‹ Mémoires du comte Beugnot, ancien ministreChapitre 1 sur 13 · I)E L'EMPIRE · texte numérisé non relu

I)E L'EMPIRE

Séjour de TEmpereur i Mayence. — Le conventionnel Jean-Bon-Saint-Ândrë.

— Invasion du grand-duché.

Je sais porté à croire qu'après les premières jour*^ nées de Latzen et de Bautzen, TEinperear voulut profiter de l'armistice qui vint à la suite pour entrer en négociation. Il se rendit à Mayence avec une suite peu nombreuse, et y appela T Impératrice. Je reçus l'ordre de m'y rendre de Dusseldorf. Je trouvai à l'Empereur autant de fermeté et de promptitude dans l'esprit que jamais, mais il ne mettait plus dans l'entretien le môme abandon, et il était visible qu'il croyait avoir un rôle à jouer. Il me fît, dès le premier jour, l'étalage de ses forces de toutes armes. Lorsqu'il jetait dans le récit quelque assertion dont il craignait l'eâet sur ma crédu*lité, il me regardait fixement pour lire dans mon maintien l'effet de son récit. Ainsi, lorsqu'il me dit que le roi de Danemark lui fournissait 40,000 chevaux, avec lesquels il allait avoir la plus formidable cavalerie

de l'Europe, je fis, et bien malgré moi, en vérité, je ne sais quel signe d'impatience, d'où il jugea que je n'étais pas trop confiant dans sa formidable cavalerie. 11 s'en fâcha.

« Vous êtes, me dit-il, un de ces savants à tous » crins qai décident à tort et à travers. Vous répétez, > après Frédéric, qu'il faut sept ans pour faire un » cavalier ; et moi je dis qu'avec de bons cadres on » fait des régiments de cavalerie aussi promptement » que d'autres. On met des hommes à cheval et ils s j » tiennent; voilà tout le secret. Voyez mes gardes d'hon- » neur : il n'y a rien à comparer à ces jeunes gens pour » l'intelligence et Tintrépidité. G*est une cavalerie ad- » mirable ; a-t-on mis sept ans à la former ? »

La conversation arrive aux nouvelles levées que l'Autriche et la Bavière viennent d'ordonner. Je me permets de remarquer qu'elles sont bien fortes et j'exprime quelques doutes sur la politique de ces deux puissances. L'Empereur repousse mes doutes, mais sans qu'ils excitent chez lui la moindre irritation. Je juge seulement, par l'enchaînement de ses idées et la facilité de l'expression, qu'il y a déjà pensé et qu'il me répète ce qu'il s'est dit plus d'une fois à lui-même.

« Je ne sais, ajoute-t-il, à qui ces puissances, et l'Au- » triche surtout, en veulent, avec ces levées d'hommes » qui sont déraisonnables. Il n'y a plus de motif pour » s'arrêter, et si j'en fais autant, il ne restera que » les femmes en Europe pour cultiver les terres. J'ai » une armée aussi bonne que jamais et de plus de

» 400,000 hommes. Cela suffit pour rétablir mes » affaires dans le Nord. Je ne m'aviserai pas de ladou* » hier, quoique rien ne fÙt plus facile. »

Je me le tiens pour dit^ et je donne tous les signes d'acquiescement à ce que l'Empereur veut que je croie. Quand il me juge bien posé sur le terrain où il entend que je reste, il me demande des détails sur le grand-duché. Je les lui donne en dissimulant les côtés faibles, mais sans trop farder la vérité sur le reste. .

« — Je ne suis pas content de vos troupes ; vous me » dépensez beaucoup d'argent pour les bien équiper » et elles désertent du soir au matin.

» — Je supplie l'Empereur de remarquer que les » hommes du grand- duché qui désertent ne sont pas » des soldats, mais des paysans qui ont été expédiés » sur les corps trois jours après leur arrivée à Dussel- » dorf.

» — Vous répétez toujours la môme chose. Voyez » donc les gardes d'honneur.

» — J'ai tort, Sire, j'en demande pardon à Votre » Majesté ; mais elle ne peut pas comparer l'élite de » la jeunesse française qui combat à ses côtés, avec » des rustres allemands qui n'ont de soldat que l'habit. » — Nous en parlerons plus au long ; à demain » dix heures. »

Le lendemain l'Empereur remet sur le tapis les affaires du grand-duché. Il renonce au deuxième régiment de chasseurs à cheval que je devais fournir; il pr4-

9 MÉMOIRES DU GOMTK BBUaNOT

£^6 de ntôtlre à la charge du pays la réorg^saitîon d'wBe bonne légion de Polonais qui ne déserteront pas. J'exprime le désir de vérifier si la dépense n'excédera pas la somme allouée au budget pour la levée d'un second régiment de chasseurs. A cet instant l'Empereur, retombant dans le vrai, me répond : « 11 me faut » des troupes, et surtout des troupes faites ; vous ferez * comme vous l'entendre^ : le temps d'y regarder de si ^ . près est passé. » L'Empereur me dicte des lettres durant deux ou trois heures, et des décrets autant qu'il en follait pour que le soin de les expédier emportât toute la nuit. L'Empereur, en marchant à grands pas dans son cabinet, dictait avec une grande rapidité. Il s'arrêtait un peu au premier mot de la phrase ; mais dès qu'il était trouvé, le reste lui échappait d'un seul jet. Le premier jour que j'écrivis sous sa dictée, jene pus le suivre, quelques efforts que j'y fisse, et je n'avais produit qu'un brouillon informe, où je craignais que personne, à commencer par moi, ne pût se reconnaître. M. Fain me demanda si j'avais bien présent à la mémoire le projet de chaque lettre. Je lui répondis affirmativement. « Daïisce cas, reprit-il, tout est bien, il ne vous en » faut pas davantage. Vainement on essayerait d'é- » crire aussi vite que dicje l'Empereur et de traduire » sur le papier les mots mêmes dont il s'est servi ; car il » va très-vite, ne permet pas qu'on l'arrête, et moins » encore qu'on le fasse répéter. Il faut s'attacher à ce » qui est possible, saisir le sujet de la lettre, et garder » la disposition dans laquelle les idées se sont échap-

» péé». Si rEmperefir a empileyyé qtidqtM9^iiM des >r figures dd môto qu'il alRectioAné etqttleontle cachet « de 6ÔÛ style, tié pas Uè négliger ; ensuite, et quand » il s'agit de rédiger, serrer U ccnstruotiou de la phrase w et être avare de mots. Avec cela, Vous aureai remf^li » le voeu de l'Empereur, qui, au resté, se i^outre fedle » et confiant avec ses secrétaires, car il ne relit pas. » Je suivis ces bons conseils et, en effet, lorsque je présentai le lendemain les lettres à la signature, TËmpereur ne prit pas la peine de les relire ; il trouva seulement que j'avais manqué à l'^iquelte en laissant trop de blanc à la marge de mes ei^péditbdns. J'en avais laissé tout au plus deut ligues^ mais c'était beaucoup trop, il ne fallait ri«n laisaer du tout ; l'Empereur croyait ^ncèrement que les formes particulières aux lettres des souverains m'étaient tout à fuit étrangère^ et que j'apprenais tout ce qu'il avait la bonté de m'ensei*gner sur ce point. Je n'avuis gande de le troubler 4ans cet avantage de plus qu'il prenait encore sur mOf , en réfléchissant toutefois que j'étais au courant de ces matières, et que déjà j'irvads trouvé l'occasion d'y appliquer mon petit suvoir-^fairequô lui-même était encore caciLé dans les écoles militaires ou sous runiforaie de sous^ lieutenant. Ce journlà, l'Emf^ereur, après ra'avoir dicté plusieurs lettres et quelques décisions sur des aifaires toutes relatives au grand^duché, me remit le dossier assez volamiiieux d'une affaire de la ville de Hanau, dont 11 m'ordonna de m'occuper sur-le-champ en me disant :

8 liÉMOIBEiv DU. €OMTfi BEUGNOT

« Je porte de l'intérêt à eeite ville, dont je n'ai pas » vonlu me défaire quand j'ai disposé des autres pos- » sessions de l'Eleeteur de Hesse. Elle est avanta- » geusement située et de plus d'une manière elle peut » m'ôtre utile. L'esprit de ses habitants est bon, et j'ai » envie de faire quelque chose pour eux. Il ne faudrait » pas regarder aux sacrifices pour s'attacher les popu- « lations. J'ai fait examiner les prétentions de la ville » de Hanau par le préfet de Mayence» qui y a mis toute » sa conscience, mais son rapport est trop long. Re- » voyez l'atfaire avec lui, et quand vous l'aurez exa- » minée, je vous réunirai en conseil d'administration » pour la décider; mais il n'y a pas de temps à perdre, » demain vous me direz si vous êtes prêt. » — Ces mots de sacrifices pour s'attacher les populations me remettent au cœur le courage d'attaquer encore une fois l'établissement du monopole du tabac dans le"grandduché. L'Empereur m'écoute avec beaucoup de patience, et j'étais porté à croire que tout n'avait pas été en perte pour lui dans ces derniers désastres, puisqu'il y avait appris la nécessité de s'attacher les populations. Quand j'ai expliqué mon affaire aussi au long qu'il m'a convenu, l'Empereur me répond :

« Il est inconcevable qiie vous n'ayez aperçu par » aucun côté le motif qui me fait persister pour l'établis- » sèment du monopole du tabac dans le grand-duché. » Ce n'est pas de votre duché qu'il s'agit, c'est de la » France. Je sais bien que vous n'y gagnerez rien ; il se » peut même que vous y perdiez, et que m'importe, si la

» France y trouve son profit ! Sachez donc que dans tout » pays où le monopole du tabac est établi^ et qui confine » sans intermédiaire à un pays où le commerce en est » libre, il faut compter sur une infiltration habituelle de » contrebande qui alimente jusqu'à une profondeur de » sept à huit lieues la consommation dans le pays as- » sujelti. Voilà ce dont j'entends préserver la France. » C'est à vous à vous défendre comme vous l'entendrez » de cette infiltration. Il me suffit de l'avoir repoussée à » plus de huit lieues de mes frontières. Maintenant je » peux compter sur les produits de la rive gauche du » Rhin comme sur ceux des provinces de l'intérieur de » la France; voilà ce que j'ai voulu. Jugez mainte- » nant si j'ai dû écouter vos doléances et sacrifier les » intérêts de la France à vos convenances. » — J'aurais pu répondre que, pour être dans le vrai, il suffirait de retourner la proposition dans le sens opposé. Je ne m'en avisai pas^ et je fus assez satisfait pour moi du rôle prudent que j'avais joué dans cette seconde séance. En sortant du palais, j'allai trouver M. le préfet de Mayence pour lui faire agréer l'adjonction que l'Empereur avait faite de ma personne pour l'examen de l'affaire de Hanau. M. Jean-Bon-Saint-André n'était rien moins que susceptible H il m'en parut charmé et

1 Jean-Bon, qui plus tard ajouta à son nom celui de Saint-Andrë, était né à Montauban le 25 février 4749 : il mourut à Mayence le 40 décembre 4 Si 3, à l'âge de soixante-quatre ans. La Révolution le trouva pasteur prolestant dans sa ville natale. Nommé à la Conven* tion, il tit partie du comité de salut public et fut chargé en cette qualité de (livejrses missions importantes auprès des armées navales de la

fO MâMOIBfiB DV COMTfi BËUGNOT

me dit cpfi6 nous ne serioûst pas dd trop potr Toponsi^er les idées extravagantes que le conseiller d'État JoUivet avait essayé de mettre dans la tête de l'Empereur, sur les droits du souverain de Hanau. J'avais entrevu M. Jean-Bon -Sainte-André lorsqu^il siégeait à la Convention. Il avait été l'un des membres les plus énergiques du gouvernement révolutionnaire, et il était Tun ' de ces hommes avec lesquels on pouvait avoir des relations d'affaires, mais jamais de cotifiànce. J'avoue que je fus un peu ramené vers lui par le travail qu'il avait fait sur cette affaire de Hanau. Il n'y avait pas seulement mi^tiôute-sa conscience, pour me servir d'une expres^n de l'Empereur, mais une clarté et une logique de premier oq?dre. Je lui en fis mon compliment, et lui déclarai que je n'avaisd'autre parti à prendre que de l'approuver, et de l'approuver encore en présence de l'Empereur. ^ Q^ardez-vous-en bien, me dit* il, pour » peu que vous portiez intérêt à la ville de Hanau, ou, » plutôt, au triomphe de la justice. L'Empereur en con- » durait, ou bien que vous n'avez pas examiné à fond » l'affaire, ou que nous nous entendons comme larrons

* en foire. Convenons plutôt de quelques points de dis*- ^ cusaion que nous attaquerons fort et ferme devant lui,

* pour fixer son attention et lui donner occasion de se* » dire, et peut-être de nous dire : Pauvres hères que » vous êtes! que deviendriez-vous si je n'étais pas là

République. Sous le Directoire il fat nommé consul deFraneeà Alger, et en 1802 préfet du département du Mont-Tonnerre qu'il administra jusqtf à sa mort. (B* B).

