‹ Mémoires du comte Beugnot, ancien ministreChapitre 2 sur 13 · II. s · texte numérisé non relu

II. s

» paysans de son village à vingt-quatre sous par cause, )• le conseil, dis-je, me sabra de la tête aux pieds. Voilà » ce que m'a valu l'absence de l'Empereur, car s'il eût » été là, et M. le duc de Bassano, les choses se seraient » passées bien différemment. Il ne me restait qu'un » parti à prendre, et je le pris : je ne m'avisai morbleu » pas d'aller traîner mon nom devant les tribunaux » avec un adversaire de cette farine; je payai tout ce » qu'on me demanda et sans y regarder. Plaie d'argent » n'est pas mortelle , aussi n'est-ce pas de ce côté que » j'ai été blessé ; mais ce déboire m'a fait un mal que » je ne saurais vous dire : j'ai fait excessivement de » bile, elle m'a passé dans le sang et m'a mis dans » l'état où vous me voyez. J'en mourrai. »

Il est bien vrai que M. Duplantier en est mort ; mais il faut ajouter cette petite circonstance que pour rétablir la bile et le sang, il se mettait chaque jour sur la conscience deux ou trois bouteilles d'excellent vin de Bourgogne, et qu'il ne s'épargnait n sur le café ni sur les liqueurs. Ce doux régime réchauflfait le déboire que lui avait causé l'affaire de la maison, et les deux causes réunies déterminèrent une maladie de poitrine, dont il mourut deux mois après. J'avais craint d'affliger ce brave homme en ayant l'air de le déposséder de sa préfecture, de laquelle, au reste, je ne me souciais pas du tout. Je lui proposai donc de garder le courant de l'administration et de me remettre seulement ce qui tenait à l'approvisionnement des places et à la mise sur pied des gardes nationales. Il y consentit, mais sa santé

se délabra au point que les médecins lui interdirent jusqu'à l'apparence du travail, et au bout dé quelques jours, il me laissa le champ entièrement libre. Force me fut bien de prendre l'administration de ce beau département du Nord ; il y avait tout à faire, et le moment était si contrariant que je fus forcé de laisser provisoirement les choses aller comme elles allaient. Je. me contentai de couper court à des grivèleries qui s'étendaient à tous les actes de l'administration, et qui avaient élevé le produit de la préfecture à un taux incroyable, peut-être à plus de cent mille francs, et tout cela se passait sans scrupule d'un côté et sans réclamation de l'autre. Les frais de bureau se réduisaient à rien, parce que ces bureaux étaient remplis des conscrits réformés provisoirement et qui travaillaient avec émulation pour obtenir une réforme définitive. Il y avait à la tête un chef qui avait la manie, fort étrange pour sa position, de ne jamais tenir en place; homme d'esprit au demeurant, et qui n'opérait pas mal tout en se promenant ; et de plus, pour secrétaire général un moine défroqué, prêtre marié, bonhomme, et qui perdait la tête de peur. La seconde fois qu'il se présenta dans mon cabinet, je le devinai à sa manière de fourrer ses mains d'une manche de sa redingote dans l'autre, et à l'humilité grande de sôû salut, tfe me rappelais que jadis j'avais vu cette allure à un simple capucin, lorsqu'il abordait le révérend père gardien. Je tâtai ce bonhomme, et quand je vis que le capucin dominait toujours chez lui, je ne lui donnai rien à faire ; il s'en

plaignait un jour avec amertume, et me reprochait l'état de nullité où il était tombé depuis mon arrivée à Lille. Je lui répondis : « De quoi vous plaignez-vous, mon » très-cher ? je vous ai élevé d'un cran. — Mais com- » ment cela s'il vous plaît, Monseigneur? (car le pauvre » diable me monseigneurisait tant qu'il pouvait, et je » le laissais faire.) — C'est, lui dis-je, qu'à mon arri- » vée je vous ai trouvé moine, et que je vous ai fait » chanoine. » — 11 prit fort bien la plaisanterie, parce qu'elle le mettait à l'aise. Depuis lors, il avouait son premier état et en parlait avec estime. Cela me réconciliait un peu avec lui, et non-seulement je le gardai mais je l'imposai à mon ami Siméon, lorsqu'il alla me remplacer.

En examinant la position du département du Nord, j'y vis comme partout des hommes et des choses, mais je m'aperçus que je n'obtiendrais pas les deux à la fois. Je renonçai donc à toute levée d'hommes; je fis plus : je laissai reparaître des jeunes gens des premières familles du département qui s'étaient soustraits par la fuite à la levée des gardes d'honneur, et je mis fin aux poursuites exercées contre leurs parents, poursuites que M. Duplantier avait portées à une rigueur voisine de la cruauté. Je proclamai hautement que dans l'état où pouvait d'un instant à l'autre se trouver le département, il n'avait pas de trop des bras de tous ses enfants pour le défendre, et qu'aucun homme ne serait levé ou enrôlé pour servir hors de ses limites. J'en obtins ce premier résultat, que partout les gardes nationales se

présentèrent d'une manière imposante, et celle de Lille eût rivalisé avec les plus belles et les meilleures troupes de ligne. Je m'étais fait inscrire dans la première compagnie de grenadiers et j'en portais l'uniforme. Le second résultat que j'obtins fut de réaliser comme par enchantement l'approvisionnement^ des places fortes dont j'avais eu soin de faire la condition de la non-levée des hommes. Le ministre de la guerre avait beau me presser de faire partir des cohortes de gardes nationales et des restes de contingents ; après lui avoir cornpendieusement expliqué deux fois de suite pourquoi je n'en faisais rien, j'avais pris le parti de ne plus lui répondre. Je n'étais donc pas mécontent de ma position dans le département : les fonctionnaires publics, sans exception, approuvaient ma marche et me témoignaient de l'affection. Je les réunissais tous les mercredis pour parer aux besoins de la semaine. L'Empereur, qui m'avait tant promis que l'argent ne me manquerait pas, ne m'avait pas envoyé un sou. J'avais donc fait, après l'en avoir prévenu, main basse sur la caisse du receveur général ; chaque mercredi ce receveur me présentait l'état de sa caisse, et j'en distribuais le montant aux diverses parties prenantes, telles que le génie, l'artillerie^ la solde, les dépenses d'administration, etc., etc., ainsi que l'Empereur le pratiquait lui-même pour les dépenses générales de l'État. L'occasion était bonne pour discuter entre nous l'étendue et l'urgence des besoins ; nous n'avions pas à beaucoup près les ressources suffisantes pour y satisfaire; mais comme

