‹ Mémoires du comte BeugnotChapitre 3 sur 11 · LES · texte numérisé non relu

LES

Triomphe de M. Necker. — M»«de Brionne. — Commencement des violences dans les provinces. ^

A mon arrivée chez mon beau-père, j'eus toute sorte de peine à lui faire croire que je n'étais pas nommé aux États généraux ; je lui citais les noms de ceux qui avaient eu l'avantage sur moi, et je n'out)liais pas, comme de raison, M.' 6ombert-le-Chevaux ; alors il s'emportait, et il prenait la vérité pour Tun de ces contes que ses gendres se donnaient quelquefois la liberté de lui faire. Quand enfin il en fut réduit à me croire, toute réflexion faite, il me félicita de n*avoir pa&été mis en aussi mauvaise compagnie. « Ils voulaient, me disait-il, me nommer, aussi électeur à Tas- » semblée de Langres, mais ils me donnaient pour acolytes » trois manants que je fais manger à ma cuisine ; je les ai » envoyés à tous les diables. Il n*y a rien que je ne fasse » pour le *bien ; mais chacun sa place. — Oui, lui irépliquai- » je» pourvu que chacun y puisse rester. — Oli ! vous avez tou* 9 jours peur. Est-ce que le roi n'a pas cent cinquante mille » hommes? «

Les cent cinquante mille hommes du roi étaient la réponse souveraine de mon beau-père à toutes mes appréhensions : c'est avec ce moyen commode qu'il levait tous les doutes et tranchait cotes les questions.

Cependant je considérais le petit arsenal dont il était entouré ; je le voyais continuer avec une grande plénitude de confiance son

ancienne tyrannie sur les habitants de la baronnie de Choiseul. Je ne croyais pas que cela pût durer longtemps sur le même pied. Je m'en inquiétais pour la personne de mon beau-père qui n*était pas homme à entendre à la moindre concession. Je m'adressai à M"** Morel : on était sûr d'en être écouté, dès que, en quoi que ce soit, on accusait son mari. Je lui exprimai mes inquiétudes, qu'elle eût bientôt partagées, et je lui recommandai de la douceur dans Fexercice des droits rigoureux contre lesquels on. déblatérait deT-ous côtés : elle me promit de s'y employer et le fit en effet à ses risques et périls de tous les jours. Je jetai ainsi dans son esprit des germes de patriotisme qui 8*y sont développés par les contradictions mêmes qu'elle éprouvait de la part de son mari, et qui ont fini par nous donner des inquiétudes d'un genre tout différent.

Après avoir rempli ce petit apostolat dans. la maison de mon beau- père, je retournai à Bar-sur-Âube ; mes concitoyens m'y firent un bon accueil. On savait que c'était pour la cause du pays que j'avais été battu aux élections, et on me sut gré de ma défaite. Au reste, l'homme qui avait eu l'avantage sur moi était si ridicule qu'on ne se l'expliquait pas : on se contentait d'en rire. Je repris donc au bureau intermédiaire.mes travaux accoutumés, et je m'y appliquai pluç fortement que jamais; mais les temps avaient subitement changé : dans Tannée précédente, la confiance élargissait les voies que parait encore l'espérance ; cette année, les esprits étaient en proie à cette anxiété qui signale l'attente de quelque grande catastrophe. Lacrainte'ou l'espérance de l'avenir dévoraient le présent. Je l'éprouvais moi-même : je partageais cette illusion que les États généraux n« toucheraient pas aux assemblées provinciales. Mais je voyais remettre en question tant d'autres points aussi graves ; les esprits me paraissaient si échaufi'és et si violemment entraînés en des sens contraires, que je me sentais paralysé par une sorte de terreur vague. Ma position avait d'ailleurs changé : il ne s'agissait plus pour moi que d'agrandir, tant que je le pouvais, le cercle de mes attributions, dussé*je trouver sur mon chemin l'intendant ou son

sobdélégué, rôle qui allait à merveille à ma jeunesse et à mon ardeur ; les dépositaires de quelque autorité que ce fût l'exerçaient avec timidité, ou étaient tenus de la défendre contre des hommes qui avaient rapporté des assemblées bailliagères une audace toute nouvelle, et qui déjà préludaient au rôle qu ils ont joué depuis. Chaque jour faisait éclore des pamphlets virulents contre le clergé ou la noblesse. On voyait se développer le dessein de tenir le tiers-état dans une irritation toujours croissante contre les deux autres ordres; et des recherches historiques publiées par des écrivains connus semblaient n'avoir pas d'autre objet. C'est à travers ces rumeurs que l'on arriva au moment de la réunion des Etats généraux. Assurément tous les antécédents eussent été démentis si cette réunion s'était opérée paisible entre les trois ordres et respectueuse pour le trône. J'y étais donc préparé, et je fus plus attristé que surpris de la prise de la Bastille, de l'insurrection parisienne, de l'arrivée du roi à l'Hôtel-de- Yille, du discours de M. Bailly, et de la paraphrase de VEcce Homo de M. Lally-ToUendal.

Dès que la nouvelle de la prise de la Bastille parvint à Barsur-Aube, je craignis pour la prise de quelques châteaux de moindre importance, et j'accourus bien vile à Choiseul. Je trouvai, en approchant de Chaumont, la population éparse sur la grande route, et d'abord j'en fus effrayé; mais je me rassurai en voyant chaque habitant un rameau vert à la main, et en entendant par-ci par-là les sons discordants de quelques racleurs de village. Je demandai la raison de tant de joie, et on me répondit qu'on attendait M. Necker, qui allait arriver ou qui peutélre était déjà arrivé àChaumont. Je pressai le pas, et j'appris en entrant dans la ville que M. Necker venait lui-même d'y entrer et qu'il était descendu à l'auberge de la Fleur-de-Lys. J'y courus à Tinstant même, et j'eus toute sorte de peine à percer, pour parvenir jusqu'à l'auberge, une foule de peuple émerveillé, enchanté, attendri, qui criait, les larmes aux yeux : « Vive notre » sauveur ! vive notre bon ministre ! vive M. Necker I » Les plus robustes de la bande étaient déjà préparés à traîner sa voiture,

et je me souviens que j'étais moi-même fortement remué par ce tableau tout nouveau pour nioi. Je parvins jusqu'à M. Necker, non sans beaucoup d'efforts et par Taulorité de mon beau^frère, alors ofBcier municipal de Ghaumont. Cette autorité n'eût pas encore suffi, sans le secours d'un stratagème que M. Guillaume seul pouvait imaginer ; il prit un chifi'on de papier, le roula dans sa main, puis, Télevant au-dessus des assistants, il leur criait : « Mais, messieurs, laissez-moi donc passer ; M. Necker m'a en- » voyé lui acheter du tabac, et en voilà que je lui porte. *>

Chacun se pressait sans élever de doutes sur la bizarrerie du ^message et du messager, et nous parvînmes jusqu'au ministre. Je le trouvai dans la compagnie de sa fille et de Dufresne Saint- Léon qui avait été dépéché à sa poursuite. J'en fus Jfort bien accueilli ; mais à peine eus-je le temps de balbutier dans mob émoi quelques mots de féiicitation qu'on lui vint annoncer que M"^* la comtesse de Brionne venait d'arriver à Ghaumont^ et qu'elle était descendue à l'auberge même. L'arrivée d'un tel hôte et dans un pareil moment, étonna^ d'une façon* désagréable }e père et la fllie. M. Necker dit à M** de Staël : « Il faut savoir si elle veut » nous recevoir. » Mon beau-frère se chargea de la commission, et rentra en disant que dans un moment M""* de Brionne serait visible ; ce moment fut celui d'une sorte d'anxiété ; M. Necker passa bientôt avee M"^* de Staël dans l'appartement de M*"* de Brionne. Mon beau-frère, présent à la scène, m'a rapporté qu'elle avait re^u les triomphateurs avec une dignité calme. La conversation s'était de suite établie sur les causes qui avaient pu déterminer M°^ de Brionne à une si prompte retraite. Elle avait répondu à M. Necker: « Monsieur, tout ce qlii se passe à Paris, et *w que votre présence, je l'espère du moins, va faire cesser ; vous » aurez beaucoup à faire. y> Et comme M*"^ de Staël exprimait des regrets sur ce que M"^ de Brionne avait pris si tôt son parti : <n Madame, lui répondit-elle, vous êtes dans l'âge de la confiance » et dans un instant de bonheur, jouissez du triomphe de mon- » sieur votre père ; personne plus que moi ne désire qu'il soit » durable; mais permettez que j'aille aux portes de France at-

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» tendre Tissue de tout ceci. » Et od se sépara après des proieslations respectueuses d*un côté, mesurées et un peu fières de l'autre.

Au retour de chez M"* de Brionne, les moyens de départ pour les illustres voyageurs ou plutôt les instruments de triomphe étaient disposés. Les palmes, les couronnes, la musique, les hommes attelés à la voiture, les cris de joie de toute la population, on n'eut que le temps de m'accorder quelques signes d*iotérèt. M. Necker etsaâiie, tout en paraissant pénétrés jusqu'aux larmes, mais confus de cet excès d'honneur, s'y livrèrent, probablement pour ne pas perdre de temps à le tempérer. Et qui m'eût dit que deux ans se seraient à peine passés, que, non loin de Ghaumont et fmssi dans une aubcfrge, j'aurais bien de la peiné à défendre M. Necker des insultes de ce même peuple qui s'attelait aujourd'hui à son char de triomphe? Combien de fois dans ma vie ce rapprocheoient douloureux a frappé ma pensée 1

M°** de Brionne, dont je viens de parler, avait été l'une des plus belles femm^es de son temps, et la dignité de son caractère l'avait préservée des dangers dont la beauté était alors entourée. Elle n'avait pris de son siècle que ce qu'elle n'avait pu refuser, sans paraître ridicule, et sur tout le reste eUe* était restée une grande dame, dans toute l'étendue du mot. Avant la révolution, 'elle était liée avec l'abbé de Périgord, devenu évéque d'Autun, et qui lui-même était célèbre par l'étendue et L'élégance de son esprit, mais sous lequel il recouvrait déjà le grand fonds d'orgueil de sa race, qui ne Ta pas encore abandonné. C'était un titre auprès de JA^* de Brionne.

Au moment de la première insurrection' de Paris, l'évèque d'Autun, député aux États généraux, apprend que M""^ de Brionne est sur le point de s'enfuir ; il court chez elle : « Pour- » quoi cette résolution si prompte, madame? — Parce que je ne » yeux être victime ni témoin de scènes qui me (ont horreur. — , » Mais faut-il pour cela quitter la France ? — Et où voulez-vous a que j'aille? — Je ne vous conseille pas de rester à Paris, puis- » que vous êtes effrayée, ni même de vous retirer dans vos terres;

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» mais allez passer quelque lemps dans une pelile ville de pro- » vince où vous ne serez point connue ; vivez-y sans vous faire » remarquer, et personne n'ira vous découvrir. — Une pelile ville » de province, fi ! M. de Périgord ; paysanne lanl quon voudra, » bourgeoise jamais, » Le mot est digne d'une Rohan, veuve d'un prince de la maison de Lorraine.

A Tinstant où j*écris nous n'avons plus d'aristocratie, et la langue en est perdue. Il est cependant bien de conserver quelques-uns de ces mots d'une haute insolence, qui sont comme des médailles où est empreint l'esprit du siècle dans lequel ils ont été prononcés. Le dernier archevêque de Narbonne était Dillon, de son nom, oncle de tous les Dillon que nous avons vus courir par le monde avec leur nom et leur belle fîgure pour toule fortune. Lui-même était un homme de cinq pieds six à sept pouces, bien fait, «de poitrine large, et chez qui la tournure d'esprit, l'air de tète, le geste, la voix déposaient d'une supériorité naturelle. Son défaut le plus apparent était un goût effréné pour la chasse. Louis XV lui en fit le reproche à son lever. M. de Dillon n'élail alors qu'évéque d'Évreux, mais ses équipages de chasse scandalisaient déjà la Normandie. «< Vous chassez beaucoup, » M. Tévéque, lui dit le roi : j'en sais quelque chose. Gomment » voulez- vous interdire la chasse à vos curés si vous passez votre » vie à leur en donner l'exemple? — Sire, pour mes curés la » chasse est leur défaut, pour moi, c*est celui de mes ancêtres. » Le même M. de Dillon, nommé archevêque de Narbonne, ne rabattit rien de ses goûts, et ses somptuosités l'eurent bientôt mis très-mal dans ses affaires. Il revint à Louis XVI qu'il était fort endetté. Ce prince, ami de l'ordre, et effrayé du triste exemple que venait de donner le prince de Guéménée, prêchait du matin au soir l'économie et le payement des dettes. Il dit un jour à M. de Dillon : « Monsieur larchevêque, on prétend que vous » avez des dettes et même beaucoup ? — Sire, répond Iç prélat, » je m'en informerai à mon intendant, et j'aurai l'honneur d'en » rendre compte à Votre Majesté. » Il n'y a plus de place aujourd'hui dans la société pour le sentiment qui dictait ces répon-

ses hautaines que ne comprennent plus les descendants de ceux qui les ont faites, car la bourgeoisie a étendu partout, avec son pouvoir, ses pensées, ses façons et son langage.

Je rencontrai sur la route bon nombre d'attroupements à qui je distribuai Theureuse nouvelle du passage de M. Necker par Ghaumont, et partout on en parut charmé. J'arrive enfin à Choiseul, tout encore y était dans le calme. On y était seulement curieux de savoir ce qui se passait à Paris. J'en donnai des nouvelles satisfaisantes que je couronnai par celle du retour de M. Necker, que j'avais rencontré à Ghaumont. On voulait savoir si je l'avais bien vu; je l'affirmai de toutes mes forces, et tout le reste de la journée on accourut au château pour voir un homme qui avait vu M. Necker. Quelque calme succéda k son retour, au moins dans la province que j'habitais. Cependant je n'étais pas sans sollicitude sur les moyens de préserver d'insuKe la maison de mon beau-père, et j'y fis venir ma femme et sa belle-sœur. Toutes deux étaient chères aux habitants, parce qu*elles ne se lassaient pas d'intercéder pour eux. Ma femme surtout en était singulièrement aimée, et même après son mariage ils ne l'appelaient que notre bonne demoiselle. Ces dames arrivèrent, elles se rirent de mes appréhensions; leur présence attira de la société au château.

La confiance s'y -établit, et j'admirais combien était heureuse la vie que nous y menions, lorsque Paris était si cruellement agité. Une nouvelle qui éclata sur la France comme un coup de foudre, celle des brigands, nous ravit à notre sécurité. Dans l'une des belles soirées du mois d'août, nous soupions tranquillement ; la famille était renforcée de quelques convives étrangers, lorsque survint tout en émoi un laboureur de Ghoiseul qui nous dit que les brigands étaient répandus dans la contrée et s'avançaient vers le château pour le piller. Chacun de s'écrier : « Mais comment des brigands? d'où viennent-ils? » Je ne pousse pas la question plus loin, je veux seulement que le laboureur dise s'il a vu ces brigands ; il Taffirme, et qu'il en a reconnu une première bande longeant le bois de Mon tôt, une

autre le bois de Pennecière, deux bouquets de bois peu distants du château. Je commeuce à croire, ^'autant mieux que ce laboureur ne manque pas de sens et qu'il était Thomme de confiance de la maison. M. Morel, persuadé de la vérité du récit, ne veut pas qu'on perde le temps à délibérer; son vieux courage * reparaît tout entier, il ordonne de charger les armes, et me fait remarquer que l*arsenal dont je m'étais tant moqué n'est pas de trop aujourd'hui. Il place trois hommes en vedettes : Tun sur la montagne Saint-Nicolas, à laquelle le château est adossé ; les deux autressur les chemins des bois de Montot et de Pennecière, avec Tordre, à la première apparition des brigands, de se retirer sur le corps de la place. 11 garnit d'hommes armés les deux entrées par où le château est abordable, et se réserve pour lui le poste du centre dont tous les ordres partiront. Il m'accorde de rester auprès de lui et d'être sou chef d'état-major; ses dispositions prises, il fait faire une bonne distribution d'eau-de-vie à sa troupe, et prévient ces dames qu'au premier coup de feu elles auront pour agréable de descendre dans' les caves. Je ne peux m'empècher de rire en me souvenant de leur anxiété ; elles auraient préféré de s'éloigner de la place menacée du siège. Elles le proposaient avec timidité à M. Morel, qui ne voyait à leur départ que des difficultés et des dangers. D'ailleurs le plan de défense une fois arrêté, le*vieux militaire était tranquille et abandonnait le reste à la fortune. La nuit se passa sans que les vedettes se soient repliées, que la garde ait été attaquée, que l'état-major ait eu un ordre à donner et que les dames aient pris le chemin des caves; le lendemain matin, etles riaient' de grand cœur de leur propre frayeur et de l'appareil militaire de la veille. Cependant M. Morel ne jugea pas prudent de lever encore Tétat de siège. Les brigands ne s'étaient pas, à la vérité, présentés sur les points indiqués la veille, mais ils avaient incontestablement paru et même opéré dans les environs. On citait des châteaux brûlés, d'autres qui brûlaient encore, et mon beau-père disait tout haut qu'ils n'avaient apparemment pas osé se frotter à celui qu'il habitait ; mais il en concluait que

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c était une raison de plus de faire bonne contenance ; de sorte que Tétai de siège, qui perdait cependant chaque jour de sa rigueur, ne disparut entièrement qa*à la fin de la.semaiDe.

J*ai fait alors ce qui était en mon pouvoir pour éclaircir par quel canal cette annonce de brigands était parvenue dans la localité que j'habitais, parce que de l'efTet bien constaté, on eût pu remonter à la cause. Je n'y ai trouvé que du doute et de Tincertitude. Le laboureur de Choiseul qui nous avait apporté cette ûouvelle, Pavait reçue, disait-il, d'un habitant de Gollombey, village voisin. Il était plein de cette idée, en arrivante Choiseul, et à la clarté incertaine de la lune, il avait vu ou cru voir les brigands sur les deux points qu*il avait indiqués; je remontai ^ Thabilant de Gollombey, et celui-ci me dit qu'il la tenait d'un habitant de Montigny. Je négligeai des recherches ultérieures, parce que je vis bien que je n'arriverais qu'à des instruments qui s'étaient transmis cette nouvelle et effrayés réciproquement, de la meilleure foi du monde. J'ai eu occasion alors de lire des lettres de députés du tiers-état qui mandaient, en effet, que des brigands parcouraient la France et qu'il fallait s'armer pour les repousser : ces députés, au .reste obscurs, n'étaient encore que des instruments de première ligne; mais on n'a pas su d'où partait la première pensée de cet étrange moyen. On l'a attribuée à Mirabeau, mais il n'en recevait pas l'honneur, et se plaignit à moi de ce qu'on ne prêtait qu'aux riches.

Cette peur des brigands enfanta le brigandage. Tout homme qui avait une arme s'en saisit; celui qui n'en avait pas s'en faisait donner, et, en un moment, la France fut couverte de bandes armées au hasard, sans discipline et sans frein. Cette institution d'une force militaire intérieure a été organisée depuis en garde nationale ; mais,à son début, elle n'était qu'une force aveugle. A l'exemple des États généraux, devenus l'Assemblée nationale, et où les comités se multipliaient tous les jours, chaque ville et chaque bourgade eut son comité de surveillance, son comité permanent de garde nationale; et les mouvements irréguliers de ces corps de nouvelle fabrique servirent merveilleusement à pa-

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ralyser Taclion des anciennes autorités. La baronnie de Ghoiseui échut en partage au comité de surveillance de Montigny-le-Roi, bourg considérable et l'une. des clés du Bassigny, au midi, comme Clefmont Test au nord.

Dans les premiers jours du mois d'août ce comité envoya des commissaires fouiller le château de Ghoiseui, pour reconnaître si le marquis de Vaubecourt ne s y trouverait pas caché. J'écartai mon beau-père de la maison, j'en fis les honneurs à ces messieurs, je leur fis ouvrir les portes de tous les lieux, même les plus secrets. MM. les commissaires y pénétrèrent avec le courage que la religion du devoir est seule capable d*inspirer, et quand ils furent convaincus que M. de Vaubecourt n'était caché nulle part, et pas même dans les tiroirs du secrétaire de mon beau-père, je leur demandai de me faire l'honneur d'accepter à déjeuner. Les commissaires tranquillisés sur l'objet de leur mission, acceptèrent obligeamment. Lorsque la petite familiarité de la table les eut déridés, je les priai de m'expliquer par quelle loi il était interdit à M. le marquis de Vaubecourt, de venir habiter le château de Ghoiseui, si la fantaisie lui en prenait, et ce qu'ils auraient fait de lui, si par hasard ils Py eussent rencontré. Il me fut répondu que M. de Vaubecourt était un aristocrate et dénoncé comme tel; que si on l'avait trouvé on l'aurait amené au comité qui aurait décidé ce qu'on en deyait faire. Ces messieurs ajoutaient que je pouvais être bien tranquille, parce qu'ils n'agissaient pas sans ordres. Je feignis, en effet, d'être tranquille, mais je ne l'étais ni pour M. de Vaubecourt ni pour mon beaupère.

Le surlendemain de la visite de ces commissaires, les arrêtés ' de la nuit du 4 août furent répandus avec profusion dans le Bassigny. J'en conclus qu'il n'y avait plus rien à sauver et je pressai mon beau-père de se retirer dans sa propriété d'Arbigny. Je ne parvins pas à l'y décider. Il recevait des lettres de M. de Vaubecourt qui recommandait de tenir ferme et de ne pas transiger sur le moindre de ses droits, parce que tout ceci n'était qu'un feu de paille; et, outre qu'il y était personnellement disposé, il

s'y tenait obligé par la reconnaissance qu'il devait à M. de Vaubecourt. H y fut fidèle, et, par la suite, il faillit perdre la vie pour avoir doublement payé le prix de sa terre, dans l'intérieur, à la république, et, au dehors, à son propriétaire et à son ami. Il osa jouer ce rôle si dangereux et si honorable jusqu'au jour où dénoncé par un porteur infidèle, il fut arrêté et traduit, pour cette bonne action, au tribunal révolutionnaire de Paris. Je ne doute pas que Tune des lettres de M. de Vaubecourt n*eût été ouverte par le comité de surveillance de Montigny, et que nous n'eussions été redevables à cette circonstance, alors fort commune, de la visite de messieurs les commissaires.

A la publication des arrêtés du 4 août, le comité de surveillance de Montigny, renforcé de tous les patriotes de la contrée, descendit comme un torrent sur la baronnie de Choiseul, et en trois ou quatre jours extermina sans pitié les lièvres et les perdrix qui, grâce à la tendresse que leur portait mon beau-père, y avaient vécu si longtemps respectés. On pécha ses étangs, et on vint jusque dans la cour du château tirer sur le colombier et détruire les pigeons. Ces braves poussaient ensuite l'insolence au point de se présenter chez mon beau-père, pouroff'rirdelui vendre de son poisson, dont ils avaient de trop, et de ses pigeons dont ils ne savaient que faire. J'étais fort peu ému de ces saturnales patriotiques; j'avais assez à faire de contenir mon beaupère dont on avait prudemment écarté tout ce qui pouvait fournir des armes à sa fureur.

Je veux cependant rendre cette justice aux habitants de la baronnie que pas un seul ne se mêla à ces bandes, composées des patriotes de Montigny, de contrebandiers ou de mauvais sujets des environs. Les habitants avaient très bien compris que c'était des lois seules qu'ils devraient attendre l'amélioration de leur sort, et que des excès de leur part ne leur tourneraient ni à honneur ni à profil. M. Morel s'emportait contre eux parce qu'ils ne prenaient pas sa défense; mais, de bonne foi, pouvait-on leur demander de défendre un ordre de choôes sur lequel je veux m'arrèter un instant ?

Les meilleures terres, dans les trois villages, appartenaient au seigneur, el on les désignait sous le nom de corvées. Les habitants étaient tenus de les labourer, de les semer, de les moissonner pour le compta du seigneur et d'en amener le produit dans ses granges; chaque pièce de terre, chaque maison, chaque tète de bétail lui devaient une redevance; il avait le droit de garder pour son compte toute propriété vendue, à la charge, toutefois, de rembourser à Tacquéreur le prix qu'il en avait payé, mais en prélevant à son profit le droit des lods et ventes. Il y avait banalité de fours, de poids et de halle. Enfin les enfants ne succédaient à leurs parents qu'à la charge de demeurer avec eux; s'ils étaient absents à Tépoque du décès, c'était le seigneur quf héritait. La charte qui établissait ces droits datait du Xir siècle, et avait été accordée aux habilanls de labaronnie par un Gauthier de Choiseul, à titre de grâce et par forme d'affranchissement. Comment en était-il donc auparavant?

Assurément, lorsque les arrêtés de la nuit du 4 août tombaient soudain an milieu d'une population aussi maltraitée, quelques excès eussent été pardonnables à l'effusion desa joie. Il n'en fut, comme je l'ai dit, commis d'aucune sorte, et même après que les étangs eurent été péchés, les lièvres massacrés et les pigeons détruits par des étrangers, les choses reprirent à peu près leur cours accoutumé.

Cependant je recevais des lettres pressantes qui me rappelaient à Bar-sur-Aube, où les choses ne se passaient pas autrement qu'ailleurs. Tout le mal me semblait fait à Choiseul. Je me reposais d'ailleurs sur M"**Morel, qui, moitié par politique, moitié par haine de la tyrannie domestique qu'elle confondait avec la tyrannie publique, avait arboré la cocarde tricolore, prêchait la liberté à la barbe de son mari, et s'était déjà fait une réputation distinguée de patriotisme à quelques lieues à la ronde. Je partis donc de Choiseul avec ces dames. Nous étions dans une voiture assez élégante. Nous arrêtons au village de Mandres qui est intermédiaire entre Choiseul et Chaumont, et

OÙ nous étions dans Thabitude de faire rafraîchir les chevaux. Nous trouvons dans une première pièce de Tanberge une douzaine de paysans réunis autour d'une table garnie de verres et de bouteilles, et entre lesquels on remarquait une écritoire, des plumes et quelque chose qui ressemblait à un registre. Je passe avec ces dames dans une seconde pièce. La maîtresse de Tauberge, qui nous portait. intérêt, vient nous avertir d'être sur nos gardes, et surtout de ne rien dire aux habitants de la première pièce, a Je ne sais ce qu'ils font, ajoutait la bonne femme, mais » ils sont là, du soir au matin, à boire,- à jurer et à tempêter » contre tout le monde, et ils disent quMls sont un comité, » Je n*en demandai pas davantage; j'appelle le postillon qui nous conduisait, et je lui ordonne de remettre sur le champ ses chevaux, qu'ils aient rafraîchi ou non, parce que je veux repartir bien vite: ce que je recueillais des délibérations du comité redoublait mon désir de mettre quelque distance entre nous et cette puissance nouvelle. Quand, delà fenêtre, j'aperçois que les chevaux sont mis, je presse ces dames de partir, et surtout je les supplie de tempérer, ea passant par la première pièce, l'hilarité que leur inspirait ce qui se passait. Je les suis, non sans inquiétude sur ce point; au passage, un honorable membre leur dit : « Bon voyage, mes belle» dames! » Une d'elles répond d'un ton un peu moqueur : « A revoir, messieurs du tiers-état. » Quoique l'injure ne fût que dans la manière dont cela fut dit, elle produisit une explosion : les honorables membres se lèvent furieux pour s'élancer sur ces dames. Je me jette en avant; elles ont le temps de passer la porte, montent précipitamment en voiture et le postillon pique des deux, elles fuient; mais je restais engagé pour elles. L'un des plus violents me saisit au collet de l'habit el me dit que je payerai pour ces insolentes ; on répète en chœur que je payerai pour ces insolentes, et de fait je reçois une grêle de coups de poings, sous laquelle je serais tombé si celui qui me tenait au collet n'eût lâohé prise. La femme de l'auberge, ù cet aspect, crie au meurtre I à l'assassin I ses cris étaient si effroyables que je les entends encore. Son gendre et deux ouvriers

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qui travaillent dans la maison accourent, s'interposenr vivement dans la mêlée et obtiennent, sinon qu*on me dégage, au moins qu'on m*écoute.

