AVANTPROPOS DE LA DEUXIÈME ÉDITION
En publiaûl cette seconde édition des Mémoires de mon grand-père, je ne puis m'empêcher d'exprimer toute ma sincère gratitude aux personnes qui ont daigné accueillir si favorablement cette publication. Cet accueil a été pour moi un précieux encouragement, et m^a confirmé dans la pensée qu'en publiant de nouveau ces fragments qui, jusqu'alors n'avaient, en partie, paru que dans des Revues^ et à des époques difTércntes, j'accomplissais un devoir de famille qui ne pouvait être qu'honorable pour la mémoire de mon grand-père et qui ne serait peut-être pas dénué d'un certain intérêt historique. L'auteur de ces Mémoires avait laissé, parmi ses contemporains et dans le monde po* litique où il avait vécu, la réputation incontestable d'un homme d'un rare esprit. La publication de ces Mémoires le montre tel qu'il était, et je crois pouvoir dire que chez lui l'élévation des sentiments était à la hauteur de l'esprit.
On a bien voulu me demander si, indépendamment des Fragments déjà parus, ces Mémoires ne contenaient pas d'autres morceaux inédits. Je puis donner l'assurance que j'ai publié tout ce qui n'avait pas été précédemment imprimé. En insérant dans la Revue française et dans la Revue contemporaine i les extraits qui lui paraissaient de
VIII AVANT-PROPOS DE LA DEUXlÈlTE ÉDITION
nature à pouvoir êlro publiés, mon père n'a retranché que quelques courts fragments qu'il ne croyait pas dignes d'être offerts au public. Je ne puis parler de mon père sans exprimer le regret qu'il n'ait pu remplir lui-même la tâche que je me suis imposée. Dieu jeune il avait assisté à la plupart des événements racontés par mon grand-père, il avait vu, connu bien des témoins des grandes époques de noire siècle. Que de notes, que de détails, que de portraits et (peut-on me permettre de le dire?) que de souvenirs intéressants il aurait pu lui-même ajouter à ces Mémoires ! . A. B.
15 mai 18G6.
L'auteur de ees MémolrdB, Jacques-Claude, comte fieugnot, ministre sous l'Empire, ministre d'Etat, député et pair de France sous la Restauration, naquit à Bar-sur-Aube, le 25 juillet 1761. Son père, Edme Beugnot, était avocat et receveur des domaines du roi dans cette ville. Il destina son fils au barreau et l'envoya de bonne heure à Paris, pour y suivre, eu qualité d'avocat stagiaire, les séances du Parlement.
Cest à cette époque de la vie du comte Beugnot que commencent ces Mémoires. L'auteur avait alors vingt-deux ans.
La comtesse de Lamolte. — Son origine. — Elle arrive à Bar-sur-àube. — Elle s*y marie. — Vient & Paris. — Sa première entrevue avec le cardinal de Rohan. — Ses liaisons avec lui. — La reine Marie-Antoinette. — M. Béranger. — Intrigues de M»® de Lamotte. — Son voyage à Bar-sur- Âube.
Une distraction m'arriva, et qui devait me préparer les
nquiéludes les plus poignantes et certainement le plus grand chagrin que j*aie éprouvé dans une carrière qui en a été semée ; cette distraction était Tarrivée à Paris dune femme si malheureusement célèbre depuis, sous le nom de comtesse de Lamolte.
Il faut que je remonte à quelque temps pour expliquer comment j'en avais fait connaissance. J*ai peint de quelques traits la société un peu libre qui se réunissait à Bar-sur-Aube, dans la maison de M"® de Surmont. Un jour de Tautomne de 1782, on y annonce que deux princesses fugitives sont tombées à Tauberge de la Tèle-Rouge, c'est-à-dire à la plus misérable des auberges, dans une ville où il n'y en a pas une de passable, et nous tous de rire de princesses ainsi logées. Dès le lendemain, les nuages répandus d'eux-mêmes sur ces dames commencent à s'éclaircir; on apprend qu'elles sont échappées du couvent de Longcharops et qu'elles se sonl Jirigées sur Bar-sur-Aube^ comme sur un point central où elles vont réunir leurs eflorls, pour ren-
t MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
trer dans des biens considérables qui formenl l'antique painmoine de leur maison. Ces biens sonl les terres d'Essoyes, de Poulette et de Verpillières ; Tune porte le nom de M"* de Valois et l'autre de M"« de Saînt-Remi. Ceci modifia un peu les premières idées qu'on s'en était formé. En rentrant le soir dans ma famille, je donne ces particularités qui réveillent des souvenirs dans Tesprit de mon père. Il se souvient qu'il y a quinze ou vingt ans» il se transportait chaque année dans le canton d'Ëssoyes, pour la répartition des tailles. Lorsqu'il passait dans la paroisse de Fontetle, le curé ne manquait pas de lui couper la bourse pour les pauvres enfants de Saint-Remi. Ces enfants étaient au nombre de trois, abandonnés dans une chélive masure percée sur la rue d'une petite trappe par où les habitants leur apportaient, chacun à leur tour, de la soupe et quelques aliments grossiers. « J'en ai été le témoin, disait mon père, et le curé » n'osait pas ouvrir la porte de la masure, dans la crainte de » m'affliger par le tableau de ces enfants nus et nourris comme » des espèces de sauvages; il me disait que mon aumône con- )) tribuerait à les habiller. » Mon père ne racontait rien que d*exact: les trois enfants si misérablement nourris étaient le baron de Valois, mort capitaine de frégate, la fameuse comtesse de Lamotte et M"« de Saint-Remi, qui vit peut-être encore, cha* noinesse, dans je ne sais quel coin de TAIlemagne. Ainsi étaient tombés jusqu'à ces confins de la misère qui touchent à la défaillance physique, les derniers descendants d'un baron deSaint- Remi, fils naturel de Henri II, et reconnu pour tel. Mon père avait vu le chef de cette triste famille ; il le peignait comme un homme de formes athlétiques, qui vivait de la chasse, de dévastations dans les forêts, de fruits et même de vol de fruits cultivés. Les Saint-Remi menaient, depuis deux ou trois générations cette vie héroïque qu'enduraient les habitants et les autorités, les uns par crainte, les autres par quelque retentissement d'un nom longtemps fameux. LeSaint-Remi, dernier du nom, n'avait pas assez longtemps vécu pour conduire son fils sur ses traces, et le village de Fontette ne renfermait pas de Cbiron pour s em-
parer de Téducalion du nouvel Achille. Il retomba avec ses sœurs el comme tous les indigents, sous la tutelle du curé de la paroisse. Le pauvre curé avait pourvu, tant bien que mal, et comme on vient de le voir, à la première nourriture ; mais les enfants grandissaient, en dépit de leur misère, les besoins s'étendaient et les ressources restaient tout au plus les mêmes. Dans son embarras, le curé invoqua la pitié de l'évêque de Langres, La Luzerne, et de la marquise de Boulaiiiviliiers, femme du prévôt de Paris, qui habitait une terre à peu de distance. Il dénon*^ çait rorigine de ces enfants, et à peine on voulait le croire. Si leur noblesse restait douteuse, leur extrême misère n*était que trop avérée. Les deux personnes bienfaisantes qu'on avait invoquées pourvurent au plus pressé : on habilla ces enfants, le garçon fut mis en pension à Bar-sur-Seine, et les deux filles furent placées au couvent des Ursulines de Ligny, où la pension d'une demoiselle de qualité coûtait alors 120 livres tournois. Ainsi, vers la fin du XVIII* siècle, au centre de la France, les derniers descendants naturels des Valois passèrent de l'état presque sauvage à l'état civilisé.
Une seule chose s'était conservée sous les derniers débris de la famille : c'était sa généalogie. Le curé l'adressa à l'évêque de Langres, lequel la remit, pour la vérifier, à Chérin, généalogiste des ordres du roi. Ce dernier, que j'ai connu parce que j'avais avec lui quelques rapports de parenté éloignée, était minutieux dans ses examens et inflexible dans ses jugements. Il connaissait à fond l'origine de toutes les grandes maisons, et si on l'eût laissé faire, il aurait déniché autant de nobles de la cour que Bollandus a déniché de saints du calendrier. C'est par lui que j'ai été mis un peu au courant ; et quand parfois je rencontre aux Tuileries des hommes insolents de bonne foi sur Tarticle de leur naissance, je me dis tout bas : « Ofi es- tu Chéri ii ? » Quoi qu'il en soit, il examina les titres des Saint-Remi et certifia leur descendance directe par les mâles du baron de Saint-Remi, fils naturel de Henri H ». La généologie différait un peu du côté des
t. On lit dans les journaux du 10 avril 1867 : ■ Mercredi, est mort à
femmes, car depuis que les Saint- Kemi s'étaient voués à la vie héroïque, ils avaient constamment épousé des vachères ou des servantes. Mais ceci ne gâtait plus rien aux affaires : dès le commencement du XYIU'* siècle, la dérogeance était de mode pour les grandes familles, et du moins on ne pouvait pas reprocher à ceux-ci d'avoir dérogé pour de l'argent et sans trop se soucier comment il avait été acquis. Ils étaient restés si purs sur cet article que les contrats de mariages manquaient aux trois derniers degrés ; mais les actes de célébration étaient fort en règle.
Le certificat de Chérin était une puissance qui leva tous les doutes, et alors le gouvernement intervint. Le roi accorda au baron de Valois une pension de 1.000 fr. et l'admission gratuite à l'École de marine. Chacune des demoiselles reçut un brevet de 600 fr., et elles furent placées gratuitement aussi à l'abbaye de Longchamps, près d^e Paris. Les protecteurs de cette famille s'étaient réunis avec le ministre de la maison du roi dans un pro* jet commun. On espérait q^ue le baron de Valois ferait sans dilficulLé des vœux dans Tordre de Malte. Ses sœurs pourraient être doucement amenées à embrasser la vie religieuse, dût-on y employer la perspective d'une abbaye pour l'aînée. Ainsi s'éteindrait honorablement une famille qu'on ne pouvait guère produire à un plus grand jour sans faire contracter au roi l'oMigation de lui fournir une fortune proportionnée à son origine. Lis Valois légitimes étaient déjà bien loin, et à quoi bon relever une branche bâtarde? On a tant besoin d'argent pour autre chose !
Ce plan était sage et aurait réussi, si M"® de Saint-Remi, l'aînée, n'avait pas été armée par la nature de plus de moyens qu'il ne fallait pour le renverser. Le frère était parvenu, dans la marine, au grade de lieutenant de vaisseau et les sœurs avaient déjà
Troycs, dans sa soixanle-huitième année, M. l^lienne-Alelchior de Valoisde-SainURemi, ancien receveur du timbre à Tours, fils de Charles II de Valois-de-Saint-Remi, baron de Fontelte et d'Essoyes, un des derniers descendants directs de Henri II, roi de France. »
lA COMTESSE DE LAMOTTE 5
passé six ans à Longchamps, lorsqu'un beau malin ces demoiselles s'évadèrent du couvent pour'courir les aventures, avec un très léger paquet sous le bras, et 36 livres tournois dans leurs poches. Leur inlenlion élait de se diriger sur Bar-sur-Seine ; elles se trompèrent de route et s'embarquèrent sur un coché d'eau qui les conduisit à Nogent : là elles trouvèrent la voiture économique qui attendait les voyageurs à la sortie du coche pour les conduire jusqu'à Bar-sur-Aube, et saisirent encore ce moyeu de transport. Sur les 36 livres tournois, elles en avaient dépensé 24 en route; de sorte qu'elles tombèrent, à Bar-sur-Aube, à. l'auberge de fa Tète-Rouge^ ayant chacune un gros écu dans leur poche et une chemise de rechange pour toute garderobe.
M"*' de Lamotle m'a expliqué comment elle s'était résolue à ce brusque départ : depuis quelque temps, l'abbesse, longtemps obséquieuse avec elle, poussait jusqu'à l'iraportunité les exhortations à prendre un parti, c'est-à dire à embrasser la vie religieuse ; elle lui proposait l'ordre des Bernardines comme l'un dfs plus doux et comme celui qui offrait les chances les plus prochaines pour une abbaye ; mais la vie religieuse n'avait pas le moindre attrait pour M"™' de Lamotle qui concluait d'ailleurs, des instances de l'abbesse, un intérêt majeur à lui voir prendre le voile, et elle s'expliquait cet intérêt par la crainte des. réclamations qu'elle aurait à élever pour recouvrer les biens de sa famille.
Dès la misérable hutte qui l'abritait à Fontette, elle s'était formée de grandes idées de ces réclamations, et ces idées s'étaient fortifiées par les soins que depuis on avait pris d'elle. Le moment pour la fuite avait été mal choisi, puisqu'elle était sans argent ; mais, dans une dernière conversation avec l'abbesse, celle-ci s'était avancée jusqu'à la menace. 11 ne restait plus pour elle qu'à céder ou à fuir, et elle avait pris ce dernier parti, quelque chose qui dût lui arriver; facilement elle y avait amené sa sœur, parce que, dès longtemps, elle était habituée à penser pour deux.
6 MÉlfOIRES DU COMTE BEU6N0T
La voilà donc heureusement arrivée au port, c'est-à-dire à Tauberge de la Tête- Rouge, à Bar-sur-Aube, et munie de 6 fr. qui restent des dépenses de la route : elle avait préparé des lettres pour ses protecteurs et vivait jusqu'à la réponse sur le crédit que lui conciliaient sa bonne mine et ses correspondances, lorsqu'elle reçut la visite de M**» de Surmont. Nous avions eu toute sorte de peine à obtenir cette démarche : M'"^ de Surmont avait quelque temps résisté ; mais nous étions parvenus à lui persuader que sa position dans la ville lui imposait Tobligation de protéger des demoiselles de qualité, fugitives, persécutées peut-être, et que la noblesse délaissait d'une manière honteuse. Nous avions fait vibrer la corde sensible : elle se fit annoncer aux dames de la Tête-Rouge qui exprimèrent beaucoup de sensibilité et surtout d'empressement de la voir. M™* de Surmont revint enchantée de sa visite ; elle avait été séduite par M"* de Lamolte qui a prouvé depuis qu'elle en savait séduire d'autres. Elle était disposée à recevoir ces demoiselles dans sa maison, si son mari le trouvait bon ; et la dame, de s'étendre sur l'indifférence de la noblesse dans une telle occasion et lorsqu'il ne s'agissait de rien moins que de parents du roi. Le mari céda à regret, suivant son usage. Les demoiselles de Saint-Remi sont installées dans la maison : c'est là où nous en voulions venir.
M"® de Lamotte n'avait pas ce qu'on appelle de la beau té ; elle était d'une taille médiocre, mais svelte et bien prise ; elle avait des yeux bleus pleins d'expression, sous des sourcils noirs, bien arqués ; le visage un peu allongé, la bouche grande, mais admirablement garnie ; et ce qui est le propre de ce genre, son sourire était enchanteur. Elle avait la main belle, le pied très petiL Son teint était d'une blancheur remarquable. Par un singulier caprice, la nature, en formant sa gorge, s'était arrêtée à moitié de l'ouvrage, et cette moitié faisait regretter l'autre. Elle était dénuée de toute espèce d'instruction, mais elle avait beaucoup d'esprit et l'avait vif et pénétrant. En lutte, depuis sa naissance, avec l'ordre social, elle en bravait les lois et ne respectait guère
mîeuic celles de la morale. On la voyait se jouant des unes et des autres tout naturellement et comme si elle n'en eût pas soupçonné Texistence. Tout cela composait un ensemble effrayant pour un observateur, et séduisant pour le commun des hommes qui n'y regardent pas de si près.
Sa sœur, M^'^ de Saiut-Remi, était une grosse et belle fille, bien blonde, bien fade, fort bète, qui avait tout juste assez d'instinct pour deviner qu'elle était une grande dame, mais qu'on trouvait toujours disposée à déroger.
Le baron de Valois avait les dehors communs, l'esprit fort peu étendu, mais il était un homme sage et un officier exact. Il aimait son métier el s'y adonnait, sans s'en laisser distraire par les souvenirs et les espérances qui berçaient sa sœur. Il est mort pendant la durée du procès de celle-ci, et non sans quelque regret de n'avoir pu en attendre l'issue. Telle était la famille qui a trouvé dans le crime ou la honte la fin qu'on voulait, du moins, lui rendre honorable et douce.
MM*"^ de Saint-Remi apportèrent, dans la société de M"** de Surmont du mouvement et de la vie. Les jeunes gens qui y étaient admis ne furent pas longtemps à s'apercevoir que ces demoiselles avaient beaucoup de choses communes avec les princesses de roman et qu'elles n'étaient pas plus cruelles. Toute réflexion faite, elles se seraient laissé fléchir, si de riches bourgeois, sincèrement épris, avaient aspiré à l'honneur de leur main. La rentrée dans les immenses propriétés de la famille éprouvait des retards dont on n'apercevait pas le terme ; en attendant, il fallait vivre avec la pension de 600 francs. Or, on ne vivait pas avec cette pension, et on craignait que M"' de Surmont ne se lassât des sacrifices de tous les jours que son imprudente protection lui imposait. Le lendemain de leur arrivée dans sa maison, et^ à cause du pressant besoin, elle avait prêté à ces demoiselles deux robes blanches, sans aucun espoir qu'elles pussent leur convenir à la longue, puisque la bonne dame péchait par un prodigieux embonpoint. Quel ne fut pas son étonnement, lorsque, le matin, elle vit que ces robes leur marquaient la taille
à merveille ! C'est que ces demoiselles avaient passé la nuit à les couper et à les disposer à leur usage. Elles procédaient pour tout avec cette extrême liberté, et M™' de Surmont commençait à trouver le sans-façon des princesses poussé trop loin.
Les demoiselles de Saint-Remi, qui ne devaient passer tout au plus que la semaine chez M™* de Surmont, y demeurèrent un an. Le temps s'écoula comme il s'écoule dans une petite ville de province: en querelles, en raccommodements, en propos, en justifications, en épouvantables intrigues ourdies, déjouées, reprises, et qui ne franchissent jamais les murs de la ci!é, si elle en a. Toutefois le génie de M"* de Saint-Remi, Tatnée, trouvait h se développer dans un cercle aussi étroit. Elle préludait en attendant partie. Elle s'était emparée de Tesprit de M. de Surmont et recouvrait de rattachement aveugle que lui portait cet homme de bien les noirceurs qu'elle distribuait à tout venant et à M^^ de Surmont elle-même. Celte dernière m'a souvent répété que l'année la plus malheureuse de sa vie était celle qu'elle avait passée dans la société de ce démon.
Je l'avais peu vue à son arrivée à Bar-sur-Aube, assez cependant pour m'en laisser séduire comme un autre. J'admirais, sans en connaître le danger, cet esprit hardi que rien n'arrêtait et qui contrastait singulièrement avec le caractère timide et étroit des autres femmes de la ville. Elle savait au reste aîTecter, quand il le fallait, la douceur et jusqu'à la faiblesse de son sexe. Elle avait de la jeunesse, de beaux yeux, son sourire allait ad cœur. C'était plus qu'il n'en fallait pour me ranger sous ses lois. Je ne tarissais pas sur son éloge. Dans l'année où Mesdemoiselles de Saint-Remi vinrent demeurer à Bar-sur-Aube, mon père, pour la première fois de sa vie, pressa mon départ pour Paris, parce qu'il craignait à l'égal de la mort d'être exposé à l'honneur inouï d'unir son sang au reste du sang des Valois.
Ma correspondance me tenait au courant de la vie que menaient ces dames et de leurs aimables espiègleries. J'appris que M"* de Saint-Remi l'aînée avait fini par distinguer sérieusement M. de Lamotte, neveu de M. de Surmont. On me disait que ce
cœur si haut avait enfin Iroivé son maître ; mais je m'étonnais un peu du lieu où il avait clé le chercher.
M. de Lamolle était un homme laid, mais bien fait ; habile à toutes les exercices du corp?, et, en dépit de sa laideur, Texpression de sa figure élait aimable et douce. Il ne manquait pas entièrement d'esprit, et ce qu'il en avait était tourné vers les avantures subalternes. 11 é'ait gentilhomme et le troisième de son nom qui servait dans le corps de la gendarmerie. Son père, chevalier de Saint-Louis et maréchal-des-logis dans ce corps, avait été tué à la bataille de Minden. Dénué de toute espèce de fortune, il avait cependant eu le talent de se noyer de dettes, et ne vivait qu'à force d'industrie et de la pension obligée de 300 livres, que M. de Surmonl, son oncle, lui faisait, pour le soutenir dans la gendarmerie.
On court risque de n'être pas entendu aujourd'hui lorsqu'on parle de la gendarmerie, où M. de LamoLte servait.
Ce corps conservait l'ancienne bannière de ces gendarmes si renommés dans les temps anciens, où un homme armé et à cheval élait une puissance. La gendarmerie était encore, avant *787, époque où elle fut supprimée, le premier régiment de cavalerie de France; les simples cavaliers avaient rang d'officiers, et obtenaient comme tels la croix de Saint-Louis. Ce corps était ic refuge de la noblesse pauvre, et recevait aussi des bourgeois qui ne pouvaient plus se faire jour dans les autres corps de rarniée. La gendarmerie conservait intacte la plus brillante réputation de valeur; mais comme les simples gendarmes avaient dans leur service beaucoup de choses communes avec les soldats de tout autre régiment, ils ne jouissaient individuellement que d'une fort médiocre considération. Le dernier sous-lieutenant d'infanterie se croyait et était cru au-dessus d'un gendarme. M. de Lamolte, avec une bonne conduite, pouvait faire exception, parce que son nom le recommandait pour de l'avancement ; mais la bonne conduite était de tous les moyens de parvenir celui dont il était le moins capable.
Dans le même mois on m'écrivait qu'il était çéHeusement
question du mariage de M"* de Saint-Remi laînée avec M. de Lamolte; que le mariage élait arrêté, et, qui plus est, avec l'approbation de l'évêque de Langres, et enfîn que le mariage était célébré. Chacune de ces nouvelles redoublait, en se succédant, Tétonnement que m'avait causé la précédente, et il restait à son comble, lorsque j'appris, le mois suivant, que M"* de Lamotte était heureusement accouchée de deux garçons, mais qui n'avaient vécu que quelques jours. La dernière circonstance ravalait à la classe des événements fort vulgaires un hymen qui jusquelà paraissait si étrange. Tout s'expliquait, jusqu'à l'approbation de Tévêque de Langres, qui n'avait été, de la part du prélat, qu'un consentement forcé.
M"* de Surmont avait été trompée jusqu'au bout par M*"* de Saint-Remi et par son neveu. Lorsqu'elle fut instruite de l'insulte qu'ils avaient faite à sa maison, elle en renvoya la première et en interdit l'entrée à Tautre. Ils allèrent se réfugier chez M"* de Latour, sœur de M. de Lamotte, qui, n'ayant elle-même qu'un peu moins de ce qu'il lui fallait pour vivre, ne pouvait pas longtemps supporter la survenance de deux nouveaux venus.
M"' de Saint-Remi avait aliéné deux ans de sa pension pour le prix de 1.000 fr., avec lesquels elle pourvut de son mieux à la part de représentation que lui imposait la cérémonie nuptiale ; M. de Lamotte vendit, dans le même dessein, pour 600 fr. comptant, un cheval et un cabriolet, qu'il avait acheté à crédit à Lunéville. Ainsi commença le nouveau ménage.
Les couches de M"** de Lamotte expédiées, et lorsqu'on eut le temps d'examiner sa position, on reconnut que l'embarras était extrême ; il n'y avait plus d'autre parti à prendre pour M"* de Lamotte que de courir les risques d'un voyage à Paris, ce réceptacle obligé de toutes les opulences et de toutes les misères de la France. L'argent manquait; lecrédit était mince. On eutlebonheur de réussir dans un emprunt de 1.000 fr. fait à mon père, qui n'avait pas oublié ces pauvres enfants de Fontette, pour lesquels il avait aumône de quelques écus, et qui d'ailleurs se piquait de certaines démarches de générosité hardie, et celle-là en était
une. Il aiinait M"* de Sainf-Remi depuis qu'il était bien certain qu'elle ne serait jamais sa bru. Il avait vu son mariage avec un si parfait contentement que volontiers il eût fait les frais de noce. J'ai déjà dit du mal.de M"* de Lamotte, et j'en aurai davantage à dire ; mais je veux en tout ôtre juste avec elle : sa reconnaissance pour mon père a été parfaite ; elle ne parlait jamais de lui et du service qu'elle en avait reçu qu'avec attendrissement. Dans ses courts instants d'opulence, elle n'a pas seulement rendu la somme prêtée, mais mon père a été obligé de lui renvoyer jusqu'à deux fois une boîte destinée, selon elle, à payer les intérêts, et qui valait à peu près le capital.
Le monlant de l'emprunt fut partagé avec justesse, c'est-à-dire par moitié, avec M. et M°^* de Lamotte. Le mari partit avec 500 francs pour Fontelte, où il allait enfin s'occuper delà rentrée en possession dans les biens de la maison de Saint-Remi, et M°^ de Lamotte se rendit à Paris avec la même somme, pour y faire fructifier les découvertes de son mari. Elle y descendit, rue de la Verrerie, à l'hôtel de Reims, espèce d'auberge d'aussi bon renom que celle la Tète-Rouge^ à Barnsur-Aube.
C'est de là que je reçus, un matin, un billet de M""*^ de Lamotte qui m'annonçait son arrivée, et qu'elle était chargée pour moi d'une lettre de mon père qu'elle désirait me remettre le jour même. Il y avait pour moi plus d'un motif d'empressement; je me rendis à l'instant auprès d'elle. J'eus la permission de lire la lettre de mon père, qui contenait l'expression d'un véritable intérêt pour M""* de Lamotte. Mon père m'invitait à examiner avec attention si ses prétentions avaient quelque fondement, et, dans ce cas, de les seconder dans ce qui était en mon pouvoir. Il ajoutait que cette dame était fort aimable (je l'avais su avant lui], qu'elle reconnaissait la triste position oi!i elle s'était placée, et qu'il serait inhumain de l'y abandonner. Il ne me parlait pas de l'humanité qui l'avait déterminé à un prêt de cent pistoles.
Je pris l'affaire au sérieux et tel que le désirait mon père. Je donnai le plan d'une recherche de titres aux archives publiques
des lieux où étaient situés les biens de la maison de Saint-Remi. Je m'occupai moi-même de fouiller aux archives de la chambre des comptes de Paris. Facilement je retrouvai les lettres-patentes de Henri II, qui portaient donation à son fils naturel de terres dans lesquelles il était question de rentrer ; mais je ne pouvais pas établir la filiation des actes qui avaient fait passer ces terres des mains des Saint-Remi dans celles de différents propriétaires étrangers à la famille ; le dernier d'entre eux était un M. Orceau de Fontette, intendant de Caen, qui venait de les remettre au roi à titre d'échange : circonstance très favorable à notre réclamation," puisqu'il suffisait au roi d'ouvrir les mains pour rendre aux Saint-Remi la fortune de leurs pères. Peut-être on l'aurait obtenue si les enfants se fussent présentés sous d'autres auspices et étaient parvenus à intéresser à leur réclamation quelque puissance du moment.
