VUI
Situation politique du grand-duché à l*époque de la guerre de IBOO. — Le majot Schiil. « Le duc de Brunswick. « Bataille de Wagram.
Les avis que je recevais, le ton assez hautain qu'affectaient en parlant de la France les journaux publiés dans la Confédération du Rhin, un rappel général dans les États de l'Autriche des militaires en congé, m'indiquaient un nouvel et prochain conflit entre cette puissance et la France. Je craignis que les jours de la paix n'eussent déjà cessé, et je me rendis à Benrath, ch&teau si rapproché de Dusseldorf que les affaires s'expédiaient aussi promptement dans un lieu que dans l'autre. Je mis peu de temps à apprendre que la guerre était inévitable, prochaine, et que l'Autriche faisait un déploiement de forces extraordinaires dans l'espérance de dépasser celles de l'Empereur, dont on croyait une partie employée à subjuguer l'Espagne, et une autre encore à garder l'Italie. J'appelai sur-le-champ le général Damas, avec lequel j'arrêtai les préparatifs et les mesures de prévoyance qui étaient en notre pouvoir.
Arrivé à Dusseldorf au milieu de l'année précédente, j'y avais trouvé établi dans toute sa force le renot^ d'in-*
3)6 .MÉitfOlHES DU COMTE BElGiNOT
vincibilité qu'avait acquis TEmpereur dans les champs de Marengo, d'Austerlitz et d'Iéna. J'étais dans Tâge de l'ambition, et la route s'en ouvrait devant moi, large et semée de fleurs; je ne pouvais pas plus douter de ma fortune que de celle de l'Empereur. J'avais, avant de passer le Rhin, traversé les riches campagnes de la Roér; elles étaient animées par les scènes joyeuses et variées que partout la moisson fait naître. Le ciel était magnifique, et je me rappelle encore la sorte d'ivresse que j'éprouvais en passant ce fleuve éternellement fameux et courbé sous flotre joug a force de victoires. Il était alors difllcile à un soldat où à un serviteur de Napoléon d'être modeste; ce qu'on pouvait en attendre de mieux, c'est qu'il né fût pas insolent; mais cette attitude si belle, et j'ajouterai si pleinement belle, fut de courte durée. La défaite du général Dupont à Baylen, et les honteuses conditions qui l'entouraient, firent à l'étranger une sensation rapide et profonde; le masque était tombé, on vit qu'il était possible de nous vaincre, et on ne songea plus qu'à nous combattre»
J'étais assez bien placé pour surprendre quelques secrets de la diplomatie allemande : le privilège des postée du grand«-duché s'étendait jusqu'aux villes Hanséatiques, et je recevais de Hambourg force nouvelles, dont, suivant l'usage, la plupart étaient hasardées et quelques-unes vraies. Les principales familles du grand-duché avaient des enfants au service autrichien, dont elles recevaient aussi des lettres, et, malgré le soin qu'on prenait pour en dérober le contenu aux Français, il leur en parvenait toujours quelque chose. En mon particulier, je ne négligeais pas plus à Dusseldorf qu'on ne négligeait autre part les moyens de pénétrer les secrets qui intéressaient l'Em-
pereor. J'avais été asses bien servi, et, dès les premiers mois de 1809^ j'avais averti du délire guerrier qui s'était emparé de la famille de l'empereur d'Autriche. Je demâti*dais qu'on n'ajoutât aucune foi à l'interprétation que le cabinet de Vienne donnerait à ses préparatifs patents, lorsqu'il dirait qu'il n'entendait pas du tout attaquer la France, que seulement il se préparait à la défense. L'Empereur m'imposait un rapport tous les quinze jours où je lui rendais compte de l'état du grand-duché et de ce qui était venu à ma connaissance du reste de l'Allemagne. Le retard de cette pièce ne m'eût pas été pardoimé, et cependant je n'ai jamais été & portée de savoir en quelle estipie était ce travail ^ans son esprit. Lors même que, plus tard, je lui ai porté à Majence des rapports qui n'étaient que trop exacts sur la défection de la Bavière et le changement de politique de l'Autriche, il les reçut fbrt mal, et me reprocha durement de faire de la politique d^ antichambre. Toutefois, dès le lendemain matin, il était en route pour son armée.
Le 3 mars 1809, l'Empereur avait cédé par des lettres patentes le grand-duché de Berg au flls aîné du roi de Hollande. Cette mesure produisit un mauvais effet : les habitants du grand-duché y virent dans l'avenir leur réunion à la Hollande, et tremblèrent d'être un jour appelés à partager le poids énorme de sa dette. De son côté, le roi Louis accrédita de son mieux cette prévision fâcheuse, lorsqu'il dit, dans son discours aux Chambres, que les Hollandais devaient voir dans cette mesure le dessein qu'avait l'Empereur de les indemniser des pertes qu'ils avaient éprouvées. J'étais assurément fort loin de partager la commune erreur. Je savais que l'Eiiipereur avait des
dÊè MÉMOIRES DU COMTE BEUGj«^OT
motifii natarels de vonloir beaucoup de bien au fils aîné du roi de Hollande^ et qu'il avait voulu pour lui quelque chose de plus positif qu'une couronne qui ne tenait à rien. Ce qu'on pouvait induire selon moi de plus certain de la mesure, c'est que dès lors un sort nouveau était préparé dans l'esprit de l'Empereur à la Hollande. Je n'osais donner à personne cette explication. Je répondais à tous ceux qui venaient me demander des détails^ que la cession faite par l'Empereur était l'événement le plus heureux pour le grand-duché^ et, afin qu'il ne restât plus de doute dans les esprits, je fis chanter un Te Deum, et je donnai une fête aussi magnifique que le local le comportait.
A la même époque, je fus informé que la guerre était arrêtée dans le cabinet de Vienne. On avait en même temps décidé qu'on tenterait un dernier efibrt pour soulever l'Allemagne entière contre la France. Des hommes graves, comme ceux qu'emploie ordinairement le cabinet de Vienne^ s'étaient répandus sur les difiiSrents points de l'Allemagne pour y sonder le terrain. 11 nous était échu un commandeur de Kaunitz, fils du fameux ministre, mais qui n'avait de son père que le nom. En prenant l'opposé de ce qu'il débitait, je me trouvai daas le vrai. Une lettre d'un homme habile, mon correspondant à Hambourg, confirma mes conjectures, et j'envoyai un courrier qui ne trouva pas l'Empereur à Paris; il était à l'expédition d'Espagne. 11 en partit comme l'éclair, battit, avec les troupes qu'il trouva sur sa route, les Autrichiens qui se préparaient depuis trois ans, et était aux portes de Vienne lorsque, dans Vienne même, on s'obstinait à croire qu'il n'a- .vait pas quitté l'Espagne.
Je recevais en même temps des ordres coup sur covip
pour des levées d'hommes et pour diriger sur la grande armée tout ce que je pouvais ramasser de disponible. 11 me fallut laisser là tout autre travail pour m'occuper exclusivement de soins militaires. La merveilleuse précipitation de l'Empereur nous était bien nécessaire.
La tournure que prenait la guerre d'Espagne minait notre crédit en Allemagne. Les princes de la Confédération suivaient publiquement nos drapeaux; leurs peuples formaient des vœux secrets contre nous. « Comment voulez- » vous, me disait l'un de ces princes, que nous allions long- » temps avec vos victoires qui ne finissent pas? Nous » sauvons l'honneur de nos armes, et nous épuisons le » sang de nos peuples. » Lk Prusse jouait, comme de raison, le premier rôle dans ce concert de haines. Peutêtre avions-nous trop durement appesanti sur elle la main du vainqueur ; peut-être avions-nous à nous reprocher de l'avoir blessée dans ses points sensibles et qui restent sacrés même entre ennemis. Il y avait au fond de l'âme de chaque Prussien, non pas le besoin, mais la rage de la vengeance contre tout ce qui portait le nom français. La cour de Prusse, en quittant Berlin pour Kœnigsberg, avait rendu la liberté de s'épancher aux ferments de haine partout répandus et qui bouillonnaient dans la capitale. Des jeunes gens qui appartenaient à des familles connues s'organisaient en bandes d'aventuriers, et juraient de courir sus aux Français, quelque part que ce fût. Un msgor Schill parvint à enlever son régiment tout entier pour cette nouvelle croisade; U comptait entre ses compagnons d'aventure le fils du général Blticher. Ce général lui-même dont la retraite du service n'avait rien de sérieux, était l'àme de l'entreprise. U devait laisser commencer le mou-
yement et bientôt s'y réanir avec ce qu'il trouverait de troupes disposées à le suivre. Schill , exerçant son régiment sur la place publique de Berlin , affectait d'indiquer la position qu'il fallait donner au sabre pour couper la tête d'un Français^ et comment en reprenant la deuxième position, on coupait encore la tête à un Français. Tout cela s'exécutait à la face du soleil, quand après le traité de Tilsitt, la Prusse était devenue notre alliée, que nous avions un ministre à Berlin et une armée à ses portes. Mais il n'y avait dans toute la Prusse qu'un seul homme de bonne fol pour la paix : c'était le roi. L'armée avait été abîmée, la monarchie démembrée, le roi humilié; mais une puissance nouvelle avait surgi de ce malheur extrême : c'était celle de la nation^ qui ne consentait pas à sa ruine et se précipitait aveuglément dans toutes les voies de la résistance. La levée de boucliers du major Schill ne pouvait enfanter que du brigandage; cependant, elle avertissait de <5e que nous avions à attendre du pays où elle avait pu s'opérer impunément. Schill était devenu à l'avance un héros. C'était au moins celui du jour. Les élégantes de Berlin portaient son portrait ou son chiffre pendant à un collier de fer d'un travail gracieux et léger. C'est avec du fer, disait-on, que la Prusse se relèvera; il en faut partout, et jusque sur le sein des femmes. La mode des ornements de femme en fer date de cette époque ; les Prussiennes, qui les avaient introduits chez elles par un sentiment très-louable, les virent adopter par le reste de l'Allemagne, ce qui était fort naturel, mais aussi par la France, contre laquelle Us avaient été inventés. Tant il est vrai que chez nous il n'est rien que le caprice n'accepte et que la mode ne justifie.
Le major Schill passa. l'Elbe dans les premiers jours de
LE GHAND-DICHÉ DE BERG 331
mai, se porta sur Halle et Alberstadt, et s'approchait d'assez près du grand-duché. Je n'étais pas sans inquiétude sur le département formé de Tancien comté de La Mark, où je savais qu'il avait des intelligences. L'armée du grand-duché était tout entière au dehors, partie à La grande armée, partie en Espagne. Il me restait pour ressource la gendarmerie, les dépôts des régiments et une compagnie de vétérans. Le général Damas en forma deux forts détachements, avec lesquels il alla prendre position à Rheda et à Lipstadt, les deux points les plus menacés, parce qu'ils étaient ceux par lesquels Schill pouvait plus aisément pénétrer. Cette malheureuse petite guerre avait cela de dangereux qu'elle promenait partout où elle s'étendait le cri d'extermination contre les Français, dans le temps où l'Empereur était aux prises avec toutes les forces de la monarchie autrichienne.
J'étais de la sorte entouré de sujets d'inquiétude, et je n'avais à leur opposer que ma confiance dans le génie de l'Empereur. Telle était ma disposition d'esprit, lorsque je reçus un courrier que le ministre secrétaire d'État m'avait expédié le 6 mai, lendemain de la bataille d'Essling. La lettre du ministre était assez longue et tout entière de sa main : elle contenait le récit de la bataille de la veille, qu'elle présentait comme une victoire obtenue sans efforts. La dépêche était écrite avec beaucoup d'art. Tant de précaution dans la manière de la rédiger, tant d'empressement à me la faire parvenir, étaient propres à éveiller mes soupçons. Vingt fois je relus l'épître, et, à force de la commenter, je jugeai qu'il était plus sûr de croire à ce qui était resté en blanc dans la lettre qu'à ce qui était écrit, et que la joie factice de M. le ministre secrétaire d'État re-
3S MÉMUIHES DU COMTE BËUGNOT
couvrait une véritable défaite. Je pris sur-le-champ mon parti : je composai un bulletin de victoire plus net et plus rondement écrit que la lettre du duc de Bassano ; je l'expédiai sur tous les points de TAUemagne où parvenaient les postes du grand-duché, et j'envoyai des courriers dans les autres destinations, en Hollande, et même sur la rive gauche du Rhin, J'affîrmai impudemment que l'Empereur m'avait adressé ce bulletin du champ même de la bataille. J'avais jugé qu'il était pressant de s'emparer de l'initiative, et je ne m'étais pas trompé. A peine deux jours s'étaient passés que , de toutes parts, affluaient dans le grand-duché des lettres d'un style bien différent. Le ministre de l'intérieur avait, en tout bien tout honneur, son fils aîné colonel du régiment des chasseurs de Berg, et son fils cadet colonel du régiment des hussards de Lichtenstein, qui faisait partie de l'armée autrichienne. Le jeune comte de Nesselrode , après la journée d'Essling, envoya à son père un récit détaillé de la bataille. Il s'y prit si bien pour m'en dérober la connaissance que je l'eus pour ainsi dire aussitôt que lui. J'y vis que notre perte avait été grande sur tous les points, et que l'armée française n'avait échappé à une déroute complète que par l'intrépidité systématique du maréchal Masséna. J'ajoutais foi à cette lettre, parce que je connaissais celui qui l'écrivait pour un sujet distingué et éloigné par caractère de toute exagération.
La joie en fut grande dans le parti autrichien à Dusseldorf. De tous les châteaux, on venait en pèlerinage au ministère de l'intérieur du grand-duché, pour y lire la fameuse dépêche du fils du ministre. J'en conçus de l'im* patience, et j'avais d'abord résolu de prier poliment M, le
LE GRAND-nUCHÉ DE BEHG .333
comte de Nesselrode de me renvoyer son portefeuille. Je suspendis cette mesure, dans la crainte de l'ébranlement qu'elle occasionnerait dans un moment où moi-même j'étais, pour ainsi dire, en l'air. Je préférai attendre la fin de la campagne; alors je n'eus pas à y revenir; le jeune Nesselrode périt dans les champs de Wagram à la tête de son régiment. Un sentiment bien différent succéda à mon impatience ; le malheureux père ne pouvait pas me faire part de sa perte; je ne pouvais pas davantage lui en parler ; mais je saisissais tous les moyens indirects de lui prouver la part que j'y prenais, et je ne dissimulais pas. Le jeune comte méritait des regrets dans tous les partis, car il était homme aimable, plein de loyauté, sans haine et sans prévention contre nous, enfin un ennemi généreux. « Mon frère, me disait-il un jour, a le beau lot, puisqu'il » est des vôtres. Je sers dans Tarmée autrichienne; c'est » la place du cadet de la famille. »
En dépit de mon bulletin, la bataille d'Essling fut tenue pour une défaite et l'ébranlement devint général en Allemagne. La Prusse crut qu'elle allait être délivrée aussi promptement qu'elle avait été asservie. Il n'y eut pas jusqu'au Danemark qui prit une attitude hostile, sans qu'on pût en rendre raison autrement que par l'assiduité des intrigues anglaises. La Suède n'était pas mieux disposée, et les princes de la Confédération du Rhin, dont les soldats grossissaient nos légions, caressaient intérieurement la pensée d'être bientôt délivrés de leur rude protecteur. La conflagration était si menaçante que le prince-primat se crut ou fut obligé d'adresser aux princes confédérés une instruction poUtico-pastorale, où il exposait que l'Empereur avait eu la victoire, qu'il ne cesserait pas de l'avoir, .
334 MEMOIRES Dl^ r.OMTE BEUGNOT
et que les affaires tourneraient au mieux, pour le plus grand bonheur du monde et de la Confédération du Rhin en particulier. Si, dans ce moment de crise, entre la journée d'Ëssling et celle de Wagram, la Russie eût fait un signe on ne sait ce qui en serait arrivé ; mais tel était encore l'ascendant attaché à la personne de l'Empereur, qu'après la journée d'Ëssling, et dans la périlleuse position del'tle de Lobau, seul il suffisait à balancer la fortune, jusqu'à ce qu'il l'eût vaincue dans son infidélité.
L'Allemagne avait les yeux attachés sur cette Ue de Lobau. Serait-elle le tombeau de l'armée française ou l'aigle de Napoléon s'en échapperail-il victorieux? J'étais fort ébranlé par les opinions des gens du métier, qui Français ou Allemands, s'accordaient sur le danger de la position. Personne ne croyait que l'Empereur trouvât dans Tlle de Lobau des ressources pour refaire son armée et reprendre l'offensive, et on croyait encore moins que le prince Charles le laissât faire.
Le major Schill ne me causait plus d'inquiétude. Comme ses courses étaient surtout intéressées, il avait abandonné sa maçche vers le grand-duché pour se porter sur les villes Hanséatiques, qui lui offraient une proie plus grasse et plus facile à saisir. Poursuivi par une division hollandaise sous les ordres du général Gratien, il fut atteint dans la ville même de Stralsuud, où, après une vigoureuse défense, sa troupe fut dispersée, et lui-môme périt en combattant avec un courage digne d'une meilleure cause.
Les partisans de Schill trouvèrent sur-le-champ à se rallier sous un autre drapeau, sous celui du duc de Brunswick-Oels. Ce prince avait pénétré en Saxe à la tête d'une division composée, partie de troupes réglées autrichiennes.
partie de ces aventuriers nés de longues guerres, et qui s'offrent au parti qui veut les payer. Son but était de rentrer dans le patrimoine de sa maison, dont l'Empereur s'était emparé pour le comprendre dans le royaume de Westphalie. Dans ce dessein, il traversa rapidement la Saxe et parvint jusqu'à la capitale de ses anciens États. Il ne devait point s'y arrêter, mais marcher droit sur Wesel, en passant par le grand-duché. Je ne redoutais pas moins les approches de M. le duc de Brunswick que j'avais redouté celles de Schill. Les troupes du premier avaient commis toutes sortes d'excès à Leipsick et à Halle; il les avait intitulées V Armée de la Veiigearicef et leur avait donné des uniformes conformes à leur destination : habit noir chamarré de têtes de mort et d'ossements humains brodés en blanc. Il en exigeait des serments affreux , et, ce qu'il y avait de pire, c'est que ce lugubre appareil accompagnait les scènes qu'il semblait seulement promettre. Des Français^ saisis au hasard et la plupart désarmés, avaient été impitoyablement massacrés. Le chef de l'expédition, qui ne manquait ni de courage ni d'audace, tint la campagne pendant un mois, et jusqu'au 7 août, que, serré de tous côtés par des troupes du roi de Westphalie quatre fois plus nombreuses, il se jeta dans le duehé d'Oldenbourg, et y prit la mer avec ses bandes, pour aller rejoindre les Anglais à Walcheren.
Lorsque, fuyant devant nos troupes, il traversa Brunswick, iLiie voulut pas descendre dans le palais de ses pères; il dormit en (deine rue, sur le rempart, couché sur une botte de paille. L'armistice signé avec l'Autriche n'avait point désespéré son courage. Abandonné par ceux qui l'avaient pottsaé en avant, il trouvait ses ressources en lui-
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méme^ et ce fut à travers mille périls qu'il alla joindre les drapeaux de la seule puissance qui ressentit contre la France une haine égale à la sienne. Je ne pouvais me défendre d'une sorte d'admiration pour l'homme qui donnait à TEurope vaincue et courbée l'exemple d'une telle persévérance, et cependant, instruit par le Moniteur, j'étais forcé, dans mes rapports à l'Empereur, de le flétrir de l'épithète de brigand.
Ce prince était le fils du duc de Brunswick, de celui qui laissa mettre son nom au bas de la fameuse déclaration de juillet 1792, si funeste à la cause des émigrés. Il n'en était point l'auteur, mais bien un abbé Limon, intrigant de premier aloi, qui, après avoir déserté le parti d'Orléans, avait porté son ardeur dans celui de la contre-révolution. Les termes dans lesquels ce manifeste était conçu contrastaient avec l'esprit anciennement connu du duc, heureux frère d'armes et ami du grand Frédéric. Il professait les mêmes opinions philosophiques et partageait son goût pour la littérature et les arts. Parce que ses États étaient circonscrits, il avait pu impunément y maintenir un gouvernement paternel, dont il trouvait, au reste, les principes dans son cœur. Il était adoré de ses sujets; on ne citait plus ses actes de bienfaisance, car il eût fallu trop souvent se répéter. Les lumières, la probité, le dévouement au bien public étaient les titres à sa faveur, et à une époque où les Juifs étaient honteusement persécutés en Allemagne, il avait placé dans son conseil d'État un négociant de Brunswick, nommé Jacobson, juif et attaché à sa religion^ mais homme vertueux et sincèrement philanthrope.