« On ne vous a pas mis comité, disait le gendre, pour battre » les passants, mais pour les interroger, eh bien ! faites votre » métier. » L'observation apporta quelque calme. L'un des membres du comité se plaça devant le registre avec un chagrin visible de la difficulté qui l'y attendait. Le président, qui m'avait tenu jusque-là par le collet de l'habit, me demanda, sans le quitter, « pourquoi je me trouvais à Mandres, et si je n'étais pas » contre la nation, — Mais quelle question faites- vous là? re- » prend la maîtresse de l'auber&re ; mais c est le grand monsieur » qui passe dix fois Tannée pas ici, c'est M. Beugnot; » et la voilà qui défile mon nom, ma qualité, m^ demeure, qui y ajoute ceux de mon père, de mon beau-père et de mes deux parentéd et avec tant de certitude, qu'on aurait dit qu'elle lisait le préambule de mon contrat de mariage. Le secrétaire du comité ouvrait de grands yeux où se peignait le désespoir de ne jamais pouvoir écrire tant de choses. Je sentais le poignet du président se détendre insensiblement sur mon collet, et je recouvrais ainsi ma liberté, à la sourdine. Un membre du comité se lève, me toise, et s'écrie : « Mais oui, mais c'est M. Beugnot, je le reconnais, il » était à nos assemblées de Chaumont. »> Il interpelle un de ses collègues, qui avait aussi été électeur et qui me reconnaît comme lui. Le président n'en eut pas le démenti : « C'est sa faute, tant » pis pour lui; pourquoi n'a -t- il pas voulu parler? Ondoitdire » son nom devant un comité. » La maîtresse de l'auberge tremblante de colère, crie plus fort que le président : « Est-ce que vous » lui en avez donné le temps, vieux brutal? r4'est indigne; allez » tenir ailleurs votre sabbat. Je n'ai pas envie que vousdéshono- » riez mon auberge. » Le comité se partage sur cette réplique, et les honorables membres allaient en venir aux mains entre eux ; de victime que j'étais à l'instant, je deviens conciliateur, je demande la paix à grands cris. On me propose de boire à la santé de la nation : j'accepte; à la santé des braves députés : j'ac-

cepte encore. On veut me donner des compagnons qui attesteront mon patriotisme sur a route. J'ai beaucoup de peine à repousser cette attention délicate, et je m'échappe, meurtri de coups, fêté et honoré par les mêmes individus, dans l'espace d'un quart d'heure.

J'espérais trouver la voiture à quelques pas de là, et je cheminais lentement, repassant par ma pensée combien était augmenté depuis deux mois le chapitre des événements imprévus. Qui m'eût dit, en sortant de Choiseui, que j'éprouverais un pareil traitainent avant que d'arriver à Chaumont? Gomment avait si • promptement disparu cet ordre public sous lequel j'avais toute ma vie voyagé tranquille? Où était donc cette sécurité aussi naturelle à la France que l'air qu'on y respirait?

Je me rétablis à Chaumont des fatigues de la route ; mon beaufrère m'apprit qu'il y avait là aussi une garde nationale, deux ou trois comités qui travaillaient à qui mieux mieux ; que j'allais en trouver au moins autant à Bar-sur-Aube, et que les anciennes autorités n'avaient rien de mieux à faire que de céder la place; puis, sans trop s'embarrasser de ma mauvaise humeur et de mon état souffreteux, il ne cessait de plaisanter du bon peuple en goguette, et même de ma triste aventure. Je lui en faisais vivement le reproche : a Que voulez-vous? me répondit-il; on ne » saurait garder le sang-froid devant ces turpitudes et ces folies. » Il faut en pleurer ou en rire; l'un ou Tautre est une grimace: » je choisis la plus gaie; mais comme cette idée du comité de P surveillance de Mandres, de se placer dans un cabaret sur la » grande route, est excellente, dès demain, je propose à celui de » Chaumont d'en faire autant. »

De retour à Bar-sur-Aube, je trouvai que mon beau-frère ne m'avait pas trompé : des moteurs d'anarchie avaient été semés sur la France avec assez de symétrie. F^e comité de surveillance avait l'air de trembler des projets des aristocrates, et plus il avait peur, plus il étendait sa mission; le comité de la garde nationale s'efforçait d'armer la ville et les villages. Ces comités s'étaient formés par je ne sais qu'elle inspiration dont personne

ne pouvait rendre compte, et ils entretenaient correspondance avec TAssemblée nationale. Je trouvai l'ancienne municipalité en irritation contre ces nouveaux venus. Je la calmai et lui conseillai de supporter ce qu'elle ne pouvait empêcher. J^adoptai le même conseil pour moi-même, en reprenant au bureau intermé-

.diaire les fonctions de procureur-syndic. Je m'occupai uniquement des contributions et des routes, et aussi d'apaiser les débats auxquels donnait lieu le conflit des autorités anciennes et de celles qui apparaissaient inopinément partout. Le bureau in-

• termédiaire s'y entremit avec un zélé que je veux encore louer, aujourd'hui qu'il ne reste plus un seul^des hommes excellente qui le composaient, et il ne contribua pas peu à préserver Tarrondissement de Bar-sur-Aube des excès déplorables dont les arrondissements voisins étaient le théâtre. En cette année, les assemblées provinciales; les parlements, les États, enfin les. institutions de premier ordre furent mis en vacances. La commission intermédiaire de l'assemblée provinciale fut donc chargée de faire les travaux attribués à cette assemblée même; et, par analogie, les bureaux intermédiaires de faire ceux attribués aux assemblées d'arrondissement. Ce changement imposé ..par les circonstances augmenta la somme du travail qui m'était délégué; et quoique avec la confiance que je m'en acquittais pour la dernière fois, je ne m'en acquittai pas avec moins d'attention et de zèle. Ces devoirs remplis, je fus curieux d'aller considérer de près ce pouvoir nouveau, mais immense, qui remuait la France jusque dans ses fondements : je partis pour Raris, un ressentiment irréfléchi m'y conduisait aussi. La loi sur la division de la France en départements était portée, et je voulais obtenir que l&^district de Bar-sur-Aube fût distrait du département de Chaumont et rattaché à celui de Troyes. Je l'obtins aisément, parce qu'il s'y trouvait, en efi'et, des convenances qui s'accordaient avec ma petite passion, et qui valaient mieux qu'elle.

SODVENIRS DE i793

En 1790, M. Beugnot fut nommé, par les ëlçcteurs de TAube, procureur général syndic de ce département, et au mois de septembre 1791, il fut élu à l'Assemblée légtslaMve. Il siégea dans les rangs du parti royaliste constitutionnel, et s'occupa sp^cialemçpt des questions de finances.

M. Beugnot, qui voulait la sincère alliance de l'ancien principe monarchique et des libertés nouvelles, ne pouvait que gémir sur les viplenc^s et les excès qui outrageaient chaque jour la majesté royale et qui s'attaquaient même à l'inviol^l^ilité de rAss,emb!ée législative.

Dans la séance du 3 mai 1792, il monta à l^a, trit^une et dénonce à l'indignation publique la feuille démagogique dç Marat et Q^rra, intit^ilée CAmi ffu peuple,

« Le premierdevoir.de l'Assemblée nationale, dit-il, lorsqu'une mani-

- feste un grand désordre public, est d'en chercher soigneusement la cause » et d'en tarir la source. Vous ayez frémi de ce qui s'est passé à Lille, et

- vous frémirez bien davantage quand je vous dirai qu'& votre porte on

- distribue au peuple une instruction ensanglantée ; qu'on ose y proposer

• de massacrer nos généraux, j'en ai les preuves en main, C'est un libelle

- signé Marat, et dont voici un, passade :

• Il y a plus de, six mpis que j'avais prédit que nos généraux, tous bons » valets de la cour, trahiraient la nation ; qu'ils livreraient les frontières. » Mon espoir est que l'armée ouvrira les yeux^ et qu'elle sentira que » la première chose qu'elle ait à faipe, c'est de massacrer ses généraux. »

» Lorsque le crime l^ve ainsi la tète, lorsqii^e tous les jours on empoi- » sonne l'esprit du peuple par des maximes ensanglantées ; lorsque ici, » sous vos yeux, sur la terrasse des Tuileries, on professe hautement les

• maximes d*un vil régicide, compoent l'ordre et la confiance pourront-ils

- se rétablir ? Je les ai ei)tendusces cris de factieux, et j'en ai frémi d'hor-

• reur. Jetez les yeux sur Lille, et vous verrez, mise en pratique, cette > fameuse théorie que nous avons à nous reprocher de n'avoir pas plus

- tôt réprimée.. Ce sont les feuilles de Marat, de Carra.. (Quelques murmu-

• res partent des deux extrémités de la salle — un cri presque général

• s'élève de V Assemblée', Oui, oui, ce sont eur.) Oui, dis- je, ce sont ces

• écrivainv qui ont provoqué tous ces désordres. Si Ton veut reconnaître

> quels soDt les plus mortels enuemis de la patrie, les voilà; ce sont ces prétendus amis du peuple qui prêchent des maximes, qui distribuenl des écrits tout dégouttants de sang.

> Comment aurez- vous une armée, comment aurez-vous un gouvernement, lorsque des écrivains qui osent s'appeler patriotes vouent les généraux à mort, le roi au mépris du peuple, les représentants de la natipn à son indignation, lorsque plusieurs d'entre nous ont été impunément insultés aux portes de cette salle ? Il est temps de savoir si le désordre cessera et laquelle des deux autorités doit fléchir, celle qui est créée pour nous protéger, ou celle qui nous déchire. L'intérêt de l'armée, l'intérêt public, sollicitent un sévère exemple. La nation n'est pas dans les groupes qui s'en arrogent insolemment le titre : elle est dans les citoyens qui sont venus, ce matin, nous apporter des dons patriotiques, dans les ouvriers paisibles, dans les citoyens de tous les départements qui vous regardent avec respect, et qui veulent la paix avec la Constitution, et par la Constitution. (On applaudit,) Il ne faut pas se dissimuler qu'il existe un parti de factieux à combattre lorsqu'ils ont déjà commencé par menacer les représentants de la nation, et, ailleurs, par enlever des prisonniers non moins inviolables. Craignons de voir, se dissoudre jusqu'au dernier élément du corps social, et arriver dans Paris des cohortes prétoriennes pour nous asservir ; ou plutôt, prenons courage ; il est temps enfin que tant d'audace soit punie, que les mouvements séditieux soient réprimés, que les incendiaires soient poursuivis. Combattons l'armée du crime, réunissons nos efforts, et nos premiers triomphes assureront la Constitution. Cette horrible licence de la presse a déterminé plusieurs de nos collègues à en porter leur plainte au ministre de la justice. Je ne traduirai pas ici ses réponses, je vous proposerai un projet de décret pour prévenir qu*il en soit fait de semblables à l'avenir. Je demande que le ministre de la justice soit mandé, séance tenante, et qu'il soit enjoint d'ordonner aux accusateurs publics de poursuivre les auteurs et distributeurs des écrits qui provoquent la désobéissance aux lois, ainsi que les violences et voies de fait contre les magistrats publics. » {On applaudit) {Moniteur du 4 mat 1792.) Le décret d'accusation contre Marat et Carra fut rendu à la presque unanimité, et, quelques jours après, M. Beugnot-fut nommé secrétaire de l'Assemblée législative. Après le 10 août, il ne parut plus que rarement à la tribune. Son attitude à l'Assemblée et sa dénonciation contre Marat, Pavaient désigné aux vengeances du parti terroriste. Au mois d'octobre 1793, il fut arrêté et mis en prison. C*est le récit de sa captivité pendant la Terreur, que l'auteur raconte dans les chapitres suivants.

Arrestation. — La Conciergerie. — Les Girondins. — FaucheL — BalUy. -— Elouchard. - M»« Roland. — Eglée.

J'avais été prévenu f dans les premiers jours d'octobre

1793 (vieux style) qu*un mandat d*arrêt avait été lancé contre moi. Il n*y avait plus de milieu entre fuir ou souffrir l'exécution. L'orage de sang qui devait bientôt inonder la France commençait dès lors à gronder. Un essaim d'hommes barbares avait jailli, on ne sait d'où, on ne sait comment, et couvrait la surface de la république d'espions, de délateurs, dadministrateurs, de juges et de bourreaux. Il n'existait plus d'endroit écarté où la vertu put respirer tranquille. Les courages étaient abattus, les âmes flétries, les visages défaits- On tremblait de parler, de jeter un regard, de s'arrêter, d'entendre ; et, dans ces jours d'opprobre, les Français eussent perdula mémoire avecla parole, sll était aussi facile d'oublier que de se taire. Comment un proscrit aurait-il trouvé un asile au sein de cette consternation ? Où aller invoquer l'hospitalité, alors que la mort était le salaire de celte antique vertu? Pressé de fuir ou d'attendre les fers que le tyran m'avait préparés, je voulais prendre mon parti avec réflexion pour y tenir avec fermeté. J'avais besoin du calme de la solitude. Je marchai vers le Jardin des Plantes, et, arrivé là, je montai lentement le labyrinthe, en comparant par la pensée les motifs de me décider. La raison me conseillait de fuir. Je connaissais les hommes à qui le destin venait de livrer ma patrie. Je savais bien qu'ils étaient trop stupides pour la gouverner;

mais je savais aussi qu'ils élaient assez féroces pour essayer de la dévorer. L'ami généreux qui m*avait averti de mon sort m'offrait des moyens à peu près sûrs d'échapper. Je penchais pour la fuite, et j*étais parvenu, sans m'en apercevoir, au sommet du labyrinthe. De là je jetai machinalement un regard sur cette magnifique cité que la tyrannie couvrait de son crêpe. Un jour pur i'éclairait encore. A cette hauteur, elle paraissait tranquille et environnée de tous ses instruments de bonheur. Je ne sais quel mouvement se passa alors dans mon âme ; mais une foule d'objets que j'avais jusque-là regardés avec indifférence vinrent se peindre à ma pensée sous une forme touchante. Je les parcourais, je les détaillais, je ne pouvais plus m'en arracher. Un comble me rappelait l'édifice qui avait été le témoin des études et des jeux de mon enfance; plus loin, ce dôme réveillait des sentiments plus profonds et le souvenir de plaisirs mieux sentis ; quelques lieux me reprochaient des erreurs qu'on regrette. Enfin ce beau jour, ce fleuve, ces palais, cette verdure m'arrachèrent à la raison poui^ m'élever au sentiment. Le souvenir de ma femme, de ma fille, de mon vieux père acheva de me troubler ; et comme si j'avais craint de délibérer encore en leur présence, je m'éiiriai avec un sanglot : Non ! non ! je ne fuirai pas. Plutôt mourir mille fois 'au milieu d'eux I Malheureux, qui avez sans cesse le mot de patrie à la bouche, oui, il y a une patrie I je le sentais alors. — Oui, la patrie se compose pout* l'homme vertueux de toutes les jouissances que la nature lui a préparées et que la société lui garantit. Il y a une patrie pour le bon fils, pour le père tendre, pour Tépoux fidèle, pour l'homme sensible et pieux ; et il n'y en a point pour le crime, et vous n'en eûtes jamais : votre patrie, à vous, c'est un antre.

Je descendis du labyrinthe, satisfait de n^avoif plus à délibérer. Il me semblait que j'avais laissé au sommet un fardeau pesant. Je saluais avec attendrissement, en descendant, une foule d'objets que je n'avais pas seulement aperçus en montant, il n'y avait plus rien d'indifférent pour moi. Tous les objets inanimés qui m'entouraient me paraissaient autant de vieux amis dont

j avais été près d6 me séparer et au sein desquels je me retrouvais avec délices. Enfin, je prolongeai jusqu'au soir le rêve du sentiment. J'eus la faiblesse d'aller visiter les lieux qui m'avaient frappé davantage du haut du labyriilthe, et, à chacun d'eux, je répétai ma protestation de ne pas m'en séparer.

Ma résolution bien prise, je rentrai tranquillement chez moi. J'y pris les précautions que la prudence m'indiquait. Je confiai mon argent à un homme que je croyais probe, mes papiers à an autre, et je versai dans le sein d'un troisième un secret qui I>esait sur mon cœur. De ces trois dépositaires, le premier m'a volé, le second s'est approprié mes papiers, le dernier m*a complètement trahi, et rien de tout cela ne ma surpris. Un homme poursuivi n'était plus un homme, c'était, s'il est possible, quelque chose de pis. Il fallait alors un effort de courage pour ne pas le renier ou l'outrager, et il faut le dire, à la honte de l'humanité, fort peu de gens s'en sont montrés susceptibles.

Quinze jours se passent sans que j'entende parler de rien, et j'avoue ma faiblesse, je commençais à espérer. J'avais eu depuis deux ans une scène assez violente avec le tyrail en titre, et Couthon, son invalide Omar^ était mon débiteur ; mais il m'avait oublié si persévérammenl à ce dernier titre, Fautre me semblait agité de si vastes pensées, leurs valets si nombreux étaient tellement occupés, que je calculais sur la faiblesse humaine pour l'omission de quelques détails, et je m'appropriais modestement l'un de ces détails-là. Mon erreur ne fut pas longue.

Le 48 vendémiaire, sur les neuf heures du matin, deux inconnus se présentèrent dans mon cabinet. A leur allure mystérieuse et àleur ton forcément poli, je devinai le sujet de leur mission. L*un décline sa qualité : c'était l'inspecteur de police. L'autre balbutie quelques mots mal assortis pour m'inslruire de la sienne: je n'entendais point du tout la langue qu'il parlait, mais je ne sais quoi de bas et de sinistre répandu sur sa figure et sur toute sa personne servit de commentaire à son discours, et je compris que

le second individu était un de ces brigands patentés qu*on distinguait alors sous le titre de membres du comité révolutionnaire. Je demande à Tinspecteur communication de son ordre. Il me développe une liste fort sale qui contenait quelque vingtaine de noms, et me prie avec modestie d'y démêler le mien. Je parcours la liste et je lui réponds, ce qui était vrai, que je ne me reconnais dans aucun des noms, et qu'il s*est probablement trompé ; l'inspecteur hésite, il paraît décidé à se retirer. Par réflexion, il propose au membre du comité de se rendre à la police et de demander s'il n'existe pas contre moi un^mandat d'arrêt. Il lui donne pourrenseignement unenole au crayon danslaquelleileslropie mon nom et ma qualité. Celui->ci accepte le message, part et me laisse seul avec l'inspecteur de police, qui ne manque pas de se répandre en vœux pour n'avoirfait qu'une fausse démarche, etqui me prévient cependant, avec une candeur niaise que la livrée de Robespierre est à ma porte, c'est-à-dire que les avenues de mon appartement, que la maison, que la rue, sont obstruées par des sbires déguenillés.

Je lui réponds par quelques observations sur la légèreté de sa démarche, et la conversation allait s'échauffant quand mon homme, jetant un regard sur le jardin, me prévient d'un ton sec que nous allons savoir à. quoi nous en tenir, parce qu'il voit accourir un gendarme. Il me quitte ensuite précipitamment, pour aller au-devant de ce nouveau venu, et lui parle quelque temps dans une antichambre. Probablement il l'avertit que je suis un personnage irrévérencieux envers les exécuteurs d'ordres arbitraires ; car je ne peux attribuer qu'à une forte prévention, appuyée sur un plus fort déjeuner, la manière stupide et barbare dont ce gendarme a débuté avec moi. 11 entre dans mon appartement le sabre nu, et, après quelques minutes d'imprécations, demande où je suis et qui je suis. L'inspecteur me désigne à ses yeux hagard, échauffés de colère et humides d'eau-de-vie. « C'est » bien lui I s*écrie-t-il, je le reconnais. Le voilà ; il y a quinze » jours que je le cherche, sans pouvoir le rencontrer. Son affaire » est bonne ; pieds et poings liés, à la Conciergerie ! c'est du gi-

» bîer de guiUotine !» — Et mon homme se promène fièrement dans ma chambre, distribuant de droite et de gauche descoupsde sabre en Fair, en vociférant les proverbes du père Duchesne dont il me fait de temps en temps des applications qui égayent d*autant Thonorable assistance. J'attendais froidement que ses poumons ne répondissent plus aux eiïorls de sa mémoire. Ce moment arrive ; j'en profite pour demander la représentation du mandat d'arrêt. Le gendarme s'y oppose, et revient à son refrain favori de me lier les pieds et les poings. J'insiste ; Tinspecteur appuie; j'obtiens enfin la lecture d*un mandat d'arrêt signé Soulès et MarmOy qui m'envoie en effet en droite ligne à la Conciergerie. La lecture de cet arrêt de mort me rendit tout mon courage, et je me montrai comme un homme qui n'a plus que quelques jours à vivre. J'élevai la voix et je demandai quel était TofÛcier civil, l'homme de la loi. Personne ne répondait: « Eh » bien ! dis-je au membre du comité révolutionnaire, puisque M vous ne le savez pas, je vous apprends que c'est vous, vous » qui venez defairelerôle d'officieux valet, qui êtes ici l'homme de » la loi. A ce titre je vous demande d'abord de me débarrasser o (en montrant le gendarme) de cet insolent qui m'outrage» à » votre honte, depuis une demi -heure. Sa place n'est point ici ; » elle est à ma porte pour y attendre vos ordres, si j'oppose » quelque résistance ; et vous avez une infaillible garantie de ma y> soumission, c'est que vous êtes vingt contre un. » J'exige ensuite qu'on me conduise devant une autorité constituée quelconque, parce que je déclare que je ne me reconnais point dans le mandatqu'onvient de me lire. « Prenezgarde à ce quevousallez » faire : il ne s'agit point ici d'une arrestation ordinaire, mais » d'éclaircir si jesuisou si je nesuis pas un criminel d'Etat. » Ace discours prononcé avec force, et surtout à ce mot criminel d'État, mes trois hommesse troublèrent. Legendarme, qui, deuxminutes auparavant, m'envoyait sans façon à la guillotine, fixa sur moi un regard stupide comme sur un objet rare et qu'il voyait pour la première fois. H semblait se dire à lui-même: Voilà donc comme est fait un criminel d'Etat. L'inspecteur de police pro-

testa qu'il ne prendrait rien sur lui, et le membre du comité, embrkssant étroitement son corps avec ses bras, levait les yeux au plafond en signe d'embarras. On le députe de nouveau vers la section. Il part et revient avec celte décision précise : Il n'y a rien à faire qu'à mettre le scellé et emmener le citoyen. « Com- » ment, repris-je, je ne serai pas entendu? — Non, citoyen. — » Mais quelle atroce violation de toute raison, de toute huma- » nité? N'a-t-on afïiché les droits de Thomme à tous les coins des » rues que pour les déchirer plus à son aise? — Citoyen, il ne » s'agit pas de cela. — Eh bien ! puisqu'il ne s'agit pas de cela, » j'ai tort. Mettez donc les scellés, emmenez-moi. Votre métier » est de faire des hommes ce qu'il vous plaSt, c'est vous qui avez » raison. »

On ferme Jes portes de mon appartement ; on les scelle ; on scelle les fenêtres, et on arrive enfin au moment du départ. Le gendarme, qui était devenu prévenant pour moi depuis qu'il savait que j'étais un criminel d'État et que j'avais proposé de le mettre à la porte, m'observe que je n'ai pas fait de paquet. « Pourquoi un paquet? lui dis-je. Croyez -vous que je languirai » longtemps où je vais? — Citoyen, votre affaire durera six » semaines ou deux mois. — Et sur quel fondement calculez- » vous de la sorte? — J'ai entendu ce que vous venez de dire ; » votre affaire n'esl-elle pas comme celle de Custine? — Pas » tout à fait, repris-je en souriant ; mais l'issue pourrait bien » se ressembler. » Nouvel embarras, le scellé était mis sur ma garde-robe. Il s'agit de le lever. Mes gens délibèrent s'ils en ont le droit. La patience m'échappe, j'approche d'un scellé, je le déchire avec violence. — « Allons, messieurs, leur dis-je, la ques- » lion est résolue ; donnez-moi du linge et finissons. »

On s'empresse de me satisfaire. Enhardi par ce premier succès, je demande s'il m'est permis d'emporter quelques livres. On me répond que oui, pourvu qu'on sache quels sont ces livres. « J'emporte, leur dis-je, s'ils ne vous sont pas suspects, Epic- » tète, Marc-Aurèle et Thomas A-Kempis. » Ces trois auteurs passent sans difficulté, à la faveur de leur obscurité. Mais le

SOUVENIRS DEÎ 1793 t3t

Tasse m'étant tombé sous la main, j'eus la maladresse de l'ap^ peler par le titre de Touvrage plutôt que par le nom de Fauteur.

— « Vous me permettez', conlinuai-je, d'y joindre la Jérusalem » délivrée? — Pour celui-là, me dit gravement l'inspecteur, » cela n*est pas possible. » Je ne devinai pas ce que le Tasse pouvait avoir à démêler avec les captureurs de Tan II de la «République. J'insistai; le gendarme s'approche de moi, m'appuie . la main sur l'épaule en signe d'jntérét et me dit à voix basse:

— « Citoyen, croyez-moi, laissez ce livre-là; lenez, dans ce mo- » m^nt-ci, tout ce qui vient de Jérusalem ne sent pas bon. — a Vous avez raison j répondis-je aru faquin, marchons. »

Nous montons dans un fiacre que mon gendarme. bel esprit avait eu soin d'appeler. Nous étions environnés d'hommes à piques qui se disputaient les places dans la voiture ou sur le siège du cocher. Cette émulation de bassesse m*indigna. Je le dis très haut, et j'obtins que le cortège se réduirait à cinq personnes, et en cela je fis bon nombre de mécontents. J'arrive à m^ destination vers midi. Les escaliers du Palais étaient garnis de femmes qui semblaient assises à un amphithéâtre, attendant un spectacle favori. En effet, la char de la mort était à la porte; il attendait deux infortunés destinés aux bêtes pour ce jour-là. Lorsque je descendis de la voiture, l'amphithéâtre se leva tout entier et poussa on long cri de joie. Des batteilients de mains, des trépignements de pieds, des rires convulsifs exprimaient le féroce plaisir de ces cannibales, à l'arrivée d'une proie nouvelle. Le court espace de chemin que je traversai à pied fut encore assez long pour que je reçusse à la figure des ordures qui pleuvaient de toutes parts ^ur moi, et je pus juger, par la réception qu'on me faisait en entrant, de celle qui m'attendait à la sortie.

Le guichet était pour le moment un port de salut, et je le vis s'ouvrir sans peine. Me voilà donc englouti dans cette vaste antichambre de la mort qu'on appelle toujours la Conciergerie. Je traverse une espèce de lanterne et j'arrive dans une pièce, à gauche, où est placé le greffe de la prison. Cette pièce est cou-

pée en deux par une cloison à jour. Le fauteuil du greffler, son bureau, les registres, sont placés dans la partie qui donne sur la cour du Palais ; c'est là qu'on reçoit, qu*on enregistre, qu'on signale un nouveau venu ; l'autre partie est destinée à recevoir les condamnés durant ces heures éternelles qui séparent la condamnation de Texécution. Un nouveau venu les voit, leur parle même, s'il en a le courage, et la faible barrière qui les sépare est un emblème qui semble pUcé là pour les avertir qu'il n'y a plus qu'un pas entre eux et l'écbafaud. Le jour de mon entrée, deux hommes attendaient l'arrivée du bourreau. Ils étaient dépouillés de leurs habits et avaient déjà les cheveux épars et le col préparé. Leurs traits n'étaient point altérés. Soit avec ou sans dessein, ils tenaient leurs mains dans la posture où ils allaient être attachés, et s'essayaient à des attitudes fières et dédaigneuses. Leurs regards lançaient Je mépris sur tout ce qui les approchait et je jugeai par quelques mots qui leur échappaient par intervalles, qu'ils n'étaient pas indignes du sort qu'ils éprouvaient. Une espèce d'oflîcier municipal eut l'insolence de vouloir leur adresser des mots de consolation et de leur demander s'ils savaient le nom du président qui les avait jugés. — « Non, lui répondit l'un des condamnés: mais tais-toi: je ne » veux pas emporter au tombeau le nom d'un pareil scélérat. — » J'espère toujours, dit le second d'un ton plus doux, que ce » président n'est pas un Français. » — Infortuné, tu aimais donc encore ton pays! Ah! je salue tes mânes pour cet héroïque amour et ta noble espérance. Tu avais raison ! Ces monstres que la nature enfante dans un moment d'égarement n'appartiennent à aucune contrée. Celui qui te livrait à la mort est né et est mort au milieu de nous; mais la France, déchirée par ses mains impies, s'indignerait qu'on l'appelât du nom de ses enfants* Quel spectacle présentait le lieu où ces malheureux attendaient leur dernière heure! Des matelas étendus sur le plancher indiquaient qu'ils y avaient passés la nuit, qu'ils avaient déjà subi le long supplice de cette nuit. On voyait à côté les restes du dernier repas qu'ils avaient pris ; leurs habits étaient jetés çà et là.

et deux chandelles qu'il avaient négligé d'éteindre, repoussaient le jour pour n*éclairer cette scène que d'une lueur funèbre. Je détaillais Thorreur de ce sépulcre animé, quand la porte s'ouvrit avec bruit ; je vis paraître des gendarmes, des guichetiers, des bourreaux. Je n'en vis pas davantage : j'éprouvai un saisissement subit; il me semblait que tout mon sang venait de se glacer dans mon cœur, et je tombai sur une banquette du greffe, poursuivi par cet appareil de la mort.