chacun était convaincu, tout le monde opérait de son mieux. La paix et le bon ordre régnaient dans le département ; on supportait le présent sans murmures ; on attendait Tavenir sans inquiétude. L'esprit des habitants était parfait. Nous en étions là, lorsque l'Empereur adopta la mesure d'envoyer des sénateurs dans toutes les divisions militaires pour y faire ce que j'avais fait à Lille, sans l'assistance de personne. Je sus, par la secrétairerie d'État^ qu'on avait hésité si on enverrait un sénateur à Lille parce qu'on craignait qu'il ne s'élevât quelque conflit entre lui et moi ; mais on avait réfléchi que je n'avais de pouvoirs que pour le département du Nord, qui ne compose pas seul la division^ puisque le département du Pas-de-Calais en fait aussi partie. On convint donc d'envoyer un sénateur là comme ailleurs, mais avec la recommandation de ne me troubler en rien, et seulement de me regarder faire et d'en rendre compte. La mission échut à M. de Villemanzy.

M. de Villemanzy était un ancien commissaire des guerres, qui, quarante ans auparavant, était déjà employé en Amérique à l'armée du général Rochambeau. Npmmé à l'Assemblée constituante, il avait fait preuve de quelque capacité au comité militaire de cette assemblée. Employé depuis et presque toujours, l'Empereur lui avait enfin donné au Sénat la plus honorable récompense de ses longs services. Il était alors assez fatigué de corps et d'esprit. Il employait ce qui lui restait de forces à des détails faciles auxquels il atta-

châit une grande importance^ et^ de la meilleure foi du monde, s'admirait dans ses œuvres. Je savais, comme je viens de le dire, qu'il avait reçu la recommandation de ne pas me contrarier ; il croyait que je l'ignorais, et il m'approuvait d'un ton de protection dont je riais intérieurement. Il avait ou il affectait une entière confiance dans l'étoile de l'Empereur, et nous promettait de ne pas quitter la division que S. M. n'eût balayé tous les ennemis du territoire de la France. Il répétait un jour ce propos favori à ma table, où se trouvaient les généraux employés à Lille : « Monsieur

* le sénateur, lui dit le général Levavasseur, comman- > dant de l'artillerie, l'un des hommes les plus instruits » et les plus aimables de l'armée, voulez- vous acheter » un hôtel? j'en connais un fort bel à vendre, à côté » de la maison que j'occupe. — Que dit là M. Leva-

* vasseur? reprend tout bas avec moi M. de Villemanzy; » je crois qu'il fait quelque allusion à l'Empereur. C'est » que si j'en avais l'assurance, je le traiterais comme » il le mérite; car, malgré mon âge et ma dignité, il » trouverait à qui parler. »

Je rassurai de mon mieux monsieur le sénateur, qui n'en conserva pas moins contre M. Levavasseur un ressentiment que celui-ci prenait à tâche d'envenimer par des plaisanteries à froid , dont personne au monde n'eut comme lui le secret.

Cependant l'Empereur était parti pour prendre le commandement de son armée. M. de Villemanzy^ plus riche que moi en correspondances avec Paris, avait

Tobligeance de m'apporter chaque matin des nouvelles; elles roulaient sur deux points, sur les recrues qui affluaient à Tarmée et sur les pertes de Tennemi. Je tenais note des milliers de recrues, et j'avais trouvé que, suivant M. de Villemanzy, elles se montaient, dès les premiers jours de février, à cent quatre-vingt mille hommes. Quant aux pertes de l'ennemi, c'était bien autre chose; et aujourd'hui, après quinze ans, je ne sais pas encore si M. de Villemanzy était ou voulait me rendre dupe. Il est vrai que longtemps je ne m'étais pas permis une observation. Ma patience cessa à la nouvelle des combats de Brienne et de la Rothière : il prétendit me prouver que les ennemis reculaient. Ceci était trop fort ; mes propriétés étaient alors des champs de bataille; ma maison de ville avait été transformée en hôpital militaire ; mes fermes étaient brûlées, mes fermiers en fuite, mon pays entièrement désolé, et j'étais trop payé pour ditîerer d'opinion avec monsieur le sénateur. Je lui dis franchement que les lettres dont on le berçait étaient des balivernes, qu'il devait tenir sa mission pour finie et retourner promptement à Paris, s'il ne voulait pas courir le risque (l'être enfermé dans Lille et soumis à l'autorité militaire, la seule reconnue en temps de siège. M. de Villemanzy fit semblant de tenir ferme, mais je m'aperçus qu'il était ébranlé.

A cette époque, je reçus la visite inopinée de M. Laborie. Qui n'a pas connu Laborie ? qui n'a pas ouï dire son incroyable activité, son esprit, sa gaieté,

sa bonne et sa mauvaise fortune, son dévouement pour tout le monde, hormis pour lui et pour les siens, et, plus que tout cela, l'influence singulière qu'il' prit sur des événements qui s'accomplissaient dans une sphère bien supérieure à la sienne ?