La haute considération dont jouissait en Allemagne le duc de Brunswick, avait résisté à la malheureuse déconfi-
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ture des plaines de Champagne. On savait qu'il avait été trompé, dans l'origine, sur la nature de la guerre qu'alors Ton prétendait faire. Rentré dans ses États, nul ne s'était montré plus secourable envers les émigrés en général. Puis il avait ouvert un asile dans sa cour aur familles de la haute société française, avec lesquelles il avait eu des relations dans des temps plus heureux, et apparemment il était parvenu, à force de soins délicats, à les guérir de l'impatience du retour, car je les ai encore trouvées à Brunswick, quand j'ai été en prendre possession pour le roi de Westphalie. En 1806, le parti romantique de la cour de Berlin voulait à tout prix la guerre contre la France. Le duc de Brunswick s'y opposait, et mettait dans la balance le poids de sa renommée. Le roi l'écoutait, et sa confiance dans le prince tint pendant quelque temps la détermination suspendue. Enfin le vieux guerrier fut vaincu dans le conseil, et ne gagna à sa longue résistance que le surnom dérisoire de Prince de la Paix. On le lisait un jour aflRché à son carrosse, pendant qu'il faisait le trajet de Berlin à Brunswick. Le duc espérait au moins de la publicité de sa répugnance que, si la guerre était déclarée, il serait dispensé d'y prendre part, et il se trompait encore. Trois jours avant l'entrée en campagne, quand toutes les dispositions préliminaires avaient été prises par le prince Louis de Prusse, le roi annonça au duc de Brunswick que la guerre était déclarée, et lui ordonna de venir prendre le commandement de l'armée. Il obéit en se plaignant de n'avoir pas été averti plus tôt. Lui-même ne fut pas longtemps à reconnaître combien sa plainte était juste; il avait devant lui un ennemi qui ne se faisait pas attendre. L'Empereur fondit sur la Prusse comme un éclair en poussant Tépée
dans les reins au duc de Brunswick, qui cherchait à manœuvrer pour prendre des positions, comme il se pratiquait dans Tancienne école. Il fallut accepter à la fois la bataille à léna et à Auerstœdt, et partout les Prussiens furent abl* mes. Le duc de Brunswick reçut, à léna, ime blessure qui le priva de la vue et ne tarda pas à devenir mortelle. Il fut retiré du champ de bataille dans un état pitoyable, et il voulut, le soir même, reprendre le chemin de Brunswick. Nulle plainte ne lui avait échappé, et on n'entendit pas un mot qui ne f&i digne de lui. « J'en resterai aveugle, di- » sait-il au chirurgien qui le pansait; eh bien! cela n'ira » pas trop mal à mon âge. » Le château de Brunswick retentissait de sanglots quand il y fut apporté. Son ministre dirigeant, de qui je tiens ces détails, le supplia de ne pas s*y arrêter, parce que les Français arriveraient dans les vingt-quatre heures, c C'est un peu prompt, répondit » le duc; mais & quoi bon les fuir? -^ Monseigneur ne sait » pas à quoi il s'expose... -^ Je vais vous le dire, rôpon- » dit le prince. Je connais les Français mieux que vous et » il y a longtemps. Ils auront du respect pour un vieux » général blessé sur le champ de bataille. Les officiers don- » neront le bal et iront à la comédie; les soldats caresseront » un peu nos filles. Soignez les logements, et que rien ne » leur manque. Je suis assuré qu'il y a un courrier de » l'Empereur en route pour savoir de mes nouvelles. » Non erat hic temjms. N'importe, cette confiance des belles ftmes est bien ce qu'il y a de plus touchant au monde. Pourquoi faut-il qu ici la politique ait forcé de la trahir? Le lendemain, le môme ministre, pressé par des avis que de toutes parts il recevait, revient à la charge sur la nécessité d'un prompt départ. Le duc continue àe résister et ne
se rend que quand son ministre lui dit que sa présence à Brunswick servira de prétexte pour aggraver les rigueur» de l'occupation militaire. Alors, il consent a être tran^orté ailleurs, en disant : « Je me sens trop faible, et je ne sup- » porterai pas le voyage bien loin ; mais si ma présence ici » doit ajouter au malheur de mes sujets, il faut quitter la » place et je ne balance plus, »
Le premier jour, la faiblesse ne fit qu'augmenter. Au second jour, le duc de Brunswick avait cessé de vivre. J'ai reproché au bon M, Wolfrad d'avoir conseillé ce départ. Je crains fort que les avis qui Talarmaient ne lui soient venus d'un lieu élevé, où le dépouillement du malheureux duc était déjà prononcé.
Je vivais d'alertes^ Après celles qu'avaient données le major Schill et le duc de Brunswick, vint la descente des Anglais dans l'ile de Walcheren. Je reçus l'avis que, le 29 juillet, les Anglais s'étaient montrés, avec une flotte de cent trente vaisseaux de transport et de vingt-cinq bâtiments de guerre, à la hauteur de la ville de Véere. Je ne pouvais pas y croire, parce que je ne concevais pas que les préparatifs d'une expédition aussi impartante n'eussent pas, dès longtemps, donné l'éveil à la seule puissance qu'elle pût me^ nacer. Mais, le lendemain du jour où la flotte avait été signalée, lord Chatam qui commandait les troupes de terre avait effectué sa descente à Bresaut, s'était emparé des forts de Haak et d'Orscapel, et marchait sur Flessîngue. L'expédition avait trois ol^etst : d'abord, la prise de Flessingue ; ensuite, l'incendie du port d'Anvers et de la flotte qui y était renfermée; enfin, une importation considôraUe de marchandises anglaises. Les deux premiers olyets ne furent pas atteints. La flotte d'Anvers remonta assez haut
dans la rivière pour être placée à Tabri de toute insulte. Cinq mille hommes se jetèrent dans Flessingue, qui se dé* fendit vigoureusemeut. Lord Ghatam ne fut pas heureux dans un seul des combats partiels que sa position le forçait de livrer. La contagion ravagea son armée^ et cette expédition^ qui était partie si magnifique et avait été saluée de tant d'espérances au sortir des ports d'Angleterre, y rentra légère des troupes qu'il avait embarquées, et avec la honle d'une complète déroute. Les marchandises de fabrique anglaise, qui tenaient une grande place dans l'expédition, restèrent apparemment sur le continent; mais les frais de transport et l'escorte avaient été trop magnifiques pour que l'Angleterre, en définitive, y trouvât quelque profit.
Le 5 juillet arriva. En ce jour, la fortune, qui depuis quelque temps paraissait hésiter, revint tout entière à son favori. La journée de Wagram fut une victoire décisive, quoi qu'on en ait dit, et la preuve en est dans le traité de Vienne qui suivit*. J'usai de mes rapports intimes avec le ministre secrétaire d'État pour faire mettre sous les yeux de l'Empereur, au moment où il allait arrêter les conditions de la paix, une réclamation du pays de Munster contre TAutriche, pour une dette ancienne qu'on ne contestait pas, mais à laquelle on opposait, à Vienne, l'étemelle entrave des protocoles. L'obligation de payer dès à présent cette dette, de la part de l'empereur d'Autriche, trouva place à Tarticle 9 du traité de Vienne, et le grand-duché était orgueilleux de posséder un souverain qui élevât les intérêts en quelque sorte domestiques de ses sujets au niveau des plus hautes déterminations de la politique.
Deux grands événements, qui se produisirent coup sur
i. 14 octobre Id09.
coup, rétablirent au-delà du Rhin Topinion de la puissance de l'Empereur : la victoire de Wagram et la fuite de lord Chatam de Tîle de Walcheren. On s'étonnait surtout que l'Empereur eût repoussé avec tant de facilité une attaque préparée de longue main contre un point éloigné du centre de ses États, et dans un moment où lui-même avait à lutter aux bords du Danube contre toutes les forces de la monarchie autrichienne, et en Espagne contre la péninsule entière appuyée par l'Angleterre. Quelques personnes se persuadèrent qu'il y avait pour la France, au fond du traité de Vienne, un avantage immense quoique inaperçu. L'Empereur avait donné des raisons de croire qu'il ne dépendrait pas de lui que ce traité fftt le dernier. Averti par les difficultés ou plutôt les périls qu'il venait d'affronter, il paraissait disposé à ne plus jouer sur une carte les destinées de la France et les siennes. On l'avait entendu, dans un cercle de généraux, déplorer ses courses lointaines, dans lesquelles il perdait toujours quelques-uns de ses compagnons des premiers jours : « En voilà assez » du métier de soldat, avait-il ajouté; le temps est arrivé » de faire celui de roi. » Il répétait alors que, suivant l'an- ^cien usage, il aurait les grands et les petits voyages : les grands voyages à Ciompiègne et à Fontainebleau; les petits à Saint-Cloud et à Meudon. Que Dieu lui fasse cette grâce et à la France aussi, mais le temps de ces allures pacifiques n'est pas encore venu ; non pas que je pense, avec bon nombre de ceux qui approchent l'Empereur de plus près, que pour lui là guerre est un besoin naturel ajouté aux autres et non moins impérieux ; mais je crois que la paix n'est faite nulle part et avec personne, tant que l'Empereur ne l'aura pas signée avec l'Angleterre. Le fond de sa po-
ZH MÉMOIRES DU COMTE DEUGNOT
litique est d'obtenir cette paix. Il y emploie des moyens gigantesques dont chacun rendra raison à sa manière. On y découvre surtout qu'il n'est pas au pouvoir de l'Empereur de s'arrêter, tandis que c'est au contraire pour s'arrêter avec sécurité dans les bosquets de Trianon ou sur les hauteurs enchantées de Saint-Gloud qu'il court les steppes du Nord en guerroyant.
M. de Sémonville. — Les eaux d'Aix-la-ChapcUe. — Madame-Mère. — Le roi d« Hollande. — La princesse Borg hèse. ^ Retour à Dusseldorf.
Je profitai du retour de l'Empereur à Paris et de l'espèce de répit dont on jouissait alors sur les opératioas militaires pour solliciter les lois d'organisation dont j'avais besoin pour le gouvernement et l'administration du grandduché, et je les obtins sans trop de difficulté. Tout ce qui tenait au servage ou à la féodalité avait été supprimé ; je pus donc introduire le Gode civil et un ordre judiciaire analogue. Je distribuai la matière de radministration, comme elle l'est en France, en sept divisions principales : douanes, enregistrement et timbre, postes, eaux et fbrôts, et mines, contributions directes, contributions indireotes, domaines du prince. J'appliquai à chacune de ces divisions le système français, toutefois ramené à de justes proportions avec l'objet auquel il était destiné. Je traçai les règles à suivre par le conseil d'État et les ministères; alors la machine avait reçu tous ses ressorts, il ne s'agissait plus que de lui imprimer le mouvement et de le soutenir. Je commençai par régler la partie sans laquelle il n'y a pas de salut
en administration : celle des finances. Je présentai les comptes de Tannée 1808 et un budget régulier pour 1809. Je terminai les opérations de l'année par Tune des plus urgentes et des plus difficiles qui s'offrissent devant moi, par l'introduction du franc comme expression monétaire dans toutes les comptabilités publiques, et par l'application, aux monnaies qui circulaient dans le grand-duché, du tarif admis pour les départements français de la rive gauche. J'avais pris la précaution de me faire demander cette mesure, et j'en avais discuté moi-môme le mérite par les feuilles publiques, afin d'y préparer l'opinion. Je n'en redoutais pas moins quelque émeute sur les marchés, parce que le règlement que j'avais pris réduisait gravement la valeur nominale de la monnaie de billon, qui compose le trésor toujours circulant de la classe la plus nombreuse de la société. 11 n'y eut de bruit nulle part, parce qu'on avait senti partout que l'administration française ne pouvait pas laisser subsister sur la rive droite du Rhin un désordre qu'elle avait tari sur la rive gauche, à la satisfaction du commerce et même de toutes les classes de la société.
Les dix-huit premiers mois de mon séjour dans le grandduché se mélangèrent aussi d'inquiétudes parfois cuisantes, de glorieuse sécurité, de chagrin et aussi de plaisirs. Un travail assidu tempérait ce qu'auraient eu de trop vif ces émotions contraires, mais ce qui, à mes yeux, faisait disparaître toutes les peines, ce qui doublait toutes les jouissances, l'Empereur avait para satisfait de ma conduite et m'avait conféré le titre de comte, quoique mon rang, entre ses conseillers, ne me donnât pas encore droit à cette dignité. Mon zèle à le servir ne pouvait pas s'en accroître : je ne sais même pas si quelque chose pou-
vait ajouter à mou admiration et à mon dévouement* Je donnais tout mon temps à l'administration du grandduché, j'y travaillais de cœur, d'abord pour accomplir un devoir envers l'Empereur, puis par mon goût particulier, et parce qu'à tout prendre, les habitants du grand-duché auxquels il fallait bien pardonner de n'être pas Français^ n'en étaient pas moins les meilleurs gens du monde. — Les affaires marchaient donc pour tout ce qui tenait aux détails de simple exécution; mais si j'étais obligé de demander une décision à Paris, il était impossible d'obtenir de réponse du duc de Bassano, le seul homme du monde qui pût suffire à sa besogne, le grand-duché de Berg de moins. Lui-même le reconnaît, et quoique la secrétairerie d'État du grand-duché lui valût cent mille francs, il travaille à faire passer sa place à Sémonville, son ami. Je suis mis dans la confidence avec la recommandation du secret. A défaut du duc de Bassano, on ne pouvait pas me donner un correspondant qui me fût plus à point que Sémonville.
Je le connaissais depuis bien longtemps, depuis l'exil du Parlement à Troyes, et je l'avais retrouvé en 1790, chez Mirabeau. Pour Sémonville, toute connaissance est un ami, et l'amitié s'endort ou se réveille à mesure que la connaissance croît ou décroît en crédit. Il devait naturellement rester fidèle au duc de Bassano, avec qui, d'ailleurs, il avait éprouvé une communauté de malheurs qui aurait à jamais lié deux cœurs faits pour se répondre. Ensemble ils avaient été arrêtés en Italie lorsque le duc, n'étant encore que le citoyen Maret, partait pour l'ambassade de Naples, et Sémonville pour celle de Constantinople; et l'un et l'autre avaient été conduits dans les cachots
d'Olmtttz^ OÙ ils avaient subi pendant trois ans le sup« plice d'une détention à la manière autrichienne. Les hom*mes ne s'oublient plus quand, ensemble, ils ont échappé à un grand danger, et Sémonville, d'ailleurs, n'est pas de nature à se laisser oublier par qui peut le servir. — Sémonville est un homme à part : pour lui, intriguer c'est vivre. La nature a doué chaque individu de l'instinct de sa conservation ; aussi a-t-on trouvé Sémonville intriguant auprès de tous les gouvernements qui depuis quarante ans se sont succédé en France, sans aucun souci du temps^ des lieux, des personnes : avant la Révolution, dans les assemblées des chambres du Parlement ou à Versailles; depuis, autour de l'Assemblée constituante, de la Convention, du Comité de salut pub^c, du Directoire, de l'Empire, de la Restauration ; ensemble ou tour à tour l'ami de d'Éprémenîl, de Lamoignon, de Robert de Saint- Vincent, de Talon, de Mirabeau, de Danton, de Siejès^ de Ghaumette, de Dambray, du duc de Bassano, du général Foy et du duc de Rivière. Averti par son instinct de la continuelle mobilité des gouvernements qui ont depuis près d'un demi* siècle exploité la France, il est toujours pour une moitié de lui-même dans celui qui est, et pour l'autre moitié dans celui qui va venir. Il a grand soin d'avoir un pied dans toutes les cabales, et quelle que soit celle qu'il aborde, il s'écrie en rentrant : Ten suis. Quoiqu'il ait la vue basse, il regarde à la fois à droite, à gauche et devant lui; oa serait encore tenté de croire qu'il a des yeux par derrière. Un rôle si fatigant, si épineux, suppose un esprit délié, prévoyant, fin calculateur : c'est aussi le caractère de celui de Sémonville. Il manie d'abord, avec une dextérité supérieure, les moyens qui sont au pouvoir des hommes vul-
gaires; puis il en découvre, il en ramasse autour de lui, il en pétrit à sa guise, qui échappent à tous autres regards qu'aux siens. En tout et pour tout il s'occupe d'abord de lui, ce qui est tout simple, et jamais en ce point on ne Taccusa de la plus petite distraction. Le grand maître des sentences de ce siècle, Talleyrand, Fa parfaitement caractérisé, lorsque, répondant à quelqu'un qui lui annonçait que Sémonville était malade, il dit : « Gomment, Sémon- » ville a la fièvre ! et à quoi cela lui sert-il? » Au reste son égoïsmo est collectif, il s'étend à tous les Sémonville : enfants, petits-enfants, cousins et cousines. La famille à laquelle il lui faut pourvoir est grande, et Sémonville y adjoint encore, comme cousins ou comme devant l'être, tous les individus qui peuvent le servir de près ou de loin. Cela lui a valu, dans tous les partis, un renom de serviabilité et d^obligeance que justifient beaucoup de petits services et môme quelques-uns de plus importants semés çà et là, comme par goût, mais avec calcul, dans les divers cadres de la société. Avec cela, personne ne sait mauvais gré à Sémonville ; c'est un arbre qui porte ses fruits comme un autre.
Longtemps il avait, sous l'Empire, aspiré au ministère des affaires étrangères. Il y semblait préparé par sa capacité et quelques missions diplomatiques où il avait eu du succès. L'intimité du ministre secrétaire d'État devait lui aplanir la voie ; mais, dix ans durant, tous les efforts avaient été inutiles. Le regard de l'aigle avait pénétré l'individu à fond. Le duc de Bassano, qui avait fini par désespérer de porter Sémonville aux affaires étrangères, avait cherché à l'en décourager par la place facile et largement rétribuée de secrétaire d'État du grand-duché. Les
choses avaient été disposées de longue main et préparées avec un soin extrême. Le duc de Bassano, si lent à espérer, se croyait sûr de son fait : il appelle Sémonville à Saint- Gloud un certain mercredi, jour où le décret déjà préparé devait être présenté à la signature, et recommande à son ami d'apporter avec lui son habit de sénateur pour être tout disposé à prêter serment. Sémonville s'y rend ; on dîne avec gaieté et on boit en famille au nouveau secrétaire d'État. Lie duc de Bassano monte au château; Sémonville endosse son costume. On attend, et on attend encore lo messager qui doit l'appeler. On voit descendre, au lieu de lui, le ministre, qui annonce que l'Empereur a rayé du décret le nom de Sémonville pour y substituer celui.... de qui?... de Rœderer, l'ennemi du duc, l'ennemi de Sémonville, l'ennemi de tout le monde.
Je prends la résolution de quitter la partie. Je n'écris pas à Rœderer pour le complimenter ; il s'en étonne, et me fait écrire par une connaissance commune les choses les plus obligeantes de sa part ; j'en réponds de fort dures : je me conduis en homme qui a brûlé ses vaisseaux en ce point. Je fais demander à l'Empereur, par le ministre de la police, la direction de la librairie ; l'Empereur répond que je suis fou, qu'il ne faut pas m'écouter ; il la donne à Pommereuil, l'un des hommes les plus spirituels et assurément le plus cynique que j'aie rencontré dans ce bas monde. Le collège électoral de l'Aube se rassemble pour nommer un candidat an Sénat. Je me présente et je suis présenté. J'envoie ma femme à Paris pour solliciter mon entrée au Sénat ; l'Empereur lui rit au nez et répond que, dans quelque vingt ans, il pourra être question de moi. J'écris au duc de Bassano pour implorer mon rappel au conseil.
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Il m'engage à attendre un peu, et qu'il se présente une autre occasion de m'occuper. J'écris à Regnault qui me répond qu'en frappant ainsi à toutes les portes, j'émets une censure du choix que vient de faire l'Empereur, et que cela est fort imprudent.
Je n'ai plus le courage de tenir à Dusseldorf ; je pars pour les eaux d'Aix-la-Chapelle. Ces eaux doivent occuper une place parmi les remèdes actifs ; cependant, comme toutes les sources minérales de l'Allemagne, elles étaient moins fréquentées par des malades que par des oisifs opulents, qui peuvent payer un peu cher les plaisirs de la belle saison. On y trouvait un spectacle passable, un concert, un salon d'assemblée où on jouait , et même assez gros jeu, et de la bonne compagnie qui venait de Paris ou sa recrutait dans les environs. Cette année la ville d'Aix pouvait se dire privilégiée, car elle comptait, entre les hôtes qu'elle avait eu l'honneur de recevoir, Madame-Mère, la princesse Pauline et le roi Louis; chacune de ces puissances était arrivée avecla cour mobile qui^suivait ses pas, et ces petites cours renfermaient des femmes aimables et des hommes bien élevés. Parmi les femmes en assez bon nombre survenues de Paris, deux surtout étaient notables par l'esprit, la grâce ou la beauté : Mesdames Regnault de Saint-Jean-d'Angely et Hainguerlot.
J'avais, au milieu de la cour impériale, un avantage sur plusieurs de mes collègues ; je n'avais connu la famille de l'Empereur que lorsque lui-même était le premier personnage de l'État. J'avais débuté par les formes du respect avec les siens, et lorsque, par la suite, ces formes furent imposées à tout le monde, elles n'eurent pour moi rien de gênant. Les membres de la famille saisissent bien cette
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nuance et ne sont jamais embarrassés avec Içs nouvelles connaissances; c'est avec celles-là qu'elles se plaisent davantage ; je le reconnais de la part de la princesse Borghèse elle-même, quoiqu'elle ait été gâtée par la nature, au point de dédaigner ce que les grandeurs de la société ont ^uté ft ses moyens de séduction.