Le départ de ces deux malheureux avait occupé le greffier, et nous étions quatre arrivants qui attendions notre destination. Je restais sur ma banquette, abîmé dans une rêverie douloureuse. Ce ne fut qu'au bout d'un certain temps, et qu'après en avoir été froissé plus d'une fois, que j'aperçus parmi les nouveaux venus un élégant qui n'avait encore rien rabattu de l'impertinence de ses manières. Son habit, sa frisure, sa chaussure déposaient de son respect pour les ridicules les plus en vogue. Il abusait d'un espace fort resserré pour s'y promener avec nonchalance, marchait sur les pieds de ses voisins, se confondait en excuses, recommençait, et fredonnait sur le tout un air italien Au foyer de l'Opéra même il eût été remarquable, tant il affichait la perfection de la sottise. Son nom ressemblait beaucoup au mien et nous n'avions que cela de commun. Il était arrêté pour fabrication de faux assignats, et moi, par mesure de sûreté générale. Le greffier, homme d'ailleurs fort exact, se trompa, peut-être, pour la première fois de sa vie. Il appliqua mon mandat d'arrêt sur la figure insouciante de l'élégant et me gratifia du sien. Il faut être juste ; mon allure sombre et misérable aidait à la méprise. On nous distribue à des guichetiers qui conduisent l'élégant à la chambre que je devais occuper dans cette division de la prison qu'on appelle l'Infirmerie, et je vais prendre sa place dans un cachot qui était encore, à ce que je crois, sous l'invocation de saint Charles.

Ce cachot était de quinze pieds en carré, et ne recevait, par un trou pratiqué dans la porte, que la portion de lumière suffisante

pour en éclairer rhorreur. J'y trouvai deux compagnons. F^'un, accusé d'avoir assassiné sa mère, était un homme de quarante ans. Soit prévention, soit réalité, je ne crois pas avoir rencontré de figure sur laquelle le crime ait été écrit en caractères plus lisibles. Il avait le teint plombé, les yeux louches et la bouche contournée. Ses sourcils se contractaient dès qu'il voulait fixer un objet, et ses lèvres s'agitaient incessamment d'un mouvement convulsif. Cette mobilité imprimait à Tensemble de ses traits une horreur menaçante. |1 parlait peu, avait les manières violentes et se courrouçait contre tout ce qui l'environnait. Le malheureux paraissait brouillé* avec la nature entière, avec luimême. Par un concours assez singulier d'événements, il a subi la mort le jour même où j'ai été rendu à la vie, à la liberté ; et j'y ai trouvé une occasion de plus de reconnaître et d'adorer cette éternelle Providence, qui daigne parfois s'associer h la justice humaine. «

Mon second compagnon était un jeune* homme de vingt à vingt-cinq ans. Je crains que dès cet âge il n'ait tenu l'un des premiers rangs parmi cette société d'escrocs qui s'est établie en permanence dans la capitale. Sa figure agréable et ouverte formait un contraste parfait avec celle de l'assassin. Il avait dans ses manières de cachot une sorte de politesse que l'emportement continuel de l'autre faisait ressortir davantage. Gelui-1^ m'accueillit avec bienvaillance, plaignit ep fort bons termes notre sort commun; et, comme nous sommes toujours disposés à faire les honneurs dans le bien que nous pensons d'autrui, je me persuadai qu'il était comme moi au secret, sur la paille, au cachot, par mesure de sûreté générale. ,

J'achevai la journée sans communiquer avec mes camarades. Je ne répondais qu'en termes fort serrés aux questions qu'ils m'adressaient; le plus souvent je ne répondais pas du tout. J'éprouvai sur le soir une fièvre violente. Mes idées étaient sans suite et sans liaison ; je rêvais les yeux ouverts, et mon imagination égarée absorbait heureusement ma raison. La seule sensation bien distincte que j'éprouvais était un besoin :

SOL'VKNIRS DE 1193 135

c'était la soif, et je buvais de l'eau avec excès, Cq régime ne me réussit pas. Je passai ujie nuit douloureuse. Le lendemain je restais abattu sur la paille, succombant sous la lassitude de la veille. Je ne formais pas davantage d'idées suivies ; une seule dominait toutes les autres, c'est que j'étais destiné à mourir. Je n'allais pas plus loin, et je n'avais plus la force de m'effrayer ou seulement de m'occuper du temps et de la manière.

Mon jeune camarade prit pitié de moi. 11 devint empressé, importun même; mais il l'était avec tant de grâce qu'il parvint à me ranimer malgré moi. Dès le soir du second jour, iine sorte de confiance s'était déjà établie entre nous. J'étais au sein de Paris tel qu'un voyageur perdu au milieu du désert ; un abîme immense me séparait du reste du monde, et, dans cette position, la rencontre de son semblable est un présent du ciel ; il n'est plus possible de rester indifférent devant lui. Je parlai donc à mon compagnon. Il eut mon secret: qui n'en était pas un. Son embarras le trahit au moment d'expliquer le sien. Quelques questions imprudentes qu'il me fît sur la procédure parjurés, achevèrent de m'apprendre à qui j'avais affaire, et je rabattis avec peine de l'estime que je lui portais de si bon cœur. Je passai la nuit assez tranquillement; la nature reprit ses droits : je dormis. Mais comme je payai cher le bienfait de cet anéantissement passager quand il fallut en sortir! Non, je ne connais rien de cruel comme le moment du réveil au milieu d'un cachot, dans un lieu où le songe le plus horrible est moins horrible que la réalité. On est déjà éveillé ; on souhaite, on s'efforce de rêver encore. Le sentiment essaie de faire reculer la raison qui s'obstine à rebâtir autour de vous les instruments de votre supplice, et vous les voyez toujours pour la première fois. Le moment du réveil pénétrait chaque jour mon âme d'un ttait de désespoir, et, lorsque, par la suite, j'ai pu disposer de mon sort, j'ai été cent fois tenté d'user d'un moyen que j'avais de me rendormir pour ne me réveiller jamais.

Cette troisième journée se passa avec moins d'embarras ;

déjà chacun avait sa place. L'assassin restait dans son coin, en proie à son humeur farouche. Le jeune homme me portait les mêmes soins et ne cessait de 8*étonner qu'on nous eût placés l'un et l'autre à un secret aussi rigoureux ; car il avait la prétention de n'avoir été arrêté que pour fait de police, et il confondait sans façon sa cause avec la mienne. Sur le soir de cette journée, les guichetiers vinrent nous rendre leur visite accoutumée. Le jeune homme plaida notre cause commune avec chaleur et même avec quelque adresse. 11 me citait en exemple d'une persécution inouïe, et insistait sur ce que je périrais au cachot si on m'y laissait encore deux jours. Le porte-clefs rétorquait ses arguments avec un laconisme brutal ; cependant il voulut voir ma figure pour reconnaître Tindividu qui excitait un si bel intérêt ; il lui prit même la fantaisie de m'interroger. Il me demande pourquoi je suis arrêté. Je lui réponds : par mesure de sûreté générale. Il s^étonne aussi de me trouver là, et veut en apprendre la raison ; je lui réponds que je l'ignore. Il s'informe de ce que j'ai fait dans la révolution, je l'explique en peu de mots ; de mon nom, je le décline. « Je parie, dit le guix> chelier, que c'est là l'homme du ministre de l'intérieur. At- » tends, je vais achever la fermeture et je reviens. »

Ce mot : que je ^is l'homme du ministre de l'intérieur, me déroutait ; je ne devinais pas comment je pouvais être l'homme du citoyen Parey, à qui je n'avais parlé de ma vie ; mais d'un autre côté, depuis trois jours, rien n'avait plus droit de m'étonner. J'étais dans cette perplexité, quand le guichetier revient, m'ordonne de sortir du cachot, et me vante l'adresse qu'il a eue de m*y déterrer.

Je me mets en devoir d'obéir ; mais auparavant je veux exprimer ma reconnaissance à mon compagnon de cachot. Le guichetier s'y oppose et prétend que c'est un coquin qui m'a volé. Je proteste du contraire. Le guichetier insiste et m'ordonne de faire la récapitulation de mes effets. Je la fais, et je trouve exactement tout ce que j'avais apporté. Le guichetier ne se tient pas pour battu: il soutient qu'il n'est pas possible que je n'aie

pas été volé, tonne de nouveau et menace de revenir armé d'un instrument terrible, si on ne me restitue pas à Tinstant lout ce qu'on m'a pris. Je prie, je supplie, j'obtiens avec peine qu'il ne mettra pas mes pauvres camarades en pièces, parce qu'ils ont dû me voler, encore qu'ils n'en aient rien fait.

Chemin Faisant, je demande à ce guichetier ce que signifie ce qu'il a dit que j'étais l'homme du ministre de Tintérieur. Il me répond que je le saurai au greffe. Le greftier me montre, en efîet, une note qu'il a reçue du citoyen Grandpré, premier commis de l'intérieur, qui lui recommande d'avoir pour moi les soins compatibles s^vec les règlements, et de me fournir tout ce dont j'aurai besoin. J'apprends encore que, sur cette note, on m'a cherché sans succès dans différentes chambres, pendant un jour, et que le mouvement continuel de la prison avait fait oublier, dès le lendemain, ma personne et la recherche. Je me suis depuis trouvé à la Force avec le citoyen Grandpré, dont le crime était d'avoir voulu faire pénétrer dans les prisons les bienfaits de la révolution du 40 thermidor, dès le il ou le 12. Barère lui donna en passant cette petite leçon de politique, mais heureusement elle ne fut pas longue, et j'eus le regret de n'apprendre qu'après sa sortie de la Force que c'était à lui que j avais l'obligation d'avoir été tiré du cachot de la Conciergerie, • La protection du citoyen Grandpré et plus encore mon visage pâle et défait me firent obtenir une place à l'infirmerie^ qu'on me vanlait comme un lieu privilégié pour les détenus. Or, cette infirmerie était bien Thôpital le plus horripilant qui existât au monde. L'édifice est de vingt-cinq pieds de large sur cent pieds de long, fermé aux deux extrémités par des grilles de fer, et recouvert d'une voûte surhaussée. Il est construit en pierres de taille, pavé de longues dalles, et, au reste, comme sa construction est ce qu'il y a de plus lourd, dans cet affreux genre, on croirait qu'il a été taillé dans un rocher. Les vapeurs du charbon et des lampes ont empâté la pierre d'une teinte sombre. La lumière ne parvient que par deux fenêtres en abat -jour très étroites et ménagées dans les cintres de la voûte, en sorte que

rien ne ressemble mieux à ces palais des enfers que Ton voit à rOpéra. C est là que l'architecte a probablement été chercher ses modèles. Quarante à cinquante grabats garnissaient les deux parois de ce boyau, et on voyait jetés sur ces grabats, deux à deux et souvent trois à trois, des malheureux atteints de maladies différentes. Il était impossible d y renouveler l'air, on ne songeait pas seulement à le purifier ; on ne songeait pas davantage à changer la paille des grabats et à nettoyer les couvertures, en sorte que le malheureux porté là était soudain .enveloppé dans un tourbillon de méphitisme et de corruption. Elle était telle, cette corruption, qu^elle germait sur les dalles du pavé, et que par le temps le plus sec on ne passait pas par Tinfirmerie sans en avoir sa chaussure souillée. Pour comble de misère, les commodités de cette partie de la prison sont placées au milieu de Tinfirmerie, sans moyens, sans séparation, et, comme elles sont insuffisantes pour le grand nombre, les environs y suppléent, et ces environs sont TinOrmerie même. Nulle part, au reste, on ne se jouait de Thumanité d'une manière aussi barbare, aussi dégoûtante. Il m*-est arrivé souvent de trouver au milieu de ces commodités, couchés sur le pavé et recouverts de leurs ordures, des malades qui avaient fait effort pour s*y traîner et qui y étaient tombés de faiblesse et de douleur. Ils y seraient morts si leurs compagnons d*infortune ne les en avaient pas tirés. Je^pourrais ici multiplier les tableaux hideux : un malade venait-il d'expirer, on lui recouvrait la tête d'une partie de la couverture commune à lui et à son voisin, et ce dernier, plus malheureux, sans doute, gelait de froid, en attendant qu'on le détachât de ce cadavre. Il y avait une heure marquée pour cela, et, d'ailleurs, on ne se serait pas mis en frais de transport pour un seul homme mort; le contingent de la journée était de trois ou quatre. Au-dessus de tous ces fléaux, il en était un plus grand : un médecin, homme farouche et barbare. Ce misérable était le seul qui eût pu faire croire à un malade qu'il n'était pas disgracié de la société tout ^entière. Jamais un mot consolateur n'est descendu de sa bouche ; jamais il n'a

donné un signe d'intérêt à l'humanité souffrante et tourmentée. La visite journalière durait ordinairement dix-huit minutes, « quelquefois vingt, vingt-deux, et n'a jamais passé vingt-cinq. J*ai résisté à Tindighation pour la calculer, et, en vingt-deux minutes il avait visité quarante malades, ce qui donnait un peu plus d'une demi-minute par individu. Sa rece;tte habituelle était de la tisane, delà tisane pour tous, et jamais que de la tisane. Son insouciance prévenait au moins en ce point les eflets de son ignorance, et peut-être les malades y gagnaient-ils. Ce qu'on raconte de lui dans YAlmanach des Prisons est de la plus exacte vérité. Il est positivement vrai qu'on a substitué plus d'une fois , dans le même lit un malade à un homme' mort de la veille, sans que ce cruel Sangrado s'en soit aperçu, et, croyant toujours avoir affaire au dernier, il ne trouvait rien à changer au régime et prescrivait de continuer la tijsane. Au reste, tout cela s explique : ce médecin était très riche, il avait ci-devant possédé une charge importante ; il avait hanté les heureux de la terre, il s'était frotté auprès d'eux de préjugés, de morgue et d'insolence. Un tel homme était fort déplacé à rinfirmerie d'une prison. Oui, docteur Thierry, vous y étiez très déplacé. Je vous connais ; il vous faut des grands; des palais, de l'or, des cuisiniers, et vous ne trouviez là que des malheureux. Or, vous êtes trop vieux pour apprendre et trop endurci pour sentir que le malheureux est un objet sacré ; que votre art, le plus beau des arts, est sublime alors qu'il s'exerce autour de lui, et que c'était par l'application courageuse et assidue de leUr savoir au malheur que les médecins de l'antiquité 'avaient mérité d'être appelés des Hommes divins. Aussi, consolez-vous; je crois bien que vous pourrez préparer quelque illustre pour le Panthéon, s'il a la sottise de prendre vos ordonnances, mais je vous garantis que vous n'y aurez jamais de place.

A la vue de ce repaire de toutes les horreurs et de toutes les douleurs qui peuvent affliger l'humanité, je maudis la protection du citoyen Grandpré et je regrettai mon cachot. Je calculais combien la société produit de degrés de misère dont le commun

des hommes nail, vit, meurt, sans seulement avoir une idée, et je m'expliquais comment le philosophe de Genève avait eu raison de regretter les bois, et comment encore il avait rencontré tant de beaux esprits sincèrement déterminés à le trouver fou. Je préparais ainsi un commentaire à Hobbes, quand un compagnon d'infortune vint m'arracher à ma méditation. Cet homme, heureusement né, avait conservé, au milieu de l'infirmerie, du sangfroid, de Toriginalité et même une sorte de gaieté. C'était un légiste angevin de soixante à soixante-dix ans. Il me complimenta sur mon arrivée à l'infirmerie, qu'il avait la bonté d'appeler la salle la plus tranquille et la plus commode de la prison. Qu'on juge du reste! — « Vous n'êtes pas très malade, médit mon » avocat ; si vous voulez, nous ferons société de table et de lit ; » je suis propre et bon vivant ; nous nous arrangerons bien en- » semble. » Cependant il veut savoir avant tout si je suis un révolutionnaire et pourquoi je suis arrêté. Je le satisfais sur ces deux points, et sur le champ il entame le récit de son aventure. Sa famille était fort connue en Anjou. Quant à lui, il s'était modestement réduit à la profession d'avocat, par goût pour l'indépendance-' et la littérature. Il avait composé quelques écrits qui avaient fait du bruit dans son canton, et s'étonnait de la meilleure foi du monde qu'ils ne fussent pas parvenus jusqu'à moi. La révolution avait distrait ses concitoyens de ia haute considération qu'ils lui portaient ; il s'était vu froissé par des hommes nouveaux, par des institutions nouvelles; la bile du vieillard s'en était émue, et, dans un accès d'humeur, il avait composé un dialogue entre la nation el Henri IV. Le roi parlait le premier et parlait haut, et même d'une manière irrespectueuse à la nation. L'auteur en était là de son ouvrage, et la nation n'avait encore rien dit, quand un comité révolutionnaire surprit mon avocat d'Anjou et son dialogue, et les emballa- par le même coche pour le tribunal révolutionnaire. J'eus beau me défendre et me récuser, il me fallut subir, dès le soir même, la lecture du dialogue et vlonner mon avis. Il ne me fut pas possible de dissimuler que je trouvais Henri IV d'une insolence toute royale. — a Tant mieux.

» me dil mon avocat, morbleu I tant mieux. C'est là où je vous » attendais. Voilà la preuve que j'ai conservé la vérité de l'his- » toire ; car cet Henri IV était un gaillard à poil. Vous le voyez » avec son panache, sa longue épée, sa moustache ; vous vous » rappelez sa harangue à l'assemblée de Rouen ; et je m*en rap- « porte à vous, pouvais-je faire autrement? — Vous pouviez » mieux faire, lui dis-je. — Et comment, s*il vous plaît ? — Vous » pouviez ne pas le faire parler du tout. Si vous aviez des vérités » utiles à révéler, pourquoi ne choisissiez-vous pas un autre orx> gane? Vous savez que nous ne voulons plus de rois, de pana- » cbes ni de moustaches. — A la bonne heure, reprend mon » avocat ; mais c'est une chose faite. Au reste, depuis que je suis » ici, j'ai fait répondre la nation, et, ma foi, je trouve qu'elle » n'est pas en reste. Vous allez en convenir vous-même. » Pour cela je demandai grâce jusqu'au lendemain matin, au grand regret de mon avocat, qui prétendait que son ouvrage était de ceux qu'il fallait lire de suite, si on voulait en sentir tout le mérite.

Le roulement des verrous, le bruits des clefs, les cris des chiens, nous annoncèrent la nuit. Mon avocat me pressa de partager son lit. Je redoutais la société intime du chancelier de Henri IV ; je préférai passer la nuit sur un banc posé autour du poêle, entre UD officier de la marine marchande qui n'avait fait qu'un saut des grandes Indes à la Conciergerie, et un tailleur de Paris qui y était descendu de la rue Mouffelard. Ainsi cette tyrannie, la plus puissante et la plus hideuse qui ait jamais désolé l'espèce humaine, frappait au même instant dans des climats opposés en même temps qu'elle dévorait autour d'elle. Elle franchissait les espaces et s'élançait aux quatre coins du monde pour y saisir ses victimes. Fléau prodigieux ! sa naissance, ses progrès, sa chute, lasseront longtemps la réflexion humaine. L'officier de marine, plus habitué que d'autres à des lits mal faits, reposa fort bien sur son banc ; le tailleur s'endormit en me racontant comment il se trouvait à la Conciergerie pour avoir fait des manches trop courtes à des habits de hussards, et, malgré le mérite de la ma-

tière, il ne m'endormit pas. Me voilà donc seul, veillant au milieu de Tinfirmerie de la Conciergerie.

Je me trompe ; la douleur tenait éveillé^ plusieurs malheureux sur leurs grabats. Je sentis alors toute la profondeur de ce vers de Colardeau :

Que la Duil parait longue à la douleur qui veille !

J'entendais à mes côtés des cris plaintifs, des gémissements. Plus loin un malheureux, poursuivi par un rêve affreux, pous* sait des cris cfui me glaçaient d*effroi. Je distinguais assez bien les mots de sang, de bourreau, de mort; ces mots circulaient autour de ces couches funéraires, et, d heure en heure, l'airain mesurait par des sons tardifs cette éternité de souffrances. Les chiensrépondaient à l'horloge par de longs hurlements. Et vous, vous qui n'avez pas passé une nuit là, au tnilieu de cet assemblage d'horreurs, vous n'avez encore rien éprouvé, rien souffert au monde. Pour surcroît de supplice, un escalier qui conduit à je ne sais quelle salle du Palais, est adossé au mur de l'infirmerie. Il faut que cet escalier conduise à une salle des tribunes du tribunal révolutionnaire; car, dès cinq heures du matin, tous les malades qui pouvaient dormir furent éveillés en sursaut par le bruit des amateurs qui se pressaient, qui se battaient à qui aurait les premières places, et ce vacame, effrayant à plus d'un titre, se renouvelait chaque jour et se prolongeait longtemps dans la matinée. Ainsi, la première sensation qui frappait un malade à son réveil, c'était la crainte que ce ne fût pour le plaisir de dévorer ses derniers moments qu'on se battait au-dessus de sa tète ; car, dès lors, c'est-à-dire dans les premiers jours de brumaire, la maladie, l'agonie même, ne dispensaient plus de paraître au tribunal, et j'y ai vu porter un prêtre d'Autun à qui on ne donnait pas douze heures à vivre, et qui est mort, en effet, à l'instant oii on le jetait sur la charrette. En présence de tant et de si profondes misères, j'ai rougi d'être né homme. Le désespoir avait traversé mon âme ; j'avais les yeux secs et le sang brûlant; j'errais à pas précipités dans Kinfirmerie, attendant et

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redoutant également la lumière qui commençait à percer les barreaux. Poursuivi parles images de la nuit, inquiet de ce qui m'attendait pour la journée, si on m'eût alors appelé pour le supplice, j'y aurais volé avec transport. J-ai fait plus d'une fois cette réflexion, que ia mort sur un échafaud n'inspire tant d'horreur au commun des hommes que parce qu'ils la comparent à l'étal de paix, de jouissances et peut-être de bonheur qu'ils éprouvent ; mais la mort considérée au fond d'un cachot, et, ce qui est pire, de l'un des grabats dont je parle; la mort, quand l'existence tout entière est changée en tourments, n'est plus le comble des maux, elle en est le remède. Le courage de la plu part dé ceux qui ont péri dans ces derniers temps se composait' pour beaucoup du contentement d'arriver au terme de leurs souffrances : « 11 y a trop longtemps que ces ces gens-ci m'en- » nuient, me disait Biron ; ils vont me couper le col, mais du » moins tout sera fini. »

L'infirmerie n'eut pas sitôt reçu la faible portion de lumière qui lui était dévolue, que mon avocat vint obligeamment s'informer de la manière dont j'avais passé la nuit. J'étais à mille lieues de ses aventures et de son Henri IV ; je le reçus fort mal. Il attribua ma mauvaise, humeur à la fatigue que j*avais éprouvée et me tança d'avoir dédaigné ses conseils et passé la nuit sur un banc, àcôié d'un poêle. Il y avait, selon lui, de quoi me faire mourir. — t Encore passe si j'avais réussi, » lui répondisje avec aigreur, et là-dessus mon homme m'enfila un fort beau sermon sur la patience, et arriva toujours à son point favori, à la lecture de la deuxième partie de son dialogue. — « Vous m'a< » vez fort bien préparé, lui dis-je : voyons. » Il lit la réponse de la nation à Henri IV. Ici le bonhomme s'était fourvoyé. La nation parlait comme une traînée. Elle disait des injures à perte de vue, et rien que des injures. Je le lui fis remarquer ; je lui observai que personne n'y serait pris, que dans la première partie du dialogue il travaillait de génie, et qu'on sentait son Apollon à l'aise, tandis que dans celle-ci, il sortait péniblement de son caractère et bronchait à chaque pas. Le vieillard trouva quelque

chose de vrai dans mon jugement. Je caressais son opinion et je flattais son faible, sans m'en douter ; il en conçut de moi une idée favorable et qu'il conserva jusqu'au bout. Quelque temps après, et la veille de sa mort, car le pauvre auteur la reçut pour prix de son dialogue, il mit ordre à ses affaires; il confia au général Marcé ses dispositions domestiques et me rendit dépositaire de ses productions littéraires, pour les publier ou les supprimer à mou gré. Je ne manquai pas de profiter de Toption. J'ai dit que l'infirmerie était grevée d'une insupportable servitude envers des habitants de celte partie de la prison. Je les passai tous en revue dans la matinée, et je reconnus bon nombre de nos camarades. La plupart m'accueillirent avec un intérêt consolant. Je quittai promptement l'infirmerie par leurs soins empressés», et je passai dans une chambre qu'on appelait la petite pharmacie. Cette chambre était destinée à recevoir une femme fameuse, aussi avait-elle de plus que les autres une double porte de cinq pouces d'épaisseur, revêtue de fer et chargée de trois énormes serrures. De deux fenêtres qui l'éclairaienl auparavant, l'une était hermétiquement bouchée, l'autre presque entièrement; mais, en revanche, elle était tapissée d'un papier qui multipliait autour de nous les emblèmes, et les mots de liberté, égalitéj droits de Vhomme, constitution; il était impossible de lever les yeux sans rencontrer le mot de liberté ou des barreaux, celui di égalité ou des verrous. Au reste, cette chambre prédestinée pour un usage peu commun était occupée alors par la représentation nationale. Ses hôtes étaient tous des députés anciens ou actuels. Le procès des vingt-un députés était à son terme. Un spectacle d'un intérêt plus relevé fit promptement diversion à tout ce que j'avais senti, pensé, éprouvé jusque-là. J'avais sous les yeux la lutte du talent, du savoir, de tout ce que les hommes sont habitués à chérir et à honorer, mais du talent, du savoir, chargés d'indignes fers, contre l'ignorance en crédit, la scélératesse en action et le crime tout puissant. Déjà un écrivain éloquent a excité la curiosité du public sur les derniers moments de ces hommes célèbres. Je me garderai de reproduire de

détails si vrais et si intéressants sous sa plume ; il faut prouver son respect pour le tabloau des maîtres en se gardant d'y toucher. Le fond du procès reste encore sous les yeux de la France et de l'Europe ; mais la postérité, ce juge irrécusable des hommes et des choses, s*avance pour le décider. Déjà il est reconnu que le mot de fédéralisme est un monstre moral, sorti de la tête d*un scélérat en délire, comme la figure hideuse qui le représente est sortie de la tête d'un ouvrier de mauvais goût ; que Tun n'a pas plus existé en politique que l'autre n'existe dans la nature. Déjà la Convention a cédé au retour de la saine raison en ordonnant la démolition de tous ces monuments ridiculesgue la tyrannie avait disséminés sur le sol de la république pour donner del'existence à ce fédéralisme, dont elle a tiré un si grand parti. Ainsi, il faut chercher ailleurs les véritables motifs de la perte des premiers Français immolés à cette sanglante chimère, de ceux qui ont les premiers dénoncé les règnes dés Marat, des Robespierre, et de tous ces misérables, l'opprobre de l'humanité et la honte de la nation. '

Je considérais cl^argés des mêmes fers que moi, ces hommes dont j'avais souvent admiré les talents, que j'avais vus naguère au plus haut degré de crédit et de puissance, et qui m'avaient écrasé avec tant d'autres du poids de leur immense popularité. Quelles réflexions ce spectacle m'inspirait I La révolution, disais-je à l'un d'eux, c'est la mort. Elle brise impitoyablementout ce qu'elle rencontre : il n'y a pas d'âge, d'opinion, de cré dit, de vertu, de richesses, de talents qui défendent de ses coups. La postérité demandera avec inquiétude quel étrange concours de circonstances a pu précipiter à l'échafaud ces fondateurs de la République. Le temps de les comparer n'est pas encore arrivé ; mais on peut dire, dès aujourd'hui, que le parti de la Gironde a fourni des orateurs, des métaphysiciens, des écrivains distingués, et pas un homme d'État I La plupart d'entre eux, élevés à l'école de l'ancien barreau, avaient contracté une confiance ridicule dans l'art de parler, et se persuadaient qu'ils avaient tué leurs ennemis avec un sarcasme bien aiguisé ou un

discours d'apparaJ. C'étaient là leurs grands moyens. Ils picotaient le ligre quand il avait la gueule ouverte pour les dévorer. Ils avaient d'ailleurs donné prise sur eux en ne suivant pas avec vigueur une conception d'abord assez forte, assez ingénieuse. Le parti de la Gironde avait tenu une marche tortueuse dans l'Assemblée législative. Tour à tour ami ou ennemi de la cour, à mesure que celle-ci lui abandonnait ou lui retirait le gouvernement, il était encore en pourparlers avec elle peu de temps avant le 10 août. Ce jour-là même, à sept heures du matin, la Gironde n'avait pas encore pris de couleur ; ce ne fut que deux heures après, et lorsque la victoire était décidée pour ie parti populaire, qu'elle s'élança à la tête de ce parti. La journée finie, la Gironde jugea que les résultats en seraient glorieux, et elle voulut se les approprier aui yeux de la France. Elle n'était pas anssi contente des moyeniâqui avaient accompagné ou suivi celte journée, et elle essaya d'en renvoyer la honle aux véritables auteurs du 10 aoi\t. Cette conception, je le répèle, était habile, et d'abord on n'oublia rien pour la faire réussir. Roland déploya toute l'énergie de sa vertu, et, ce qui était un peu plus sérieux, tout le talent de sa femme contre Danton, contre la Commune, contre les dilapidateurs dû château ; Brissot composa des diatribes contre les Jacobins, Vergniaud, Guadel, Gensonné imprimèrent le mouvement à rassemblée. C'était à i|ui fêterait le mieux le 10 août, à qui s'en approprierait le plus sûrement l'honneur, et à qui déchirerait à plus belles dents les véritables auteurs de cette journée. Le parti contraire sentit tout ce que la marche des Girondins avait de cruel et d'insultant pour lui, et en devint furieux. Il accumula les horreurs au sein de la capitale, et, pour dégoûter k Gironde du 10 août, il ne manquait pas de confondre avec cette journée les massacres de septembre. Ces massacres, de déploral)le et honteuse mémoire, offraient à la Gironde un moyen puissant de pousser son système aussi loin qu'elle le voudrait. Il fallait qu'elle en déclarât, qu'elle en poursuivît les auteurs'à la face de l'Europe. Elle disposait des départements par Roland, de l'armée par les généraux; la ma-

jorité de la Convention arrivait pénétrée d'indignation contre les bourreaux de septembre: elle pouvait reconquérir la Commune en laissant Pétion à la place de maire. On n'est qu'embarrassé dans rénumération des moyens dont elle disposait alors. Qu'a-t-elle fait avec tous ses moyens? Elle a perdu trois mois à se débattre contre Marat et à composer, sous le litre de constitution, je ne sais quel amphigouri métaphysique dont on ne 86 souvient plus, dont on ne se souvenait plus huit jours après qu'il avait paru. Or, un mois, un jour, est un siècle en révolution. Le parti contraire a louvoyé dans les premiers mois de la Convention ; mais quand il a vu que la Gironde avait laissé passer le moment favorable, il Ta prise dans son propre piège. Il a accepté tous les reproches qu'elle lui prodiguait, a avoué les excès qu'elle n'avait pas su punir, et les a mis sous la sauvegarde de son crédit naissant. Fatigué de la défensive, il a attaqué à son tour. Fort de tous les scélérats dont il était Tespoir, de tous les crimes dont il était l'appui, il a chassé Roland comme un radoteur incommode, exalté Marat comme un juste persécuté, comblé les administrations de ses créatures, nommé des ministres de son choix, et, lorsqu'enfin il a eu la plénitude du pouvoir, il a renversé la Gironde pour avoir eu la prétention de rivaliser de gloire et de puissance avec lui, sans avoir rivalisé de crimes.