Laborie traversa avec courage et sans faillir les plus mauvais temps de la Révolution. Quand les jours devinrent moins sombres, et quand, après le 9 thermidor, le pouvoir commença à prendre quelques formes supportables dans les comités de la Convention, entre autres dans celui de salut public, Laborie se fit employer dans ce dernier, et depuis cette époque jusqu'au ministère du prince de Polignac inclusivement, il n'a pas discontinué d'être l'agent le plus vif, le plus délié, le plus infatigable de tous les pouvoirs qui se sont succédé. Si l'un de ces pouvoirs faisait mine de le repousser, il se retournait en tant de sens différents qu'il parvenait à s'imposer quoi qu'on en fît. Si la persévérance de ses efforts était au-dessous de la force de répulsion, il travaillait à miner l'homme qui lui résistait et à en substituer un autre de son choix. Malheureusement, il y a trop réussi ! Mais comment, et par quels moyens ? Comment se fait-il qu'un individu, peu consistant en apparence, ait pris sur les destinées publiques cet ascendant étrange? Par la plus incroyable activité dont ait jamais été douée une créature humaine; en frappant tous les jours et à tous les instants sur des ressorts petits en apparence, mais dont les mouvements multipliés, en se pressant les uns sur les autres, produi-

saient un ébranlement. Dans la même journée, Laborie assistait à la messe de Tabbé Legris Duval, dînait chez M. de Talleyrand, perdait son argent à l'hôtel de Luynes, passait une partie de la nuit avec Sainte- Foix et sa maîtresse, et les quittait pour courir aux matines des Missions-Étrangères; et il faisait tout cela de la meilleure foi du monde, tout naturellement, sans efforts, sans embarras, comme le poisson nage dans l'eau. On ne saurait concevoir ce dont est capable un personnage à qui du vif-argent circule ainsi dans les veines à la place du sang.

Le prétexte de la visite qu'il me fit à Lille, au mois de février 1814, était une affaire qu'il venait, disait-il, défendre au tribunal de Lille. J'étais tellement assuré qu'il y avait une cause sous ce prétexte, que je l'admis sans difficulté, et pour ne pas perdre de temps à le réfuter. Aussi les affaires du jour vinrent-elles prompte ment sur le tapis, et il ne fut plus du tout question du procès. Laborie me fit un tableau pitoyable et vrai de l'état où se trouvait l'Empereur : il fallait le tenir pour perdu, et, pour comble de malheur, les puissances étrangères étaient intérieurement résolues à ne plus traiter avec lui. Le congrès de Ghâtillon est une vaine forme propre tout au plus à justifier des dispositions prises dès longtemps, et qui ne tarderont plus à se manifester. Dans une telle extrémité, on songe à une régence ; elle appartient à Marie-Louise, mais il lui faut un conseil, et ne serait-il pas rassurant pour tout le monde s'il était composé de MM. Gambacérès , Talleyrand,

Dalberg, d*un maréchal de France accrédité dans Parmée, et d'un homme de lettres de première ligne tel que notre ami commun M. de Fontanes ? Laborie me demande mon avis sur la composition de ce conseil, et quel parti je me propose de prendre, si on vient à Tétablir^ Je réponds que je suis, grâces au ciel, fort éloigné de ces hautes considérations : l'Empereur m'a envoyé dans le département du Nord pour en approvisionner les places et y organiser les gardes nationales. Cette partie de ma mission touche à sa fin; je n'ai plus à m'occuper, à Lille, que du courant de l'administration, et ce ne sera môme pas pour longtemps, car si nos affaires vont aussi mal qu'on le dit, et que l'ennemi fasse une démonstration sur la ville, elle sera soudain mise en état de siège, et, par ce fait seul, l'autorité civile passe entière à l'autorité militaire. Dans ce cas, et suivant le besoin, je me laisserai enfermer dans Lille, ou je passerai dans une autre ville non assiégée, mais je me garderai bien de sortir du département, parce que si cela ra'arrivait et qu'il restât un carreau dans les serres de l'aigle, j'en serais foudroyé. Mon métier est tout tracé : obéir à l'Empereur jusqu'au bout, après lui à son fils, quelle que soit la forme du gouvernement, et je ne vois pas comment je peux influer sur cette forme, pour rien qui soit en mon pouvoir. Laborie ne veut pas croire que je me réduise à ce rôle passif; il insiste : ce n'est pas à lui qu'il échappe combien est forte ma position; j'ai dans la main la seule frontière qui reste et d'où tout va se décider, puisque le surplus

de la France est envahi. Je puis donc servir ou nuire au projet que l'on forme à Paris, suivant que ce projet entrera plus ou moins dans mes vues. La discussion s'échaulfe sans que nous parvenions à nous entendre. On annonce le diner : « Ah ! la bonne nouvelle ! s'écrie » Laborie, profilons-en; elles sont si rares par le temps » qui court ! J'espère que vous faites bonne chère, c'est » une consolation. Nous reprendrons ensuite la couver- » sation avec plus de succès, car

« L'on en vaut toujours mieux quand on a bien dîné. »

Apparemment la maxime est juste; au sortir du dîner, où l'on s'était égayé en dépit des circonstances, Laborie me prit dans une embrasure et me reprocha d'avoir manqué de franchise avec lui, de ne l'avoir pas traité comme un ami de vingt ans. — « Parlons vrai, » ajoute-t-il, vous connaissez le prince royal de Suède ? » — Pas beaucoup ; assez cependant pour lui avoir écrit » une lettre de compliment quand il a été adopté par » le roi Charles XIII, et pour renouveler mon hom- A mage tous les ans au 1*^' janvier; c'est ma femme » qui est liée assez particulièrement avec la princesse; » mais qu'ont de commun ces détails avec la matière * que nous traitions avant le dîner? — Allons! vous » êtes boutonné avec moi et cela n'est pas bien. Est-ce » que je ne sais pas comme vous que le prince est en » expectative avec son armée, tout près d'ici? Le gé- » ûéral Maison, qui commande l'armée du Nord, a été

» son ancien aide de camp et il est resté son*ami. Ce • dernier a avec lui des officiers qui lui sont dévoués, » et des soldats dont il disposera. Tout cela n'attend » qu'un signal ; vous êtes engagé dans ce parti, je ne » vous blâme pas : au moment où le vaisseau fait eau » de toutes parts, permis de saisir la première planche. » Celle-ci en est une comme une autre. Je me plains » seulement du silence gardé avec un ami de vingt ans, » qui était à vous dans le bonheur comme dans le mal- » heur ; vous vous en souvenez bien ? > — Ces plaintes de Laborie me faisaient peu d'impression, parce que je ne les méritais pas; mais je ne parvins pas à le convaincre, et nous nous quittâmes bien, parce qu'on ne se quitte jamais mal avec Laborie. Cependant il avait éveillé mes soupçons sur le prince royal de Suède, et je me rapprochai du général Maison pour les éclaircir. Cet officier général commandait en effet ce qu'on appelait alors l'armée du Nord, et il avait son quartier général à Lille. Cette armée était forte de quatre à cinq mille hommes, ramassés dans les dépôts, les recrues et les fuyards qui alors encombraient les routes. On ne lui donnait pas moins le titre pompeux d'armée du Nord. A force d'en parler ou d'en mentir à Paris, on avait fini par croire que cette armée existait ; le ministre de la guerre pressait incessamment le général Maison de prendre l'offensive et lui prescrivait un genre d'opérations qui supposaient la présence de cent mille hommes sous les drapeaux. Le général criait, jurait, pestait, et écrivait au ministre pour le détromper. Ce-