Je parus à la petite cour de Madame-Mère. La princesse Pauline y portait tant d'agrément, que le roi de Hollande même ne parvenait pas à l'attrister. Madame-Mère est une femme de cinquante à cinquante-cinq ans; elle a toute la beauté dont une femme de son âge est susceptible, et si Bapbaâ l'eût eue sous la main lorsqu'il peignait ses admirables tableaux de sainte famille, il n'eût pas cherché ailleurs cette âgore de sainte Anne, qui résume si bien ce que le temps n'a pu enlever à des traits originairement si beaux, qu'en les considérant le respect qifô l'âge impose sa mélange toifjonra de quelque amour. Madame a de l'esprit et use énergie de Ixm sens qui ne laisse pas de prise â sa petîtioiOfc pour l'éblouir; elle n'a reçu ni plus ni mmns d'inatruotîon qu'uBe femme de son ^[>oque et de son pays ; elle en a conservé l'accent très-prononcé, et quelques locutions viâgaires qu'elle ne prend pas la peine de traduire et qu'elle ferait tout aussi bien de supprimer. Son rdle est t(mt de bienfaisance, de représentation et de dignité. L'Empereur, qui a derviné toutes les hautes convenances, avait désiré que sa i&ire embrassât oe rôle dans toute son étendue, et lui en a fourni abondamment les moyens. Mais il a continuellement à lutt^ contre une idée fixe qui s'est emparée de Madame et ne s'en séparera jamais : c'est une économie passiumée^ Dès la proniàre visite que j'eus l'hoiuiwr de loi rsncba, Madame me preessait 4e lui donner dos détails
sur la manière dont j'avais réglé les articles de dépense que comportent l'arrivée et le séjour aux eaux. Je n'en savais pas le premier mot; c'était pour moi, et à peu près comme pour tout le monde^ affaire de valet de chambre. Je répondis à tort et à travers, et torgours en rabaissant les prix, afin de donner à Madame bonne idée de mon* savoir-faire; malheureusement elle prit mes jactances pour des prix courants. Dès le jour même elle entra en campagne contre ses gens et ses fournisseurs; elle se prétendait inhumainement pillée par les uns comme par les autres, et me donnait en exemple de quelqu'un exempt du sort qu'elle déplorait; elle. citait les objets et les prix que je les payais; il n'était pas possible de la faire revenir. Le général BeurnonviUe, témoin de Tune des vingt scènes que j'avais occasionnées sans m'en douter, remontra cependant à Madame que j'étais fort peu expert en affaires de ménage et que c'était une matière où mon autorité était peu considérable. Madame insista et me laissa revenir. Je reculais tant que je pouvais la seconde visite ; une invitation à dîner me mit au pied du mur; il fallut aller reprendre le discours où je l'avais laissé. La place était mal préparée. Soit affaire de calcul, soit tout simplement malice. Madame me remit «ur U chapitre de ma dépense à Aix-la- Chapelle^ vanta très-haut mon habileté et me pria de lui procurer les articles dont nous avions parlée et de les payer pour elle-même au même prix que je les payais pour moi. Je ne pris pas d'abord la chose au sérieux, mais Madame insista et me donna Toccasion de soupçonner qu'elle avait voulu tirer de mon effrontée une vengeance utile pour elle-même. La princesse Pauline était préseiHe; elle laissa durer quelque tempftmiQA epbanras; aprdi queî ell^ brouiUa
les cartes de manière à tirer Madame de ses calculs, et moi du guêpier où je m^étais jeté par une suffisance déplacée.
Le roi de Hollande avait apporté à Aix-la-Chapelle sa mauvaise santé, ses vapeurs et tout ce qui s*en suit. Jamais il n'avait voulu comprendre ce qu'était ou plutôt ce que pouvait être un roi envoyé en Hollande par TEmpereur. Homme consciencieux, scrupuleux même, il avait, de bonne foi, embrassé la défense du pays pour le pays, contre TEmpereur. De là des collisions sans cesse renaissantes et des difficultés de chaque instant, dont la solution était toujours la même, le sic volo parti des Tuileries. Tandis que ce pauvre roi voyait s'échapper en détail de ses mains tous les moyens de prospérité de la Hollande, il était obligé de faire face à une dette immense, dont l'acquittement supposait l'utile emploi de ces moyens; et, de plus, de fournir ft l'armée française un contingent qui portait à l'excès ses dépenses militaires. Il avait apporté avec lui des tableaux parfaitement dressés de ses ressources actuelles et de ses ressources possibles, si l'Empereur voulait lui laisser un peu de liberté et favoriser en France un emprunt qu'il se proposait d'ouvrir. Les formes de cet emprunt étaient ingénieusement combinées, comme les Hollandais ]e savent faire; mais elles supposaient que les exigences de l'Empereur n'augmenteraient pas, et qu'en aucun cas elles ne pouvaient retarder le payement des arrérages et l'amortissement successif de l'emprunt. Le roi me remit les tableaux et le projet, et me demanda sur le tout mon opinion consignée dans un rapport écrit. Je lui remis le rapport qu'il m'avait demandé; il en fut satisfait, et me proposa de passer à son service en qualité de ministre des
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finances. En toute autre circonstance, j'aurais décliné cet honneur; mais je me tenais pour exclu du grand-duché de Berg par la survenance de M. Rœderer. Je n'étais même pas bien assuré que TEmpereur laissât l'issue du Conseil d'État à ma mauvaise humeur. J'acceptai donc, et je ne doute pas, car il me l'a dit, que le roi n'en ait fait l'ouverture à l'Empereur. J'ai quitté Aix-la-Chapelle avant que la réponse fût arrivée. Il faut qu'elle ait été peu favorable, puisque le roi, avec qui j'avais conservé des relations, ne m'en a plus parlé. Je n'ai approché de près le roi de Hollande que durant mon séjour à Aix-la-Chapelle, qui m'a suffi, au reste, pour que j'aie conservé de ce prince les plus honorables souvenirs. Il avait résisté aussi longtemps qu'il avait pu à la volonté de son frère, et, une fois qu'il avait été réduit à la subir, il avait hautement déclaré à l'Empereur qu'il serait dévoué corps et àme au Dieu de la Hollande. Sa conscience d'honnête homme le tenait fort au-dessus des calculs de la politique; il ne concevait pas qu'il avait été envoyé en Hollande pour concourir avant toute chose à l'espèce de guerre que l'Empereur faisait à l'Angleterre; concours qui pouvait bien promettre à la Hollande quelque compensation dans l'avenir, mais qui devait la désoler dans le présent. Il prenait pour de la barbarie la froideur avec laquelle l'Empereur poursuivait son but, sans s'inquiéter le moins du monde de ses réclamations, de ses prières et de ses larmes. Il était affecté à ce point de ne prendre aucune part aux divertissements des eaux. La conversation retombait de son propre poids sur le malheur de sa position. Je doute qu'il puisse longtemps la garder; sa santé, déjà très-mauvaise, y doit succomber; mais il faut s'attendre qu'il résistera tant qu'il lui
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restera de foroes, et l'Empereur doit iinir par reconnaître qu'un frère est déjft trop loin de lui pour exiger de la Hollande tout ce qu'il entend qu'on en exige, et que, pour une telle affaire, il ne peut s'en rapporter qu'à lui-même.
La présence de la princesse Borghèse faisait diversion à ee que celle du roi de Hollande apportait de triste dans la société de Madame^Mère. Cette princesse est le tjpe de ]a beauté française, c'est-i-dire de la beauté assouplie par la grâce et animée par la gaieté. Je voudrais que sa statue fût confiée au génie de Canova, et que, sortie de dessous son admirable ciseau, elle fût reproduite en mille endroits divers, et reprit entre les modernes la place du modèle arrêté qu'avait dans l'antiquité la Vénus de Florence. La princesse a de l'esprit naturel et tout le savoir qu'il faut pour ne pas distraire de ses qualités d'un plus grand prix. Elle traverse avec rapidité toutes les jouissances qu'il appartient à son ftge, à sa beauté et à son heureuse indépendance. Elle est accourue à A\x pour deux motifs : l'un tout respectable et l'autre considérable : sa santé, et le devoir de tenir compagnie à sa mère ; mais son voyage a semé dans plus d'un endroit la désolation, et dans plus d'un autre l'espérance- Elle a été suivie à Aix et ne sait pas si elle jugera à propos de s'en apercevoir; elle y a trouvé plus d'un adorateur, dont l'encens, jusqu'ici, s'est perdu en fumée. Elle traite ce sujet avec une légèreté charmante ; on dirait Atalante qui court sur les:fleurs sans y marquer la trace de ses pas. Je me dis, en la voyant, et avec un regret amer : Heureux les mortels qui séjournent encore dans ce bel âge de la vie où on est admis à porter dea vœux sur de pareils autels !
Je passai fort doucement ma vie à Aix*la-Ghapelle sans
m'inquiéter ce que devenait le grand-duché. J'avais amèrement et à mon aise déploré pendant quelques jours de me séparer d'un pays que j'aimais et où j'avais trouvé une occupation tellement analogue à mes études et à mes goûts, que je l'aurais créée pour moi-même, s'il m'eût été donné de le faire; mais ce temps donné aux regrets, j'avais pris mon parti, et le grand-duché n'était plus pour moi qu'un pays dont j'emportais quelques bons souvenirs. Cependant, je recevais chaque jour des lettres où mes chefs d'administration me démontraient à l'envi la nécessité de mon retour. Je n'étais pas encore ébranlé; mais M. Regnault m'écrivit, et un peu à l'instigation de M. Rœderer, qu'il ne pouvait plus rien démêler à ma conduite, que mon séjour à Aix-la-Chapelle sans avoir demandé de congé et prévenu qui que ce soit était un manquement au devoir ; qu'il me conseillait le retour très-prompt à Dusseldorf et ma reprise des affaires, jusqu'à ce que j'eusse reçu de l'Empereur la pefmission de les quitter. Je conservais l'espoir de passer au service du roi de Hollande, et je réfléchis qu'il ne fallait pas pour cela me mettre mal avec l'Empereur. Cette considération détermina mon retour. Je retrouvai les choses à Dusseldorf comme je les y avais laissées, en fort bon état. Mon absence n'y avait été le sujet d'aucun embarras et pas même de souci, et je soupçonnai que je n'y étais pas aussi nécessaire que je m'en étais flatté. Cette réflexion fit baisser de quelques degrés ma mauvaise humeur ; les exhortations de mes collaborateurs firent le reste, et je repris les rênes de l'administration.
1810. — > L'impératrice Joséphine. — Effets du second mariage de Napoléon en Allemagne. — Études d*économie politique. — Un miracle.
Cette époque était celle du divorce et du second mariage de l'Empereur. Le divorce m'avait vivement affecté. J'avais connu madame de Beauharnais avant sa prodigieuse fortune; elle-même ne m'avait pas méconnu lorsqu'elle était montée Jusqu'au faîte. Dans des positions si distantes, je l'avais trouvée la môme, affable, sincère, bienveillante, élégante dans l'exercice de ces qualités aimables, et d'une élégance qui n'était qu'à elle. On se sentait sous le charme en sa présence ; on Técoutait avec une sorte de ravisse* ment, parce que la grâce se révélait dans sa démarche comme dans ses paroles. D'anciennes liaisons entre elle et ma femme nous avaient approchés plus près de sa cour, et il n'avait pas dépendu d'elle que M™<^ Beugnot n'y eût sa place. Nous faisions donc une perte qui nous était particulière, lorsque l'impératrice Joséphine perdait ellemême, en s' éloignant, les moyens de nous protéger. De plus, et par l'attachement que je lui portais^ je m'étais
laissé aller au milieu des bonnes femmes. Avec elles je répétais, et môme je croyais un peu, que Joséphine était la fortune de TEmpereur, etpar conséquent de la France, et que si jamais elle se séparait de son époux elle emporterait cette fortune avec elle. L'Empereur nous avait familiarisés à ce point avec les merveilles, que les enseignements de la raison ne nous suffisaient plus. Nous voulions nous emparer avant le temps de Tavenir réservé à un présent déjà si étrange, et, laissant de côté les calculs de la prévoyancehumaine, chacun se laissait emporter à sa manière aux devins, aux prophéties, et à ces folies de la cabale renouvelées de nos pères. Les femmes étaient les premières à s'abandonner à l'empire de ces prestiges. Plus que personne l'impératrice y cédait, et ils devenaient la règle habituelle de ses craintes et de ses espérances. Elle était, dit-on, payée pour cela, parce qu'au printemps de son âge, et alors qu'elle n'était encore que la plus gracieuse des créoles, la haute fortune que les dieux lui réservaient lui avait été prédite dans les termes les plus formels ; et l'homme lui-môme, Thomme par .excellence, n'était pas éloigné de croire à un destin qui l'entraînait, comme y avaient cru, au reste, les plus grands personnages de l'antiquité, et ceux surtout qui, vers la fin de la république romaine , assistèrent au grand déchirement du colosse.
Le mariage qui suivit le divorce avait produit en Allemagne un effet surprenant. Les prodiges des premières campagnes contre l'Autriche et la Prusse restaient incontestés. Les noms d'Auslerlitz et d'Iéna retentissaient toujours , mais il n'en était pas tout à fait de môme de la dernière campagne contre l'Autriche; la victoire d'Essling nous était contestée, non sans quelque raison; celle de Wa-
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gram nous avait coûté cher. A la Vérité, Thonfteur du traité de paix nous était demeuré, puisque l'Autriche nous avait cédé Venise et les îles ; mais on expliquait ces importantes cessions de territoire par Textrôme empressement de l'empereur d'Autriche, qui, peu disposé pour la guerre dans Torigine, avait ensuite voulu la paix trop vite et à tout prix. Les hommes clairvoyants, instruits dans l'art militaire, avaient signalé quelque affaiblissement dans l'armée française, et il semblait que l'Empeceur en fttt lui-môme dans la confidence, puisqu'il demandait alors au développement d'une immense artillerie ce qu'auparavant il attendait avec sécurité de la force et de la discipline de ses soldats. On disait assez haut en Allemagne : « Passe encore pour cette fois-ci, mais Napoléon n'y reviendra plus. »
Et il faut que lui-même ait conservé une impression profonde de cette journée de Wagram. On délibérait en un conseil d'en haut sur le choix de la princesse dont on demanderait la main pour l'Empereur. Les suffrages se partageaient, à ce qu'il paraît, entre trois princesses, au nombre desquelles était l'archiduchesse Louise. M. le comte de Cessac, qui assistait au conseil, combattait autant qu il le pouvait le choix d'une archiduchesse. Il citait un exemple funeste, et récent encore, d'une archiduchesse partageant le trône de France, et il finissait par dire que la politique ne conseillait pas cette alliance, parce que l'Autriche n'était plus une puissance. — « L'Autriche n'est plus » une puissance ! reprit vivement l'Empereur ; on voit bien, » monsieur, que vous n'étiez pas à Wagram. »
La dernière paix n'avait donc ajouté qu'assez peu à la puissance d'opinion que l'Empereur exerçait en Allemagne. Des sociétés secrètes, mais ardentes, mais acharnées, atti-
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saient les haines^ exaltaient les ressentiments contre nous et préparaient le jour du triomphe des Amis de la Vertu, c'est-à-dire celui où les Français seraient exterminés au sein de TAUemagne, ou tout au moins rejetés par delà le Rhin. Les universités étaient autant de foyers où s'élaborait celte mine formidable. Des hommes de cœur et de courage, tels que le baron de Stein, le comte de Walmoden, etc. , etc. , étaient hautement désignés pour chefs de la ligue, et ne prenaient pas la peine de s'en défendre. Les ministres de l'Empereur au delà du Rhin ne cessaient pas d'avertir; moi-même, j'avais fourni deux Mémoires, où j'avais pu développer mieux qu'un autre l'origine, les progrès et le but de ces sociétés, parce que les détails m'avaient été fournis par Thistorien Jean de MuUer, qui avait été d'abord tout de feu pour l'association, mais l'avait trahie à l'instant où l'Empereur s'était chargé de sa fortune. Les réponses que nous recevions de Paris et les mesures qu'on nous prescrivait étaient insignifiantes et ne pouvaient pas être autre chose. Le cabinet de l'Empereur n'avait d'action que sur les souverains, et, en supposant à ceux-ci (ce qui n'était certainement pas) une égale bonne volonté de détruire les sociétés secrètes, les moyens leur auraient manqué, car ces sociétés s'étaient formées indépendantes de leurs gouvernements respectifs, et môme l'un des objets qu'elles se proposaient était de relever la faiblesse de ces gouvernements et de réparer les désastres dont cette faiblesse avait été cause. Que fallait-il conclure de cette singulière conséquence de nos grandes victoires en Allemagne? Que nous étions arrivés à une époque de la civilisation où il est plus facile de conquérir un territoire que d'en assujettir les habitants. Les anciens conquérants en venaient mieux à bout.
sans doute, mais à quelles conditions? D*enlever au peuple conquis ses institutions^ ses temples et ses dieux, de le réduire nettement à l'esclavage. Mais des provinces prussiennes conquises n'en restaient pas moins prussiennes, et le devenaient môme davantage après que le conquérant les avait dotées du monopole du sel et du tabac, de la patente et des droits réunis. On citerait en vain l'exemple des Romains. Les Romains, il est vrai, conservaient pieusement aux peuples conquis les institutions qui pouvaient garantir leur tranquillité, c'est-à-dire perpétuer leur faiblesse, et ne manquaient pas de faire main basse sur les autres; ensuite, il est fort douteux qu'ils eussent opéré si aisément et gardé si longtemps leurs conquêtes en Asie et en Afrique, si les peuples de ces contrées eussent égalé les Romains en civilisation. Il s'y serait aussi formé des sociétés secrètes, et la vengeance ne se serait pas fait attendre si longtemps et ne serait pas descendue de si loin.
Le mariage de l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche, s'il n'éteignit pas le foyer, en tempéra au moins l'ardeur. Un tel événement, en agissant puissamment sur l'opinion en général, la modifiait mieux que n'auraient fait toutes les mesures partielles. On s'aperçut à l'instant même d'un changement considérable dans les dispositions du grandduché. Les familles qui avaient des enfants au service de l'Autriche les appelèrent à Dusseldorf^ pour y passer comme en pays ami le temps de leur congé. Ces jeunes gens bien élevés et de bon ton, et entre lesquels quelques-uns étaient chambellans de l'empereur d'Autriche, fraternisaient de la manière la plus cordiale avec les officiers français ou allemands de notre petite armée. Si on parlait encore de guerre, c'était avec l'espérance de se battre à l'avenir les
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uns à côté des autres, et on entendait avec toute sorte de plaisir ces militaires si brillants de bravoure et de jeunesse se rendre enfin réciproquementjustice: les Français avou?r la supériorité des armes autrichiennes à lajournée d'Essling, et les Allemands admirer de quelle merveilleuse manière nous avions pris notre revanche dans les champs de Wagram. Le ministre de l'intérieur me déclara, pour lui et pour les anciens partisans de la maison d'Autriche, que désormais la paix avec la France n'était plus seulement sur les lèvres, mais au fond des cœurs; qu'elle avait cessé d'ôtre une nécessité pour devenir un sentiment. Chaque jour je m'en apercevais, en voyant se multiplier autour de moi ces relations de confiance et d'avenir qu'on n'entretient qu'avec un gouvernement do qui la durée n'est pas en question. Les fêtes que je donnai à l'occasion de ce grand hyménée ne ressemblaient pas à celles que j'avais données jusque-là. J'avais conçu que c'était ici la véritable fête de la réconciliation entre les deux premières nations du continent, et, tout en cherchant à lui donner l'éclat dont le local était susceptible, j'essayai de lui imprimer le caractère sous lequel JQ l'envisageais. Je fus aisément compris. Il y avait au fond des coeurs de la véritable joie, ce qui ne s'était guère rencontré jusque-là en pareille occurrence. I^e ministre de l'intérieur et les principaux fonctionnaires célébrèrent à leur tour l'événement du jour. Il fut couvert des acclamations du grand-duché, en exceptant toutefois les provinces prussiennes, qui ne pardonnaient guère mieux à TAutriche qu'à la France, et qui voyaient avec un extrême chagrin une alliance dont elles n'avaient dans l'avenir rien à espérer et dont elles avaient beaucoup à craindre.
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L'administration du grand -duché continuait paisible. Nous y avions successivement introduit les formes fran^ çaises, qui étaient aussi bien comprises et mieux respectées que dans le pays d'où elles* étaient venues. Nos Codes y avaient été publiés. L'adoption du Gode civil avait exigé la conversion du servage et du colonat en propriétés libres. Nous y avions procédé avec une véritable émulation^ entre M. Rœderer et moi, à qui respecterait de plus près les droits des anciens propriétaires, et apparemment nous avions réussi, car il n'y eut de leur part aucune réclamation. Le seul chapitre que nous laissâmes de côté dans la législation française était le régime hypothécaire, que nous nous accordions à trouver défectueux dans plusieurs de ses dispositions^ et surtout inapplicable à l'Allemagne. L'Empereur avait permis qu'on lui offrît un projet différent et qui convint mieux à la localité. Nous prîmes conseil des plus savants jurisconsultes de France et d'Allemagne, et nous offrîmes à l'Empereur un travail sur lequel il n'eut pas le temps de prononcer.
Nous avions ramené les budgets et les comptes des finances à des méthodes si simples et si claires qu'il suffisait de savoir lire pour les entendre, et nulle part, peut-être, le contrôle des dépenses n'avait été mieux et plus sûrement établi. Nous avions la prétention de faire une administration modèle, et d'en publier, si cela nous était permis, l'historique. Je m'étais déjà occupé de la statistique du grand-duché. M. Rœderer s'était chargé du développement de la théorie, et la troisième partie eût été remplie par les tableaux qui auraient indiqué les meilleures méthodes d'exécution. Le temps nous a manqué pour laisser après nous quelque chose de semblable ; mais quelques sujets
spéciaxiz avaient fourni matière à des rapports qui seraient encore consultés avec avantage. Je signale entre autres des travaux sur lorigine des colonats dans les parties de TAIlemagne voisines du Rhin ; sur un système hypothécaire, sur les monnaies, et môme sur là loterie. On s'étonne que deux partisans plus ou moins chauds de la doctrine économique se soient occupés de la loterie autrement que pour la faire disparaître. Tel avait été d'abord mon avis bien prononcé. M. RcBderer m'en avait fait revenir par des considérations assez déterminantes. Le goût de la loterie reproduit chez les Allemands la passion qu'avaient leurs pères pour les jeux de hasard. Aussi chaque province a-t-elle sa loterie, et on ne se contente pas d'y jouer de l'argent ; on y joue des tableaux, des meubles rares, des maisons de ville ou de campagne, et même des terres considérables. Si on essayait de proscrire la loterie dans Tun des États de TAllemagno en particulier, on n'en serait pas plus avancé, car on n'aurait fait qu'envoyer aux États voisins l'argent qu'on destinait à la loterie de l'État où elle aurait été prohibée. Et comme ici la distance n'est jamais grande, on ne pourrait môme pas compter sur le transport des fonds comme une difficulté. Que peut-on faire de mieux ou de moins mal en une telle position? Imaginer une loterie qui offre assez de chances et d'assez favorables pour salisfairo la cupidité des joueurs et cependant ne pas leur faire payer ces chances trop cher. Il faut se garder, par exemple, du système de la loterie royale de France, qui, pour attacher des lots à quelques combinaisons difficiles à se produire, détruit en un seul tirage et sans retour l'universalité des mises, et ne laisse aux perdants que le désespoir. On ne trouvait rien de pareil dans le système de loterie qui avait été appliqué au
grand-duché. Le payement des lots el les dépenses de l'administration se prélevaient, bien entendu, sur le montant des mises, mais ne l'absorbaient pas comme en France. La mise, qui n'était que diminuée dans une proportion quelconque, se reproduisait à un deuxième, à un troisième tirage; de sorte qu'à la condition d'un sacrifice modéré sur le capital, on courait les chances nombreuses de plusieurs tirages, et qu'à tout prendre, une telle loterie, où on entrerait avec modération, serait une distribution de ses fonds qu'un homme sage pourrait se permettre comme un autre. Le temps nous a manqué pour juger du mérite de cet établissement; mais déjà il avait excité une telle confiance qu'il nous arrivait de tous les points de l'Allemagne des mises considérables.