LES DKRNrERS TKMFS DE L'BMPIRG II

» pour vous montra oiH est la Térité et tous y £9dra » tenir ?» — Je trouvai Ta vis assez piquant pour le suivre. L'embarras était de trouver dans le travail de Jean-Boû-Saint«-Anâr6 quelques parties qne je pusse attaquer avec un avantage apparent, et, faut-^il en con-* venir? il mit quelques taches à cet excellent travail pour me ménager le plaisir de les signaler.

Ce M. Jean-Bon^Saint-André était un ministre pro* testant, d'abcNrd prédicant chaleureux dans le Midi ; mais qui, comme ses pareils, avait apporté à la Révo« lotion des ressentiments à satisfaire, des haines à as«souvir, de vieilles ambitions de parti à raviver. Il a été rare qu'un protestant^ et surtout un ministre protestant, n'ait pas pris place parmi les révolutionnaires les plus décidés. Le juste et tolérant Louis XVI a pajé àce parti la peine de la révocation de TÉdit dé Nantes, de la prise de La Rochelle et de l'abjuration du chef de sa Maison. M. Jean-Bon était arrivé à la Convention et y avait déployé des connaissances étendues, le talent de tribune que supposait son état dans le monde, une rare intrépidité, et un caractère également incapable de faire et de demander grâce. Ardent révolutionnaire par-dessus tout, il ^ait parvenu au comité de salut public, où les missions difficiles et qui exigeaient un surcroît d'énergie lui tombaient en partage. Ainsi fut-il envoyé en Amérique, sur une flotte commandée par Villaret-Joyeuse, pour en ramener à tout prix des grains dont la disette était eifrayante. La flotte revenait chargée et était sur le point de rentrer dans nos ports.

ta MÉMOIBES DU COMTE BKUGNOT

après avoir heureasement échappé à toutes les; surveillances ennemies, lorsqu'elle se trouva en présence de la flotte anglaise qui tenait la Manche. On pouvait y échapper, et Ta vis de Tamiral était de le tenter. Gela parut un acte de faiblesse à Jean-Bon-Saint- André, qui exigea qu'on livrât bataille et sur-le-champ ; luimême s'y épargna moins que le dernier des matelots; et cependant l'issue ne fut pas autre que celle des combats de mer de cette époque : nous perdîmes quelques vaisseaux et une partie du convoi ; le reste rentra dans nos ports. C'était la manne tombée au désert. On se consola de ce qu'on avait perdu par ce qui s'était retrouvé, et aussi parce que nos marins firent dans ce combat des traits d'intrépidité sublime , et qui frappèrent amis et ennemis d'une égale admiration. Jean-Bon, rentré au comité de salut public, en reprit sans hésiter les traces sanglantes. Il en approuvait alors tous les actes et n'en a pas désavoué un seul depuis ; mais son absence prolongée l'avait mis en quelque sorte à l'écart, et il échappa à 1^ vengeance que la Convention tira des autres membres du fameux comité. Après le 18 brumaire, l'Empereur le tint encore quelque temps hors des affaires, mais quand son gouvernement fut tellement aifermi que les hommes du talent et du caractère de celui-ci pouvaient toujours le servir mais ne pouvaient plus lui nuire, il se l'attacha par différentes missions, dont la dernière et la plus importante avait été la préfecture de Mayence. Il s'y montrait, sous beaucoup de rapports, le préfet modèle. Mettant à l'écart la repré-

sentation dont là nécessité ne lui était pas démontrée^ et le respect de certaines convenances dont il n'avait même pas l'idée, Jean-Bon, du reste, ne laissait rien à désirer : travailleur infatigable, administrateur toujours prêt, sévèrement juste sans acception de parti, il comblait les vœux du département que d'abord il avait effrayé. Le mobilier de son cabinet consistait dans un bureau formé de quatre planches de sapin solidement unies, de six chaises de bois, et de la lampe devant laquelle il passait souvent des nuits. Les autres appartements de l'hôtel respiraient la môme modestie , et la table était parfaitement assortie au reste. On retrouvait ' dans le préfet de Mayence le vieux conventionnel du comité de salut public, avec sa frugalité et sa laborio-' site toute républicaine.

Le jour qui nous avait été indiqué pour discuter l'affaire de Hanau devant l'Empereur, en conseil d'administration, arriva. Jean-Bon commença son rapport, comme nous en étions convenus. J'en attaquai deux points, et je cherchai à faire prévaloir sur ces points l'opinion de M. le conseiller d'État Jollivet, opposée à celle du préfet. L'Empereur résuma l'affaire avec sa lucidité ordinaire, et donna à mes objections un poids tel que je finis par les croire sérieuses. Mais après avoir établi ce qu'il appelait le droit étroit, il s'en relâcha en faveur de la ville de Hanau et lui accorda à peu près ce qu'elle avait demandé. Le même jour, le préfet et moi avions été invités à dîner chez l'Empereur. Le conseil avait fini à près de cinq heures, et, en attendant le dîner, TEmpe-

renr proposa une promenade sur le Rhin, dans le dessein d'essayer un batelet élégant dont le prince de Nassau venait de lui faire hommage. On descendit du palais de rOrdreTeutonique sur les bords du fleuve, où le prince de Nassau attendait l'Empereur.

Sans avoir adressé à Jean-Bon et à moi. une invitation positive de l'accompagner, il s'était expliqué de manière à nous y autoriser ; nous suivîmes le cortège et nous entrâmes dans le bateau avec les autres. L'Empereur était accompagné de deux aides de camp et d'un adjudant du palais. Venaient ensuite le princ<^ de Nassau avec une sorte d'officier de marine qui commandait la manœuvre, Jean-Bon, moi, et enfin le mameluck obligé. La suite de l'Empereur occupait Tune des extrémités du bateau ; nous occupions l'autre ; lui-même restait au milieu avec le prince de Nassau, qui lui faisait admirer le magnifique vignoble qui couronne la rive droite du Rhin et au centre duquel se déploie le château de Biberich. L'Empereur paraissait donner toute son attention à ce tableau qu'il d^aillait, une longue-vue à la main. Il demandait sur le château de Biberich des renseignements que le prince lui donnait avec une complaisance servile qui devait bientôt trouver son terme. Jean-Bon et moi, nous nous tenions à toute la distance de l'Em-* pereur que fournissait la longueur du bateau ; mais elle n'était pas telle qu'on ne pût entendre ce qui se serait dit des deux parts. Pendant que l'Empereur, debout sur l'un des côtés et penché vers le fleuve, semblait y rester en contemplation, Jean^-Bon me dit, et pas trop

bas : « Qaelle étrange position ! le sort du monde déf* » pend d'un coup de pied de plus ou de moins. » -^ Je frémis de tous mes membres et ne trouvai de la foroe que pour répondre : « Au nom de Dieu ! paix donc 1 » — • Mon homme ne fit compte ni de ma terreur ni de ma prière et poursuivit : « Soyez tranquille, les gens de » résolution sont rares. » — Je fis un tour de conversion pour me préserver des suites du dialogue, et la promenade finit sans qu'il pût être repri«. Oji mit pied à terre; le cortège de l'Empereur le suivit à sa rentrée au palais. En montant le grand escalier, j'hais à côté de Jean-Bon et l'Empereur nous précédait de sept II huit marches. La distance m'enhardit et je dis à moa compagnon : « Savez-vous que vous m'avez furieuse- » ment efirayé? —^Parbleu, je lésais ! ce qui m'étonne, » c'est que vous, ayez retrouvé vos jambes pour mar<- » cher ; mais tenez- vous pour dit que nous pleurerons » des larmes de sang de ce que sa promenade de ce » jour n'ait pas été la dernière. — Vous, êtes un in- » sensé 1 — » Et vous un imbécile, sauf le respect que je » dois à Votre Excellence. »

Nous parvenons au salon de service ; on venait de recevoir des dépêches ; elles étaient alors d'une telle gravité qu'on n'en différait pas d'un instant l'ouv^ture. L'Empereur était passé dans son cabinet pour les lire, et le dîner était retardé; le salon de service était peuplé de chambellans, d'aides de camp , d'oflftciers d'ordonnance, de secrétaires, distingués entre eux par des habits plus ou moins riches et â*une élégance rechercàâe* Ceux

qui en étaient revêtus les justifiaient par la politesse d e leurs manières et une langue de cour qui commençait à se former. Le vieux conventionnel faisait tache au milieu du tableau avec son costume de préfet le plus modeste possible et déjà supporté^ et le reste de son habillement en noir, y compris la cravate. Il parait qu'il avait éprouvé plus d'une fois à ce sujet les aimables moqueries de la bande dorée, car ce jour-là on avait l'air de reprendre avec lui le discours interrompu de la veille. M. Jean-Bon laissa ces messieurs épuiser tous les traits qu'ils portaient dans leurs carquois dorés ; puis il leur répondit avec un sang-froid qui ajoutait à la puissance du discours :

« J admire en vérité que vous ayez le courage )» de vous occuper de mon costume et de la couleur » de mes bas, le jour où je dois dîner avec TEm- » pereur et l'Impératrice. Vous ne me dites pas tout : » vous êtes scandalisés de me voir appelé à un pa- » reil dîner, et je n'aurai pas sitôt tourné le dos que » vous direz : En vérité, on ne conçoit pas l'Empe- » reur de faire dîner avec l'Impératrice, la nouvelle » Impératrice, un conventionnel, un votant, un collègue » de Robespierre au comité de salut public, et qui pue » le jacobin une lieue à la ronde.

» — Eh ! monsieur Jean-Bon, comment nous placer » dans la bouche de pareilles sottises ! Nous nous res- » pectons trop pour jamais nous permettre. . . .

» — Point du tout, messieurs, ce ne sont pas là des » sottises, mais de pures vérités; j'avoue tout cela. L'Eu-

» rope était alors conjurée contre la France, comme » elle Test aujourd'hui. Elle voulait nous écraser de » toutes les forces morales et matérielles de Tancienne » civilisation. Elle avait tracé autour de nous un cercle » de fer. Déjà la trahison lui avait livré des villes no- » tables; elle s'avançait : eh bien ! les rois en ont eu le » démenti ; nous avons dégagé le territoire et re- » porté chez eux la guerre d'invasion qu'ils avaient » commencée chez nous; nous leur avons enlevé la » Belgique et la rive gauche du Rhin que nous avons » réunies à cette môme France dont ils avaient , au » début de la guerre, arrêté le partage. Nous avons » porté an loin notre prépondérance et forcé ces mêmes » rois à venir humblement nous demander la paix. » Savez -vous quel gouvernement a obtenu ou préparé » de tels résultats? un gouvernement composé de con- » ventionnels, de jacobins forcenés, coiffés de bonnets » rouges, habillés de laine grossière, des sabots aux » pieds, réduits pour toute nourriture à du pain gros- * sier et de mauvaise bière, et qui se jetaient sur des » matelas étalés par terre dans le lieu de leurs séances » quand ils succombaient à l'excès de la fatigue et des » veilles. Voilà quels hommes ont sauvé la France. J'en » étais, messieurs; et ici, comme dans l'appartement » de l'Empereur où je vais entrer, je le tiens à gloire, » — On ne peut pas disputer des goûts, reprit un géné- » rai, mais en accordant aux comités du gouvernement » de l'époque la justice qui leur est due sous les rap- » ports militaires, il y a beaucoup de leurs actes dont

» il est impossible qu'on puisse se glorifier. Je réclame » contre l'expression, elle est trop forte,