D'ailleurs ce parti avait sur celui de la Gironde l'avantage de s'associer bien mieux et bien plus promptement par ses principes, ou son défaut de principes, aux vœux de la populace déchaînée et furieuse. L'anarchie permanente sous le nom de liberté, l'envahissement des propriétés sous celui d'égalité, les assassinats, les supplices, les vols consacrés comme des moyens de régénération, tous les vices en crédit, les noms de vertu et d'honneur devenus ridicules ou dangereux, telle était la doctrine ou l'instinct de ce parti qui devait trouver et qui a trouvé un nombre effrayant de sectateurs au milieu d'un peuple corrompu par un long esclavage. Après l'ébranlement terrible que la révolution avait occasionné, lorsque tous les ressorts de l'or-

dre social avaient été rompus avec fracas, une pareille doctrine faisait plus de fortune que le galimatias de Gondorcet, les diatribes apologétiques de Brissot ou les sophismes de Guadet. Les sans-culoltes n'entendaient rien à tout l'esprit de ces messieurs; mais ils comprenaient fort bien Marat lorsqu'il conseillait de pendre les épiciers pour piller plus facilement leurs boutiques; Danton, quand il faisait décréter qu*on leur accorderait quarante sous par séance à la section; Barère lui-même, quand il leur promettait les biens des aristocrates; enfin, ceux-ci distribuaient des valeurs réelles, des brevets de municipaux, d'administrateurs, de voleurs, d'assassins, de commissaires, de gardiens, tous inviolables. A ces signes, les sans-culottes reconnaissaient leur souveraineté ; mais ils n'en voyaient que le mot dans les productions de la Gironde, dont le sens, l'expression et l'intention étaient pour eux également problématiques. Ainsi la France a été soumise, parla force des événements et la faiblesse de ceux qui n'avaient su ni les prévoir ni les diriger, à parcourir tous les degrés du malheur, jusqu'à ce que ces salutaires et cruelles leçons aient éteint les illusions dans la dernière classe de la société et y aient appris que là, comme ailleurs, et peutêtre plus qu'ailleurs, le bien est dans la modération et le bonheur dans la règle.

Mais jusqu'à ce que l'infortune extrême eût désabusé tous les esprits, il devait périr une foule d'hommes, et, par préférence, ceux qui, étant placés à la tète des affaires, offraient quelque résistance au torrent, et ensuite ceux qui, jetés au milieu de la société, réclamaient par leur présence seule contre ce débordement de sottises et de crimes. Sans doute, c'en était un digne de mort aux yeux des Maratistes que d'être remarquable par son intégrité, son savoir ou ses richesses ; et si ce parti a commis une faute, c'est de n'avoir pas avoué hautement ses titres de proscription et de les avoir dérobés sous des formules contradictoires ou ridicules. S'ils avaient jeté le masque au lieu de le lever, s'ils avaient marché en sectaires décidés et conjurés pu-

bliquement contre tout ce que la République renfermait d'hommes vertueux, instruits ou propriétaires; s*ils avaient ainsi sarclé la France avec audace, au lieu delà faucher sans prévoyance et sans mesure, ils auraient effacé impunément jusqu'aux traces delà civilisation et organisé au milieu de TEurope la horde de barbares la plus dangereuse qui ait jamais effrayé le monde.

On voit comment ils devaient débuter par les députés qui les gênaient davantage, c'est-à-dire par ceux qui, composant le parti contraire, ont défendu la vertu sous les poignards du crime, la propriété sous les piques de la convoitise et la liberté sous le fer des tyrans. ,

Sept de ces députés habitaient la même chambre avec Lamourette et moi. Le jour du jugement nous étions restés seuls ; nous étions loin de mesurer toute la profondeur de cette horrible trame, car nous conservions des espérances. Nous savions bien que la plupart des députés n'échapperaient pas aux haines puissantes qu'ils avaient excitées, mais nous ne concevions pas quelle sorte d'intérêt on pouvait avoir à immoler Ducos et Fonfrèdc, qui ne s'étaient pas prononcés dans le principe avecforcet et qui tous deux avaient reçu en partage une douceur de mœurs, une franchise, une amabilité qui font partout le charme de la société, et qui ne font nulle part ombrage au gouvernement. Nous placions encore dans l'exception Fauchet, à qui on ne pouvait même pas reprocher le fédéralisme, puisqu'il avait combattu tant qu'il avait pu la réunion dans le Calvados, surtout depuis qu'il avait su que Wimphen en était le chef militaire; enfin nous ne concevions pas qu'on pût refuser aux Jacobins ce misérable Boileau, de l'Yonne, qui déshonorait ses fers par ses plaintes, ses larmes, ses regrets d'avoir assisté à la commission des douze et ses protestations d'être un ami de Robespierre et un digne montagnard.

Le 2 novembre, sur les deux heures du matin, nous entendîmes la porte de notre chambre s'ouvrir avec fracas. Trois gui-

chetiers armés de flambeaux y entrent avec empressement. Ils font rinventaire du frêle mobilier de nos compagnons, et se mettent en devoir de remporter. Nous leur demandons s'ils sont jugés. Ils nous répondent que non, mais qu'ils ne reviendront plus en prison, quel que soit Tévénement du procès, et que c'est toujours chose faite que de débarrasser la chambre de leurs meubles. L'heure où se faisait cette expédition fournissait un triste commentaire au discours de ce guichetier, mais il est difficile de cesser d'espérer ce qu'on désire fortement. Nous cherchions toujours à soulager notre douleur de la perte des autres en nous flattant que Ducos, Fonfrède et Fauchet auraient échappé. Cette espérance s'accrut même pour le dernier lorsque, sur les sept heures et demie du malin, il envoya chercher son bréviaire qui avait échappé à l'inventaire des guichetiers. Nous présumions que peut-être dans ces moments extrêmes quelquesunes des victimes avaient été agitées par des souvenirs religieux, et que Fauchet restait auprès d'elles pour leur offrir des consolations. Nous nous trompions : Fauchet partageait l'honorable sort de ses collègues et il voulait consacrer ses derniers moments à l'accomplissement d'un des devoirs de son état. Des philosophes de la façon d'Hébert et de Ghaumette souriront de pitié sur les derniers moments de l'évêque du Calvados ; de vrais philosophes ne se hâteront pas de prononcer. Fauchet était né avec un cœur brûlant, une imagination vive jusqu'à l'exaltation, le goût du merveilleux, et, ce qui est le résultat de cette organisation, un penchant décidé vers la crédulité. Élevé dans le culte catholique et nourri dans ses écoles, son esprit s'était fourvoyé de bonne heure au sein des prophéties, des miracles, des prestiges. Destiné lui-n^me à prêcher cette religion, il s'y était attaché par goût, et, comme il n'est pas aisé de s'arrêter en si bon chemin, il avait failli devenir prophète lui-même. L'évèché du Calvados l'avait disirait des rêveries du Cercle Social, et il avait fini par être un prêtre de bonne foi. Dans un moment où les hommes n'ont plus ni le besoin ni le dessein d'en imposer, il proclamait sa ferme croyance et mettait sa conduite en harmonie

avec &es principes. Il protestait fortement contre les apparences du contraire qu'offraient quelques parties de sa vie, et il 6*attachait à persuader qu'il était sans reproches sur Tarticle où le public était habitué à lui en faire davantage. Chaque jour il disait son bréviaire avec piété, lisajt rÉcriture sainte et déclamait un chapitre de limitation. Le livre dé J'Écriture pour lequel il avait le plus de penchant était l'Apocalypse. Il prétendait que c'était précisément la Révolution française que saint Jean avait vue de l'île dePathmos, et convenait que jusqu'à l'époque de la prise de la Bastille il n'était pas.^isé de V^ntendre. Mais depuis, l'explication coulait d'elle-même. Fauchet trouvait dans l'Apocalypse la naissance, les progrès, lesi triomphes des Jacobins, le règne de Robespierre, les noyade^ de Carrier, les fusillades de Collot et jusqu'aux carmagnoles de Barère. Il faisait souvent des rapprochements si frappants et les développait avec tant d'éloquence qu'il éii^ouvait le froid, le pdatérialiste Gensonné, et que Brissot en restait stupéfait. Au res.te, ce dernier, dont on a dit tant de choses, excepté la .vérité, avait aussi sa manière de crédulité. C'était un vieil enfant, toujpurs prêt à être dupe et tout à fait incapable d'en faire d'autres. Si jamais acception a été fausse, c'est celle que le public avaitdonnée au mot brissotter. Ce député avait beaucoup d esprit et autant d'imprévoyance, connaissait à fond l'histoire et fort peu les hommes, embrassait aisément un cercle étendu de relations politiques et ne voyait pas au bout de son nez ; fort jaloux de prouver qu'il avait raison, il ne connaissait pas les moyens de l'avoir réellement. Il possédait enfin tout ce qu'il fallait pour faîr,e du bruit dans un parti et le conduire à sa perte, et c'est ce qu'il a fait.

La mort des vingt-deux députés répandit au milieu des prisonniers une sonnbre consternation. Le regret de leur perle affectait tous les cœurs, et la manière dont on les avait sacriBés se mêlait à ce sentiment d'épouvante. Sans doute, dès son institution, le tribunal révolutionnaire était ce qu*ont été et ce que seront à jamais les commissions judiciaires, sous quelque prétexte qu'on les colore, sous quelque nom qu'on les cache, c'est-à-dire

une arme, et la plus redoutable des armes, dans la main du parti dominant ; mais, soit que ce parti ne régnât pas tout à coup sans partage, soit que le métier de bourreau ait ^ussi son apprentissage, soi^polilique, soit hasard, avant le massacre des vingt-deux députés il échappait quelques victimes, à de longs intervalles à la vérité, mais enfin il en échappait, et chaque prisonnier se laissait séduire par Tespoir de Tune de ces chances heureuses. Mais il n'était plus permis de s'en imposer à soi-même depuis que les fondateurs de la République avaient été sacrifiés avec une impudeur et une barbarie inconcevables. U était évident que la tyrannie avait essayé par ce coup hardi s'il existait encore quelque vigueur dans le corps politique, et que, n*y ayant trouvé que la déplorable immobilité d'un cadavre, elle allait assouvir sur lui toute sa rage et le déchirer en lambeaux. C'est ce que les députés avaient répété jusqu'au lieu de leur supplice. Le peuple de Robespierre, c'est-à-dire tous les scélérats et tous les imbéciles de Paris, poursuivaient ces infortunés de leurs cris accoutumés, et leur adressaient les injures dont le comité secret des Jacobins avait dressé la veille la nomenclature. Quelques-uns souriaient de pitié ; d'autres ne paraissaient pas y donner la moindre attention. Duchàtel leur répondit ces paroles prophétiques : « Pauvres Parisiens! nous vous laissons entre les » mains de gens qui vous feront payer bien cher votre plaisir » d'aujourd'hui. »

Depuis'cette époque, le tribunal révolutionnaire prit une activité désolante ; mais il donna la priorité aux talents distingués et aux éminentes vertus. C'est là, par-dessus tout, ce qu'il importe à la tyrannie de déblayer. Immédiatement après le procès ou plutôt la scène scandaleuse qui avait précédé la mort des députés, on lança Bailly sur le même théâtre. Il y parut avec le calme digne de l'un des premiers hommes de son siècle. Aucun reproche, aucune plainte n'échappa de sa bouche durant six joiirs qu'il fut en proie à ce simulacre de tribunal. Il répondit jusqu'au bout avec le même sang-froid, la même justesse et la même dignité; et cependant le sang bouillonne à l'homme le

plus indifférent à la lecture des questions qu'on lui faisait. Elles eussent eu quelque convenance adressées à Mandrin, à Collotd'Herbois, où à tout autre chef de brigands ; mais qui peut échapper à l'Indignation quand on réfléchit que ce tissu de mensonges atroces était préparé pour l'un des premiers philosophes, l'un des plus tendres amis de l'humanilé, Tun des savants les plus distingués dont la France puisse s'honorer 7 Sans doute des ordres particuliers avaient été donnés de lui faire avaler goutte à goutte le calice qu'on lui préparait ; car, dans Tintérieur de la prison, où naguère il portait encore des consolations et des secours, où il paraissait alors dans tout l*éclat de la vertu fortunée, il était traité avec un raffinement de barbarie. Le moment de le traîner au tribunal était un quart d'heure de récréation pour les guichetiers. On l'appelait alors avec une affectation indécente, et, lorsqu'il se pressait d'obéir pour mettre fin à ces cris redoublés, les guichetiers le poussaient en sens contraire, et se le renvoyaient de l'un- à- l'autre en s'écriant: « Tiens^ voilà » Bailly ! à toi Bailly! prends donc Bailly ! » et ils riaient aux éclats du ton grave que conservait l'infortuné au milieu de cette danse de cannibales. Oui, j'ai vu Bailly, chargé de gloire et de vertu, et respectable ne fût-ce- que par ses années, Bailly, dont le nom s'associe aux actes les plus glorieux de la révolution, souillé par les mains de gliichetiers dont on avait marchandé la barbarie, chancelant sous l'atteinte des uns, relevé par la brutalité des autres, et devenu leur jouet, tel qu'un homme ivr<e en sert quelquefois à la populace qu'il a rassemblée. Ce spectacle ma attristé plus que n'aurait fait sa mort, quelque affreuse qu'elle ait été, caria mort d'un juste au milieu des supplices a quelque chose de grand et de sacré. On sent que les bourreaux ont beau faire, ils le consacrant à l'immortalité, et l'esprit se console par l'endroit où le cœur est déchiré ; mais il n'y a rieîi de répugnant dans l'avilissement, et la vertu contrainte de le supporter n'a pas la force de l'ennoblir.

Je dois ici relever un passage de VAlmanach des PfisonSy sur le compte de Bailly: on y dit que, descendant un jour du tri-

bunal et interrogé par quelqu'un comnient allait son affaire, il répondit, en se frottant les mains : w Le petit bonhomme vit encore, » L'auteur, si exact d'ailleurs, a élé ici induit en erreur. Pour peu qu'on ait connu Bailly, on sait que le geste et le propos sont également hora de son caractère. Bailly ne s'est pas démenti un instant de son ton grave et doux. On a remarqué seulement dans les jours où il a paru au tribunal que sa gravité avait pris une teinte plus forte et ressemblait à de la fierté. Au resle, il évitait de parler de son affaire, et ne quêtait nulle part des consolations ou des espérances. Si la conversation roulait sur Ja littérature, il s'y mêlait volontiers. Il laissait échapper alors des étincelles de ce savoir aimable et de ce goût délicat qui ont dicté V Histoire de t Astronomie et les Lettres sur VA tlantide. Il ne manquait jamais, dès qu'il en trouvait l'occasion, de placer quelques réflexions consolantes pour le malheur, telles que celles-ci : « Le métier d'un honnête homme est le plus sûr,

» même en révolution Il ne faut à un in-

» dividu que de Tégoïsme éclairé pour le mettre sur la voie de

» la justice et de la vérité Dès que Tinno-

» cence peut être impunément sacrifiée, le crime n'est plus sûr

i> de son fait H y a une distance sï grande

» entre la mort de l'homme de bien et celle du méchant, que le

» commun des hommes n'est pas capable de la mesurer

» Il est faux et très faux qu'un crime puisse être jamais

» utile Il faut savoir supporter la mort

» comme un inconvénient du métier de l'homme de bien; mais n la vie a des appas pour les cœurs vertueux, et il ne faut pas » rougir de la regretter. J'aurais mauvaise opinion de celui qui

» n'aurait pas en mourant un regard à jeter en arrière »

Deux fois j'ai vu Bailly s'attendrir en parlant de sa femme, du séjour modeste qu'il s'était choisi à Melun et des jours tranquilles qu'il espérait y passer avec elle. Je ne connais M"' Bailly que par les misérables plaisanteries qu'on lui a prodiguées ; mais je ne l'en respecte pas moins. Je juge par cela même que, si elle ne suivait pas son mari dans la carrière des lettres, elle avait su se

SOIIVE.MRS DE 1793 15R

rattacher par des vertus réelles, qui conviennent mieux à son sexe que des connaissances qui rembellisaent rarement et le corrompent presque toujours. La tendresse que lui portait son mari en prenait même un caractère pins touchant. Le philosophe, en donnant ses larmes au souvenir d*une femme qui ne présentait aucun côté brillant, rentrait, sous ce rapport, dans la classe eommune, et nous aimons les points de contact qui nous restent avec les hommes supérieurs.

Une seule fois Bailly rompit le silence qu'il gardait sur les matières politiques ; c'est le jour où Tévêque Gobel préluda, par son apostasie solennelle, aux farces ridiculement impies dont la Convention a été forcée de subir tant de représentations dans son sein. Le président, homme fort obscur du reste, et dont le nom ne me revient pas, mais à coup sûr homme peu clairvoyant, applaudit tant qu'il eut de voix et par une réponse digne de la harangue, à la démarche du prêtre déhonté. Bailly poussa un long soupir à la lecture de cet article du journal. « La démar- » che de Tévêque de Paris m'étonne, dit-il ; mais la réponse du » président m*afnige. Quel est donc ce président? » On lut son nom: cela ne contribua pas à le faire connaître mieux. « Ah! » Monsieur le président, qui que vous soyez, dit Bailly, que M mettrez-vous* à la place? J'espère que la Convention ne se sé- » parera pas sans vous avoir donné un démenti. »

Ce préliminaire d'horreurs eut un terme. La veille de sa mort, Bailly présageait ce qui se passerait le lendemain, mais il en parlait sans émotion. «On a monté tous les assistants sur mon » compte, disait-il, et je crains que la simple exécution du ju- » gement ne leur suffise plus; ce qui serait dangereux pour ses » conséquences, car je me persuade que la police y veillera. — » Comment, lui répondis-je, mais hier encore, mais tous les » jours, vous avez paru tranquille sur la tournure que prenaient • les débats et les dispositions du tribunal. Vous nous trompiez ») donc! — Non, répartit Bailly, mais je vous ai donné Texem- » pie de ne jamais désespérer des lois de votre pays. » Je le quittai le cœur brisé et pressé par le besoin de commencer à

pleurer cet homme excellent. Rentré dans ma chambre, je ne pouvais pas me dérober à Témotion qui m'agitait. Je répétais : Gomment l des hommes qui prennent le titre de jurés vont déclarer que Bailly est un assassin ! u II ne faut pas calomnier le » tribunal, dit un certain Bon, peintre de portraits, petit jaco- » bin des plus sales, qui nous était tombé en partage et qui » m'ennuyait fort ; il ne condamnera pas Bailly comme un as- » sassin, mais comme un grand coupable. <» Misérable ! répon- » dis-je, tu ne cesses de parler de grands coupables et d^applau- » dir aux charretées de ton tribunal ; définis-moi ce que tu en- » tends par un grand coupable, ou je t'étrangle. » Et de fait je le tenais au col, quand Lamourette, sautant de son grabat, m'arracha ma proie, et me tança vertement pour cet accès de fureur. Je devins plus calme sans être plus tranquille, et j'employai la nuit à créer des chances qui pouvaient encore sauver Bailly, puis à les renverser. Fatigué de ne pas rencontrer d'espoir fondé, je désirais, puisque j'étais destiné au même sort, mourir à c6té de lui. Le lendemain matin je descendis dans sa chambre ; je m'informai comment il avait passé la nuit ; on me répondit qu'il avait dormi comme à l'ordinaire. Déjà il était levé et prenait son chocolat. Je le félicitai sur son appétit. Il me dit qu'il en était content ; mais qu'au reste il aimait le chocolat, parce qu'il produisait chez lui l'effet de soutenir son estomac sans le charger et d'adoucir le cours des humeurs, qu'ainsi il en faisait un usage assez fréquent. Je me retirai promptement. Les moments étaient trop précieux pour lui en faire perdre un seul ; mais j'épiai sur l'escalier l'instant de son passage pour lui donner un dernier adieu. Je le vis pendant trois quarts d'heure s'entretenir avec un jeune homme, habillé en garde national, et qui était un de ses parents. Le jeune homme était ému jusqu'aux larmes ; Bailly conservait sa tranquillité. Vers la fin de l'entretien, il prit coup sur coup deux tasses de café à Teau. Le jeune homme retiré, je passai dans la galerie. Il parut disposé à me parler. Je tremblais et je ne savais par où débuter. Enfin je lui exprimai mon étonnement de ce qu'il prenait du café à l'eau sur

du chocolat. « J*ai pris, me dit Bailly, du chocolat parce qu'il » nourrît et adoucit; mais comme j'ai un voyage assez difOcile » à faire, et que je me défie de mon tempérament, j ai mis par » dessus du café, parce qu'il excite et ranime, et, avec cet ordi- » naire, j'espère que j'arriverai jusqu'au bout. » On Tappela dans ce moment, je l'embrassai pour la dernière fois. IL me souhaita un meilleur sort, et me remercia tendrement de l'intérêt que je lui avais porté.

Immédiatement après Bailly, on traîna sur le même théâtre le général Bouchard. Il était difficile de placer le soupçon de l'intrigue ou de la trahison sur la figure de ce vieux guerrier. Houchard avait six pieds de haut, la démarche sauvage, le regard terrible. Un coup de feu avait déplacé sa bouche et lavait renvoyée vers son oreille gauche. Sa lèvre supérieure avait été partagée en deux par un coup de sabre, qui avait encore offensé le nez, et deux autres coups de sabre sillonnaient sa joue droite de deux lignes parallèles. Le reste du corps n'était pas mieux ménagé que la tète. Sa poitrine était découpée de cicatrices. Il semblait que la victoire s'était jouée en le mutilant. Il parlait un jargon barbare, moitié allemand, moitié français, que sa difficulté de prononcer rendait plus raboteux encore. Élevé dans la rudesse des camps, et parvenu au prix de son sang du métier de soldat au grade de général, l'âpreté de ses manières faisait encore ressortir le caractère menaçant de sa figure. J'ignore s'il fut un général habile, mais au moins il est certain qu'il avait été on général heureux. Il avait obtenu des avantages constants à la tête des armées de la république, délivré Dunkerque, rem« porté sur le duc d'York la mémorable journée d'Hondschott, et il n*avait pas dépendu de ses dispositions que l'armée anglaise ne trouvât dans les plaines de Flandre ses Fourches Gaudines. Rappelé, embastillé, accusé par suite du système qui pardonnait encore moins â un général une victoire qu'une défaite, on avait cependant quelqu'embarras â dresser son acte d'accusation. Après le protocole d'usage sur la complicité avec ceux qui attentaient à la liberté, à la souveraineté du peuple, à l'unité et

à rindivisibilité delà république, on l'accusait de n'avoir pas as^ sez tué d* Anglais; ce sont les termes. Suivant Timpertinent rédacteur, il ne devait pas en échapper un seul des plaines de Flandre, et tout Anglais vivant, après la journée d^Hondschott, élait un témoin décisif contre le général français. Au reste, la bêtise, rignorance, et surtout l'insolence qui avaient présidé à la rédaction de cet acte d'accusation soulevèrent Tindignation du vieux guerrier. Il rédigea lui-même pour sa défense une sorte de harangue dont je regrette toujours d'avoir négligé la copie. Certes, le s(yle n'en était pas académique, mais elle respirait une éloquence sauvage, et surtout l'indignation d'un grand courage. Il semblait entendre le Marius du marais de Minturnes* On y trouvait telle comparaison qui rappelait les chants d'Homère ou d'Ossian. J'avoue qu'après l'avoir lue, je conçus une dée plus relevée d'Houcbard, et je vis que la nature lui avait départi une étincelle de génie qui n'avait point été amortie par les mœurs et le ton du jour. Il présenta modestement sa harangue à ma censure, et je me suis bien gardé de lui conseiller d y toucher. Je l'engageai à la débiter telle qu'il l'avait écrite. Mais il ne sentit pas toute la valeur de mon avis, et à mon défaut il s'adressa à un misérable polisson nommé Osselin, qui délaya en style de Palais ce morceau vraiment remarquable, et se fit payer fort cher ce fort mauvais service. Houchard monta au tribunal muni de la pièce d'écriture d'Osselin, et assisté d'un défenseur officieux, ci-devant clerc de procureur, qui, ne connaissant de l'art de la guerre que les combats des ruelles de Paris, allait justifier les campagnes du général en chef de la république devant une bande de savetiers ivres, présidés par un moine. Tel a été en général le caractère de toutes les institutions révolutionnaires, qu'elles présentent sous une face l'excès de l'horreur, et sous une autre l'excès du ridicule ; et lorsque tout condamnait l'homme sensible à pleurer, le sage était encore tenté de sourire. On devine quel fut le sort du général: il était décidé d'avance; mais ce à quoi il ne s'attendait pas, ce à'quoi personne ne pouvait s'attendre> c'est que le moine Dumas osa

SOUVENIRS DK 1793 159

reprocher à Houchard d'élre un lâche. A ce mot, qui commençail le supplice du vieux guerrier, il déchira ses vêtements et s'écria, en présentant sa poitrine couverte de cicatrices : k Gi- » loyens jurés, lisez ma réponse ; c'est là qu'elle est écrite. » Ce mouvement, qui eût soulevé le peuple romain, fut jugé fort impertinent par la canaille parisienne. On imposa silence à Houchard, qui retomba sur le fatal fauteuil, abîmé dans ses pleurs. C'étaient les premiers peut-être qui échappaient de ses yeux. Dès-lors on put le juger, le conduire au supplice, l'assassiner, il ne s'apercevait plus de ce qui se passait autour de lui. Il n'avait plus qu'un sentiment dans le cœur, celui du désespoir, et qu'un mot à la bouche, et qu'il répéta jusqu'à Péchafaud : « Ia misérable^ il m' a traité de lâche I » et lorsqu'en descendant on lui demanda quelle était l'issue de son affaire, il répondait : « // ma traité de lâche! » et ne se souvenait plus du reste. Tant il est vrai que, pour un grand courage, il est une sorte d'injures plus dure à supporter que la mort.