Une occasion s'ofirit pour moi de mettre à épreuve la philosophie transcendante de M. Rœderer. Il est, en fait de religion, homme du dix-huitième siècle par excellence et aurait même été l'un des coryphées du salon d'Holbach, s'il avait fait quelques années plus tôt son apparition dans la capitale. Co-propriétaire, avec le duc de Bassano, du Jmir^ nal de Paris, il en avait, pendant la captivité de ce dernier, pris la rédaction, et il s'y escrimait à toute outrance contre les prêtres et la religion, lorsque, immédiatement après la Terreur, une réaction religieuse se fit sentir par toute la France. La colère l'avait jeté hors du cercle du bon goût, et Dieu l'en aura puni, car il n'y est pas encore rentré. Ces dispositions de M. Rœderer m'étaient connues, et je pris plaisir à lui dénoncer un miracle, en lui demandant pieusement de tracer aux ministres du grand-duché la conduite qu'ils devaient tenir dans une circonstance qui dépassait toutes les règles. Voici le fait :
Le miuistre de Tinlérieur me communique un jour une lettre qu'il venait de recevoir du préfet de Munster, qui contenait le détail d'un miracle. Il existait à Dalmen une jeune fille de vingt-trois ans, qui avait été élevée dans un couvent de Carmélites, et qui était revenue dans sa famille après avoir subi les épreuves du noviciat, parce que l'état déplorable de sa santé n'avait pas permis qu'elle ût ses vœux. Cette fille avait été élevée dans un mysticisme exalté. A peine prenait-elle de la nourriture; elle en avait perdu le sommeil,et elle passait le temps que la règle lui laissait de libre aux pieds du crucifix, où, sans doute, elle avait mille fois, et avec une singulière ardeur, demandé à Dieu la grâce qui, jusque-là, n'avait encore été accordée qu'à saint François d'Assise. Apparemment, elle avait mérité d'être exaucée. De retour chez son père, elle n'avait plus la force de se soutenir et restait étendue sur un lit, où elle exposait le spectacle le plus extraordinaire : elle avait autour du front un cercle qui représentait assez distinctement une couronne d'épines; aux mains et aux pieds, l'empreinte des blessures occasionnées par l'enfoncement des clous, et au côté gauche, celle du coup de lance. Il s*échappait du sang de ces stigmates, et surtout de celui du front. L'état de cette pauvre fille était douloureux, car les faibles sons qu'elle pouvait proférer ressemblaient à des plaintes. Des gouttes de bouillon, administrées par intervalles, composaient toute sa nourriture. Elle ne donnait quelques marques de vie que par ses efforts pour faire le signe de la croix ; mais elle n'y parvenait pas, et son bras à peine soulevé retombait sur lui-même. Elle tenait presque continuellement les yeux fermés, et lorsqu'elle les entr'ouvrait, on remarquait qu'ilâ étaient éteints»
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Le préfet de Munsler avait élé instruit de ces faits par le curé de Dalmen, et, pour se débarrasser de toute responsabilité de croyance, il avait eu soin de transmettre en original la lettre du pasteur. Je n'étais guère plus disposé à croire cjue le préfet. Je répondis au ministre qu'un curé de village était suspect lorsqu'il déposait d'un miracle, et qu'il y avait au fond de l'affaire quelque tricherie ou de la bonne crédulité westphalienne. « Je le croirais ainsi que » vous, reprit le comte de Nesselrode, si le curé de Dalmen » ne m'était pas connu ; mais c'est un ancien camarade à ?» moi : nous avons été ensemble à l'université; au demeu- » rant, homme d'esprit, instruit, et de ceux des catholiques » qui croient aux miracles pour le temps où ils étaient né- » cessaires, mais qui n'y croient plus depuis qu'ils ont cessé * de Têtre. Relisez sa lettre, et vous verrez qu'elle est d'un » homme à qui on n'en impose pas si aisément. » Je relis, en effet, et je suis comme ébranlé. Nous convenons de tirer la chose au clair. Le ministre prescrit un rapport sur l'état physique de cette femme, par deux médecins, dont l'un serait nécessairement pris dans les cultes dissidents, et demande un Mémoire circonstancié sur les faits, rédigé en commun, s'il se peut, par le curé de Dalmen et le pasteur protestant le plus voisin. Des précautions sont prises pour prévenir les rassemblements et pour empêcher que la sainte ne fasse des miracles à son tour.
Nous en étions là, quand j'écris à M. Rœderer sur ce prodige. Je le développe avec une complaisance singulière, et, en balançant les raisons de douter et de croire, je penche un peu pour les dernières. C'est là où j'attendais mon vieil et' coriace incrédule. Il me répond du haut de sa philosophie et avec un laconisme dédaigneux, et me dit que, si on.
eût appelé pour témoins de ce miracle d'autres que des catholiques^ comme l'indiquait le bon sens, la fable n'en serait pas venue jusqu'à moi. Je m'attendais à la réponse.
Dans l'intervalle, le rapport des médecins était arrivé ainsi que le Mémoire des ecclésiastiques. La première pièce confirmait les détails physiologiques dans lesquels je viens d'entrer. La seconde donnait ceux qu'on pouvait désirer encore sur la famille de la jeune personne et sur ses mœurs depuis son enfance. Il n'y avait rien, dans elle-même ou dans son entour, qui pût faire soupçonner la moindre supercherie. Les médecins avaient terminé leur rapport par cette observation, qu'il ne pouvait y avoir ici qu'un accident fourni par la nature; mais que cet accident était si rare qu'on n'avait pas encore fait un pas vers la découverte de la cause. Les ecclésiastiques ne se montraient pas moins prudents : ils ne pouvaient contester à Celui qui avait don né des lois à la nature le droit d'y déroger dans l'intérêt du genre humain , mais ils se rejetaient sur la rareté des dérogations, et demandaient, pour constater un miracle, un degré d'évidence supérieur encore à l'exemple qu'ils avaient sous les yeux. Ils terminaient par proposer de faire transporter la jeune fille dans un hôpital, à Munster, afin d'arrêter la fermentation que sa présence occasionnait dans le village où elle était. Je trouvai l'avis fort prudent, voire même philosophique. A la vue de ces pièces, nous sentîmes, le ministre de l'intérieur et moi, redoubler notre curiosité, et nous fîmes la partie de nous rendre à Dalmen. M. de Nesselrode y donna rendez-vous àl'évêque coadjuteur de Munster, M. de Drost, homme d'une piété rare et d'un esprit éminemment propre à assurer le succès des mesures
de prudence qu'il y aurait à prendre. Nous nous trouvâmes tous trois à Dalmen. Pour mon compte, je vis, étendue sur un lit, une pauvre fille mourante, mais marquée en effet des stigmates qu'on nous avait annoncés. Le «ang découlait en petite quantité, mais presque assidûment, des espèces de plaies qu'elle avait aux mains et aux pieds et du bandeau qui entourait son front. Ce bandeau, par sa contexture et les petites pointes qui en traçaient les lignes, figurait à peu près une couronne d'épines. La pudeur ne nous permettait pas de pousser nos reconnaissances plus loin, mais les assis* tants déposaient unanimement de la présence d'une plaie au côté gauche, qui se trouvait, d'ailleurs, constatée par le rapport des médecins. Cette malheureuse créature ne pouvait, au reste, ni parler ni se mouvoir. A peine entr'ouvraitelle les yeux à de longs intervalles. On pouvait s'apercevoir que le miracle dont elle avait été le sujet absorbait sa pauvre humanité. Les magistrats civils^ à la tête desquels je me trouvais, partageaient le doute des médecins, c'està-dire leur ignorance. L'évoque de Drost et deux autres ecclésiastiques se tenaient à l'écart et gardaient une opinion qu'ils ne révélaient pas. L'évêque était de ceux qui expliquent aisément, par l'intervention spéciale de la divinité, tout effet naturel dont la cause leur est inconnue ; mais il échappa, en homme prudent, à toute explication, calma les esprits, et fit transporter la jeune fille dans un hospice de Munster, où elle mourut d'inanition, trois mois après.
J'avais répondu à M. Rœderer, en m'applaudissant de m'être rencontré avec lui sur la nécessité d'appeler d'autres que les catholiques à la reconnaissance de l'espèce de phénomène dont je lui avais rendu compte. Je lui annonçais
les mesures prises dans ce dessein, par le ministre de Tinteneur^ et je disais qu'il fallait en attendre le succès avant de porter sur cette étrangeté quelque jugement que ce fût. Il me répondit par l'éloge des mesures de prudence que j'avais adoptées,. et il ajoutait qu'il redoutait singulièrement, pour le miracle de Dalmen, la censure chagrine des protestants. Je fais le voyage de Dalmen; je laisse quelque temps s'écouler; après quoi j'expédie à M. Rœderer le rapport desmédecins, où figure un protestant chagrin; le Mémoire des ecclésiastiques, signé d'un ministre protestant austère. De plus, je lui dis positivement que j'ai vu, et qu'il ne reste !plus chez moi qu'un autre saint Thomas corrigé par l'évidence. Je lui propose de fedre passer ces pièces à l'Institut, qui, peut-être, voudra approfondir un cas aussi rare, et rechercher s'il ne descendrait pas de l'influence puissante de l'intelligence sur la matière; s'il ne se rattacherait pas par quelque côté au galvanisme, au magnétisme, enfin à quelques-uns de ces agents qui se sont manifestés récemment dans le domaine de la science, et qui j enfantent des espèces de merveilles qui ne sont pas encore analysées. Je lui cite des faits qui ont été recueillis dans les Mémoires de l'Académie, et qui ont quelque analogie avec celui dont il s'agit. Le voyage de Dalmen m'échauffa un peu la tête; je me livrai à des recherches sur les phénomènes qui avaient quelque rapport avec celui qui m'occupait. Je ne négligeai môme pas ce qu'on raconte de saint François d'Assise et de ses stigmates. Je ne trouvai à ce sujet, dans les légendaires, que des contes absurdes de tous points; mais je luttai vainement contre l'incrédulité magistrale personnifiée dans M. Rœderer. Je retrouvai tout entier le vieux rédacteur du Journal de Paris. U ne
voulut rien publier, rien communiquer, et il tint cette aventure pour une plate folie, opinion qui ne laissait pas que d'être infiniment flatteuse pour ses collègues les ministres du grand-duché.
Vivyap dp l'Emperetir h Dn^seldôrf,
En cette année 1811, l'Erapereiir fit annoncer son arrivée à Dasseldorf* Il semblait qu'à cette époque le ciel eût complété pour lui les instruments de bonheur. Il Tenait d'avoir un fils à qui les poètes avaient bien le droit de formuler un avenir de leur façon. L'enfant qui inspira au cygne de Mantoue l'idylle, ou plutôt la magnifique prophétie : Siœlides ninsœ^ etc.,.., n'était qu'un petit compagnon devant celui qui réunit dans sa personne à ce que Fantiquité de race a de plus vénérable ce qu'a d'éblouissant une gloire nouvelle, immense, et qui dans le passé ne trouve plus de parallèle, L*Empereur avait en la bonne pensée de montrer à ses provinces d'origine allemande^ l'archiduchesse^ mère du roi de Rome. Il avait commencé son voyage par la Belgique, et le continuait par la Hollande, quand il arriva dans le grand-duché. Son séjour dans les provinces belges lui avait réussi, à condition qu'il rapporterait à lui-môme les hommages très -empressés dont
rimpéralrice avait été l'objet, et qui peut-être s'adressaient en grande partie à la fille de Marie-Thérèse. Il n'avait pas été aussi content en Hollande : son gouvernement actuel ne s'accordait en rien avec les Hollandais qui vivent de navigation, de colonies, de commerce et de crédit; il fut assailli de réclamations auxquelles il ne pouvait pas entendre, de plaintes auxquelles il ne lui était pas donné de faire droit. Les Hollandais le poursuivaient continuellement de leurs calculs, dont le résultat définitif était la perte du pays pour peu que le système continental eût encore de durée. Ils n'étaient pas gens à se payer des belles paroles que l'Empereur ne leur épargnait pas. De son côté il se la^a d'en donner, et partit de Hollande plus vite que l'indiquait l'ordre de sa route. Je sus qu'il reprochait au prince architrésorier, à qui il avait confié la conversion des Hollandais, d'y avoir fait fort peu de chemin. L'architrésorier est sans aucun doute un esprit de premier ordre, mais il lui a été plus facile de traduire Homère et Le Tasse, et de traiter avec une élégante facilité les sujets les plus ardus de Véco* nomie politique, que de consoler un Hollandais de la perte de dix florins.
Il mè fut aisé de reconnaître qu'à son arrivée à Dussel* dorf, l'Empereur venait d'éprouver quelque contrariété. Les événements domestiques n'en étaient pas le sujet; les nouvelles qu'il recevait chaque jour du roi de Rome étaient excellentes. L'intérieur de la France jouissait d'une parfaite tranquillité, et il en eût été de même du reste du continent si les intrigues anglaises n'y avaient pas continué. Probablement il s'était convaincu que ces intrigues avaient leur foyer en Hollande, et que ce pays appartenait de cœur à l'Angleterre^ et plus que jamais depuis qu'il avait été réuni
à la France et placé sous la double domination de son armée et de ses lois.
L'Empereur était arrivé à Dusseldorf sur les onze heures du matin. Il reçut dans le reste de la matinée les autorités constituées. Les discours qu'on lui adressa lui plurent par deux côtés, d'abord parce qu'ils étaient courts, et ensuite parce qu'ils étaient écrits et même passablement prononcés en français. Il parait que sous ces deux rapports il n*avait pas été gâté en Hollande, et du côté littérairG l'avantage était déjà au grand-duché. Une circonstance de la présentation des autorités, et à laquelle je n avais eu do part que pour ne l'avoir pas empêchée ^ étonna la cour de TEmpereur et en fut diversement jugée. Les chefs des cult^ admis dans le grand-duché, se présentèrent ensemble^ sur une seule ligne, devants. M, Le chef de la synagogue occupait le centre, ayant à sa droite le doyen du chapitre catholique, à défaut d'évéque, et à sa gauche le plus ancien des ministres protestants. Le rabbin avait une belle tête de vieillard et qui s'harmoniait à raerveiUe avec son costume; les deux prêtres chrétiens ne lui cédaient guère. Les courtisans ne demandaient pas mieux que de rire, mais l'Empereur gardait son sérieux. Le rabbin prononça d'une voix grave le discours suivant :
• Sire, les ministres des religions qui reconnaissent le
* même Dieu, prêchent la môme morale, et s'efforcent éga-
* lement, mais par des moyens quelquefois différents, de
* rendre les hommes vertueux sur la terre et dignes d'une
* meilleure vie dans le ciel, ne se sont pas séparés pour
* mettre leurs hommages aux pieds de celui qui, nouveau w Cyrus, a rebâti nos temples, relevé nos autels et rétabli
* rantique honneur de nos solennités. Ils vous protestent.
» Sire, d'instrairo les peuple à Tamour de votre personne » sacrée, au respect de vos lois, à la reconnaissance de » vos bienfaits, et ils se sentent dignes d'en donner p Texemple. »
L'Empereur répondit :
« Je reçois vos hommages et j'approuve vos sentiments; « tous les hommes sont frères devant Dieu. Ils doivent » s'aimer et se supporter quelle que soit la différence des » religions. Vous donnez ici un bon exemple. Je vous re- » commande de garder toujours la paix et de ne disputer » que des meilleurs moyens de rendre les hommes soumis » aux lois, attachés à leurs princes et fidèles aux comman- » déments que Dieu lui-même a donnés et dont vous êtes » également dépositaires. »
Je rends exactement ici la demande et la réponse telles que les papiers publics les ont données dans le temps. Je n'étais pour rien dans la harangue des ministres des cultes. Je ne la laissai passer que par l'espoir que cette nouveauté briserait la stérile uniformité de ces représentations. Je craignis d'abord pour le succès. La scène avait indigné les grands suppôts de l'étiquette, qui marchent sur la bonne voie et seront bientôt aussi gravement ridicules que les Dangeau ou les Sainlot de Louis XIV. J'avais bien entendu M. le général Lauriston se plaignant amèrement qu'on eût hasardé une pitoyable farce en présence de l'Empereur et surtout de l'Impératrice, en disant qu'il fallait jeter ces gens-la à la porte. Mais après la réponse de l'Empereur, il fut soudain apaisé et ne négligea pas de m'en convaincre : « Avez-vous entendu, me disait-il, comme TEm- » pereur a tout réparé par sa réponse? S'il ne s'est pas » fâché, c'était dans la crainte d'effrayer l'Impératrice.
» — Comment ! TEmpereurse fâehe et se complaît donc » à volonté? Voilà une qualité de plus; mais ici, de quoi > se serait-il fâché? Ces prêtres se sont présentés avec di- » gnité; leur discours est bien, selon moi, et l'Empereur, » qui ne perd pas de temps à flatter, y a applaudi. »
Le môme jour, après dîner, l'Empereur reçut les princes voisins qui étaient accourus pour lui faire la cour, et les personnes marquantes du grand-duché. Il avait adressé si juste ses paquets de questions, qu'il était, avant que de se coucher, mieux au courant des intérêts du pays que je ne l'étais moi-même. Je me présentai le soir à l'ordre pour savoir quel serait l'emploi de la journée du lendemain. Il indiqua la revue des troupes pour huit heures du matin, un conseil d'administration à dix, une séance du conseil d'État à deux heures après-midi.
La revue me réussit assez bien. Je remarquai qu'il donna au général Damas quelques signes de bienveillance. J'avais laissé à l'infanterie Thabit blanc, avec des revers bleu barbeau, qui tombaient droit comme ceux des troupes allemandes. J'y avais ajouté le pantalon de drap et des souliers qui s'attachaient au-dessus de la cheville en forme de bottines. L'Empereur fait sortir au hasard un soldat des rangs, le tourne et le retourne, passe sa main sous le collet de l'habit et sous la veste, puis dit en le montrant au prince de Neufchâtel :
« — Berthier, voilà un soldat bien habillé; et les miens?...
» — Ah ! dam ! répond le prince, demandez à Beugnot » ce que cela coûte. »
Et tout de «uite, cela m'est demandé ; mon étoile a fait que je le susse. L'Empereur n'y trouva rien d'excessif. Il
vent sayoir où je prends le drap et ce que je le paye. Je le satisfais sur ces dernières questions; mais depuis lors, les manufactures du grand-duché sont mises en réquisition pour le service de l'Empereur, et si exclusivement que je ne pouvais pas obtenir une pièce de drap pour Tannée du grand-duché.
J'attendais de pied ferme le conseil d'administration, où il me semblait que l'Empereur allait entrer bien disposé. Je me trompais : ce conseil fut orageux, et j'en payai tous les frais. Il était composé de M. le duc de Bassano, du prince de Neufchâtel, de M. Daru, de MM. Rœderer et de Nesselrode, ministres du grand-duché. L'Empereur m'attaque d'abord sur ma comptabilité, qu'il décompose à sa manière et qu'il trouve mal tenue. Je ne pouvais lui répondre qu'en recomposant la matière comme je l'entendais moi-môme, et comme, selon moi, chacun devait l'entendre. Il suivait de là, qu'après beaucoup de chiffres et d'explications, on n'avançait ni d'un côté ni de l'autre ; en une telle rencontre, des deux parts on en est bientôt à s'embrouiller. M. le duc de Bassano cherchait à me tirer d'embarras et y mettait une bienveillance parfaite. Il essaya à trois reprises différentes d'établir que les résultats que présentaient mes comptes seraient justes, lors même qu'on les décomposerait comme l'Empereur le voulait. L'Empereur ne se rend pas et mande à la séance le directeur de la comptabilité du grand-duché. Celui-ci répond et opère comme je l'avais fait moi-même. * Il n'y a rien à » faire avec tous ces gens-ci, dit l'Empereur avec dureté ; » c'est la conjuration du désordre. »
Et ce bon directeur allemand de répondre : « Non, Sire, » soyez tranquille tout à fait; il n'y a pas de désordre.
» Votre Majesté n'a pas le temps pour connaître que cela » est bon. »
L'Empereur, peu satisfait du début du conseil, m'attaque sur la dette publique qui s'accroît chaque jour par des moyens indirects et sans qu'il en soit prévenu. Je réponds que la dette ne peut augmenter que d'une seule manière, et fort directe, par les pensions qu'il plaît à Sa Majesté d'accorder. Je n'en ai pas proposé une seule qui ne fût conforme aux règlements. J'attendais môme autant que je le pouvais pour proposer une pension nouvelle, qu'une ancienne de la même somme fût éteinte, et afin de ne pas augmenter le chiffre ; mais l'Empereur a accordé de son propre mouvement des pensions considérables, sur le grandduché, et il n'est pas étonnant que le total en soit affecté.