lui-ci n'-èn tenait œuvre le moins du monde ; il persistait à recommander de reprendre l'offensive et envoyait de Paris des manoeuvres fortement imaginées pour une armée qui n'était que dans l'imagination. Le général Maison, poussé à bout, prit enfin son parti : il porta sur Anvers sa troupe délabrée ; la pointe qu'il fit sur cette ville fut heureuse. Il la soutint même avec habileté plus de temps qu'il ne Tavait espéré lui-même, et les bulletins de Farmée du Nord d'enrichir les colonnes du Moniteur : « Le général Maison a repoussé » l'ennemi, qui fuit sur tous les points ; la Belgique » est délivrée; la Hollande le sera incessamment. » Et cela s'écrivait quinze jours avant l'entrée des alliés à Paris ! Je rends justice au général Maison : il levait les épaules en lisant toutes les merveilles qu'il avait opérées.

J'essayai de pénétrer quels étaient ses rapports avec le prince royal de Suède. Gomme nous étions l'un et l'autre dans le même bateau qui faisait eau, il fallait bien passer sur tout le reste pour courir à la pompe.

Le général Maison me dit qu'il soupçonnait en effet au prince royal des vues au trône de France. Ce prince l'avait sondé par ses aides de camp ; il lui avait fait quelques communications écrites, mais avec la précaution de ne rien laisser dans ses mains. Le système du prince était bien conçu : il commençait par établir dans les esprits que les souverains alliés avaient renoncé à traiter, à quelques conditions que ce fût, avec l'Empei'eur Napoléon, et soutenait ensuite que ce

serait pour la France Texcês de la honte que de reprendre jamais les princes de la maison de Bourbon avec les émigrés et leur cocarde blanche, et qu'il fallait périr plutôt que de le souffrir. Il restait un point milieu entre ces deux extrémités, et quoique le prince royal ne s'indiquât pas précisément pour le remplir, il laissait aux autres le soin de trouver qu'il était un heureux à-propos comme Français, comme prince, comme général d'une armée victorieuse. Bonaparte, au i8 brumaire, n'était pas aussi bien préparé pour le trône, et sa succession, toute délabrée qu'elle était alors, n'effrayait pas du tout le prince de Suède. Le général Maison n'avait pas l'air de s'associer le moins du monde aux espérances du prince ; il les tournait plutôt en ridicule, dans cette langue de corps de garde dont il possède toutes les beautés. Il annonçait comme parti pris de défendre jusqu'à la dernière extrémité la cause de l'Empereur, et s'il était écrit qu'elle dût succomber, de se retirer dans une terre qu'il possédait sur les bords du Rhin, et d'y reprendre la charrue.

Je ne pouvais plus douter de l'intrigue du prince royal, et chaque jour je m'efforçais de la pénétrer plus à fond. Je sus que des émissaires étaient répandus sur plusieurs points du département occupés par l'armée du Nord, et que les communications du prince, avec les généraux de cette armée, devenaient plus fréquentes. Bientôt même, on rompit toute mesure, en publiant un écrit imprimé, à la vérité sans signature ni mention d'imprimeur, mais qui contenait, dans un

style propre à faire impression sur les soldats, une paraphrase sur le système que j'ai exposé plus haut. Je me rendis, muni de cet écrit, chez le général Maison, qui me dit que lui-même Tavait reçu. Il passa légèrement sur les ridicules prétentions du prince royal de Suède, mais se prononça plus fortement que la première fois sur la honte d'accepter jamais les princes de la maison de Bourbon, et je me souviens que la seule idée de leur retour faisait verser dès larmes de regret et de désespoir à deux généraux, tous deux également recommandables, qui se trouvaient alors chez le général en chef. Mais chacun de se demander : « Que deviendrons-nous, pourtant, si l'Empereur suc- » combe ?» Je développai alors le projet de régence que m'avait apporté Laborie, et tout le monde me parut prêt à s'y rallier. Ce projet avait rassuré tous les esprits, et je n'aperçus rien qui indiquât une pensée différente dans le général Maison, que je considérais avec beaucoup d'attention. J'aperçus, quelques jours après, que l'agitation augmentait autour de moi, et je crus que le moment d'avertir était arrivé. J'adressai à l'archichancelier un Mémoire pour l'Empereur, où je rendais compte de ce qui se passait. Ce Mémoire lui fat envoyé à son quartier général, et un double au duc de Vicence, qui, probablement, était encore au congrès de Châtillon. Le duc m'a dit qu'il l'avait reçu, et, presque en même temps, une note foudroyante de l'E upereur contre le prince de Suède. Il m'a dit aussi, qu'au reste, l'avis était venu de dix côtés différents, et

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LES DERNIERS TBMP^ DE L*E1IPIRB êl

même aux soaverain^ alliés, et que c'était par là que s'expliquait le peu de séjour qu'il avait été permis au prince royal de faire en France. Il y resta cependant assez longtemps pour avoir une conférence avec Monrsieur, et c'est là qu'il prononça une maxime que ce prince ma quelquefois répétée depuis : « Qu'il faut, » pour gouverner les Français, une main de fer re- » couverte d'un gant de velours. » A quoi j'osai lui répondre un jour que les gants de velours étaient faciles à trouver, mais que les coeurs et les mains de fer étaient singulièrement rares dans sa famille. Ce prince, qui est lui-même un modèle de bonté, en convint, et me dit que j'avais tout à fait raison.