Mes efforts étaient fort ingrats. M. de Lamotte ne comprenait pas le premier mot de tout ce que je lui demandais. Un premier moyen de succès avait été à ses yeux une sorte d'entrée triomphale dans les lieux qui avaient élé témoins de l'extrême misère des premières années de sa femme. 11 avait déjà trouvé à-propos d'y faire chanter un Te DoMm, on ne sait trop pourquoi, mais, en tout cas, fort prématuré, et, en sortant de l'église, il avait jeté de l'argent au peuple, en diminution des 500 fr. destinés aux dépenses de son voyage et de ses recherches. A Paris, sa femme n'entendait guère mieux raison : dès que je lui rendais compte de ce que j'avais déjà fait, de ce que je voulais faire, des obstacles et des difficultés, elle haussait les épaules et me reprochait de traiter son affaire en style et avec l'esprit d'un procureur. Elle était cependant toute simple, cette affaire : les terr s d'Essoyes, Fontette et Verpillières avaient appartenu à ses ancêtres, cela est prouvé , on dit aujourd'hui qu'elles sont dans les mains du roi; que lui importe? On prend son bien où on le trouve. Il ne reste plus qu'à s'en mettre en possession, et il faut seulement indiquera M. de Lamotte ce qu'il doit faire pour cela. Si je n'ai pas l'esprit de le deviner, elle s'en charge et va en-
LA COMTESSE DE LâMOTTB i3
voyer ses instructions à son mari* — Et moi de trembler d'effroi, parce que je la sais aussi capable de prescrire des sottises que son mari de les exécuter.
Quand M. de Lamotte eut épuisé son capital en repas, en Te Deum et en distributions au peuple, ce qui ne fut pas long,, il reyint à Bar-sur-Aube, chez sa sœur, aussi avancé que s'il n'en fût pas sorti, et seulement avec 500 francs de moins. Il envoya à Paris une liste de trois ou quatre praticiens pris sur les lieux et avec lesquels je pourrais m'entendre de certains détails où un homme de son étoffe ne pouvait pas entrer. Je ris de pitié, et je signifiai à sa femme que je répudiais l'honneur d'une telle correspondance. Ici finirent toutes les recherches locales.
A Paris, nous avancions davantage : J'avais composé un mémoire qui n'était pas dénué d'intérêt. J'y présentais, comme une insulte de plus de la fortune contre les Valois, le sort d'un ra-' meau détourné de cet arbre antique qui avait si longtemps recouvert de son ombre royale la France et d'autres États de l'Europe. J'avais lardé mon écrit de réflexions philosophiques alors fort à la mode, et je demandais aux Bourbons de payer la dette naturelle de ceux dont ils avaient recueilli le magnifique héritage. Je soumis ma composition à M. Élie de Beaumont^ avocat célèbre et même homme de goût, et qu'à ce dernier titre on consultait sur les productions du barreau qui sortaient des sentiers battus. M. Élie de Beaumont eut la bonté de me lire, et celle plus grande de m'indiquer d'utiles corrections. « 11 est fâ- » cheux, me disait-il, que nous ne puissions pas attirer sembla- » ble'affaire au parlement ; elle sulfirait pour faire votre répu- » tation. » Mais je ne receuillis pas même de mes peines les honneurs de l'impression, L'afl'aire, disait-on, était dans le domaine deis grâces, et c'eût été offenser le respect dû au roi que de rien imprimer. J'eus beau essayer de me retourner de plus d'une manière, jamais je ne parvins à faire sortir mon affaire de ce domaine, où toute publicité était un manquement envers le roi.
Ce mémoire me releva beaucoup dan i l'esprit de M'°*» de La-
il MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
motte ; elle crut avoir ville gagnée ; mais Tavocat ne partageait pas la confiance de sa cliente. Je demandais toujours pour le succès, du crédit, des puissances, de l'argent, et tout cela manquait. Je n'en composai pas moins un nouveau mémoire ou plutôt un placet au roi, que j'essayai de rendre fort court pour qu'il pût être lu par les personnes qui se chargeraient de le présenter, et, si Dieu le voulait, par le roi lui-môme. Hélas ! c'est en tenant à la main la production de ma Minerve que M"* de Lamotte a commencé ses intrigues effrontées. Je me console en pensant que du moins mon placet n'a pas servi à la négociation du collier.
Ces travaux m'avaient beaucoup occupé pendant Tété de 1783. M"' de Lamoite habitait toujours Thôtel de ReimSy et avait d'excellentes raisons pour ne pas le quitter : son crédit dans cet hôtel avait singulièrement baissé, et deux prêts de dix louis chacun, que je lui avais faits à distance, ne l'avaient que faiblement relevé. Je ne pouvais pas l'inviter à manger chez moi, parce que je n'avais pas de ménage monté, mais une ou deux fois par semaine, elle me faisait la grâce d'accepter à dîner au Cadran - Bleu, et elle y étonnait ma jeunesse de son appétit. Les autres jours elle avait recours à mon bras pour la promenade qui aboutissait constamment dans un café. Elle avait un goût singulier pour la bonne bière et ne la trouvait mauvaise nulle part. Elle mangeait, par distraction, deux ou trois douzaines d'échaudés, et ces distractions étaient si fréquentes qu'il fallait bien m'apercevoir qu'elle avait légèrement dîné, si elle avait dtné.
Un matin, je vois arriver chez moi M"* de Lamotte rayonnante de joie. Elle avait obtenu, à la recommandation de M"* de Boulai nvilliers, une audience de M. le grand aumônier (cardinal de Rohan). L'audience lui est indiquée pour le lendemain, à midi, et elle vient me demander bien vite trois choses: ma voiture, mon domestique pour la suivre, et mon bras pour l'accompagner. « Tout cela, me dit-elle, m'est indispensable, d'après » votre principe qu'il n'y a dans ce pays-ci que deux bonnes
LA COMTESSE DE LAHOTTE i5
]» manières de demander Taumône : au?c portes des églises et en » carrosse. « J'en tombe d'accord ; je n'élève donc pas de difficulté sur les deux premiers poinls ; mais je refuse mon bras, parce que je ne peux me présenter avec elle devant M. le cardinal qu'au titre de son avocat, si TÉminence en avait été prévenue et si elle l'avait permis. Gela est trouvé juste, et l'on admet pour terme moyen que je l'accompagnerai, mais qu'elle me descendra au jardin de Soubise, où elle viendra me reprendre, au sortir du Palais-Cardinal. Tout cela s'exécute. La première entrevue que le grand aumônier ait eue avec M"** de Lamotte a duré une demiheure. Elle en sortit pleine d'espérance. Son Éminence avait promis d*appuyer de son crédit les réclamations de la famille de Saint Rémi. Deux fois il avait lu le placet au roi, et ne revenait pas de son étonnement de l'abandon où la cour laissait les descendants de Henri II. Il avait touché l'article d'un secours, mais doucement et avec délicatesse, et M"" de Lamotte m'assurait qu'elle avait suivi le conseil que je lui avais donné de ne pas gâter cette première entrevue par un tableau de sa misère et en tendant la main.
Quelques jours se passent. J'étais rentré dans mon cabinet et j'avais demandé un répit h M°* de Lamotte, même pour les promenadesy parce que j'avais un mémoire à faire dans un procès fort grave qui allait se juger au parlement, entre plusieurs communes du duché de Nevers et M. le duc de Nivernais. Les gens d'affaires de ce seigneur exerçaient avec une dureté incroyable des droits féodaux au moins douteux. Depuis deux ans, j'avais travaillé à ce procès, et on me demandait un précis soigné pour le style, où je ferais une sorte d'appel à M. le duc de Nivernais lui-même, à ses douces vertus, contre la conduite acerbe de ses intendants. 11 est dans la nature de mon es[)rit d'être tout entier à ce que je fais et de détester qu'on m'y vienne interrompre. Si on\joute à ce défaut celui de m'appliquer à faire moi-même ce que je pouvais faire faire par d'autres, on aura le secret de cette foule d*ennemis que j'ai suscités fort gratuitement contre moi lorsque j'ai occupé de grandes places, et qui se composaient de
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tous ceux à qui je faisais payer, et quelquefois un peu cher, le lort de m'avoir interrompu. J'acquérais, même en passant les nuits à mon bureau, le renom de paresseux, et non sans quelque raison ; car, tandis que je m'occupais de mémoires et de rapports, les portefeuilles s*amoncelaient autour de moi. Je n'avais pas apprécié tout ce qu'il vaut, ce mot de M. de Ghoiseul : « Il y )> a assez d'encre dans l'écriloire d'un ministre quand il y en a » ce qu'il faut pour signer son nom. » Le défaut que j'accuse ici tenait à l'emploi de mes premières années. Quoi qu'on en dise aujourd'hui, l'éducation du grand monde est nécessaire à ceux qui sont destinés aux grandes places. J'ai porté au ministère l'ancienne habitude et le goût d'écrire sur un sujet donné et de soigner mes productions : j'y poursuivais de la meilleure foi du monde des succès de barreau. Le véritable homme d'État dédaigne les uns et les autres ou du moins les juge de haut.
J'étais tout entier à mon mémoire contre M. le duc de Nivernais, lorsque M"*' de Lamotte arriva un jour chez moi dans un nouvel accès de joie: elle venait de recevoir, de M. le cardinal, un billet qui l'invitait à passer à son palais. Le style en était aiïectueux, mais sans oubli de la dignité. On me demanda encore les trois choses dont on s'était si bien trouvé pour la première visite. Ce jour-là je n'étais pas d'humeur à les accorder. Je n'augurais que médiocrement du succès de l'affaire à laquelle je travaillais. EnHn on m'interrompait, et je reçus assez mal, suivant mon ordinaire, celle qui élait coupable.
Je restai quelques jours sans la voir; elle porta dans l'intervalle sps pliiiutes à M"® de Grozat, de qui j'ai déjà eu occasion de pcirlo. . K'Ie nic jMiignit comme un homme fantasque qui était un jour de feu et le lendemain tout déglace dans ses affaires, qui même la traitait souvent fort mal, et elle citait en preuve que la dernière fois qu'elle s'était présentée chez moi j'avais été tout près de la mettre à la porte de mon cabinet. Depuis quelque temps c'était à M™® de Grozat que M"* de Lamotte s'adressait pour en avoir les petits prêts dont elle ne pouvait pas se passer, sinon pour se soutenir honorablement dans son auberge, au moins
pour n'en n'être pas renvoyée. M"*** de Crozal convenait de tous les torts de M"® de Lamotle ; elle s'effrayait avec moi des vices de son caractère, mais elle finissait toujours par le même refrain : « Elle est si malheureuse ! Qui sait si, à sa place, nous vaudrions » mieuK qu'elle? »
11 fut convenu que le dimanche suivant je viendrais dîner chez M"* de Crozat ; que M™' de Lamotte s'y trouverait, sous les auspices de la maltresse de la maison, et que la paix sérail faite entre nous.
Au dtner du dimanche, M'^* de Lamotte fut aimable avec la société, et seulement polie avec moi. Je crus remarquer dans ses traits et dans ses manières quelque chose de tranquillisé ; une pointe de hauteur s'y faisait déjà sentir, et, au lieu de m attendre pour que je la reconduisisse, comme cela lui arrivait toujours dans cette maison, dès sept heures du soir elle demanda une voiture et se retira seule. J'en conclus que la deuxième visite à M. le cardinal avait avancé ses affaires. J'avai \ la sottise d'en être presque jaloux, et surtout j'étais fort curieux des détails; dès le lendemain j'étais à son chevet. Je lui demande des explications. Je veux savoir si elle a remis le grand mémoire à M. le cardinal, si Son Éminence a promis de l'adresser lui-même à M. de Bonnaire de Forges, alors intendant des finances, chargé du domaine ; s'il appuiera la demande d'un secours sur les fonds libres de la caisse aux deniers? A chacune de ces demandes spéciales, elle ne répond que par des généralités : que M. le cardinal est excellent, qu'il est parfait pour elle, qu'il fera tout ce qu'on lui demandera. Quand j'insiste en posant les demandes qu'il faut lui faire, on me répond d'être sans inquiétude, qu'on ne peut pas traiter les affaires avec un cardinal comme avec un procureur ; mais que tout va bien. Elle m'ajoute qu'elle a depuis peu obtenu une audience de M. le maréchal de Richelieu qui, encore aimable et toujours galant, lui a fait un accueil ravissant. Elle fonde encore de grandes espérances de ce côté. Voilà déjà M°* de Lamotle placée entre le plus vieux et le plus maladroit courtisan du siècle I 11 ne restait guère de place au milieu pour un
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pelil avocat. J'en conclus que le moment de la retraite était arrivé. Cependant, et pour connaître sur-le-champ ce qui me reste de crédit, je propose un dîner au Cadran-Bleu pour le mercredi suivant ; il est accepté.
Je retrouve à ce dîner M"*® de Lamotte et toute sa bonne humeur ; mais elle Tépanche en malices sur nos connaissances communes et sur moi-même. Vainement j'essaye de la ramener à des idées plus sérieuses. Je m'aperçois que c'est chez elle un parti pris de manger mon dîner et de me mystifier. Le dépit me saisit, et je la menace de l'abandonner à toutes ses folies. Elle me répond, toujours gaiement, qu'elle n a plus besoin de moi. Ma figure se contracte; elle me voit près de m'échapper. Alors elle prend la peine de m'expliquer que je lui ai été fort utile pour débrouiller ses afl^aires, composer des mémoires, des placets, enfin tout ce qui est du ressort d'un avocat ; mais qu'au point où elle en est, il lui faut des conseils d'un genre difi'érent. Il lui en faut qui lui indiquent les moyens d'arriver jusqu'à la reine et au contrôleur général ; qui sachent aussi bien ce qu'il faut faire que ce qu'il ne faut pas faire, enfin qui soient capables de lier une bonne intrigue et de la faire réussir. Or, il faut pourtant bien que j'entende de sa bouche, sans faire une plus laide grimace que la mienne, que je suis sur tous ces points le plus inepte des hommes. Déjà elle a fait quelques pas sans moi et sans mes conseils : l'état de son mari était un ridicule dans le monde et par conséquent un obstacle ; elle vient de lui faire quitter la gendarmerie ; il entre surnuméraire dans les gardes de M. le comte d'Artois ; c'est une espèce de pierre d'attente qui peut s'avouer, tandis que l'état de gendarme ne s'avoue pas. Elle y trouve d'ailleurs le moyen d'attirer son maria Versailles pour y faire son service, et du moins il ne s'y donnera pas sottement en spectacle comme il le fait en province. Elle-même va s'y fixer pour saisir tous les moyens d'arriver et surtout d'intéresser la reine en sa faveur. C'était la première fois qu'en ma présence elle prononçait le nom de sa souveraine.
Je conviens qu'il y a dans tout cela quelque chose de vt^ai et
même de bon. J'applaudis siirlout sa résolution de quitter ce sale hôtel de Reims et d aller se fixera Versailles ; mais je la supplie de bien regarder aux gens qui vont Tentourer et de se défier des inlrigants de profession qui cherchent fortune sur le pavé de Versailles, et qui sont toujours prêts à conseiller et même à exécuter ce qu'il ne faut pas faire. Je réserve ma bonne volonté et mon zèle à la servir pour la circonstance où elle aurait quelque bon procès ; jusque-là, je ne l'importunerai plus de mes avis ni de ce qu'elle appelle mes grimoires. M">* de Lamotte n'avait pas oublié ces paroles lorsque, moins de deux ans après, et du fond de la Bastille, où elle était enfermée, elle m'écrivit pour me sommer de tenir ma promesse el de la défendre dans sa déplorable affaire.
Je cessai donc, dès lors, les sages et très utiles conseils que je prodiguais à M"' de Lamotte, et de m'occuper en rien de ses intérêts ; mais je ne renonçai point à sa société : le soir même, je la conduisis à la Comédie-Italienne, à une représentation de Richard Cœur-de-Lion^ et nous nous séparâmes doucement, sans être ni trop satisfaits ni trop mécontents l'un de l'autre.
J'appris quelques jours après, par mon loueur de carrosses, qui venait me répéter le prix de certaines journées de remises fournies à M"® de Lamotte, sous mon caulionnemenl, qu'elle était partie pour Versailles, et j'étais en souci de savoir où elle s'était procuré de Targenl. Le dernier prél fait par M"® de Cro* zat remontait à six semaines. Déjà, dès longtemps, elle avait eu la discrétion de ne plus attaquer ma petite réserve. Je découvris par pur hasard qu'elle avait reçu de la Grande-Aumônerie un secours de 2.400 fr. 11 n'y avait là rien de plus qu'un emploi naturel, et dans de justes proportions, de l'argent que le roi destinait annuellement à des aumônes. Je revins à mesurer la distance de M. le cardinal de Rohan à M"« de Lamotte, et je me reprochai la légèreté avec laquelle j'avais soupçonné quelque liaison étroite entre eux.
A son arrivée à Versailles, M'"* de Lamotte courut au devant des pièges contre lesquels j'avais essayé de la prémunir : elle fut
bien vite entourée de ces fripons patentés qui, repousses de toute carrière honnête, cherchent des intrigues à exploiter, en trouvent, et en vivent tant bien que mal. M"* de Lamotte apportait au jeu un nom et du malheur ; les autres se chargèrent de tenir les caries. On fit faire à cette malheureuse femme, et sans avoir besoin de l'en presser, des démarches extravagantes, et, pour n'en citer qu'une seule, elle feignit un jour de tomber de défaillance dans le salon de service de Madame. On s'était ménagé un compère dans la maison de la princesse, qui l'avertit qu'une femme de qualité était mourante de faim dans son antichambre. Madame, dans un premier émoi de pitié, envoya ses femmes au secours, se fit remettre le placet de la femme dequalité, le lut, et lui envoya une aumône de quelques louis. Lorsqu'on voulut depuis revenir à la princesse, elle soupçonna l'artifice dont on s'était servi la première fois pour arriver jusqu'à elle, et ne voulut pas qu'on lui parlât de M"^ de Lamotte. Une tentative d'un aussi mauvais goût ne réussit pas mieux auprès de M"'^ la comtesse d'Artois. M*"° de Lamotte ne vit, durant ce premier séjour à Versailles, ni l'une ni l'autre des princesses, aucun homme en place, ni même personne d'honorable. Elle sema ses placets dans les mains de ces fanfarons de crédit à qui on ne refuse rien, parce qu'il ne leur est pas seulement permis de demander, et parvint en assez peu de temps à discréditer sa personne et son affaire.
Mais il faut placer ici une triste réflexion et qui donne la clef du roman de M"** de Lamotte. La reine avait alors une réputation de légèreté que, sans doute, elle n'avait jamais méritée. On la supposait aux prises avec des besoins d'argent que provoquait son goût pour la dépense. On citait d'elle des traits, des paroles qui la faisaient descendre du rôle de reine à celui de femme aimable. On se familiarisait avec elle à ce dernier titre par la pensée et par la manière de s'exprimer sur son compte. Les gens de la cour, qui allaient plus loin, excitaient dans les autres classes ce travers nouveau. La reine n'était plus la grande dame de Versailles placée au dessus des soupçons comme des regards.
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Marie Leczinska*, quoique, arrivée à ce haut rang par une sorte de miracle, en avait encore soulenu la dignité ; mais il s^nblait, qu'en mourant, elle en eût emporté le modèle.
Avant que parût M**^ de Lamotte, il ne manqua pas de femmes intrigantes pour exploiter celte dangereuse disposition des esprits. Une dame Cahouette de Ylllers, à qui le hasard avait fourni l'occasion d'approcher de la reine, et qui avait obtenu quelques grâces de son inépuisable bonlé, avait fini par en ven^ dre beaucoup plus qu'elle n'osait en demander. Une lettre de cachet vint interrompre le trafic de ce crédit imaginaire ; mais un premier exemple était donné.
A quelque temps de là, Tune des femmes de la reine s'adresea à M. Béranger, fermier générai, comme chargée par sa maltresse de solliciter de lui un prêt de 400.000 fr. Il avait été, disait-elle, signalé à la reine comme un homme serviable, excellent, et rhabile intrigante rendait à M. Béranger les expressions dont la reine s'était servie, en imitant pour plus de vérité l'accent un peu allemand dont cette princesse n'a jamais su se défaire. M. Béranger demandait deux lignes, un mot écrit de la reine ; on lui répondait qu'à cette condition la reine trouverait, et de reste, des million^r; qu'il ne s'agissait ni de billet, ni d'écrit, ni d'un prêt enfin, mais d'un service momentané que la reine voulait devoir uniquement à sa confiance. Le préteur renonce à rien d*écri(, mais il demande qu'au moins la reine dise un mot, fasse un signe, et il représente, avec toute humilité, que cependant la chose en vaut la peine. L'adroite friponne se plaint delà défiance, paraît vouloir rompre, et dit que la reine trouvera en cent endroits le service dont elle avait eu beaucoup de peine à lui faire accorder la préférence. M. Béranger se réduit à un signe, un coup de tête, en passant dans la galerie ; M"* L... se rend, l'engage à venir à la messe, le dimanche suivant, et à se placer dans la troisième travée, du côté de la reine. Là il sera plus facile à la reine de lui exprimer quelque chose du geste de la tète qu'en marchant entourée de toute sa suite. M"*® L... fait un compte assez joli à la reine sur la manière bizarre dont se-
roni coiffées ce jour-là deux femmes de la cour qui seront à la messe, *et ajoute qu'elle-même se placera dans la troisième travée pour juger de l'effet de la mascarade. Sa Majesté soutient que cela n'est pas possible. La camériste fait insinuer à ces dames que la reine aura un genre de coiffure tout nouveau et qu'elle veut absolument faire prendre, et M"* L... donne le dessin ridicule dont elle a amusé Sa Majesté. Ces dames sont prises au piège ; elles trouvent la coiffure assez ridicule, en effet, mais elles n'en sont queplusempresséesàTadopter. Ledimanche, tous les acteurs sont à leur poste. M. Béranger occupe une place dans la troisième travée. M"*® L... vient se placer derrière lui ; la reine paraît. Son premier mouvement la porte à regarder les deux dames de la cour qui lui ont été indiquées ; en apercevant la première, elle porte les yeux sur la troisième travée, oh est sa femme de chambre, lui sourit, et fait de la tête un premier signe d'approbation. En apercevant la seconde, elle répèle le môme mouvement et d'une manière plus prononcée. Le pauvre M. Béranger prend le tout pour lui. « Vous ne douterez plus, lui dit » en souriant M"™* L..., la reine, à qui j'ai dit que vous étiez un » incrédule, s'y est reprise à deux fois pour vous convaincre. » — M. Béranger n'hésite pas, il chargeM™* L... de faire agréer ses excuses à Sa Majesté, lui remet les 400.000 fr., avec lesquels, dans la nuit même, la friponne part pour l'Angleterre avec son amant.
Ces aventures étaient connues avant l'affaire du collier. Elles faisaient gémir les hommes sensés, amusaient les hommes légers, et étaient pour les fripons et les intrigants un sujet continuel d'excitation. Je me souviens d'avoir entendu souvent conter la dernière histoire; elle n'indignait en vérité personne. C'était le pauvre Béranger qui étail la victime partout immolée. On trouvait M"' L... spirituelle à ravir, et il s'en fallait d'assez peu qu'on ne l'offrît en exemple. — Telles étaient les mœurs d'un temps que j'entends regretter tous les jours, par des hommes qui se proclament eux-mêmes religieux ou royalistes par excellence.
Maintenant, que Ton considère M"« de Lamotle arrivée à Versailles, mourant de faim, sans principes arrêtés sur rien ; de plus se croyant tout permis contre un ordre social qui iui a tout ravi, et jetée dans ces cavernes de la civilisation où d^élégants coquins racontent, louent, exaltent des horreurs dont la bonne compagnie elle-même ne fait plus que -rire. L'éducation d'une telle femme déjà ébauchée sera bientôt accomplie dans le mal. Elle rencontra d'ailleurs à Versailles et s'associa bientôt à un nommé de Villette, camarade de son mari, dans la gendarmerie. Ce Villette n'était pas aussi sot que son frère ; il était même audessus de ses camarades par quelque teinture de la littérature et des arts. Son patrimoine avait promptement disparu devant les prodigalités de sa première jeunesse; les délies qu'il laissait partout ne lui permettaient de séjourner nulle part ; il circulait alors de Paris à Versailles, sans qu'on pût définir ses moyens d'existence. Naturellement souple et insinuant, son état de pau^ vre diable n'avait point altéré son caractère ; il y avait même ajouté ceci, qu'il approuvait avec douceur et dans des termes fort polis les plus sales moyens de se tirer d'affaire, et était toujours disposé à les employer. Il était le Philxnte des escrocs. C'est ce malheureux qui contrefaisait ou croyait contrefaire l'écriture de la reine chaque fois que M"® de Lamotte réclamait de lui ce service. Dès son premier voyage à Versailles, M"*® de Lamotte éleva Villette au rang de secrétaire, et les billets ou les lettres qu'elle était censée lui dicter ne manquaient ni d'esprit ni de quelques grâces.
Je partis de Paris pour aller passer les vacances en Champagne, sans avoir vu davantage M"* de Lamotte, et je le regrettai peu« Il m'était démontré qu'il était impossible de la soutenir sur les voies de la sagesse et de la raison, et j'en désespérai tout à fait quand je fus informé de son entourage à Versailles et de ses premières caravanes. En arrivant à Bar-sur-Aube, il y avait foule pour m'interroger sur M™® de Lamotte. Je ne répondis qu'avec réserve à toutes les questions. Je n'entrai dans les détails qu'avec mon père à qui je fis entendre comment il n'y avait plus
moyen, pour quelqu'un qui se respectait le moins du monde, de
se mêler des affaires de sa protégée.
Mes vacances se passaient assez doucement; chaque année je rapportais dans ma ville nalale un peu plus de gravité. Je ne me bornais plus à la société de M"** de Surmont; je consentais à aller de temps en temps m*ennuyer à l'assemblée, et je commençais à faire quelque cas des vertus modestes et un peu sévères dont elle offrait le tableau, lorsque je reçus de M"*» de Lamotte une lettre tout aimable, et où elle m'annonçait qu'ayant quelques jours libres, elle venait les passer à Bar-sur-Aube avec ses amis. Elle m'indique d'une manière dégagée et comme toute simple, qu'elle a fait parlir en avant son fourgon et ses chevaux de main, qui resteront cinq jours en route, parce qu'elle a fort recommandé de ne pas les fatiguer, et qu'elle arrivera deux jours après. Elle prévient sa belle-sœur de son arrivée, à peu près dans les mêmes termes, et lui prescrit seulement quelques dispositions particulières pour loger elle et sa maison. M"*® de Latour accourt chez moi toute ébahie, et me demande ce que cela veut dire. Je lui réponds que je n'en sais pas plus qu'elle ; nous nous communiquons nos dépêches, et nous tombons d'accord qu'il y a sous tout cela de la mystification, et de la pire espèce. Il est convenu que nous n'en serons dupes ni l'un ni l'autre; qu'elle ne fera aucun préparatif pour loger la princesse et sa suite, et que tous deux nous garderons le silence sur les lettres que nous avons reçues.