« — 11 fallait soumettre et toutes vos pensions et votre » dette publique à une révision.
» — Je ne l'aurais pas fait sans avoir reçu les ordres » de l'Empereur, et peut-être aurais-je eu le bonheur de » convaincre S. M. que le résultat d'une telle mesure eût » été fort médiocre quant au profit, et n'eût contribué qu'à » me faire perdre mon crédit.
» — Qu'entendez-vous par ces paroles, et qu'est-ce que
* votre crédit, s'il vous plaît? Je ne vous ai pas envoyé ici » pour faire des affaires. C'est un marchand, c'est un ban- » quier qui a besoin de crédit; quant à vous, c'est de lor-
• dre que je demande, et je n'en trouve guère chez vous.
» — Sire, je demande pardon à V. M., je me suis servi » d'une expression peu juste. J'ai entendu par crédit la » confiance dont j'ai besoin pour obtenir la mission dont » elle m'a honoré,
» — Qu est-ce encore qu'une caisse des dépôts qui figure
» au chapitre 8 des recettes et qui augmente en un an de » plus de 300,000 francsîCTest un désordre qui ne finit pas.
» — Sire, la moindre explication va justifier cette re- » cette : Les anciens règlements du grand-duché exigent » que les deniers pupillaires, dès qu'ils excèdent une » somme de 1 ,000 francs^ soient déposés au Trésor public. » Des particuliers sont aussi autorisés à y apporter leurs » capitaux. Lorsqu'on veut retirer ses capitaux, on en » prévient le Trésor, qui les restitue dans un délai plus ou » moins long, suivant Timportance du capital réclamé! » Ces sommes portent un intérêt de 4 pour cent pour les » particuliers. Le Trésor en tire un de cinq et de quelque » chose en sus, en plaçant les fonds en France, en » rentes sur rÉtat. »
En ce moment, la foudre éclate : j'ai beau faire voir que le Trésor du grand-duché y trouve un profit que Je porte exactement dans mes comptes; j'ai beau indiquer la maison honorable qui est chargée en France de cette négociation; insister pour faire voir qu'il fallait ou supprimer ou conserver cette institution, que j'avais trouvée dès longtemps établie, et que la supprimer, c'était rompre entre le prince et ses sujets un lien de confiance honorable et que l'habitude avait rendu nécessaire; l'Empereur s'ém* porte de plus belle; il soutient que je me permets de tenir des emprunts toujours ouverts dans le grand-duché; que c'est apparemment pour cela que j'ai tant besoin de crédit. Il veut voir au fond de cette caisse. Je supplie l'Empereur d'en ordonner la vérification à l'instant et avant que je sorte du conseil. Je prononce ces dernières paroles d'un ton fort ému, et les assistants s'aperçoivent que je repousse des larmes. L'Empereur interpelle le ministre de
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l'intérieur pour qu'il veuille dire ce qu'il sait de cette caisse. Le comte de Nesselrode répond qu'il ne peut rien ajouter à ce que vient de dire le ministre des finances ; qu'il répétera seulement que la suppression de cet établissement eût produit un mauvais effet dans le duché. M, Rœderer ajoute avec timidité que peut-être aurait-on trouvé quelque embarras pour l'emploi des deniers pupillaires. L'emportement de l'Empereur se résout dans une allocution animée sur les dangers du crédit, dont on ouvre ainsi les voies au jeune grand-duc, qui trouvera en arrivant une machine toute montée pour s'emparer de la fortune de ses sujets. Il prendra de toutes mains; il empruntera tant qu'il pourra, et Dieu sait quel usage il fera de cet argent. Puis, une digression sur les dépenses folles que font les princes d'Allemagne, et une citation d'une chasse qu'on lui a donnée dans le royaume de Wurtemberg, laquelle n'était qu'une boucherie dégoûtante et qui avait coûté je ne sais combien de milliers de francs. J'aimais à voir l'Empereur battre un peu les champs, dans l'espérance qu'il s'adoucirait en route; mais il restait à traiter un article bien autrement délicat et sur lequel je m'attendais à de nouvelles rigueurs : c'était celui des ordonnances de distribution.
On sait que les dépenses des douze mois de l'année sont fixées une fois pour toutes par le budget; mais au premier de chaque mois, TEmpereur rend une ordonnance de distribution entre les divers ministères des sommes qui sont jugées nécessaires pour le service du mois, et ce n'est qu'eu vertu de cette ordonnance, et jusqu'à concurrence des sommes y portées, que le Trésor acquitte les mandats des ministres. Ce mode avait été appliqué au grand-duché. On
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croit bien que je ne manquais pas d'envoyer le 20 de chaque mois le tableau des fonds nécessaires pour les divers services pendant le mois suivant; quelquefois et le plus souvent môme je recevais une ordonnance de distribution et toujours conforme; mais quelquefois, et notamment durant la dernière guerre d'Autriche, ces ordonnances avaient été retardées durant deux mois. Cependant, il s'était présenté à acquitter des dépenses qui ne supportaient pas Tajoumement, et j'avais pris sur moi de tirer sur le Trésor d^ mandats provisoires sans régularisation ; et, chose remarquable ! ces mandats, quoique régularisés depuis, n'avaient point échappé à l'Empereur dans l'examen qu'il avait fait des états de situation du Trésor, depuis trois ans. Il me demande raison de l'infraction à une règle aussi étroite que celle de ne pas faire sortir un écu du Trésor, qu'en vertu d'une ordonnance de distribution, et il ajoute que j'avais compromis ma responsabilité et celle du comptable qui méritait d'être destitué, et peut-être quelque chose de pire, pour prix de sa complaisance. J'explique que j'ai commis cette infraction en connaissance de cause et en y engageant en effet ma responsabilité; mais dans quelles circonstances? D'abord, j'ai envoyé exactement mes propositions de dépenses. J'ai fait plus : je ai les rappelées deux fois, et j'ai prévenu par une troisième lettre que si je ne recevais pas d'ordres de distribution je me trouverais forcé de tirer sur le Trésor pour les dépenses qui ne s'ajournaient pas, telles que la solde des troupes, le prix des fournitures qui leur étaient faites, les dépenses des hôpitaux à la charge de l'État. Je citai entre autres cas urgents l'ordre que j'avais reçu de faire partir sur-le-champ un régiment d'infanterie pour l'Espagne à une époque où
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les ordonnances de distribution étaient retardées. Je ne pouvais pas le faire partir sans argent, et je demandai si je devais suspendre le départ de ce régiment aussi longtemps que les ordonnances ne me seraient pas parvenues, et si ma responsabilité n'eût pas été aussi longtemps engagée par le retard qu'elle l'était par l'abus qu'on me reprochait. Au reste, je n'avais usé de ce moyen extrême que trois fois, pendant que l'Empereur était au fond de l'Allemagne, et j'en avais usé avec tant de discrétion que j'avais laissé en suspens le payement des juges, des ecclésiastiques, des ministres et de tous les employés du régime administratif; que je n'avais enfin tiré sur le Trésor que les dépenses les plus urgentes et dans les limites de mes propositions, de sorte qu'à l'arrivée des états de distribution les payements provisoires avaient été régularisés avec toute sorte de facilité. Un très-léger murmure et quelques signes approbatifs me firent croire que mes réponses étaient jugées péremptoires, peut-être par tous les autres, mais point par l'Empereur. « Tout cela est fort bon, reprit S. M. ; je ne sais » rien qu'on ne puisse justifier par la nécessité, et quand » on se constitue juge de cette nécessité. Je prends » l'exemple que vous venez de citer : eh bien 1 ce second » régiment ne serait point parti pour l'Espagne, et, je vous » le demande, aurais-je pu vous faire le reproche de n'a- » voir pas forcé les portes du Trésor et commis un vol » pour le faire partir? Les ordonnances de distribution » pour le grand-duché, comme pour la France, au reste, » ont pour objet de tenir toujours les clés des deux Trésors » dans ma poche. Quand je signe une ordonnance de dis- » tribution, je prête cette dé et on peut s'en servir légale- » ment; mais quand je ne l'ai pas prêtée, il n'y a d'autre
38i MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
» moyen de j>énétrer dans le Trésor que d'en forcer les » portes, et quand c'est pour avoir de l'argent qa'on force » une porte, comment cela s'appelle-t-il? Il ferait beau voir » les ministres de France, ceux du royaume d'Italie, se » ruer sur les trésors publics à Fexemple de ceux du grand- » duché, et chacun se façonner des crédits à sa manière I » Ce serait pire que la tour de Babel. »
Ici l'approbation des assistants fut marquée. J'étais trop ému pour m'indignisr que des hommes supérieurs appelés à ce conseil, sans doute pour l'éclairer, n'eussent trouvé que des signes ou des monosyllabes d'approbation à donner à ces tours de force où l'Empereur se jouait visiblement.
On traita de quelques affaires qui dépendaient du ministère de l'intérieur. L'Empereur s'y montra bienveillant et accepta sans difficulté aucune les éloges que M. Roederer donna à l'administration du comte de Nesseirode, qui, jusque-là, n'avait rien fait sans me consulter. — La dernière affaire mise sur le tapis fut celle du haras sauvage, et comme si c'eût été un conseil néfaste pour moi, je me trouvai encore sur cette affaire d'un avis opposé en tout à celui de l'Empereur. La séance s'était prolongée et l'heure fixée au conseil avait sonné. L'Empereur lève donc le siège et me laisse bien persuadé que c'était la dernière fois que j'avais l'honneur de travailler avec lui. Telle et si intime était ma persuasion que je ne l'accompagnai pas au conseil d'État, où il accabla sous l'admiration les bons Allemands, qui ne devinaient pas comment leurs intérêts lui étaient devenus familiers, et s'émerveillaient avec quelle supériorité il en traitait. M. Fuschius me dit, au sortir de ce conseil : « Mais, monsieur, j'ai lu bien des choses sur
LE GHAxND-DUCMK DK BEUii aio
» TEmpereur, j'en avais entendu dire davantage, mais je » ne le connaissais pas encore : c'est plus qu'un homme,
» — Je le crois comme vous , repartis-je , c'est un diable. »
Cinq ou six personnes étaient là quand ce mot m'échappa ; il revint j bien entendu^ à l'Empereur, qui ne s* en tint pas pour offensé, et qui dit, au contraire, d'un ton assez gai : * Ma foi, il a raison, je l'ai lenu sur les char-* » bons toutG la matinée, *
Jo-rentre chez moi, j'explique à ma femme ma déconvenue et jo rexhorle à faire ses paquets, parce que je suis disgracié, et que certainement on va venir me demander mon portefeuille. Nous délibérons fort tristement sur notre destinée , quand quelqu'un se fait annoncer de la part de FEmpereur. Je fais ouvrir les battants et je m'avance noblement en homme que ne trouble pas la disgrâce, Je trouve jm valet de pied qui m'apporte de vive voix une invitation k dîner chez TEmpereur pour le jour même. Je lui remontre qu'il s'est probablement trompé^ que l'invitation est pour M, le comte Rœderer, qui loge dans la même maison, et je le renvoie à ce dernier. Le valet de chambre insiste et me dit que par extraordinaire il a reçu Tordre rie FEmpereur lui-même ; qu'il ne s'est pas trompé, qu'il a bien entendu mon nom, et qu^il ne peut pas aller demander des explications à FEmpereur. Le changement de décoration avait été si prompt que j'en restais étourdi* Je délibérais avec ma femme si je me rendrais au château, quond survint le duc de Bassano, que sa bienveillance assidue conduisait chez moi. Il y venait pour me rendre le courage et ne faisait pas de doute que F invitation ne fût réelle et môme Uatteuse, parce que le dîner serait en famille. L*Em-
pereur avait indiqué au lendemain le dîner des ministree et de quelques personnages importants. La visite du duc me rendit un peu de calme^ mais les sentiments qui m'avaient d'abord agité firent place à je ne sais quel ressenti* ment de la manière dont j'avais été traité pendant la matinée^ et je m^avançais vers l'Empereur dans une assez f&cheuse disposition d'esprit. Je ne sais comment l'homme s*était retrouvé sous le ministre mécontent. Je crois que si Sa Majesté eût gardé avec moi le même ton^ je n'aurais rien diminué du respect profond que je lui dois^ mais que je l'aurais suppliée de me rendre ma liberté. J'entre, por* teur d^une figure défiante et attristée. L'Empereur était seul dans le salon^ se promenant avec le prince de Neuf» eliftteL Je fais deux profondes révérences et me ti^ns à Técart. Il vient à moi.
« Eh bien ! grand imbécile^ avez-vous retrouvé votre > tétef »
Je m'incline de plus bas sans avoir un mot à répcmdre. L'Empereur me saisit sur le temps pour nw prendre nn moment par les oreilles^ ce qui est le signe de faveur le plus enivrant pour celui qui a l'heur de le recevœr. Tout est oublié; réparé, embelli par ce geste de familiarité impériale. La conversation s'engage. Je suis sensible jusqu'à la faiblesse, et il faut, si l'on veut tirer quelque parti de moi, me prendre dans le calme de cette disposition naturelle; j'étais revenu tout à coup à l'afiection et à la reconnaissance.
L'Empereur me reproche de m'ôtre entêté sur la ques^ tien de comptabilité^ où j'avais tort. J'en convins, et je serais convenu, s'il l'avait voulu, de fautes plus graves et tout aussi peu vraies. A l'égard des autres questions, VEm^
pereur me demande pourquoi on met partout des parapets aux ponts? J'en cherchais la raison par ma tête^ quand il répond : « Ne cherchez pas si loin : c'est tout simplement » pour empêcher les fous de se jeter dans les rivières. De » dix mille» qu'est-ce que je dis de dix mille! de cent » mille personnes qui traversent un pont^ il n'y en a peut- » être pas une ù laquelle il prenne fantaisie d'aller voir ce » qui se passe au Ibnd de l'eau^ et cependant on met des » parapets à lous les ponts ; et on a raison : car il suffirait » de quelques exemples de gens qui se sont précipités, » pour que les ponts devinssent las rendez-vous du suicide, » Eh bien ! mes ordonnances de distribution sont mes pa- » rapelâ. Je vous tiens pour un homme éprouvé; je connais » moins NessalrudCj mais il me paraît un seigneur allemand » dans la bonne acception du terme ; en France, mes mi- « nislresdes tînances et du Trésor sont excellents j n'im- » porte, il me faut des parapets, parce que ma confiance est » plus solidement établie sur la sévérité de la règle que sur » le caractère des hommes. J'en emploie beaucoup, je » ne les connais pas tous à beaucoup près, 11 faut donc * que je me confie. Or, pour moi, et même pour eux, le » plus sûr est de les mettre dans Fimpossibilité d^abuser, » Vous ne disconviendrez pas qu*avec vos mandats provi- » soires et la complaisance de votre homme du Trésor (je » ne sais pas comment vous l'appelez), vous pouviez pren- » dre dans ce Trésor deux ou trois millions et partir avec. » Vous ne le ferez pas, à la l>onue heure; mais après vous, » un autre. Quel sera cet autre! Vous ne le savez pas, ni » moi non plus : peut-être un honnête homme jusque-là, » et qui abusera parce que je lui en aurai laissé Im » moyens, • ^ m
38g MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
Je reprends : « L'Empereur n'a peut-être pas oublié » qu'il m'a confié des sommes plus considérables dont j'au- » rais pu abuser.
» — Je vous arrête, car vous retombez dans la manie » de ce matin. Encore une fois, votre personne n'est point » enjeu; je raisonne en général. Enfin, me répondrez- » vous de tous les gens que j'emploie l Vous seriez bien » hardi.
» — Mais je n'ai enfreint la règle qu'à la dernière ex- » trémité; j'y étais réduit par le retard des ordonnances de % distribution.
» — Vous n'avez que cette raison pour vous, et au bout » du compte le ciel ne serait tombé ni sur le grand-duché, » ni ailleurs, quand vos paiements auraient été quelque » temps ajournés. Au reste, l'exception ne détruit pas la » règle, au contraire, et c'est la règle que j ai défendue. » En parlant ce matin de l'administration des communes, » vous avez cité ce que vous-même aviez pratiqué en ce » point avant la révolution. Que faisiez-vous, avant la ré- » volulion?
» — Sire , je remplissais les fonctions de procureur » syndic provincial.
» — Ah ! oui; vous êtes donc plus vieux que Berthier?
» — Gela peut bien être; je n'ai pas eu l'occasion de le vérifier.
» — (Le prince de Neufchâtel) : Je ne crois pas, en » quelle année êtes- vous né ? »
Je cite, et il se trouve que j'ai dix ans de moins que le prince. L'Empereur en prend son texte pour établir qu'entre deux personnes qui ont passé quarante ans^ une différence de dix ans de plus ou de moins est immense. Il remarque
que les hommes de son conseil d'État, et que le grand nombre de ceux avec lesquels il a commencé son gouvernement, sont de mon âge, et qu'ils lui manqueront tous à la môme heure. Je réponds qu'il a dans la classe des maîtres des requêtes et des auditeurs une pépinière riche où il trouvera aisément à nous remplacer. * Je n'en sais î» rien, reprend FEmpereur; vous étiez tous, à des titres
* différents les enfants de la révolution ; elle vous avait » trempés dims ses eaux, et vous en étiez sortis avec une » vigueur qui ne se reproduira plus. » Il parla ensuite des difficultés qui entourent le choix des fonctionnaires publics pour un gouvernement nouveau, et termina par ces mots : « J'ai fait la fortune de ceux qui ont travaillé avec moi I» â fonder TEmpire; je ferai celle de leurs enfants, » c'est un devoir ; ensuite je n'emploierai plus que des » gens qui auront cinquante mille livres de rentes en » terres. Je ne suis pas asse^ riche pour payer tout le
* monde, et ceux qui sont le plus intéressés au maintien de » rÊtat doivent le servir gratuitement. Quand nous en au-
* rons fini avec la guerre, et Dieu veuille que ce soit bien- » tôt , il faudra mettre la main à la besogne, car nous » n'avons rien fait encore que de provisoire. Mais , pa- ' tience ! »
L'Impératrice, la duchesse de Montebello et le duc de Bas?ano entrent daos le salon, La conversation perd le caractère semi-officiel qu elle avait eu jusque-là, et se reporte sur le pays, sur ce qui en est beau, sur ce qui Test moins, sur la manière dont T Impératrice se trouve logée et arrangée» — « Tout cela, dit TEmpereur, est fort mal, et la » faute en est au comte Beugnot, qui aurait dû savoir que » j'entends trouver dans les lieux où je m'arrête et où je
no MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
» commande des habitations convenables. » Je balbatie qnelqaes excuses de mauvais goût. On passe pour le dîner ; l'Empereur y fut de bonne humeur et amusa un peu le dîner à mes dépens. Il relevait avec un tact parfait les petits manquements dans lesquels m'avait fait tomber ma préoccupation, depuis Tarrivée de Leurs Majestés à Dusseldorf. Je m'aperçus qu'il n'avait pas dédaigné lui-même de perfectionner son éducation, et que grande, très-grande, était la différence entre l'Empereur en 18H et le premier Consul que j'avais reçu à Rouen dix ans plus tôt. Alors, je faisais l'oflSce de maître des cérémonies et de conseiller des belles manières, et ma tâche était laborieuse; et aujourd'hui je peux à peine faire entrer dans ma tête les formules de respect et les actes de déférence et d'empressement dont se compose l'étiquette dont l'Empereur marche entouré. Après le dîner, je fis, avec la duchesse de Montebello et le prince de Neufchâtel, la partie de l'Impératrice, et j'eus l'honneur d'être son partenaire au whist. La partie fut jouée fort négligemment, comme il arrive en pareil cas ; chacun des acteurs ne prêtant guère que les yeux à ses cartes, et appliquant son esprit à ce qui se passait autour de la table, où l'Empereur revenait de temps en temps pour adresser quelques mots agréables à l'Impératrice ou quelques plaisanteries au prince de Neufchâtel et à moi. J'étais trop peu libre d'esprit pour rechercher, soit pendant le dîner, soit durant la partie, dans quelle disposition était l'Impératrice, et pour surprendre dans ses traits quelque indice de son caractère. Le voyage avait été long; elle paraissait fatiguée et ennuyée. Elle ne répondait à l'Empereur que par monosyllabes, et aux autres, que par un geste de tête assez monotone. Je ne sais à vrai dire ce
LE GRAND-DUGHii DB BERQ M
qui en est^ mais je suis porté à croire que Sa Mcgeeté n'est pas exempte du timide respect qu'impose son auguste époux à tout ce qui a Thonneur de l'approcher.
La partie finie, j'attendais que l'Empereur eût achevé de donner quelques audiences pour lui demander ses ordres. Il me dit que le lendemain, il recoTrait à sa table ses ministres, le coadjuteur de Munster, le préfet, le maire de la ville et les princes qui se trouvaient à Dusseldorf ; qu'il avait accepté un spectacle et un bal, et que cela lui ferait perdre une partie de la soirée. Il me recommanda de m'entendre avec M. le duc de Bassano pour qu'il y eût en même temps & mon bétel un dîner de quarante couverts, dont celui-ci ferait les honneurs ainsi que moi^ et où Ton appellerait les principaux fonctionnaires du grand*duchô que son arrivée avait attirés à Dusseldorf. Il fallait faire les choses aussi grandement que le permettait la localité, et de façon que les Allemands se sentissent chez l'Empereur. Il comptait partir le surlendemain et voulait avant son départ avoir signé les ordonnances qui avaient été délibérées on conseil. Il en avait déjà prévenu M. Rcederer qu'il soup«* çonne de n'être pas expéditif, et il est bon que je m'entende avec lui. Je rentre chez moi, épris d'un eèle tout nouveau. Je passe le reste de la soirée à donner audience aux personnes qui avaient été amenées à Dusseldorf par des demandes à porter à l'Empereur, ou tout simplement, par une curiosité, au reste trôs-bien placéoi et je donne une partie de la nuit à la préparation des ordonnances que l'Empereur m'avait rappelées. Je me défiais aussi de la lenteur obligée de M. Rœderer ; il est de sa nature diffi<oile à contenter. Les ouvrages d'autrui ont rarement le bonheur de lui agré^; il est même sévère pour les nens.