Sur ces entrefaites, le général russe, dont l'armée occupait déjà une partie du département, s'avisa de faire une démonstration sur Lille, et nous envoya de fort loin quelques coups de canon. La générale battit, et, à l'instant même, tous les ouvrages de la place furent garnis comme s'il eût été question d'une attaque véritable. Les canonniers bourgeois de Lille faisaient seuls le service de cette place importante. C'est un privil^e dont ils sont fort jaloux, et qu'ils ont mérité par la bravoure et l'habileté qu'ils ont déployées à la défense de cette place par le maréchal de Boufders, et ils ont montré depuis qu'ils n'avaient pas dégénéré, lorsque en 1794 le duc de Saxe-Teschen vint bombarder la ville. Le corps des canonniers est composé d'habitants bien connus, et son existence contribue à entre tenir au sein de la ville un esprit militaire précieux

^ MilKKIRS^ DU GOMTE BËUGMOT

d^m uf^ pl^oe qu'QH peut appeler l'une des portes de la France, et sur la iroute la plus coupte pour arrivera sa capitale. J'avais éprouvé qu'il y a peu de rôles aussi i);(^uçsa4es qu^ celui d'ua magistrat civil qui reste confiné 4^us sou cabinet, lorsque le danger appelle les failitaires au combat» Geu^-ci ne manquent pas de s'en prévaloir le lendejpaiQ, pour affecter plus haut que janotais la s^ipériqirité. Lors donc qae j'entendis battre la géi}érale, je pris mon habit de garde national, et j'allai pri^r le général qui commandait à Lille de me recevoir pcMjLr l'un d^ ses aides de camp. Je marchai avec lui au]^ remparls ejt l'accompagnai à la visite des postes. Je profitai de la civconstence pour féliciter les oanoii'ni^r^ bourgeois sur leur ardeur et leur belle tenue, et je proteslai de ma disposition de combattre à leurs côtéSt ûnelques coup^ de canon sans conséquence furent échangés, et l'ennemi ne tarda pas à s'éloigner. Mais (5^ prQçédé me <it honneur dans la ville : il fit qu'on y piarla du ^ang-froid et de la résolution que j'avais montrée aw Havre en 1803, lorsque cette ville fut bombardée par les Anglais, et -on voulut bien conclure que je ne serais pas de trop à Lille, si la ville était- sérieusement attaquée •

Cette simple démonstration détermina l'autorité milil^ire à déclarer l'éi^t de siège, et cette déclaration eut bientôt des cooséquences déplorables. On abattit d'abord sau^. pitié une partie de faubourg et d'élégantes maisons de campagne qui avaient été b&ties dans le nayon de la plf^çe- Il ^U mieuK yalu^ sans doute, en empocher la

LES D«B]f1BBS tEMPft l)fi L'BH^IRB ift

construction ; mais, quoique la loi soit précise et sévère en ce point, les autorités militaires avaient été enhar* dies à la tolérance, d'abord par la longaeur de la paix, et ensuite lorsque, par Tefifet de la guerre et des conquêtes, nos frontières sur ce point avaient été reportées à Maestricht et à Luxembourg. Cette opération, qui me paraissait si sévère, fut supportée sans le moindre murmure. Deux pauvres ménages seulement se présentèrent à m(», parce qu'ils ne savaient plus où s'abriter. Il ne me fut pas difficile de leur trouver des refuges, tant était parfaite la manière dont j'étais secondé par les habitants.

Mais ce n'était pas tout : la déclaration de Tétat de ^ége semblait imposer l'obligation d'approvisionner la ville; déjà je m'en étais occupé. On avait constaté soigneusement la population intérieure et admis qu'un âége pouvait durer six mois. On avait déterminé et fait ^1 conséquence les approvisionnements en céréales, en riz, en viandes salées et en fourrages. Les magasins étaient voi»ns du complet et on avait aussi compté sur les approvisionnements que faisaient les particuliers comme un supplément, pour le cas où le siège durerait plus de six mois et où il surviendrait ouelque perte dans les magasins. On n'avait pas, il est vrai, comprisrarmée du Nord parmi les consommateurs, mais rien n'indiquait qu'elle dût, en cas de siège, s'enfermer dans la ville; il était même permis de £»ipposer le contraire. Dans tous les cas, et puisque cette armée ne contenait pas plus de trois à quatre mille hommes, on avmt du

temps devant soi pour renforcer les magasins jusqu'à concurrence de cet excédant de consommation, et j'avais proposé de le faire; mais ce n'était pas le compte de ceux qui composaient, et surtout de ceux qui commandaient cette armée ; ils n'avaient voulu se confier à personne du soin de l'approvisionner. L'état de siège n'avait pas été sitôt annoncé, qu'on la vit se séparer en détachements et se partager les environs de Lille, pour y exercer des déprédations qui ressemblaient à un ravage. C'était grande pitié que de voir ces détachements rentrer en ville, chassant devant eux des troupeaux de bœufs, de moutons et surtout de vaches pleines, dont les officiers supérieurs étaient très-friands. Les soldats, pour ne pas être en reste, portaient des volailles suspendues à leurs fusils. Le beurre et les viandes salées n'avaient pas été négligés davantage : tout avait été enlevé avec une singulière barbarie. On aurait pu faire aussi mal en un pays conquis, mais assurément on n'aurait pas fait pire. Ce qu'il y avait surtout de révoltant, c'est que ces bestiaux n'étaient pas entrés sitôt dans la ville, qu'ils y devenaient une sorte de monnaie obsidionale; les généraux les employaient à solder les comptes de leurs fournisseurs; les officiers les donnaient en payement aux traiteurs, et quand j'avais essayé de faire quelques remontrances sur ce que je croyais un scandale, on m'avait répondu que ces transactions étaient sans inconvénient. L'essentiel était que les bestiaux fussent entrés dans la ville ; il importait ensuite fort peu dans quelles mains ils passeraient, parce que toujours

on les retrouverait au besoin. Cette rade manière d'approvisionner Tannée du Nord durait depuis plusieurs jours et avec la môme activité. Un officier supérieur de la garde impériale occupait un hôtel contigu à celui de la préfecture, et sur lequel se dirigeaient incessamment des approvisionnements de toute espèce. Le public s'y méprit, et il conclut des longues files de voitures et de troupeaux qui s'avançaient vers l'hôtel de la préfecture, que c'était pour le compte du magistrat qui l'habitait. Je fus obligé de le détromper, en faisant placarder une affiche qui contenait que : « Lé conseiller d'État en mis- » sion à Lille ne faisait et ne ferait aucun approvision- » nement pour lui et pour sa maison, qu'il réduirait, » en cas de siège, à un seul domestique, et qu'il rece- » vrait sa subsistance des. magasins publics, comme » tout autre habitant. »