» — Et moi je la maintiens, reprend Jean-Bon. Au » surplus, attendons quelque temps : la fortune est ca- * pricieuse de sa nature. Elle a élevé la France bien » haut; elle peut tôt ou tard la faire descendre, qui » sait? aussi bas qu'en i 793. Alors on verra si on la » sauvera par des lûoyens anodins, et ce qu'y feront des » plaques, des broderies, des plumes et surtout des bas » de soie blancs. »

On nous avertit que l'Empereur va passer pour dîner et nous entrons dans la salle à manger. L'Empereur y parut presque aussitôt. Il avait le front chargé de nuages, et était tellement absorbé par la méditation qu'il ne prenait qu'une part machinale à ce qui se passait autour de lui. Il s'assit cependant et mangea fort peu. Il adressa deux ou trois fois la parole au prince de Nassau sur des sujets insignifiants et ne donna nulle attention aux réponses, de sorte qu'ils avaient l'air de jouer aux propos interrompus. Il demanda au préfet s'il ne s'occuperait pas bientôt du pavé de Mayence qui était détestable. L'Impératrice trouva l'occasion de placer quelques mots, et le fit avec une modestie grande. Les réponses n'en furent pas moins brusques^ et par-dessus le marché l'Empereur y entremêla quelques mots peu flatteurs pour l'empereur d'Autriche. Je n'obtins pour mon compte qu'un très-petit moment d'attention de S. M. Elle avait devant elle au dessert une jatte d'abricots et daigna m'en envoyer un. L'Empereur entra

LES DEKNIERS TE&IPS DE L'EMPIHB 19

presque immédiatement après le dîner dans son appartement, et me fit savoir qu'il m'attendait le lendemain au travail comme à l'ordinaire. J'entrai dans le cabinet à dix heures. L'Empereur me dicta sur cinq ou six affaires de fort courtes décisions dont il me donna sommairement les motifs ; et il m'ordonna de les rédiger.pour les lui faire signer le jour même. Il se promenait assez vite dans l'appartement et je restais debout en attendant qu'il me permît de m'asseoir. Il m'en fit le signe quand je dus commencer à écrire. J'allai tout droit me planter dans son fauteuil qui n'avait rien d'apparent qui pût m'avertir. L'Empereur en fut sinon choqué au moins fort étonné, et m'enjoignit assez brusquement de chercher une place et de lui laisser la sienne. J'obéis bien vite. Le travail continuait. L'Empereur eut besoin d'un papier qui devait se trouver sur la table où je travaillais. Je mis un peu de temps à le découvrir, et dès que je l'aperçus, je m'élançai de ma nouvelle place pour le lui présenter. L'Empereur le lut, et son contenu lui fournit l'occasion de me faire une question à laquelle je répondis en me promenant du môme pas que lui ; et de là une discussion qui dura deux ou trois minutes , et après laquelle il me fit le signe d'aller écrire. — Je ne sais où diable j'avais la tête ce jour-là, je vais encore une fois m'asseoir droit au fauteuil de l'Empereur, et j'écris tout aussi paisiblement que si j'avais été assis sur un autre. L'Empereur me laissa le temps d'achever ma phrase, puis me dit d'un ton qui n'avait plus rien de sévère : C'est donc un parti pris chez vous que

de votts mettre à ma place ? Vous prenez mal votre temps. Ce dernier mot m*étonna singulièrement et m'enhardit un peu. La position entre l'Empereur et moi était ce jour-là singulière. Je ne pouvais pas m'empêcher de juger par la nature des affaires dont il s'occupait avant les autres et par les expressions qui échappaient à sa préoccupation, qu'il avait reçu de mauvaises nouvelles politiques, dont il ne voulait pas parler; et lui-même devait s'apercevoir par ma contenance et mes réponses que je savais ces nouvelles et que je n'en osais rien dire. Nous étions à des années de distance de l'époque où il allait avoir une armée plus formidable que jamais, où le roi de Danemarkluifournissait 40,000 chevaux pour sa cavalerie, etc , etc. ; et cependant il ne s'était passé que cinq jours entre celui où il m'avait tenu ce discours et celui où il lui échappait que le temps serait mal pris pour m'asseoira sa place. C'est, qu'entre les deux discours, l'Empereur avait recula nouvelle de la défection de la Bavière et des dispositions plus qu'équivoques de l'Autriche. Il est rare, pour peu que l'entretien dure entre deux personnes disposées de la sorte, que le discours ne tende pas à s'établir sur ce qui était secrètement convenu et sans qu'il soit besoin de l'avouer. Lors donc qu'en terminantle travail ce jour-là, l'Empereur toucha un mot des intrigues qu'on allait ourdir sur les derrières de son armée, et de la nécessité d'y mettre ordre, je répondis que je n'avais d'appréhension que pour le comté de La Mark, et que c'était là pourquoi j'avais tant insisté pour qu'on n'y établît pas le

monopole du tabac pendant la guerre, sauf à y revenir à la paix.

« C'était, ajoutai-je, une faible concession. Il y a des moments critiques où l'esprit public d'une contrée a besoin d'être ménagé. — Je vous comprends, reprit l'Empereur en jetant sur moi un regard animé, vous me conseillez des concessions, des ménagements et surtout un grand respect pour l'esprit public; voilà les grands mots de Técole dont vous êtes. — Sire, je ne suis d'autre école que de celle de l'Empereur. — Ce que vous dites là est un mot, et rien de plus. Vous êtes de l'école des idéologues , avec Regnault, avec Rœderer, avec Louis, avec Fontanes; Fontanes, non, je me trompe, il est d'une autre bande d'imbéciles. Croyez-vous que je ne saisisse pas le fond de votre pensée à travers les voiles dont vous l'enveloppez ; vous êtes de ceux qui soupirent au fond de l'âme pour la liberté de la presse, la liberté de la tribune, qui croient à la toute -puissance de l'esprit public. Eh bien! vous allez savoir mon dernier mot. » Puis, portant la main droite à la garde de son épée, il ajoute : Tant que celle-là pendra à mon côté, et puisse-t-elle y pendre encore longtemps ! vous n'aurez aucune des libertés après lesquelles vous soupirez , pas même, monsieur Beugnot, celle de faire à la tribune quelque beau discours à votre manière. — Mais, Sire, je ne sais quel ennemi a pu me défigurer de la sorte dans Tesprit de l'Empereur. — Personne; mais je vous connais, et mieux que vous ne vous connaissez

» vous-même. Vous rapporterez ce sojr votre travail au » cabinet. » Je suis congédié. Le soir je reçois le mot d'ordre accoutumé : « A demain dix heures, et ne sor- » tez pas de chez vous sans dire où Ton peut vous » trouver. »

Je reviens le lendemain à dix heures. L'Empereur travaillait avec ses secrétaires et me fait donner Tordre de repasser à quatre heures du soir. C'était un jour de dimanche, et j'étais invité à dîner chez M. Jean-Bon- Saint- André. J'arrive à deux heures; je sais que c'est celle du dîner ; mais je prie le maître de la maison d'arranger les choses de manière que je puisse être à trois heures et demie au palais de l'Ordre Teutonique pour y attendre les ordres de TEmpereur, « L'Empereur ne » sera plus ici, me dit Jean-Bon, à l'heure qu'il vous » a indiquée. Il part, s'il n'est pas déjà sur la grande » route : d'où sortez- vous donc pour ne pas savoir » cela? » J'insiste, je soutiens à Jean-Bon qu'il est mal informé ; je déduis mes preuves contraires. « Eh bien ! » reprend-il, vous êtes mystifié : c'est le jeu favori de » notre glorieux maître. Mais je vous répète qu'il part, » et faites de votre mieux pour vous en consoler, car » très-probablement nous ne le reverrons plus. » Gomme il achevait sa phrase , entre un chambellan qui était accouru et qui nous dit tout essoufflé : « Messieurs, » j'ai l'honneur de vous prévenir que l'Empereur va » partir. — Et moi, répond Jean-Bon-Saint-André, » j'ai l'honneur de vous répondre que le préfet va dî- » ner. » Gomme je n'étais pour rien dans la censure au-

dacieose de Jean-Bon-Saint-Ândré et dans sa conduite peu mesurée, j'accourus bien vite à la voix du chambellan. J'arrivai dans la cour du palais comme TEmpereur montait en voiture. Je lui demandai ses ordres. Il me prescrivit de rester encore à Mayence ce qu'il me faudrait de temps pour y terminer l'affaire de Hanau^ après quoi je retournerais à Dusseldorf, si je ne recevais pas d'ordres contraires. Je revins à mon dîner , qui , pour la modestie du service, se ressentait un peu trop de l'ancien membre du comité de salut public; mais qui fut assaisonné d'une diatribe de Tarcbitriclin contre les ' conquêtes et les conquérants, et qui donnait sans façon César, Alexandre et Bonaparte en exemple du malheur qui ne tardait jamais à les atteindre. L'orateur ne se doutait pas qu'à peine quatre mois seraient écoulés, que lui-môme périrait au milieud'un hôpital, victime de son intrépidité à y secourir les débris empoisonnés que nos armées vaincues y vomissaient. J'eus aussi ce triste devoir à remplir, et je me rends cette justice que je ne m'y suis pas plus épargné que le préfet de Mayence. Mon ,heure n'était pas encore venue.

Je passai huit jours à Mayence. Je me promenai dans les environs qui sont pittoresques, et je ne manquai pas d'aller visiter ce château de Biberich qui avait attiré l'attention de l'Empereur durant la promenade sur le Rhin. Je ne regrettai pas ma course. La position est l'une des plus belles connues , et le château qui a de la grandeur n'est pas non plus dépourvu d'élégance. Enfin je regagnai Dusseldorf par la magnifique route qui

borde le Rhin de Mayence à Cologne ; et ce monument, quand les Français ne laisseraient que celui-là de leur séjour en Allemagne, suffirait à l'immortaliser. Je trouvai en route ma fille et ses enfants qui venaient passer chez moi le reste de la belle saison. Elle voulait s'y tenir à portée des armées pour avoir plus vite des nouvelles de son mari *. Notre arrivée en famille fit événement dans la maison. On s'y promettait tout le bonheur compatible avec l'espèce d'inquiétude qu'entretient toujours la présence d'un père de famille à l'armée. A cela près, la joie de la réunion était complète. J'en prenais ma part avec l'arrière-pensée qu'elle pourrait bien n'être pas durable. Les prophéties de ce malheureux Jean-Bon me tenaient en émoi.

Les dispositions du grand-duché n'étaient pas propres à me rassurer. Le ministre de l'intérieur, qui tenait encore un peu à notre parti, me confirma la nouvelle que

i Le général comte Curial, qui commandait alors une des divisions d'infanterie det la garde.

Philibert-Jean-Baptiste-François-Joseph, comte Curial, naquit à Saint-Pierre-d'Albigny (Savoie), le 2i avril 1774. Il fit les campagnes d'Italie et d'Egypte et fut blessé au siège de Saint-Jeand'Acre. Colonel des fusiliers à pied de la garde impériale. Général de brigade à Friedland (4807). Général de division à Essling (4809), il fit, à la tête des voltigeurs de la garde^ les campagnes de Russie et de France, et contribua puissamment au succès de la bataille de Hanau (4843), qui retarda de quelques jours l'entrée des armées alliées sur le territoire français.