Le tribunal révolutionnaire n'avait probablement pas assez de confiance dans la féroce constance de ses spectateurs, et il crut qu'il fallait, à l'exemple des autres tréteaux, varier son répertoire pour conserver la foule. A la tragédie d'Houchard, il fit succéder le drame de M"** Roland. On ne pouvait saisir un contraste plus complet. J'avais résisté à plusieurs de mes connaissances qui m'avaient offert de me présenter chez elle, lorsqu'elle tenait bureau politique et de bel esprit à l'hôtel du ministre de l'intérieur, et j'avais rejeté sur l'esprit de parti les éloges qu'on lui donnait et la célébrité dont elle s'élait tout à coup emparée. D'ailleurs, j'avais été à portée de voir à peu près toutes les femmes qui avaient placé leur nom dans les fastes de la révolution, et j'avais fini par n'en pas estimer une seule. En y rôÛéchissant, j'ai vu qu'une femme ne pouvait porter, au milieu d'une aussi effroyable catastrophe, que les vices de son sexe et aucune de ses vertus. Ces vertus douces, aimantes, sensibles croissent et se développent au sein de la paix et des jouissances domestiques ; elles s'effacent, elles se perdent au milieu de la chaleur des dé-

i60 ÉMOIRES DU COMTE BËUGNOT

bats, de Taigrëur des partis, du choc des passions. Le pied tendre et délicat d'une femme ne se soutient pas sur ces sentiers hérissés de. fer et teints de sang. Pour qu'elle y marche avec assurance, il faut qu'elle se fasse homme : or, une femme homme est un monstre à mes yeux. Ah ! qu'elles nous laissent, à nous autres à qui la nature a départi le triste avantage delà force, le champ de la dispute et le sort des combats; nous suffisons à cette cruelle deslinalion ; mais qu'elles gardent un rôle plus facile et plus doux, celui de verser le baume sur les blessures et d'essuyer les larmes. Que leur âme expansive et compatissante aille chercher le malheur dans quelque parti qu'iji se trouve, et qu'elles bénissent Tordre social qui ne permet pas de haïr 1

Je tenais plus que jamais à mon opinion sur ce point, quand un malheur commun m'a rapproché de M"»» Roland. Son arrivée à la Conciergerie était un événement, et je fus alors curieux de connaître cette femme, qui, obscure quinze mois auparavant devait obtenir en aussi peu de temps de nombreux amis, des ennemis plus nombreux encore, un ranç très-élevé, une haute célébrité, des fers et la mort. M"® Roland était âgée de trente-cinq à quarante ans. Elle avait la figure, non pas régulièrement belle, mais très agréable, de beaux cheveux blonds, les yeux bleus et bien ouverts. Sa taille se dessinait avec grâce, et elle avait la main parfaitement faite. Son regard était expressif; et, même dans le repos, sa figure avait quelque chose de noble et d'insinuant. Elle n'avait pas besoin dé parler, pour qu'on lui soupçonnât de l'esprit; mais aucune femme ne parlait avec plus de pureté, de grâce et d'élégance. Elle avait dû à l'habitude de la langue italienne, le talent de donner à la langue française un rhylhme, une cadence véritablement neuve. Elle relevait encore l'harmonie de sa voix par des gestes pleins de noblesse et de vérité, par l'expression de ses yeux, qui s'animaient avec le discours, et j'éprouvais chaque jour un charme nouveau à l'entendre, moins par ce qu'elle disait que par la magie de son débit. Elle réunissait à ces dons déjà si rares, beaucoup d'esprit naturel, des connaissances étendues en littérature et en économie

politique. C'est ainsi que j*ai vu M»« Roland, et j'avoueraf que je la. voyais avec une prévention défavorable.

A l'entendre, elle avait puisélegoût^oupourrendre ses termes, la passion de la liberté à la lecture des grands écrivains de Fantiquilé. Là; elle avait vu Thumanité à un degré d'élévation dont elle avait été ambitieuse dès son jeune âge. Caton l'Ancien était son héros, et c'est probablement par respect pour ce dernier des Romains qu'elle-en avait fait prendre à son mari la rudesse et le costume. Je crois volontiers que la passion de M^^ Roland pour la liberté découlait en partie d'une source aussi pure ; ce* pendant, quand on la transportait de l'histoire ancienne à l'histoiro^modeme, on s'apercevait que l'oubli que le gouvernement passé avait fait de ses talents, produits sous le nom de son mari, entrait aussi pouj* quelque chose dans sa passion en faveur du nouveau. Elle ne dissimulait pas la joie que les.deux ministères de son mari lui avaient apportée, et mettait tant d'art à prouver que le ressentiment n'était entré pour rien dans sa fameuse lettre à Loois XVI, qu'elle démontrait complètement, à un observateur judicieux, qu'il y entrait pour tout.

Au reste, cette femme à conceptions vives, entraînée par sa tète plus loin qu'elle ne serait allée avec ^on cœur, attachait à ses opinions la violence d'une passion; elle aimait tous ceux qui les partageaient» et détestait ceux qui ne les partageaient pas. Sous ce rapport elle était souverainenient injuste. EUe-n'avouait le talent, la probité, la vertu, les lumières que dans Roland et ses admirateurs; partout ailleurs elle ne voyait que bassesse, ignorance ou trahison. Elle avait inspiré à tout le parti cette chaleur de prévention qui' n'avait pas peu contribué à lui aliéner les esprits et à lui susciter des haines. Plus d'une fois j'en ai fait des reproches à M°>® Roland, et cette matière élevait entre nous des discussions assez vives. Je me rappelle entre scutres qu'un jour nous étions sur le chapitre de Louis XYI ; elle déchirait sa mémoire avec véhémence. Je la rappelais aux égards queJ'on doit au malheur ; je trouvais que l'homme auquel elle ne voulait rien accorder avait cependant déployé, au comble de

16â MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT

rinforlune, un courage assez élevé, et qu'il s'était avancé vers la mort avec de la véritable magnanimité : « Fort bien, me dit- » elle; il a été assez beau sur Téchafaud; mais il ne faut pas lui » en faire un mérite : les rois sont élevés dès Tenfance à la re- » présentation. » Ironie profondément cruelle qui se ressent davantage de la corruption de 1 ancien régime que de la franchise et de rbumanité républicaines.

L'amour-propre était le véhicule qui avait élevé cette femme au point où nous Tavons vue : elle en était sans cesse agitée, et ne le dissimulait pas. Au risque de rdvaler son mari au métier d'automate, et de ne lui laisser que sa douteuse vertu, elle s'attribuait tout haut la meilleure partie de ses productions littéraires et toute sa gloire politique. Elle enlevait aux antres le plaisir de la célébrer, en les prévenant sur ce point. Rien ne lui paraissait si naturel, et elle se croyait encore en rapport de ce côté avec les plus fameux personnages de Tanliquilé. Elle ne voulait pas voir qu'il y avait autant de différence entre la femme de Roland et le consul romain, qu'entre le Bru tus du 'tribunal révolutionnaire et celui du Capitole.

Sans cesse emportée par l'idée de transformer les Français en Grecs et en Romains, elle ne voulait pas davantage reconnaître Tabsurdité de son système, qu'elle défendait avec autant de chaleur que de grâce, et lorsque celte femme m'étonnait par la beauté de ses pensées et l'élévation de son langage, je ne pouvais plus reconnaître celle qui, de ?on aveu, courait les tribunes des Jacobins, et se souillait dans la fange des sociétés fraternelles.

Séparez M"' Roland de la révolution, elle ne paraît plus la même. Personne ne définissait mieux qu'elle les devoirs d'épouse et de mère, et ne prouvait plus éloqucmment qu'une femme ne rencontrait le bonheur que dans l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le tableau des jouissances domestiques prenait dans sa bouche une teinte ravissante et douce; les larmes s'échappaient de ses yeux lorsqu'elle parlait de sa fille et de son mari: la femme de parti avait disparu; on retrouvait une

femme sensible et douce, qui célébrait la vertu dans le style de Fénelon. Je n'ai pas assez connu M*"* Roland ; j'ignore donc si elle justifiait dans la pratique la sublimité de sa théorie. Elle me disait, en me parlant de Tunion des cœurs vertueux, en vantant l'énergie qu'elle inspire : « La froideur des Français m'étonne. I» Si j'avais été libre et qu'on eût conduit mon mari au supplice, » je me serais poignardée au bas deTéchafaud; et je suis pern suadée que, quand Roland apprendra ma mort, il se percera » le cœur. » Elle ne se trompait pas.

Il faut que j'ajoute à son avantage qu'elle s'était créé un empire bien honorable jusque dans le fond des cachots. On jetait indifféremment sur la même paille et sous les mêmes verroux la duchesse de Grammont et une voleuse de mouchoirs, M"** Roland et une misérable des rues, une bonne religieuse et une habituée de la Salpêtrière. Cet amalgame avait cela de cruel pour les femmes élevées qu'il leur fallait souffrir le spectacle journalier de scènes dégoûtantes ou horribles. Nous étions réveillés teutes les nuits par les cris de malheureuses qui se déchiraient entre elles. La chambre où habitait M™* Roland était devenue l'asile de la paix, au sein de cet enfer. Si elle descendait dans la cour, sa présence y rappelait le bon ordre, et ces femmes, sur lesquelles aucune puissance connue n'avait plus de prise, étaient retenues par la crainte de lui déplaire. Elle distribuait des secours pécuniaires aux plus nécessiteuses, et à toutes des conseils, des consolations et des espérances. Elle marchait environnée de ces femmes qui se pressaient autour d'elle comme autour d'une divinité tutélaire; bien différente de cette sale courtisane, l'opprobre de Louis XY et de son siècle, de celte du Barry, qui se trouvait alors dans la même enceinte, et qu'elles traitaient avec une énergique égalité, encore qu'elle eût conservé jusque-là les mines lubriques et les tons altiers d'une auguste catin.

Le jour où M"* Roland devait paraître au tribunal, Glavières me chargea d'une commission pour elle. Je me défendais : Glavières insista, en m'observant qu'une entrevue entre elle et lui à

un pareil jour pourrait nuire à tous deux. Je me rendis; j'épiai le moment où elle sortirait de sa chambre, et j*allai la joindre au passage. Elle attendait à la grille qu'on vint Tappeler. Elle était vêtue avec une sorte de recherche ; elle avait une anglaise de mousseline blanche, garnie de blonde, et rattachée avec une ceinture de velours noir. Sa coiffure était soignée ; elk portait un bonnet-chapeau d'une élégante simplicité, et ses beaux cheveux flottaient sur ses épaules. Sa figure me parut plus animée qu'à l'ordinaire ; ses couleurs étaient ravissantes, et elle avait le sourire sur les lèvres. D'une main elle soutenait la queue de sa robe, et elle avait abandonné l'autre à une foule de femmes qui se pressaient pour la baiser. Celles qui étaient^mieux instruites du sort qui l'attendait sanglotaient autour d'elle et la recom^ mandaient en tout cas à la Providence, (^ien ne peut rendre ce tableau : il faut l'avoir vu. M*"® Roland répondait à toutes avec une affectueuse bonté; elle ne leur promettait pas son retour; elle ne leur disait pas qu'elle allait à la mort, mais les dernières pa'roles qu'elle leur adressait étaient autant de recommandations touchantes, Elle les invitait à la paix, au courage, à l'espérancei à l'exercice des vertus qui conviennent au malheur. Un vieux geôlier nommé Fontenay, dont le bon cœur avait résisté à trente ans d'exercice de son cruel métier, vint lui ouvrir la grille en pleurant. Je m'acquittai au passage de la commission de Clavières ; elle me répondit en peu de mots et d'un ton ferme. Elle commençait une phrase lorsque deux guichetiers dé l'intérieur l'appelèrent pour le tribunal. A ce cri, terrible pour tout autre que pour elle, elle s'arrêta et me dit, en me serrant la main : « Adieu, Monsieur, faisons la paix, il en est temps. » En levant les yeux sur moi, elle s'aperçut que je repoussais mes larmes, et que j'étais violemment ému; elle y parut sensible, mais n'ajouta que ces deux mots : » Du courage I »

Au milieu de ces tableaux lugubres qui se renouvelaient chaque jour, les femmes françaises ne perdaient rien de leur caractère; elles sacrifiaient avec la même assiduité au besoin de plaire. La partie de la prison que nous habitions donnait sur la

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cour des femmes. Le seul endroit où nous pouvions respirer un peu moins mal à notre aise était un local de dix à douze pieds de longueur sur sept de large, formé de deux cintres de voûte, qui servait de repos à Tescalier et de passage de la cour des femmes au guichet. Cette espèce de corridor était fermé, du côté de la cour, par des grilles de fer, mais dont les barreaux n'étaient pas tellement resserrés qu'un Français n*eût jartiais qu'à se désespérer. Le corridor était notre promenade favorite : c'était la seule ; nous y descendions dès qu'on nous avait extraits de nos cachots. Les femmes sortaient à la même heure, mais pas aussitôt que nous : la toilette revendiquait ses imprescriptibles droits. On paraissait le matin dans un négligé coquet, et dont les parties étaient assorties avec tant de fraîcheur et de grâce que l'ensemble n'indiquait pas du tout qu'on eût passé la nuit sur un grabat, et le plus souvent sur une paille fétide. En général, les femmes du monde qu'on conduisait à la Conciergerie y conservaient jusqu'au bout le feu sacré du bon ton et du goût. Quand elles avaient paru le matin en négligé, elles remontaient dans leurs chambres, et, sur le midi, on les voyait descendre habillées avec recherche, coiffées avec élégance. Les manières n'étaient pas celles du matin ; elles avaient quelque chose de plus prononcé et une sorte de dignité : sur le soir, on paraissait en déshabillé. J'ai remarqué que presque toutes les femmes qui le pouvaient étaient fidèles aux trois costumes de la journée; les autres suppléaient à l'élégance par la propreté compatible avec le local. La cour des femmes possédait un trésor, une fon* taine qui leur donnait de l'eau à volonté ; et je considérais chaque matin ces pauvres malheureuses qui n'avaient rien apporté avec elles, qui ne possédaient peut-être qu'un seul vêtement, occupées autour de cette fontaine à laver, à blanchir, à sécher, avec une émulation turbulente. La première heure du jour était consacrée par elles à ces soins, dont rien ne les aurait distraites, pas même un acte d'accusation. Richardson a observé que le soin des bardes et la fureur de faire des paquets balançaient, s'ils ne dépassaient, dans l'esprit des femmes, les plus hauts intérêts.

Je suis persuadé que, à cette époque, aucune promenade de Paris n'oiïrait de réunions de femmes mises avec autant d'élégance que la cour de la Conciergerie, à midi ; elle reâsemblait à un parterre orné de fleurs, mais encadré dans du fer. La France est probablement le seul pays, et les Françaises les seules femmes du monde, capables d'offrir des rapprochements aussi bizarres, et de porter sans efforts ce qu'il y a de plus attrayant, de plus voluptueux, au sein de ce que l'univers peut offrir de plus repoussant et de plus horrible. J'aimais à considérer les femmes à midi; mais je préférais de leur parler le matin, et je prenais ma part des entretiens plus intimes du soir, quand je ne courais risque de troubler le bonheur de personne; car le soir, lout était mis à profit, les ombres croissantes, la fatigue des guichetiers, la retraite du plus grand nombre des prisonniers, la discrétion des autres, et, dans ce moment de paix qui prélude à la nuit, on a béni plus d'une fois Timprévoyance de Tartiste qui a dessiné la grille. Cependant les êtres capables de cet inexplicable abandon avaient leurs arrêts de mort dans la poche. Au reste, j'ai été à peu près témoin de quelque chose de plus fort en ce genre. Une femme, âgée de quarante ans, mais fraîche encore, et qui conservait de beaux traits et une taille élégante, fut condamnée à mort, dans la première décade de frimaire, avec son amant, officier dans l'armée du Nord, jeune homme qui paraissait réunir un esprit élevé à une charmante figure, lis descendirent du tribunal sur les six heures du soir; on les sépara pour la nuit. La femme sut mettre en réserve des moyens de séduction dont elle usa avec succès ; elle obtint qu'on la réunirait à son amant. Ils donnèrent cette dernière nuit aux amours, épuisèrent encore une fois la coupe de la volupté, et ne s'arrachèrent en quelque sorte des bras l'un de l'autre que pour monter sur la fatale charrette.

Je n'ai jamais pu que m'étonnerde cet héroïsme, pour lequel je ne me sentais pas fait du tout. Il n'est pas encore décidé dans mon esprit s'il dégradait ou s'il rehaussait le peuple qui en a fourni des exemples; mais au moins est-il vrai qu'il lui donne

une physionomie qui n*est qu'à lui. Le voisinage des femmes nous procurait des dissipations moins sérieuses, et dont j'étais plus jaloux. Il nous arrivait souvent de déjeuner avec elles. Des bancs à peu près à hauteur d'appui étaient adaptés de part et d'autre à la grille; on y posait pêle-mêle, et avec toute la confusion du local et du moment, non pas les apprêts, mais le sérieux du déjeuner, et s'il restait quelque espace du côté des femmes, les grâces ne manquaient pas de s*en emparer. A la vérité, ce n'était pas de celles qui se déploient avec abandon sur une chaise longue et qui s'arrondissent autour d'un thé élégant, ^Ues étaient moins empruntées et bien plus piquantes. Là, tout en dépéchant des mets que l'appétit assaisonnait en dépit du fournisseur, les propos délicats, les allusions fines, les réparties saillantes étaient échangés d'un côté de la grille à l'autre. On y parlait agréablement de tout sans s'appesantir sur rien. Là, le malheur était traité^comme un enfant méchant dont il ne fallait que rire, et dans le fait, on y riait très franchement de la divinité de Marat, du sacerdoce de Robespierre, de la magistrature de Fouquier, et on semblait dire à toute cette valetaille ensanglantée : « Vous nous tuerez quand il vous plaira, mais vous ne » nous empêcherez pas d*étre aimable. » Ce détail n'a rien de paré, et on y croira volontiers, si j'ajoute que les convives étaient peut-être ce que la France conservait encore de talents distingués, et si je cite en preuve les deux seuls hommes qui aient échappé à la Conciergerie, je ne sais par quel miracle, M. Riouffe, fauteur enfin connu des Mémoires d'un détenu, et M. Marchéna, que la révolution a conquis sur l'Espagne, et qui est fait pour honorer quelque pays qu'il veuille adopter.

Je ne sais quel génie fortifiait toutes les âmes, élevait tous les esprits et les trempait d'énergie ; mais je n'ai vu qu'un seu homme donner des marques de pusillanimité, ce fut M. du Ghâtelet. Il arriva des Madelonnettes dans un pitoyable état d'ivresse. On le jeta sur un grabat, où il passa la nuit. Le lendemain, il avait retrouvé sa raison, et n'y gagnait guère. Il colportait çà et là ses plaintes, ses larmes, ses regrets et parais-

sait stupéfait de ne jencoptrer personne disposé à se mettre à Tunisson avec lui. 11 se présenta à la grille des femmes, et là, comme aille'urs, il pleurait et marmottait des lamentations. Une fille, plus que fille, le regarde comme un objet nouveau, et se fait expliquer ce qu'il est. Mieux instruite, elle s'approche et lui dit: «Fî donc! vous pleurez; sachez, monsieur le duc, que » ceux qui n'ont pas de nom en acquièrent un ici, et que ceux » qui en ont un doivent savoir le porter. » On devine que le personnage de qui partait cette verte leçon était une aristocrate, et rien de si vrai. On demandera où diable l'aristocratie allait se nicher? Elle s*est nichée là, chez une malheureuse fille des rues, qui soutint jusqu'au bout son rôle avec un genre d*héroïsme dont n'auraient été susceptibles aucune des virtuoses des salons de Coblentz.

Elle s'appelait Égié, et était âgée de dix-sept à vingt ans; elle logeait depuis deux ans, rue Fromenteau, où elle était des* cendued'un galetas du faubourg Saint- Antoine. La malheureuse avait été victime, comme tant d'autres, de la corruption de nos mœurs, et en était devenue ensuite un agent très actif. Une àme s'était conservée forte dans ce corps flétri par mille souillures; Ëglé détestait le nouvel ordre de choses, et ne s'en cachait pas. Elle publiait ses opinions au coin des rues, et en accompagnait le développement de propos et de cris séditieux. La po. lice l'avait fait arrêter et conduire à la Conciergerie avec une de ses compagnes à qui elle avait inculqué son poison aristocratique et la rage de le répandre. Ghaumette avait eu le projet de faire traduire ces deux malheureuses au tribunal, en même temps que la reine, et de les envoyer toutes trois à la mort sur la même charrette. Rien ne s'accordait mieux avec son fameux procès-verbal, et il faut convenir que ce forçat, devenu procureur de la commune de Paris, rainait avec assez de suite. Les comités du gouvernement d'alors trouvèrent quelque inconvénient à cette gaieté; il fut décidé que Marie-Antoinette- d'Autriche irait seule à la mort, et on réserva la pauvre Églé pour une meilleure occasion.

Trois mois 8*étaient écoulés depuis la mort de la reine, et il est probable qu'Églé et sa compagne auraient pu se faire oublier, si la première avait gardé la retenue la plus ordinaire ; mais elle aurait trouvé de la honte à dissimuler ou seulement à retenir sa pensée, et elle y donnait un essort tellement séditieux au milieu de la Conciergerie, que Fouquier voulut en finir avec elle.

On ne se donna pas la peine de dresser un nouvel acte d'accusation contre ces deux filles ; on retrouva celui qui avait été pré* paré lors du projet de Chaumette, et il futsignifié danssasimplicité première, en sorte qu'Églé et sa compagne se trouvaient textuellement et précisément accusées d'avoir été d'intelligence avec la veuve Gapet, et d'avoir conspiré avec elle contre la souveraineté et la liberté du peuple. Je l'ai lu, et je l'atteste.

Églé était fière de son acte d'accusation, mais indignée des motifs qu'il renfermait. Elle ne pouvait pas concevoir qu'on pût mentir d'une manière aussi bêle, et lançait contre le tribunal de ces sarcasmes grivois qui avaient bien leur mérite, mais dans sa bouche seulement. Je l'interrompais au milieu de Tune de ces philippiques, et je lui disais: « Malgré tout cela, ma chère Églé, » si on t'eût conduite à l'échafaud avec la reine, il n'y aurait » pas eu de différence entre elle et toi, et tu aurais paru son i> égale. — Oui, me répondait-elle; mais j'aurais bien attrapé i> mes coquins. — Et comment cela? — Comment ? au beau mi- » lieu de la route, je me serais jetée à ses pieds, et ni le bourj» reau ni le diable ne m'en auraient pas fait relever. » Il faut pardonner une pareille extravagance à celte infortunée. Elle était née au sein de l'ignorance et de la pauvreté ; les distractions de son déplorable état ne lui avaient pas laissé le temps ni de penser, ni de raisonner. Il n'est donc pas étonnant qu'elle n'ait jamais pu s'élever à cette hauteur de conceptions d'où les rois paraissent tout au plus au niveau du reste des mortels ; et d'ailleurs, quelle école de mœurs et d'opinions républicaines que la rue Fromenteau ?

no MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT

Devant le tribunal, Églé avoua les propos et les exclamations royalistes qu'on lui imputait ; mais, quand on arriva à larlicle de sa complicité avec la reiiie : « Pour cela, dit-elle en levant les » épaules, voilà qui est beau, et vous avez, par ma foi, de Ves- » prit ; moi, complice de celle que vous appelez la veuve Capet, » et qui était bien la reine malgré vos dents ; moi, pauvre fille » qui gagnais ma vie au coin des rues et qui n'aurais pas appro- » ché un marmiton de sa cuisine ! Voilà qui est digne d'un tas de » vauriens et d'imbéciles tels que vous. » Malgré cette sortie, Églé obtint de la faveur au tribunal. Un juré observa que probablement Taccusée était ivre lorsqu'elle avait tenu les propos qu'on lui imputait, puisque dans le moment même, elle n'était pas de sang-froid ; et quelques autres jurés, anciennes connaissances de l'accusée, appuyaient l'observation. Églé repoussa avec le même front et les protecteurs el les motifs de la prolectian ; elle soutint que s'il y avait quelqu'un d'ivre dans l'honorable assistance, ce n'était point elle, et pour prouver qu'elle avait tenu à dessein et de sang-froid les propos qu'on lui imputait, elle se mit en devoir de les reproduire dans toute leur vérité, et il fallut prendre des précautions sérieuses pour lui imposer silence. On la força de s'asseoir, et le tribunal passa à sa compagne. Celie-ci trouva dans les jurés la même sensibilité, sans doute à cause de la même connaissance. Moins décidée qu'Églé, elle hésitait et acceptait le brevet d'ivresse qui devait la sauver de la mort. Églé indignée rompit le silence, et cria à sa compagne que sa faiblesse était un crime, et quelle se déshonorait (le mot est précieux). Elle la rappela au courage et à la vérité. Celle-ci, confuse et tremblante en face d'Églé plus encore que devant les juges, abjura un moment d'erreur, confessa qu'elle aussi s'était rendue coupable de sang-froid. Le tribunal mit une juste différence dans sa décision ; il envoya Églé à l'échafaud comme une aristocrate incorrigible, et se contenta d'enfermer pour quelque vingtaine d'années sa compagne à la Salpêtrière. A la lecture du jugement, Églé entendit en souriant les dispositions qui la déclaraient convaincue du crime de con-

' tre-révolutionet la condamnaient àla mort; mais quand on vint à la confiscation de ses biens: « Ah ! voleur, dit-elle au président, u c'est là que je t'attendais. Je t*en souhaite de mes biens ! Je te » réponds que ce que tu en mangeras ne te donnera pas d'indi- » gestion, i» Églé en descendant du tribunal, plaignait sa compagne de sa conduite, et était assez satisfaite de la sienne; elle craignait seulement d^ aller coucher avec le diable; je rends ses termes. L*ange de cette prison, le bon M. Émery, la rassura sur cette frayeur, et elle sauta sur la charrette avec la légèreté d*un oiseau. Si cette pauvre fille valait la peine qu'on s'informât d*où elle sortait, on découvrirait qu'elle avait reçu sans douleune éducation détestable. Quelque bonne femme avait déposé le germe des préjugés du vieux temps dans l'esprit d'Églé. L'active dissipation de sa vie l'aurait étouffé à la longue ; mais des persécutions révolutionnaires en avaient, à ce qu'il parait, favorisé le développement, et il était parvenu à son comble dans cetle âme ardente et susceptible de passions de plus d'un genre....

Snite du séjour & la Conciergerie. — Mort de Clavières. •— Scène d'évocation. — Translation à la Force. — L'acteur Neuville. — Linguet. — Dupont de Nemours. — Danton. — Changement dans le régime de la prison. — Perrière Sauvebœuf. — Scène avec La Noraye. — La famille de Brienne. — Pin de la Terreur. — Sortie de prison.

Je fus interrompu dans ces pensées

amères par Lamourette, évéque constitutionnel de Lyon, qui partageait ma chambre. Sa société m'était douce. Lamourette était un homme instruit, bon orateur, et, au moment de la révolution, l'un des prêtres les plus distingués de l'Oratoire. Comme presque tous les membres de cette savante congrégation, il se laissa séduire par les nouveaux principes, et fut, à ce titre, nommé év.éqae de Lyon. Durant le siège, il déploya le zèle et le courage qui ne manquent jamais aux prêtres français au moment du danger. Il portait les secours spirituels à ses ouailles à travers les halles et la mitraille. Notre bon abbé Rosier, Tauteur du Dictionnaire d'agriculture, ainsi que son grand-vicaire, y furent tués; l'évêque ne fut que blessé, mais il s'attendait à ce que le fer du bourreau vînt achever l'œuvre des soldats de Dubois de Crancé. Il n'en éprouvait aucun trouble, et je n'ai vu personne pousser aussi loin le stoïcisme chrétien. On le voyait remplir régulièrement, mais sans affectation, les devoirs d'un prêtre. Quoique évéque constitutionnel et, par conséquent, fortopposé, en

apparence, avec H. Émery, Tex-supérieur de Saint*Sulpice, aussi rangé entre nos compagnons de misère, itétait de moitié dans les bonnes œuvres de cet homme excellent. Lorsque Lamourette fut conduit au tribunal, il avoua ce dont il était accusé, comme le devoir le plus sacré de son état, confessa sa foi, fit le signe'de la croix et attendit son jugement. 11 m'a chargé de publier sa rétractation du serment qu'il avait prêté à la const4lutio[ï civile du clergé. Je n'y manquerai pas.