Cette affiche, placardée un jour de marché, produisit plus d'effet que je n'aurais voulu : elle souleva les hommes de la campagne que l'autorité militaire dépouillait depuis trois ou quatre jours avec tant de cruauté ; ils conclurent de ce qu^un conseiller d'État se reconnaissait ainsi soumis à la loi commune, qu'un général n'en était pas dispensé, et on parlait de se porter dans les maisons où les bestiaux étaient enfermés pour les reprendre et les reconduire aux lieux où on les avait pris. L'excitation était vive : heureusement j'en fus prévenu à temps. Je fis appeler sur-le-champ, auprès de moi, quelques-uns des plus échauffés, et j'essayai de les calmer en leur recommandant de bien faire

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GOilstater la yaleur des bestiaux et des denrées enlevés, pareequecett^ valeur leur serait remboursée. J'éprouvai dains cette cireanstance combien un administrateur a besoin d'inspirer la confiance, et quel parti, dans l'oceasion, il en peut tirer. L'un de ces hommes, et le plus échauffé de la compagnie, me dit : « Nous promettez-^ » vous, Monsieur, que nous serons payfe? Si vous noua ^ le promettez, tout est dit. » Je répondis que je ne pouvais pas promettre le payement, parce que s'il éprouvait de la difliculté quelque part, je serais obligé de reâectuer de ma poche, mais que je promettais tous les eflforts dont j'étais capable pour le procurer, parce qu'il était trop juste, et j'ajoutai qu en conscience je le regardais comme probable. « C'est parler comme un » bom:iête homme, reprit mon interlooioteur; eh bien! » Monsieur, il en sera comme il youis plaira ; mais, bon Il Dieu, si vow pouviez voit* comment on nous traite ! » Je goAtais de la sorte les avant-coureurs d'un si^, et je n'étails pas sans souci sur ce qui m'était réservé durant le siège même; maisj'étais soutenu par la pensée d'ua devoir à remplir^ et je trouvais une satisfaction mêlée d'orgU/eU à redoubler de dévouement à l'Empereur malheureux. Je l'avais vu à Berlin, à l'apogée de sa puissaiiçe, lorsque atprès les merveilles de la caippagne de Prusse il: était maître de ce royaume et l'ar-biltre de T Allemagne. Alors il humiliait les rois ; m^is les peuples aimaient encore sa gloire et espéraient dans soB génie. Aujourd'hui, peuples et rois; marchent conj^ndns pour sa ruine : elle semble inévitable. N'importe !

LES DERMiBRS TBMF8 DE L'CVPIftE 9f

j'ai été paur Napoléon Ton des ouvriers de k première heure; il me retrouvera, s'il le faut, à k dernière, et quelle que sait k destinée qui l'attend, il y a toujours quelque gloire à tomber adossé à un colosse de eeiie dimension.

Ma détermination était arrêtée sur ce point. Gepen-* dant, je suivais avec anxiété la marche des armées ennemies, et je jugeai, par les résultats du combat de Montereau, qu'elles devaient être aux portes de Paris. Les officiers géftéraux aivec qui je conférais assidûment, pensaient tous que jamais elles ne se hasarde» raient à y entrer. Cependant, quelle serait alors leur marche et crniament assigner un dénoûment à cet épouvantable drame? Nous étions dans celte pi^plexité, lorsque je reçus de Paris un billet qui portait en deux ligues : « Garde à vousl la dernière barrière est briidée; » les alliés entreront ce soir ou demain à Paris. ^ Le billet était de mon ami Dupont de Nemours. Mon premier soin, après l'avoir reçu, fut de courir à k poète et d'y prescrire de n'y délivrer les lettres' qtfaprès (pie j'aurais ouvert celles qui m'étaient adressées. Le premier courrier n'apporta rien que le Monitêtit du 30 m^nrs, encore parsemé de mensonges officiel. Il n'en fut pas de même de celui du lendemain : aucune lettre, aucun billet ne m'étaient adressés, et c'était à k lecture du Moniteur seul, que j'^appren'ais la déchéance prononcée par le Sénat, la formation d'tm Gouvernement Provisoire et ma nomiïiution à la plsrtsé de coiSamissaire pour le département de F Iî^;éiri«sftr. Je^ restai

m VÉHOIRRS DU COMTÉ BEU6N0T

stupéfait. Heureusement, le général Maison était sorti avec son armée pour quatre ou cinq jours et j'avais le loisir de délibérer. Après m'être assuré que la nouvelle n'était pas dans les petits journaux, j*en conclus qu'elle ne devait pas se trouver dans les lettres particulières; je laissai donc les uns et les autres reprendre leur cours habituel, je n'exceptai que le Moniteur. Je passai la soirée à délibérer avec le général commandant la division et le maire de Lille. L'aspect de la ville n'était pas autre que celui de la veille, et, chose singulière ! la grande nouvelle ne pénétra, jusqu'au soir, par aucun côté; mais pour surcroît de choses inattendues , je vis arriver ce soir même à Lille mes deux fils, que ma femme alarmée m'envoyait avec mon secrétaire. Je n'ai pas cessé de porter beaucoup de reconnaissance à M. lé prince de Talleyrand pour l'honneur qu'il m'a fait en m'appelant au Gouvernement Provisoire, mais il m'a servi plus que je ne le méritais, et autrement que J6 le voulais.