Mais quel ne fut pas notre étonnement, lorsqu'au jour indiqué, nous voyons arriver un fourgon très chargé, traîné par un bel attelage el suivi par deux chevaux de main de grand prix ! Il n'y avait plus à douter, plus à reculer. Pour loger ce qui est déjà arrivé et ce qui est annoncé, on renvoie promptement de chez lui le propriétaire d'une maison assez vaste; on en prépare les appartements à la hâte. Un maître-d'hôtel, arrivé avec le fourgon, met en réquisition plus d'approvisionnements qu'il n'en faudrait pour alimenter pendant six mois la meilleure maison de la ville. On se regar(J«it en se rencontrant dans les
rues; on se demandait quel était ce supplément aux Mille et une nuits, lorsque M. etM°^ de Lamolte, précédés de deux courriers, arrivent dans une berline très élégante. On n*est pas sitôt arrivé qu^on m'envoie inviter à souper.
Mon père, tout sage qu'il était, se laissa entraîner aux apparences et fut intérieurement satisfait de trouver ma prévoyance en défaut. « Mon fils, me disait-il, vous avez le malheur de » juger très vite et trop vite. Parce que M"»* de Lamotte n'a pas »> assez apprécié ce que vous avez écrit pour elle, yous l'avez, » de votre aveu, traitée avec dureté. Gela n est pas bien. Je » me connais aux affaires domaniales peut-être aussi bien que n vous. Je n'ai jamais regardé comme impossible sa rentrée en i} possession dans les terres de sa famille. Gela est bien avancé, » car on m'a confié que la reine s'y intéressait. Vous ne quittez » point ce malheureux Latour que j'ai cessé de voir, parce qu'il » dirait du mal de Dieu le Père s'il descendait sur terre; ne » soyez pas de moitié dans ses méchancetés, et montrez-vous ce D que vous n'auriez pas dû cesser d'être pour M"* de Lamotte, » respectueux et dévoué. Pauvre enfant! s'écriait mon père dans » un moment d'attendrissement; quand je songe aux petits écus » que je donnais au curé de Fontette pouraider à l'habiller I »
M. de Latour, que mon père avait cessé de voir, parce qu'il aurait dit, dans l'occasion, du mal de Dieu le Père, était en effet le fléau du pays pour ses bons mots et ses moqueries. G'était un homme plein d'esprit, du meilleur ton, quand il le voulait, parlant avec grâce, et qui avait l'art singulier de faire sortir le ridicule des sujets où aucun autre que lui ne l'aurait soupçonné. Il est vrai qu'il y procédait sans être arrêté par rien. Homme d'honneur au demeurant, incapable d'une mauvaise action; mais, ce qui ne vaut guère mieux, toujours capable d'un propos méchant. Le roman de sa vie Tavait confiné, je ne sais comment, à Bar-sur-Aube, où il avait fait un mariage de garnison, en épousant la sœur de M. de Lamotte. Il n'y était guère à sa place : son vrai domaine était Paris, où un pareil homme (lurait été détesté et recherché.
Je me trouyai eeut avec lui chez M"* de Lamotte, le jour de l'arrivée de celle-ci. Il m'aborde en riant de toutes ses forces et veut absolument que je me mette à Tunisson : « Parbleu ! me
, » dit-il, n'ai-je pas mille fois raison quand- je soutiens que Paris » renferme les gens les plus bêtes qu'il y ait au monde? Dans. » quel autre pays, je vous le demande, cette petite mégère et » son grand flandrin de mari seraient-ils parvenus à escroquer » ce qu'ils viennent nous étaler ici? La dame, vous la connais- » sez, et de reste ; on ne passe pas une demi-heure avec elle » sans en avoir par-dessus les yeux de ses mensonges et de ses » impertinences de bas lieu. Quant au mari, c'est un gendarme 0 assez dispos pour bien porter sa botte de foin du magasin de » fourrage au quartier; mais ne lui en demandez pas davan- » tage. Votre bonhomme de -père excepté, la princesse avec ses » appas, et le prince avec son génie, n'auraient pas trouvé ici ») qui leur prêtât un petit écu, et voilà une demi-heure qu'on » déballe plus d'argenterie qu'il n'y en a dans la ville même, en ». y comprenant les calices et le saint-sacrement de l'autel. Oh ! » Paris, cité sainte des fripons et des sots, je te salue encore » une fois pour cette merveille de plus I — Finissez, lui dis-je, » au bout du compte ils sont vos alliés; vous soupez chez eux, » et savez-vous qu'il se répand que M"* de Lamotte est protégée
. » par la reine? — Je suis leur allié, dont ça me poise; car, » après avoir bien ri de cette fantasmagorie, je serai peut-être » condamné à en pleurer, et vous savez mon aversion natu- )> relie pour ce genre de grimace; quant à leur souper, si bon » qu'il soit, vous et moi leur faisons beaucoup d'honneur en » venant le manger. Je ne vous réponds rien sur l'article de la » protection de la reine. Je soupçonne entre nous l'épouse du » seigneur roi de n'être pas des plus prudentes; mais, miséri- » corde ! elle n'est pas assez folle pour s'engouer de pareilles » espèces. Au surplus, soupons de notre mieux, et surtout » n'ayons pas l'air d'être le moins du monde étonnés de toute » cette magnificence.- C'est le meilleur moyen de faire pester » nos gens au fond de l'âme. »
On sert un souper qui eût paru magnifique à Paris pour toute espèce de convives. Nous étions huit, y compris les matlres de maison. Quoique la ville de Bar-sur-Aube soit une des anciennes cités des Gaules, jamais peut-être pareil luxe n'avait été étalé dans son sein, même quaud César lui fit, dit-on, Thonneur de s'y arrêter pour faire pendre les maire et-échevins de l'époque. Fidèles à la consigne, nous mangions, Latour et moi, de bon appétit, mais sans y regarder et comme habitués à de pareils festins; nous affections de soutenir la conversaiion sur des sujets où il était difficile au plus habile interlocuteur de faire entrer l'éloge de ce que nous avions sous les yeux. M. de Lamotte n*y tenait pas; il voulait nous faire admirer des ustensiles de table d'un usage nouveau et d'un travail très fin. Latour soutenait qu'ils étaient connus depuis longtemps, mais qu*on y avait renoncé à cause de leur incommodité. Le nil mirari fut gardé en tout et jusqu'au bout.
Enfin M"* de Lamotte crut trouver grâce à nos yeux en vantant une volaille des plus fines qu'on venait d'enlever de la table, et en .nous prévenant qu'elle avait donné des ordres pour que le courrier en apportât la provision tant qu'elle resterait à Barsur-Aube, parce qu'à soji gré la volaille du pays n'est pas mangeable : « Madame, je vous demande bien pardon, mais je ne » suis pas du tout de votre avis, reprit Latour d'un ton sérieux, » je trouve un chapon du pays, comme vous venez de le dire, » engraissé par les soins et un peu par les mains de M""* de » Latour, et mieux encore de M"* de Surmont, supérieurs à » tous vos coqs-vierges et vos poules de Normandie et du Mans, » dont la chair est molle, fade et dégoûtante de graisse ; mais, » après que le chapon a été nourri en bon lieu, il faut qu'il soit » rôti de la bonne manière, et pour cela je fais peu de cas du » tourne-broche, je lui préfère de beaucoup la broche tournée » par un petit garçon, de la famille ou étranger, ou même par » un chien. »
M*"* de Lamotte perd patience en entendant ainsi faire les honneurs de la parenté de son mari devant quatre grands (o-
quins de laquais qu'on avait amenés de Paris, chargés d'une livrée galonnée sur toutes les tailles. « Monsieur, dit-elle à » Lalour avec Taccent du dépit, je suis édifiée de vos préfé- » rences : c'est un goût du pays; on sait que vous le poussez » fort loin. — J'en tombe d'accord, réplique Latour, goût du » pays ou goût de la famille, c'est à peu près la même chose. » Vous savez, madame, que je fais autant de cas de Tun que » de Tautre. »
Cette conversation abrégea le souper. « Comment Irouvez- » vous, me dit tout bas Latour, que j'aie payé mon écot? — » Vous avez été libércJ jusqu'à la grossièreté. — Non, mais » j'étais résolu de relancer celui du mari ou de la femme qui » aurait Tinsolence de me proposer quelque chose à admirer. )) Le bal masqué qui a commencé ce soir est pour ces gens-ci » une sorte de triomphe, et je me réserve le rôle du soldat qui » lançait en roule de bonnes vérités au héros de la fête. »
M"°' de Lamotte me fait passer dans son cabinet, et se plaint de l'insolence du beau-frère de son mari. Elle me dit que sa fortune a changé, qu'elle est dans une position heureuse pour elle-même et pour les siens, et que nous sommes tous intéressés à prendre avec elle un ton nouveau. Elle glisse quelque chose sur les relations très élevées qu'elle entretient à Versailles, et termine par me dire qu'elle ne sait seulement pas si elle pourra nous accorder les quinze jours qu'elle nous a promis. Je lui donne un premier exemple du ton nouveau qu'elle réclame en ne me permettant de l'interroger sur rien; seulement je lui promets d'engager son beau-frère à plus de retenue, sans me flatter de beaucoup de succès démon intervention.
Le surlendemain elle fait des visites générales; elle est habillée avec tout le goût que suppose l'excès de la magnificence, et déjà étincelante de diamants. A ce ridicule près, partout elle se montre prévenante et familière avec noblesse. Grands et petits en sont enchantés. On lui rend exactement ses visites; mais dès qu'elle veut aller plus loin et donner quelques petites fêtes, les dames respectables de la cité s'excusent, sous des pré-
LA COMTESSE £ LAMOTTB 29
textes divers, et M"^* de Lamotte est réduite aux jeunes gens et aux femmes de la famille de son mari : tant, à cette époque, le respect des mœurs était encore tout entier dans une petite ville de province. « M"* de Lamotte me disaient ces bonnes dames, » est charmante, et nous l'aimons de tout notre cœur; mais » pourquoi voulez-vous que nous allions donner à nos pauvres » filles des idées dont elles n'ont pas besoin, et peut-être éveiller » chez elles des désirs qu'elles ne pourront jamais satisfaire? »
J'étais fidèle au respect et à la discrétion avec M*"" de Lamotte. Elle semblait -avoir complètement oublié nos anciennes relations, et j'étais à l'unisson avec elle. Aussi élais-je devenu pour elle Thomme bien élevé, et avec qui on pouvait parler. Elle me disait donc les déboires secrets qu'elle éprouvait de son séjour à Bar-sur-Aube et du ton déplorable de la famille de son mari. Je l'en consolais de mon mieux, tout en lui faisant observer que le séjour d'une petite ville était dans sa position un véritable contre-sens, qu'il lui fallait un hôtel à Paris et un chÀteau à la campagne. Elle me disait qu'elle ne voulait point acheier de terre, parce qu'elle allait incessamment rentrer dans celles de sa famille, où elle se proposait de bâtir. L'hôtel de Paris allait sans dire, mais elle voulait en avoir un à Bar-sur-Aube, où elle passerait l'été, en attendant que le château qu'elle projetait fût élevé. Je prenais la liberté de contrarier le projet d'acheter une maison à Bar-sur-Aube, et je soutenais qu'il était de bon goût d'habiter une chaumière, durant le temps qu'on bâtissait un château â côté. Mais M'^*' de Lamotte, qui avait déjà reçu d'assez bonnes leçons sur ce chapitre, n'en persistait pas moins dans le travers commun d'étaler sa magnificence aux lieux qui avaient été témoins de sa misère. Elle acheta malgré moi une maison à Bar-sur-Aube, la paya le double de ce qu'elle valait, et la livra à des architectes qui se mirent en devoir d'y faire toutes les folies que comportait le terrain, et même un peu plus.
Je remarquai avec un singulier élonnement que, dans ses relations de société, M"*' de Lamotte savait garder la mesure.
Elle rendit aux autres tout ce qu'ils pouvaient lui demander, et parut peu exigeante pour elle-même. Elle répandit des aumônes et paya exactement ses dettes. Un matin, elle fit une visite amicale à mon père et lui rapporta, comme je Tai dit, les 1,000 fr. qu'il lui avait prêtés dix-huit mois auparavant, et en se retirant elle laissa sur la cheminée une hoUe d'or. Mon père tinl, je ne sais à quel titre, ce témoignage de reconnaissance pour une insulte, et renvoya la boîte. M™® de Lamotte, qui, à plus juste titre, aurait pu se fâcher du renvoi, ne le fit point et me pressa de reprendre-ce petit cadeau et de faire entendre raison à mon père. Gomme je savais que sur certains articles la chose n'était point facile, je n'acceptai point la commission. En désespoir de cause, elle voulait me faire accepter à moi-même cette malheureuse tabatière, et je refusai encore pour ne pas commettre l'inconvenance d'accepter un présent repoussé par mon père, ce qu'il ne m'aurait d'ailleurs jamais pardonné.
Le temps du séjour à Bar-sur-Aube se passa fort doucement, et sur la fin on était lâché de ne pas oser voir M™' de Lamotte. Le seul M. de Latour ne se laissait point fléchir. Je le suppliais cependant de considérer le notable changement que l'opulence, quoique soudaine, avait apporté dans le ton, et même la conduite de M. et M"' de Lamotte : « J'en tombe d'accord pour » moitié, me répondait-il, la femme est une drôlesse qoi a gagné » en profondeur; le mari a perdu : il est parti sot et il revient » fat, mais je persiste à en mal penser, voire même à en mal » dire, tant qu'ils ne m'auront pas révélé par quel honnête » métier ils ont acquis en quatre mois ce qu'ils étalent si sotte- » ment aujourd'hui; mais vous-même qui avez pris le rôle de » Philinte dans cette comédie, à qui persuaderez-vous que le » roi, la reine, le comte d'Artois, le contrôleur général, je ne » sais quelle puissance enfin, a jeté l'or par monceaux à des » gens qui demandaient tout simplement du pain? L'époque, » je le sais, est fertile en extravagances, mais pas tout à fait de » ce genre-là. On a semé à petit bruit autour de moi que ma- » dame était en faveur auprès' de la reine, je les épie depuis
»> quinze jours sur ce chapitre, et si on en eût touché un traître » ipot en ma présence, j'avais une histoire prête de la comtesse » Du Gazon et de la retne de Congo avec laquelle j'aurais fait » pouffer de rire les a^istants, à leurs dépens. Mon cher ami, D cela est au bout du compte par trop impertinent, et il y a de j» la véritable honte à être dupe à si bon marché. Acceptez-la, » si cela vous convient; pour mon compte, je n'en veux jpoint. » Je m'en tiens à ce que je sais: or, je sais, et par vous, que » madame a des relations avec le cardinal de Rohan, puis- » qu'elle a été portée cinq à six fois, à vos dépens, au palais de » Son Éminence; probablement qu'elle s'y sera transportée, » depuis, de son pied léger. De toutes les connaissances de la- » dite dame, le cardinal de Rohan est le seul à qui la prodiga- » lité ne soit pas impossible. Il faut donc de deux choses l'une : » qu'il ait fourni tout ce que nous voyons, ou qu'on l'ait volé. n Je veux bien vous faire grâce du second membre de mon di- » lemme, n^ais à condition que vous m'accorderez le premier, » et encore je ne pourrai comprendre- qu'avec une peine » extrême qu'une petite coquine de village ait pu séduire un » prince, un prélat, un vaurien de cette importance. »
Je trouvais bien quelque chose de vrai dans les rudes déductions de M. de Latour. Je me réfugiais dans les- lieux communs de la modération : « Je ne prononce pas encore : je veux atten- » dre. Je blâmais hier ce qui était mauvais, pourquoi n*applauw dirais-je pas de bon cœur aujourd'hui à ce que je trouve » bon ? » M"^ de Lamotte possédait dès lors une magnifique parure en diamants et une autre en topazes; elle avait des robes en pièces brodées de Lyon qu'apparemment elle avait apportées pour le plaisir de les montrer, et qui en valaient la peine. Son service d'argenterie était complet et d'un goût nouveau. M. Target s'est trompé quand il a placé toutes ces magnificences à la suite et comme conséquence du vol du collier, elles existaient neuf mois auparavant. La source en était bien sûrement dans deux secours de 60.000 fr. chacun^ accordés à M*** de Lamotte, sur les fonds de la Grande-Aumônerie, et une
somme de 30.000 fr. de délégations sur le trésor particulier de M. le cardinal. Avec ces 150.000 fr., elle avait pu se procurer pour une valeur double d'effets mobiliers plus ou moins précieux, et n'avait pas manqué un pareil emploi; d'abord, elle y avait trouvé la petite joie de venir étaler toutes ces richesses à Bar-sur-Aube ; mais après avoir, par mon avis, demandé l'aumône en carrosse, ce qui lui avait assez bien réussi, il fallait le prendre de bien plus haut, et l'apparence d'une richesse à volonté lui devenait nécessaire, pour inspirer confiance dans le crédit imaginaire qu'elle allait affecter.
Je vis M°** de Lamotte, le jour de son départ; elle semblait fort satisfaite du séjour qu'elle venait de faire à Bar-sur-Aube, et se louait du bon accueil des habitants, comme s'il eût élé réel. Elle sembla se rappeler, comme par hasard, qu'elle me devait quelque argent ; moi-môme je l'avais oublié et je croyais peu que sa mémoire fût susceptible d'un si mince détail. Elle me remit négligemment un rouleau de 1.200 francs. Je lui ré- "monlre que je ne veux pas lui dire précisément ce qu'elle me doit, mais qu'à coup sûr cela ne va pas à 1.200 francs. « Prenez » toujours, me dit-elle, s'il y a de trop, vous le donnerez à votre » mère pour ses pauvres. »
Tout compte fait, je remis vingt louis à ma mère qui en était transportée, et qui n'a cessé de défendre l'innocence de M"' de Lamotte, même après son jugement; et lorsque cette infortunée, fuyant de la Salpèlrière, vint se cacher dans des carrières voisines de la ville, ma mère eut le courage d'aller l'y chercher pendant la nuit, et lui apporta fidèlement au nom de la religion le secours qu'elle lui avait confié pour les malheureux, dans le temps de sa prospérité. Elle y ajouta: elle fit plus, elle releva à ses propres yeux cette femme alors flétrie, en approchant d'elle la plus pure vertu.
AFFAIRE pu COLLIER
Portrait du cardinal. — M. d'Âmbray. — M. Séguier. — M. d'Âguesscau. — M. Joly de Pleury. — Le Lycée. — Tableau de la France en 1185. — Souper avec Cagliostro. — Ses opérations prétendues magiques. — Ifue d'Oliva. — Escroquerie du collier. — Le château de îîrienne. — Le duc de Penthièvre. — Arrestation du cardinal et de M^^^ de Lamotte. — Procès.
M"" de Lamotte était repartie pour Paris, vers la fin de novembre. Je n'y retournai moi-même qu'au milieu de janvier suivant. Je commençais à me familiariser avec Tidée du retour définitif en province. Aussi je prenais plus d'intérêt aux affaires du pays. On s'en apercevait et partout je recevais un meilleur accueil. On me regardait comme un homme avec qui chacun était intéressé à bien vivre. Ma conduite, durant le séjour de M"* de Lamotte, avait été appréciée. On me rendait cette justice, que je n'avais partagé ni la ridicule admiration de quelques-uns pour elle et sa fortune, ni le dédain d'un plus grand nombre. Toutes les bonnes têtes disaient comme moi : il faut attendre et faire des vœux pour que cela dure.
A mon retour à Paris je me confirmai dans la pensée que l'opulence de M°* de Lamotte tenait à sa liaison intime avec M. le cardinal de Rohan, et je réglai ma conduite avec elle sur cette
3i MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
donnée. Je me présentais à sa porte avec discrétion. J'attendais pour y aller manger qu'elle me fit Thonneur de m'inviter. Je la mettais à son aise et sur son terrain, en affectant le respect avec elle. Cependant elle laissait couler devant moi ses projets avec cette négligence qui suppose la facilité du succès; elle allait tirer son frère de la marine, service ingrat et ennuyeux en temps de paix : un régiment lui est assuré ; elle a acheté une réforme pour son mari, afin de lui donner rang de capitaine; après quoi elle verra si elle pourra le faire nommer colonel en second. Quant à sa sœur, elle n'entend pas qu'elle aille limiter en fai^ sant quelque sot mariage ; elle sera, ne lui en déplaise, chanoinesse à Douxières ou à Poulangy, parce que toutes les places à Remiremont sont gardées pour dix ans. « Si j'avais, disait-elle, » épousé un homme de nom et qui fût à la cour, comme cela » m'était si facile, j'irais plus vite ; mais mon mari est pour moi » un ohstacle plutôt qu'un moyen ; il faut, pour que j'arrive à » quelque chose, que je fasse passer mon nom sur le sien, et cela » blesse toutes les convenances. »
Par ces propos et quelques autres, je m'apercevais qu'elle avait gagné dans la société de M. le cardinal, et qu'elle commençait à parler une langue qu'elle y avait apprise.
Elle m'avait invité quelquefois à dîner ; je m'y présentais toujours en habit noir et en cheveux longs, et ce signe de respect lui convenait beaucoup.
Elle ne manquait jamais de me présenter comme un jeune magistrat, et me plaçait immédiatement après les gens titrés. Le ton de la maison était, du moins ces jours-là, celui de la bonne compagnie. Je rencontrais chez elle le marquis de Saisseval, alors gros joueur, riche et faufilé à la cour ; l'abbé de Cabres, conseiller au Parlement ; Rouillé d'Orfeuil, intendant de Champagne; le comte d'Estaing; un receveur général nommé Dorcy, et LeCoulteux de La Noraye, qui aspirait au poste de directeur^ de ses affaires et de ses finances. Je rappelle ces particularités, parce qu'elles redressent l'une des erreurs où sont tombés les avocats de M. le cardinal. Ils ont représenté M*"* de Lamotte
comme une aventurière tout à fait méprisable, sans songer qu^ils faisaient alors de M. le cardinal un franc imbécile ; et il ne rétaii certainement pas. Voici ce qui était plus vrai:
M"* de Lamotte, comme je l'ai dit, avait de l'esprit naturel, de rares dispositions à Tinlrigue et des grâces extérieures qui pouvaient justifier une préférence. Dès que M. le cardinal en eût fait la connaissance, il lui porta l'espèce d'intérêt qu'un homme de son rang ne pouvait pas refuser aux derniers débris d'une famille illustre. Après son apprentissage à Versailles, Fintrigante entama son roman et l'ourdit avec adresse. Elle sema doucement autour d'elle le mensonge de ses relations mystérieuses avec la reine. Le bruit en glissa jusqu'à M. le cardinal, que des exemples du passé disposaient à y croire. Elle soutint d'ailleurs celte partie de son roman par des apparences de discrétion et de retraite propres à en imposer. A cette époque moi et mes pareils fûmes tenus à distance, et on éloigna ceux à qui la loi du respect paraissait trop lourde. Le sentiment que M. le cardinal avait porté à M™* de Lamotte, dès les premières entrevues, prit par ces révélations un caractère plus vif, et bientôt M. le cardinal eut tant d'intérêt à ce que les bruits que semait cette femme fussent vrais, qu'il finit par n'en plus douter. Il faut aussi se rap* peler sa position à la cour. Il avait, aux yeux de Marie-Antoinette, l'irréparable tort d'avoir peint de couleurs assez vraies, lorsqu'il était ambassadeur à Vienne, l'archiduchesse alors des^ linée au trône de France. Cette conduite d'un honnête homme était devenue le tourment de sa vie. Le roi, suivant son usage^ le supportait en lui vouant peu d'estime, comme à tous les pré« lats affichés pour leur mœurs. Or, M. le cardinal de Rohan était de tous les courtisans sans faveur celui que sa position rendait le plus malheureux. Il ne cessait pas d'en être tourmenté: c'est de M"* de Lamotte qu'il attendait sa réconciliation avec la souveraine, et tout ce qu'avait besoin d'en obtenir un homme qui n'était encore que prince de la maison de Rohan, cardinal, grand aumônier de France, par suite commandeur de l'ordre du Saint- Esprit, évoque de Strasbourg, prince souverain d'Hildeshfiim,
abbé de Noirmoutier, de Saint-Waast, proviseur de Sorbonne, etc., membre de toutes les académies, et la coqueluche de toules les grandes dames de Paris : au demeurant possesseur de sept à huit cent mille francs de rentes en bien de l'Église et, comme de raison, criblé de dettes.
A l'époque où ses rapports avec M"** de Lamotte étaient devenus intimes, une ardente ambition se confondait chez lui avec une affection très tendre. Chacun de ces deux sentiments s'exaltait l'un par l'autre, et ce malheureux homme était livré à une sorte de délire. Dans une circonstance dont je rendrai compte, j'ai pu lire en courant quelques-unes des lettres qu'il écrivait alors à M°"* de Lamotte ; elles étaient toutes de feu; le choc ou plutôt le mouvement des deux passions était effrayant. Il est heureux pour la mémoire du prince que ces lettres aient été brûlées. C'est une perte pour Thistoire du cœur Jbumain; elles auraient éclairé un coin de plus de la caverne. A l'époque où je m'arrête, M. le cardinal n'avait fait encore qu'accorder sans mesure à M"" de Lamotte des secours sur la Grande-Aumônerie et quelques sommes sur son trésor particulier: elle aurait pu exiger davantage, le temps des refus était déjà loin; mais bientôt on peut tenter la magnifique escroquerie du collier ; les voies sont tellement aplanies qu'elle réussira, malgré les invraisemblances les plus grossières, les déceptions les plus brutales. M. de Rohan croira tout; il n'est plus capable de bien juger. Voilà une partie de ce qu'il aurait fallu savoir pour avancer vers la vérité dans celte étrange affaire ; mais il semble qu'on se soit donné le mot pour ne présenter M"^ de Lamotte que comme une aventurière des plus communes, qui, un jour, s'avise d'un vol qu'elle commet le lendemain ; et, dès lors, l'affaire du collier est devenue une énigme dont chacun a cherché le mot sur la voie de ses passions et de ses commentaires vrais ou faux; et les jugements les plus téméraires dans leur absurdité ont élé attaquer l'innocence jusque sur le trône.
J'avais laissé, comme je l'ai dit, M"® de Lamotte à ses hautes intrigues, et j'avais repris mes études au Palais et mes ancien-
nés sociétés. Je n'étais pas chargé d'autant d'affaires que si j'avais suivi la carrière du barreau pour en faire mon état ; cependant, celles dans lesquelles j'avais anciennement travaillé m'étaient toujours dévolues. Je fus encore assez ' heureux pour plaider deux causes à l'audience de relevée, et non sans quelque succès, et j'écrivais dans les procès appointés. Je^uivais les consultations delà bibliothèque et un cours de droit canon que faisait un abbé Bcrthier. C'est là que j'ai eu l'avantage de me rencontrer pour la première fois avec M. d'Ambray, alors avocat général à la cour des Aides, le prince des jeunes orateurs et le plus riche espoir de la magistrature française, M. d'Ambray né trouvait à s'exercer à la cour des Aides que sur des sujets naturellement arides; mais à un esprit juste et pénétrant, il joignait Télocution la plus brillante et la plus facile à la fois; et tel était le charme qu'il répandait sur tout ce qu'il touchait que nous quittions l'audience de la grand'chambre, occupée des plus grandes causes et par les avocats les plus diserts, pour courir à la cour des Aides, quand nous avions l'espoir d'y entendre le plus jeune des avocats généraux de l'époque. M. d'Ambray était. magistrat jusque dans l'intérieur de ses foyers. Il recouvrait d'une douce gaieté des mœurs sévères, le respect et la pratique de la religion, et on le citait en exemple pour ses vertus, autant que pour ses talents. La grande succession de gloire de d'Aguesseau lui était promise.