Sous la Restauration, le lieutenant général comte Curial fut créé pair de France et chevalier des ordres du Roi. Appelé au commandement du camp de Saint-Omer, il mourut à Paris, le 29 mai 4829, des suites d'une chute de voiture faite à Fismes, lors du sacre du roi Charles X.

le cabinet de Vienne cesserait d'appuyer l'Empereur, et qu'il allait organiser une armée d'observation pour être toujours eu état de saisir le rôle de médiateur entre son gendre et l'empereur de Russie. Pour qui connaissait le caractère de Napoléon, il n'était pas douteux qu'avec lui le rôle de médiateur serait bientôt amené à celui de complète hostilité. M. de Nesselrode me dit que la Bavière faisait fureur dans la nouvelle direction qu'elle venait de prendre, et que la meilleure preuve qu'il m'en pouvait donner, c'est que les personnages les plus considérables par leur naissance couraient se ranger sous le commandement du général de Wrède. Enfin il ajouta qu'il ne fallait même pas compter entièrement sur la Saxe. Le roi serait fidèle à tout prix à son alliance avec la France, mais l'armée pourrait, comme avait fait celle de la Prusse, cesser d'obéir et passer dans les rangs allemands. « Ce sera donc, lui » dis-je, une vraie croisade contre l'Empereur ? — » Sincèrement, je le crois, me répondit Nesselrode, et » qu'elle va éclater de toutes parts. J'espère que nous » resterons tranquilles ici. La question se jugera loin » de nous, et sans que nous puissions désormais mettre » un grain de plus ou de moins dans la balance. Cette » considération et le voisinage de la France doivent » nous rassurer. » — Je ne l'étais pas du tout au sortir de cette conversation. Les renseignements qui m'arrivaient de tous côtés confirmaient ce que le ministre de l'intérieur m'avait dit. Je crus qu'il était de mon devoir d'avertir, et je le remplis sans me dissimuler que

96 MËMOIHES DU COMTE BËUGNOT

je courais risque d'indisposer l'Empereur, peut-être de subir une disgrâce. Je ne le fis pas sans réflexion. Je balançai pendant vingt-quatre heures les raisons pour et les raisons contre. Les raisons contre m'étaient apportées en foule, mais toujours par l'égoïsme; tandis que les autres étaient inspirées par la fidélité, l'affection et la reconnaissance. Je ne pouvais pas hésiter plus longtemps sans rougir de moi-môme à mes propres yeux. Je mis deux jours à composer ce rapport. Tout en gardant avec l'Empereur la mesure que m'inspirait le respect, et en choisissant les formes qui me semblaient les plus propres à me faire pardonner, je ne lui dissimulai pas la vérité. Je crains cependant que cet écrit ait été pris par lui pour une preuve flagrante de l'idéologie de son auteur et n'ait considérablement affaibli sa confiance dans mon savoir-faire. En effet, quinze jours après, l'administration du grand-duché fut doublée pour le personnel. J'avais confié la direction générale des douanes à M. David, jeune homme plein de zèle, de connaissances et de talent, qui croyait que la politesse ne nuisait jamais et qui en apportait beaucoup en affaires. Il nous descendit de Wesel pour le doubler un directeur des douanes du nom de Turc, et qui l'était en effet, homme ignorant, grossier, mais armé de ce zèle brutal qui a fait la fortune de tant de médiocrités. Le général Damas, respecté et obéi dans le grandduché, fut doublé par le général Lemarrois, aide de camp de l'Empereur, qui au reste déploya dans sa mission beaucoup de modération et de bon esprit, et

LES DERNIERS TEMPS DiS. L'EMPIRE 17

M. d*Argout ^ fut entièrement soustrait à ma surveillance pour les opérations financières dont il était chargé, et passa sous celle du directeur Turc, avec lequel cet auditeur, tout jeune qu'il était, ne s'harmoniait pas mal. Je n'ai jamais pu deviner le sujet de cette guerre soudainement déclarée au grand-duché. L'Empereur ne pouvait alors prévoir que quatre mois ne s'écouleraient pas avant qu'il en fût dépossédé ; travailler le pays en finances pour réparer les siennes, c'était vouloir désaltérer un éléphant avec de l'eau dans une coquille de noix. Quoi qu'il en soit, je m'aperçus aisément que l'administration du grand-duché m'échappait, et dès lors je me familiarisai avec l'idée de ma retraite.

Cependant, on reçut coup sur coup les nouvelles de la perte des armées du général Y andamme et des maréchaux Oudinot et Macdonald. Quoiqu'il restât à l'Empereur la grande armée avec laquelle il a combattu à Leipzig, qu'il lui restât son génie et l'idée confuse que son dernier effort devait être terrible, déjà on tenait, en Allemagne, la lutte pour terminée, et que les Français seraient rejetés de l'autre côté du Rhin; car il ne passait dans la tête de persoime qu'on pût les poursuivre plus loin.

Je partageais la même confiance. Je fis donc passer le Rhin à ce que je possédais de plus précieux à Dusseldorf, â mafamille, et je ne gardai auprès de moi que

^ Plus tard pair de France, ministre et gouverneur de la Banque sous la noionarcbie de Juillet.

ma femme, qui resta d'autant plus volontiers qu'elle était loin de croire les affaires de l'Empereur aussi mauvaises qu'elles l'étaient en effet, et qui repoussait toutes nos prévoyances par l'idée qu'elle s'était dès longtemps inspirée de la toute-puissance de Napoléon, que la fortune pourrait éprouver, mais qu'elle ne pourrait jamais abattre.

M. Turc s'annonça dans le grand-duché par une recherche des marchandises anglaises. Il tenait un auto-da-fé de ces infâmes marchandises, d'abord pour un acte fort glorieux en soi, et ensuite très-sage en économie politique. Dans l'exaltation de son zèle, il fond un beau matin sur les cotons en laine qui se trouvaient * dans le grand-duché et les saisit en totalité, comme marchandises anglaises. Un méchant enchanteur qui aurait d'un coup de baguette paralysé les bras à dix mille ouvriers n'aurait fait ni mieux ni pire. Je n'en suis pas sitôt informé que je cours chez ce Turc à qui je remontre tout le mal qu'il vient de faire; il n'en est point ému et m'exhibe je ne sais quelle lettre du ministre du commerce de France, M. Colin de Sussy, où il est dit qu'il doit arriver de Guxhaven des marchandises dans le grand-duché, et qu'il ne doit pas balancer à les saisir quelque part qu'elles se trouvent. J'ai beau lui répéter que tout ce qu'il a saisi est bien marchandise anglaise, mais vendue publiquement à Francfort au nom de l'Empereur qui en a touché la valeur, que l'identité résulte du procès-verbal de vente qui donne un numéro à chaque ballot, en relate le poids, en in-

dique la forme, en nomme Fadjudicataire, et qu'enfin tous ceux de ces ballots qui n*ont pas encore été éventrés ont reçu le plomb de la douane française en sortant de Francfort et celui de la douane du grand-duché lorsqu'ils sont entrés. Le Turc convient de ces faits, mais il répond qu'ils ne lavent pas l'origine anglaise. Et à tout ce que peut m'inspirer ce comble de l'injustice et de la barbarie, mon homme de répondre : « Je » ne dis pas le contraire, mais cela ne lave pas Tori-

> gine anglaise. » Je lui demande ce qu'il va faire de ces milliers d'ouvriers sans travail. Il me répond que cela ne le regarde pas. « Cependant, lui dis-je, cela » regarde quelqu'un, moi peut-être, et veuillez écouter

> mon dernier mot : Je vous somme de délivrer, mal- » gré votre saisie, à chaque manufacturier sur qui elle » pèse, autant de coton par jour qu'il lui en faut pour » occuper ses ouvriers. Si vous ne le faites pas, et par-

> tout où cela va vous être demandé, c'est moi qui m'en » chargerai. L'Empereur ne m'a point encore ôté la

> disposition de la force armée ici, et j'en userai même » contre vous pour prévenir une révolte. — Mais, » monsieur, que me ferez-vous ? Je suis envoyé ici par

> l'Empereur. — Monsieur, toute menace de ma part » serait fort déplacée... Je ferai, et je vous le répète, » même contre vous, tout ce qu'exigera le maintien de » la tranquillité du grand-duché. — Dans ce cas, pre- » nez un arrêté qui mette ma responsabilité à couvert. » — Cela est juste. > Je prends en rentrant chez moi un arrêté qui prescrit à M. Turc ce que je l'avais prié

d'accoçder. Il obéit* Cependant les cris s'élevèrent de toutes parts. Je renvoie les criards, ceux-ci à M. Turc, ceux-là à M. d'Argout ; mais je ne palliais même pas le mal en essayant de me mettre à couvert. Je vis qu'il fallait agir. Jaunis ma voix à celle des réclamants ; j'adressai mémoii*es sur mémoires à l'Empereur par lesquels je lui mettais sous les yeux et lui attestais la vérité tout entière. Aucune réponse. Je pris le parti d'envoyer à Dresde, où il était alors, quatre des principaux intéressés dans les saisies, à qui je recommandai de ne pas revenir de Saxe avant qu'on leur eût rendu justice. Je leur avais donné la lettre la plus pressante pour le duc deBassano. Mes députés en furent accueillis à merveille. Ils eurent l'insigne honneur de dîner à la table de M. le ministre secrétaire d'État, mais ils ne purent pas arriver à l'Empereur et repartirent sur la parole du duc de Bassano que l'Empereur s'en rapportait entièrement à moi, et que tout ce que je ferais serait approuvé. Ils reviennent à Dusseldorf avec une confiance désespérante pour moi. Je ne sais plus comment m'y preottdre pour leur persuader que tout ceci n'est pas convenu entre l'Empereur, le duc de Bassano et moi. Je les renvoie à M. Turc, en leur engageant ma parole que s'il consent à faire la remise des marchandises saisies, je vais l'ordonner. M. Turc répond que ces marchandises ne sont nullement sous ma juridiction, qu'il en doit compte à l'Empereur et à M. Colin de Sttssy , son ministre du commerce, et que si j'entreprends de les reprendre d'autorité, il requerra M. le général

LES DERNIERS TEMPS DE L'EUPIRE St

Lemarrois, aide de camp de Sa Majesté, de repousser la force parla force. Ce langage était péremptoire, et ce qui Tétait davantage, M. Turc, dès le lendemain, prend ses précautions et dirige toutes les marchandises saisies au delà du Rhin. Il n'excepte que quelques ballots entamés, et qui pouvaient fournir du travail aux ouvriers pour une douzaine de jours, et il ne fait Texoeption qu'à mes instantes supplications et sur des obligations que fournissent des manufacturiers de payer le prix de ces marchandises au taux courant, s'il en est ainsi or«« donné par l'Empereur. Depuis lors, il ne vint plus de nouvelles du quartier général, et cette cruelle mesure, que je n'ose qualifier, fut consommée avec tout ce qui restait d'omnipotence impériale.

L'établissement du monopole du tabac éprouvait de plus sérieuses résistances. On avait beau appendre de beaux tableaux aux armes impériales à la porte des bureaux, on brûlait et les tableaux et les bureaux ; on battait les employés, et on jetait parmi les ordures le tabac que fournissait M. d' Argent, et dont les Allemands avaient juré entre eux de ne jamais faire usage. Ce tabac était au re&te détestable. Bientôt des bandes se formèrent dans le dessein ou sous le prétexte de cette résistance. Elles devenaient inquiétantes et je pris sur moi de donner secrètement Tavis aux employés du monopole de ne pas engager la guerre et de renvoyer à des temps plus calmes l'exercice de leurs emplois. Mais tandis que je me repliais de mon mieux sur les voies de douceur et sur des concessions néces-

saires, le général Lemarrois recevait Tordre d'organiser des commissions militaires et d'y traduire sans pitié ceux qui exciteraient quelque trouble. Les ordres qu'il recevait sur ce point étaient tellement rigoureux qu'ils ne pouvaient s'expliquer que par la crainte qu'avait l'Empereur qu'il ne s'établît en avant de ses armées des insurrections qui auraient rendu difficile leur retour en France. L'humanité du général Lemarrois tempéra heureusement la rigueur de ces ordres : il partageait en tout ma manière de voir et de sentir. Rien ne put cependant s'opposer à l'établissement des commissions militaires, et il a bien fallu y traduire des hommes pris les armes à la main et coupables de violences criminelles. Il en coûta la vie à deux de ces hommes. Ce n'était pas trop, si on considère les troubles avec lesquels nous étions aux prises; mais c'était miUe fois trop, parce que les choses en étaient déjà à ce point que les peines n'étaient plus des exemples. A cette époque l'Empereur fit conduire à Wesel un comte de Bentheim, non pas celui que nous avons vu si paré et si ridicule à la cour impériale, mais un membre de sa famille, lui-môme riche et accrédité dans la partie de la Westphalie qui est voisine du duché de Passembourg. Depuis que ce pays avait été réuni à la France, le comte de Bentheim avait rempli la place de maire, et s'était plié de bonne grâce aux fonctions de magistrat dans une commune où il exerçait auparavant les droits de la souveraineté. Il était accusé d'avoir neutralisé les elForts des douaniers français

LES DERNIERS TEMPS DE L'EMPIRE tS

dans la poursuite contre l'introduction & main armée de marchandises anglaises sur le continent. L'accusa-» lion tombait à faux, car les marchandises n'avaient pas été introduites; mais ce premier point obtenu, le comte de Bentheim avait fait ce qui avait dépendu de loi pour mettre fin à un engagement désormais sans objet. Sa conduite se recommandait par la prudence et l'humanité; il faut qu'elle ait été odieusement défigurée dans des rapports à l'Empereur, car je reçus à ce sujet, en même temps que le général Lemarrois, des ordres qui causèrent autant de douleur à l'un qu'à l'autre. Je fis ce que le général ne pouvait pas faire. J'allai droit au général Vial, président de la commission; je lui présentai cet ordre, et après qu'il en eut achevé la lecture, je le fixai en gardant le silence, — « Monsieur, je vous entends, me dit ce général ; soyez » tranquille ; je ne souillerai pas mes cheveux blancs, >» et j'espère que pas un de mes collègues ne se con- » duira autrement que moi ; de vieux soldats n'enten- » dent pas le style de cette lettre. » — L'afiaire fut plaidée; le comte de Bentheim se défendit lui-môme. Au début il se montra embarrassé, et même un peu tremblant. Le capitaine-rapporteur ne poursuivait rien moins que la peine de mort. « Monsieur le comte, » lui dit le président^ remettez-vous, les militaires » français n'effraient que sur les champs de bataille ; » partout ailleurs ils rassurent. » M. de Bentheim prit en effet de l'assurance^ et plaida sa cause parfaitement

bien. Il eut une seule voix contre lui qui le condamna II. »

par une sorte de méprise : il fut acquitté par le reste de la commission ; mais le cas d'acquittement avait été prévu, et pour ce cas il était ordonné de le retenir et de le renvoyer en France. On en usa de la sorte, et je retrouvai le comte de Bentheim à Vincennes, à Tépoque du gouvernement provisoire; j'eus la satisfaction d y présenter sa mise en liberté.