Lamourette, qui me voyait accablé de douleur en revenant du guichet, crut que j'y avais trouvé la nouvelle que je paraîtrais le lendemain devant le tribunal, çt il entamait une exhortation analogue à la gravité de la position. Je l'avertis de sa méprise et lui expliquai les causes de mon abattement. Il me reprit, même vertement, et voulut me faire trouver dans l'arrivée de ma femme un sujet puissant de consolation, quelque chose qui dût suivre. A toutes mes objections il se contentait de répondre : « Sachez une bonne fois être chrétien, et vous n'éprouverez pas » ces transports désordonnés. » La nuit qui suivit ce jour m^me, nous fûmes mis l'un et l'autre à une cruelle épreuve : le départ des Girondins avait laissé cinq places vides dans la chambre où j'étais logé; elles furent occupées par Lamourette, par un ancien ' prieur de Molesme, du nom de Sauménil; Boos, le peintre de portraits; un tailleur de Paris, et Giavières, l'ex-ministre des finances. Cette chambre faisait exception pour l'ordre et la tranquilité qui y régnaient, et on lui avait donné le nom de la chambre des sept sages. Glavières était matérialiste, l'évéque et le prieur des prêtres fort pieux, le tailleur protestant, et le peintre rien du tout. Tout cela s'accordait à ravir. Glavières avait voulu hasarder quelques moqueries quand nos prêtres disaient leur bréviaire en commun, mais je le rembarrai alors rudement, et je lui fis perdre cette mauvaise habiti\ple. Le jour même de ma première entrevue avec ma femme, Glavières reçoit son acte d'accusation, et il est prévenu que le lendemain il sera jugé. Il lit cet*acte jusqu'à la moitié, puis le foule aux pieds dans un mouvement d'indignation. Je le rainasse, a Lisez, me dit Cla-

» vières, si vous en avez le courage, et dites ce qui reste à faire » à un homme de cœur. » Je lis en effet un long compendium où sont rapportés tous les crimes de Clavières, et cependant les véritables n'y étaient pas. Je lui donne le conseil d'appeler son avocat. « Pourquoi faire? répondit-il. J'aime mieux envoyer » chercher Montessin, mon gendre, et m'occuper avec lui du » sort de ma fille, r- L'un, dis-je, n'empêche pas l'autre. » Tous deux il les appelle. Je l'invite à diner en tiers avec Lamourette et moi, parce qu'il y sera mieux qu'à une table assez bruyante où il mangeait d'ordinaire et qui était composée de huit personnes. 11 me refuse, se présente à son dîner comme de coutume, n'y mange ni plus ni moins et conserve son sang-froid; seulement il escamote habilement le couteau à découper et le rapporte dans notre chambre. U voit dans^ l'après-midi son gendre et son avocat, et ne nous parle plus de son procès. U me dit seulement de cet avocat, nommé £afeutrie, ^que c'est un drôle ou un imbécile, puisqu'il a essayé de lui persuader qu'il avait tiré d'affaire des accusés plus malades que lui. « A quoi j'ai répondu pour- » suivait-il, citoyen défenseur vous ne m'avez pas tàté le pouls. » Au reste, je ne vous consulte pas sur le fond de mon procès, » mais seulement pour savoir si je peux demander un délai, » afin de me procurer le grand nombre de pièces dont j'ai » besoin pour réfuter vingt chefs d'accusation; dès qu'aucun » délai n'est possible, il ne me rçste plus qu'à vous remer- » cier. »

L'heure de la fermeture des chambres arriver- on nous enferme dans la nôtre et Clavières avec nous. La conversation s'établit comme de coutume sur les misères de notre condition, et Lamourette y entremêle avec adresse des réflexions sur la brièveté de la vie que la rage de nos persécuteurs n'augmente que de bien peu. Chacun se couche et s'endort; car là même, on dort. Les premières, nuits qu'on passe dans un cachot sont sans sommeil, à moins qu'on ne soit doué d'une grande force de caractère, mais la nature ressaisit bientôt chez nous ses imprescriptibles droits, et'j'ai, remarqué pour mon compte que depuis

le jour OÙ j'ai été mis en prison, mes rêves sont des scènes de pleine liberté, et probablement quand j*en serai sorti, si j*en sors, je révérai prisons et cachots. Une heure après que nous étions couchés et endormis, je suis réveillé par ce cri de Lamourette : «Clavières! ah malheureux ! qu'avez-vous fait? » et j'entends alors distinctement deux bruits également horribles : le râle d'un homme qui s'éteint et le bruit de son sang qui du lit tombe sur les dalles. Je me jette hors de mon lit; nous en faisons tous les cinq autant. Que faire? que devenir? nul secours à appeler du dehors; pas moyen de se procurer de la lumière; seulement un réverbère, placé dans Tun des passages du Palais de Justice, et qui se trouve en face de la croisée de notre chambre, y jette quelques faibles rayons, assez pour indiquer celte scène d'horreur, pas assez pour l'éclairer. Les deux prêtres se jettent à genoux et nous invitent à en faire autant pour demander à Dieu la grâce de l'infortuné que nous voyons s'éteindre. Au bout d'une demi-heure on n'entendait plus que le sang qui tombait encore. Nous nous rejetons sur nos lits, mais comme nous avions foulé aux pieds ce sang dont le pavé était recouvert, à notre tour nous en souillons nos couches, et le lendemain, à l'ouverture de ce lugubre réduit, il semblait une boucherie, et de quelle chair, grand Dieu 1 Lorsqu'une sorte de calme eut succédé, nous pûmes rapprocher plusieurs circonstances qui auraient dû nous avertir de la détermination de Clavières. Plus d'une fois il avait protesté qu'il n'avilirait pas la dignité de l'homme au point de paraître devant l'infâme tribunal. H avait consulté le peintre Boos sur l'attitude que les statues et les tableaux donnaient aux personnages qui se frappaient du poignard et il avait marqué la place du côté gauche où il faut enfoncer pour arriver plus sûrement à l'oreillette du cœur. Enfin il était évident, par ses discours de la veille, qu'il récusait le tribunal, et, pour y échapper, il lui fallait mourir dans la nuit même. Mais le genre de mort qu'il avait choisi suppose un courage incroyable Ton ne conçoit pas que, couché sur un lit de sangle et avec des points d'appui faibles ou incertains, il ait pu» en soute*

SOUVENIRS DE 1794 llg

nant le poignard de la main gauche à l'endroit où il voulait qu'il pénétrât, Tenfoncer de la main droite en frappant à coups redoublés, et cela sans jeter un cri, sans faire quelque mouvement maladroit qui nous eût éveillés. Telle a été néanmoins, suivant le rapport des hommes de Fart, la seule manière dont il ait pu se donner la mort. Ainsi périt Clavières, le premier ministire des finances qu'ait en la république. Il était du fameux triumvirat Roland, Clavières etServan, qui, appelés par Louis XVI, pour le défendre, le livrèrent aux Jacobins et présidèrent aux scènes qui» en redoublant chaque jour de violence, aboutirent à Téchafaud de cet excellent prince. Roland s'était poignardé sur la roule de Rouen quinze joursavant Clavières ; Servan avait trouvé quelque répit en se jetant dans l'armée, mais l'impitoyable destin allait l'y saisir quand la mort le préserva de la récompense que lui réservait son parti. Clavières était un Genevois, et même un Genevois distingué, c'est-à-dire qn'il était homme d'esprit, calculateur habile et bon écrivain. Il avait pris des leçons de Panchau, et passait pour Tun de ses meilleurs écoliers. Déjà Clavières avait une place dans les affaires lorsque M. Necker occupait la première. Il fut hostile à son célèbre compatriote pendant la durée de l'Assemblée constituante; il allait chercher contre lui des armes aux Jacobins, et, quand ceux-ci devinrent les maîtres, Clavières se trouva naturellement leur homme. Devenu ministre de la république, il se crut au moment de réaliser ses grands projets économiques et financiers, et de faire justice de ce qu'il appelait l'emphatique ignorance ^e ce pauvre Necker. Les Jacobins, qui n'y entendaient rien du tout et auxquels il re* fusait le pillage, le traitèrent de voleur et d'intrigant, l'arrêtèrent comme tel, et allaient lui couper le cou quand il eut l'impertinence de les prévenir.

J'avais prévu que la catastrophe de la nuit allait provoquer une enquête où figureraient, au moins comme témoins, les camarades de chambre de Clavières, et je ne me souciais pas d'y donner mon nom. Dès que j'en eus le pouvoir, je descendis au greffe de la prison où je m'étais ménagé un certain crédit

en faisant dea copies ou en dressant des tableaux pour le compte du greffier. Je m'ouvris à ce dernier sur la crainte de figurer au procès-verbal et il parvint à m*en dispenser. Il me conseilla pour plus de sûreté de rester au greffe pendant le temps de l'opération. J'y étais encore lorsqu'on apporta le corps de mon compagnon de chambre, qui fut déposée dans la geôle des condamnés. Cependant des forcenés avides de sa mort sur l'échafaud l'attendaient au tribunal pour déposer dans son procès. On leur annonce qu'il s'est suicidé; ils ne veulent pas le croire, et descendent pour s'en assurer; ils arrivent devant ce cadavre, et là vomissent d'horribles injures contre le scélérat qui a osé leur dérober le plaisir de savourer son supplice. Us arrachent le manteau qui recouvrait ce corps ensanglanté et se ruent dessus avec fureur, ils le frappent des pieds et des mains. Une danse de cannibales n'est pas à beaucoup près aussi horrible que ce tableau qui offrait à la fois la barbarie de l'homme sauvage et l'exlrème corruption de l'homme civilisé. Je me sépare de cetle scène dont je sens que la mémoire ne s'effacera plus de mon esprit.

Cependant le tribunal allait toujours son train, tuant à droite et à gauche ce qu'on lui présentait et sans y apporter le moindre discernement. J'avais beaucoup de peine à me persuader que ma femme pût parvenir jamais à me soustraire au sort qui atteignait mes camarades les uns après les autres. Je su|s appelé de nouveau au guichet. Désormais je n'y descends plus avec trouble, mais avec l'empressement de revoir mon ange tutélaire. Je cherche des yeux ma femme, je ne vois que' plusieurs femmes de peine qui remplissaient à la porte de la prison l'office de commissionnaires. Ces femmes étaient agréées par le concierge pour faire les commissions dçs prisonniers, leur apporter à manger et leur rendre les petits services de la domesticité ; toutes s'en acquittaient avec exactitude et fidélité. Quelques jeunes dames qui étaient impatientes de voir des détenus et n'en obtenaient pas la permission, imaginèrent de revêtir l'habit de ces femmes, de se charger de leurs paniers et de s'introduire dans

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la prison soub ce déguisement. On payait ce service d'un assignat de dix francs à la femme qui fournissait le déguisement, et on en donnait un pareil au guichetier pour qu'il consentît à se tromper. Au reste, la dame déguisée était obligée de vider et d'emplir son panier comme Teût fait la véritable commissionnaire. Ma femme avait revêtu ce costume dp contrebande, sous lequel d*abord je ne la reconnaissais pas. Je m*étonnais seulement d'être abordé si familièrement par une servante, v Pour le coup, B me dit-elle, vous ne votis plaindrez pas aujourd'hui de mon » élégance; qu'en pensez-vous? » Au son de sa voix, je reconnais mon erreur; je la fixe, et ma réponse est un éclat de rire fou auquel elle répond par un autre aussi bien conditionné. Après une bonne causerie : « Ce n'est pas tout, dit ma femme, je fais » ici l'office de la commissionnaire d'un M. Ducourneau ; il faut » que je lui donne son linge blanc, que je reprenne le sale; j'ai » pour lui des lettres, du tabac, des livres. Je ne le connais » d'aucune sorte, mais la commissionnaire m'a dit qu'en le fai- . » sant appeler il arriverait sur-le-champ. — Rien de si vrai, et » je vais le faire appeler. » — Ducourneau descend : c'était un Bordelais du parti des Girondins, jeune homme plein d'esprit, et qui faisait à merveille les vers. La commissionnaire l'aborde d'un air fort embarrassé : « C'est, MonsieuVylm dit-elle, la femme » qui fait d'ordinaire vos commissions... — N'allez pas plus » loin, citoyenne, reprit vivement Ducourneau; le Monsieur, » m'a tout dit : il m'a dit que vous êles une femme charmante, » courageuse, un peu aristocrate. C'est comme cela que je les » aime, et je suis à vqs pieds. Laissons là les détails du ménage » et parlons de quelque chose de mieux. Je félicite le citoyen » Beugnot du bonheur qu'il a de vous connaître. — Il y en a, » repris-je, une bonne raison; c'est que la commissionnaire » d'aujourd'hui est ma femme. » Puis il s'établit entre nous sur cette mascarade, et grâce à Ducourneau, une conversation si gaie que nulle part peut-être à Paris (à la même heure), on ne riait de si bon cœur; et voilà comme les pauvres Français sont faits ! Ducourneau, en rentrant dans sa chambre, composa pour

ma femme une fort jolie pièce de vers intitulée : la Messagère révolutionnaire. On n'a pas laissé à cet aimable enfant de la Garonne le temps de gravir les premiers degrés de notre Parnasse; huit jours après cette scène, il avait grossi le catalogue des hommes qui sont morts en riant.

Comme je demeurai encore trois mois à la Conciergerie après Tarrivée de ma femme à Paris, j'y faisais incessamment de nouvelles connaissances que je perdais quelques jours après, mais quelquefois avec des circonstances dignes d'être retenues. Par exemple, on avait amené à la Conciergerie, avec la prévention d'être hors la loi, un député du département du Calvados à la Convention du nom de Gussy. On sait qu'alors un individu hors la loi était tout simplement dévoué au bourreau, et que l'arrêter et l'exécuter était une même chose. Le citoyen Gussy était un homme considérable dans son département ; il avait figuré avec honneur à TAssemblée constituante, et ses qualités personnelles excitaient de l'intérêt. Il avait d'assez bonnes raisons de croire que le décret de hors la loi, en vertu duquel on l'avait arrêté, ne lui était point applicable, et il s'adressa par une pétition à l'Assemblée conventionnelle pour le faire décider. La réponse de l'Assemblée était pour lui la vie ou la mort. Du jour où sa pétition fut envoyée à la Convention, deux de nous étaient de sentinelle au guichet pour saisir le journal' du soir à son arrivée et ne le livrer aux curieux que s'il n'était pas question de Gussy, ou bien si la décision de la Convention était en sa faveur. Celte précaution nous réussit durant quelques jours. Pendant un seul elle fut en défaut, et ce jour-là le journal tomba dans les mains de notre homme. 11 l'apporte, suivant l'usage, dans la chambre où les prisonniers se réunissaient pour en en tendre la lecture, et entame cette lecture. Tous nous éprouvions un saisissement mortel; les regards se portaient sur les commissionnaires du guichet, et avec colère, comme pour leur reprocher leur coupable négligence. De Gussy lisait tout haut et ne semblait nullement inquiet. 11 arrive à l'article de la séance de la Convention où le comité du salut public rend compte de sa

pétition et propose de passer à l^ordre du jour, c'est-à-dire de n'y avoir aucun égard. II lit le décret qui Ta ainsi ordonné. Cette ligne était pour lui le coup de hache. Il poursuit sa lecture du même ton, sans éprouver ou au moins sans laisser paraître la moindre affectation. La lecture finie, il dit d'un ton tranquille : « A la bonne heure! ce sera pour demain; j'ai la nuit pour » mettre ordre à mes affaires. » Après ce peu de paroles, il embrasse celui des assistants qui était le plus voisin de lui et qu'il connaissait de longue date ; par une sorte de mouvement sympathique, chacun de nous l'embrasse à son tour; il remercie avec émotion et ajoute : c< Ghers camarades, vous consolez mes » derniers moments, c'est comme la mort de Socrate ; mais il » ne nous sera pas permis de discourir philosophiquement en- » semble jusqu'à l'arrivée de la ciguë. » Il achevait à peine, qu'un guichetier vient le saisir au collet pour le conduire dans la loge des condamnés.

A cette époque du tribunal révolutionnaire, vers la fin de 1793 et dans les premiers mois de 1794, deux genres d'dccusés obtenaient la préférence ; les généraux d armée, qui, vainqueurs ou vaincus, étaient indifféremment enveloppés dans l'accusation banale de trahison, et les hommes du parti de la Gironde, qu'on ramassait de tous les coins de la France, comme atteints du crime de fédéralisme, lequel passait pour le plus abominable des forfaits aux yeux des gens qui ne savaient pas le moins du monde ce que le mot signifiait. Ma femme avait exigé de moi que j'eusse un entretien avec cet avocat Lafeutrie. J'avais d'abord refusé en répondant qu'un avocat était du luxe pour moi, parce que, fût-il, un Démosthènes, il ne me ferait jamais absoudre une fois que je serais présenté au tribunal. Il ne s'agissait pas précisément de préparer ma défense, mais 'de savoir ce qu'au fond on pourrait me reprocher, afin de prévenir quelques fausses démarches de la part des personnes qui s'intéressaient pour moi. Cela était surtout désiré par le citoyen Gatrez, qui avait lui-même indiqué Lafeutrie, avec lequel il est fort lié, puisqu'il vient souper tous les soirs chez lui. Je consens à me

confesser au convive de mon oncle. Lafeutrie veut savoir avant tout si je suis fédéraliste. Je lui'réponds que; non, et je lui donne dix bonnes raisons pour qu*un tel reproche ne puisse pas «l'atteindre. Il insiste, et je lui rappel les termes de mon mandat d'arrêt, où je suis qualifié de complice de Capety de sa femme et de .Lafayette. J'ajoute qu'il se peut qu'dn ait découvert quelque part une lettre que j*ai écrite à Lafayette au mois de mai 1792 pour le dissuader de son voyage à Paris, et où, entre autres motifs de s'en abstenir, je lui, disais que ce voyage n'aurait certainement pas de succès aux Tuileries. Lafeutrie fut ou parut peu effrayé de cette lettre sur la découverte de laquelle nous n'avions pas. au reste de certijlude. Il soupçonna seulement que j^étais royaliste et me rassura sur cette triste qualité, parce que les royalistes n'étaient point à l'ordre du jour dans les comités du gouvernement. On s'occupe des fédéralistes, le tribunal en a encore pour trois mois à expédier, « et d'ici à trois mois, » ajoute élégamment le citoyen défenseur, le roi, vous ou l'âne « serez morts. -»- Et vous donc? — Ah I ma foi, reprit-il, vous ï» croyez rire; cela pourrait bien m'arrîver. » La visite de ce double faquin me fit du bien En regardant autour de moi, je parvins à me rassurer. Je vis qu'en effet le tribunal donnait la préférence aux fédéralistes et n'interrompait cette ligne de poursuite qu'en faveur des généraux. On sacrifiait deux ou trois de ceux-ci par décade pour l'exemple;, et apparemment pour entretenir l'émulation dans larmée. C'est un grand sujet à méditer que le sort de ces généraux, hommes de force et de vaillance, qui ont conquis leurs grades par des prodiges devant Tennemi, et que des gens qualifiés de représentants du peuple enlèvent à volonté du milieu de leurs bataillons et envoient pieds et poings liés à la Conciergerie, comme on expédie des moutons à une boucherie, et tous se laissent faire comme des moulons I Les plus déterminés, tels que Lafayette et Dumouriez, n'ont su que prendre la fuite : c'est que le courage civil manque à tous. Les anciennes institutions de la monarchie étaient peu propres à le faire naître, le tenoips nous a manqué pour en essayer de nou-

SOUVENIRS DE 17^4 i85

velles ; d'ailleurs ce courage, la première des vertus chez un peuple libre, ne s'apprend pas en un jour. Nous ne sommes encore que des Français d'avant 1789, très façonnés à l'obéissance, et à qui un pouvoir nouveau et fort hideux assurément, ^'en a pas fait perdre l'habitude.

Parmi les généraux préparés pour le tribunal révolutionnaire, setrouvait un général de division, du nom de'La Marlière, qui commandait à Lille lorsque cette ville fut attaquée par l'armée autrichienne sous les ordres du duc de Saxe-Teschen. Ce général avait tenu par quelque petit côté à Tancien régime ; il possédait avant la révolution, la charge un peu plus ridicule que les autres de commandant des levrettes de Monsieur, Lorsque le prince a émigré, il a laissé ses levrettes en France et leur commandant avec elles. La Marlière, qui était ambitieux, ne fut pas des derniers à retourner son habit ; il avait été constitutionnel en 1794 et républicain en 1793; homme d*esprit au demeurant et d'un caractère aimable, quoique porté à l'intrigue. 11 n'en était pas moins accusé d'avoir trahi la république lorsqu'il commandait à Lille, et il fallait que cette trahison ait été d'une étrange nature, car le duc de Saxe-Teschen avait levé honteuse ment le blocus et s'était retiré non sans perle en hommes et en artillerie. Là cause de ce pauvre générai était vraiment très bonne ; il se défendait avec autant d'habileté que de courage. Homme délié ^'jl en fut jamais, il parvenait du fond de sa prison à intéresser en sa faveur les juges, les jurés, les gendarmes, et jusqu'aux guichetiers. Personne ne doutait qu'il ne fût acquitté, et tout le monde en était charmé. C'est lui qui fournit le sujet à une scène d'évocation dont je vais parler, et qui eut lieu à la Conciergerie, devant cinq ou six personnes, et où le rôle de la Pythonisse était joué par un aide de camp du comte d'Estaing. Le prompt accomplissement de la prédiction nous remplit tous d'épouvante. Le fait accompli avec tant de promptitude et de précision nous livrait sans défense à des idées superstitieuses, et à l'horreur du présent s'unissaient les terreurs de l'avenir; c'était miracle que la raison la plus forte y pût résis-

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ter. Et comme si tout devait être singulier dans la fin de ce pauvre La Marlière, il avait pour compagnon, en allant à Téchafaud ce fameux Parisot, mon ancien camarade de Palais, qui avait faitdepuisbeaucoup de métiers sans rencontrer la fortune, et qui avait fini par celui de journaliste aristocrate où il a trouvé la mort, ainsi que je Tai raconté précédemment. Il était monté sur Téchafaud en même temps que La Marlière qui s'avisait de haranguer rhonorable assistance, de déclarer qu'il avait toujours été et qu'il mourrait républicain, et de recommander au bon peuple sa famille et sa mémoire. Comme il n'en finissait pas, et que Parisot s'impatientait, celui-ci éleva la voix plus haut, et dit, en haussant les épaules : « Citoyens, ne Técoutez donc pas; c'est » un f.... menteur : il est aristocrate, plus aristocrate que moi.» Ainsi mourut mon vieil ami Parisot, que j'avais connu successivement avocat, auteur d'opéras comiques, directeur de théâtre, acteur, riche, pauvre, toujours gai, philosophe pratique, à qui, à sa dernière heure, une victime tombe par hasard sous la main, et qui, en dépit de la gravité de la circonstance, lui décoche un Irait de sa façon comme il Teùt fait au bal de l'Opéra.

Mais venons à la scène bizarre d'évocation dont j'ai annoncé le récit.

L'aide-de-camp du comte d'Estaing avait fait la campagne d'Amérique. Il était homme instruit, de manières poli^ et réservées. Nous nous réunissions tous les soirs avec lui et La Marlière dans la chambre d'un nommé Bunel, conventionnel, mais tout à fait homme de bien, qui, durant un assez long séjour dans rinde anglaise, avait recherché curieusement les premières traces des connaissances humaines. Nous faisions une partie de whist, et, s'il nous restait du temps de reste, avant qu'on nous renfermât chacun dans notre cachot, la discussion s'établissait sur quelque point de métaphysique. Bailly ne manquait jamais de venir dans notre chambre à ce moment de la soirée, et se flattait d'y être exact, comme jadis à l'Académie. L'aidede-camp avait pour refrain que ce que nous appelions le possibk n'était qu'un arrêt de notre ignorance qui serait infailliblement

cassé par Tavenir. U ne manquait pas d'exemples pour prouver que les bornes du possible avaient été fort reculées depuis Pythagoreet Aristote. U accusait la religion chrétienne d*avoir comprimé Tessor des esprits et applaudissait franchement aux coups qu'on lui portait alors. Son système de religion était le panthéisme : il croyait à une quantité inombrable d'êtres animés qui ne tombaient pas sous nos sens, et tenait que Thomme était encore bien loin de la place qu'il pouvait occuper dans le grand ensemble. Bunel, qui ne voulait pas perdre, en pensant comme un autre, le tempe qu'il avait mis à apprendre l'indou, ni le chemin qu'il avait fait pour visiter des pagodes, appuyait Taide-decamp et nous citait des autorités que nous n'étions pas préparés à aller vérifier. Le général restait fidèle à la philosophie de son ancien maître Voltaire ; il avouait des progrès dans quelques sciences naturelles, moins importantes qu*on ne voulait le faire croire, puisque rien n'avait été positivement imaginé, et qu'il est facile d'avancer dans d^s routes une fois ouvertes. Pour tout le reste, il ne voyait rien de si incertain que ce qu'il convenait à chaque siècle d'appeler la vérité ; il croyait que les idées humaines recevaient de chaque époque des formes différentes, mais qu'elles circulaient dans un cercle qu'elles ne pouvaient pas franchir. Je me rappelle qu'il ajoutait : « Vous applaudissez, » par exemple, Messieurs, à la démarche de l'évéque de Paris, w qui vient d'abjurer sa religion au sein de la Convention et aux M yeux de tout l'univers ; fort bien ! nous touchons à la fin du » XVIII* siècle, et il est très- peu probable qu'aucun de nous voie » le XIX* ; mais je prédis qu'il ne se passera pas sans que les » Français ou ceux qui habiteront la France, voient des proces- » sions de capucins dans les rues de Paris, et des membres de la M Convention y assisteront le chapelet à la main, si on veut bien » le leur permettre. » Bailiy penchait pour le premier parti et pour la perfectibilité de l'espèce humaine : « L'orage qui gronde » en ce moment, disait-il, ne prouve rien sans doute, et fera » tomber bien des feuilles de la forél ; il arrachera même quel- '> ques arbres ; mais il emportera aussi de vieux immondices, et

0 le solrépuré peut donner des fruits inconnus jusqu'ici. » A la fin de Tune de ces conversations, le général La Marlière demanda à Taide-de-camp : « Vous croyez donc à Mesmer, à Cagliostro ' » et tutti quanti? — Sans doute, répond froidement Taide-de- » camp. — Je serais fort curieux de voir, avant de mourir, » une représentation d une scène voyante ou de somnambu- » lisme. — Cela n'est pas facile ici, mais j'y ferai ce que je ») pourrai. »

Cet aide-de-camp, qui, je le répète, avait de l'instruction et du sens, recueille avec beaucoup de sérieux Qt fait entrer à la Conciergerie, sous le couvert du dtner de chacun de nous, les divers instruments dont il a besoin pour préparer cette scène.. Il n'y avait pas moyen d'introduire une voyante ; à la rigueur on p^ut la remplacer par un jeune garçon, pourvu qu'il soit âgé seulement de douze à quatorze ans, q,u'il soit né sous les signes du Sagittaire, des Gémeaux ou de la Vierge, et surtout qu'il soit d'une pureté parfaite. On en trouve un ; mais, avant que de l'admettre, l'évocateur prend du temps et a soin de s'assurer, par la représentation de son extrait de baptême, du jour où il est né, et de l'interroger sur ses faits et gestes. Il remplit les conditions du programme ; le jour est indiqué, et Tévocateur étale ses préparatifs dans le local où nous faisions la partie de wihst, mesurant avec un compas les distances respectives de chaque pièce. L'appareil est religieusement préparé et l'enfant à genoux devant le globe de verre, « Général, dit l'évocateur, indiquez dans » le passé ou dans l'avenir le fait que vous voulez connaître. — » L'issue du jugement qui m'attend. — Général, faites choix » d'un autre sujet ; je serais au désespoir si la réponse était » mauvaise. — Je persiste, et vous assure que quelle que soit la » réponse, elle ne m'eiïraiera pas le moins du monde. — Dans » ce cas, je renonce à l'évocation, et reprenons la partie. — » Vous me la faites trop belle. Comment ! si tôt battu et même » avant d'avoir commencé ? Je me doutais bien que tout ceci » n'était que de l'enfantillage. — Vous le voulez absolument,

général ? dans ce cas, je commence. »

Après une demi-heure d'exercice assez violent, l'évocateor et le jeune homme suaient à grosses gouttes, et clîacun des trois assistants, fatigué lui-même par l'attente et par les convulsions qu'il avait sous les yeux, éprouvait une insurmontable oppression. Enfin l'eau se trouble visiblement pour tout le monde, l'enfant s'écrie « qu'il voit. — Quoi ? — Deux hommes qui se bat- » tent. — Qui sont-ils ? Je ne sais pas. — Qui sont-ils ? — Je ne » sais pas. — Qui sont-ils? » Et chaque question est flanquée d'évocations, de menaces et de cris. Enfin, lenfant répond : (c Mon Dieu ! un gfirde national el un officier à chapeau bordé. » — Qui est le plus fort? — Ah ! mon Dieu I le -garde national » étend lofBcier par terre et lui coupe la tète I » Et l'enfant tombe à la renverse.