39i MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
n y revient plus d'une fois et emploie beaucoup de temps à courir après la perfection. Ce mérite, excellent dans un auteur, se change en défaut dans un administrateur. L'Empereur était là, il fallait aller vite, et pour cette fois M. Rœderer me laissa faire.
Le lendemain matin, je me présentai à Tordre. L'Empereur me retint, et quand le cercle fut retiré, son pre* mier mot fut : « Et mes ordonnances? — Sire, elles sont » prêtes, et M. Rœderer les apportera à son travail de deux » heures.
« — A la bonne heure. J'ai encore là deux demandes » de la ville de Mulheim que vous avez repoussées, et vous » n'aviez pas tort ; mais ce qui ne pouvait pas être admis » comme droit, peut l'être comme grâce, et je veux en » faire quelques-unes à mon passage. Vous allez emporter » le paquet, et il faut que ces affaires passent avec les » autres. »
L'Empereur part de là pour entrer dans des détails pleins d'intérêt pour moi; il voit que j'ai fait quelque bien dans le pays; il m'approuve surtout d'avoir détruit la mendicité, qui est odieuse de l'autre côté du Rhin ; il lutte corps à corps avec elle en France, mais c'est un chancre difficile à extirper dans un grand État. L'Empereur me reproche ma parcimonie ; je suis mal logé, mal meublé ; ce n'est pas ce qu'il veut ; il tient à l'ordre en tout et partout, mais par cela même il ne s^oppose pas aux dépenses bien faites. Je dois m'occuper de réparer et de meubler la maison de la Vénerie où il se trouve fort mal, même pour un moment de passage. Il y a apparence que la maison de la ville n'est pas mieux, puisque je ne l'y ai pas logé. Il n'y a pas un préfet qui ne soit mieux posé que cela. Il faut s'occuper aussi du
pavillon de Benrath et du château de Bensberg. Tout cela doit se faire successivement, avec économie, et d*après les plans que je lui soumettrai; ou plutôt il enverra quelqu'un de Paris, car il n'y a pas d'architecte en province. Je suis là pour longtemps. On lui parle de moi à tout moment ; qu'est-ce que je veux? Être son ministre à Paris. A en juger par ce qu'il a vu l'autre jour de moi, je n'y serais pas longtemps : je périrais à la peine avant la fin du mois. Il y a déjà tué Portalis, Grétet et jusqu'à Treilhard, qui pourtant avait la vie dure ; il ne pouvait plus pisser ni les autres non plus ; il m'en arriverait autant, sinon pis. Je suis bien avec ces gens- ci, qui sont de bonnes gens ; il faut que je m'y tienne jusqu'à ce que le jeune prince vienne prendre possession de son grand-duché, et môme que j'y reste deux ou trois ans pour le mettre au fait; après quoi je serai vieux, ou plutôt nous serons tous vieux, et il m'enverra au sénat radoter à mon aise. Voilà ma carrière ; il n'en connaît pas de préférable. Est-ce le cher Paris qui est ma maladie, comme celle de tant d'autres? il ne me refusera pas un congé tous les ans pour y passer quelque temps ; il est même convenable que je vienne y apporter mon budget et le discuter en personne. Je trouve en remerciant l'Empereur de cette dernière grâce, à dire qu'elle m'est d'autant plus précieuse que l'Empereur ne sait de mon travail et de ma conduite que ce qu'il convient d'en dire à son secrétaire d'État du grand-duché, de qui la bienveillance pourrait ne pas m'ôtre assurée...
« — Je conviens, reprend l'Empereur, que Rœderer » n'est pas trop bon coucheur; mais je sais par où il pèche, » et je suis là. »
Le dîner qui fut donné à la Résidence respirait une sorte
ni MEMOIRES DU COMTE BBU6N0T
de magnificence. Le duo de Bassano en fit les honneurs ayec beaucoup de grâce et y mêla cette bienveillance qui lui est naturelle et qui séduit comme tout ce qui part du cœur. J'avais réuni quarante-six convives. Tous gardèrent, au commencement du dîner, une gravité silencieuse ; mais insensiblement les bons vins de France déridèrent l'illustre réunion, et nous n'étions pas parvenus au dessert que 1& même on était déjà à la confusion des langues. Toutefois rien n'approcha, même de loin, du moindre désordre ; il s'y mêla seulement quelque peu de cette bonne chaleur qu'on ne trouve aujourd'hui que dans les repas d'au delà du Rhin. Je crois bien que le dîner de l'Empereur n'offrit pas trace de rien de pareil : en dépit d'Hébé et de son nectar, les repas de l'Olympe sont à mourir d'ennui. J'avais demandé pour le spectacle le Don Juan de Mozart; apparemment il s'est conservé en Allemagne quelque tradition de la manière dont le maître voulait qu'on chant&t sa pa]> tition^ ou la musique de Mozart gagne à passer par des organes allemands; ce qu'il y a de vrai, c'est que Don Juan est mieux senti et mieux chanté en Allemagne qu'il ne l'est en France, et pour cette raison, j'avais donné à cette pièce la préférence pour être jouée devant la cour; mais l'Empereur, qui n'avait peut-être pas été à portée de faire la même comparaison que moi, ne se laissa pas séduire par l'affiche ; il fit donner l'ordre de commencer le spec*tacle et n'y parut que vers la fin de la pièce. Il dit le lendemain que s*il eût prévu que cela n'était pas plus mauvais, il serait arrivé plus tôt. De la comédie^ l'Empereur passa à la salle du bal où il eut la complaisance de rester assez longtemps. Partout il trouva sur son passage l'expression de deux sentiments prononcés, mais un peu différents ;
LB 6RÀND-DUGH& DE BRRG 3«(
pour loi» respècô de saisissement qn inspire Tapparition d'une merveille; pour Tlmpéralrice le respect le plus affectueux. Ces sentiments n'étaient pas de nature à produire les tonnerres d'applaudissements auxquels la France avait habitué l'Empereur. L'accueil môme qu'il recevait aurait été froid, par comparaison, si les Français domiciliés à Dusseldorf et ceux de la suite de l'Empereur n'avaient pas enhardi les Allemands à applaudir et ne leur en eussent pas donné le signal et l'exemple. Le duc de Bassano profita de la présence de l'Empereur au bal pour lui présenter nos convives du dîner; ils en furent parfaitement accueillis; en tout^ la journée ftit bonne, et TEmpereur, qui ne convenait pas qu'elle l'eût un peu ennuyé, parut satisfait. Il m'avertit qu'il avait fixé son départ au lendemain à six heures du matin, et ajouta que puisque le haras sauvage ne le détournait que peu de sa route, il s'y arrêterait et s'assurerait par lui-môme de l'état des choses, afin d'être mieux à portée de prononcer entre lui et moi. Le lendemain, j'étais à cinq heures et demie au palais, et trois quarts d'heure après, dans la forêt de Duisbourg, qu'occupe le haras sauvage. L'Empereur y était en effet rendu en voiture à l'heure qu'il avait indiquée, et il avait monté à cheval ; mais quand, après s'être un peu avancé dans la forêt, il eût reconnu que le haras était éparpillé dans vingtquatre mille arpents de bms, et-que c'était à grand'peine qu'on parvenait à ramasser les chevaux qui étaient au loin dispersés, il s'aperçut qu'il n'avait aucune reconnaissance utile à faire et reprit la route de Cologne.
M. Rœderer ne suivit pas l'Empereur ; il passa encore huit jours chez moi et se montra bien adouci et presque bonhomme. Je savais qu'il avait vu avec envie la manière
dont TEmperenr m'avait traité, surtout dans les choses d'apparat, et que, soit à dessein, soit par hasard, ses plaintes avaient monté jusqu'à l'Empereur, qui avait répondu : « Roôderer est une bête s'il ne voit pas la raison » de la différence : il me suit, et Beugnot reste. »
M. Roôderer, en appuyant sur les reproches que l'Empereur m'avait faits de n'être ni logé, ni meublé, ni arrangé, prit la peine de m'expliquer ce qu'il eût fait à ma place pour se procurer ces jouissances, et il me déploya une délicatesse de goût, une expérience de bien-être, une recherche en toutes choses qu'on ne se serait jamais avisé de rencontrer en lui. Je m'aperçus qu'il n'était pas étranger aux beaux-arts; il jeta sur le papier, pour l'embellissement de la ville de Dusseldorf, quelques idées dont on tira profit. Nous nous séparâmes en gardant, de part et d'autre, les dis* positions où nous étions au moment où nous nous étions réunis, et cependant après que le frottement d'une société rapprochée durant quinze jours eût un peu poli ce qu'elles avaient de trop piquant et de trop vif.
Le haras de Dnisboorg. -* Le général de ***. — Voyage à Paris. — FIxpédition de Russie.
L'Empereur^ avant de quitter Dusseldorf, avait suivant son usage expédié toutes les affaires en souffrance et n'avait laissé indécise que celle du haras sauvage. J'en demandais assidûment la suppression^ et TEmperenr retardait toujours pour la prononcer, préoccupé qu'il était de l'utilité de pareils établissements qu'il avait rencontrés en Pologne et dans le nord de l'Allemagne. Il ne voulait pas comprendre que des haras sauvages ne sont bien placés que dans les pays qui ne sont pas encore suffisamment empreints de civilisation, mais qu'ils ne sont plus tolérables là où les bois ont toute leur valeur et où les terres sont enviées par l'agriculture. Aussi les voit-on disparaître en Allemagne, à mesure qu'on se rapproche du Rhin. La civilisation des Gaules et d'une partie de la Germanie, hâtée par la conquête des Romains et même par les efforts que les peuples avaient faits pour j échapper, s'était assez prompte^
39d MÉMOIRES DU COMTE BEUONOT
ment étendue jusqu'au Rhin ; mais elle avait trouvé grande peine à s'établir sur la rive droite du fleuve. C'était sur le territoire môme du grand-duché que Varus avait perdu ses légions^ et la forêt de Duisbourg, où est aujourd'hui placé le haras sauvage, est, selon toutes les apparences, le lieu où le malheureux général avait établi son tribunal lorsque pour sou premier acte de violence il en fut culbuté. On sait de quelle nature furent les autres, et que les aigles des trois légions restèrent aux mains des vainqueurs. Deux aigles adossées l'une à l'autre composèrent le trophée le plus glorieux des Germains. Ce trophée fut copié mille et mille fois par des artisans barbares , el distribué à i'ivraaae publique d'un bout de la Germanie à l'autre. Encore aujourd'hui on l'y retrouve, et en bon lieu, car l'écusson de l'empire d'Allemagne, c'est-à-dire l'aigle à deux têtes et à quatre pattes, n'est autre chose que la reproduction des aigles prises sur Varus ; reproduction grossière comme à son origine, et consacrée depuis au trèensaint empire romain par les principes immuables de Tordre héraldique! Une telle origine au reste en vaut une autre, et si la sdenoe héraldique en avait eu beaucoup de semblables à garder, elle ne serait pas la plus sérieuse des vanités de ce bas« monde.
En dépit de la défaite de Varus, ou plutôt à cause de cette défaite, la rive droite du Rhin, gardée comme poste militaire par les Romains, avait perdu de sa population qui avait reflué dans l'intérieur. Ceci explique e(Mmm^it d'opulentes colonies, de grandes villes telles que Stn»^ bourg. Trêves, Majence, Cdogne composent une riobe ceinture à la rive gauche du fleuve, tandis que nen de pareil ne se présente sur la rive droite, et de Ift aostt la
dilS^rence d'agriculture d'une rive à l'autre. Longtemps encore le sol qui compose le grand- duché avait été couvert de forêts, et la position de ce qui en reste aujourd'hui trace la lisière d'une vaste étendue boisée et qui a récemment changé de destination. L'urus, le cheval, le porc et les animaux restés sauvages vivaient à volonté dans ces forêts immenses^ Les habitante de plusieurs cantons se réunissaient à des époques convenues pour leur donner la chasse ; aussi voyons- nous que certaines communes et d'anciennes familles ont conservé leur droit au partage de la chassa du haras. 11 paraît que plus tard on intix>duisit de Fart dans cette chasse; on y pratiqua des enceintes successives par où les animaux arrivèrent à la portée des chasseurs sans nul danger et même sans beaucoup de fatigue pour ceux-ci, et c'est Fun des parcs de cette espèce qui compose encore anjonrd'hui dans le grand*duché Fétablissemeat qu'on y appelle le haras sauvage,
11 se compose d'une forêt de vingt-quatre mille arpents, où de grands et magnifiques arbres ont résisté, mais où le taillis périt sous la dent meurtrière des animaux aussi proraptement qu'il se reproduit. Cent cinquante juments errent à volonté dans ce parc immense^ avec leurs poulains de un, deux et trois ans. Ces animaux passent Fannée entière dans la forêt ; mais quelques secours leur sont préparés pourFhiver. On place, sous des hangars distribués à dis' tance, de la paille et de Favoine, et les juments viennent y chercher quelque nourriture et s'y abriter si la saison est trop rude. Au temps de la monte, on lance dans la forêt une douzaine d'étalons. Ces animaux n'y restent que trois ou quatre mois, après quoi^ on les rentre à Fécurie où ils sont soignés avec recherche. Les étalons du haras sauvage
étaient ce qu'il avait été possible de se procurer de plus beau et de plus pur en chevaux arabes, turcs ou anglais. Un sujet arabe, mais de la plus belle race et venu à merveille, avait été payé jusqu'à 12,000 francs.
Lorsqu'on lançait ces animaux dans la forêt, ils étaient brillants de huit mois de repos et des soins qu'on en avait pris, cependant ils étaient destinés à plaire à des juments dont l'extérieur était tout opposé, et celles-ci ne leur permettaient d'approcher qu'après qu'ils s'étaient mis à l'unisson de leur saleté. Jusque-là, les juments fuyaient ou se réunissaient contre Télégant qui conservait dans les champs les allures de la ville. Aussi, ne se passart-il pas huit jours sans que les étalons fussent défigurés, et quand on les ramenait à l'écurie, ils n'étaient plus reconnaissables. Les poulains étaient pris à l'âge de trois ans dans la forêt et amenés à l'écurie, où ils passaient deux ans encore, après quoi on leur donnait leur destination comme à des chevaux faits. La manière de prendre ainsi les poulains dans la forêt s'appelait la chasse, et cette chasse avait ses incidents curieux : on faisait quelques jours à l'avance une battue générale où on essayait de cantonner à part les poulains dont on voulait s'emparer ; ensuite , et à un jour donné, on entourait le canton de traqueurs , et en employant des instruments retentissants, on effrayait les poulains que la peur précipitait dans une enceinte plus resserrée et limitée par des haies. En continuant le môme jeu deux fois encore , on obligeait toujours les poulains à passer d'une enceinte plus étendue à une enceinte plus étroite, jusqu'à ce qu'enfin on les poussât dans un défilé qui n'avait pour issue qu'une cour de ferme très-vaste. On faisait successivement passer ceux qu'on voulait prendre
de cette première cour à une seconde plus étroite et garnie de quelques pieds de paille. Le poulain, en dépit de toutes ces épreuves, avait encore conservé l'indépendance de la forêt ; mais il trouvait dans cette seconde cour un écuyer qui, avec le jeu d'une corde, parvenait à" le faire tomber. Une fois sur la paille, on lui passait un licou, et les deux plus grands biens de la nature étaient perdus pour lui : il ne connaîtrait plus la liberté ni Tamour.
Pendant le coui^ de cetto chasse, les poulains marchaient en une seule bande et ayant en tête les plus forts et les plus hardis. Entre ceux-ci s'élevait toujours un commandant qui marchait le premier de la troupe et semblait diri* ger les évolutions. Ces évolutions consistaient de la part des poulains à résister longtemps avant que de passer d'une enceinte dans rautre; et quand la manceuvre était bien commandée, k résistance était longue, appuyée par des mouvements pleins de dextérité et par cela même fort agréables à contempler. Assez souvent la bande faisait volte-face, passait sur le corps aux traqueurs, traversait les enceintes et regagnait la foret. Cela arrivait aussi souvent que le commandement était échu à un sujet audacieux et habile. Je dis habile, car il s'est rencontré tel de ces chefs de bande avec lequel il a été impossible d'achever la chasse ; en vain la remellait-on à un autre jour : s'il se retrouvait au même poste, on n'était pas plus heureux que la première fois- Ceux qui ont été témoins de ces chasses ne croiront pas que j'exagère, mais je conviens qu'il faut avoir vu pour savoir avec quelle docilité les chevaux se rangent, au jour du danger, autour de celui qui les doit défendre, quelle discipline ils observent, et aussi combien le commandant déploie de courage et d'adresse. J'ai été témoin
ici MÉMOIRES DU COMTE BEUGXOT
de ces chasses quatre on cinq fois. Je ne me lassais point de voir en quelque sorte aux prises le génie de l'homme et celui de Yantmal guerrier qri enfanta le trident.
Je demandais depuis longtemps la suppression de cet établissement; je prouvais, et de reste, qu'il ne conveoait plus à Tétat avancé de société où était le grand-duché de Berg. La forêt de Duisbourg» libre du haras, réparée et aménagée comme elle pouvait l'être, deviendrait avec le temps une propriété magnifique et productive. Dès la première année on y vendrait du bois pour 30,000 francs, et ce revenu irait sans cesse en augmentant. Le haras fournit de cent à cent vingt chevaux par an ; il emporte des frais considérables pour le matériel et un personnel nombreux d'employés, et il ne fournit, au bout du compte, que des chevaux excellents pour la durée, mais de formes communes; et on aurait, pour le prix qu'ils coûtent, le double de chevaux à choisir dans les haras les plus renommés de l'Allemagne. Ces bonnes raisons ne trouvaient pas grâce auprès de l'Empereur, qui voulait du haras parce qu'il avait vu quelque chose de pareil en Pologne, et que Sa Msgesfté topporte difficilement de n'avoir pas chez elle ce qu'elle trouve bien chez les autres. Avant de statuer défiûitivetnent, l'Empereur avait envoyé dans le grand-duché un inspecteur général des haras, du nom de ...., qui remplit sa mission d'une façon fort plaisante.
Ce » dont l'Empereur venait de faire un baron,.