Cependant la bataille de Leipzig survint. Quand je reçus les détails de cette triste sœur de la bataille, ou plutôt du passage de la Bérésina, je ne fis aucun doute que les Français seraient repoussés au delà du Rhin et que c'en était fait de leur établissement en Allemagne. Je ne réfléchis plus qu'au moyen d'évacuer le grandduché d une façon encore honorable. Je pouvais, dès lors, préparer des fonds pour le départ, en apportant quelque retard dans l'acquittement des dépenses, en disposant d'efiets mobiliers ou en créant des anticipations; mais la réunion de ces moyens ne pouvait pas mener loin; leur emploi devenait compromettant pour le peu de séjour que j'avais encore à faire en AUemagne,et il contrastait trop avec la conduite loyale que j'avais tenue jusque-là. Je résolus donc de ne rien changer à la marche de mon administration, et de n'aller ni plus vite ni plus lentement qu'auparavant. Tous les yeux étaient fixés sur moi plus attentivement qu'à l'ordinaire, et la confiance se soutint lorsqu'on me vit recevoir, payer, disposer et même prévoir comme dans les temps ordinaires ; j'envoyai au conseil d'État le budget de 1814, en l'invitant à s'en occuper sans délai.

LES DERNIERS TEMPS DB L'KMPIRE a»

Mais j'eas bientôt sar les bras Tune des plus déplorables suites de la bataille de Leipzig ; on fut rédait à évacuer promptement jusqu'aux bords du Rhin les hôpitaux de l'armée française; ils étaient combles de malades et de blessés sur lesquels le typhus exerçait de cruels ravages. M. Daru m'écrivit pour savoir combien je pouvais recevoir de ces malades. J'en demandai cinq cents pour n'en avoir que mille ; mais le premier envoi dont je fus menacé devait déjà en contenir seize cents. On ne m'avait fourni à l'avance ui mobilier ni pharmacie ; on m'expédiait des hommes mourants et des officiers de santé ; c'était à moi à pourvoir au reste. J'ai éprouvé nombre de fois, mais surtout celle-ci, que l'extrême nécessité fournit des ressources dont on ne s'aviserait même pas dans un temps calme. En une semaine je me procurai tout ce qui me manquait pour monter mes hôpitaux; ensuite la Providence me mit sous la main le docteur Abel pour diriger le traitement. Abel est un Prussien de l'école du grand Frédéric, à la cour duquel il a demeuré quelque temps; homme instruit, de beaucoup d'esprit, et admirateur passionné de la littérature française ; il ne l'est pas à beaucoup près de notre médecine, dont il attribue la timidité à l'ignorance. Il me demanda si je voulais le débarrasser de ce tas de gens inutiles qu'on appelle, parmi nous, des officiers de suinté, et le laisser entièrement maître du traitement sanitaire. Je lui donnai carte blanche. « Vos gens, me disait-il, sont malades » de deux choses : de la détestable nourriture qu'ils ont

» prise depuis un mois, et de leur entassement dans des » hôpitaux horripilants ; c'est là qu'ils se sont empoi- » sonnés et qu'ils continueront de l'être si je n'y mets » ordre. » La saison était belle encore et la température fort sèche; le docteur plaça ses malades dans les cours du château de Bensberg et dans le jardin de Benrath, et sévèrement séparés les uns des autres. On les avait pourvus de capotes qui les mettaient à l'abri du soleil pendant le jour et de la fraîcheur de la nuit, et les précautions étaient prises pour qu'ils fussent, en cas de pluie, rentrés promptement dans les appartements. Quand on commença de placer ainsi ces malheureux à la belle étoile, ils se crurent jetés là pour une mort prochaine, et crièrent de tout ce qui leur restait de forces ; mais quand ils me virent parcourir les rangs et donnant des ordres pour maintenir ce régime, ils se rassurèrent. On leur administrait pour tout remède du bouillon et du vin, en mesurant les doses sur les forces des malades. Nous en perdîmes assurément, et en assez grand nombre, mais ce nombre n'approchait pas de celui qui succombait dans les hôpitaux fermés de Mayence, de Cologne et de Wesel. Nous nous débarrassâmes assez promptement du typhus, et ensuite les blessés n'eurent besoin que de patience et de régime. Les magistrats français qui furent chargés de l'organisation et de la surveillance de ces hôpitaux empestés s'y portèrent avec un dévouement parfait ; quelques-uns y succombèrent ; pas un ne s'enquit du danger. Jean-Bon-Saint-André se jeta à Mayence à travers les bandes de malades qui lui tom-

baient à chaque instant sur les bras. Il m'écrivait pour me demander de lui envoyer, par courrier, le détail du traitement adopté dans le grand-duché, et dont il entendait dire merveille. Sa lettre était datée d'un hôpital^ je lui répondais d'un autre. Il n'ouvrit pas la mienne : à l'instant où elle arriva il venait d'expirer, victime d'un zèle emporté jusqu'à l'imprudence. Ainsi finit le vieux membre du comité de salut public, laissant des regrets universels dans le département du Mont-Tonnerre, qu'il avait administré avec un succès remarquable, et donnant à ceux qui l'avaient connu particulièrement le droit de penser que ses égarements politiques les plus eflFrayants prenaient leur source dans un amour mal ordonné de l'humanité.

Ces débris sanglants de notre armée ne faisaient que précéder de quelques jours le corps de l'armée ellemême qui se retirait sur le Rhin, si on peut appeler de ce nom des troupes éparses qui gagnaient comme elles pouvaient le lieu de retraite qui leur était naturellement indiqué. Le royaume de Westphalie avait cédé aux insurrections partielles qui précédèrent l'arrivée des troupes de la coalition, et le roi avait été contraint de fuir avec la cour. Il s'était dirigé sur le grand-duché de Berg, parce qu'il supposait que TEinpereur aurait la volonté et la force de le défendre. Je ne fus averti de son arrivée à Mulheim que par le courrier qu'il m'expédia de ce lieu môme. Il était neuf heures du soir quand je reçus la nouvelle, et je montai à cheval à l'instant même pour me rendre auprès

as MÉMOIRES DIT COMTE BBUGNOT

du roi. Je le trouvai accompagné de ses ministres des affaires étrangères et de la guerre, et encore entouré de tous les oripeaux de la royauté. La maison qu'il occupait était remplie de gardes du corps, dont le costume théâtral et chargé d'or allait merveilleusement à la circonstance; on trouvait des chambellans sur les escaliers à défaut d'antichambres, et tout cela ne ressemblait pas mal à une troupe de comédiens de campagne qui répétaient une tragédie. C'en était une bien grande que celle qui se jouait alors, mais le roi de Westphalie et son royaume n'en formaient qu'un épisode assez léger. Introduit auprès de S. M. dans les formes et par le premier chambellan, je la trouvai violemment agitée ; je laissai le roi Jérôme me prouver que le désastre, dont princes, sujets, ministres, nous étions tous victimes, devait être attribué à son auguste frère. Ce premier point n'était pas trop contestable, surtout si on commençait par accorder que tout ce que princes, sujets, ministres, perdions ou allions perdre, nous était arrivé du même côté; ensuite le roi Jérôme s'étendit sur les offres qui lui avaient été faites par les puissances coalisées, pour l'engager à entrer dans la coalition. On ne lui garantissait pas seulement le royaume de Westphalie tel qu'il est; mais on lui promettait de l'agrandir considérablement aux dépens de la Saxe ou de la Hesse Grand-Ducale. Il a rejeté de bien haut de pareilles offres; mais, pour parler vrai, il en a quelquefois des regrets, lorsqu'il voit tout compromettre, tout perdre par une opiniâtreté sans

excase. Je réponds que le roi a certainement pris le parti le plus noble, celui qui lui promet la meilleure place dans Testime des contemporains et dans F histoire, mais qu'au fond il n'aurait pas été contraire à la politique de l'Empereur que son frère gardât une principauté importante en Allemagne, parce que cela aurait pu, au besoin, diviser des intérêts qui n'étaient forts que par leur unité. Le roi me répondit qu'il y avait songé, mais qu'il avait fait passer avant tout l'honneur. Il n'était pas assuré que Sa Majesté Westphalienne eût eu l'alternative, mais enfin on pouvait conclure de ce qu'elle disait le parti honorable qu'elle n'aurait pas manqué de prendre si elle eût eu la liberté du choix. Cette entrée en matière, tout intéressante qu'elle était, ne résolvait rien sur le moment actuel : il s'agissait de décider quelle route allait prendre le roi. La retraite au delà du Rhin lui déplaisait fort ; il se persuadait que tout ne serait pas perdu aussi longtemps qu'il aurait le pied en Allemagne ; mais en le suppliant de disposer de moi pour tout ce qui pouvait lui convenir du grand-duché, je lui démontrai assez bien que les armées coalisées l'auraient occupé dans quinze ou vingt jours. A défaut du grand- duché le roi opinait pour une retraite en Hollande. Facilement encore, je fis voir que la Hollande ne tiendrait guère plus longtemps que le grand-duché, et que si le roi se dirigeait de ce côté, il suivrait seulement le chemin le plus long pour rentrer en France. A mon avis, il ne restait au roi qu'un parti à prendre, celui d'aller droit à ses terres de

France, et d'y rester jusqu'à l'ouverture de la campagne prochaine, époque peu éloignée où le rôle du roi Jérôme était tout tracé, de vaincre avec son frère ou de mourir à ses côtés. Le roi reçut très-bien mon opinion; je le savais digne de l'entendre, car j'avais remarqué chez lui, à travers les emportements de la jeunesse, de la loyauté et de la résolution ; mieux préparé, je ne doute pas qu'il n'eût porté le fardeau de son nom, si lourd qu'il était. Il partit le lendemain et prit la route de Hollande. Il était deux heures du matin quand notre conversation finit; je remontai à cheval et repris, avec un seul domestique, la route de Dusseldorf. Le roi en était effrayé pour moi, et voulait, à toute force, me donner une escorte. Je le suppliai de me permettre de ne pas l'accepter, parce que je serais mieux défendu par mon obscurité, et môme, au besoin, par les dispositions de la population.