Il avait à la cour des Aides deux confrères qui avaient été créés exprès pour servir d'ombre à ce magnifique tableau du soleil levant. L'un était M. Clément de Barville, excessivement janséniste, et non moins médiocre, comme toute la race des Clément,. et un M. Durfort de Rochefort. Ce dernier avait fini par attraper l'intendance de Bretagne par le canal du premier président de Barantin, devenu garde des sceaux. Il vit encore et se traîne quelque part dans une place que lui a donnée à son tour M. d'Ambray: c'est un échantillon des plus curieux de l'ancien régime. Ses parents prétendent qu'il n'a rien perdu de ses facultés ; il faut bien les en croire, et alors il est à
citer comme l'exemple d'un singulier oubli de la nature dans la Téparfition des intelligences humaines.
• Le parquet du parlement était alors occupé par MM. Séguier, d'Aguesseau, Joly de Fleury, qui reproduisaient trois noms illustres. Je ne partageais pas Tadmiration que le Palais professait alors pour M. Séguier. Comme orateur, il n'avait pas Tex- •térieur heureux : d'une taille médiocre et dotéd*un embonpoint incommode, il avait encore l'organe nasillard et l'habitude, lorsqu'il parlait, de se bercer nonchalamment sur ses jambes ; mais ces défauts, j'en conviens, étaient recouverts de je ne sais quelle teinte d'esprit répandu sur le geste comme sur le discours. On "vantail ses connaissances et la fermeté de son jugement; d'autres allaient plus loin et prétendaient qu'il était le dernier modèle de la bonne école oratoire ; et on citait ses trois discours aux lits de justice de 1771. Ces discours firent alors un prodigieux effet, et cela devait être ; mais, en les relisant aujourd'hui, on trouve qu'ils respirent plutôt le magistrat courageux que le grand orateur: c'est Caton peut-être; ce n'est pas Cicéron. M. Séguier était rentré au Palais entouré de l'auréole qu'il avait conquise aux jours de danger. La réputation que sa conduite lui avait conciliée était si grande qu'il s'en répandit un peu trop sur son talent. On trouve de sages développements des anciens principes, opposés à la turbulence des opinions nouvelles, dans ses divers réquisitoires contre les productions toujours renaissantes de la philosophie, dans ses principaux plaidoyers, et surtout dans sa réfutation du mémoire de Dupaty, dans l'affaire des roués deChaumont. C'est un athlète laborieux de la bonne vieille cause; ce n'est pas un athlète brillant. Les coups qu'il porte n'étonnent que rarement et n'entraînent jamais. Comme M. d'Ambray, à la cour des Aides, M. Séguier était assisté, au parlement, de deux pauvres collègues : le premier, M. d'Aguesseau, petit-fîls du chancelier, beau jeune homme bien blond, bien fade, bien frisé, et qui débitait en écolier les plaidoyers que fagotait pour lui, tantôt bien, tantôt mal, l'avocat Blondel. Gela était tellement public au Palais que, si M. l'avocat général
avait donné des conclusions saugrenues, c'était à Blondel qu on B*en prenait. Celui-ci se défendait comme il pouvait, mais sans oser dire que M. d*Aguesseau fût pour rien dans l'affaire, car on lui aurait ri au nez. J'ai assisté à la rentrée du parlement, à la plaidoirie d'une affaire fort remarquable de rapt entre la famille Hamilton d'Angleterre, plaignante, et un M. Beresford, accusé. Les circonstances rapportées composaient un roman des plus intéressants, et l'affaire se compliquait aussi de questions politiques par la qualité des plaignants et de l'accusé, qui étaient également étrangers. M. d'Aguesseau devait y parler, et nous répétions que l'affaire était dévolue de deux générations trop tard au nom qu'il portait. Toutefois Blondel Ht effort, appela du secours, et le plaidoyer fut trouvé beau. L'exorde nous avait particulièrement frappé par un style châtié et des pensées prises hors du cercle de celles qui circulaient au Palais ; par exemple, M. l'avocat général en appelait à Richardson, dont le génie n'aurait pas créé une fiction plus étonnante que la réalité sur laquelle le parlement allait prononcer. Les jeunes avocats avaient unanimement prononcé sur l'exorde.
Blondel, au sortir de l'audience, se laissa mettre sur la sellette, et convint que l'exorde était de Laharpe, qui corrigeait à son tour les mémoires de Legouvé et d'Élie de Beaumont, et composait des discours académiques pour les avocats qui n'en savaient pas faire. Le troisième collègue de M. Séguier était ce M. Joly de Fleury, que nous avons vu depuis procureur général. 11 traînait alors au Palais la plus complète et pourtant la plus déplaisante médiocrité qu'on y eût jamais vue, et c'est bien mieux à lui qu'à son oncle qu'on aurait pu appliquer l'explication que donnait Voltaire des noms Omer-Joly de Fleury, que celui-ci portait aussi :« Quand on le lit, ce n'est pas Homère; » quand on le voit, il n'est pas^o/t, et, quand il parle, il n'est » pas fleuri. » On comprend mal aujourd'hui ce qui pouvait porter un tel homme à l'une des places les plus importantes de l'Etat, à celle de procureur général du parlement de Paris. Il faut revenir à l'ordre de choses qui existait alors. La famille des
Joly était ancienne dans la robe ; elle avait produit un magistrat dans le procureur général contemporain de d'Aguesseau et presque son émule. Depuis lors, cette famille était ancrée au conseil et au grand banc du parlement. Elle avait contracté des alliances honorables, et lorsque tous les membres de cette famille unissaient leur crédit pour une transmission dans la même carrière de la place du père au fils, de l'oncle au neveu, le ministre n*était pas assez fort pour résister, même dans l'intérêt de l'État et du roi. Les premières familles du parlement de Paris composaient une sorte d'oligarchie, au milieu de laquelle le ministre était souvent fort embarrassé, parce qu'il n'avait à y placer ni des peines ni des grâces.
Je suivais assidûment les cours du Lycée. J'avais été l'un des fondateurs, et je devais, avec quelques-uns de mes amis, travailler à un ouvrage périodique où on aurait reproduit ce qui avait occupé la séance de chaque cours, en laissant, autant qu'il se pourrait, au professeur sa manière et sa couleur. L'ouvrage ne réussit patô, parce que chaque professeur voulait garder sa leçon intacte pour en tirer parti dans l'avenir, ainsi qu'ils l'ont presque tous fait ; et je me rappelle une scène assez vive que nous eûmes avec Laharpe, à qui nous voulions supprimer des paroles acres contre la religion, qu'il entremêlait, sans motifs comme sans excuses, à d'excellentes discussions littéraires. Non pas que nous fussions contraires à la philosophie du XVIIP siècle, il s'en fallait de beaucoup ; mais nous passions la moitié de notre vie au Palais où les vieilles doctrines se prêchaient tous les jours; nous avions des rapports avec des magistrats dont les uns étaient sincèrement religieux, et les autres l'étaient du moins pour nous : nos mœurs se formaient ainsi d'elles-mêmes à quelque chose de grave, et dn moins au respect extérieur de ce qui devait être généralement respecté. L'Académie, ou plutôt le parti philosophique, procédait bien autrement. L'attaque à Vinfàme était publiquement à Tordre du jour; les maximes irréligieuses trouvaient place partout; dans les ouvrages d'histoire naturelle, de géométrie, de médecine, dans les voyages, dans les discours
académiques^ et presque dans les sermons. Laharpe était maître dans le parti : le patriarche de Ferney avait fait choix de lui pour son disciple favori, et il justifiait cette haute adoption par un surcroil d'ardeur, de fiel et d'insolence^ Il a fait de ses fautes une si large pénitence qu* on les peut rappeler sans troubler le renom de sainteté qui a illustré son déclin.
Qu'il était donc étrange le spectacle qu'offrait alors la France I Aussi longtemps qu'avait duré la guerre d'Amérique, le sort de cette guerre avait tenu les esprits en suspens, et tous les sentiments étaient venus se confondre dans un véritable patriotisme. La paix venait d'être conclue et non pas sans gloire. Le but qui avait fait entreprendre cette guerre était enfin rempli. Nous y avions gagné quelques colonies de peu d'importance, à la vérité ; mais, ce qui en avait beaucoup, nous avions prouvé qu'en ralliant l'Espagne sous notre pavillon, nous pouvions tenir tête à TAnglelerre. La honte du traité de Paris était effacée, le présent semblait assuré, et l'avenir ne s'offrait que sous de riantes couleurs. L'abondance régnait dans nos ports et sur nos marchés. Les capitaux de l'Europe affluaient à Paris, et comme si tes dons du ciel avaient dû couronner ceux de la politique, les récoltes en tout genre des années 1784 et 1785 avaient été admirables. La liberté était venue s'établir au milieu de la France, sans que personne l'eût appelée. On savait que les lettres de cachet, jadis si redoutables, n'étaient plus qu'un secours à quelques familles malheureuses. On écrivait, on parlait, on discutait de toutes matières. Le clergé était constamment en aide au gouvernement; jamais en contradiction ; il allait lui-même au devant de la tolérance pratique.
Les parlements restaient un peu en arrière, comme des pères qui disaient aux enfants : Usez, mais n'abusez pas. La cour péchait par la légèreté, mais ce défaut n'affectait que son souvenir ; elle n'en paraissait dans le présent que plus aimable aux yeux de la ville et des provinces. Un air de contentement animait d'un charme nouveau nos lieux de réunion, nos spectacles, nos sociétés de famille ; il semblait qu'on respirât dans ce beau
pays de France le parfum de la félicité publique. Mais ce bonheur nous a bientôt ennuyés ; il nous a fallu des distractions à tout prix, et on a vu un vertige générai s'emparer des esprits: on courait à ce baquet de Mesmer autour duquel des gens bien portants se tenaient pour malades, et des gens mourants s'obstinaient à se croire guéris. Marat, qui n'était encore qu'un professeur de physique, faisait le procès au soleil; il lui disputait d'être le père de la lumière, et il trouva des insensés pour l'écouter et même pour l'applaudir. La cour et la ville délaissent les chefs-d'œuvre de la scène française pour aller prostituer leurs applaudissements à d'indignes tréteaux, déjà trop bas pour la populace. Des charlatans de toutes les couleurs se font suivre : à Strasbourg, c'est un Gagliostro, né dans les ruines de Memphis, et élevé au sein des Pyramides ; il a le don des miracles, il guérit les malades, il sème l'or et les bienfaits au sein de la pauvreté et du malheur, sans qu'on puisse découvrir d'où lui viennent et cet or et cette puissance. Il étale les diamants les plus rares, et n'y attache aucun prix. Possesseur du grand-œuvre, il hésite sur le choix du mortel qu'il fera participant de ce •secret immense. Et c'est un prince de l'Église, un cardinal de Rohan qui est aux pieds du sycophante pour obtenir d'en être adopté! A Paris, c'est un Bliton qui aperçoit clairement des sources d'eau à cent pieds sous terre, et même, nouveau Moïse, lesfait jaillira volonté de son coudre magique. On entendait, dans la société, des gens graves, des hommes de la cour, qui se donnaient pour des témoins oculaires de tous ces miracles.
Le contrôleur général fait la faute, ou si Ton veut, introduit la nouveauté de rendre négociables, par un simple transfert, lescoupons de l'emprunt de 4783, et voilà que, le mouvement une fois donné, l'agiotage fait des progrès inouïs. Alors apparaissent sur la place ces coupons d'emprunt flanqués des actions de la Compagnie des Indes, des actions des eaux de Paris, des actions de la caisse d'escompte, des actions des têtes genevoises, des papiers sur l'étranger, etc., etc. L'agiotage trouve, dès son berceau, des adeptes qui en eussent remontré à ceux d'au-
jourd*hui, et voilà le gouvernement réduit à trembler devant ce nouveau Moloch.
Dans le même temps, Montgolfîer fait la curieuse et inutile découverte des ballons, et toutes les têtes sont en Tair : on ne fait pas de doute sur leur prochaine direction. C'est, en attendant, à qui obtiendra Thonneur de courir le risque de se casser le cou, et l'exemple de quelques insensés qui se le cassent en effet n'est pas suffisant pour en arrêter d*aulres. Cependant, des jeunes gens de la cour s'ennuient de n'être que Français; ils courent aux manœuvres de Potsdam, pour pouvoir embrasser la botte du grand Frédéric, tandis qu'il est encore de ce monde, et transformés par l'attouchement de la relique, ils reviennent à Paris Prussiens de la tête aux pieds. Ils ne rêvent plus que l'ordre mince, les coups de canne, la longue queue, et les chasseurs légers, suivant le système du grand Frédéric, et entreprennent de bonne foi de soumettre les soldats français à un régime approprié de longue main à des automates allemands.
Voilà comment l'ennui du bonheur nous a conduits à l'extravagance. Bientôt les esprits seront tellement pervertis, tellement agités en sens contraires, que les anciens liens sociaux ne suffiront plus pour les contenir. Ces liens se briseront avec fracas, et la révolution sera arrivée.
Dès que je fus instruit de l'arrivée de Cagliostro à Paris et qu'il était descendu au Palais-Cardinal, je ne doutai pas que bientôt quelque affinité ne s'établît entre lui et M"*' de Lamotte, et j'espérai que celle-ci me procurerait le plaisir de souper avec un personnage aussi curieux. Elle y fît beaucoup de façons : le comte de Cagliostro s'était annoncé pour ne manger chez personne, autrement il serait assailli des invitations de la cour et de la ville; déjà il avait positivement refusé sur ce point à M. le comte d'Artois et à M. le duc de Chartres, et il avait pria ainsi l'engagement de n'accepter chez personne.
Au Palais-Cardinal, il ne mangeait même pas avec Son Emi-
nence et se faisait servir dans son appartement. J'étais revenu à
-la charge, sans plus de succès. A quelque tempsde là, M°** de La-
tour, excédée des mauvaises plaisanteries de son mari; Tavait quitté, et.était venue à Paris s'établir chez M"*' de Lamotle avec sa fille, jeune beauté de quinze ans, d*une finesse et d*une blancheur remarquables, celle-là même qui fut bientôt après inscrite au grimoire de Cagliostro pour le rôle de jeune innocente. J'appris de ces dames que Cagliostro et M"' de La motte étaient les deux doigts de la main, qu'il venait souvient souper chez elle. Alors je me plaignis vivement à ces dames du refus de M"*® de Lamotte de me faire trouver avec lui. J'y joignis d'autres plaintes de quelques procédés de la dame peu aimables pour moi, et j'annonçai le parti pris de ma part de ne plus m*exposer à ses refus et à ses incartades. Cette menace ne fut pas sans succès : à quelques jours de là je reçus de M™' de Lamotte un billet où elle me traitait d'homme très injuste, et cependant m'invitait à souper pour le surlendemain, et en me recommandant d'être arrivé avant dix heures. J'arrivai à l'heure dite. M°*' de Lamotte voulait me prévenir qu'elle serait obligée de désarmer l'inquiétude du comte de Cagliostro, qui, pour rien au monde, ne resterait à souper s'il se doutait que quelqu'un y eut été invité pour le voir. De plus, elle me priait de ne l'interroger sur rien, de ne pas l'interrompre et de le satisfaire avec grâce sur les questions qu'il pourrait m'adresser. Je souscrivis à ces conditions : j'en eusse accepté de plus dures pour satisfaire ma curiosité. A dix heures et demie on annonce le comte de Cagliostro, et on lui donne les deux battants; M"^* de Lamotte quitte précipitamment son fauteuil, court au-devant de lui et l'entraîne dans un coin du salon, où apparemment elle se fait pardonner ma présence. Cagliostro s'avance et salue, sans paraître le moins du monde embarrassé de trouver là une figure étrangère.
Cagliostro semblait moulé exprès pour le rôle du Signor Tulipano, dans la comédie italienne : il était d'une taille médiocre, assez gros^ avait le teint olive, le cou fort court, le visage rond, orné de deux gros yeux à fleur de tète, et d'un nez ouvert et retroussé. Je n'ai vu personne qui lui ressemblât autant que d'André, de l'Assemblée constituante, qui est mort depuis peu direc*
leur des forêts de la liste civile, avec cette différence que d'André s'était ravalé par calcul à la tournure et aux manières d*un paysan, tandis que Gagliostro, par calcul aussi, avait monté tout son extérieur au rôle d'un charlatan. Sa coiffure était nouvelle en France; il avait les cheveux partagés en plusieurs petites .cadenettes et qui venaient se réunir derrière la tête, et se retroussaient dans la forme de ce qu'on appelait alors un catogan. Il portait ce jour-là un habit à la française gris de fer, galonné en or, une veste écarlate brodée en large point d'Espagne, une culotte rouge, l'épée engagée dans les basques de Thabit, et un chapeau bordé, avec une plumé blanche ; cette dernière parure était, au reste, encore obligée pour les marchands d'oviétan, les arracheurs de dents et autres artistes médicaux qui pérorent et débitent leurs drogues en plein vent. Mais Gagliostro relevait ce costume par des manchettes de dentelle, plusieurs bagues de prix, et des boucles de souliers, à la vérité d'un vieux dessin, mais assez brillantes pour qu'on les crût de diamants fins. Il n'y avait au souper que les personnes de la famille, dans laquelle je comprends un Père Lolh, minime de la Place Royale, qui accommodait, je ne sais comme, le froc qu'il portail avec la place de secrétaire en second deM^'de Lamotte; il lui disait la messe, le dimanche, et se chargeait, le reste de la semaine, des commissions au Palais-Cardinal que le premier secrétaire, Villette, trouvait au-dessous de sa dignité. On ne tenait pas non plus pour étranger un chevalier de Montbruel, vétéran de coulisses, mais encore beau parleur, affirmât! f, qui se trouvait, par hasard, partout où apparaissait Gagliostro, témoignait des merveilles qu'il avait opérées, et s'en offrait lui-même en preuve comme guéri miraculeusement de je ne sais combien de maladies dont le nom seul portait l'épouvante. Nous étions donc neuf ou dix à tables. M°* de Lamotte avait à côté d'elle Gagliostro et Montbruel, et j'étais à côté de M'^^de Latour en face du premier. Je ne le regardais qu'à la dérobée, et ne savais encore qu'en penser : cette figure, celte coiffure, l'ensemble de l'homme m'imposaient malgré moi. Je l'attendais au discours. Il parlait je ne sais quel ba-
ragouin mi-parlie italien et français, et faisait force citations, qui passaient pour de l'arabe, mais qu'il ne se donnait pas la peine de traduire. Il parlait seul et eut le temps de parcourir vingt sujets, parce qu'il n'y donnait que Tétendue de développement qui lui convenait. Il ne manquait pas de demander à chaque instant s'il était compris, et on s'inclinait à la ronde pour l'en assurer. Lorsqu'il entamait un sujet il semblait transporté et le prenait de haut du geste et de la voix ; mais tout à coup il en descendait pour faire à la maîtresse de la maison des compliments fort tendres et des gentillesses comiques. Le même manège durant pendant tout le souper, je n*en recueillis autre chose sinon que le héros avait parlé du ciel, des astres, du grand arcane, de Memphis, de l'hiérophante, de la chimie transcendante, de géants, d'animaux immenses ; d'une ville dans l'intérieur de l'Afrique dix fois plus grande que Paris, où il avait des correspondants; de l'ignorance où nous étions de toutes ces belles choses, qu'il savait surle bout du doigt, et qu'il avait entremêlé le discours de fadeurs comiques à M"® de Lamotte, qu'il appelait sa biche, sa gazelle, sa cygne^ sa colombe, empruntant ainsi ses appellations à ce qu'il y a de plus aimable dans le règne animal. Au sortir du souper, il daigna m'adresser des questions coup sur coup. Je répondais à toutes par l'aveu le plus respectueux démon ignorance, et je sus depuis, de M°*® de Lamotte, qu'il avait conçu l'idée la plus avantageuse de ma personne et de mon savoir.
J'insistai pour revenir chez njoi seul et à pied. C'était par une de ces nuits de printemps où la lune semble, par une lumière encore plus douce, se mettre en harmonie avec les premiers moments du réveil de la nature. La ville était solitaire et silencieuse comme elle l'est après minuit dans le quartier du Marais. Je m'arrêtai à la Place Royale, pressé par le besoin de méditer sur le spectacle que je venais d'avoir sous les yeux. Je pris en pitié la pauvre espèce humaine, en réfléchissant que des puissants de la terre se réfugiaient dans les misères de l'extravagance contre la satiété des biens dont l'ordre social les accablait dès le ber-
ceau. Je me représentais ce malheureux cardinal de Roban, en- Ire Gagliostro et M"** de Lamotte, qui, je le vois bien, sont déjà d*accord pour le conduire aux bords de Tabîme ; et ma curiosité est-elle bien innocente? Que vais-je faire dans cette caverne dorée qu'habitent des êtres que je méprise, mais qui devraient me faire horreur ? Je me rappelle mes premières années si doucement écoulées sous le toit paternel, celles qui se sont passées au collège entre Tétude des lettres et celle de la vertu, et encore le temps où j'étais séduit par des erreurs qui peuvent laisser des regrets, mais non pas des remords. Je m'accuse de faiblesse, et je prends la résolution de me séparer sans éclat mais tout à fait de M"*^ de Lamotte et de sa bande.
Gagliostro, devant qui je n'avais pas desserré les lèvres, m'avait jugé un homme fort savant. Ces dames avaient confirmé un jugement si honorable pour moi, et la semaine suivante je reçois de M"^ de Lamotte une invitation pressante à souper. Je ne peux pas douter que ce ne soit une seconde représentation de Gagliostro. J'avais assez de la première : je refuse, en mettant en. avant quelque honnête excuse. M"* de Latour, que je rencontre chez M"*de Grozat, me reproche ma singularité. « Vous avez » été tout de feu, me dit-elle, pour connaître le comte de Ga- » gliostro; huit jours se passent, et vous refusez de souper avec » lui. — Gela s'explique à merveille, répondis-je; si M. le comte » de Gagliostro n'est à mes yeux qu'un homme d'une espèce n particulière, curieux à voir une première fois et fort ennuyeux » la seconde, pourquoi voulez-vous que j'affronte cet ennui-là? » Permettez-moi de réserver les bontés de madame votre sœur » pour une meilleure occasion. — Mais, en vérité, je ne conçois » pas que vous traitiez si mal le comte de Gagliostro; c*est un n homme extraordinaire; vous ne savez pas tout ce qu'il peut » faire. — Je m'en doute un peu, et je ne me soucie pas d'en » être témoin. — Monsieur, vous prenez avec nous le mauvais » ton de M. de Latour. — Je ne sais, madame, si votre mari » a bon ou mauvais ton avec les femmes, mais ce n'est pas de » vous que je devrais l'apprendre, » La dame me quitte fort
piquée, et je m'applaudis tout bas d'être déjà brouillé avec celle-là.
Je ne savais pas ce qui fondait la crédulité, les espérances, les rêves de M™* de Latour. L*un des prestiges de Cagliostro était de faire connaître à Paris un événement qui venait de se passer à Tinstant même à Vienne, à Londres, à Pékin, ou bien qui se passerait dans six jours, dans six mois, dans six, dans vingt ans. Mais il avait besoin pour cela d'un appareil; cet appareil consistait dans un globe de verre rempli d*eau clarifiée et posé sur une table. Cette table était couverte d un tapis fond noir, où étaient brodés en couleur rouge les signes cabalistiques des roses-croix du degré suprême. Sur cette table et autour du globe se plaçaient, à des distances religieusement gardées, différents emblèmes, entre lesquels de petites figures égyptiennes, des fioles antiques pleines d'eau lustrale, et même un crucifix, mais différent de celui qu'adorent les chrétiens. Cet appareil préparé, il fallait placer à genoux, devant le globe de verre, une voyante, c'est-à-dire une jeune personne qui aperçût les scènes dont le globe allait offrir le tableau, et qui en fît le récit; mais une voyante était difficile à trouver, parce qu'il y fallait plus d'une condition. La jeune personne devait être d'une pureté qui n'eût d'égale que celle des anges, être née sous une constellation donnée, avoir les nerfs délicats, un grand fond de sensibilité, et les yeux bleus. Par un bonheur indicible, M"* de Latour, nièce de M°** de Lamotte, après avoir été dûment examinée par Cagliostro, fut déclarée remplir toutes les conditions d'une voyante et proclamée telle. La mère faillit en mourir de joie, et crut que les trésors de Memphis el de la grande ville de l'intérieur de l'Afrique allaient tomber sur sa famille, laquelle en avait prodigieusement besoin.
La jeune innocente ou la voyante agenouillée, et les yeux fixés sur le globe rempli d'eau, l'évocation commençait. Celui qui présidait ce mystère redoutable devait être affilié à un ordre d'hommes qui, depuis l'origine des choses, gardent le grand secret, dont quelques parcelles ont été révélées, par-ci par-là, aux
mages, aux prèlres d*Ëgypte, aux hiérophantes, aux magiciens, aux templiers, aux roses-croix. L'évocateur appelle les génies par un concours d'emblèmes et de paroles cabalistiques, et les somme d'entrer dans le globe et d'y représenter les événements passés qu'on ignore, ou ceux à venir dont on veut avoir connaissance. 11 parait que ce jeu n'amuse pas du tout les génies, parmi lesquels il s'en trouve de têtus qui ne se soucient pas d'aller se blottir dans un globe de verre rempli d*eau pour y être aux ordres d'un magicien, et même des brutaux qui se battent vigoureusement avec lui. Quelquefois Tévocateur sue sang et eau, et pendant des heures entières, pour vaincre la résistance des génies, et n'en vient pas à son honneur. Dans ce cas, il déclare qu'il est au bout de son savoir et de ses forces, et on remel à un autre jour. Si, au contraire, les génies cèdent, alors ils entrent péle-méle dans le globe de verre, l'eau qui y est contenue s'agite et se trouble : la voyante éprouve des convulsions; elle s'écrie qu'elle voit, qu'elle va voir, et demande à grands cris qu'on la secoure. L'évocateur la soutient comme il peut devant le globe, et lui ordonne, de par le Grand Être, de dire ce qu'elle voit. Il parait qu'à son tour elle y éprouve plus ou moins de tourment ; mais les ordres se succèdent, toujours au nom du Grand Être ; ils deviennent de plus en plus pressants, et vont jusqu'à la menace. La pauvre voyante tombe et roule par terre ; on la relève, on la soutient en face du globe, tremblante et échevelée, elle accuse l'apparition à ses yeux, mais encore incertaine et confuse, des choses et des personnes qui doivent composer la scène qu'on veut connaître. L'évocateur ne la tient pas quitte à si bon marché; il faut qu'elle reconnaisse les personnages, qu'elle accuse les habits qu'ils portent, les gestes qu'ils font, et répète enfin les paroles qu'ils prononcent. On obtient tout cela avec beaucoup de patience, à travers des contorsions, des grincements de dents, des convulsions si fortes, qu'à la fin de la séance on porte la voyante à demi-morte sur un lit.