Il y avait longtemps que je tenais l'Empereur pour perdu ; mais je ne croyais pas que ses malheurs m'eussept délié de mes serments, et il m'avait en m'envoyant à Lille donné une preuve de confiance qui m'y enchaînait davantage. Les dernières paroles qu'il m'avait dites résonnaient à mon oreille et retombaient sur mon cœur. Tant qu'il n'avait été que puissant, je l'avais admiré et craint; mais j'étais attendri au souvenir de cette grandeur déchue, que le malheur avait dernièrement rendue familière avec moi. Mon parti fut bien-

LBS DEJtNIBRS TBMPS DE L'EMPIRE . 9ê

tdt priSy parce qu'il était indiqué par te devoir. Je n'avais point à examiner qni, dans ce grand débat, avait tort ou avait raison; j'étais Thomme de l'Empereur et je devais le servir jusqu'à ce qu'il m'eAt dégagé. Si je perdais la faculté de le servir, je devais me retirer et souhaiter des temps meilleurs à ceux qui me remplaceraient. Mais ma position à Lille, sans compliquer la question, rendait ma situation difficile. Uarmée du général Maison cons^vait un grand attachement à Tordre de choses actuel; le hasard et la prudence avaient donné le commandement des divisions à des généraux forcés de désespérer des Bourbons; ils étaient maîtres de ma personne. Qu'allaient-^ils délibérer à leur retour? Le général Maison avait été instruit du voyage de M. Laborie,et sans s^en expliquer avec moi^ il avait laissé tomber en ma présence de ces paroles qui indiquent le soupçon et irisent la menace. De mon côté, je le soupçonnais, à tovt peut-*ôtre, d'être enfoncé dans un ti^*s parti pour le prince royal de Suède. Entre deux hommes aigris de la sorte par des soupçons , et qui, depuis trois mois, se faisaient une guerre sourde, l'explosion devait être un danger pour l'un ou pour l'autre, et, matériellement, le général Maison était le plus fort.

Si je restais à Lille après que ma nomination aurait été divulguée, je ne le pourrais qu'en repoussant publiquement cette nomination , comme faite à mon insu et contre mon gré; mais si le gén^ial Maison tenait pour le prince royal de Suède, ce désaveu ne ine servirait

90 MÉttail»E9 Dff CrOMTE BEtTê^lPÔT

psis à grand'chose^ et il aurait rincoiLrénimt^ sinon de c^mpronettre^ an moin» de contrariefr ceux ^i ffî^a-» ^ieiit donnée à Paris^ un témoignage signalé de leur confianee. Je m'arrêtai donc au parti de mettre ordre , â Lille, aux afâûres les plus {^essanfes^ et de me rendre à Paris , pour y prendre connaissance par môi-uftême de l'état des choses.

J'arrais paâsé la nuit^ et j'étais «ncorei à m^on bureau, le lendemain à ne«tf heures du matin^ lorsqfue je reçus du général Btenier^ commandantdela division^ un bilkfi eonçu en ces termes :

« Le général comiâdandanf à Lille a l'honneur de » prévenir M. le conseillfer d'État, commidsait^e dcr * S. M.. l^Bmper eur et Roi, (pïeM. le gftttérM en chef, » commandaUft Ysivmèè, aymt etf connaissance de k » nouTieBequi se répand d^'un changement de goûter- » nôrtfent> se reporte» prôôipïtammettt sur Lille' où it i »rivera srajonrd'hui â deux he«ws*, et. pour y répri'^- » mer avec ôévôrîté, tout ce qui âfBfirait trait à utf pareil >^' éténement. M. le* conseiller d'État jugei^a, dafns sa^ «^ pna^nee, i^'il doit att^mdré^ M. le générai Maisoàv » m prendre lui-même quelques mesures aivan* son w afrrivée. »

Je compris à merveille, et l'avertissement, et- que TsfflUkë k plus u^gefrte pDii?r ofôi ét€A» celle de mon dépêfft. Je ne' m«^ trompais pas, car le général Maison en exprima beaucoup de dépit, et dit m cerde de ses offltîifers, en rentrant dans la vilte-, que s^il m^y^ettt en^ çQpe troti\*> il' m'aurait fait fiisitler. Je me* pwmets

LES MaïKIBRS TBMPS I>« L'BVFIBE 91

d'eo dotfter. Cette m&astee est de la nertnre de oelks sor lesquelles o» se met a Taise dès qa'il est in^^ossible deles exécuter; maie il est probable que le généoral Maison se serait donné le petit plaisir de me faire arrâter^ et d^humilier dauis ma personne la race à%» péhina eontre laquelle il était singulièrement prévenu. Je prie le parti du départ, et e^étah le piu9 sâr ; mais il nf était pas saâÈB diffieuMé% «Tétai» dans mte ville fermée, aux pertes de laquelle, depuis Tmgt--quatre hevre», on re<> doublait avec raison de surveillance. Il était à craindre que mon passage n'exdiftt quelq;ue mouvement^ et le moindre obstacle que j'y renecmtreraîi se changeirà paromptenefit en danger.

J'appelai à mon aide M. Cordier^ riiagé«iew em ehef

du départe^QSi^t^homma d'esprit et de résoluti<»i, ei tout à fait dj^^osé pour ua cliangemeiiit dont la néoeasité ki ét^t démontirée. Il re^ectait mes aerupujes^ ttais xaepiresaait d'arriver lii Paris, pou^ m'éclairer sni? l'état des affaires* Il me trouva e& un moment une oairmole d'osier attelée d'un vieux cheval, m'affubla d'ua uni-forme de caBto&uier et mo«>ta dans la. voitur€) avec moi. Nous passâmes heureusement les portes^ et là^ il m^ piroposa d'aUeir droit au quartim: gjéoéral du cc^nunandant ^^mem, comte de ôeisnau,, qui,, déleste en poBte> nous ferait conduire à Paris par la route militaire qu'il tenait; ou de marcher à travers champs^ ^i évitant» tant que nous pourrioii^s, la grande route et les vcUlea^ où, dans l'incertitudedes esprita^nous pouvionsifaÂretdeareo-

^sotre&âtclieusa^.. La ^cti d^^n^ii^ i^endiidatt ^narti^r

n MÉMOIRBS DU COMTE BEUGNOT

général euaemi était sans contredit le plus sûr; mais je lé repoussai avec une sorte d'horreur Je mesurai àyec effroi la position où Ton m'avait mis à mon insu; moi, ouvrier des premiers jours de l'Empereur, qui, depuis quinze ans, l'avais servi avec fidélité, mais en avais été si bien récompensé; moi, à qui il avait dit en m'envoyant à Lille : « Je vous confie l'une des clefs de la » France, » je suis réduit à délibérer si j'irai me réunir à ses ennemis! Non ! Quelle que soit la fortune qui m'y attendrait, je ne serais plus qu'un infâme à mes yeuxl Ce n'est pas de mon aveu que j'abandonne Lille, et puisque je suis forcé de me rendre à Paris, je veux y arriver par la route française. Ce parti pris, nous marchons comme nous pouvons.