Depuis ce jour mon hôtel, à Dusseldorf, devint Tauberge de mes anciennes connaissances de Cassel, qui arrivaient, les unes après les autres, toutes également étourdies de leur fuite précipitée, mais sans qu'aucune désespérât de rentrer à Cassel, au printemps prochain. Mes prophéties étaient fort opposées, aussi m'apercevais-je que des gens arrivés chez moi avec l'espèce de satisfaction que donne la confiance, me quittaient inquiets et attristés; on m'accusait de voir en noir, et de désespérer du génie de l'Empereur. Que ces illusions soient restées dans des esprits communs, on le conçoit, mais je ne revenais pas de les voir partagées

par M. Siméon, dont la raison pure et élevée est passée en proverbe. Il quittait le ministère de Tintérieur de Westphalie, et ne consentait pas à discuter avec moi ce que nous deviendrions Tun et l'autre quand nous serions de retour à Paris où il ne resterait rien à faire à tous deux ; il persistait à se confier dans le génie de l'homme, et ne voulait pas m'accorder que ce génie, admirable pour préparer et exploiter la victoire, ne se retrouvait plus pour supporter ou pour réparer une défaite. Je joxds de la société deM. Siméon jusqu'au moment de rapproche des armées ennemies, et elle me faisait oublier ce que cette circonstance avait de pénible; enfin les ennemis s'avançaient par journées d'étape, et nous pouvions calculer juste le jour où ils entreraient dans le grand-duché. Il fallut en venir à des soins bien diflférents de ceux qui nous avaient occupés jusque-là, à rechercher les moyens de rendre le passage du Rhin difficile à l'ennemi. Tous les bateaux dont il aurait pu se servir, furent repliés et consignés sur la rive gauche ; on en fit autant du pont volant, et on porta à Neuss, avec toute la célérité possible, tout ce que contenait l'arsenal de Dusseldorf. Je donnai l'ordre de faire passer sur la rive opposée du fleuve ce qui appartenait au prince, et dont l'ennemi pouvait se servir comme instrument de guerre; je ne dérangeai rien au reste du mobilier ; je n'enlevai ni le vin qui était dans les caves du prince, ni les meubles récemment arrivés de Paris et que je destinais à l'hôtel de la Résidence; je ne touchai point à la bibliothèque et au

cabinet de dessins, Tun des plus précieux de TAllemagne. Cette conduite fut appréciée; aussi je fus obéi, et j*ose ajouter respecté, dans ces temps do faiblesse et de malheur, comme je l'ai été au plus fort de notre puissance et de notre prospérité.

Les troupes françaises qui opéraient leur retraite arrivèrent. Je fus averti que déjà elles occupaient le jardimde la Cour et qu'elles étaient en train d'en couper les arbres pour le service de leur cuisine et des baraques. J'avais planté ces arbres dans des temps plus heureux, et sans songer qu'ils devaient tomber sous la hache des Français s'échappant de l'Allemagne au pas de course. Le jardin de la Gour^ placé en avant de l'hôtel de la Vénerie, était la seule promenade publique qu'eût la ville de Dusseldorf lorsque j'y arrivai. Je m'occupai sur-le-champ de l'embellir. C'était une maladie heureusement commune, parmiles administrateurs français de cette époque , que de laisser quelque monument de leur passage dans les lieux où ils avaient été placés, et l'émulation qui régnait entre eux, en ce point, a singulièrement contribué à arracher les villes de la France à leur ancienne barbarie. Le jardin que j'avais trouvé à Dusseldorf, avait été planté , comme tous ceux de son époque, en allées droites bordées de charmilles, et avait pour ornement trois ou quatre statues de mauvais goût et des ifs taillés en bêtes ou en hommes.

Les habitants de la ville tenaient singulièrement à la conservation de ce jardin dans l'état où il était ; d'abord,

parce qu'à lears yeux il était magnifique, et ensuite parce qu'il abritait, dans cet état, un grand nombre de rossignols, dont on craignait la destruction si on tou«^ chait aux cbarmilles, aux ifs si bien taillés. Je ne tins compte ni de ces appréhensions ni de ces goûts ; je culbutai ce jardin pour lui donner un caractère plus libre et des accessoires mieux entendus. Le toile fut général contre moi, pendant Thiver; mais au printemps, les rossignols me furent en secours. Ils revinrent tout aussi nombreux et chantant leurs amours encore plus haut que Tannée précédente. Ils réconcilièrent avec moi la population qui finit par s'habituer à des pelouses fraîches et bien arrosées et à des bosquets où ne manquaient au besoin ni l'ombre ni le silence. L'ancien jardin n'obtint bientôt plus de regrets que de deux ou trois vieux politiques, qui ne voulaient pas qu'on pût raisonner juste dans des allées de travers.

C'était cette création de mon goût qui se trouvait soudainement attaquée par l'arrivée des troupes françaises. J'accourus sur la place; j'y trouvai un colonel à qui je remontrai combien, en tout pays, la destruction du jardin public d'une ville était cruelle pour les habitants ; mais nous étions, non pas dans un jardin de la ville de Dusseldorf, mais dans celui de l'Empereur. C'est d'après ses ordres, à ses frais et pour l'embellissement de l'un de ses palais, que le jardin a été planté; il serait par trop étrange qu'il fût désolé par ses troupes. Le colonel, sans contester mon beau dire, se retrancha sur le besoin qu'il avait de bois à l'instant môme, pour

4i MÉMOIRES DU COMTE BEU6N0T

chauffer les marmites et disposer les baraques. Je lui proposai de faire entreries troupes dans la ville et de les y loger, ce qui le dispenserait de bivouac^ et en tout cas d'accepter tout le bois dont il aurait besoin et qui allait être amené à l'instant même sur la place. Je n'ébranlais toujours pas le colonel, qui me dit qu'il était en présence de l'ennemi, ce qui lui imposait la nécessité de bivouaquer, et que le bois que je lui proposais serait peu propre à l'emploi qu'il voulait en faire, parce que le bois sec chauffe moins que le bois vert, et que c'est surtout de ramée dont on a besoin pour faire des baraques.

Je ne savais que répondre à ces arguments tirés de la nature du calorique et des convenances de l'architecture militaire, lorsque le général Damas survint. Il devina mieux que moi ce dont il s'agissait, et me dit de retourner chez moi et qu'il allait arranger cette affaire. Il vint m'y rejoindre et me proposa d'envoyer à l'instant même, sur la place où stationnaient les troupes, le double de ce qu'il fallait de bois pour chauffer les marmites et de planches de sapin pour élever les baraques, et d'y joindre pour ce dernier emploi toute la toile d'emballage qu'on trouverait dans la ville, et enfin de mettre cent louis à sa disposition. A ces conditions, il me garantissait le salut du jardin. Je me hâtai de les remplir et le jardin fut sauvé. Je peux donc dire que ce jardin de la Cour, qui est aujou'^d'hui l'un des plus agréables de l'Allemagne , me doit doublement l'existence.

Tel est Pexcès de notre prévention pour ce qui est notre ouvrage, que j'étais dans le ravissement pour avoir préservé un jardin que deux jours après je devais quitter, peut-être pour ne jamais le revoir, mais à coup sûr pour ne plus le posséder.

J'ordonnai une distribution de vin aux troupes françaises, à raison d'une bouteille par homme. Cette largesse apparente me coûtait peu, car j'allais être forcé d'abandonner à l'ennemi le vin dont je disposais encore ce jour-là. Le général Damas, prévoyant que cette distribution, à laquelle il s'était d'abord opposé par prudence, allait semer beaucoup et peutêtre trop de gaieté dans le bivouac , me proposa de l'aller visiter à l'heure du dîner. J'y allai dans sa compagnie et dans celle du général Marx. Je ne revenais pas de la promptitude et de l'habileté avec lesquelles les baraques avaient été construites. Ces soldats qui venaient de subir la cruelle défaite de Leipzig, et une longue retraite avec ses privations, ses douleurs et ses dangers , n'avaient rien perdu de cette jovialité et de ce sans-souci qui caractérisent le soldat français. Je recueillis là, même pour mon compte, de bons propos frappés juste à l'empreinte du corps de garde et du bivouac. Les généraux qui m'accompagnaient voulaient bien me céder le pas, ce qui inquiétait beaucoup les soldats sur ma qualité. Ils se demandaient : « Quel est donc le grand qui a V habit ferré en blanc? — Veiuv-tu bien te taire , répondait un autre, c'est le ministre de VEmpe^

reur. — Tiens ^ le ministre de V Empereur! on sait bien (Ton il vient celui-là. Il est tiré des grena-^ diers *. — Et qu'est-ce qui fa dit qv£ ce n'était pas des tambours-majors ? — Oh! ma foi non ! s il venait des tambours-majors^ il ne nous aurait pas donné de vin, il aurait tout bu. — Moi y ça m'est égal d^où quHl vienne^ mais je voudrais bien que VEm-pereur fournit un grand ministre comme celui-là partout où je passe y » etc.

Je quittai la place, distrait moi-môme par la bonne humeur et les bons propos de corps de garde. Je trouyai que ces premiers passants étaient tout à fait bons diables.

Le lendemain , nouvelle affaire ; c'est le général Rigaud qui arrive, conduisant la division de l'armée qui doit faire sa retraite sur Wesel, et qui annonce qu'il n*a que quarante-huit heures d'avance sur l'armée ennemie. Celui-ci ne perd pas de temps à batailler pour du bois vert ou du bois sec. Il frappe une contribution de guerre de quatre millions, payable en vingt-quatre heures. Je demande une entrevue au général, et je lui propose l'hôtel que j'habite comme le lieu de réunion des autorités civiles ou militaires qui relèvent de TEmpereur. Le général hésite et prétend que c'est à moi à l'aller chercher à l'hôtel de ville où il est en train d'opérations. Il m'était fort difficile d'accepter la C(mférence en un pareil endroit, où j'allais me trouver en

* Le comle Beugaot était d'une taille très-ëlevée.

face des magistrats municipaux et des habitants consternés. Je supplie le général de m'indiquer tout autre local : il prend son parti, et se rend chez moi ; mais, dès le début, j'entrevois que la négociation finira mal. Le général commença par s'étonner lui-même de la complaisance qu'il avait eue de se rendre à mon invitation, et me pressa de lui fournir sans délai les moyens que j'avais de faire réussir sa contribution.

Les objections ne me manquaient pas contre le droit que prétendait avoir le général ; mais le droit était la chose du monde dont il se souciait le moins. Il avait d'ailleurs un argument favori auquel il revenait toujours. De deux choses l'une, disait-il; ou l'Empereur reprendra votre grand-duché, et alors on s'entendra avec ceux qui auront avancé la contribution ; ou il ne le reprendra pas, et c'est autant d'emporté sur l'Allemand ou sur Tennemi,

Battu sur le droit, je me retranchais sur le fait, et je faisais observer au général Rigaud, qu'en vingt quatre heures qu'il devait passer à Dusseldorf, il était tout à fait impossible de lever une contribution, je ne dis pas de quatre, mais d'un million, mais de cent mille francs, parce que les habitants aisés avaient quitté la ville depuis un mois, emportant avec eux ce qu'ils avaient de précieux, en sorte qu'on n'aurait même pas le triste expédient de prendre des otages. A cela, le général ne prenait pas la peine de me répondre et me sommait de l'aider de mes moyens. « Je n'en ai d'aucune sorte, lui disais-je, et s'il m'en

» restait; je vous avouerai franchement que je ne les » emploierais pas à lever une contribution sur les sujets » de l'Empereur. — Je le crois bien, reprit le général. » J'ai l'honneur de vous connaître et je sais que vous » êtes plus Allemand que Français. — Je n'ai pas, lui » répondis-je, le môme avantage à votre égard, et j'en » suis peu jaloux. » Sur cela, je me lève; le général en fait autant. Je lui ouvre la porte de mon cabinet et je le reconduis jusqu'à l'escalier, sans avoir l'air d'entendre les propos grossiers dont il payait ma politesse. Il n'était pas au bas de l'escalier, qu'une députation de l'hôtel de ville arrivait pour savoir si j'avais fléchi le général. Je répondis qu'il était inflexible, et je traçai le plan de conduite à tenir. Fournir à l'armée les vivres et le logement, y ajouter du vin, comme on avait fait la veille ; traiter les individus avec toutes sortes d'égards; exprimer au général le regret de ne pouvoir mieux faire, et ne pas lui payer un sou de contribution. Le général revint à l'hôtel de ville, où, après beaucoup de bruit, de tapage et de menaces, il s'assit avec ses officiers à un excellent dîner qui lui avait été préparé. Je fus fort maltraité de propos à ce repas. On se promit, dit-on, de me mettre à la raison, quand nous se • rions rentrés en France.

Depuis lors, je n'ai plus entendu parler du général Rigaud, qui, vaincu par la force ^des choses, dut se convaincre qu'en défalquant des vingt-quatre heures qu'il avait à passer à Dusseldorf, le temps d'un bon dîner et du sommeil qui y succède assez ordinaire-

ment, il ne lui en restait plus assez pour mettre à fin une contribution de quatre millions.