On aurait de la peine à croire que de telles scènes se passaient
en France à la fin du XVIil* siècle ; elles occupaient cependant des gens considérables à la cour et à la ville. Le comte d'Ëstaing 8*était laissé séduire par ces folies et s'en portait le défenseur. Le cardinal de Rohan s'émerveillait de Tavanlage que la nouvelle divination allait lui procurer sur ses ennemis, et il se répandait que M. le duc de Chartres, à la cour duquel on avait décidé de ne plus croire à Dieu, était tout disposé à croire à Cagliostro, tant il est vrai qu'il y a dans la faiblesse humaine une source ioujours ouverte à la crédulité, et que, si cette source n'est pas épuisée par la religion et ses mystères, elle s'épanche au hasard sur des sujets ou ridicules ou dangereux. M. de Malesherbes m'a dit que Voltaire rentrait chez lui de mauvaise humeur lorsqu'il avait entendu dans la campagne des corneilles croasser à gauche, et Bonaparte croyait à la fatalité.
J'avais laissé, comme je l'ai dit, M"^ de Lamotte à ses intrigues, à ses grandeurs et à ses miracles, et je me partageais entre je travail et les sociétés qui étaient par elles-mêmes et pour moi de la bonne compagnie. Deux fois par mois, tout au plus, je passais chez M"'® de Lamotte; si elle était absente, je m'inscrivais à sa porte, et la visite comptait; si je la rencontrais, il y avait entre nous une sorte de langage convenu. Elle ne me disait plus rien de sa fortune, de ses liaisons et de ses affaires à Paris; nos relations ne consistaient donc plus que dans des rapports de froide politesse.
Le hasard me conduisit au dernier souper que j'ai fait chez elle : un de mes confrères avait parlé au Palais, devant moi, de YArguebuse de Paris, et y avait ajouté la circonstance qu'un président à mortier, M. Pinon, en était le colonel. Je savais que VArquebuse de Bar-sur-Aube tenait le premier rang entre les institutions militaires de la cité. Je ne croyais pas qu'on connût rien d'aussi ridicule à Paris. Je fus curieux de le vérifier : mon confrère m'en offrit les moyens et me proposa de me conduire à une fête de ï Arquebuse qui devait être justement célébrée quelques jours après. J'accepte, et nous nous y rendons.
Nous nous amusons pendant quelques moments de la tour-
Dure assez ridicule des petits bourgeois de Paris, revêtus de très riches uniformes, et du caractère assorti de la fête, à laquelle présidait en effet M. Pinon fils.
Mon confrère était attendu à une soirée ; je le force de partir dans mon cabriolet, et je reste encore quelque temps au bal où figuraient de fort jolies femmes. Je sors à pied, sur les dix heures, et je côtoie le boulevard, dans le dessein de prendre une voiture de place à la station de la rue Saint- Louis. Parvenu à la hauteur de la rue Neuve-Saint-Gilles, où demeurait M"*" de Lamotte, je descends cette rue machinalement et me trouve à la porte de son hôtel. Je me reconnais et je demande s'il y a quelqu'un ; on me répond que les maîtres sont tous absents, et que je ne trouverai que M"^ Golson. Je n'en suis que plus enclin à m*arrêter. Cette demoiselle Golson est une parente de M. de Lamotte, que madame avait qualifiée et élevée au rang de dame de Compagnie; elle ne manquait ni d'esprit ni de malice, et quand je Tavais en rencontre, nous faisions dès mains à fond sur les extravaganceset les ridicules des maîtres delà maison; on ne lui disait rien, mais elle devinait tout. « Je crois, me dit-elle ce » jour-là, Leurs Altesses occupées de quelques grands projets. » On passe la vie à des conseils secrets où le premier secrétaire » est seul admis. Sa Révérence, le second secrétaire, en est ré- » duit à écouter aux portes, et il fait trois voyages par jour » Vieille-Rue-du-Temple, sans deviner un traître mot des mes- » sages qu'on lui confie. Le frocard s'en désole, car il est cu- » rieux comme une vieille dévote. »>
Nous passons deux heures à médire ainsi du prochain, à deviner, à prophétiser. Quand je veux me retirer. M"' Golson me montre la pendule : il est minuit. Je ne trouverai plus de voiture sur la place: puisque me voilà si avancé, il ne me reste plus d'autre parti que d'attendre le retour de M"* de Lamotte, qui me renverra ; je consens. Entre minuit et une heure, nous entendons enfin le bruit d'une voiture, d'où descendent M. et M"* de Lamotte, Villette, et une femme de vingt-cinq à trente ans, blonde, fort belle, et remarquablement bien faite. Les deux
femmes étaient mises avec élégance, mais avee simplicité; les deux hommes en frac; de sorte qu'on avait Tair de revenir d'une partie de campagne. On commença par des plaisanteries obligées sur mon léte-à-têle avec M"* Colson, sur le chagrin que nous ressentions d'avoir été sitôt troublés. On déraisonnait, on riait, on fredonnait, on ne tenait plus sur ses jambes. L'inconnue partageait l'allégresse commune, mais elle gardait de la mesure et de la timidité. On se met k table, la joie continue» elle s'exalte, elle devient bruyante; nous gardions. M"* Colson et moi, l'air étonné et chagrin qu'on prend nécessairement au milieu de gens très gais, lorsqu on ne saurait partager leur joie dont on ignore la cause. Cependant la bande livrée à cet accès d^hilarité était gênée de notre présence, parce qu'elle Tempéchait de parler à cœur ouvert du sujet de sa joie et d'en savourer toutes les circonstances. M, de Lamolte consultait Villette pour savoir s'il y avait tant de danger à parler. Villette répondit qu'il ne tenait pas pour vrai l'adage qu'on n*élait trahi que par les siens, qu'on l'était par tout le monde, et qu'en vérité la discrétion... 11 en était là quand M°*" de Lamotte, à côté de laquelle il était à table, lui porta vivement la main à la bouche, et lui dit du ton le plus impératif: « Taisez-vous, M. Beugnot est trop » honnête homme pour nos confidences. » Je rends ses termes sans y changer une syllabe. Le compliment eût été flatteur si, dans le langage ordinaire, M"« de Lamolte ne se fût pas indifféremment servie des mots honnête homme et de bêle^ comme synonymes.
M"' de Lamotte, suivant son usage avec moi, détourna la conversation surBar-sur-Aube, sur ma famille, sur l'époque où je comptais retourner. Chacun aspirait à la fin du souper. Je demande à M"** de Lamotte ses chevaux pour me reconduire. Elle n'y élève qu'une légère difficulté : il faut qu'elle renvoie l'inconnue qui était à soijper; elle décide que le plus éloigné jettera l'autre chez lui. Je m'en défends : je demande à la belle dame la permission de la reconduire, quel que soit le quartier qu'elle habite, et je me plains de ce qu'il sera toujours trop
près. La figure de cette femme m*avait jeté, dès le premier coup d'œîl, dans cette sorte d'inquiétude qu'on ressent devant une figure qu'on est bien sûr d'avoir vue quelque part, sans qu'on puisse se rappeler dans quel endroit et dans quel temps. J'avais l'espoir de m'en éclaircir en la reconduisant. Je lui adressai difi'éréntes questions pour qu'elle me mît sur la voie, mais je n'en pus rien tirer, soit que M*"* de Lamotte, qui lui avait avant son départ parlé en particulier, eût recommandé de la discrétion avec moi; soit, ce qui me parut plus probable, qu'elle eût naturellement plus de disp^psitions pour les scènes muettes que pour les scènes parlées. Je déposai cette belle silencieuse rue de Cléry. L'inquiétude que m'avait causée sa figure était sa parfaite ressemblance avec la reine, car la dame n'était rien moins que M"" d'OIiva, et la joie qui agitait les convives était occasionnée par le succès complet de la fourbe que l'on venait de jouer dans les bosquets de Versailles, lorsque le cardinal de Roban, trompé par la ressemblance, reçut de M"* d'Oliva quelques paroles et une rose, qu'il crut, dans son délire, tenir de la reine elle-même. Je n'eus pas alors le mot de l'énigme ; mais quand J'afifaire éclata il me fut promptement donné; je perdis, dès lors, le droit d'avoir un doute sur les vrais coupables.
Quoique nous ne fussions encore qu'au mois de juillet, je me décidai à retourner en Champagne. Ma sœur partait avec son mari pour la Provence, et je voulais Tembrasser avant son départ. Je craignais pour mes parents une solitude à laquelle ils n'étaient pas habitués, et je regardais le sacrifice de quelques mois de séjour à Paris comme un devoir. J'allai prendre congé de M™* de Lamotte, qui me fît de vifs reproches de ce départ précipité, et qui me dit qu'elle n'avait le projet de quitter Paris que vers le commencement du mois d'octobre.
Je fus fort surpris de la voir arriver dans les premiers jours d'août avec toute sa maison, le mari compris. Le seul Yillette était resté à Paris, comme en sentinelle perdue; et, ce. qui paraissait plus étrange, il arrivait chaque jour des fourgons chargés de meubles, en plus grande quantité que la maison n'en
pouvait contenir, et des meubles magnifiques. Deux services d'argenterie complets et des porcelaines de la plus grande beauté complétaient ce riche mobilier. Pour comble d'imprudence on étalait un écrin qui contenait pour plus de 200.000 francs de diamants. Le mari en était fourni plus qu'il n'appartient à un honnête homme, et on n*avait pas une voiture qui n'eût été confectionnée en Angleterre avec un soin et une intelligence de détails qui annonçaient que la dépense était la dernière chose dont on s'était occupé.
Oh signalait, parmi ce mobilier, de ces coûteuses fantaisies dont les arts s'avisent pour tenter la plus haute opulence; deux serins automates qui chantaient un air à deux parties; des boîtes d'or qui renfermaient des orgues dans leur fond, meuble devenu commun depuis, mais encore rare à cette époque; des pendules armées de mécaniques qui offraient des scènes diverses à chaque heure qu'elles sonnaient. Et, en présence de ces objets, on devinait qu'ils n'avaient pu être achetés que par des gens qu'ennuyait leur argent, et qui étaient pressés de le jeter par les fenêtres. Toutefois on s'accordait à penser que M. le cardinal de Rohan faisait les frais de ce brillant gaspillage, et on admirait le bon emploi que faisait Son Éminence des fonds de la Grande-Aumônerie. La première représentation que le ménage avait donnée de sa magnificence avait étonné; celle-ci inquiétait et était tout près d'indigner. Le mari et la femme ne donnaient aucun signe d'inquiétude : la table était excellente, les fêtes se succédaient. On essayait d'attirer la ville chez soi et de se répandre dans les environs ; mais on ne réussissait que médiocrement à l'un comme à l'autre. J'en fis un jour une triste expérience.
Brienne était à cette époque l'un des châteaux de France le mieux habité. Il y venait de Paris des personnes considérables et des hommes de lettres distingués; et la noblesse du canton y faisait une cour assidue. Ony jouait la comédie, comme partout. M. de Lamotte me dit un jour qu'il est invité par M. de Brienne et me propose une place, si je suis curieux du spectacle; j'ac-
cep te. Nous partons dans une voiture fort brillante, attelée de quatre chevaux et trois laquais derrière. Prêt à monter, j'aurais voulu me dédire, parce que je sentais que j'allais avoir ma part du ridicule de cette ostentation; nous descendons, au grand scandale de ceux que nous avons en rencontre. Heureusement pour nous, les apprêts de la comédie absorbaient toutes les at« tentions et entre autres celle des maîtres de la maison. Nous entrons au salon, afin qu'on nous y ait vus, et nous passons dans la salle de spectacle. J'étais à côté de M. de Lamotte, et je m'aperçus bientôt qu'il était le point de mire de lorgnettes malveillantes qu'on se passait de main en main avec des rires moqueurs ou en haussant les épaules. Il y fournissait sujet : il était mis avec une singulière recherche, et ce qui était du plus mauvais goût, il était parvenu à faire entrer des diamants dans sa toilette, à une époque où régnait déjà beaucoup de simplicité dans le costume. Il portait, en effet, un frac uni, de drap couleur bleu céleste, un gilet blanc brodé en passé, et une culotte de taffetas serin. Ceci n'annonçait encore qu'un élégant un peu fade; mais voici ce qui complétait la sottise. On portait déjà comme aujourd'hui les fracs croisés sur le devant, mais avec des revers plus larges. M"* de Lamotte avait imaginé de faire broder sur le revers gauche de Thabit de son mari un beau bouquet de lis et de roses entremêlés. Cette parure n'avait été portée par personne jusque-là et ne l'a jamais été depuis. Chacun de se demander ce que cela pouvait signifier, et qui que ce soit ne se doutait que c'était une sorte de parodie de l'écusson réuni de Monsieur et de Madame dont l'un contenait des fleurs de lis et l'autre des roses. La bêtise et la fatuité ne pouvaient pas aller plus loin.
En sortant de la comédie on revint au salon. La réunion se composait de la noblesse des environs et de gens de lettres de Paris: de l'abbé Morellet, de Laharpe et de Masson de Morvilliers. Je saluai M"* de Brienne qui, à peine, me le rendit d'un coup de tète et me tourna le dos ; laccueil du maître de la maison se réduisit à un <c bonsoir Monsieur, » prononcé d'un ton sec. On
est mal à Taise au milieu d'un cercle nombreux, quand on a été froidement accueilli des maîtres de la maison. Je restais debout, ne sachant où porter mes pas dans ce camp ennemi, quand mon étoile amena au salon le comte de Dampierre: il s'empara de ma personne dont je ne savais que faire. C'était une bonne fortune pour lui que de me parler des innovations de toute espèce qui fermentaient déjà dans sa tête ; c'en était une bien meilleure pour moi que de l'écouter. Pour ne pas être distrait par le souper, il m'entraîne à table, à côté de lui, et m'offre dans sa personne le double mérite de parler avec chaleur et de manger à la fois avec un brillant appétit. J'étais un peu distrait par le soin de vérifier quel était le sort de mon compagnon de voyage. M. de Dampierre me ramenait toujours au sujet qu'il traitait : « Ne » prenez pas garde, disait-il, c'est un pauvre diable d^élégant » qui est là-bas, et aux dépens de qui ces gens-ci s'amusent de- » puis deux heures ; le connaissez-vous? — Oui, un peu. — Eh » bien ! qu'est-ce que c'est ? est-il des nôtres ? comprend-il où » nous sommes? — Pas le moins du monde. — Eh bieni qu'ils » en fassent ce qu'ils voudront. » Puis, M. de Dampierre de reprendre avec la même force la suite du discours. Le souper avfiût fini, mon interlocuteur n'était pas au bout, et, en sortant de table, je Técoutais avec un surcroît de complaisance, parce que le rôle d'auditeur était une contenance précieuse pour moi. Je ne sus ce qui s'était passé que par les récits de quelques convives qui venaient nous raconter les tours qu'on avait joués à M. de Lamotte pendant le souper. Il avait été à la rigueur sevré de toute nourriture, en dépit du repas splendide qui était sous ses yeux, et il s'était levé de table aussi mal lesté que Sancho Pança; au sortir du premier festin qu'on lui servit dans son gouvernement. Cela n'avait pu se faire que par un concert de bons tours dont le succès ravissait les inventeurs. C'était à qui viendrait nous raconter ceux de sa façon. Le comte de Dampierre pestait contre les interrupteurs : « C'est bien, c'est très bien ! mais » laissez-nous donc tranquilles, nous n'avons ni culotte serin, ni » bouquet brodé à la boutonnière ; voilà votre homme blotti
» dans la cheminée ; allez rire à ses dépens, puisqu'il est d'hun meur à le souffrir, et laissez-nous parler raison. » M. de La-, moite s'enhardit; il vient jusqu'à moi et me propose de partir. Je consens de grand cœur ; mais il restait encore quelque chose au fond du calice ; quand je vais, en grande humilité, saluer M. de Brienne et lui demander, presque en tremblant, s'il aurait quelque ordre à me - donner pour Bar-sur-Aube, il me fait signe d'avancer, et, en sortant des mains de M. de Dampierre, qui n'était jamais prêt de finir, je tombe dans celles de M. de Brienne qui ne lui cédait guère. Ce dernier ne s'était pas mis à table et n'avait été pour rien dans les plaisanteries dont M. de Lamotte avait été victime. Il avait môme repoussé avec humeur le compte qu'on lui en avait rendu ; mais il n'approuvait pas pour cela que Je me fusse présenté chez lui en une telle compagnie. Je m'excuse de mon mieux, en affirmant que M. de Lamotte m'a dit qu'il était invité à Brienne pour ce jour-là même. M. de Brienne me prouve que, M. de Lamotte invité ou non, j'avais eu le plus grand tort de raccompagner. J'en tombe d'accord et j'en demande pardon, parce que c'était le moyen le plus court pour en finir. Et la conversation s'établit de suite sur un autre sujet. Il n'y avait presque pas d'affaires du canton où M. de Brienne ne prit d'intérêt, et toujours dans les vues les plus respectables. J'étais consulté dans beaucoup. Il y avait donc entre nous plus d'un sujet d'entretien ; celui-là fut long. Le pauvre M. de Lamotte se tenait à distance, épiant nos gestes et attendant le moment où j'aurais ma liberté ; et pendant ce temps-là on passait et repassait devant lui avec des signes de mépris ou de pitié. Je n'osais pas prononcer son nom et faire observer qu'il m'attendait depuis une heure. Je risque un premier salut, comme pour prendre congé. M. de Brienne n'en fait œuvre et continue de parler. Quelques minutes après je recommence, et il me propose de coucher à Brienne. Pendant ce débat, mon compagnon de voyage était sur les charbons. Enfin une petite pointe de courage me saisit et je prends définitivement congé. Je sors avec M. de Lamotte et nous montons dans son magnifique équipage, ayant der-
rière deux laquais avec des flambeaux allumés, et, outre ces deux, un nègre couvert d'argent de la tête aux pieds. Les fenêtres du salon de Brienne donnent sur la terrasse du Nord qui forme la cour d'honneur du château. M"** de Brienne et toute l'assistance sont aux fenêtres pour contempler la magnificeYice de notre départ, et le saluer par des battements de mains, des rires et des moqueries qui arrivent très distinctement à nos oreilles. La voiture n'en descend que plus vite. Je prend le paili de sembler ne m'étre aperçu de rien de ce qui s'est passé. M. de Lamolte prend celui de ne pas s'en plaindre. Nous nous rejetons Tun et l'autre sur le spectacle auquel nous avons assisté ; sur la manière dont la comédie a été jouée, et nous tombons à qui mieux mieux sur madame de Brienne, qui, à son âge et avec sa figure, a la hardiesse de se charger des rôles des plus jolies et des plus fines soubrettes. De retour chez nous, M. de Lamotte se tait par modestie sur l'accueil qu'il a reçu, j'en fais autant par générosité; mais bientôt l'aventure s'ébruite et s'embellit par les récits de ceux qui y avaient joué des rôles, et elle partage pendant quinze jours, avec l'énigme du Mercure^ l'intérêt de la curiosité de tous les châteaux des environs. M"* de Brienne n'a cessé de la raconter et de s'y plaire qu'en cessant de parler, quoique j'aie pris quelquefois la liberté de lui dire que c'était Tun des moments de sa vie où la bonté lui avait manqué.
Quelques jours après. M"' de Lamotte me propose de l'accompagner dans une visite qu'elle va faire à M. le duc de Penthièvre, qui se trouvait alors à Ghâteauvilain. La plaie de Brienne était saignante encore, et j'ai juré mes grands dieux qu'on ne m'y reprendrait plus : je refuse. Elle insiste ; je lui fais observer que n'ayant aucun titre à être reçu du prince, ni rien à lui demander, je ne veux pas subir le dîner de son gentilhomme d'honneur, ni même le café de Son Altesse. Il faut que j'ajoute, pour l'intelligence de ce que je viens de dire, que, dans aucune des maisons des princes du sang, l'étiquette n'était plus scrupuleusement gardée que chez M. le duc de Penthièvre. Son humilité toute chrétienne ne dépassait pas le sanctuaire. M"* de Main-
tenon avait profondément inculqué au duc du Maine qu'il devait être d'autant plus sévère à se faire rendre ce qui lui était dû comme prince du sang, qu'il pourrait trouver disposés à se mettre à Taise sur ce point ceux qui s'obstinaient à faire quelque différence entre un prince légitime et un prince légitimé.
La tradition des leçons de la royale institutrice s'était gardée dans cette branche détournée de la famille de Louis XIV. Elle n'était pas encore perdue pour la vertueuse famille de M. le duc de Penthièvre, qui, facile dans le commerce de la vie, n'en affectait pas moins sur certains points des prétentions exagérées, sans vouloir reconnaître qu elles n'étaient plus du tout de saison. Lorsqu'on se présentait à Chàteauvilain, le matin, pour faire sa cour, on sollicitait cet honneur par des gentilshommes du prince, et il était accordé pour le jour même, au sortir de la messe. Le prince accueillait avec une égale et douce bonté tous ceux qui lui étaient présentés. Les nobles étaient invités à dîner avec lui, les autres chez son premier gentilhomme. MM. du Hausier et de Florian, qui en remplissaient tour à tour les fonctions, étaient deux modèles de la plus gracieuse urbanité. Après le dîner du premier gentilhomme, on proposait ou de prendre le café chez lui ou d'aller le prendre avec le prince. Le second parti ne pouvait manquer d'être adopté. On passait enfin au salon, où se trouvaient, en force et le ton haut, ceux qui avaient eu rhonneur de dîner avec Son Altesse. Ils ne manquaient pas de saluer les arrivants avec une complaisance pleine de protection. Il y en avait dans le nombre d'assez mal vêtus, d'autres qui ne paraissaient pas merveilleusement élevés ; mais déjà tous, dans la crainte d'être confondus avec des non nobles, avaient ressaisi la vieille épée ou le couteau de chasse, car les deux ornements étaient également admis à la cour de Chàteauvilain. EnsuileM.dePenthièvrepoussaitlesattentionsjusquà la recherche pour les nouveaux venus. Cette figure d'une sérénité si touchante, le son de sa voix, le maintien, tout était en accord chez ce prince pour exprimer la plus haute et la plus aimable vertu. On y reconnaissait un dernier reste du temps de Louis XIY, qui nous
avait» il est vrai, été transmis par les grâces, mais que la religion avait sanctifié. On ne pouvait pas trop payer le plaisir de jouir, même pour quelques instants, de sa douce présence. Cependant, tout ce qui n'était pas noble ne se présentait à Chàteauyilain que s'il dépendait du prince ou s'il avait quelque grâce à en solliciter. J'y avais été une fois dans ce dessein, non pas cependant pour un intérêt qui me fût personnel. Je ne pouvais assurément que me louer de la réception qui m'y avait été faite ; toutefois, je n'avais nul désir d'y retourner.
Je résistai donc à M"^" de Lamotte. Je lui proposai seulement de me jeter à Clairvaux, qui se trouve sur la route de Bar-sur- Aube à Châteauvilain, et de venir m'y reprendre le soir, après sa visite faite. Les choses ainsi arrangées, nous partons le 17 août 4785, jour que je ne peux oublier, à huit heures du matin. M"** de Lamotte me laisse à Glairvayx, comme nous en étions convenus, et se rend à Châteauvilain ; elle y dîne et y reçoit un accueil qui étonne ceux qui composent cette cour. Le prince la reconduit jusqu'à la porte du deuxième salon donnant sur le grand escalier, honneur qu'il ne fait point aux duchesses et qu'il réserve pour les princesses du sang, tant les leçons de M"' de Maintenon sur les honneurs à rendre à l'illégitimité étaient toujours présentes à son esprit !
Pendant que M™ de Lamotte faisaitsa visite, je restais à Clairvaux, où j'étais habitué de la maison. L'abbé m'engage â y passer trois jours, si la fête de saint Bernard ne me fait pas peur, et me promet pour ma récompense que j'entendrai Tabbé Maury, qui arrive le soir même pour prêcher le panégyrique du saint. J'accepte de grand cœur. C'était une grande affaire à Clairvaux que le jour de la Saint-Bernard. Les pauvres qui se présentaient à la porte de l'abbaye y recevaient des distributions, et les bourgeois de Bar-sur-Aube ou des environs étaient admis à dîner au réfectoire, où M. l'abbé présidait, ce qui ne lui arrivait que cette seule fois dans l'année. Je désirais assister à ce dipeV un peu pour me moquer de Tabbé, qui avait parlé devant moi de cet usage comme d'une vieiUerie qu'il allait supprimer, et traité avec mé-
pris les convives qui s'y présentaient. Cet abbé était de belle taille, de belle et gracieuse figure, à ce point que quand, après son élection, il eut Thonneur d*ôlre présenté au roi, à Versailles, la reine, frappée de son extérieur et de la noblesse avec laquelle il portait le costume de son ordre, ne put retenir cette exclamation la Ah I le beau moine. » Dom Rocourt était poli avec les hommes, galant avec les femmes, et, avec ou malgré tout cela, fort bête. Je n'ai jamais pu lui faire comprendre, au commencement de la révolution, que c'était fait de lui, de son abbaye et de ses moines, lesquels l'abandonneraient avec toute sorte de joie. Il disposait de trois ou quatre cent mille livres de rentes, avait de belles voitures, ne marchait qu'avec quatre chevaux et un piqueur en avant. Il se faisait donner du Monseigneur par ses moines et les gens de sa cour, et aussi par ceux en grand nombre qui avaient besoin de lui. Il gouvernait despotiquement je ne sais combien de couvents, d'hommes et de femmes qui dépendaient de son abbaye, et se plaisait beaucoup à la visite de ces derniers. Quand la révolution l'eût dépouillé de tout cela, il ne restait plus qu*un bellâtre insignifiant, qui s*était retiré à Barsur- Aube avec une gouvernante et une fille qu'il lui avait faite. A l'époque du Concordat, j'essayai de le tirer de là et de le' porter à un évêché. Portails y était tout disposé : nous lui avions même réservé Châlons; mais, après avoir quelque temps balancé, mon homme finit par refuser. Il aurait fallu qu'il renonçât à son entourage pour se vouer sérieusement au ministère apostolique, ce qu'il ne voulait ou plutôt ce qu'il ne pouvait pas faire.
Je reviens à M"** de Lamotte. Elle fut de retour vers huit heures ; je lui fais part de l'engagement que j'ai pris ; elle veut être de moitié et rester aussi pour la fête de saint Bernard. L'abbé s'excuse : cette solennité est toute religieuse, les dames qui habitent communément Ciairvaux en fuient pour ce jour-là, et l'abandonnent à la religion de saint Bernard et à ses enfants ; mais elles reviennent dès le lendemain, et l'abbé presse M"^ de Lamotte d'en augmentlsr le nombre. Il se confond en respects
et en adorations. M. Tabbé savait, à n'en pas douter, les liaisons intimes qui subsistaient entre le cardinal de Rohan et M*"* de Lamotte, et il la traitait comme une princesse de l'Église.