La première station où nous nous arrêtons était la ville d'Hesdin. Nous descendons, dans notre modeste équipage, à l'hôtellerie la plus voisine de la porte, et nous y faisions un repas conforme à notre fortune apparente, lorsque survinrent deux brigades de gendarmes qui venaient de prêter main-forte à une conscription laborieuse. Un malheureux jeune homme y avait perdu la vie.

Ces gendarmes étaient couverts de sang et dans un état d'ivresse à peu près complet. lisse targuent de cet homicide comme d'un beau fait d'armes. On leur demande des nouvelles ; ils parlent vaguement de ce qui se passe à Paris ; ils disent qu'il y a des scélérats qui veulent mettre les Bourbons à la place de l'Empereur; qu'ils ont sans doute des complices

ft Hesdin, et que, s'ils les connaissaient^ ils passeraient mal leur temps ; qu'ils les sabreraient tons à travers le ventre, comme ils ont fait ce matin à ce scélérat de conscrit.

On apporte du vin, et ces gendarmes de boire comme s'ils en eussent eu besoin. « Voilà qui nous préserve, » me dit tout bas M. Gordier, laissons*les boire; ne » dites rien^ et surtout^ ne bougez pas. » Il se lève, paye l'aubergiste, attelle le cheval et m'envoie avertir par le garçon d'auberge qu'il m'attend. Nous partons, sans qu'il soit venu à ces gendarmes l'idée de nous demander des passe-ports et de nous faire la plus petite question. « Ceci est de bon augure, me dit mon » compagnon de voyage, mais nous aurons, peut-être, » plus d'une épreuve de ce genre à subir. »

La France était alors au plus fort de la crise, et nous rencontrions tour à tour des conscrits furieux et qui entonnaient les hymnes sanguinaires de la Révolution, ou des fuyards de Paris, qu'on reconnaissait sans peine à leur air inquiet et au silence qu'ils observaient. Nous arrivons^ à travers ces tableaux variés, à la porte d'Abbeville. Nous allions y entrer, lorsqu'un homme qui se promenait sur la route arrête notre voiture, et nous demande si nous sommes bien informés de ce qui se passe dans la ville? Nous répondons que nous l'ignorons. « Dans ce cas, reprend » notre homme, il est bon de vous l'apprendre : vous » ferez après ce qu'il vous plaira. M. André Dumont, » notre sous-préfet, a mis, de son autorité, la ville en

» état de fiii^ : il Udcee mdrw tant qu'oA vant» mai8 » il ne permet pas d'en sortir, et il met en prifiM tous I» ceux qn'il soupçonne d'être des royalistes. Gela ne »* durera pas longtemps, car il cache toutes les non*- » velles qui viennent de Paris : d'où je conclus qu'elles » sont mauvaises^ et je suis ici à tâcher d'en attraper j» qualques^naes. Pourriez-vous m'en donner? » — Noos lui répondons qu'un acte de confiance de sa part en excite un de la nôtre ; que nous ne venons pas de Paris ; mais que nous sommes assez bien informés pour l'assurer que le siège de M. André Dumont touche à sa fin. Nous le prions de nous indiquer où nous pour* rions passer la nuit avec une entière sûreté. Il nous indique une ferme habitée par d'excellentes gens et où nous serions reçus^ en disant que c'est lui qui nous envoie. Nous nous y dirigeons, et on exerce en efiet, envers nous, et avec une simplicité antique, tous les devoirs de l'hospitalité. Le fils de la maison attelle, le lendemain matin, deux bons chevaux à notre voiture^ et nous conduit, à travers champs, assez près d'Amiens pour que nous ayons pu juger que le pays ennemi était passé. C'est là, en efiet, que nous aperçûmes les premières cocardes blanches.

Je ne pus me défendre, en les voyant, d'une singulière impression. Depuis vingt-cinq ans cette cocarde était proscrite; eUe était le signe ennemi, et tant et de si grandes choses s'étaient faites en France sous la cocarde opposée! Si longtemps nous en avions été fiers!

Li8 DBAIMBIIS TIMPS D8 L'EMPIRE «S

Nois trMvàmes, à Amiens, la fiontrMrévoIotion fort i^v^neée. Le préfet, M. de la Tenr-Kia-Piii, s'y était emidoyé de graad oœar, et madame Yy avait puissamment aidé de soa esprit et de sa grftce. Elle avait en un clin d'œil converti le département, et son mari avait eu assez à faire d'enregistrer les conversions.

En quittant le département de la Somme nous retrouvâmes la cocarde tricolore, et même, par-ci parlà, des chants patriotiques et d'assez mauvais propos. Les rubans et les belles paroles de M*"® de la Tour-du- Pin n'avaient pas pénétré jusque-là. Je citerai entre autres, qu'à la poste de Chantilly, nous entendîmes des vœux très -prononcés contre le Gouvernement Provisoire et la Maison de Bourbon. Depuis Chantilly, nous n'eûmes plus en rencontre que des troupes libérées par la capitulation du maréchal Marmont; elles marchaient par petits pelotons et gardaient une attitude silencieuse et triste. Les vieux vainqueurs de l'Europe laissaient l'ennemi au sein de la capitale de la France et il ne leur avait pas été permis de mourir.

Nous n'aperçûmes les troupes ennemies qu'en descendant dans la plaine de Saint-Denis ; j'y vis des Cosaques occupés à démolir des meules de blé et de fourrages. Nouvelle et douloureuse sensation! C'était à leur profit qu'avaient semé les cultivateurs des environs de Paris. J'en avais déjà vu, qui avaient été attirés en Allemagne par nos guerres précédentes.

Qui eût osé dire, alors, qu'ils fouleraient aux pieds

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le sol de la France et de la capitale de la civilisation moderne! Passion faneste de la guerre! Déplorable manie des conquêtes ! Nous avons couru jusqu'à Moscou évoquer les Cosaques et les attirer sur les bords de la Seine!

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