Le lendemain matin, le général Rigaud prit la route de Wesel. J'étais tenu au courant de la marche des armées ennemies. Je vis que je n'en étais séparé que par vingt-quiitre heures, et je songeai aussi à faire ma retraite. J'avais laissé à Fhôtel de la Résidence les domestiques dont le service m'était désormais inutile. Je donnai l'ordre à mon maître d'hôtel de préparer le lendemain un dtner et des appartements au comte de Saint-Priest, commandant du corps d'armée russe qui allait occuper Dusseldorf. J'avais eu le même précepteur que le comte de Saint-Priest, et cela avait établi quelques rapports entre nous durant notre jeunesse. Il fut fâché de ne pas me trouver à Dusseldorf lorsqu'il y arriva, et dit que je n'avais manqué à la bonne politesse française qu'en ne restant pas là pour lui faire les honneurs de mon dîner.

Mes arrangements de départ furent faits avec autant de calme que s'il se fût agi de mon arrivée. Le pont volant quitta la station de Neuss pour venir me prendre, et je fus reconduit pendant la traversée du fleuve jusqtfà la ville de Neuss par des habitants de Dusseldorf, qui semblaient avoir oublié leur nationalité, à la sincérité des regrets qu'ils me témoignaient et aux égards touchants dont j'étais le sujet.

Ainsi j'ai quitté, après six ans de séjour, cette belle contrée de l'Allemagne. Je n'y ai pas été exempt des variations inséparables des destinées humaines; j'y ai

M MÉMOIReS DUjCOMT^ BRU6N0T

éproayé quelques plaisirs mêlés de peines ; mais à tout prendre, je compte ces six années parmi les moins malheufeuses de ma vie, et je trouve du charme à y reporter mes souvenirs.

Retour en France. — Dernière audience de l'Empereur. <« Je suis envoyé dans le département du Nord. •— Abdication de Napoléon.

J'étais arrivé à Neuss entouré d'une petite colonie d'employés français, et môme de quelques Allemands, qui suivaient ma destinée, comme s'il m'en fût resté une. Nous étions logés fort à l'étroit et d'une manière incommode; la position n'avait de mérite que le voisinage du grand-duché, circonstance qui bientôt devint indifférente. Je pris le parti de me rendre avec mon monde à Aix-la-Chapelle ; j'y établis un bureau afin de correspondre avec des agents que j'avais laissés dans le grand-duché, pour préparer les comptes delà gestion extraordinaire que Tévacuation avait occasionnée. Je congédiai ceux des employés qui m'avaient suivi et qui n'avaient pas trouvé place dans ce bureau^ en distribuant à chacun d'eux trois mois d'appointements par forme de gratification. Je rendis compte de ces dispositions à

Paris, elles furent approuvées. L'Empereur trouva bien mon établissement d'Aix-la-Chapelle, et j'en reçus en môme temps Tordre de me rendre au quartier général du maréchal Macdonald, qui n'en était distant que de six lieues, afin de m'entendre avec lui sur les choses dont il aurait besoin pour organiser l'armée qui se réunissait sous ses ordres. Je me rendis auprès du maréchal et lui fis part de ma mission. « Voulez-vous, me dit-il, » passer mon armée en revue? Gela ne sera pas long ; » elle se compose, quant au personnel, de ma personne » que vous voyez déjà, et de celle de mon chef d'état- » major, le général Grundler, qui va paraître, et à » regard du matériel,il consiste jusqu'à présent en » quatre chaises de paille et une table de sapin. J'écris » tous les jours à Paris que c'est une mauvaise plai- » santerie que d'appeler ce que vous avez sous les » yeux l'armée du maréchal Macdonald ; je demande » à grands cris une armée réelle, parce que je suis » loin de partager l'opinion générale que l'ennemi ne » passera pas le Rhin. Il me suffit de voir la direction » qu'il donne à ses troupes et qu'elles vont suivre » même au fort de l'hiver, pour me convaincre que le » Rhin même n'est pas le terme de leur marche; et, » ma foi, si l'Empereur n'a à lui opposer que des » armées de la force de la mienne, l'ennemi pourra » bien ne s'arrêter qu'à Paris. Voilà, ajouta le maréchal, » ce qu'il faut que vous disiez et que nous disions tous à » l'Empereur, car le danger est extrême, et le moment » des vanteries est passé. » Je rendis compte de ma

visite sans reprodaire la vérité toute nue; j'insistai cependant sur la nécessité de diriger des troupes sur le Rhin, où facilement on trouverait à le3 faire subsister. Le seul besoin que Ton peut éprouver ici, disais-je, c'est celui de soldats.

De retour à Aix-la-Chapelle, j'y repris les travaux de ma comptabilité et la mise en ordre des archives du grand-duché, dont je m'étais fait suivre. Ce séjour n'était pas sans agrément à cette époque ; on y voyait refluer les Français qui avaient occupé des places durant l'occupation de l'Allemagne, et on trouvait parmi eux des hommes instruits et bons à entendre. Le lieu de réunion était la maison de M. le préfet Ladoucette, qui ne manquait à aucune des obligations que ' les circonstances lui imposaient et les remplissait avec noblesse ; je l'avais connu en des temps prospères, et qui étaient encore si près de nous, lorsqu'il exprimait à la belle Pauline un sentiment dont, à côté d'elle, il était malaisé de se défendre. Les temps étaient bien changés à mes yeux, mais non pas autant à ceux de M. de Ladoucette, qui croyait, et presque tous les habitants de la rive gauche du Rhin avec lui, que le fleuve était une barrière que l'ennemi n'oserait jamais franchir. Cette opinion, partout répandue, entretenait dans les provinces du Rhin une sécurité parfaite ; les contributions s'y recouvraient, la conscription s'y levait, enfin tous les services publics s'accomplissaient avec autant de facilité qu'aux années d'Austerlitz et d'Iéna.

Au bout d'un mois, le travail qui m'occupait à Aix-la-Clia pelle était fini, et j'implorai mon retour à Paris. M. Rœderer me répond qu'il a sujet de croire qu'il est dans les intentions de l'Empereur que je me tienne dans la ville la plus voisine du grand-duché, et tout prêt à y rentrer, dès que les armes de Sa Majesté m'en auront ouvert le chemin, et qu'il attendra, pour proposer mon retour, que j y insiste. Je réponds que j'ai autant que qui que ce soit l'espérance que les armes de l'Empereur reprendront leur prépondérance en Allemagne, mais qu'il faudra quelque temps, et que j'aurai, en tout cas, celui d'arriver de Paris à Dusseldorf lorsque les événements sembleront me rappeler • dans la dernière de ces villes. J'insistai donc pour mon retour qui me fut enfin accordé, et je me rendis à Paris. ^

Le lendemain de mon arrivée, je me présente au lever de l'Empereur. Le maître était toujours là, mais les figures, les attitudes, les propos n'étaient plus les mômes; les soldats, les courtisans eux-mêmes avaient, dans leur allure, quelque chose de triste et de fatigué. L'Empereur me dit deux mots en passant devant moi, et m'ordonna de rester, ce qui était me notifier une audience particulière à l'instant môme; elle ne se fit pas longtemps attendre; resté seul avec lui, l'Empereur entama une conversation que je vais rapporter :

« — Vous venez d'Aix-la-Chapelle?

» — Oui, Sire.

» — Combien avez-vous mis de temps en route î

» -w Trois jour» et deux nuitg.

» -^ Vous n'avez pas été vite.

» •«*- On ne m'avait pas averti que le service de » TEmpereor exigeât plus de célérité.

» — • Vous avez été à Mulheim et à Cologne ; vous » avez vu le maréchal Macdonald, il a des troupes » autour de lui : combien d'hommes ?

» — Je ne sais pas précisément de combien » d'hommes est composée l'armée de M, le maréchal » Macdonald ; il se plaignait du retard que mettent » les troupes à le rejoindre, et il était fort impatient » quand je l'ai quitté.

» — Vous ne me répondes pas : je sais bien que » vous n'avez pu compter les hommes; vous n'êtes pas » inspecteur aux revues; mais, ne serait-ce que dans la » conversation, Macdonald a dû vous dire ce qu'il avait » réuni de troupes ?

» — Je crains, Sire^ que ce ne soit jusqu'à présent » qu'un assez petit nombre.

» -^ Vous craignez ; il ne s'agit pas de oe que voue » craignez : ou vous ne savez pas la vérité, ou vous ne » voulez pas la dire ; au moins avez-vous trouvé, sur la » route, des corps et des soldats isolés qui se portent » vivement sur le Rhin?

» — J'ai trouvé un bataillon du 18® qui sortait de » Gand, quatre détachements de l'ancienne garde • hollandaise, et des hommes isolés au nombre de 150 . à 200.

» — Vous comptez fort bien les troupes en route.

» VOUS ne les apercevez pas sur le terrain; enfin, il y a » ici je ne sais quoi, entre le maréchal Macdonald et » .vous. On ne craint pas dans le pays que vous quittez » que Tennemi ose passer )e Rhin?

» — Je n'en ai vu Tinquiétude chez personne, et tout » se passe dans les départements réunis que j'ai par- » courus, comme il se passait il y a quatre ans ; on » paye les contributions, on lève les conscriptions, » Tordre public n'est troublé nulle part. J'ai conseillé » aux préfets, ainsi que j'y étais autorisé, d'user de » ménagements; tous m'ont répondu qu'ils n'en » avaient pas besoin. On pense que si l'ennemi fait » quelque simulacre de passage, ce sera pour obtenir » plus promptement la paix.

» — La paix... la paix... c'est bien aisé à dire. » Est-ce queje peux abandonner tout ce que je possède » en Allemagne? J'ai cent mille hommes dans les » places de TElbe, à Hambourg, à Dantzig; s'ils » étaient assez insensés pour passer le Rhin, je mar- » cherais à leur rencontre pour les culbuter ; je réuni- » rais mes garnisons pour tomber sur leurs derrières, » vous verriez une belle débâcle.

» — L'Empereur me fait-il la grâce de me permettre » de rentrer à son conseil d'État?

» — Non, j'ai d'autres vues sur vous, je vous ren- » verrai d'où vous venez, attendez des ordres ici. Vous » avez apporté avec vous les papiers du grand-duché? » mettez-les en ordre, et préparez vos comptes. »

Je restai à Paris, étonné moi-môme de la confiance

qne je trouvais dans tous les esprits. Les plus difficiles désespéraient de nos conquêtes au delà du Rhin, mais personne ne voulait croire que les alliés osassent le passer. Le seul M. de Taileyrand tenait TEmpereur poar perdu, soit par Textrême envie qu'il en avait, soit que dès lors il eût, par le duc de Dalberg, des intelligences dans le camp ennemi. Cependant les événements se pressaient; le maréchal Macdonald, qui n'avait rien à opposer aux alliés, laissait insulter de tous côtés la frontière qu'il était chargé de défendre, et il était démontré aux personnes instruites que si l'ennemi semblait hésiter sur le passage du Rhin, c'est qu'il ne voulait l'opérer qu'avec des masses capables de rendre cette mesure décisive. Les lettres que je recevais d'Allemagne ne me laissaient plus de doute sur ce point ; si je ne les communiquais pas à l'Empereur, c'est que j'étais persuadé qu'il était au moins aussi instruit que moi et qu'il trouverait fort mauvais que je le fusse de mon côté. Sur ces entrefaites, M. de Montalivet, ministre de l'intérieur, vint me trouver, de la part de l'Empereur, pour me proposer d'aller relever à Lille le préfet, M. Duplantier, qu'une maladie chronique empêchait de continuer ses fonctions. J'accueillis assez mal la proposition qui se réduisait au fond à me faire accepter la préfecture de Lille. D'une préfecture supérieure à celle de Lille, j'étais monté au conseil d'État ; de là j'avais été employé, avec le titre et le traitement de ministre, pendant huit ans, d'abord à Cassel, puis à Dusseldorf, et dans cette dernière rési-

58 MÉMOIRES DU COMTE BEUGIfOT

deace j'avais joué uu rôle de prince. Les princes, mes voisins, m'avaient rendu en prévenances tont ce que l'Empereur leur donnait en frayeur; insensiblement mon esprit s'était guin^ié jusqu'à la morgue germanique, et telle chose me faisait pitié et presque horreur à mon arrivée en Allemagne, que j'avais fini par trouver toute simple et presque juste. Quand je pouvais réfléchir, je me faisais pitié à moi-même, mais le doux penchant continuait de m'entraîner. Qu'on juge de ma stupeur en m'enlendant proposer une place de préfet ! Je traitai fort durement Montalivet, qui se contenta de me répondre qu'il allait rendre compte à l'Empereur de notre entretien; il le fit le jour même, et je reçus le lendemain Tordre de me rendre aux Tuileries. Trois semaines seulement s'étaient écoulées depuis ma dernière audience de l'Empereur, et ce n'était plus le môme homme. On va en juger.