On fait une promenade et une partie en attendant Tabbé Maury et le souper ; neuf heures sonnent, et l'abbé Maury n'est pas arrivé ; à neuf heures et demie on décide de ne plus l'attendre. A peine chacun était à sa place qu'on entend le bruit d'une voilure : c'était le panégyriste de saint Bernard ; l'abbé court à sa rencontre et le force d'entrer dans la salle à manger, sans lui donner le temps de quitter son habit de campagne. A peine on avait pu déployer les serviettes que l'abbé demanda au voyageur, qui arrive de Paris, ce qu'on y dit, ce qu'on y fait et s'il y a des nouvelles. « Gomment des nouvelles? reprend l'abbé » Maury; mais où vivez-vous donc? Il y a une nouvelle à la- » quelle on ne comprend rien, qui étonne, qui confond tout » Paris. M. le cardinal de Rohan, grand aumônier de France, a » été arrêté, mardi dernier, jour de l'Assomption, en habits pon- >» tificaux et en sortant du cabinet du roi. — Sait-on le motif » d'une arrestation aussi violente ? — Non, pas précisément. On » parle d'un collier de diamants qu'il a dû acheter pour la reine, » qu'il n'a pas acheté. On ne conçoit pas que, pour un pareil » chiffon, on ait arrêté le grand aumônier de France en habits » pontificaux, vous Tenlendez, en habits pontificaux, et en sor- » tant du cabinet du roi ! »
Dès que la nouvelle avait frappé mes oreilles, j'avais jeté les yeux sur M** de Lamotte, qui avait laissé tomber sa serviette des deux mains, et dont la figure pâle et immobile restait perpendiculaire à son assiette. Le premier moment passé, elle fait efl^ort et s'élance hors de la salle à manger. L'un des dignitaires de la maison la suit, et, quelques minutes après, je quitte la table et vais la retrouver. Déjà elle avait fait mettre ses chevaux; nous partons. Voici à peu près notre entretien: « J'ai peut-être » eu tort de quitter si brusquement, surtout en présence de » M. l'abbé Maury ? — Pas du tout ; vos liaisons avec M. le car- » dinal sont connues e* presque avouées. Il va ici de sa vie peut-
» être; votre rôle est de courir au-devant des lettres, des cour- » riers, des nouvelles. Vous eussiez été coupable de perdre le » temps à souper à Clairvaux ; mais pouvez* vous vous expli- » quer à vous-même cette arrestation? — Non, à moins que ce n ne soit pour quelque tour de main de son Cagliostro ; le car- » dînai en est infatué ; ce n'est pas ma faute, je n'ai cessé de l'a- » vertir. — A la bonne heure; mais qu'est-ce que celle histoire » d'un collier que le cardinal a dû acheter pour la reine ? com- » ment charge-t-on un cardinal d'acheter un collier? et com- » ment la reine aurait-elle choisi pour cette commission le » prince Louis, qu'elle détesle ouvertement? — Je vous répète M que c'est du Cagliostro tout pur. — Mais vous avez reçu ce » charlatan, et ne vous étes-vous compromise en rien avec lui? » — Absolument rien, et je suis tout à fait tranquille; j'ai eu )» grand tort de quitter le souper. — Ce tort n'en est pas un. Si 0 vous êtes tranquille pour votre compte, vous ne devez pas » l'être sur celui d'un ami malheureux. — Ah bah I vous ne le » connaissez pas ; puisque le voilà dans l'embarras, il est capa- » ble de dire cent sottises pour s'en tirer. — M"* de Lamotte, » vous dites-là bien plus que je n'aurais voulu en entendre ; j'ai » un dernier service à vous proposer: il est dix heures du soir, » nous approchons de Bayel ; je vais vous y déposer, à la garde » d'un ami dont vous savez que je peux répondre. Je retourne- » rai avec votre voiture à Bar-sur-Aube; j'avertirai M. de La- » motte, qui, dans une heure, peut venir vous chercher dans » un cabriolet de poste attelé de vos deux meilleurs chevaux. Il » y chargera ce que vous avez de plus précieux, et vous pren- » drez tous deux, cette nuit même, la route de Chàlons, car celle » de Troyes n'est pas sûre pour vous. Vous gagnerez la côte de » Picardie ou celle de Normandie. Ne vous présentez ni à Bou- » logne, ni à Calais, ni à Dieppe, où peut-être vous êtes déjà » signalés; mais, entre ces porls, il y a vingt endroils de pas- » sage, où pour dix louis on vous jettera en Anglet^re. — ^on- » sieur, vous m'ennuyez à la fin ; je vous ai laissé aller jusqu'au » bout, parce que je pensais à autre chose. Faut-il vous répéter
» dix fois de suite que je ne suis pour rien dans celte aiïaire t » Je le répète : je suis très fâchée de m'ètre levée de table, » comme si j'étais la complice des folies de votre cardinal. — » Madame, n'en parlons plus, je veux cependant ajouter que » plus d'une fois, et de votre aveu, vous vous êtes repentie de » n'avoir pas suivi mes conseils; fasse le ciel que dans la cir- » constance votre repentir ne soit pas plus cuisant qu'à Pordi- » naire ! »
Nous cheminons en silence pendant une demi-heure. A l'entrée de la ville, je la supplie au moins de brûler les papiers qui peuvent compromettre elle ou le cardinal : c C'est, dis-je, une » mesure commandée par l'honneur d'un côté, et par votre pro- » pre sûreté de l'autre. » Elle y consent. Je m'offre pour l'aider, elle ne refuse pas, et, en descendant de voiture, nous montons dans son appartement. Son mari, sorti le matin pour une partie de chasse, n'était pas encore rentré. Nous ouvrons un grand coffre de bois de sandal rempli de papiers de toutes couleurs et de toutes dimensions. J'étais pressé d'en finir: je lui demande s'il y a dans ces papiers des obligations au porteur ou des billets de la caisse d'escompte, et, sur sa réponse négative, je propose de tout jeter au feu en bloc. Elle insiste au moins pour un examen sommaire ; nous y procédons, fort lentement de son côté, et précipitamment du mien. C'est là qu'en portant des regards assez fugitifs sur quelques-unes des mille lettres de M. le cardinal de Rohan, j'ai vu avec pitié quel ravage avait fait chez ce malheureux homme le délire de l'amour exalté par le délire de l'ambition. Il est heureux pour la mémoire de M. le cardinal que ces lettres aient été supprimées ; c'est une perte pour l'histoire des passions humaines ; mais quel était donc le siècle où un prince de l'Église n'hésitait pas d'écrire, de signer, d'adresser à une femme qu'il connaissait si peu et si mal, des lettres que de nos jours un homme qui se respecte le moins du monde pourrait commencer de lire, mais n'achèverait pas jusqu'au bout l
Entre ces papiers mélangés, il se trouvait force factures quittancées ou non, des offres de terres à vendre, des annonces
d'objets précieux, dMnventions nouvelles, comme si toutes les cupidités s'étaient coalisées pour puiser dans le pactole qui coulait aux pieds de H"^* de Lamotte. Je rencontrais des lettres de Bohemer et Bossange qui parlaient de collier, de termes échus ; qui accusaient réception de certaines sommes, qui en demandaient de plus fortes. Je consultai M"^ de Lamotte sur l'usage qu'il en fallait faire : elle hésita un moment dans sa réponse, et je pris vite le parti le plus sûr, c'esl-à-dire que je jetai tout au feu. L'expédition fut longue. Je quittai H™* de Lamotte en pressant plus que jamais son départ. Elle me répondit par la promesse de se mettre au lit sur-le-champ. Je l'abandonnai donc dans ses appartements empoisonnés de l'odeur qu'avaient répandue, en se consumant, des papiers et des cires imprégnés de vingt parfums différents. Il était trois heures du matin ; à quatre elle était arrêtée, et à quatre et demie, sur le chemin de la Bastille. L'examen quoique très superficiel que j'avais fait de ses papiers avait fixé mes incertitudes ; mais j'avais trouvé tant d'extravagance dans les lettres de M. le cardinal que je les croyais perdus tous deux, et l'un par l'autre.
J'appris son arrestation par M. de Lamotte, qui vint sur les six heures du matin m'en rendre compte d'un ton suffisant et tranquille. Il n'avait point pris part durant la nuit à la revue des manuscrits de madame son épouse, parce qu'en rentrant elle avait annoncé qu'elle allait se mettre au lit et avait fermé sa porte pour tout le monde, sans l'excepter. Il n'avait appris que le matin, et par sa femme déjà arrêtée, ce qui se passait à Paris et pourquoi on l'y conduisait. Il aflecta avec moi un grand calme : « M"^ de Lamotte n'est partie que pour trois ou quatre » jours au plus ; elle va donner au ministre quelques explica- » tions dont on a besoin. Je calcule qu'elle sera de retour mern credi ou jeudi, et il faudra nous entendre pour aller à sa ren- » contre et la ramener en triomphe chez elle. — Monsieur, lui » dis-je, je vous apprends, puisque vous ne le savez pas, que, » cette nuit même, j'ai donné à votre femme le conseil de partir » avec vous pour l'Angleterre, et par la voie la plus courte. Si
» elle Teût suivi, elle ne serait pas sur le grand chemin de la » Bastille. Je vous conseille d'exécuter seul ce que je proposais » pour tous deux : cela sera, croyez-moi, beaucoup plus sûr » pour vous que de perdre un temps précieux ou à vous bercer » d'illusions ou à vous efforcer d'en inspirer aux autres. Je con- » nais assez votre position pour vous dire nettement que vous » jouez le rôle d'un imbécile ou d'un fat. — Comme vous le » prenez aujourd'hui avec moi ! Que vous a donc dit M"* de » Lamotte? — Elle ne m'a rien dit. Raison de plus pour que je » vous conseille une très prompte retraite ; vous m*entendez, » très prompte. » — M. de Lamotte hausse les épaules et me quitte en fredonnant un air. De retour chez lui, soit qu'il ne fût venu que pour me donner le change et le donner à d'autres par moi, soit que mes conseils lui aient enfin paru bons à suivre, il monte en voiture et gagne précipitamment l'Angleterre. Ceci se passait le 18 août ; c'est quatre jours après seulement qu'on revint à Bar-sur-Aube pour l'arrêter.
Je n'ai jamais pu me rendre raison de la conduite du ministre, au début de cette affaire. Le cardinal de Rohan est arrêté le 15, à midi, et, dès l'explication qu'il fournit dans le cabinet du roi, en présence de la reine, de M. de Vergennes et du baron deBreteuil, il déclare qu'il a été trompé par une femme qui s'appelle la comtesse de Valois de Lamotte. Il n*y avait pas à hésiter sur une pareille déclaration : vingt-quatre heures sufBsaient pour faire arrêter M"' de Lamotte, à Bar-sur-Aube. Cependant la journée du 16, celle du 17, se passent, et c'est seulement le 18, à cinq heures du matin, que s'exécute cette mesure si pressante 1 Si M"' de Lamotte eût eu, comme on devait le croire, quelqu'un à Paris qui lui eût envoyé un courrier, le 16 ou même le 17 au matin ; si seulement elle eût voulu profiter de l'avis qu'elle avait reçu à Clairvaux par l'abbé Maury, qui l'avait fort innocemment donné, cette femme échappait, et alors la situation du cardinal était désespérée. Mais poursuivons : il s'agit de l'escroquerie d'une magnifique parure de diamants, opérée par une suite de négociations assez compliquées. On arrête M"** de Lamotte,
maïs on Tarréte seule. Ce n'est que cinq jours après que l'on se présente pour arrêter son mari, comme si celui-ci, averti par le sort de sa femme de ce qui Tattendait, avait dû se tenir tranquille chez lui et se préparer dévotement à un voyage pour la Bastille. Huit jours après qu'on sait le départ de M. de Lamotte*, on s^avise enfin de songer aux diamants ; on revient à Bar^sur-Aube les demander, et apparemment avec Tespoir de ne pas les trouver ; car comment pouvait-on supposer que M. de Lamotte, à qui on en avait laissé le temps, ne les avait pas emportés, ou ne les avait pas mis en lieu de sûreté ? Voilà pour Bar-sur-Aube. A Paris, on donne à Villette, le secrétaire de confiance de M"» de Lamotte, le loisir de se retirer en Suisse, et il y met le temps ; car ce Villette, le plus lent et le plus imprudent des hommes, passe dix jours à Paris à s'informer de tous côtés, et fort publiquement, des progrès de Taffaire, et il ne se décide à s'éloigner que lorsqu'il y est forcé par des gens qui lui portaient quelque kitérét. Il n'y a pas jusqu'à ce PèreLoth, ce minime débouté, à qui on laisse le temps d'aller s'ensevelir sous un autre nom dans un couvent éloigné de son ordre. Gomment expliquer cette conduite du baron de Breteuil? Était-ce impéritie de ses bureaux, où, grâce à une indulgence qui datait du règne de Louis XIV, on avait perdu la tradition de la manière ferme et vigoureuse d'appliquer en pareil cas les ordres du roi ? Faut-il en attribuer quelque chose à la singulière incapacité du lieutenant de police de Crosne, à qui les yeux manquaient pour apercevoir les ressorts si habilement montés par ses deux derniers prédécesseurs, MM. deSartine et Lenoir? A celte époque, la police de sûreté était encore forte, parce que c'est une machine qui va d'elle-même et qu'il ne s'agit que de ne pas la dé-
1. M. Mustiphragasis, comte de Valois, chevalier de Saint-Louis et de la Couronne, noble à cheval d'AngoulÔme, vient de mourir à Paris, très vieux et assez pauvre. Il avait été marié à la fameuse M«" de Lamotte-Valois, qui dupa si audacieusement le cardinal de Rohan,dan8 l'affaire du collier* n était généralement connu sous le nom de Valois-Collier {Journal de Paris du 12 novembre 1831.) [E]«
ranger; mais la police politique élait faible, parce qu'elle dépend en grande partie du savoir-faire de ceux qui la dirigent au sommet, et que M. le baron de Breteuil ne trouvait pas, à beaucoup près, dans le bon et crédule M. de Crosne, les secours que M. Aniielot, son prédécesseur, avait trouvés dans le très habile M. Lenoir. Ce qui est incontestable ici, c'est que la fameuse affaire du collier a été, dès Torigine, dirigée par le ministère avec une telle impéritie que les amis du cardinal ont été autorisés à accuser le baron de Breteuil d'avoir tout ménagé pour le triomphe de sa passion et de ses ressentiments. J'ai quelques raisons de croire que les deux causes ont concouru, et je trouverai bientôt l'occasion de donner les motifs de mon opinion '.
Supposons que l'affaire ait été menée avec intelligence et fermeté. Dès le 15, on eût mis les scellés, à Parjs, chez'M"* de Lamotte, arrêté ses deux secrétaires et avec eux tous ceux qui avaiejit des rapports intimes dans la maison. Le 16, on eût saisi, àBar-sur-Aube, M. et M"' de Lamotte, leurs papiers, leurs diamants, et encore leurs affidés dans cette ville. On eût réuni tout cela à la Bastille, et alors l'instruction eût été trop facile. Par exemple, on eût trouvé dans l'écrin de M™» de Lamotte une bonbonnière que j'y ai admirée dix fois. C'était une boîte d'écaillé noire entourée de gros diamants parfaitement égaux et de la plus belle eau ; le sujet du dessus de boîte était un soleil levant qui dissipait les nuages à l'horizon; on faisait jouer un ressort, et, sous ce premier sujet, on trouvait un portrait de la reine, vêtue d'une simple robe blanche, sans autre parure sur la tête
1. Dans le premier instant, Tavis du roi, de la reine et des ministres fut que le cardinal, obéré de dettes, avait voulu s'approprier le collier en abusant du nom de la reine. Dès lors, M»* de Lamotte se présentait aux yeux de ces personnages, non pas comme auteur de l'escroquerie, mais tout au plus comme complice du cardinal. Ce ne fut que quand la culpabilité de cette femme se laissa apercevoir que Ton sentit le besoin de k s'assurer de son entourage. Voil& l'explication que, après avoir lu les Mémoires de Georgelf on peut donner aux retards dont l'auteur s*étonne [E].
que ses cheveux relevés, à la mode de Pépoque et Jes deux bouclés qui, de chaque c6té, lui tbmbaient sur le col, et tenant une rose à la main, précisément dans Tattitlide et le costume du rôle qu'avait joué M"' d'Oliva, dans le bosquet de Versailles. On ajurait rapproché de cette boîte deux lettres du cardinal à qui il paraît qu*on Tavait fait espérer comme un gage de réconcilia lion avec la reine. On aurait vu qu'on lui avai); donné tous les détails de ce magnifique bijou, qu'il ne faisait plus de doute sur la main dont il allait le tenir, et qu*il en perdait la tête. On aurait saisi bien des détails d'un grand intérêt, mais qui devaient disparaître, dès qu'on n'a plus traité l'affaire que comme une simple escroquerie où il ne restait d'extraordinaire que le nom • des personnages qui y figuraient.
. Je ne pouvais pas deviner jusqu'où le baron de Breteuil pousserait en cette affaire la maladresse ou la malveillance» et, en concluant ce qu'il ferait de ce qu'il devait faire, je m'attendais à être arrêté. Je me souvenais alor^ de la secrète horreur que j'ai toujours éprouvée en passant devant la Bastille, et je la prenais pour' un pressentiment. Je n'osais, pas quitter Bar-sur- Aube et je tremblais d'y rester, parce que je me peignais le désespoir des miens, si on venait à m'enlever de la maison paternelle pour me conduire à l'entrée du faubourg Saint- Antoiae. Un heureux incident me tira d'embarras. Là ville de Bar-sur-Aube avait alors un procès assez sérieux prêt à être jugé au conseil. L'avocat demandait qu'on envoyât quelqu'un pour le suivre à la cour. Le choix de la municipalité tomba sur moi, et je pus regagner la capitale, sans qu'il y eût de doute sur le sujet de mon voyage. Ma position y était fort délicate. L'affaire du collier occupait vivement les esprits : elle n'était cependant point éclaircie, et je ne ine présentais nulle part qu'on ne me mit sur la sellette. Je pris le parti de me séquestrer de toute société. Je n'allai point au Palais, et je m'occupai uniquement de l'affaire au conseil pour laquelle on m'avait député. Cette affaire avait divisé la population de Bar-sur-Aube, comme toutes celles de quelque gravité qui naissaient alors dans les petites villes. Le parti contre
lequel j'écrivais et je sollicitais à la fois trouvait ma présence à Paris fort importune, et il essaya de m'en éloigner. Je recevais des lettres dictées par Tamitié la plus pure, mais qui n*osail pas se découvrir, et où on me donnait avis que j'allais être mis à la Bastille. On me conjurait de m'éloigner bien vile. Ces avis me trouvaient d'autant mieux disposé à m'en troubler que je regardais, je le répète, mon arrestation comme fort naturelle. Le dernier que je reçus me fit impression, parce qu'on Tavait entouré de telles circonstances que je devais juger qu'il me venait indirectement d'un premier commis de la maison du roi, avec lequel j'étais étroitement lié, mais que, par délicatesse, je m'étais abstenu de voir. J'eus d'abord envie de recourir au grand protecteur des affligés de la province, au comte de Brienne ; je lui avais donné, par ma malheureuse visite, si beau jeu pour m'accabler de reprçches en cette affaire que je ne voulus pas m'y exposer. J'allai trouver un vieil ami, M. Finot, qui, fidèle à l'axiome du président de Harlay, trouvait qu*en attendant le moment de se justifier, il était toujours prudent de se mettre hors de la portée des premiers coups, et il me citait doucement, pour m'encourager à fuir, l'exemple d'un de nos clients qui était venu sous mes yeux se constituer prisonnier pour purger une contumace oubliée depuis vingt ans, et avait failli y laisser sa tête, malgré la protection du président de Lamoignon qui lui avait donné ce dangereux conseil. J'aurais, je crois, pris le parti delà fuite, si je n'eusse, dans le moment, dépendu que de moi ; mais j'étais député de ma ville natale, j'étais chargé delà défendre dans une affaire sur laquelle le conseil allait incessamment prononcer ; abandonner un tel intérêt, fuir devant un devoir sacré, c'était m'avouer coupable. Je sentis même que ce serait me rendre suspect que de consulter plus longtemps avec d'autres. Je me renfermai dans moi-même, et, après avoir balancé le pour et le contre, je me déterminai à rester, quelque chose qu'il pût m'en coûter. Au bout du compte, je n'avais pas à me reprocher une seule démarche, un seul conseil que pût désavouer un honnête homme ; je n'avais donc rien à redouter,
si, ce qui ne paraissait pas d'abord probable, TafTaire était renvoyée devant les tribunaux ; et si elle était traitée comme une affaire d'État, tout ce qu'il pourrait en résulter de plus fâcheux pour moi serait de passer six mois, un an tout au plus, à la Bastille. On rencontrait chaque jour dans le monde des gens à qui cela était arrivé et que cela n'avait en rien diminués. Mon parti une fois pris, j'essayai de m'apprivoiser avec la retraite dont j'étais menacé : je préparai mon nécessaire de Bastille. Je le composai de petites éditions de nos meilleurs auteurs que Ton appelait alors des Caztns, du nom du libraire qui les publiait. J'y ajoutai un étui de mathématiques, un atlas, une suffisante provision de papier, de plumes, d'encre et du linge de corps. JO distribuai le tout dans une malle que je rangeai au pied de mon lit, comme un ami placé en sentinelle pour me suivre à quelque heure qu'il me fallût déloger. Je fis plus: j'allai deux ou trois fois à l'entrée du faubourg Saint-Antoine et au jardin de l'Arsenal pour m'apprivoiser avec la vue de la Bastille et pour la détailler autant qu'il se pouvait de loin. En comptant les soupiraux étroits qui servaient de fenêtres, j'essayais de deviner quel était celui qui serait chargé de m'apporter delà lumière. C'est ainsi que je parvins à me familiariser insensiblement avec l'idée qui m'avait causé d'abord tant d'effroi. Le gouverneur de la Bastille, l'infortuné M. Delaunay» était de mon pays. Je l'avais entendu défendre plus d'une fois contre les imputations calomnieuses que Linguet s'était permises contre lui, dans ses Mémoires sttr la Bastille^ et, à ce sujet, j'avais entendu dire qu'il apportait à ses pénibles fonctions toute la douceur et toute la politesse compatibles avec ses devoirs. Et on ne m'avait pas trompé ; car» les personnes arrêtées, et qui ne se trouvèrent pas compromises dans l'affaire du collier, rendaient à l'envi justice au gouverneur pour le traitement qu'elles en avaient reçu. M. Delaunay a été la première victime d'une révolution qui en a fait tant d'autres, et j'éprouve quelque plaisir à avoir été ainsi conduit par mon sujet à payer un tribut à sa mémoire. J'étais donc encore rassuré de son côté. J'éprouvai cette fois combien il est essentiel de
prendre son parti et d'y tenir. Je me débarrassai tout à fait de la peur el je me remis à composer dans Taffaire de Bar-sur- Aube, et avec une entière liberté d'esprit, le meilleur mémoire que j'aie fait de ma vie. Je partis pour le voyage de Fontainebleau, durant lequel Taffaire fut jugée, et je la gagnai, au mpport de M. de la Galaisière, qui voulut bien me dire, au sortir du conseil, que j'avais rendu les questions tellement claires que leur solution n*avait pas éprouvé la moindre difficulté. L'envoi à Bar-sur-Aube de mon mémoire, et de Tarrèt du conseil qui l'avait couronné fut pour moi un petit triomphe local qui chassa bien loin les préventions que mes liaisons avec M"^* de Lamotte auraient pu y laisser. J'avais refusé de rien recevoir pour lesfrais dema députation, et mes concitoyens, qui voulaient cependant me témoigner leur reconnaissance, m'élurent, quoique je n'eusse pas encore vingt-cinq ans, pour l'un des notables de leur ville, place qui est représentée aujourd'hui par celle de membre du conseil municipal. C'est le premier choix dont mes concitoyens m'aient honoré, et aucun ne m'a apporté un contentement plus vif, quoique, depuis, j'aie réuni leurs suffrages pour les emplois publics les plus éminents dont ils aient eu à disposer.
L'affaire de M"** de Lamotte avait été pendant le voyage renvoyée devant le Parlement. On avait pris le change sur le but de ce renvoi. Le Parlement avait été saisi de l'affaire, en vertu de lettres-patentes et par forme de commission. On n'avait certainement voulu, en adoptant cette forme, qu'éviter de faire subir au procès les deux degrés ordinaires de juridiction, mais on n'en jugeait pas de la sorte dans le monde, où on connaissait à peine ce qu'étaient deux degrés de juridiction. On savait mieux que cette forme de commission avait été imprimée aux Parlements lorsqu'on en avait attendu une justice plus prompte et plus sévère. Les exemples ne manquaient pas à l'appui de cette opinion. On se souvenait des procès du connétable de Bourbon, du maréchal de Biron, du connétable de Montmorency, du garde des sceaux de Harillac, du cardinal de Retz, et, plus ré-
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cemment, du comle de LaUy. Il était d*auiant plus permis de croire qu'un grand exemple de sévérité de plus allait être fourni que les lettres-patentes, dans leur préambule, donnaient pour avérés tous les faits qui se rapportaient à Tachât du collier par* le cardinal, pour le compte de la reine, et à son escroquerie par M*"* de Lamotte. Il n^ avait donc plus matière à instruction sur ces faits ; car dès qu'ils étaient mis en avant par le roi, et que le parlement avait enregistré les lettres-patentes qui les contenaient, sans y faire de remontrances, ils étaient h tous les yeux d*une irréfragable vérité. On aperçoit combien, dans les principes qui nous régissaient alors, il était absprde de faire rechercher par le Parlement si ce que le rui avait avancé par des lettres publiques était vrai ou faux. Une pareille théorie ne heurtait pas seulement tous les principes de la monarchie, elle aboutissait jusqu'au crime de fèse-majesté. Puisque le Parlement avait adopté les lettres-patentes, il devait en suivre l'esprit. Tenant donc pour ayérés tous les faits qu'elles contenaient, il devait soigneusement rechercher jusqu'à quel point la majesté royale en avait été^offensée. La négociation, l'achat, l'escroquerie du collier étaient des moyens plus ou moins coupables, mais au bout du compte n'étaient que des moyens. Le grand fait qui dominait cette triste affaire était celui-ci : que M. et M"*" de Lamotte avaient eu l'audace de feindre que la nuit, dans l'un des bosquets de Versailles, la reine de France, la femme du roi, avait donné un rendez-vous au cardinal de Rohan, lui avait parlé, lui avait remis une rose et avait souffert que le cardinal se jetât à ses pieds ; et que, de son côté, un cardinal, grand ofBcier de la couronne, avait osé croire que ce rendez- Vous lui avait été donné par la reine de France, par la femme du roi, qu'il s*y était rendu, en avait reçu une rose et s'était jeté à ses pieds. Cest là qu'était le crime dont le respect de la religion, celui de la majesté royale et des moeurs au dernier point outragées, provoquaient à l'envi la punition. Peut-être il était temps encore de réprimer, par un exemple sévère, cet aveugle emportement qui se jouait de ce qu'il y avait eu jusque-là de plus sacré. Au^
jourd*hui que la révolution n'a que trop affaibli la religion du respect pour les personnes royales, aujourd'hui même, qui peut concevoir que le Parlement n'ait envisagé la scène du bosquet de Versailles que comme une escroquerie, et ceux qui y ont figuré que comme des escrocs et une dupe? La révolution était déjà faite dans les esprits qui ont pu considérer une pareille insulte au roi, dans la personne de sa femme, avec cette indifférence coupable ou ce sang-froid insolent.