Nous étions consternés, et le pauvre général, esprit fort le moment d'auparavant, tremblait alors de tous ses membres. Nous nous efforçons de le rassurer ; il n'y a rien de commun entre le jugement sur l'issue duquel il a interrogé et la lutte entre un garde national et un officier. Le moment de la, retraite arrive, chacun reporte dans son cachot sop épouvante et le regret d'avoir pris part à cette misérable scène ; elle s'était passée le 20 décembre. Le 2i au soir, le général reçut son acte d'accusation, fut condamné à mort le 23, et exécuté le même jour par le bourreau, alors habillé en grenadier de la garde nationale. — Je reste le seul témoin vivant de cette scène ; je pourrais cependant invoquer M. Bailleul, conventionnel, qui habitait à la Conciergerie le même bâtiment que nous. 11 n'assista point à l'évocation, mais elle ât assez de bruit dans la prison pour qu il en ait gardé la mémoire. Je doute que ceci ait été une scène de compères: Taide-de-camp était un homme sérieux, trop honnête pour s'être permis une plaisanterie criminelle. Il n'avait eu ni le temps ni les moyens de slyler cet enfant, qui avait été choisi sur cinq ou six autres. Enfin, nous avions été sur le point de renoncer à l'entreprise dans la crainte qu'elle ne fût éventée et considérée par Robespierre comme une conjuration. Il y avait ici quelque prestige, sans nul doute : où était-il? Je ne le sais pas.

Si quelqu'un me racontait celte scène d'évocation, je ne le croirais pas ; permis donc à ceux qui me liront, si par hasard quelqu'un me lit, de ne pas y croire. On devine qu'elle fut le sujet de très grands commentaires entre gens qui n'avaient rien à faire de mieux, et nous n'arrivions jamais à une solution satisfaisante. S'il n'y avait rien de vrai dans tout cet appareil d'évocation, c'était un tour qu'on avait joué à La Marlière; mais le coup ne pouvait partir que d'un ennemi, et le général n'avait autour de lui que les amis que donnait promptement un malheur commun ; et puis, quel horrible choix de sujet! dans quel lieu ! pour quelle circonstance ! Jusque-là, point de probabilité qu'on ait voulu se jouer de quelqu'un. Ensuite le jeune homme était fîls d'un guichetier de la porte de la rue, nommé Langlois. Tout ce qui revenait sur son compte le peignait dans Tétat obligé pour son rôle, c'est-à-dire dans une innocence parfaite- Le père était présent et décidé à reprendre son fils, dans le cas où l'on eût exigé quelque chose d'indécent. Plus on avance, plus on voit augmenter le nombre embarrassant des complices de la supercherie, si on en avait voulu faire une. Et cependant, après cette scène à laquelle la mort de La Marlière avait donné beaucoup de gravité, et malgré nos recherches, nous ne découvrions aucun indice de fraude. Une pareille scène se rencontre dans la fatale intrigue du collier. M"* de Latour y joue aussi le rôle de jeune innocente. Elle voit descendre l'archange Gabriel dans le globe rempli d'eau, et l'archange lui fait voir tout ce dont on avait besoin de persuader à l'avance le trop crédule cardinal. On conçoit à merveille que Cagliostro et compagnie aient pu arranger à leur aise cette mystification ; ils en avaient sous la main tous les moyens et en disposaient fort librement. J'excepte toutefois la parfaite innocence de M"* de Latour, que j'ai de bonnes raisons de suspecter : à cela près, le succès était facile entre une bande de coquins qui s'entendaient à merveille, et ce pauvre cardinal qui croyait atout, excepté au Dieu qui le nourrissait. Mais, en 1793, à Paris, dans une prison, et quelle prison ! à la Conciergerie, on ne peut raisonnablement rien suppo

ser de pareil. Toutefois, je ne crois ni aux sortilèges, ni aux éYocalions, ni aux devins, ni même aux Rose-Croix. La scène que j'ai racontée tient à des causes toutes naturelles, peut-être même des plus simples. Je m'étonne seulement de n'avoir pu les découvrir.

Malgré mes efforts pour supporter le séjour de la Conciergerie, de Jour en jour j*en devenais plus impatient. Je ne crois pas que, de mémoire d'homme, il se soit rencontré un tableau hideux à l'égal de celui que j'avais assidûment sous les yeux ; ce n'était pas seulement ce sang versé à flots qui excitait ce dégoût de la vie, mais parfois des scènes horriblement immorales, desquelles on n'aurait pas jusque-là cru l'humanité capable. Ainsi j'ai va conduire en même temps au tribunal un ofBcier français, brillant de jeunesse et de grâces, remarquable entre les beaux hommes de son époque, et une dame belge plus âgée que lui, mais fraîche encore et du plus noble maintien. La peine de mort fut bientôt prononcée; car on les accusait d'avoir pris part à ce qu'on appelait la trahison de Dumouriez. Ils étaient porteurs de moyens de séduction dont on ne les avait pas dépouillés en sortant du tribunal; ils s'aimaient passionnément ; ces moyens leur firent obtenir de ne pas être séparés durant la dernière nuit qu'ils avaient à exister; ils la passèrent dans les bras l'un de Taulre, et ne s'en arrachèrent que pour monter sur la fatale charrette. Ce trait excitait l'admiration du plus grand nombre ; il me faisait trembler. Quelque chose d'aussi monstrueux se produisit pour la belle M"» de ***. J*ai vu peu de femmes aussi bien dotées par la nature ; c'était la beauté des formes, la grâce, et surtout la candeur d'une vierge de Raphaël. Elle avait été dénoncée pour être rentrée d'Angleterre en France deux jours plus tard que le délai porté par la loi ; le retard n'était pas bien constaté, mais elle était riche : elle fut condamnée à mort. Ce fut ven deuil pour tous ceux qui avaient pu voir une fois cette adorable créature. On ne concevait pas que des hommes pussent n'être pas désarmés devant ce chef-d'œuvre de la création. Il restait un moyen extrême de prolonger son existence : c'était

192 BfËMOlRES DU COMTE BËUGNOT

de se déclarer grosse. Elle le fit. Hélas ! que ne peut Thorreur de la mort sur une femme de cet âge I Elle fit davantage : elle consentit au moyen de rendre sa déclaration sincère. Dargeavel, mon compatriote, fut choisi pour le héros de cette triste aventure ; tout bel homme qu'il était, j'en lirai mauvais augure. La • pauvre M"® de *** n'y gagna que de prolonger son existence de quinze jours et dut déplorer amèrement sa faiblesse. Ajoutez à ces tableaux les suicides qui devenaient de jour en jour plus fréquents dans Tint^rieur de la prison. — Cabanis avait imaginé des pastilles dont la base était le laudanum, mais si bien préparées qu*elles conduisaient à petit bruit dans Tautre monde. Tous les détenus qui appartenaient à la secte philosophique en étaient pourvus ; moi-même je gardais la mienne, quoique je fusse peu disposé à en faire usage. Ces pastilles nous étaient fournies par un autre médecin, le docteur Guillotin, qui ne craignait pas pour nous servir d'enlever des pratiques à sa machine. Ce pauvre homme était philanthrope, généreux, et ne manquait ni de science ni d'habileté ; mais le malheur d'avoir donne son nom au fatal instrument empoisonna sa vie.

Je pressais chaque jour ma femme de me tirer de cet enfer où je ne pouvais plus vivre. J'avais successivement perdu mes amis anciens, c'est-à-dire ceux avec lesquels j'avais pu passer un mois ou six semaines en prison. Je ne me souciais pas de contracter de nouveaux liens que le fer de la guillotine tranchait au bout de la semaine, et je restais pour ainsi dire seul à la Conciergerie, quoiqu'elle fût plus remplie que jamais. Une scène qui troubla Ja dernière visite que ma femme m'y avait rendue diminua beaucoup l'attrait que ces visites avaient pour ellemême. Nous étions, comme de coutume, dans la lanterne qui forme ua vestibule pour toutes les parties de la prison. La causerie s'était prolongée outre mesure. Un mari en prison est un amant avec sa femme, et les amants n'en finissent guère.^out à coup un homme entouré de gendarmes traverse la lanterne pour passer à la loge des condamnés. Il s'arrête devant moi, et me dit : « Adieu, Beugnot... » Je me lève pour accourir sur ses

pas ; il est entraîné et n'a que le temps de me faire un signe dont 'je n'avais pas besoin pour savoir qu'il était perdu. Je reviens près de ma femme. « Quelle est, dit-elle, cette figure-là? Je » crois la reconnaître. — Sans doute, vous la connaissez ; c'est » le duc du Chàtelet. — ' Ah ! que je suis fâchée de ne pas lui » avoir dit bonsoir, où va-t-il donc? — Il retourne, lui dis-je » froidement, dans la ^partie de la prison où il demeure. Yous » avez dîné quelquefois avec lui l'an passé ; mais ce n'est pas » une raison pour que vous lui témoigniez de l'intérêt ici ; il faut » vous réservier tout entière pour lès vôtres. — Vous avez rai- » son, » dit ma femme, et nous nous quittons. Le lendemain, elle voit dans son journal que le duc du Chàtelet est condamné à mort, et juge que son sort était décidé lorsqu'il a passé la veille devant elle. A notre première entrevue, elle me reprocha de l'avoir trompée sur M. le duc du Chàtelet. — « Pourquoi ne 9 m avoir pas dit la vérité? Vous jne trompez A la journée; » vous ne m'avez pas prévenue que ce pauvre Ducourneau était » mort. — Eh, mon Dieu ! non, je ne vous trompe pas ; mais je » ne vous dis pas toute la vérité, parce qu'elle est affreuse. Je i> n'appartiens au monde que dans les courts moments où je » vous vois ; le reste de ma vie, je le passe en enfer. Vos visites » même se mélangent pour moi de tourments et de bonheur; » de tourments, «quand je èonge que si l'officier municipal qui » surveille la prrson vous y rencontrait travestie comme vous y » venez le plus souvent, il vous ferait arrêter, et que dès le len- » demain nous irions tous les deux à Téchafaud, et moi, avec » ridée déchirante de vous y avoir conduite. — C'est là, reprend » ma femme, ce que me rép'ète chaque jour mon oncle ; mais je » ne rédoute guère. Je fais mon devoir, et je ne m'inquiète pas » du reste. — Mais,- ma chère amie, tant que je serai ici, ce de- *» voir a pour vous trop de dangers ; obtenez ma translation dans » une autre prison, ou ne venez dans celle-ci^ qu'avec une per-- » mission de l'accusateur public. » — Ha femme me proteste qu'elle remue ciel et terre pour obtenir cette translation, et me quitte en me demandant encore quelques jours de patience. Elle

!94' MÉMOIRES DU COMTK BEI GNOT

me presse sur son sein et ajoute en sanglotant : « Je sais que, » comme beaucoup d'autres, vous portez toujours du poison sur » vous; je vous demande, au nom de notre pauvre petite Glé- » mentine,.de n'en faire usage que si vous êtes condamné. » Je lui donne l'assurance que je n*ai pas d'autre intention ; elle me quitte baigné de ses larmes. Une pareille entrevue m'absorbait pour quelques jours et m'empêchait de prendre part aux scènes qui se passaient autour de moi ; et d^ailleurs je finissais par m'endurcir au milieu de ces jugements ou de ces assassinats qui tous se ressemblaient. La faculté de sentir et d*être ému s'use comme une autre ; à peine je donnais de l'attention à ce qui m'eût transporté d'indignation quatre mois auparavant.

Telle était ma position, lorsqu'un malin je reçus Tordre de descendre promptement au greffe. Je crus que j'y étais mandé pour recevoir quelques états à copier pour le greffier auquel je rendais volontiers cette sorte de service. Je me présentai donc fort tranquillement, mais quelque chose de plus grave m'y attendait : j'y trouvai les citoyens Soulès et Marino, officiers municipauX) chargés d'une visite extraordinaire des prisons. Ces inspecteurs, en parcourant le registre d'entrée à la Conciergerie, avaient découvert que j'y étais depuis quatre mois, sans avoir été interrogé et sans qu'on se fût le moins du monde occupé de moi. Ils m'en demandent la raison ; je n'en avais point à leur donner, et ces deux municipaux font échai^ge de paroles d'indignation contre le fait d'avoir laissé un citoyen dans les fers durant quatre mois, sans l'interroger, tandis que la loi exigeait qu'il le fut dans les vingt-quatre heures. Us admirent ma patience, me traitent d'imbécile pour n'avoir pas réclamé, et me donnent l'assurance qu'ils vont, sur-le-champ, au cabinet de l'accusateur public pour lui en laver la tête et lui enjoindre de me faire interroger, sinon le soir même, au moins le lendemain dès le matin. Remonté dans ma chambre, je vis que je n'avais pas une minute à perdre. J'expédiai message sur message à ma femme pour lui dire que si elle ne me tirait pas dans la journée de la Conciergerie, je n'en sortirais plus que pour le grand voyage. Elle courut

à l'instant chez son oncle qu'elle eut le bonheur de rencontrer. Tous deux se rendirent chez Tofficier municipal Danges, qui avait la police de la Conciergerie et qui leur promit qu'il viendrait dans la journée même ordonner ma translation. Ma femme lui déclara qu'elle ne le quitterait pas que la chose ne fût feile, et Tentratna avec elle à la Conciergerie, tandis que le citoyen Gatrez allait de son côté au Palais pour obtenir que l'accusateur public laissât faire. Tout rtkissit, et, grâce à l'énergique activité de ma femme, je doublai ce jour-là le cap le plus difficile que j*aie trouvé dans ma périlleuse route. Rappelé au greffe sur les six heures du soir, j'y trouvai le citoyen Danges qui signa ma translation et me dit que ma femme, qui n'avait voulu le quitter qu'au guichet, ne l'avait pas attendu et qu'elle aVait couru à la prison de la Force pour y marquer mon logis. Je grillais d'en aller prendre possession. Je ne pus jamais remonter à ma chambre pour y faire mon petit déménagement de prisonnier ; je laissai le choix au greffier de nie renvoyer ce qui m'appartenait ou de ne rien me renvoyer du tout. Mais il s'offrait encore un embarras qui retardait mon départ : il ne se trouvait de disponibles pour me conduire à la Force que de simples gendarmes, el le greffier ne voulait me confier qu'à un officier pour ra'épargner l'humiliation d*étre durement garotté et traîné à la queue d'un cheval. L'officier n'était pas astreint à de si durs moyens ; il pouvait employer une voiture et faire marcher l'escorte à côté. On l'attendait donc, et moi avec une impatience mortelle. Il arriva enfin ; mais l'embarras se retourne dans un autre sens : les gendarmes n*étaient pas là, l'heure de la fermeture arrivait. Je me tenais pour perdu s'il fallait passer la nuit à la Conciergerie. Je supplie l'officier de me faire sortir, et je lui engage ma parole de le suivre partout où il voudra me conduire; il se laisse fléchir et envoie chercher une voiture. Une demi-heure s'écoule sans que la voiture arrive. Je vois faire les préparatifs de la fermeture. Le désespoir mè gagne ; je redouble d'instances prés de l'officier qui me dit qu'il me sera impossible de marcher, parce qu'enfermé depuis longtemps, le grand

air va me saisir. Je réponds du contraire, et mes paroles ont un accent si touchant qu'enfin Tofficier me fait passer le guichet. Mais ce qu'il avait préjiit m'arrive ; Tirtipression que je ressens de Tair extérieur est telle que je ne saurais avancer, et je suis contraint de me reposer sur la première borne qui est sur le plain-pied de la cour du Palais. L'officier me propose d*y entrer quelques moments; la seule proposition me fait jeter un cri. Je ramasse mes forces, et, aidé du bras de l'officier, je me traîne avec lui jusqu'au^ poste du Palais, où il me dépose, tandis que lui-même retourne à la Conciergerie pour en ramener la voiture. Ce poste était occupé par la garde •national^ de cette époque, c'est-à-dire des hommes déguenillés, coiffés de bonnets rouges et armés de piques. Il tinrent assez peu de compte de la recommandation que Tofficier leur avait faite de me garder à vue. Un homme arrélé de plus ou de moins était alors chose si indifférente que nies, gardiens n'y donnèrent aucune attention. Le corpjs-de-garde était obscurci paf la fumée du tabac; la plupart des braves assistants étaient ivres ; les autres travaillaient à se mettre à runi88on,en sorte que personne n'eût^ songé à me retenir si j'avais eu la force et la volonté de m'évader ; mais l'une et l'autre me manquaient. Enfin j'entends avec bonheur arriver la voiture et j'y monte pour me rendre à la prison de la Force. Chemin faisant, je me confonds en excuses et en remerciements à l'officier de la gendarmerie; mais je lui dis qu'il m'avait en de'rnier lieu confié à des surveillants fort peu sûrs et qu'un autre à ma place leur eût aisément échappé. L'officier en convient, mais ajoute qu'il est assez bon physionomiste, et qu'ayant été averti par le greffier des causes de mon arrestation, il avait entièrement compté sur ma parole. Au reste, cet officier, qui était originaire de Nipcy, servait l'année précédente à l'armée des princes et s'était tiré d'affaire par le crédit d'un oncle, député à la Convention, tant était étrange le péle-mèle qu'offrait alors la société ou ce qui en tenait la place:

Nous arrivons à la 'Force. La concierge, la citoyenne Lebau,' est de sa nature une bonne femme, que son méùer n'a point en-

dorcie ; elle est de plus la protégée et l'obligée, à plus d*un titre, de Gatrez. J'en fus donc accueilli à merveille : elle me fit entrer dans son appartement pour y attendre ma femme qui demeurait en face, et qu'elle allait faire appeler. C'était tant cle bonheur à Ist fois que je me tàtai» pour savoir si j'étais bien éveillé. Ma » femme accourt ; la scène fut tout en ravissement des deux parts; nous ne serons séparés que par la rue ; nous nous verrons à peu i près tant qu'il nous plaira. Ce qui me reste à endurer de captivité n'est rien par comparaison avec le péril auqueL je viens d'échapperi* Je ne fais plus de doute que je vivrai, et je répèle mille fois à ma femme que c'est à elle seule que je devrai la vie ; elle me répète qu'elle est encore plus heureuse^ que moi, mais qu'au* bout du compte elle n'a fait que son devoir et que tout autre à sa place en eût fait 'autant. Nous nous quittons. Il fallait traverser la grande cour de la Force pour arriver à la chambre où je devais loger. Il faisait une de ces belles nuits de janvier où l'azur du ciel est pur et où les étoiles brillent de tout leur éclat. Depuis quatre mois, j'avais vécu sous des voûtes, à peu près privé de la lumière du jour. Le premier coup-d'œil du firmament me jeta * dans l'extase où Milton peint le père du genre humain, quand pour la première fois il fut aux prises avec le magnifique spectacle dont il était entouré. Je priai le geôlier qui me conduisait de me souffrir quelque temps dans la cour. Je l'arpentais dans tous lea sens ; voir, marcher, respirer^ étaient autant de jouissances pour moi, et le guichetier fit le soir à M"** Lebau le rapport que le grand prisonnier était fou et qu'il serait mieux placé à Charanton qu'à la Force. Le lendemain malin, cette bonne femme me fit appeler chez elle et m'interrogea ^vec une inquiétude visible sur ma santé et sur la manière dont j'avais passé la nuit, et j'ai su depuis par elle que c'était ma santé morale qui avait causé sa sollicitude.

La chambre que je devais occuper était fort bonne pour une chambre de prison ; elle était destinée à quatre personnes. A la Conciergerie^ elle en eût enfermé le double. Mes trois compasgnons de chambre étaient : un ancien conseiller au Parlement

de Paris, du nom de Sainl-Roman ; Facteur Neuville (mari de la Montansier), et le fameux avocat Linguel. Le sieur Roman, tout conseiller qu'il avail été dans la première des cours souveraines, était un franc original, mais un original assez amusant. 11 avait un panier à recevoir les papiers à côté de sa table, où il jetait tous les jours des petites feuilles soigneusement écrites et pliées, et lorsque je ne le connaissais pas encore, je croyais qu*il composait quelque dictionnaire, me rappelant que c*était de cette façon que Ducange avait composé le sien. Rien de pareil : les petites feuilles contenaient le menu de son diner et le nombre de' verres d'eau et de vin qu'il avait bus. Gel honnêle homme était parvenu à cinquante ans sans avoir fait d'autre voyage que celui de Paris à sa maison de campagne héréditaire, située à une lieue et demie de la capitale* La translation du Parlement à Troyes, en 4787, l'avait forcé de faire une route de trente-huit lieues pour aller et autant pour revenir. Le récit de ce qu'il avait vu, de ce qu'il avait éprouvé durant le voyage ne finissait pas. Quoique j'eusse fait moi-môme la route peut-être cent fois, je ne me lassais pas d'en entendre les merveilles dans la bouche du conseiller. Il était crédule jusqu'à la simplicité et nous donnait pour des vérités les contes de Peau-d'Ane de sa portière. Assez bien préparé sur les revenants et les sorciers, il n'avait de sa vie ouvert un livre de droit et n'écrivait pas un mot d'orthographe. On a tué ce pauvre homme, et à quoi bon. je le demande ?

Neuville avait été créé et mis au monde pour jouer la tragédie, et si un jour il ne l'eût pas jouée trop sérieusement, il était appelé à consoler la France de la perte de Lekain, car il valait cent fois mieux que Larive. 11 avait la figure expressive, un bel organe, de l'intelligence et l'attitude de la supériorité. Disciple de Técole de Clairon, il parlait des choses vulgaires de la vie du ton dont il eût déclamé le rôle de Rhadamiste. Api es un début heureux à Paris, il était allé se perfectionner en province et tenait la première place dans la troupe de Rouen. Un jour qu'il était chargé du rôle de don Juan, dans fc Festin de Pierre^ son perruquier l'avait fait attendre, le spectacle en était retardé et le

parterre furieux. Le perruquier se présente enfin, et don Juan, fidèle à son caractère, lui passe son épée à travers le corps et le tue raide. Le trait était bien dans Tesprit de son rôle ; cependant le Parlement de Rouen ne pardonna pas à Neuville cette petite variante à la pièce de Molière et le condamna à mort. Il eut sa grâce, mais ne put jamais obtenir un ordre de début pour Paris. U épousa ensuite la Montansier, et devenu par son mariage tantôt acteur, tantôt directeur d'une troupe de province, et touours.très humble serviteur de madame son épouse, il ne fut plus porté à des éludes sérieuses qui l'auraient fait atteindre au premier rang. U venait de faire bâtir la salle de l'Opéra de la rue de Richelieu. On prétendait que c'était avec l'argent que Danton et Lacroix avaient rapporté de leur voyage de Belgique ; cela n*était pas précisément démontré ; mais, jusqu'à plus ample éclaircissement, Robespierre s'était chargé du logement de Neuville et l'avait envoyé à la Force. On croit même que c'est par là qu'a commencé l'hostilité entre Danton et son farouche rival.

J'avais abordé l'avocat Linguet avec une curiosité mêlée de respect. Son nom était entouré de souvenirs d'un haut intérêt ; il rappelait un talent oratoire de premier ordre, un écrivain à part et redoutable aux gouvernements comme aux particuliers, poursuivi tour à tour par l'ordre des avocats, par le Parlement, par les ministres français et étrangers, et dont la vie n'avait été qu'un long orage. Je croyais trouver une sorte de Marins assis comme l'autre sur les ruines de Carlhage; je ne rencontrai qu'un vieillard morose, mal avec lui-même et insupportable aux autres. Je n'eus besoin que de peu de jours pour comprendre à merveille quelle animadversion il avait excitée lorsqu'il se trouvait au milieu des affaires ou de la société, en contact avec ses semblables. Lorsque j'arrivai dans la chambre, il avait réduit Saint-Roman à une sorte de domesticité, mais il n'avait pas eu si bon marché du comédien que du conseiller, et la querelle était flagrante entre Orosmane et lui. J'avais essayé de garder Ja neutralité : elle n'était pas possible ; force me fut de prendre parti.

et je me déclarai contre Linguet, parce que sa conduite était déraisonnable de tous points. Dès lors il s*acharna sur moi comme sur un ennemi, et essaya de me jouer de mauvais tours en politique ; je lui échappai par la protection de la citoyenne Lebau qui me tira de Tantre de la discorde pour me placer dans la chambre du Conseil, la meilleure, la plus habitable et la mieux habitée de la prison.

Cette chambrQ, qui comptait douze commensaux, était remarquable par la bienséance et la politesse qui y régnaient. Le fond de la société, de la chambrée si Ton veut, se composait d'anciens et très ^honorables bourgeois de Paris, qui occupaient dans la capitale les emplois réservés à leur classe, de payeurs de rentes de THôtel de Ville, de receveurs des contributions, de magistrats du Châtelet, etc. Le Parisien natif a un caractère qui lui est propre, et qui se résume dans la vieille appellation de badaud\ il est attaché à sa religion, à son roi, à sa {)arenté, aux anciens usages ; crédule, facile à amuser et aussi à abuser. Le cercle de ses connaissances s'étend rarement au delà de celui de la capitale, et il croit sérieusement que toutes les merveilles d^ monde y sont rassemblées. Cette race d'hommes excellents a été poursuivie et décimée par la révolution : elle s'était élevée dans un long calme, à l'ombre d'un gouvernement qui semblait éternel ; elle est finie et ne se reproduira jamais. Des aventuriers politiques ou des hommes d'industrie vont envahir ces vieux hôtels du Marais où les générations se succédaient paisibles, et cette île Saint- Louis où l'on ne connaissait de révolutions que celles que l'hiver causait quelquefois dans le cours de la Seine.

C'était d'habitants de ces deux qua.rtier8 que la chambre du Conseil était comppsée ; aussi tous les prisonniers n'étaient pas admis indifféremment ; par un scandale, qui à la vérité ne.dura plus longtemps, on ballotait celui qui s'v présentait ; et, malgré tout le crédit de la citoyenne Lebau et nos instantes prières, on en repoussa dédaigneusement le pauvre Neuville, parce qu'il avait monté sur les planches ; parlicularilé fort curieuse pour le lieu et pour l'époque. Cette chambre avait, il est vrai, despri-

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vilëges enviables : on y faisait excellent^ chère ; un cuisinier ad hoe et des plus renommés de Paris était établi en face de la prison pour Je service de la chambre, et cet artiste, aristocrate plein de zèle, battait les quatres coins de Paris pour saisir les meilleurs morceaux à notre profit. La plupart des habitants de la chambre, qui avaient dans leurs caves de ces vins qui gagnent à se faire longtemps oublier, les exhumaient pour la circonstance, et en faisaient gracieusement les honneurs à ceux qui, tels que moi, n'avaient pa&la nième ressource. Dans Taprès-midi, la chambre se garnissait de tables de whist, de piquet, d*échecs, qu'occuftaient ceux qui ne préféraient pas travailler et telle était la douceur de notre vie, comparée à celle du dehors, qu'un citoyen. Mercier de la Source, frère de lait de Louis XV, vieillard dfe quatre-vingt-six ans, et le plus beau vieillard que j'aie vu, nous répétait : « Si on voulait me mettre en liberté, je prierais » très respectueusement ces messieurs de me laisser ici. Je ne » trouverais nulle part meilleure compagnie, et autant de soins » qu'on en a pour tnoi dans votre société. »

La propreté et un ordre soutenu régnaient dans la chambre. Nous nous étions imposé la règle de faire chaque jour notre toilette, et de n'être en prison ni mieux ni plus mal que ^i nous étions dehors. Ce qui composait le fond de la chambre offrait peu de ressources à la conversation. Je ne trouvais guère à parler qu'avec Duquesnoy, de l'Assemblée constituante ', et Foissey, qui avait été mon collègue à l'Assemblée législative, tous deux' fort instruits, et le premier, homme aimable et de beaucoup d'esprit. J'avais été lié avec lui avant que le malheur commun nous

1. (l'article sur Duquesnoy, qu'on trouve dans la Biographie universelle^ t. XII, p. 334, est exact. Cependant l'auteur de cet article a omis de dire que Duquesnoy, dontirimagination était ardente et l'esprit entreprenant, après avoir fait, dans les premiers temps de l'Empire et par les moyens les plus purs, une fortune considérable, dont il usait peut-être avec trop. de générosité, vit cette fortune s'écrouler, et qu'il n'eut: pas le courage de résister k ce revers. {Note de téditeur,)

réunit, et à mesure que nous nous étions connus davantage, cette liaison était devenue une étroite amitié. Il avait une femme vertueuse autant que belle, et qui était accourue au secours de son mari comme avait fait la mienne. Ces deux jeunes femmes logeaient ensemble à l'hôtel d'Espagne ; elles étaient nées et avaient été mariées la même année: la position de leurs maris se ressemblait entièrement. Elles vivaient donc des mêmes craintes et des- mêmes espérances ; elles partageaient quelques courtes joies et de longues peines. Il n'en fallait pas tant pour fonder entre elles une liaison étroile, quand une sympathie naturelle ne les eût pas attirées Tune vers l'autre. Tous les jours, ces dames nous écrivaient, et nous ne manquions jamais de répondre; cMtait par cette douce' occupation que commençait la journée. Nous avions ensuite réfléchi qu'il ne fallait pourtant pas que ce temps de notre vie fût entièrement perdu pour l'instruction, et que l'étude serait le meilleur emploi de notre temps, quelque chose qui dût nous arriver. Duquesnoy reprit l'étude de l'allemand, qu'il parlait un peu par routine comme tous les gens du pays Messin ; j'en fis de même pour la langue anglaise.