* — Qu'est-ce que c'est? Le ministre de l'intérieur » dit que vous ne voulez pas aller à Lille ?

» — Je suis toujours prêt à obéir à l'Empereur , » mais lui-même sentira qu'après m'a voir fait la grâce » de me nommer son ministre à Dusseldorf, et m'en » avoir donné l'habit et le traitement, je ne peux plus » guère être employé comme préfet ; on en conclurait » une subversion, un désordre dans les aflaires, dont » heureusement nous sommes loin.

» — Je l'espère bien; mais je ne vous conçois pas : » qui veut me servir doit servir où il me convient ; que » vous ayez été ministre ou non, je n'en sais rien, et

» je n'ai pas le temps d'y regarder, mais si je vous en- » voie sous-préfet quelque part, votre devoir est de » vous y rendre.

» — Sans doute, Sire, aussi c'est uniquement dans » l'intérêt de votre autorité que j'ose me permettre » une observation : je crois qu'un homme qui a rempli » une grande place est moins propre que tout autre à » en remplir une moindre, parce qu'il arrive à celle-ci » avec une couleur de disgrâce; car enfin

» — Au fait, et je suis pressé... Il faut que vous » alliez à Lille ; on me dit que Duplantier se tue pour » mon service, cela ne lui sert à rien, ni à moi non » plus*. Il y a là beaucoup à faire; ce département du » Nord est l'une des portes de la France. Vous avez » dix places à approvisionner, les gardes nationales à » mettre sur pied. Les gardes nationales sont excel- » lentes dans ce département-là ; il faut réchauffer les » habitants qui sont gens de cœur, au reste. Ne passez » de marchés que le moins que vous pourrez; faites » par vous-même et par votre monde ; l'argent ne vous

1 Ce mot de l'Empereur me rappelle une anecdote qui nous égaya beaucoup au conseil d'Élat, en 4807. Portalis^ ministre des cultes, entrait un jour chez TEmpereur la figure défaite et les yeux remplis de larmes. — Qu'avez-vous donc, Porlalis, lui dit Napoléon, étesvous malade? — Non, Sire, mais je suis bien malheureux, Tarchevôque de Tours, ce pauvre Boisgelin, mon camarade et mon ami d'enfance... — Eh bien! que lui est-il arrivé? — Hélas! Sire, il vient de mourir. ~ Gela m'est ég»l, il ne m'était plus bon à rien. — Puisque l'Empereur le prend de la sorte, me voilà tout consolé... Et en effet le sourire reparut sur les lèvres du ministre, dont la douleur venait de se calmer si facilement.

m MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT

» manquera pas. Vous aurez à faire, mais le pays est » riche ; exigez ce qui sera nécessaire, rien de plus.

» — L'Empereur peut compter sur mon zèle; il » s'accroîtrait, s'il était possible, par la confiance qu'il » daigne me témoigner ; mais me permettrait-il de lui » demander avec quel titre je dois me présenter dans » le département du Nord?

» — En vérité, monsieur Beugnot, vous abusez.

» — Je demande mille fois pardon à l'Empereur.

» — Il s'agit bien de titres : présentez-vous comme » préfet, comme ministre, comme empereur si vous » l'osez, et faites ce que je demande. Comment pouvez- » vous m'occuper de pareilles fadaises, quand la tête » me bout du matin au soir ?.. . Votre Macdonald n'em- » pêche rien, n'arrête rien ; des nuées de Cosaques dé- » soient les départements du Rhin ; il faut que j'orga- » nise la défense sur tous les points, avec quoi ? Et dans » un pareil moment je vous mets l'une des clefs de la » France dans la poche, et vous venez me parler de » titres!... On s'occupe de cela quand on n'a rien de » mieux à faire. Tout le monde me dit que vous êtes » homme d'esprit, vous ne me le prouvez pas.

» — La faute en est peut-être à l'Empereur.

» — Ah!...

» — Pourquoi m'a-t-il élevé plus haut que mon » esprit ?

» — A la bonne heure ; partez dès ce soir ou de- » main matin aii plus tard; vous correspondrez avec » mes ministres. Si vous avez quelque chose de grave

» et de sérieux à me faire connaître, vous pouvez m'é- » crire directement, je vous y autorise. Adieu, comte » Beugnot, bon voyage ! »

Je remis ce départ au lendemain. Avant de monter en voiture, j'allai prendre congé du ministre de Tintérieur, qui me dit qu'il savait de l'Empereur que j'avais enfin accepté. 11 lui avait parlé de notre conversation de la veille , mais sans humeur : « Beugnot , avait-il » dit, a la tôte tournée; c'est apparemment l'eau du » grand-duché qui produit cet effet-là; il en revient » aussi bête et aussi vain que Murât. »

En dépit ou à cause de ma vanité , je convins avec le ministre de l'intérieur , que je conserverais le titre de ministre du grand-duché de Berg et de conseiller d'État, et que je me présenterais à Lille comme chargé d'une mission teijiporaire dans le département du Nord.

J'arrivai à Lille, où je trouvai hommes et choses également bien disposés pour ce que je venais y faire. L'administration n'y existait plus : elle avait péri sous M. Duplantier et sans qu'il y prit garde. Ce M. Duplantier était un ancien magistrat, attaché dès sa jeunesse à la famille royale, fructidorisé comme tel, et persécuté de plus d'une manière jusqu'au 18 brumaire. Il ne céda même pas dans le premier moment ; mais quand il vit que Napoléon prenait des formes monarchiques, il se réconcilia avec le nouveau gouvernement, et en obtint l'une des plus minces préfectures de France, celle des Landes. Il était à Mont-

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de*Marsan lorsque TEmpereur y passa en revenant d'Espagne. Le préfet, comme de raison , courut à sa rencontre. Le cheval qu'il montait était apparemment trop vif, ou le cavalier trop pesant; dans ce conflit, M. Duplantier eut Thonneur, et le malheur, de se casser la cuisse sous les yeux de l'Empereur, qui s'en souvint et le nomma à la préfecture de Lille, vacante à quelques mois de là. Nul homme sous le ciel ne se forma d'idées plus hautes que lui de la dignité d'un préfet : il s'occupait sans cesse de questions de préséance et de suprématie, comme seules dignes de lui, et délaissait tout le reste à ses bureaux. Facilement il avait fait endurer une morgue voisine de l'arrogance dans une petite ville telle que Mont-de-Marsan , où rien ne pouvait lutter avec le préfet; mais à Lille, ce n'était plus le même terrain, à beaucoup près : il avait rencontré là des autorités militaires toujours sur le quivive avec la préfecture, un barreau qui avait ses prétentions, et une grande et riche population, qu'il fallait savoir ménager. C'est à quoi M. Duplantier n'entendait rien du tout, et alors même que sa santé ne l'eût pas condamné à la retraite, il n'était pas en état de se mesurer avec les difficultés du moment. Je lui demandai s'il y avait dans l'administration quelque affaire importante qu'il n'eût pas finie et sur laquelle il aurait des explications à me donner ? « Une seule , me ré- » pondit-il, mais à laquelle j'attache l'intérêt le plus » pressant : c'est d'obtenir de placer dans la cour de » la préfecture deux pièces de canon. » Il me conduisit

à une remise où il me fit voir ces deux pièces de canon qui portaient le nom du département et l'année où elles avaient été coulées. Je lui exprimai quelques doutes sur le succès de cette prétention ; je n'en connaissais pas d'exemples et je ne trouvais pas de raisons pour orner la cour d'une préfecture d'une espèce de trophée dont les souverains étaient à bon droit avares. « Cela est » possible, me répondit-il, mais voilà les pièces coulées, » les affûts préparés. J'ai marqué dans la coar la place » où on les devait poser. Déjà j'en ai écrit à M. le duc » de Bassano, qui n'a pas eu le temps de me répon- » dre ; mais insistez et vous obtiendrez. Vous m'en re- » mercierez, parce qu'alors messieurs les militaires » sauront qu'un préfet n'est pas rien dans une ville » de guerre. »

Chemin faisant et en allant voir les canons , je demandai à M. Duplantier si une maison à droite de l'hôtel de la préfecture et donnant sur le jardin, mais qni en paraissait séparée , faisait cependant partie de cet hôtel. « Hélas ! oui, monsieur, me répondit M. Du- » plantier, et c'est cette malheureuse maison qui m'a » mis dans l'état de santé où vous me voyez. — Et » comment, s'il vous plaît? — Comment? je vais vous » le dire : j'avise d'acheter cette maison pour débar- » rasser mon hôtel de la conscription et de toutes ses » saletés ; je la paie au propriétaire à beaux deniers » comptants ; quand je veux en prendre possession , j'y » trouve une drôlesse de femme qui prétend être celle » du propriétaire, séparée avec lui de corps et de

» biens, et à qui l'usufruit de lâ maison a été cédé par » le jugement de séparation. Tout cela m'était fort » étranger, comme bien vous pensez : c'est la maison » qu'il me fallait, et l'utilité publique ne souffrait pas » de retard. J'envoie des gens de ma compagnie dé- » partementale pour jeter la femme dehors; elle s'en- » ferme, se barricade, et il y avait dix portes à en- » foncer. J'hésite et je réfléchis qu'il est moins violent » de prendre la drôlesse par la famine. Je pose des • sentinelles à toutes les portes, avec consigne de ne » rien laisser pénétrer. Un jour, deux jours, huit jours » se passent; point de proposition de capitulation. La » susdite mettait la tête à la fenêtre dès qu'elle m'aper- » cevait dans le jardin, et affectait d'y chanter les cou- » plets qui commencent par ces mots :

Faut attendre avec patience;

Le jour de demain c'est un beau jour.

» Devineriez- VOUS ce qui se passait ? La nuit , elle » descendait par une poulie attachée à la fenêtre » qui donne sur la rue un panier que sa voisine rem- » plissait de vivres pour le lendemain, et qu'on remon- » tait avec la même facilité. Si je n'y eusse mis ordre, » le siège aurait duré autant que celui de Troie ; mais » enfin je pris mon parti, et uû jour où elle me cornait » aux oreilles son éternel refrain que le jour de de- » main cest un beau jour: « Non, coquine, lui criai-je, » cesera celui d'aujourd'hui. » Et je donne sur-le-champ » l'ordre à ma compagnie départementale d'enfoncer les

* portes et de la jeter dehors, elle et ses meubles; ce » qui fut fait ; mais voici ce qui est incompréhensible : » cette femme ne s'avise-t-elle pas de me dénoncer et » de demander au conseil d'État Tautorisation de me » poursuivre en violation de domicile, dommages- » intérêts, frais, dépens et toute la prétenlaille ? Je n'y » fais pas d'abord grande attention.; mais comme j'a- » vais un voyage à faire à Paris, je profite de mon » séjour pour parler de cette affaire à M. le duc de » Bassano, qui me conseille d'en toucher deux mots à » l'Empereur. Je reçois de Sa Majesté rengagement » d'être tranquille, parce que mon affaire sera vue de » très-près au conseil d'État ; cependant l'Empereur et » le duc de Bassano partent pour cette diabolique cam- » pagne de Russie, et je suis instruit que ma drôlesse » profite de leur absence pour avancer son affaire contre j» moi. Je reçois de quelques amis le conseil de me » rendre à Paris. Je n'en voulais rien faire, tant je » trouvais dur qu'une personne de celte sorte obligeât » un préfet de se déplacer. Enfin, je me résigne ; je » vois à Paris le prince archichancelier et l'illustre » M. Regnaudde Saint Jean-d'Angely, le coryphée du » conseil d'État. Je n'en fus pas entièrement satisfait, » à vrai dire ; mais j'étais à mille lieues de soupçonner * ce qui allait se passer. Eh bien ! monsieur, le sury> lendemain de mon arrivée, le conseil, sous la prési- » dence de M.. Gambacérès, et après une insolente plai- » doirie du sieur Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, » qui défendit la drôlesse comme il défendait jadis les

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