Au début on n'avait pas pu croire à une telle issue du procès devant le Parlement; et j'étais persuadé que M"** de Lamotte serait traitée plus rigoureusement qu'elle ne l'a été, c'est-à-dire qu'elle y perdrait la vie. Quelques jours après mon retour de Fontainebleau, je reçus de H. de Crosne, sur les dix heures du soir, l'invitation de passer sur-le-champ chez lui. Je ne savais à quoi attribuer un tel message qui me donnait quelque souci. Je regardai mon nécessaire de Bastille qui n'était pas encore dérangé, et je crus cette fois qu'il allait me servir ; mais puisque le Parlement était saisi du procès, je ne serais pas longtemps privé de ma liberté. Je me rends chez M. le lieutenant de police. « Monsieur, me dit M. de Crosne en me voyant, c'est pour » H"** la comtesse de Lamotte que j'ai à vous parler. Je suis » fâché de vous avoir dérangé si tard, mais j'étais pressé de » vous voir. » Ce début n'avait rien de rassurant. M. de Crosne ajoute : « M"* de Lamotte, que je quitte, vous a choisi pour con- » seil. Voilà votre ordre de passe pour la Bastille. Je vous en- » gage à y être demain pour l'ouverture, de 9 à 10 heures. Cette » pauvre dame n'a pas vu de figure amie, depuis deux mois, et » je lui ai bien promis que demain sans faute vous seriez dans » la matinée à ses ordres. » Je remercie M. de Crosne de sa lettre de passe, et je lui réponds que je ne puis pas accepter le choix que M°^* de Lamotte a fait de moi ; son affaire est des plus graves ; je n'ai ni l'expérience, ni le talent qu'elle requiert. 11 y aurait de ma part excès de présomption à m'en charger, et je refuse. M. de Crosne insiste ; il objecte que si j'ai besoin d'être aidé, ce qu'il ne croit pas du tout, j'appellerai tels de mes
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confrères et au nombre qu'il me plaira ; il me fait surtout observer que c'est une affaire qqi va jeter le plus grand éclat et qui peut suffire à la réputation d'un jeune avocat; et surtout il insiste sur ce que j'obtiendrai toutes les communications et tous les secours que je pourrai désirer. M. de Crosne qui était peutêtre éloquent pour la première fois de sa vie, ne parvient pas à me séduire. Nous nous quittons. Le lendemain, nouveau message de M. de Crosne ; nouvelle visite de ma part. Il me remet une lettre ouverte de M"* de Lamotte, qui ne conçoit pas les difficultés que je fais de me charger de sa défense, et me presse de venir la voir. Le magistrat y joint des commentaires très pressants, et juge, à Tinstance de mes refus, ou peut-être parce que M"*® de Lamotte lui avait dit, que je crois qu'il y a quelque danger attaché au rôle qui m*est proposé. Il cherche surtout à me rassurer à cet égard, et finit par m'engager à voir M. le baron de Breteuil. Je m'en défends encore ; je ne pourrais rien dire au ministre, que je ne lui aie dit à lui-même, et il n'obtiendrait pas de moi ce que je refuse à M. le lieutenant de police. M. de Crosne insiste de plus fort, je ne sais en vérité pourquoi, et me fait pressentir que plus de condescendance de ma part aux vues de Tautorité ne nuira pas à mon avancement et à ma fortune, et son refrain favori est toujours : « Voyez M. le baron de Breteuil. » Je lui proteste que je n'aurai point cet honneur, parce que je ne vois pas à quoi cela pourrait me conduire, et je le quitte après lui avoir demandé la permission de lui adresser une lettre en réponse à celle de M""' de Lamotte. Il avait pu savoir par l'un de ses hommes de confîapce, avec qui je m'en étais expliqué, que je traitais l'escroquerie du collier comme un pitoyable incident, mais que la scène du bosquet me semblait capitale. C'est apparemment ainsi qu'il voyait lui-même, et il lui convenait que les conseils de M°** de Lamotte partageassent au fond son opinion. Je répondis à la lettre qu'elle m'avait écrite, en fondant uniquement mon refus sur mon défaut d'expérience et de talent, pour une affaire aussi grave ; mais j'ajoutai que vainement elle insisterait davantage, parce que ce
refus qui m'était dicté par ma conscience était sans retour. Je n'en entendis pl\]S parler. #
A ma place, M. de Crosne donna M* Doitot pour conseil à M"^ de Lamotte, cet avocat était celui de la famille de M. le lieu- • tenant de police. Il levait plaidé longtemps et non sans quelque renommée; parvenu à Tàge de soixante et quelques années, il s'était retiré dans son cabinet où il était encore recherché comme un jurisconsulte éclairé. Ce vieillard n'approcha pas impunément de M™' de Lamotte : elle lui tourna la tête. Il crut sur parole tous les contes qu'elle lui fit, se passionna pour elle et pour son innocence, et débuta dans J'affaire par un mémoire imprimé, le plus extravagant qui soit sorti de la* plume d'un avocat, depuis que les avocats font des mémoires. Il n'eut pas moins un succès fou, parce que c'était la préface des Mille et une Nuits ; et elle était fournie par une vieille perruque de soixantedix ans.
Gagliostro était violemment attaqué par le mémoire de M"^^ de Lamotte. M* Thilorier se lança dans la carrière pour défendre l'homme des miracles. Pour la première fois on parla au Palais des souterrains de Memphis, d'où était sorti le iiéros, et du dédale des Pyramides où il avait été élevé ; l'obscurité religieuse qui couvrait son origine, son éducation, sa vie tout entière, furent données comme les présages des merveilles qui devaient se dévoiler un jour et étonner l'univers. En attendant, pour préluder h des destinées surhumaines, Gagliostro avait guéri les malades, secouru les pauvres, consolé les affiigés, laissé percer par-ci par-là quelques lueurs de la lumière infinie ; mais il ne concevait pas pourquoi il se trouvait à la Bastille, impliqué dans une affaire à laquelle il était entièrement étranger; Cette folie dont l'avocat Thilorier, homme de beaucoup d'esprit, riait* le premier, fut tenue pour convenable et bien à l'ordre du jour.
La femme de Gagliostro avait été mise à la Bastille en même temps que son nparû Vite un avocat, M" Polverit, s'empare de sa cause et nous donne dans un mémoire spirituel et bien écrit la
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défense de Serafina Feliciani. — « On ne sait pas mieui^ d*où elle vient que d'où vient son mari. C'est un ange sous des formes humaines, qui a été envoyé sur la terre pour partager et adoucir les jours de Thomme d/ss merveilles. Belle d'une beauté qui n'appartint jamais à une autre femme, elle n'est pas un modèle de tendresse, de douceur et de résignation ; non, car elle ne soupçonne même pas les défauts contraires ; sa nature nous offre, à nous autres pauvres humains, l'idéal d'une perfection que nous pouvons adorer, mais que nous ne saurions comprendre. Cependant cet ange, à qui il n'est pas donné de pécher, est sous les verrous, c'est un contre-sens cruel qu'on ne peut pas faire cesser trop tôt. Qu'y a-t-il de commun entre un être de cette nature et un procès criminel?» — Cette nouvelle folie a aussi son succès.
L*avocat Blondel se présente pour M^* d'Oliva. Son mémoire court, habile et bien écrit, est un petit modèle : il glisse sur la condition de M^ d'Oliva, qui ne partage pas tout à fait l'innocence de Serafina Feliciani ; mais l'avocat la présente comme une jeune personne qui a été trop facile à trdmper, et à qui on a fait jouer dans le bosquet de Versailles un rôle dont elle ne pouvait pas se douter. Tel fut l'art de l'avocat et telle est en général la puissance d'un écrit bien fait et dans une juste mesure, que le public se prévint favorablement pour M'^' d'Oliva, et que cette prévention passa db public dans le Parlement.
Yillette parait à son tour sur la scène, défendu par H* Jaillanl-Deschainets, petit avocat bossu, aussi malin que le comportait sa constitution. Il sait encore tirer parti de la position de ce malheureux. Il le peint, ainsi qu'il Vêlait en effet, comme un homme facile à l'excès, toujours prêt à rendre les services qu'on lui demande, sans trop en discerner la portée. 11 avoue que Yillette a tracé au bas de la lettre qui amena le marché du collier, les mots Marie-Antoinette de France ; mais celte forme de signature n'est pas celle de la reine, elle n'est celle de personne. Or, tracer une ligne insignifiante de tout point au bas de quelque acte que ce soit, n'est pas un. délit. Jusque-là tout est
bien ; mais ravocat Jaillant reproche ensuite à M"*" de Lamotte d'avoir enlacé Villette au milieu de ses pièges, et il est vrai que déjà il était venu s'y offrir, et déjà il était tout meurtri des blessures qu'il s'était faites dans des pièges qui ne valaient pas mieux que ceux de M"' de Lamotte.
Chacun de ces mémoires avait beaucoup de vogue et mettait en lumière les avocats qui les écrivaient, et ceux qui en fournissaient la matière. Voilà qu'un homme jaloux de ce dernier genre de renommée paraît tout à coup sur la scène où personne ne l'attendait. II publie un mémoire ; il dit s'appeler Bette d'Etienville et être un magistrat de province. Il a depuis deux ans accompagné M"'* de Lamotte comme son ombre. Il a tout vu, tout entendu; il a assisté à toutes les scènes. Il passe en revue le cardinal, Gagliostro, sa femme, enfin les personnages du procès. A chaque acte il se ménage un rôle et ce rôle est celui d'un homme fort habile. Il lutte avec son génie contre ceux réunis de M"« de Lamotte et de Gagliostro. La lutte est parfois douteuse, mais toujours il finit par triompher. On a beau s'écrier : Mais- d'où vient ce nouveau venu? A qui en veut-il? De quel droit publie-t-il un mémoire ? Ce mémoire est un roman, qui a du mouvement, de l'intérêt, du style. Tout le monde le lit et s'intéresse pour M. Bette d'Etienville sans se soucier de savoir si c'est un personnage réel ou un être fantastique.
Tels sont les jeux puérils dont on entourait l'une des affaires les plus graves qui aient été présentées au jugement du Parlement. Comment lui-môme souffrait-il que ces saturnales de l'esprit remplaçassent sous ses yeux les formes graves de la défense? Était-ce un parti pris que d'ensevelir sous l'indécence et le ridicule Je crime qu'on ne voulait ni poursuivre ni punir? Il est permis de le croire. La maison de Rohan, puissante par ellemême, par d'illustres alliances, voulait à tout prix sauver l'un des siens dangereusement compromis. Le prince de Condé ne lui avait pas refusé l'appui qu'il devait à une famille alliée. De tels suffrages pesaient de tout leur poids sur la haute société de
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Paris, que Tarrestation violente du cardinal avait indisposée dès Torigine, et que la dureté passionnée du baron de Breteuil n'avait pas ramenée. Des clients de la maison de Rohan partout rép€uidus faisaient pénétrer l'intérêt pour le cardinal jusque dans les classes moyennes. On espérait, non sans raison, que cette masse d'opinions s'élèverait vers le Parlement et suffirait pour détourner les voies de la sévérité. Ce grand corps commençait à perdre de son aplomb. Le parti de l'opposition à la cour 8*y fortifiait tous les jours. Le ministre des finances, de Galonné, avait aliéné le premier président d*Aligre pour quelques affaires où ce dernier avait des torts réels; mais le moment était mal choisi pour les ébruiter. M. d'Aligre n'avait aucune des qualités qui fondent un grapd magistrat. 11 avait plutôt les défauts opposés; mais il était d'une singulière dextérité à manier sa compagnie, et il y avait, depuis 1774, ménagé constamment la majorité à la cour. A cette condition, l'ancien gouvernement était encore possible pour quelque temps du moins. Mais si, en 4786, M. d'Aligre ne favorisa pas l'opposition dans le parlement, il la laissa se former: elle trouvait, chose inouïe, des encouragenoents à Versailles et même près, du trône. A l'époque du procès du cardinal, cette opposition n'était pas encore prononcée, mais elle existait déjà, n'attendant que l'occasion. On conçoit qu'elle ait fait l'essai de ses forces dans cette malheureuse affaire. Elle n'y exerça que trop d'influence : la cour en fut blessée, et M. de Galonné profita de ce moment d'irritation pour faire passer son assemblée de notables. Le Parlement ne pouvait pas douter que cette assemblée n'ait été imaginée contre lui. Il ne le pardonna pas, même aux successeurs de M. de Galonné, et on sait quels désastreux ont été les résultats de ces premières intrigues. On a besoin de rassembler les traits épars de ce tableau pour se rendre raison de ce qu'il y a d'étrange et de scandaleux dans la poursuite et le jugement de l'affaire de M. le cardinal de Rohan *.
!• Le Parlement de Paris fut saisi de raffaire dite du Collier par lettres-patentes du roi, en date du 6 septembre 1785. L'instruction dura neuf mois.
Le 81 mai 1786, après' dix-huit heures de délibération, le Parlement, toutes Chambrée assemblées, rendit un arrêt par lequel étaient condamnés :
Le comte de Lamotte h la marque et aux galères, et sa femme à la marque et à la détention perpétuelle, et leurs biens confisqués,
Rétaux de Yillette au bannissement du royaume,
La fille d'Oliva mise hors de cour,
Gagliostro et le cardinal de Rohan déchargés de la plainte portés contre eux.
M. de Lamotte qui s'était soustrait par la fuite à la justice du *Parlement, traîna en Angleterre et en France, où il rentra en 1814, une vie honteuse et misérable. Il mourut à Paris, au mois de novembre 1831.
L'arrêt rendu par le Parlement, contre M^t de Lamotte, reçut son exécution le 21 juin 1786. Enfermée à la Salpétrière, elle y resta six mois, au bout desquels elle parvint èi s'échapper et alla rejoindre son mari en Angleterre. Elle mourut à Londres, en 1791, à T&ge de trente-quatre ans, des suites d'une chute affireuse qu'elle avait faite dans un accès de fièvre chaude.
Le lendemain du jour où le Parlement rendit son arrêt, le cardinal de Rohan reçut du roi Tordre de lui renvoyer le cordon du Saint-Esprit et de se démettre de sa charge de grand aumônier. Exilé à Tabbaye de la Chaise-Dieu, en Auvergne et ensuite A celle de Matmoutiers, près Tours, il obtint quelque temps après la permission de rentrer dans son évêché de Strasbourg. En 1801, lors du concordat, il donna sa démission et se retira A Ettenhein où il mourut le 10 février 1803.
Gagliostro, renvoyé de la plainte par le Parlement, fut néanmoins obligé de quitter la France, après une détention qui avait duré neuf mois et demi. Il se réfugia successivement en Angleterre, en Suisse et en Italie. Traduit A Rome, devant le tribunal de l'Inquisition, comme pratiquant la franc- maçonnerie, il fut condamné à la prison perpétuelle. Il subit sa peine-au chAteau de Saint-Léon, où il mourut en 1795.
Sa femme, Sérafina Féliciani, partagea son sort et fut également con damnée A la réclusion : on ignore la date de sa mort.
Quant à Rétaux de Yillette et A la fille d'Oliva leur célébrité finit avec le procès du Collier.
(Ces détails sont extraits de l'intéressant ouvrage de M. Campardon, archiviste aux Archives de l'Empire : Marie Antoinette et le procès du Col- . lier) (E).
LES ÉLECirONS EN 1789
Élections aux États généraux. • Tableau des élections du bailliage de Chaumont.
Je partis de Paris emportant avec moi le fameux résultat
du conseil qui accordait la double représentation au tiers-état, et le retentissement de Teffet prodigieux que la publicité de ce résultat avait produit dans la capitale. En passant par Ghàlons, je le remis moi-même à l'intendant et aux procureurs-syndics provinciaux. Il ne pouvait plus être question de l'affaire qui m'avait conduit à Paris; de trop grands intérêts occupaient alors l'attention pour qu'on pût en revendiquer la plus légère dose pour une petite querelle entre deux administrateurs subalternes dans un coin de la province. On me fit même l'honneur de croire que je m'étais servi de cette querelle comme d'un prétexte pour arriver à la cour de M. Necker et me faire connaître du grand homme du jour. Je laissai passer cette interprétation, parce qu'elle était encore moins ridicule que la réalité.
Je retournais à Bar-sur-Aube pour me mettre en mesure d'accomplir l'engagement que j'avais à peu près pris avec M™' de Staël, de me faire nommer député. J'avais d'abord été servi h souhait; car, durant et malgré mon absence, mes concitoyens m'avaient nommé électeur pour l'assemblée bailliagère. Malheu* reusement pour moi^ Bar^sur-Âube ne nommait pas directement
aux Éials généraux. Celte ville, celle de Joinville el leurs ressorts, venaient se réunir à Chaumont, chef-lieu du bailliage électeur; or j'étais précédé à Chaumont d'une défaveur de circonstance, car c*étaitaux dépens du ressort de cette ville que six mois auparavant j'avais composé le présidial de Bar-sur-Aube. Néanmoins je me confiais dans la masse de suffrages que je traînais après moi. Mon espérance s'accrut encore, lorsque je trouvai à Chaumont, avec les mêmes titres et la même ambition que moi, M. Becquey, qui remplissait aussi à Joinville la place de procureur-syndic du tiers-état *. M. Becquey était de mon âge ; j'avais
1. Becquey, ministre d'État, directeur général des ponts et chaussées et des mines, et député pendant quinze années consécutives d\\ département de la Haute-Marne sous la Restauration, naquit à Vitry-le-Français en i760. Élu membre de rassemblée provinciale de Champagne, et procureur général syndic du département de la Haute-Marne, il fut app( lé par les électeurs de ce département à les représenter à TAssemblée lêgislative,-en 1790. C'est là que se forma entre lui et l'auteur de ces mémoires une liaison qui reposait Sur les mêmes sentiments religieux et politiques,
'qui dura près de quarante ans, et qui survécut & tous les changements de régime. A l'Assemblée, Becquey siégea dans les rangs des constitutionnels^ près de Quatremère, de Beugnot,de Dumas, de Jaucourt, dé Ramond, et soutint, quelquefois même au péril de sa vie, les éternels principes de la raison, du droit et de la liberté.
Sous le Directoire, ses sentiments royalistes le firent choisir pour faire partie du comité secret du roi Louis XVIII. Ce comité, chargé de donner au roi d'utiles avis sur les événements et sur les hommes, et de préparer
4es bases d'un rapprochement entre les Bourbons et la Nation, si une oc-
.casion favorable se présentait, se composait de Royer-CoUard, Becquey, l'abbé de Montesquiou, le marquis de Clermont-Gallerande et Quatremère de Quiney. Ce comité fut dissous au moment du Consulat, et Becquey rentra alors dans sa studieuse retraite, dont il ne sortit qu'en 1810, pour venir siéger^ sur les vives instances de Fontanes, dans le Conseil impé-
^rial de l'Université.
Sous la Restauration, Becquey, député de la Haute-Marne, fut nommé successivement directeur général du commerce, conseiller d'État, soussecrétaire d'État au ministère de l'intérieur et enfin directeur général des ponts et chaussées et des mines.
^ Il occupa ces dernières fonctions pendaint treize ans, du 17 septembre 1817 au 19 mai 1830, et les souYetiirs de son administration sont vi-
fait sa connaissance au Palais, lorsque (eus deux nous y suivions les audiences, et déjà il avait, entre les jeunes gens, la réputation qu'il a conservée sans nuage jusqu'aujourd'hui, celle d'un galant homme et d'un homme de beaucoup d'esprit. On ne jurait que par lui à Joinville, et il y était au moins aussi accrédité que je Tétais à Bar. La coalition entre nous était faite par nos positions respectives. 11 paraissait évident qu'en réunissant les deux masses des électeurs de Bar et de Joinville nous emportions les deux tiers des suffrages, et comme il ne fallait que la majorité pour être nommé, notre nomination, même en faisant la plus grande part aux défections, semblait assurée. Nous y primes tous deux trop de conBance. Ce n'était pas sans une secrète joie et beaucoup de mépris apparent que nous entendions nommer les hommes vulgaires qu'on nous opposait. M. Becquey a dans le caractère l'espèce de hauteur qui préserve de toute démarche équivoque. Ce sentiment est honorable, et par conséquent contagieux ; il me l'avait communiqué. D'ailleurs nous étions tous deux un peu frottés d'orgueil par le rôle que nous avions joué dans l'assemblée provinciale, et nous rejetlions comme fort au-dessous de nous les démarches indispensables en pareil cas pour se faire un parti quand on n'en a pas, et, ce qui est plus difficile, pour conserver son parti quand on en a un. Les électeurs des trois ordres arrivèrent en foule à l'assemblée générale, présidée par le baron de Mandat, grand bailli de Chaumont. Le baron de Mandat était un gentilhomme dans la pleine acception du terme ; plein d'honneur, généreux jusqu'à la prodigalité, et qui contentait tout le monde, excepté ses créan-
yants encore aujourd'hui au ministère des travaux publics. Son nom reste attaché à la création des canaux ordonnés par les lois de 1821*
En 1831, Becquey résigna son mandat de député de la Haute-Marne, et se retira complètement de la vie politique. Il mourut à Paris, le 2 mai 1849, à rage de quatre-vingt-neurans.
Le caractère de sa vie fut Tunité dans le bien. (Vie de Becquey, par Beu<i gnot, membre de Hnstitut, Paris, 1H52] (Ë.)
ciers. Les électeurs se réunirent sous sa présidence pour assister à la messe du Saint-Esprit, préliminaire respectable et obligé de nos grandes assemblées. La chose qui frappait le plus les regards était le costume du grand bailli : chapeau garni de plumes, petit manteau à l'espagnole, cravate tombante, Tépée haute, la rosette aux souliers. Nous n'avions pas encore pris, quitté et repris des habits de toutes formes, et nous étions facilement étonnés de tout ce qui excédait le vêtement de tous les jours ; d'ailleurs M. de Mandat, petit de taille, facétieux d'esprit, avait du comique dans le caractère et sur la figure, et il ne ressemblait pas mal, dans son costume de grand bailli, à Crispin en habit des dimanches. La messe fut célébrée tant bien que mal, au milieu du bruit. Mais, au sortir, chacun de se précipiter sur le passage de M. le grand bailli pour jouir de son aspect. Il marchait précédé de deux hallebardiers, qui frappaient à droite et à gauche, et rudement, sur les électeurs trop curieux. L'un d'eux fut jeté à terre et foulé aux pieds; les autres prirent son parti. Le tumulte éclatait avec violence, et le souverain au berceau allait déjà faire des siennes, quand M. Becquey s'élança dans la chaire de Saint-Jean pour essayer de séparer les combattants • par le glaive de la parole. Ce jour-là était le premier des nouveautés: c'en était encore une qu'un profane dans la chaire de vérité. Elle produisit un effet prompt ; la figure de M. Becquey dans la chaire devint le forte virum quem ; on cessa de se prendre aux cheveux pour le plaisir de l'entendre. En orateur habile il prit d'abord son auditoire par son faible ; il s'étendit sur la dignité et l'inviolabilité des électeurs, et gourmanda les hallebardiers de M. le grand bailli pour avoir blessé l'un et Attenté à l'autre ; mais, au nom de cette dignité même, il engagea MM. les électeurs à ne pas être aussi prompts à se faire justice et à garder plus sévèrement le décorum. Il promit que M. le grand bailli punirait le zèle un peu trop brutal de ses hallebardiers. Ses dernières paroles furent une touchante exhortation à la paix, à la confiance et à l'émulation à qui remplirait mieux les hautes fonctions d'électeur. Des applaudissements unanimes
se firent entendre, au lieu même où à Tinstant éclataient des cais de fureur, et chacun retourna tranquillement chez soi. Le triomphe de M. Becque}' fut complet, et il paraissait difficile qu'on n*envoyât pas aux Élats généraux un jeune orateur si habile à calmer les passions et à prêter à la sagesse toutes les séductions de l'esprit.
Les trois ordres se réunirent en assemblée générale. Le procureur du roi y fit un discours fort long et assez insignifiant. Le grand bailli, heureusement assez expédilif de sa nature, y ajouta quelques mots, et renvoya chacun des ordres dans sa chambre respective.
L'ordre du clergé nomma pour président Tabbé de Glairvaux et deux curés pour secrétaires. Les curés étaient de beaucoup les plus nombreux dans cette chambre, où ils apportaient une envie déchaînée contre les moines et contre le haut clergé. Sans nul doute, il faut faire la part à d'honorables exceptions; mais en général ces prêtres imprudents et fort ignorants, avaient perdu le respect de la chaîne sacrée qui unit entre eux les divers degrés de 1$, hiérarchie ecclésiastique ; ils marchaient en aveugles à la conquête des dîmes, à l'abaissement du haut clergé, à la dispersion des ordres religieux; si on leur en eût laissé le temps et les moyens, ils auraient établi le presbytéranisme, sans le vouloir et sans le savoir. Les curés avaient nommé pour leur président l'abbé de Glairvaux, mais ils avouaient tout haut qu'ils n'avaient décerné cet honneur qu'à la fortune de l'abbé, et parce qu'il était, sans nulle comparaison, le membre de la chambre qui pouvait le plus magnifiquement représenter, c'esl-à-dire leur donner les meilleurs dîners. Quelque excellents que fussent ceux qu'il donnait, ils n'empêchèrent pas qu'on ne l-abreuv&t d'amertumes durant sa présidence; il lui fallut subir, de la part d'ecclésiastiques, ces reproches et ces quolibets contre les moines que les séculiers bien élevés ne se permettaient plus, et personne ne justifiait moins cette persécution que le dernier abbé de Glairvaux, dom Recourt; c'était un bel homme, de formes élégantes, d'une politesse recherchée avec les hommes
et qui aboutissait à la galanterie avec les femmes. Un extérieur aussi heureux lui avait donné la réputation d'un homme supérieur. Il ne Tétait par aucun côté : il avait Tesprit peu étendu, peu ou point d'instruction, et pas la moindre prévoyance. Il regardait comme impossible qu'on renversât l'édifice de saint Bernard. Quand il l'a vu renversé sous ses yeux, à peine il a pu y croire, et il est mort trente ans après en espérant toujours son rétablissement. Assurément il y avait de l'inhumanité à persécuter un aussi honnête homme.
Le grand bailli présidait de droit la chambre de la noblesse. Le comte de Ghoiseul-d'Aillecourt et *** furent nommés secrétaires. Les premières maisons de France figuraient à cette assemblée, mais la plupart par procuration. L'esprit qui l'animait n*était pas bien prononcé. Le duc d'Orléans était le plus grand propriétaire dans l'étendue du bailliage de Chaumont, il avait chargé de ses pouvoirs le vicomte de Hontmorency-Laval. La femme de ce seigneur, séparée de biens d'avec lui, figurait aussi parmi les propriétaires de ce bailliage; mais moins confiante que le prince» elle n'avait pas cru devoir accorder à son mari l'honneur de la représenter, et comme il fallait avoir soi-même voix délibérative dans l'assemblée pour y représenter quelqu'un, on aurait pu contester à M. le vicomte de Laval l'entrée de la chambre. Quelques hommes sévères le proposèrent; le plus grand nombre passa sur la difficulté.
Le vicomte de Laval avait quitté le Palais-Royal avec la confiance qu'il enlèverait toutes les nominations pour le parti d'Orléans, dont il était le noble émissaire. Il s'était fait précéder d'un projet de cahier pour les communes, de la composition de l'abbé Siéyès, et qui avait été envoyé à toutes celles où M. le duc d'Orléans était seigneur. De plus, il apportait avec lui un projet dé cahier, du même auteur, pour l'assemblée baillagère, et dans le dessein de renforcer son apostolat, on l'avait flanqué d'un abbé de Limon, l'un des roués du Palais-Royal, de la seconde classe, conséquemment homme d'esprit et d'audace, et qui présentait réunis dans sa personne tous les scandales que son habit
poavait comporteir. Enfin, pour que rien ne manquât à la provision, ces messieurs apportaient avec eux bon nombre de cordons d'un chapitre de femmes, qui, à la vérité, n'existait pas encore, mais que le duc d'Orléans avait le projet de créer, et dont, attendu Furgence, il distribuait dès à présent les décorations aux femmes dont le crédit pouvait le servir. Si on ajoute à ces honorables moyens de séduction quelques autres plus usuels, lelj que des dîners, des bals, des soirées, des promesses de toute étendue, des engagements qu'on appelait sacrés, et tout cela au milieu d'une petite ville de province peuplée de pauvres Cham* penois, il faudra bien pardonner à M. le vicomte de Laval de n'avoir pas, au début, douté du succès.