était le chef de l'ancienne maison de , Vun des qiiatre
grands c?iemîioo de Lorraine, et qui avait avec les anciens g&uveraîns du duché des alliances incontestées. L^arrlvée «n France de Marte-Antoinette televa la fortune de cèwe ftwiille , et celui dont je parle était parvenu, jevU^
LE GRAND-DUCHÉ DE BERG liS
i^neore, à remploi de sous -chef de brigade des gardes-ducarps de la compagnie de Noailles. Les officiers de cette compagnie, qui tenait garnison à Tro jes, venaient faire leur cour
JiBrienne; j'y avais connu M. de , dans sa jeunesse;
alors il était remarqué, et lorsqu'il n'était encore remarquable que par la morgue que lui inspirait sa prétendue parenté avec la Reine. En dépit de cette parenté il n'émigra pas en 1792, et Dumouriez, qui se plaisait dans les recrues de celte espèce, le fit promptement passer par les grades supérieurs et jusqu'à celui de lieutenant-général, où il fallut bien qu'il s'arrêtât. Il se tira d'affaire comme il put, tantôt caché, tantôt battant la campagne, depuis l'époque où il fut renvoyé de Tannée en sa qualité de noble, jusqu'à la révolution de brumaire. Après celte révolution il ne se présenta pas pour demander du service; la fantasmagorie de 1792 était en petite estime auprès du nouveau chef de l'armée. Le général Beurnonville, qui avait
connu M. de à travers ces temps aventureux, et la
comtesse de Brienne me le recommandèrent vivement pour une préfecture; l'un et l'autre m'en disaient grand bien suivant l'usage, et je me hâtai de le présenter pour le département de la Haute-Marne, qui était le mien. Je croyais avoir fait à mon département un véritable cadeau en lui envoyant un homme d'une naissance élevée, un général de division, riche d'ailleurs, et qui allait fonder glorieufiemœt une préfecture, mais je fus trompé dans mon
«ttente. M. de s'avisa de persécuter les noMes et les
émigrés pour les punir apparemment de ce qu'il n'avait pas éongré lui-même; il afficha sa sympathie avec les demi^ères «lasÉBS de la société, dopt les allures lui convenaient à metjfià^ Leû hotokëbé^ gens, épouvantée, se plaignirent^ ioAi
d'un choix dont ils me tenaient pour coupable, et j'obtins
que M. de passerait de la préfecture de la Haute-Marne
dans le sein du Corps législatif, à une époque où on ne s'occupait qu'assez peu de l'opinion de ceux qui le com posaient. Il ne m'avait su aucun gré de sa nomination à la préfecture, qu'il attribuait sans difficulté à son propre mérite; mais il ne me pardonnait pas l'honneur qu'il avait reçu en passant dans le Corps législatif; il en sortit lorsque le terme de sa mission fut expiré. 11 fut assez heureux pour que cette époque fût celle où l'Empereur venait d'épouser la petite-nièce de Marie-Antoinette; il fit valoir de plus belle la gloire de ea parenté, et fut nommé inspecteur général des haras. C'était là l'homme qui m'arrivait de la part de l'Empereur; il parut dans le grand-duché avec un ton superbe et le dessein bien arrêté de me traiter comme un petit compagnon; j'affectai de mon côté de le recevoir avec autant de respect que le héros de la Manche en trouva chez la duchesse. Le grand clievau s'y laissa prendre et nous donnait chaque jour les scènes de vanité les plus plaisantes : il passait les matinées à parcourir le haras à cheval, et le soir à rédiger ce qu'il appelait des notes lumineuses, et je tremblais que l'année ne fût pas de trop pour l'achèvement de son travail. J'avisai de le faire poursuivre deux ou trois fois dans la forêt par une bande de polissons qui criaient à tue-tête : Vive le général .....! vive l'ami du haras! — Le soir mon homme n'avait rien de plus pressé que de venir me faire part de ces ovations, dont la popularité l'enchantait; j'y applaudis d'abord, mais un jour j'ajoutai comme par réflexion : — « Je n'aime pas voir » ces scènes se renouveler, parce que je ne suis pas sûr du » jugement que portera l'Empereur s'il en est informé ;
» les applaudissements publics sont un point sur lequel il » est très-chatouilleux. Je sais bien que c'est encore moins » Tami du haras que le grand chevauy le parent de Marie- » Thérèse, qui est en jeu,» mais raison dé plus pour qu'il » en ressente quelque petite pointe d'envie. Je vous con-
* seille de n'aller que ra remeut à la forêt, et de ne vous » montrer en public qu'avec sobriété, * — M, de,,.,, trouva que je pouvais bien n'avoir pas tort, et décida de ne plus rester à Dusseldorfque le temps indispensable pour la rédaction de son rapport, Il me demanda de lui prêter un commis de mes bureaux qui écrirait sous k dictée et même corrigerait au besoin les fautes qui échappent k tous ceux qui composent : * Car, me disait-il avec complaisance, » vous save?. comme moi par expérience qu'il n'y a que " ceux qui ne font rien qui ne &e trompent jamais, » Je lui donnai pour secrélaire un malin sujet à qui je recommandai de recueillir toutes les pensées du général, d'y mettre t[uelque ordre et Torthographe, maïs de ne les altérer que le moins possible. Le secrétaire fut fidèle à la consigne, et i! en résulta un rapport dont je cooserve pieusement copie, comme l'une des pièces les plus curieuses de l'époque. Lé général se bat les flancs pour prouver que le haras est un établissement admirable de tous points, et s*indigne contre ceux qui en ont comploté la suppression. Après avoir épuisé les ressources de l'éloquence humaine^ Fauteur, à l'exemple d'Homère, fait parler les chevaux eux-mêmes :
* Sire, ajoute eu terminant M. de ..,.,, les chevaux sau-
* vages ne peuvent-ils pas dire : de quel droit leminislre » Beugnot prétend-il nous chasser d'un domaine qui noua > a été légué par nos pères ? Que ce ministre fasse ailleurs
* comme il lui plaira^ mais qir il nous laisse vivre Iran-
quilles ohez nous et travailler pour la glaire de notre iih- » vincible Empereur ! »
On trouvait par-ci par-là, dans le rapport, quelfuei ruades contre moi, mais ce dernier morceau était le coup de maître. Il ne fit point obstacle à la communication que
M. de me donna de son rapport^ et voulant finir avee
moi par toute espèce de bons procédés, il me proposa de supprimer le discours des chevaux, qui contenait quelque chose de trop direct contre moi. Je m'opposai de toutes mes forces à la suppression ; je convins que le trait était peut-être un peu vif, mais cela tenait à ce que mon nom y était prononcé en toutes lettres. Que les chevaux disMt par exemple : « Les ministres du grand-duché » au lieu du « ministre Beugnot, » et il n'y a rien à reprendre dans leur discours; il ne contient plus qu'une chaleur bien pardonnable à des gens qu'on veut, sans rime ni raison, jeter à la porte de chez eux. Pauvres chevaux ! M. de accepta la correction, et le morceau fut sauvé.
L'affaire du haras se représenta pendant le ^s^our de l'Empereur à Duçseldorf. Lorsque Sa Majesté m'en parla, je lui demandai si elle s'était fait représenter le rapport de son inspecteur-général des haras; je vis avec douleur qu'elle n'en avait pas la moindre connaissance. Rien ne fut décidé sur ce haras, jusqu'à ce que l'affreux ouragan de l'année suivante se chargeât de le détruire.
Je voulus, dès cette année, entrer en jouissance de !a permission que l'Empereur m'avait accordée d'aller porter mon budget à Paris, et d'assister à la discussion qui en serait faite en sa présence; j'employai le mois de novembre à préparer le travail, et je le disposai de tnanlère à n'être pris au dépourvu sur rien par l'Empereur, puis je partis
LE GRAND-DUCHli 0£ BËH6 iffi
poar la capitale. Il y avait trois ans que je ny avais été^ et j'en trouvai l'aspect fort changé. Tant que Joséphine avait partagé le trône^ sa présence avait suffi à entretenir des souvenirs du temps précédent, c'est-à-dire d'une élégante égalité. Plusieurs d'entre nous avaient connu la gracieuse veuve d'AlexaiidrÉj Beauharnais, et malgré les efforts qu'il y avait faita, et jusqu'à lui avoir mis sur la tète une couronne. Napoléon n'était pas parvenu à la métamorphoser. L'arrivée de Marie-Louise à sa place, avait été le signal du changement qui m'avait frappé, il semblait que la morgue autrichienne eût succédé à l'élégance française; la princesse est jeune^ timide, étonnée, tout cela ressemble à de la hauteur. L'Empereur vit dans son intérieur plus qu'auparavant, on en fait à rimpératrice nouvelle l'honneur ou le reproche. Cependant cette cour a grandi en offlcierSj en chambellans, en dames d'honneur, en écuyers; un luxe, juiqu'aloi'u inconnu, se produit dû toutes parts, mais aussi Tennui y a pénétré de compagnie avec la niagniflcence. On va aux Tuileries par devoir ou par intérêt, il n y a plus de place pour ceux qui y seraient conduits par le goût ou par l'affection ,
Les maréchaux et les chefs des administrations à qui l'Empereur a fait de grandes fortunes ^ ont des hôtels ma<gniflquement meublés ; quoique de récentes dotations soient propî^s à rassurer ces fortunes, elles restent inquiètes et ne s'épanchent pas au-dehors; ceux qui les possèdent ne sauront jamais en jouir ni en faire jouir les autres. On a eu grand raison de faire grandir la noblesse avec le temps, on n'est jamais gentilhomme à la première génération ; seulement ces enfants gâtés de la révolution sa croient obligés de se pavaner au milieu de leurs marbres et de leurs
4m MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
bronzes; ils yeulent copier les grands seigneurs d'autrefois et n'en ont encore attrapé que la charge et les ennuis.
On trouve, chez l'Empereur et ses ministres, des tables somptueusement servies et entourées de valets chamarrés d'or, mais l'ennui pèse au fond de ces mœurs ; nulle part je ne rencontre plus la cordialité qui six ans auparavant, et quand je suis arrivé au conseil d'État, réunissait dans des dîners sans prétention et des fêtes de famille, les soldats du grand capitaine et les savants rédacteurs de ses Godes. L'intervalle qui nous séparait de notre berceau était trop court, on n'avait pas encore eu le temps de nous corrompre.
A l'époque où j'arrivai à Paris, les esprits étaient en proie à l'anxiété inséparable d'une grande attente ; il était sensible à tous les yeux qu'une immense expédition se pré* parait, mais sur quelle partie du monde allait éclater l'orage? Une alliance récente unissait la maison d'Autriche et celle de Napoléon ; le traité de Tilsitt réléguait la Prusse entre les puissances du second orxire, et à peine avait-elle la force d'y garder sa place. Restait donc la Russie, mais on n'avait pas connaissance qu'aucune contention grave existât entre les deux puissances. L'ambassadeur de Russie protestait en toute occasion du désir de son souverain de rester en paix avec la France, et, de notre côté, il n'échappait pas un mot qui présageât la guerre avec la Russie. Lorsqu'on essayait de faire parler quelqu'un qui était rapproché du gouvernement, on obtenait pour toute réponse que l'expédition était destinée à imprimer le dernier sceau à la gloire de l'Empereur. Cependant, personne n'ose douter ou s'eflfrayer, tant est profondément établi le dogme de l'infaillibilité impériale ; il n'y a plus qu'un cri, c'est
LE GRAND-DUCHÉ DE BËHG èM
pour demander acte de Texpéditioû^ et qu'une inquiétude^ c'est de n'en être pas.^Le prince de Bénévent envie le sort de Tarchevêque de Malines, qui vient d'être nommé ambassadeur extraordinaire à Varsovie, et l'un des plus anciens généraux de division, le général Mathieu Dumas, se tient pour honoré d'avoir été nommé intendant en chef de l'armée.
J'avais encore présents les souvenirs d'Essling; j'avais aussi entendu dire par des généraux allemands, que notre arméo n'était plus celle d'Austerlitz ou d'iéna, et qu'à la journée de Wagram, nous n'avions dû notre salut qu'à une artillerie hors de toute proportion ; d'ailleurs on ne professait pas à l'étranger une foi aussi robuste qu'en France au génie de l'Empereur. J'osais donc hasarder, non pas assurément la moindre censure, mais quelque léger doute sur les merveilles qu'on attendait sans trop lesdéiinir; j'étais partout repoussé^ quelquefois sans doute par cette crainte du Seigneur qui était alors autant que jamais le commencement de la sagesse, mais le plus souvent en vérité par l'hallucination à laquelle les esprits étaient en proie.
Je me présente au lever ; l'Empereur parait étonné de ma présence; je lui rappelle la permission qu'il m'a donnée de venir à Paris pour y apporter mon budget; il fait un signe d'approbation, et me dit qu'il assignera un jour pour la discussion. 11 passe. brusquement à des détails sur la force militaire du grand-duché, il croit possible de l'augmenter ; il insiste sur la prompte organisation d'un second régiment de chasseurs, qu'il veut attacher à sa garde. Il me demande si nous avons toujours nos beaux ^habits blancs : je réponds que l'armée les gardera tant que l'Em*
tÊ% MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
y&cear n'aura pas donné d'ordres contraires. « AUcmt, » gfardei-lâSy puisque cela vous amuse, reprend TSaipe* » reur , mais c'est bien salissant en campagne. Attendes » ici mes ordres ; tout est tranquille dans le grand-duchét
* — Parfaitement tranquille, sans cela, je ne s^paie pasiei.
» — A la bonne heure ! »
Je laissai passer la première semaine que j'employai à reToir mes amis et à me retremper un peu dans les eaux de la capitale; il ne m'arriva rien en particulier de remarquable que d'être invité à dîner chez le grand-maréchal, dans le magnifique appartement des Tuileries. Ce dlnw est l'un des plus beaux dont j'aie gardé la mémoire : \ên GOBviveS) soit à dessein, soit par le cours naturel des choses^ étaient presque tous des princes ou des seigneurs d'Allemagne voisins du grand-duché, avec qui j'avais des rapports journaliers d'aflaires, et même quelquefois de société. Je crus remarquer que les places à table étaient réglées suivant l'ordre que ces princes gardaient entre eux, et je m'expliquais difficilement alors comment le grand-maréchal avait pris le prince de Bavière à sa droite et mm à sa gauche. C'eût été la place du grand-duc de Berg, mais je n'étais que son serviteur, et pas même son représentant; quoiqu'il en soit, on se tire aisément d'un excellent dîner, et je me tirai à merveille de celui^ft. Je remportai encore l'espoir que ma présence, et aussi la plaee distinguée que j*y avais occupée^ allait singulièrement accroître mon crédit au-delà du Rhin.
Je visitai les inosées, les établissements publies, les résidences impériales, et je trouvai que ces monuments de notre gloire étaient, les uns en progrès, les autres en train
LE ORAND-DUGHË DE BERO ttl
iê domplète restaoration. Je fus frappé surlont des tra-^ taux eommencés à Versailles^ à Fontainebleau el presque gehevés au Louvre) mais au milieu même de ce beau mou-* ▼ement^ j'éprouvais quelque chose qui ressemblait à du dégoût^ quand je voyais que tant et de si nobles efibrts des lettres et des arts n'aboutissaient toujours qu'à un seul bomme. Il y avait émulation à qui ferait plus habilement disparaître les anciennes gloires devant la sienne^ comme à qui effacerait plus vite les monogrammes de François I** ëi de Louis XIV, pour y substituer le perpétuel monogramme de Napoléon. J'étais absent depuis trois ans, et quand j'avais quitté Paris, l'Empereur gardait quelque retenue dans le déploiement de l'autorité j il suppliait encore M. de Fontanes de nous conserver au moins la république des lettres. J'avais donc porté en Allemagne des idées asse2 libérales^ auxquelles je ne pouvais pas croire que l'Empereur fftt devenu si complètement étranger. J'avais conservé ces idées parce qu'elles étaient miennes et ensuite assez du goût de la partie de l'Allemagne à laquelle j'avais été envoyé» Je ne cessais pas de m'étonner, à Paris, de rencontrer le despotisme partout et jusque dans des détails qui supposaient à l'Empereur une parfaite confiance dans la patience des Français tels qu'il les avait façonnés. Alors me fut expliqué Tétonnement de M.> Rœderer, qui> à sa première visite chez mot, ne concevait pas qu'on y parlât de rBmpereur avec tant de liberté et qu'on se permît, en louant hautement ceux de ses actes qui étaient dignes d'é^ loges, d'en censurer quelques autres Je reconnais main* tefiAnt que mon salon, à Dussdldorf, n'était pas du tout à l'erdre du jour.
Je ne commu]di|uai mes réflexions qu'à M. Regnàttlt de
Saint-Jean-d'Angely, qui en faisait d'assez semblables de son côté : « Que signifie^ lui dis-je^ cette grande expédition? OÙ va TEmpereur? — Il va, me répondit Regnault, en Russie ; il y a plus d'un an que Tidée s'en est logée dans sa tète. Les affaires de la Péninsule le tourmentent du soir au matin : c'est le ver rongeur. Il veut frapper un grand coup qui mette le Nord à ses genoux; il se persuade qu'il amènera de la sorte l'Angleterre à composition, et qu'il en finira à la fois avec elle et avec le Portugal et l'Espagne. Voilà au moins ce que j'induis de quelques mots que je mets à la suite les uns des autres, et de certaines mesures que je lui vois prendre successivement ; car nous en sommes tous aux conjectures, et depuis qu'il a nommé Maret aux affaires étrangères, il ne s'ouvre de sa politique avec personne, pas même avec lui, quoiqu'il le fit auparavant. Au reste, je vous dis là ce que la raison toute seule me saggère, et je pourrais me tromper. Est-ce toujours la rage d'entasser conquêtes sur conquêtes? d'en faire par la guerre, d'en faire peiidant la paix? La France, depuis Rome j usqu'à Hambourg, lui semble-t-elle encore étroite? Je ne saurais croire à ce genre de démence qui finirait par le perdre, et nous avec lui. » Quand je voulus dire à Regnault que l'Empereur tendait fortement la corde, il s'écria: « Eh! à qui le dites- » vous? » Et il me raconta qu'il était constitué par décret membre d'un tribunal, d'une commission, d'un comité, d'une consulte, d'une réunion d'hommes enfin qui n'avait pas de nom, parce qu'elle n'avait pas d'exemple, et qui pourtant était destinée à juger, sous une forme ou sous une autre, le général Dupont pour sa malheureuse capitulation de Baylen. Regnault portait de l'intérêt à ce général.
homme aimable, éclairé, et dont les débuts avaient été brillants ; mais il lui trouvait des torts qu'aggravait chaque jour la perpétuité de la guerre d'Espagne. Dupont demandait seulement qu'on lui donnât un tribunal et les moyens de se défendre, et c'est ce que repoussait durement l'Empereur, qui, au mépris de tout ce qu'on put lui dire, jugea lui-môme et jugea tout seul le général Dupont, par un décret qui le dépouilla de son grade et de ses décorations, et le condamna à une détention perpétuelle. Le décret parut durant mon séjour à Paris; il levait toutes les incertitudes, débarrassait de toutes les espérances et indiquait nettement sous quel gouvernement nous étions parvenus. Toutefois, et comme on avait été conduit insensiblement d'un acte de despotisme moindre à un plus fort, et jusqu'à celui-là qui était le pire de tous, les esprits n'en furent que médiocrement frappés. Il ne manqua même pas de sophistes pour établir que l'affaire de la capitulation de Baylen était toute politique et d'une telle gravité pour le sort de l'État, qu'il y eût eu du danger à la soumettre à quelque tribunal que ce fût. L'Empereur avait saisi la seule manière d'instruire et de juger une telle affaire, en réunissant aux Tuileries les hommes les plus considérables dans l'État et dans l'armée, pour y faire d'abord fonctions de commission d'enquête, puis de chambre de discussion, et ensuite remettre chacun en particulier leur avis motivé à l'Empereur, qui statuerait lui-même dans la plénitude de sa puissance; et plus grande était cette puissance, disait-on, mieux était garantie l'impartialité de celui qui l'exerçait.
A quelques jours de là, je fus admis à dîner avec l'Empereur, à l'Elysée. Je partageais cet honneur avec trois de mes collègues au conseil d'État, MM. Regnault, Mole et
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Gorvetto, et avec les sénateurs de Laplace et Monge. âh milieu de la préoccupation générale^ l'Empereur avait le front libre de tout souci et se montra même assez gai dans divers sujets de conversation^ puis il la ramena sur l'affaire du général Dupont. Il donna des regrets au sort de ce mû^ heureux général^ duquel il aurait attendu tout autre chose; mais ensuite il traita avec chaleur la question : « Si ua » général pouvait jamais capituler en rase campagne, » et se prononça vivement pour la négative. ïl prouva que le système contraire compromettrait â chaque instant le sort d'un État en guerre avec son voi^. Les preuves, plus pressantes les unes que les autres, coulaient rapidement de sa bouche; il faisait voir que si l'idée de capituler en rase campagne avait pu jamais être admise, on eût, comme pour les places fortes, réglé quand, comment et à quelles conditions il eût été permis à un général de capituler; mais que si rien de tel ne se trouvait dans 1^ lois de la guerre ni même dans son histoire, chez les anciens comme chec les modernes, c'est qu'une telle capitulaUon n'a pu être supposée, parce qu'on ne suppose pas la honte. « Que doit » donc faire, se demandait-il ensuite, un général quand » son armée est dans une position douteuse ou m^e mau- » vaise? En changer s'il le peut; s'il ne le peut pas, en » appeler à ^on courage et se battre, et toujours se battre, » parce qu'il y a là une chance. Mais il sera battu... Eh > bien ! tout ne sera pas perdu, il restera l'honneur. C'est » saint Louis en Egypte, le roi Jean à Poitiers, François P' » à Pavie. Us n'ont pas été déshonorés pour avoir été ùàts » prisonniers sur le champ de bataille. Au x^ontraire, e'est ç)f là leur beau côté, parce qu'ils l'ontrétéla^^gjie âaia^J|tf j» reins et l'épée à la gorge, et aiprès avoir fait xiffice^^
» braves soldats. Chez une nation où il y a de tels exem* » ples^ Baylen est une tache qu'il fallait effacer, au moins » en ce qui dépend de nous. »
L'Empereur passa de ce grave sujet à son conseil d'État, dont il fit un éloge mérité. Il dit qu'il s'était trompé quand, dans Torigine, il avait voulu faire de ses conseillers d'État, des espèces de gens de cour. Leur costume très-convenable alors et lorsqu'il fallait secouer le cynisme qui était partout et jusque dans le vêtement, pèche aujourd'hui par le défaut de caractère et de gravité. De là, il est amené à parler des femmes de MM. les conseillers d'État. Il se plaint de ce qu'elles ne sont rien moins que belles, et, s'adressant à M. Mole, il lui demande si la sienne fait exception. M. Mole répond, avec la dignité pdîe qui ne l'abandonne jamais, qu'il lui serait diffidle de répondre à la question de l'Empereur, parce qu'un mari est mauvais juge de la beauté de sa femme. Le tour du sénat vint ensuite : là il ne fut plus question de la beauté des dames, l'examen eût été une insulte à leut* ftge; mais l'Empereur se plaignit de ce que, s'il appelait t[uelqu'un au sénat, il n'était pas le lendemain autre qu'il était la veille et ne voulait rien entendre aux convenances de son nouvel état. Il cita quelques noms qui justifiaient te reproche. L'Empereur termina sa conversation spirituelle et animée par un apologue qui contenait un piège pour M. de Laplace, et où le célèbre auteur de la Méca^ niguè céleste tomba de la meilleure foi du monde. On en aurait ri, si de petites erreurs qui échappent à de granés hemmes n'étaient pas jusqu'à un certain point re(q)eetaUe& fiîen n'annonçait ce jourJà^ chee l'Ëmper^Qr^ une^tâtè 1Éit)iirtrffetr^àA médi^on d%ie'?raihense ehtrèpriJb.^^xv..
Je restai à Paris jusqu'à ce qu'il m'eût fait appeler pour la discussion du budget du grand-duché. J'entendais dire, à droite et à gauche, que l'Empereur partait incessamment, qu'il partait à la fin de la semaine, qu'il partait dans trois jours, peut-être demain, et j'étais fort tranquille sur ces brbits de départ, parce que j'avais la confiance de croire que l'Empereur ne partirait pas sans avoir arrêté mon budget. J'avais là en effet un excellent billet; mais quel homme, pour peu qu'il soit en place, ne s'exagère pas à soi-même son importance, et jusqu'à la parfaite sottise?
