'échauffourée de Moreau. La procédure n'avait fourni aucune preuve contre lui : force fut bien de le rendre une seconde fois à la liberté, c'est-à-dire au délaissement et à la misère. Murât, qui, comme tous les hommes de grand courage, avait la générosité du cœur, osa lui tendre la main et l'envoya dan« le grand-duché de Berg, qu'il possédait alors, pour en commander les troupes* Je l'y trouvai; sa position devenait difficile depuis que l'Empereur avait repris le gouvernement du pays, et je lui donnai le conseil de partir pour Naples, oA Murât l'attendait. Les premiers soldats de la révolution portaient à la patrie un attachement qui tenait de la passion. Damas ne put jamais se décider à passer les Alpes, et ne demanda, pour rester dans le grandnluchô, partie en quelque sorte de la France, que ma parole de faire tout ce qui serait en ma puissance pour le réconcilier avec l'Empereur. Ce ne fut pas l'affaire d'un jour, car la première fois que je prononçai son nom, TEmpereur me dit : « Il est resté dans le grand-duché, à la bonne » heure! tout ce que je peux faire pour lui c'est de » Toublier. » Damas est cependant un officier-général instruit, modeste, d'une sûreté de caractère à toute épreuve, et sorti de l'école qui a produit les Kléber, les Hoche, les Marceau.
Je faisais marcher les affaires de mon mieux et comme je l'entendais, car je recevais rarement les réponses de M. le duc de Bassano. Dès qu'en 1809 je pus disposer d'un mois, je l'employai à visiter le grand-duché; parti de Dusseldorf le 28 mai, je n'y rentrai qu'au i^^ juillet. J'étudiai
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dans tous leurs détails les fabriques d'Elberfeld, Barmen, Roustorf^ Lunen^ Romscheit, Solingen^ etc.
Je n'avais jeté dans ce voyage, ou plutôt dans cette course rapide, qu'un coup d'œil superficiel sur le grandduché; j'avais seulement voulu reconnaître par moi-même ce que j appelerais volontiers Fétat des lieux. Je me proposais d'y revenir plus d'une fois; j'avais pu apprécier ce que valait chaque préfet, en le faisant s'expliquer dans les localités mêmes et en présence des objets sur lesquels il était interrogé. Je reconnus que nous avions eu la main bonne, et que MM. de Bok, de Rumberg et autres promettaient des magistrats distingués. Je leur remis l'instruction que dix ans auparavant j'avais composée pour les premiers préfets de l'Empire, après y avoir fait les corrections que l'expérience avait indiquées, ou que la différence des lieux rendait nécessaires.