Ce seigneur était, d'ailleurs, orné d'un grand fonds de confiance en lui-même : laissant à son frère atné, le duc de Laval, le renom des paroles singulières, il s'était emparé de celui des actions ; on l'avait vu courir aux manœuvres de Potsdam et y baiser la botte du grand Frédéric, puis venir s'en targuer à Paris, comme de quelque chose d'héroïque; il avait, bien entendu, rapporté de ce célèbre pèlerinage un enthousiasme permanent pour la discipline et les manœuvres prussiennes. On le comptait parmi les zélateurs de l'immobilité machinale, de l'ordre mince et des coups de plat de sabre. Longtemps il avait tourmenté le beau régiment d'Auvergne, dont il était colonel, de sa manie d'innovations, de ses caprices et de sa sévérité, et comme il n'employait à tout cela que peu d'esprit et beaucoup de faux dans le peu qu'il en avait, qu'il menait d'ailleurs une vie déréglée, il avait parfaitement déplu à Louis XVI, et s'était jeté, comme de raison, dans le parti d'Orléans. Vingt ans plus tard je l'ai retrouvé en Allemagne, au service de l'Empereur et à la tète d'un corps de nouvelle formation, qu'on appelait, je crois, les Gendarmes ^ordonnance. J'ai même été chargé de la douloureuse mission de le licencier lui et son corps. Si j'arrive jusquelà de mes Mémoires, je dirai ce que je lui ai vu faire, et on sera fort habile si on y reconnaît même le vicomte de Montmorency- Laval que je viens de peindre,
Mais c'était encore, à l'époque dont je parle, un seigneur de la cour de France, poli et d'assez bonnes manières, quoique affectées. Apparemment on lui avait indiqué M. Becquey et moi comme des hommes essentiels à gagner. La connaissance se fit à ses fêtes et à ses diners, et il nous invita à passer un matin chez lui pour nous communiquer quelque chose d'essentiel- Nous y accourons, attendant quelque nouvelle inopinée de Paris ; c'était pour nous lire, en grande solennité, le projet de cahier de l'abbé Siéyès. 11 fallait qu'on eût donné à M. le vicomte de Laval un maître de déclamation moderne avant que de le laisser partir pour sa mission; il lisait son cahier avec une emphase soutenue, et affectait de faire sonner fortement la lettre M lorsqu'elle suit immédiatement la lettre I, et que celle-ci est l'initiale du mot; comme le mot impôt s'offrait à chaque instant dans le discours, le lecteur, qui allait en s'animant, enchérissait sur la manière de le prononcer, et finissait par le chanter. Nous étions prévenus, et de reste, de ce que contenait le fameux cahier.
Nous n'étions donc intéressés que par la déclamation, mais elle excitait, chez M. Becquey et chez moi, une égale et très vive envie de rire, et c'est à notre bonne fortune que nous devons de n'avoir pas éclaté. Il nous resta la force de remercier M. le vicomte de Laval de sa communication, d'applaudir aux idées généreuses que contenait le cahier, et de voir boire un verre d'eau à l'orateur exténué; mais nous n'eûmes pas sitôt franchi le pas de la porte, que nous rimes à cœur joie du lecteur et de la confiance où il était qu'il nous avait frappés d'admiration et de reconnaissance.
Quelque peine qu'y ait prise M. le vicomte de Laval, et malgré les efforts de son entourage, poussés jusqu'à l'indécence, il ne put jamais prévaloir dans la chambre de la noblesse ; il ne fut pas plus heureux, lorsqu'il s'adressa pour être nommé à la chambre du tiers-état. Le terrain était excellent pour le parti d'Orléans, qui comptait, surtout dans la chambre du tiers, un grand nombre d'officiers, de régisseurs, de fermiers principaux, tous
hommes influents ; mais dès lors ce parti excitait une défiance qui, à Chaumont, avait gagné toutes les classes, et rien n'était moins propre à l'adoucir que la manière dont M. le vicomte de Laval s'y était pris. Il en fut dona pour ses dîners, ses bals, ses déclamations, voire même ses cordons, car, avant de faire retraite, il avait employé cette réserve. Dans un bal donné par le lieutenant-général du bailliage il avait reçu deux cbanoinesses. L'endroit était assez singulièrement choisi pour faire des reUgieuses; n^ais celles-là étaient, à tous égards, des religieuses pour rire.
On ne pouvait jusque-là qu'applaudir à la prévoyance de la chambre de la noblesse, mais elle donna ensuite une preuve singulière d'ingratitude, en repoussant M. le comte de Brienne. Ce seigneur, respectable de tous points, ne partageait pas la défaveur qui s'attachait au seul nom de son frère; on savait que s'il avait paru au ministère avec lui, c'était qu'il n'avait pu s'en dispenser, car il était sans ambition personnelle. Protecteur, chaud et assidu, la chambre de la noblesse semblait, s'il est permis de s'exprimer de la sorte, pavée de gentilshommes qu'il avait relevés, placés, établis. On s'attendait que la noblesse profiterait d'une circonstance unique de lui prouver sa reconnaissance, et voudrait le consoler en famille de l'espèce de disgrâce qu'il venait d'essuyer en public: il n'en fut rien. On voyait cabaler tout haut contre lui des jeunes gens, créatures de la maison de Brienne, qui devaient au comle leur récente promotion dans les premiers grades de l'cu^mée, et lorsque je leur en adressais assez vertement le reproche, ils me répondaient froidement : « Oui, le » comte de Brienne est un excellent homme, mais c'est un » homme fini; il faut le laisser tranquille chez lui. » La déloyauté fut portée à ce point que je ne sais pas si ce bienfaiteur de la contrée réunit autant de voix que moi. Les suffrages se réunirent sur le comte de Choiseul-d'Âillecourt, colonel de cavalerie, homme assurément honorable à plus d'un titre, mais à qui on supposait des talents qu'il ne déploya point à l'Assemblée nationale; on lui donna pour collègue M. Clermont d'Esclaibes,
gentilhomme inconnu jusque-là, et que sa présence à rAssem* blée n*a pas fait connaître davantage.
La chambre du tiers n'avait pas d'esprit prononcé. Les électeurs, en grand nombre, circulaient dans les rues ou obstruaient les cabarets, en attendant ce qu'on voudrait faire d'eux; on les avait réunis pour former le bureau, ou plutôt pour nommer des secrétaires, car le lieutenant du grand bailli était le présidentné. Nous fîmes, M. Becquey et moi, la première faute de négliger cette nomination, qui nous eût alors réussi. Lorsque les partis ne sont pas encore formés, il est utile d'apprivoiser, par ce premier scrutin, les électeurs avec votre nom. Les secrétaires restent d'ailleurs constamment sous les yeux de l'assemblée; il» sollicitent, sans rien dire, et ce n'est pas là la plus mauvaise manière. Les secrétaires nommés, l'assemblée se divisa en bureaux pour examiner les cahiers des communes et rédiger un projet de cahier du bailliage qui serait rapporté à l'assemblée. Nous fûmes nommés, M. Becquey et moi, pour nous occuper en particulier de ce travail, et nous le prîmes fort à cœur. Je ne fus frappé de rien de remarquable dans la liasse de cahiers qui me passa sous les yeux; sans doute il eût été d'un véritable intérêt d'y lire l'expression naïve des besoins et des doléances du tiersétat, d'un bout de la France à Tautre. Là eussent été déposés les meilleurs éléments de l'histoire de Tépoque; mais tous ces cahiers avaient été copiés sur des cahiers imprimés qui circulaient alors, avec quelques additions qui étaient toujours l'œuvre du praticien de l'endroit. Par exemple, dans les communes, en grand nombre, dont M. le duc d'Orléans était seigneur, on avait religieusement copié le cahier rédigé par l'abbé Siéyès, et ce qu'on y trouvait quelque part d'ajouté formait d'étranges contrastes avec le reste. Ainsi, après avoir vu demander la séparation sévère du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire, la liberté de la presse, le jugement par jury, l'abolition de toute servitude, les habitants insistaient pour que leurs chiens de basse-cour fussent délivrés du billot^ espèce de piquet fort lourd qu'on suspendait, par ordre du seigneur, au col de ces pauvres
bétesf pour les empêcher de saûir un lièvre, si, par hasard, il s offrait à leur portée; je dis, par hasard, car les chiens de cette espèce ne sont point disposés à la chasse et s'écartent rarement des habitations; mais on tenait tellement à la suppression du billot que la demande en est, malgré mes représentations, restée au cahier du bailliage. Plus loin, toujours après avoir voté pour toutes les libertés déjà échappées du cerveau de Véhbé Siéyès, les habitants demandaient encore qu'il leur fût permis d'avoir des fusils chez eux pour se défendre des loups, Un seul de ces cahiers me parut mériter qu'on s'y arrêtât; c'était celui d'une commune voisine de Ghâteauvillain : le rédacteur avait accumulé une foule de vœux plus ou moins exagérés, et il terminait par cette formule insolente : « Donnons pouvoir à nos députés » de solliciter du seigneur roi son consentement aux demandes » ci-dessus ; dans le cas où il l'accorderait, de l'en remercier ; » et dans le cas où il le refuserait, de le déroiter. » Le dernier mot était souligné. Je portai ce cahier au procureur du roi, à' qui je remontrai qu'iljne paraissait convenable qu'il dénonçât ce cahier à la chambre, d'abord pour qu'il fût retranché du nombre de ceux dont elle s'occuperait, et qu'il fit ensuite ses réserves d'en poursuivre les auteurs et rédacteurs par la voie criminelle. Le procureur du roi parut effarouché de la découverle et me promit bien de sévir, mais il avait des prétentions à la dépnlation; il craignit de se dépopulariser en faisant son devoir : l'insulte à la majesté royale ne fut point relevée : le mot transpira et fut répété ; on finit même par le trouver plaisamment imaginé. L'auteur n'avait probablement voulu faire qu'une misérable plaisanterie, et ne se doutait guère quïl avait fait un pronostic !
Tandis que je m'occupais ainsi de l'examen des cahiers, on ourdissait contre moi une forte intrigue. La ville de Chaumont, ancien rendez-vous de chasse des comtes de Champagne, est perchée sur un rocher entouré de tous côtés d'un pays stérile. On y avait établi,- pour corriger le malheur de cette position, un présidial dont le ressort, très-étendu, embrassait Bar-sur-Aube
e\. Joînville. Chaumontne vivait que de sa juridiction. Rien ne pouvait attirer sur ce rocher qu'un procès, et le seul commerce qu'on y fit était celui du papier timbré. Aussi grand y était le nombre des conseillers, des avocats, des procureurs, des greffiers, des huissiers, descabaretiers, c'était la ville. Bar-sur-Aube, mieux partagé à tous égards que Ghaumont, cherchait depuis longtemps à secouer le joug de sa juridiction, et y était parvenu un instant, à la faveur des édits de mai 1788. On savait que Joinville, qui avait la même ambition, allait obtenir le même succès, lorsque les édils furent retirés ; Ghaumont attachait donc rintérët de son existence à ne pas envoyer aux États généraux des députés pris à Bar sur-Aube et Joinville, et surtout qui eussent donné des gages au système qui avait compromis son existence. Cette prévoyance de sa part.était fort juste. Que devionsnous donc faire, M. Becquey et moi ? Lier fortement ensemble les électeurs de Bar et de Joinville, et marcher en front de bandière contre les électeurs de Ghaumont. Le parti le plus fort l'eût emporté ; mais nous ne préparâmes même pas l'ordre de bataille. Les électeurs qui hantaient les salons nous restaient fidèles, mais on nous en débauchait chaque jour parmi ceux plus nombreux qui obstruaient les cabarets et que nous affections de négliger. Un incident qui m'était personnel affaiblit aussi notre parti. Les commissaires pour la rédaction du cahier se réunissaient tous les soirs dans le réfectoire du couvent des Gapucins, pour préparer leur travail ; cette réunion m'accordait quelque confiance. On avait déjà passé les articles du retour périodique des États- généraux : le partage de la puissance législative entre eux et le roi, la réserve de la concession de l'impôt au tiers-état seul. On s'était habitué à m'écouler, et je prenais autorité. De là, je crois, un coup monté contre moi : on en était arrivé à l'ordre judiciaire, et un membre de l'assemblée, le bailli de Ghâteauvillain, le seul publiciste qu'il y eût là, demande : « Que faire des Parlements?» Je réponds sèchement et fort imprudemment : « Les supprimer. » A ces mots, une sorle de fureur électrique s'empare des honorables assistants ; chacun de me menacer du
geste et de la voix. Un avocat de Montiérender, nommé Delassire, quitte sa place et se rue sur moi à poings fermés, pour me frapper. Je crus que j'allais être immolé pour la plus grande gloire des parlements. La scène se passait, au reste, après diner. M"'* de Sévigné a dit quelque part que c*est un prochain fort peu aimable que le prochain de Bretagne après dtner; celui de Champagne ne vaut guère mieux. Tout ce que purent faire les hommes restés froids au milieu de celte bagarre, fut de protéger ma fuite, et dans la rue, mes enragés collègues me poursuivaient encore en criant : « Au Lamoignon I à la cour plénière I au valet de X» Brienne l » et autres gentillesses fort propres à me faire assommer sur la place, si les forts du parti n'eussent pas alors été enfoncés dans les cabarets.
On croira sans peine que cette scène me découragea complètement ; elle me révélait le danger ou au moins la difficulté de ma position, que je n'avais fait jusque-là qu'entrevoir. Je crus qu'il me fallait renoncer et à la rédaction des cahiers et à la candidature. Le soir même de ma triste aventure, je reçus la visite du bailli de Château villain, qui se reprochait d'avoir été la cause innocente du tumulte, et de quelques membres de l'assemblée, honteux de ce qui s'y était passé ; ils me pressaient de revenir le lendemain, d'expliquer toute ma pensée, et m'assuraient que la majorité s'entendrait pour que je fusse écouté avec le respect qi/on devait à mon opinion et à ma personne.
Je n'eus pas le courage de leur obéir : je me retirai dans ma tente, sans songer que les Grecs se garderaient bien de m'y venir chercher. On n'avait pas du tout besoin de moi pour la prise de Troie. Je ruminais des projets ridicules de vengeance contre l'avocat Delassire ; je voulais lui envoyer un cartel ; on me répondait que l'avocat Delassire était un homme de soixante ans, qui ne s'était battu de sa vie qu'à coups de plume ou à coups de verres, et qui se rirait de ma proposition. Je voulais l'attendre dans la rue pour lui administrer une volée de coups de canne ; on m*en détourna fort, parce qu'il était capable de me fournir une réplique collective et que je n'en serais pas bon
marchand. Je me réduisis à ronger mon frein à part et à ne sortir de chez moi que pour accomplir Tindispensable devoir d'aller déposer mon scrulin dans Turne. Cette molle résolution rendait mes affaires comme désespérées.
Dupont de Nemours m'a raconté qu'à la* même époque il s'était trouvé dans une position à peu près serhblable et pour le même sujet. Il était aussi commissaire à la rédaction des cahiers de son bailliage, et lorsqu'on en fut venu à Tarticle des parlements^ il vota, en franc économiste, pour leur suppression. Gomme à Chaumont, l'excitation qu'éveilla celte proposition fut extrême : mais le danger était plus grand, parce que l'assemblée se tenait au premier étage ; on voulut jeter Dupont par la fenêtre ; déjà elle était ouverte, et des hommes furieux se mettaient en mesure d'exécuter cette arrêt .de mort, lorsqu'il aperçut entre les assistants un homme fort replet, et qui tranquillement laissait faire. Dupont s'élance sur lui et le serre à bras-lecorps de la plus forte éterinte qu'il peut. On ne parvient point à l'en arracher. « Mais que voulez-vous donc l » s'écriait le gros homme. — « Ma foi, monsieur, répond Dupont, sauve qui peut! » on va me jeter par la fenêtre, et je prétends que vous me ser- » viez de matelas. »
Cet à-propos plaisant et courageux à la fois tourna la fureur en rires. Dupont ne démordit point de sa rédaction contre les parlements, parce qu'il n'a de sa vie démordu de rien, et, de plus, il fut nommé député. Peut-être autant m'en serait-il advenu si j'avais bravement soutenu la partie contre Delassîre et compagnie ; mais Dupont n'avait pas son égal en bonté comme en courage.
La rédaction du cahier du bailliage fut adoptée dans toute son élégance, et telle qu'elle est imprimée, à l'éternel honneur des rédactions collectives faites, après dtner, dans le réfectoire des capucins de Chaumont. On passa ensuite à la nomination des quatre députés, qui, alors, avait lieu individuellement. Le premier nommé fut le procureur du roi. A ce scrutin, M. Becquey avait encore une bonne partie des voix de JoinvîUe, et moi de
ce](e;8 de Bar-sur-Aube ; mais on nous portait tous deux à la fois, et Ghauroont, avec qui m>us aurions lutté pour un seul des deux, nous battait réunis. Le même défaut d'intelligence «de notre part lui donna Tatantage pour la seconde nomination, qui fut obtenue par un sieur Laloi, médecin-chirurgien-apotbicaire, ' et de plus facteur de vins à Ghçiumont ; bonbommeau demeurant ol qui ne manquait pas de sens, mais de mœurs communes et dénué de toute instruction. A la troisième nomination, nous commencions à nous entendre, et le danger devenait pressant par la cabale chaumontaise. Elle imagina alors de faire deiiiander à grands cris un agriculteur. Le procureur du roi, le lieutenant-général s'évertuaient en pastorales à qui mieux mieux : 4Is vantaient dans leurs discçurs les champs et les plaisirs des champs, et les hommes des champs. C'est pour ces derniers surtout que Içs États généraux étaient convoqués : malheur au pays qui n'y enverrait pas dès agriculteurs ! Le son de ces pipeaux caressait les oreille^ de la grande majorité des électeurs ; et elle se rallia sur un sieur Morel, cultivateur, qui s'était absenté de l'assemblée, pour cause de maladie. Lorsqu'il connut Thonneur qu'elle lui avait déféré, il le refusa nettement et eut le bon çsprit de ne pas quitter sa charrue pour la politique. Il restait encore un député i nommer. Il n'y avait plus rien à faire de notre parti trois fois battu, parce que, dans la guerre des élections comme dans l'autre, chaque défaite entraîne des désertions. Cependant la cabale crut encore devoir composer avec les électeurs de Bar- 'sur-Aube. Elle leur offrit de prendre un député parmi eux, pourvu que ce ne fût pas moi. Après beaucoup de contestations sur le choix, on se rallia sur M* Jauny, avocat & Brienne. M* Jauny avait ëté vingt-cinq ans durant avocat sur le tableau à Paris, sans avoir jamais plaidé une cauâe ni fait prononcer son nom nulle part. U était des deux ou trois cents, pauvres diables d'avocats qui venaient, robe traînante, au Palais, avec des figugures blêmes et des pas mal assurés, pêcher à la ligne quelques pièces d'écriture à faire, ou quelques signatures de complaisance à donner pour de l'argent. Jamais, depuis qu*on appelle la
Champagne de son nom, jamais humain n*ofrrit pour la tournure, Tespritet la figure, un type plus parfait du Champenois, et la province lui devait la députation. Retiré depuis quelques années à Brienne, il n'avait pas trouvé au château plus d'accueil que n'en comportait son amabilité personnelle, et il s'était fait parlementaire, moitié par ressentiment, moitié par Torgueil de son titre d'avocat au parlement de Paris. Il faisait à Brienne une petite opposition qui ne se composai! guère que de lui et de sa vieille servante. C'en était assez pour que la cabale chaumontaise s*en emparât avec chaleur. M* Jauny, dépouillé de sa robe, ne trouvait plus, comme ses pareils, que des vêtements bizarres à endosser. Celui qu'il portait à rassemblée bailliagère ne ressemblait pas mal à l'accoutrement du valet de cœur^ et comme', d'autre part, il y avait assez de ressemblance entre les deux figures, les électeurs l'appelaient le Quinola. Ce surnom se changea pour lui en bonne fortune ; on procédait à la dernière nomination, et chacun de s'écrier : le Quinola à la bonne/ A force de le crier, le Quinola fut mis à la bonne, et M* Jauny, nommé.
La cabde, qui croyait avoir rempli de la sorte le vœu de Barsur-Aube, voulut aussi se réconcilier avec Joinville. Elle avisa de faire nommer un suppléant, et des électeurs se présentèrent chez M. Becquey, pour savoir s'il voudrait bien accepter cette couronne tardive. Il était absent, et les électeurs ne trouvèrent à parler qu'à M. Guillaume, dans la maison duquel il logeait comme moi. J*ai déjà eu occasion de dire ce qu'était M. Guillaume, c'est-à-dire l'homme le mieux disposé que j'aie connu de ma vie à porter la plaisanterie au milieu des choses sérieuses. « Messieurs, répondit notre facétieux hôte, vous faites bien de » l'honneur à M. Becquey ; mais je doute qu'il accepte la charge » très lourde de suppléant ; il n'est pas de force pour cela ; vous » avez nommé M. Morel qui est, dit-on, malade, W Jauny n'a » que le soufûe ; M. Becquey n'est pas vigoureux ; c'est Gombe?^- » le-Chevaux qu'il vous faut : il porterait, au besoin, notre dépu- » tation tout entière sur ses épaules. »
Les assistants, du nombre desquels j'étais, répétèrent àM.Guil-
laamece qu'on lui avait mille fois dit : que ses plaisanteries sont toujours hors de saison, et qu'il ferait mieux de s'informer où peut être M. Becquey pour le rendre juge de la proposition qui lui est faite. On le presse de remplir ce devoir, parce qu'il n'y a pas de temps à perdre. « Non, reprend M. Guillaume; il n'y a » pas de temps à perdre : je pars à l'Instant, mais pour proposer n Gombert-le-Ghevaux, et je ne rentre pas chez moi qu'il ne soit » nommé. On croit que je ne suis pas bon patriote, on va voir » des miennes I »
Et, en eiïet, il jette de côté son bonnet de nuit, qu'il ne quittait jamais qu'à Tinstantde se mettre à table, et, dans son négligé du malin, qui était le plus souvent l'habit de toute la journée, il s'élance dans la rue, parcourt les cabarets, s'arrête sur les places et demande à grands cris Gombert-le-Chevaux : c'est le salut de la patrie, c'est le seul homme capable de soutenir la députalion. M. Guillaume se fait suivre de groupes nombreux qui l'applaudissent. Il marchait à leur tète au Palais, où siégeait l'assemblée électorale; il rencontre, au bas du perron, Gombert lui-même qui lui demande ^raison de sa plaisanterie et le menace de lui en payer sur-le-champ le salaire. Il se mettait en demeure de le faire, et M. Guillaume n'eut d'autre moyen d'échapper que de monter précipitamment les degrés et de se réfugier dans le Palais. Là, se croyant en sûreté contre les témoignages de reconnaissance de Gombert, il continua de plus belle à insister sur sa nomination : on s'étonne, on rit du candidat, du patron ; de l'allure de l'un, du costume de l'autre. Cependant on ouvre le scrutin : les uns en plaisantant, les autres sérieusement, laissent tomber le nom de Gombert4e-Chevaux dans l'urne, et il est nommé.
Ce Gombert était un homme de la plus robuste constitulion : larges épaules, grosse tête, taille carrée; une sorte d'Hercule mal fait. Il avait une voix de stentor, et comme la brutalité de ses manières était en harmonie avec les proportions de sa personne, le peuple qui frappe assez à propos dans les quolibets qu*il distribue, avait senti que ce n'eût pas été lui rendre justice
que de le nommer simplement Gombert le cheval, et sans s embarrasser de la règle du nombre, il a\^it appelé le pluriel au secours de ce que le singulier avait ici visiblement de trop faible. M. Gombert était donc connu par le surnom assez extraordinaire de le Chevaux. On le lui donnait et il le recevait sans qu*on voulût lui faire et sans qu'il crât qu'on lui Ht injure.
Ainsi se trouva plus que complétée l'élection du bailliage de Chaumont pour les États généraux. M. Morel, ainsi que je Tai déjà dit, n'accepta point sa nomination, et il se trouva que, en ne croyant faire qu'une plaisanterie, on avait nommé un député dans la personne de M. Gombert. Ce dernier, au reste, n*en fit ni plus ni moins à l'Assemblée constituante que les sept autres dét)utésdu bailliage: pa^ un ne dit un mot ou n'écrivit une ligne. Les deux députés de la noblesse siégèrent au côté dnoit; l'avocat Jauny, dans l'endroit où il pouvait être mieux caché; les deux ci]^és et leç quatre députés du tiers-état, au côté gauche. Tous passèrent trois ans inaperçus dans cette aissemblée, et en soHirent un peu plus obscurs qu'ils n'y étaient entrés.
L^élrange succès de la dernière nomination, la part que M. Guillaume y avait eue, et la gloire qu'il en tirait, avaient mis en gaieté les hôtes de sa maison. En gens d*ésprit nous nous consolâmes par des chansons. Le parti vainqueur était un peu honteux de sa victoire, et nous faisions en sorte qu'il la subit tout entière. Après quelques jours donnés à siffl/^r la pièce dont nous avions toute raison d'être mécontents, je me séparai de M. fiecqbey, qui alla passer quelque temps dans la famille de sa femme, l'une des plus honorables et des plus aimables de la province, et, de mon côté, je me rendis chez mon beau-père. C'est de cette époque que j'ai contracté avec M. Becquey une sorte de fraternité d'armes qui a déjà duré. quarante ans, toute en bons oflices, en soins touchants, en procédés généreux de sa part, et de la mienne toute en reconnaissance et en dévouement.
NouB avons souvent examiné sj nous avions à fegretter ou à nous applaudir de n'avoir pas été nommés tous deux à l'Assemblée constituante, et nous avons fini par tomber d'accord d'en
remercier la Providence* Nous étions également Jeunes et non sans quelque ambition de renommée que de précoces et faciles succès nous avaient inspirée. Qui sait jusqu'où ce premier sentiment nous eût égarés? Si nous avions eu le malheur d'être applaydis pour une première erreur, nous en eussions promptement embrassé une seconde. Et combien alors n'était- il pas facile de s'égarer I La route des illusions était si large et si attirante! sans doute nous serions arrivés avec des âmes honnêtes et dés intentions pures ; mais pour cela nous eussions embrassé au début la cause du tiers-état qui nous avait députés, et à quelle époque, comment nous en serions-nous séparés? Et si nous y étions demeurés attachés, jusqu'où n'aurions-nous pas été conduits? Le peu d'hommes qui restent de cette époque n'est pas encore corrigé, «t le pèredes incorrigibles, M. de Lafayette, compte, à des degrés différents de ferveur, autant de coreligionnaires qu'il reste de constituants du côté gauche.