Cependant et dans le cours de ma vie de Paris, j'allai dîner chez le général Mathieu Dumas, intendant général de la grande armée qui se réunissait de toutes parts. La conversation se soutint, pendant tout le dîner, sur l'imminence du départ. Tous les convives, excepté moi, étaient des hommes préparés pour les premiers rôles dans la grande expédition, et M. l'archevêque de Malines se trouvait à leur tête. Le prélat débuta par nous dire que le but de l'expédition était un secret que l'Empereur ne confiait qu'à ceux qui allaient être employés en première ligne, et que ceux-ci, bien entendu, devaient garder pour eux. Il se trahit bientôt en parlant de son ambassade de Varsovie. Suivant lui, cette mission était devenue ce qu'elle était jadis, la plus importante de la diplomatie. Aussi ne la confiait-on qu'aux hommes du premier ordre, MM. le cardinal de Polignac, de Belle-Isle, de Broglie, de Vergennes; puis, Monseigneur souriant doucement et baissant ses yeux sur la croix qui pare sa poitrine, semblait dire aux spectateurs : Ajoutez-moi à la liste. Au dire du prélat, les perturbations qui ont affligé l'Europe depuis soixante ans, la révolution de France comprise, ont toutes leur
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source dans le premier partage de la Pologne; et la seule manière de les faire cesser et de ramener une paix durable entre les États, c'est de remettre en Pologne les choses où elles étaient avant 1771; et Monseigneur d'ajouter, avec un imperturbable sang-froid : « Et je m'en charge. > — Puis, comme s'il eût voulu nous empêcher de trop nous arrêter sur ce dernier trait, il fait un tableau animé des accessoires de son ambassade en secrétaires, en équipages, en cuisiniers; il ne se contente pas de régénérer la Pologne, il va la plonger dans l'admiration. La faconde de l'incomparable prélat m'amusa comme elle amusait tout le monde; mais je m'aperçus, sous ces plaisanteries, que l'Empereur allait réellement partir. Je priai le général Dumas de me dire pour moi seul ce qu'il en savait, et il me répondit qu'il était possible que l'Empereur partît ce jour même, mais qu'à coup sûr, il n'attendrait pas trois jours. Je tins pour tout à fait inutile d'aller lui reproduire ma figure et le presser de donner quelques heures aux affaires qui m'avaient amené à Paris. L'Empereur pouvait d'ailleurs le prendre pour une poursuite indiscrète. Je résolus de laisser aller les choses comme l'Empereur l'entendait et de passer encore une quinzaine de jours à Paris, avant que de retourner dans le grand-duché de Berg.
J'eus alors le sujet défaire cette observation, qu'il y avait dans l'humeur et l'allure des gens en place une sensible différence entre le temps od l'Empereur était à poste fixe à Paris, et celui où il en était parti pour un voyage lointain. Si l'Empeçeur était à Paris, chacun était sur le qui-vive, s'attendant à être appelé d'un moment à l'autre pour un conseil privé, un conseil d'administration, ou une simple conférence. On craignait, ici, d'en avoir trop dit, là, de
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n'en avoir pas assez fait. On interrogeait la figure du maître avec inquiétude; ses moindres paroles faisaient ravage, et de là un air soucieux, une préoccupation sérieuse, pour ne pas dire triste, se reproduisaient sur les figures. Quand TErapereur était au loin, ces mêmes figures se dilataient. On avait repris quelque loisir sous le gouver* nement paternel de rarchi-chancelier ; on courait aux spectacles, à la campagne ; enfin on prenait sa part des jouissances communes. S'il était permis de hasarder une telle comparaison en un sujet élevé, je dirais que tous, tant que nous étions, ne ressemblions pas mal à des écoliers fort tristes sous la férule du maître, et qui retrouvent leur gaieté dès que celui-ci a tourné le dos.
On commençait aussi à parler davantage de la grande expédition. On ne faisait pas de doute qu'elle était dirigée contre la Russie ; mais on conservait Tespoir que, lorsque TEmpereur serait dans le Nord, les affaires pourraient encore s'arranger. On ne voyait en discussion aucun point grave entre la France et la Russie, et surtout qui motivât de la part de la première un déploiement de forées militaires hors de toute proportion. L'étendue môme de ces forces rassurait sur leur emploi; on croyait que l'Empereur ne les avait mises en jeu que pour en imposer à. la Russie et la rendre plus facile à céder sur quelques points visiblement litigieux, tels que l'article des licences et la réunion du duché d'Oldenbourg.
Depuis le départ de l'Empereur, les bals avaient commencé, les réunions étaient plus fréquentes, et chacun, sans B*en douter ou en s'en doutant, fêtait à sa manière Tabsence du maître. Je voulais prendre ma part de vacances, et je n'étais pas fort pressé de regagner le grand-
duché. L'archi-chancelier me réveilla de cette espèce de sommeil. Il me témoigna un jour de Tétonnement de me voir encore à Paris : « Vous savez, m'ajoutait-il, que quand » l'Empereur est à l'armée, il entend que chacun soit à » son poste, et le vôtre est à Dusseldorf ? — Je prie Son » Altesse de considérer que je n'ai pas reçu d'ordre de » retourner. — Fort bien, mais le départ de l'Empereur » équivaut à l'ordre le plus positif, et prenez garde qu'il » peut vous arriver mal de ce séjour prolongé. Qui nous » répond que, sans le vouloir, sans le chercher, vous ne » vous trouverez pas ici contre quelque événement qui » fournira matière à un rapport de police? Ce rapport ar- » rivera au quartier-général dans un moment où l'Em- » pereur sera mal disposé, et vous vaudra au moins une » verte réprimande. » — Je trouvai le conseil fort sage, et trois jours après j'étais en route.
Retour à Dusseldorf. * Pressentiment des désastres de la campagne de Russie.
Le Français s'inquiète^ se rassure^ se désole, se réjouit du jour au lendemain. L'Allemand est tout différent : il est plus lent à recevoir l'impression ; mais il la conserve^ la pétrit, et en fait l'occupation et quelquefois le tourment de sa vie. Toutes les contrées d'au delà du Rhin avaient les jeux fixés sur la fameuse expédition. Elles la tenaient comme un événement salîque, duquel sortirait la délivrance ou l'assujettissement complet de l' Allemagne. Le comte de Nesselrode me croyait au courant de la politique de l'Empereur, puisque je revenais de Paris, où j'avais eu plus d'une conférence avec Sa Majesté, et il m'entretint librement de ce qu'il savait lui-môme. Je vis qu'il était plus instruit que moi, et de beaucoup. Il me dit qu'il ne restait de doute à personne. La Russie avait épuisé les moyens de conciliation qui convenaient à une puissance
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forte et qui savait se respecter. Aucun n'avait réussi. Elle s'altcnd donc à être attaquée, et que l'empereur Napoléon va se déployer tout entier pour la frapper au cœur jusqu'à Pétersbourg, peut-être même jusqu'à Moscou. Le parti de l'empereur Alexandre est invariablement arrêté : de ne rien céder à son redoutable adversaire, de le laisser pénétrer en Russie et d'attendre.
Je le voyais par les rapports que je recevais de tous les côtés, depuis les bords de la Newa jusqu'au Rhin, les hommes dont l'opinion comptait dans les affaires ou ceux qui faisaient autorité par leurs connaissances tenaient pour hasardeuse une expédition en Russie; ils en donnaient, à mon gré, des raisons entraînantes. Je recueillis de ces rapports ce qui me paraissait propre à frapper l'Empereur, et j'en composai un Mémoire, que j'adressai au ministre secrétaire d'État, qui était alors M. Daru. Je crus celui-ci plus hardi que n'était M. le duc de BaMano à mettre éoub les yeux de l'Empereur quelque production qui combattit sa manière de voir. Je ne sais ce qui est advenu de mon Mémoire, et si M. Daru a été réellement plus décidé que son prédécesseur; mais ce qui est sûr, c'est que ni l'Empereur ni son ministre ne m'en ont jamais dit un mot, et trèsprobablement, sur l'étiquette du sac, il aura été jeté sous la table, comme l'œuvre impertinente d'un homme qui se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Et c'est bien ce qui pouvait m'arriver de mieux, car, à quelque temps de là, mon pauvre confrère Malouet fut renvoyé du conseil et exilé pour avoir adressé à l'Empereur des conseils salutaires, où se reconnaissait l'homme d'État éclairé et le aei> viteur courageux. Et cependant, en relisant ai\jourd'hai les pages excellentes de M. Malouet et les mieuEes, qui ne
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les valent pas à beaucoup près^ on les croirait écrites depuis les événements, tant ces événements s'avançaient entourés de lumière pour tout le monde, excepté pour celui contre lequel il avait été écrit qu'il ne les verrait qu'après qu'ils auraient obtenu leur aflfreuse réalité.
Je m'obstinais à fonder quelque espérance sur le s^our prolongé de l'Empereur à Dresde, et l'espèce de congrès de rois et de princes qu'il y avait réunis. Je ne pouvais pas me persuader que tant de grands personnages fussent arrivés tout exprès dans la capitale de la Saxe pour y servir de tapisserie aux fêtes .que l'Empereur y donnait. L'avouerai-je à ma bonté ? tous les matins je relisais le Mémoire que je lui avais adressé, et je n'étais pas éloigné du dernier terme de la sottise, c'est-à-dire de croire qu'il avait fait impression. Jamais au monde l'infatuation n'a* vait été poussée si loin. Aussi j'ai toigours respecté depuis» dans mon for intérieur^ les prétentions, si folles qu'elles fussent» de quiconque se môle d'écrire. Je me dis ; j'ai été pis que cela.
Cependant, je reçus une lettre du ministre des affaires étrangères, pour m'annoncer que l'Empereur était parti pour prendre le commandement de son armée. Deux choses m'étaient commandées : de donner un surcroît d'attention à l'administration du grand-ducbé, et de h&ter le départ pour la grande armée des troupes qui devaient en fairt partie. On indiquait Varsovie comme la destination qui leur était donnée. Dans la disposition d'esprit où j'étaiSf je saisissais avec avidité tout ce qui pouvait éloigner l'idée d'une expédition portée en Russie. Il me suffit de la destination donnée aux troupes du grand-doohéi pour me faire juger qu'il ne s'agissait encore que d'une guerre de Po*-
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logne, et que les armées de l'Empereur ne franchiraient pas les limites de cet ancien royaume, qu'il s'agissait de reconstruire. La politique de l'archevêque de Malines me revint à la pensée, et j'eus regret d'avoir un peu ri de la suffisance de Sa Grandeur. Je me composai de la sorte un système de sécurité que j'étais décidé à n'abandonner qu'à la dernière extrémité.
Il fallut bien enfin l'abandonner, lorsque, après la facile occupation de la Pologne, les armées de l'Empereur entamèrent la Russie ; mais j'avais été prévenu de ce grand événement par un phénomène qui semblait m'avoir été envoyé pour m'annoncer un afireux désastre, et en même temps m'en offrir un échantillon : le jour où l'armée mît le pied sur le territoire russe, était mon jour de réc^tion, et j'avais ordinairement, ce jour-là, un dîner de vingt à vingt-cinq personnes. La salle à manger du palais de la Vénerie, que j'habitais alors, donnait du côté du Rhin et était éclairée, de ce côté, par quatre grandes croisées. Lorsqu'on passa du salon pour le dîner, les convives furent tellement frappés des apprêts effrayants d'une tempête qui s'élevait sur le Rhin, que personne n'osa se mettre à table et qu'on rentra au salon. Un nuage d'un fond cuivré, semé de taches couleur de sang, planait sur la rive droite du Rhin, et faisait effort pour traverser le fleuve et venir fondre sur la rive gauche ; il en était repoussé par un vent violent. Le conflit dura plus d'une demi-heure, durant laquelle la masse du nuage ne cessait pas d'augmenter. L'air était coupé par des sifflements aigus partis des deux parts, aussi violents que ceux qui accompagnent une tempête sur mer. Il semblait que le Rhin fût une barrière que Torage ne pouvait pas franchir. Il la franchit à la fin et
vint s'abîmer sar le grand-duché. De l'endroit où je le considérais, je voyais la foudre grondant frapper à coups redoublés à droite et à gauche. Une grêle dont plusieurs grains avaient six pouces de circonférence, eut bientôt recouvert le sol. Tout fut emporté des productions de la terre qui s'étaient rencontrées sous ce terrible fléau; des maisons furent renversées; d^ arbres séculaires ne résistèrent pas mieux; des chevaux, des hommes périrent. Les vieillards de la contrée attestèrent que jamais rien de tel ne s'était offert à leurs regards. La forêt de Duisbourg, où était le haras sauvage, fut hachée^ culbutée de fond en comble. Je m'y rendis dès le soir même, et j'y trouvai une scène de désolation qui me donna quelque idée de ce que serait le monde aux regards du dernier homme.
J'ai ma dose de superstition ; chacun a la sienne, soit qu'il l'avoue, soit qu'il le dénie. Quand ensuite, et en comparant les dates, je fus certain que l'orage avait éclaté dans le grand-duché le jour et à l'heure même où l'Empereur était entré en Russie , je fus pleinement persuadé que la grande expédition ne serait plus qu'un immense désastre, et je conformai ma conduite à ma croyance. Ainsi, je négligeai de mettre à fin le retrait féodal du comté de Walmoden que l'Empereur m'avait accordé à titre de majorât. 11 fallait rembourser i l'acquéreur une somme de quatre cent mille francs, après quoi je reprenais de ses mains et m'appropriais une terre magnifiquement titrée, ce dont je me souciais assez peu, mais d'un produit de quarante à cinquante mille francs de rentes, ce qui m'intéressait davantage. Vainement ma famille et mes entours me pressaient sur ce point. Mes fonds étaient prêts, les actes dressés. Je ne pouvais pas me décider à faire un pas
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de pliuiy taut l'orage m'avait frappé moralemeat. Ici, ma croyanoe de bonne femme me servit à quelque chose. Si j'avais retiré la terre de Walmoden, à peine j'aurais eu le loisir d'en prendre possession ; elle m'eût été reprise dàs la fin de 1813, et j'aurais pu attendre quoique temps la restitution de la somme de quatre cent mille francs : non pas assurément que l'acquéreur, le comte de Merfeld, ne fût vm homme fort délicat et que je ne pouvais pas soup<çonner de garder mon argent en reprenant sa chose, mais il n'était qu'acquéreur nominal, ou plutôt le contrat de vente n'était qu'une couverture pour soustraire aux regards de l'Empereur la propriété du comte de Walmoden, son ennemi acharné. Je ne conteste pas plus la probité de ce dernier que celle du comte de Merfeld ; mais il le prend de plus haut et sa politique est plus large* Il aurait pu trouver assez juste de punir au moins par quelque retard un oomte de la façon de Napoléon^ d'avoir osé étendre ses mains sur une terre qui donnait séance à la Diôte du trèssaint empire romain, et que le roi d'Angleterre, Georges II « avait achetée k grand prix pour établir dignement Tun de ses enfants naturels en Allemagne. •
Depuis l'entrée de l'Empereur en Russie, je ne recevais des nouvelles du quartier-général que de loin en loin et toujours pour des affaires ûiilitaires. Nous obéissions de notre mieux, M. Rosderer et moi, à la recommandation qui avait été faite à tous deux de donner toute notre atten* tion au grand-duché. Le temps des contentions et des mauvais tours avait passé, soit que les aspérités du caractère de M. Rœderer se fussent usées par le frottement^ soit que nous pensassions chacun de notre côté, et sans onêv nous le dire, que le moment où notre existence était
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remide au hasard, aérait bien mal ohoisi pour un combat dé prétentions. Il était entendu que nous, avions peu d« choses à attendre de l'Empereur; nous le voyions bien encore dater de Moscou quelques décrets, mais nous voyions aussi qu'on avait ohoisi, pour les rendre, des matières à effet, et qu'on se proposait sur toute chose de jeter de la poudre aux yeux. Enfin, s'il fkllait croire qu'à travers les flammes de Moscou, l'Empereur avait la force et trouvait le temps de s'occuper de l'administration de la France, on pouvait douter qu'il en eût encore de reste pour cette petite portion de son empire qu'on appelait le grand-duché de Berg.
Nous nous occupions de perfectionner les institutions déjà données au grand-duché et de préparer ceUee qui lui manquaient. L'administration avait pris un cours réguUer; sa ikveur augmentait chaque jour dans le pays. Aussi, durant Tannée 1812, il fut parfaitement tranquille. Je me rendais un compte trimestriel aussi exact que je le pouvais de Tétat des diverses manufactures. Évidemment elles étaient en progrès, ce qu'il fallait attribuer à l'introduction de leurs produits dans le royaume d'Italie et à quelques faveurs que l'Empereur avait fait accorder aux foires de Leipzig. De nombreux défrichements, un meilleur assole* ment des terres, de plus abondantes récoltes qui en étaient la suite, attestaient les progrès 'de l'agriculture. Aussi, quand la nouvelle du grand désastre fut arrivée, à la suite de bulletins qui jusque-là n'avaient parlé que de victoires^ sans doute elle fut reçue avec une joie secrète par les hautes classes de la société, mais cette joie ne fut pas par* tagée par la classe la plus nombreuse; celle-ci en conçut de la douleur et la témoigna franchementé Le bon temps
était bien près d'être passée il ne Tétait pas encore. Cette nouvelle m'étonna peu ; j*y étais préparé par tout ce que j'entendais dire depuis le début de cette malheureuse guerre et par le présage dont je viens d'offrir le tableau.
Je fus averti des premiers du passage de l'Empereur à Wilna et de son étrange entretien dans cette ville, par quelqu'un qui y avait assisté. « Il y a un mois fêtais le » maître du Nord^ maintenant je ne le suis plies; du ^m- » blime au ridicule, il ny a souvent qu*unpas, etc* » En rapprochant ce discours d'un autre qu'il tint à son armée, au retour de Saint-Jean-d'Acre , et que le général Damas m'a rapporté, on découvre que les événements malheureux ne trouvent jamais l'Empereur préparé , comme s'il était exempté de la loi commune. Il perd à s'irriter contre l'infortune le tempe et les moyens qu'il devrait employer à la combattre. Nul guerrier ne sut peut-être mieux que lui préparer la victoire et moins que lui réparer une défaite. A la place de Gésar^ il eût péri à la bataille de Munda et ne se serait pas échappé d'Alexandrie. Le dictateur des Romains l'emporte sur l'Empereur des Français par son sangfroid au milieu des dangers extrêmes et son intrépidité à combattre corps à corps la fortune quand elle veut lui échapper. On savait que César ne désespérait jamais, et tout le monde espérait autour de lui.
Le reste de l'année 1812 se passa dans le grand-duché sans offrir aucun incident remarquable; les personnages influents en Allemagne ne faisaient plus de doute sur sa délivrance, mais ne portaient pas encore l'espérance plus loin qu'à voir l'Empereur en retirer ses troupes et renoncer à l'occupation de Hambourg et du littoral. C'est seulement dans les premiers mois de l'année suivante, et après que
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Tarmée prussienne eut donné le premier signal de la défection, que partout on jura de relever de ses ruines l'antique Germanie et de rejeter les Français au delà du Rhin. Le mouvement fut. général dans tous les pays, dans tous les âges, dans toutes les conditions; le grand-duché fut sans doute l'État où il fut moins sensible , et cependant il me fallut bien le reconnaître, surtout dans les départements qui avaient été détachés de la monarchie prussienne.
Au début de la campagne, l'Empereur avait pu vaincre encore dans les champs de Lutzen et de Bàutzen : j'avais reçu l'insinuation de faire sonner bien haut ces deux victoires; je n'y manquai pas, mais les mystifications politiques n'étaient plus de saison. Je lisais sur toutes les figures la réponse qu'on n'osait pas encore me faire de vive voix : « Noiis ny croyons plus. » On savait ce que ces victoires avaient coûté et combien les dispositions de l'armée avaient changé. Les vieux ofiiciers, dans tous les rangs, étaient las de batailles et se demandaient si c'était chez l'Empereur un parti pris de ne leur permettre de mourir que sous le harnais; les jeunes conscrits qui arrivaient de l'intérieur de la France se tenaient pour perdus quand ils entendaient les vétérans désespérer, et le nombre était effrayant de ceux qui, avant comme après la bataille de Bautzen, avaient sacrifié le doigt index pour se faire réformer : ils se rendaient l'un à l'autre le triste service de cette mutilation, qui inquiétait et indignait l'Empereur. Il fallut rendre un décret pour y appliquer quelque remède, et, entre autres, condamner ceux qui portaient les marques du délit à entrer dans le service des charrois de l'armée, pour y rester un temps plus long que celui qu'ils auraient passé dans leurs régiments. Insuffisant palliatif à
un mal aussi profond! Mais la guerre durait depuis vingt ans; depuis vingt ans nous en avions épuisé les dangers, les victoires, les désastres, les triomphes; les temps étaient accomplis d'eux-mêmes, sans qu'on y prît garde. Trois ans auparavant, j'avais rencontré le brave des braves^ le maréchal de Montebello, lorsqu'il allait rejoindre la grande armée vers le Danube; nous pressions le guerrier de nos vœux pour un prompt retour, et nous lui présagions de nouveaux lauriers sans crainte d'être mauvais prophètes. « Je ne sais pas, nous répondit le maréchal, si je revien- » drai, mais ce dont je suis bien sûr, c'est que si je rc- » viens, ce sera pour repartir. Il est dans la destinée de » l'Empereur de ne jamais s'arrêter, et dans la mienne de » le suivre Jusqu'au bout : si vite ou si tard qu'il y arrive, » nous y périrons les uns après les autres; encore si nous » étions garçons ! » — Il y eut émulation & qui ramènerait le maréchal à des idées moins tristes : ce fut en vain; il s'attendrissait involontairement sur sa femme, sur ses quatre flls, comme s'il et!lt été agité par un pressentiment: il ne devait pas les revoir! On a raconté, comme on Ta voulu, l'entretien que de son lit de mort il a eu avec l'Empereur ; mais il est certain qu'il lui fit, avec l'autorité d'un ami mourant, de sévères reproches sur son amlâtioii et les désastres dont elle serait cause.