Ensuite nous travaillions àéclaircir quelques points que nous trouvions obscurs dans l'histoire. Nous avions à notre disposition les bibliothèques de ceux de nos amis qui avaient échappé à la détention, et qui se faisaient un devoir de nous envoyer des livres ; je ne peux pas omettre de dire la grâce qu'y mettait en particulier le respectable Dussault, traducteur de Juvénal, et notre camarade de prison. Quand il savait de quelle question nous étions occupés, lui-même Cherchait les ouvrages qui nous devenaient nécessaires, et mettait toute sorte d'empressement à nous les procurer de sa bibliothèque ou de celle de ses amis.

La prison de la Force avait reçu quarante des soixante-treize députés que la Convention avait fait arrêter pour avoir protesté contre la journée du 31 mai, et parmi eux se trouvaient des gens de mérite. Dussault, dont je viens de parler, l'un de ces hommes

qui juslifient parleur présence seule le parti où ils sont engagés; Mercier, auteur du Tableau de Paris et de. tant d'autres ouvrages où l'originalité ressemble parfois au génie; Aubry, militaire instruit dans les connaissances qui touchent de plus près à Tart de la guerre; Daunou, déjà recommandable par l'étendue de ses connaissances, et qui j dans le cours d'une journée, ne dérobe pas une demi-heure à l'élude ; Tarchitecte Ledoux, si connu par la fécondité et par la bizarrerie de son imagination ; le fameux chancelier du duc d'Orléans, Latouche, qui jouit dans la prison d*un crédit suspect, et qui n'est pas, quoique détenu, étranger au parti qui nous gouverne et nous accable. Nous trouvions dans les personnages qneje viens d'indiquer, ou d'autres que j'aurais pu mettre sur la même ligne, les ressources contre la complète insuffisance de la chambre du Conseil pour tout ce qui tenait aux jouis sances de l'esprit.

Un trésor nousétait réservé dans Dupont de Nemours, qui subit enBn la loi commune, et vint prendre sa place à la Force. J'étais son ancienne connaissance, et il était impossible de connaître cet homme et de ne pas laimer. Il avait appris mon arrestation et mon séjour à la Force par une amie de ma femme, et avait écrit à la dernière une lettre comme lui seul savait en écrire. Arrêté lui-môme à Saint-Maur-les-Fossés et amené à Paris, il avait demandé à être conduit dans la prison où je me trouvais, et ce n'était pas sans peine qu'il Pavait oblenu. Je crus, en le voyant paraître qu'il venait me rendre visite et je me jetai à son cou pour lui prouver combien j'en étais touché : « C'est bien toi » que je viens chercher, mon cher Darès, s'écrie Dupont ; mais, » par Dieu ! bien ou mal arrêté, comme toi-même. Je suis arrivé » ici comme un conscrit dans un régiment; charge-JLoi démon » éducation.» Elle n'élait pas difficile; car nul homme ne supporte le malheur, je ne dirai pas avec autant de courage, car le courage suppose un effort, mais avec un calme aussi parfait : s'il en sort, c'esst par quelque saillie d'esprit ou de gaieté. Son arrivée au milieu de nous fut un bienfait public ; il se multipliait pour semer partout des paroles de patience etd'espé-

rance, et on était sûr de le trouver là où il s'offrait quelque bien à faire qui fût à sa portée. On croira qu'il ne laissa pas se,perdre cette bonne occasion de professer la science économique. Il ouvrit. son école ; du soir au matin il était occupé à parler ou à écrire, et comme chacun Técoutait avec Intérêt ou le lisait avec plaisir, il ne se trouvait pas que Ton fût ep perte pour la science dans la retraite forcée qui était également {imposée au maître et^ aux disciples. Cet homme qui est à part, rêve dû soir au matin le bien de ses semblables et trahit sa préoccupation dans .les moindres détails. Je me promenais un jour avec lui dans la cour de la Force, nous cherchions péniblement quelle était Tissue probable de ce que nous avions sous leô yeux. Il aperçoit à terre un noyau de pèche, il se baisse pour le ramasser, puis choisit une bonne position au midi, fait un trou avec son couteau à la profondeur requise et y planle son noyau. Je ne pouvais m*empécher de rire en le voyant opérer. « Tu' ris, mon cher Darèsy )> me dit Dupont, rappelle-toi qu'au moment où j*ai aperçu ce » noyau, tu me disais que nous avions de la révolution! peut-être. 0 pour un demi-siècle. Eh bien ! mon ami, mon noyau aura le » temps de pousser, de devenir un bel et bon pêbher ; et que » sait-on t peut-être dans dix, dans vingt, dans trente ans, de ; » pauvres diables, détenus comme nous le sommes par l'éternel » droit du plus fort, verront mon pécher, admireront sa fleur, » son beau fruit; ils seront consolés en voyant une des plus » charmantes productions des environs de Paris, et je jouis de » la pensée qu'ils m'en auront Tobligation ; et, comme tu le vois» » cela m'a bien peu coûté. •

Aussitôt que les citoyennes Duquesnoy et Beugnot surent que Dupont avait le malheur d'être arrêté, mais que nous étions assez heureux pour l'avoir à côté de nous, elles nous demandèrent à.dtner. Ce fut un plaisir tout nouveau pour la chambre du Conseil que d'ofl^rir à dîner à des citoyennes. On changea fort peu l'ordinaire ; nos frais de toilette n'en augmentèrent pas, et cependant elles furent enchantées de l'ordonnance du reptis et de la manière avec laquelle on leur ep Ût les honneurs. Après le dî-

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ner, elles trouvèrent à faire une partie de wisht, et nous quittèrent assez peu disposées à nous plaindre, ai notre captivité ne rdevenait pas plus rigoureuse.

Prancœur, le directeur de l'orchestre de TOpéra, faisait parlie de notre chambre ; quand il vit paraître la citoyenne Beugnot, il resta stupéfait de sa ressemblance avec la Saint-Huberti. 11 est diffiicife en effet que deux femmes se ressemblent à un tel degré : mêmes traits, même élégance dans la taille, cheve^pre blonde également magnifique, et surtout une physionomie mobile et prompte à Texpression. Ce pauvre Francœur, qui avait cru son trône musical non moins solide et héréditaire que celui des Bourbons, en avait aussi été précipité et traîné, en prison. Prévenu d'avoir apporté de malins obstacles à la mise en scène d*an oçéra dont le sujet était la passion de Jésus-Christ, nous étions curieux de connaître comment Timpiélé avait traité un sujet sur lequel s'était plus d'une fois exercée la pieuse simplicil|é de nos [lères. Francœur fit venir le manuscrit; Topera était en trois actes ; l'accusation, le jugement, l'exécution. La terrible et dernière scène du Golgotha y était tout entière. Il était impossible de n'en pas être bouleversé, tant il est vrai que les croyances religieuses pourraient être chez nous, comme elles Tétaient chez les Gr^cs, le ressort le plus puissant de Tart dramatique. Les comités de gouvernement n'étaient pas d'accord sur Tà-propos de la représentation. Fabre-d'Églantine était pour quelque chose dans le poëmq, c'en était assez pour que Collotd'Herbois, son émule à plus d'un titre, fût contraire. En attendant que ces puissances se missent d'accord, on avait envoyé à la Force Franèœur, qui n'avait témoigné quelque répugnance à la mise en scène que par respect pour Thonnèteté publique.

Notre situation, telle que je viens de la peindre, se soutint assez bien pendant les mois de nivôse, pluviôse et ventôse. On n'enlevait personne de la Force pour le conduire au tribunal révolutionnaire ; nous nous croyions hors de la sphère du grand orage. Le gouvernement ne voyait apparemment dans les habitants de la Force qu'une nichée de suspects, c'est-à-dire de pau*

vres diables insignifiants dont il s'occuperait quand il n'aurait rien à faire de plus pressé. Quel serait notre sort? Il n'est pas aisé de le deviner ; mais la gent suspecte, grâce aux savantes définitions de Merlin de Douai, est trop nombreuse pour être conduite à l'échafaud, et même pour être déportée. On s'en débarrassera avec le temps. Déjà on a admis pour les laboureurs arrêtés une exception dont u profité le duc de Mazdrin, sous le nom de Jacques Aumont ; demain on en introduira une pour les cordonniers, dont tirera partie le duc de Nivernais, sous le nom de Jean Mazarin. De façon ou d'autre, si on ne peut pas nous tuer, force sera bien de nous faire sortir d'ici, car nous ne pouvons pas y attendre l'éternité.

L'étude, de bonnes conversations, un contact de lous les instants avec des hommes instruits et bien élevés, rendaient notre réclusion préférable à ce que nous eussions rencontré dans ce qui composait alors la société. Mais, vers la fin de ventôse, l'horizon se rembrunit tout à coup ; Danton, dans lequel nous espérions pour noire salut, fut arrêté avec son parti et traduit au tribunal révolutionnaire sous l'accusation banale de conjuration. L'accusation n'était peut-être pas sans fondement, et voici ce qui me le ferait croire : quoique nous fussions, Danton et moi, à l'extrême des partis opposés, il n'avait pas cessé de m'étre attaché. A la fin de l'Assemblée constituante, et après la triste exécution du Champ de Mars, il avait été décrété de prise de corps. Le décret m'avait été adressé, en ma qualité de procureur général syndic du département de l'Aube, pour que je le misse à exécution, et j'avais reçu en même temps l'indication que Danton devait se trouver à Arcis, chez Sannet, mar.chand, ou à Troyes, chez le procureur général Miiard. C'était bien chez ce dernier'qu'il s'était réfugié ; j'en fus instruit, et je lui fis dire qu'il pouvait rester tranquille et que je ne le ferais point arrêter. Bientôt après survint l'amnistie. Quand j'arrivai à Paris, député de mon département, Danton me rechercha et voulut m'enrôler dans son parti. Je dînai trois fois chez lui, cour du Commerce, et j'en sortais toujours effrayé de ses des-

seins et de son énergie. Je m'en séparai sans éclat, après une conversation où il me dévoila son plan et le rôle assez peu séduisant qu'il m'y réservait. Nous avions cessé de nous voir, sans être brouillés. 11 se contenta de dire de moi à Courtois, son ami et mon collègue ; « Ton grand Beugnot n'estqu'une dévote ; il n'y a rien à faire de lui. »Gependanl je me rencontrais quelquefois avec lui chez Courtois, et il gardait avec moi la rude familiarité qu"il réservait à ses amis. Dans l'une de ces rencontres, au mois d'avril 1793, il me dit que je devais quitter Paris, et même la France, si je le pouvais, s^ns me rendre émigré, parce que la terre devenait brûlante pour moi et mes pareils. Il s'of* frit à m'y aider, et m'obtint en effet de Lebrun, ministre des affaires étrangères et son protégé, la mission de Gênes, que je finis par refuser, et qui m'aurait donné les moyens de passer à l'abri du danger Tépoque de la Terreur.

L'objet de cette mission était de faciliter l'arrivage des grains en France par la Méditerranée ; et, ne voyant rien là qui eût trait à la politique, j'acceptai. Pendant plusieurs jours je ne m'occupai que des préparatifs de mon départ ; lorsque, traversant par hasard la rue de la Madeleine, je me souvins que, dans cette rue habitait un vieil ami de mon père, qui> avait autrefois rempli plusieurs missions semblables à ceUe que je venais d'accepter. J'eus l'idée de mettre à profit son expérience, et je montai. Le vieil employé me reçut à bras ouverts, me parla avec éloge de ma conduite à l'assemblée, et se répandit d'une manière touchante et vraie sur l'opprobre de Tépoque ou nous avions le malheur de vivre. Notre conversation fut longue, animée, et cependant elle se termina sans que j'eusse osé dire un seul mot de ma mission. Lorsque je fus sorti, je me mis à réfléchir à part moi sur ce qui venait de se passer, et à m'inlerroger moi-même. J'avais craint de blesser au coeur un homme de bien, un homme en qui mon père avait toute confiance, en lui révélant que je venais, par faiblesse, de m'associer à des gens que je détestais autant que lui. Si j'ai rougi devant celui-ci, je pourrai de^ main rougir devant un autre ; étais-je donc dans cette ligne du

devoir dont je m'étais promis de ne jamais dévier? La lutte, je dois le dire, ne fut pas longue, et une heure après j'étais chez Danton, et je lui déclarais mon refus. « Puisque telle est ton opi- « nion, me dit-il, tu as raison ; mais songe bien que je n'aurai « pas longtemps le pouvoir de te sauver. Tu vois où nous en a sommes à la Convention ; )es gens delà couleur serviront « d'enjeu à la partie qui va se jouer. Puisque tu ne veux ni te (( jeter dails la mêlée, ni t'éloigner, fais-toi oublier, si tu peux. » J'avais la bonne intention de suivre ce conseil : on à vu ce qui en advint. ,

Quand, six mois après, Danton sut que j'étais arrêté, il frappa violemment du pied en s'écriant ; a Le miséra|}le ! que n'allaitil à Gênes 1 » — C'est lui qui, ignorant encore dans quelle prison j'étais déposé, fit donner, par le ministre de l'intérieur, Parey, l'ordre dans toutes les maisons d'arrêt de m'y traiter avec les égards compatibles ayec les règles de la maisou. Seize jours seulement avant celui où il fut arrêté, il vint à la Force visiter la citoyenne Lebau, qui lui devait sa place, et lui glissa dans la conversation : « N'est-ce pas chez vous qu'est le citoyen- Beu- » gnot? » — La concierge de lui répondre par l'affirmative, et même de lui pr^oposer de me faire descendre. Danton refusa de me voir, mais il ajouta : « Retenez bien ceci : si, ce qui est pos- « sible, il survenait encore , une attaque contre votre ptison « ou quelque grand désordre, faites descendra Beugnot, et en- (( fermez-le dans votre cuisine ; puis, dès que vous l'aurez belle, « donnez-lui la clef des champs. » Voilà *ce que m'a rapporté la citoyenne Lebau dès le lendemain de la chute de Robespierre. J'ajoute que, si Danton rencontrait le citoyen Gatrez cjuelque part, il h,e manquait pas de lui demander de mes nouvelles, et de me faire recommander de me rapetisser tant que je pourrais, de manière qu'on ne m'aperçut pas, « Nous- le tirerons <( d'affaire, ajoutait-il, le temps vient ; mais il n'est pas encore « arrivé pour lui, » Et je n'étais pas le seul dans la prison qui attendit son salut de ce côté ; soit qu'en général on crût que Danton était seul capable de renverser Robespierre, soit que le

premier eût des intelligences parmi les gens arrêtés, ce que je seraift assez porté à croire. Quoi qu'il en soit, et deputs la mort de Danton, la régime de la prison de la Force fut entièrement changé. Les membres de la Commune qui s'étaient succédé depuis trois mois dans la surveillance de cette maison, furent conduits à Téchafaud et remplacés par des individus d'une brutalité sans pareille. 11 ne fallut pas désormais songer à avoir nos fem* mesà'diner; nos entrevues avec elles furent soumises à une foule d'entraves : à peine pouvaient-elles avoir lieu une fois par semaine, et elles étaient courtes et sur un qui-vive perpétuel, parce qu'on tremblait toujours d'être aperçu par l'officier municipal. Gela s*appelait avoir remis l'ordre dans la maison.

Nous en étions redevables à Triai, acteur del'Opéra-domique, lequel, sous son écharpe tricolore, se croyait au moins un consul romain, et nous donnait des scelles d'un ridicule neuf, inconnu jusqu'à lui, et sur lesquelles, pour comble de malheur, nous n'osions pas rire. Trial avait pour collègue un cordonnier de l'enclos Sainl-Màrlin-des-Champs, du nom de Vassot; le premier l'emportait sans nul doute par l'éloquence, mais le second était penseur plus profond. Il apportait toutes les forces de sa lète à défendre l'égalité des atteintes que chaque jour elle éprouvait sous ses yeux, et, par conséquent, il se révoltait en comparant la bonne chère qu'on faisait dans la chambre du Conseil avec les repas plus que modestes auxquels étaient condamnés les détenus pauvres, tandis que s'il était possible qu'on fût à la fois détenu et patriote, c'était à coup sûr entre les pauvres que les patriotes étaient cachés. Il introduisit donc dans la prison la loi d'une table commune où chaque individu viendrait indistinctement s'asseoir. Le prix de l'ordinaire était fixé à' 40 sous par repas; et, sur vingt convives, trois places gratuites étaient réservées à des détenus pauvres qui seraient désignés par le. citoyen magistrat de la Commune. On établit dans la prison une seule cuisine, et Dieu sait ce que l'entrepreneur pouvait fournir à cette époque' pour 40 sous par tête en assignats, après qu'il avait pré* levé les places gratuites, et encore ce que s'étaient réservé Tau^

teur de ce projet sublime et les principaux agents d'exécution, ses conDplices. Qu'importe ? il fallut s'arracher aux délices du dîner de la chambre du Conseil pour aller s'asseoir à une table malpropre, et dans un pêle-mêle dégoûtant ; car nous étions placés par ordre alphabétique. La seule odeur des mets était insupportable, et l'user en était impossible, au moins pour nous ; mais, parmi les égaux, nos camarades, il se trouvait des estomacs de fer et des dents d'acier, et tout ce que nous rejetions était dévoré à l'instant. Pour comble de jouissance le municipal Vassot nous faisait la grâce de venir fréquemment assister à ce grand couvert; son compliment était toujours le môme: « Eh « bien! citoyens, comment ça va-t-il? l'appétit est-elle bonne ? « — Oui, citoyen municipal ; mais la soupe il est mauvais. - Ah <« dame ! c'est que faut pas être nacheux, voyez^vous ; il y a « encore diablement de patriotes qui voudraient en avoir leur « soûl. »

Les hôtes délicats de la chambre du Conseil étaient consternés. Le seul Dupont de Nemours trouvait l'invention assez divertissante, et ne concevait pas que des hommes raisonnables pussent y trouver un sujet de peine. « Parbleu ! mon cher Beu- « gnot, disait-il, tu dois être ravi de celte table commune : en- « core hier, tu défendais contre moi ton ennuyeux Mably et ton « fatigant Lycurgue ; eh bien ! ce qui te met aujourd'hui en co- « 1ère est au Lycurgue, et du plus friand. Patience, il nous vien- 0 dra quelque autre ami de l'égaHté mieux conditionné que le « citoyen Vassot ; celui-là recommandera le vol dans la prisqn, « pourvu qu'on ne soit pas pris sur le fait. Déjà tu ne peux voir « ta jeune et aimable femme qu'à la dérobée et pas autant que « tu voudrais. La monnaie courante est si décriée, que bientôt « il faudra, comme je l'ai prédit, traîner un ballot d'assignats (• derrière soi pour payer une paire de souliers. Sais-tu que voilà « déjà du chemin de fait vers cette constitution de Lycurgue « que tu admires de si bon cœur? Il nous manque des ilotes, « mais nous travaillons du malin au soir à en faire, et la mat tière s'y prête. »

Jusque-là, nous n^élioiis encore aux prises qu'avec les ennuis de la prison; mais bientôt l'inquiétude reprit tous ses droits, quand nous nous aperçûmes que le tour de la Force était arrivé de fournir son contingent au tribunal révolutionnaire. Le malheureux Linguet fut la première victime; d'abord on ne les prit pas nombreuses, et nous nous aperçûmes qu'on le faisait avec un tel discernement, qu'il fallait qu'il y eut parmi nous quelqu'un chargé de les désigner. Nous fûmes convaincus que ce triste office était en efi'et rempli par un ex-comte de Ferrîères- Sauvebœuf ; c'était le cadet (f une très ancienne maison du Limousin ; je le connaissais de longue main, parceque le ifiarquis de Sauvebœuf, son frère atné, est établi à trois lieues de ma ville natale, où il avait épousé la riche héritière de l'abbé de Dintevilie. Ferrières, presque aussi laid que Danton, en a les formes herculéennes ; il y joint de lesprit, de l'audace, des passions effrénées, et la plus entière indifférence sur les moyens de les satisfaire. C'est un de ces hommes que les gens puissants ont toujours à leur discrétion pour leur faire faire tout le mal dont ils ont besoin. A Blois, il eût sans difliiculté assassiné le duc de Guise, mais n'eût pas reculé davantage devant la robe rouge du cardinal. Il a fait un voyage assez long dans le Levant, soit qu'il y ait été seulement poussé par son esprit aventurier, soit qu'il ait eu à y remplir un genre de mission qu'on ne voulait pas confier au comte de Choiseul-Gouffier, qui à cette époque, y était notre ambassadeur- A son relour, il a publié un ouvrage sur le Levant, qui n'a pas été sans une sorte de succès *. On n'était pas alors au courant, comme on l'est aujourd'hui de ce qui se passe dans cette partie de l'Europe ; et d'ailleurs il censurait la politique que nous y tenions, et c'était assez pour réussir. Il s'évertua d'abord pour se faire nommer ambassadeur en Perse ; il y trouva plus d'un genre d'obstacles, et employa en intrigues plus ou moins sales les trois années qui

1. Mémt>b*es historiques, e/c, des voyages faits en Turquie^ en Pùrsc et en Arabie, par de Ferrières-Sauvebœuf. Paris, 1790 ; 2 vol. in-18.

2 là MÉMOIRES DU COMTE BEUGXOT

précédèreut la révolution. On avait plus d'une fois proposé au comte de Montmorin de l'envoyer à la Bastille, et personne, en suivant la jurisprudence du temps, ne l'eût mérité davantage ; mais le ministre, dont les circonstances augmentaient la timidité naturelle, ne Tosa pas. Survint la Révolution : Ferrières parvint à se faufiler au comilé diplomatique par la protection de Mirabeau, qui disait de lui que c'était un^drôle dont il y avait quelque parti à tirer. Il fut promptement brouillé avec son illustre protecteur, qui prit la peine de le mettre lui-même à la porte du comité. Il entrait dans la nature de Ferrières de descendre tous les degrés de Téchelle de la révolution. On le retrouve donc aux Jacobins, aux Cordeliers, toujours parmi la pire espèce des assistants, et après le 31 mai, il fut ou prétendit avoir été mis, par les comités de gouvernement, en tiers avec Poterat,rancien agent diplomatique, et un membre de la Convention, pour je ne sais quelle intrigue à ourdir avec la Prusse, et dont le siège était à Bâle^

Ferrières se plaignait qu'on lui eût enlevé toute la gloire de l'affaire, si gloire il y avait. Les comités, pour le faire taire ou s'en débarrasser, l'envoyèrent à la Force. Il était un prisonnier des premiers jours, et apparemment il avait la crainte ou l'espérance de rester longtemps où il élait, car il choisit au rez-dechaussée un petit appartement de deux pièces assez commode pour le lieu, et le décora avec un luxe oriental. Un divan entourait sa chambre à coucher, et c'est là que, mollement étendu, il passait sa vie à fumer, à la manière des Orientaux, avec une pipe magnifique, dernier reste de ses grandeurs diplomatiques. Il avait autour de lui tous ces jolis riens d'agrément dont se joue l'opulence, et mieux que cela, des rossignols élevés et entrete-

i. Les détails de cette intrigue, qui montre que le comité de salut public ou plutôt Robespierre, s'était flatté de l'idée d'amener la cour de Prusse à entrer en négociations avec la République, se trouvent dans le deuxième tome des Mémoires lires des papiers d'un homme d'Étal, ouvrage dont les deux premiers volumes contiennent tant de révélations précieuses sur l'histoire secrète de la révolution. ( Note de t éditeur.

nus avec des soins extrêmes, et qui chantaient incessamment le printemps entre les murs d'une prison de Paris. F^a première pièce contenait une collection de nos auteurs les plus aimables, que Gazin et Didot avaient récemment publiée en format in-18, et plusieurs cartons de gravures. Sonjdîner était préparé dans la cuisine même de M"' Lebau par un cuisinier à ses ordres, et qu lui servait les morceaux les plus fins que Ton pût alors se pro curer ; il se riait de la table commune ; à ce sujet même il me plaignait, et avec moi Duquesnoy d*ètre Tun et Tautre réduits à ce régime dégoûtant. Il nous proposait de ' ne paraître laque pour la forme, et devenir tous les jours dîner avec lui. Nous nous laissâmes séduire une fois, et on nous servit un repas dont le luxe nous effraya. Avertis par cette épreuve, nous nous promîmes bien de ne pas nous brouiller avec Ferrières, mais aussi de ne pas nous lier intimement avec lui, parceque l'un et Tau- Ire pouvaient avoir son danger. Nous apprîmes ensuite qu'il sortait à peu près tous les jours de la prison, n'y rentrait que fort tard, et qu'un guichetier passait quelquefois la moitié de la nuit à l'attendre. Alors il n'était plus possible|de douter qu'il eût des rapports fréquents avec les comités du gouvernement etqu*il fut leur homme à la prison de la Force. Un incident que j aura tout à l'heure l'occasion de raconter nous en fournit la preuve, Au reste, s'il était permis d'user d'un pareil terme, il apportait de la conscience ou plutôt du discernement dans cet infâme métier. Une première levée faite à la Force enlève cinq mauvais sujets subalternes, de ces drôles à tous crins, qui sont indifférents au Dieu de Baal comme au Dieu d'Israël, et ne prisent d'une révolution que le relâchement de l'autorité qui rend plus facile l'exercice de l'art de vivre aux dépens d'autrui. Ils étaient au reste, autant que les honnêtes gens, innocents du crime de con tre-révolution ; mais, à coup sûr, ils avaient, à leur manière, abusé de la révolution. Un choix aussi judicieux frappa tous les esprits, et on tomba d'accord qu'il n'y aurait rien à y reprendre, si, au lieu de faire monter ces malheureux à l'échafaud, on les eût conduits à Bicêtre. A la même époque, on fit sortir de la

Force les quarante députés ^e la Convention pour les réunir à leurs camarades dans la maison des Madelonnettes. 11 était à peu près certain qu'ils ne seraient jamais mis en jugement, et c'était pour cette raison qu'Us avaient été déposés à la Force. Leur départ fut pour nous une raison de plus de conclure la fin de l'espèce d'immunité dont nous semblions jouir jusque-là.

Une nouvelle levée succéda à la première. Pour celle-ci on avait remonté plus haut : on avait choisi de ces jeunes élégants, la plupart bien nés, que les horreurs de la révolution n'avaient pu arracher aux délices de Gapoue, et qui, tandis que leurs parents mouraient de misère à l'armée de Condé, se perdaient dans les voluptés de Paris : insensés qui croyaient que la révolution les laisserait faire, parce qu'ils en avaient arboré le costume et emprunté le langage 1 Le salon de M"** de Sainle-Amaranthe était leur rendez-vous de tous les jours, et là on conservait encore le feu sacré, en dépit ou à la faveur du travestissement, La révolution fît un geste : M*"' de Sainte-Amaranthe et sa charmante fille furent envoyées au tribunal révolutionnaire, et on ramassa dans les prisons de Paris, pour leur servir de cortège, tous les élégants qui avaient paré leur salon. La Force fournit huit infortunés pour cette immolation, Tune des plus cruelles qu'offrent ces annales de sang et dont la populace même parut attristée. On attribua la formation de cette deuxiè me liste à l'auteur de la première. Peut-être on ne se trompait pas. A quelque temps de là j'en eus une preuve sans réplique.

Nous avions dans notre chambre du Conseil, le conseiller Lecouleulx de la Noraye, qui avait partagé avec son frère et ses cousins la très-belle fortune qu'avait fondée le Lecouteulx qu'on appelait don Louis, le seul qui ait eu du génie entre tous ceux qui ont porté son nom. La Noraye s'était avisé d'être un personnage, quoiqu'il n'eût reçu en partage que tout juste la petite portion d'esprit qu'il fallait pour n'être qu'un sot. Enhardi par l'exemple de M. Necker, il avait rêvé avant la révolution de se faire contrôleur général ; il prenait de toutes mains des mémoires qu'il donnait pour siens à M. de Vergennes, à l'archevêque

de Sens ; il rendit môme à ce dernier le service de lui produire, pour faire le service des six derniers mois de 4788, Le Normand, son ami, qui ne put pas fournir le premier sou et précipita la chute du minisire. Toutes les intrigues de La Noraye, avant et pendant la révolution, aboutirent à le foire nommer membre du conseil général de Seine-et-Oise, à s'en faire renvoyer et colJoquer à la Force, dans la chambre du Conseil. Là encore, il s'était établi sur le pied de factotum, attirait à lui les détails, et les réglait à la plus grande satisfaction. Je le laissais faire comme tout le monde; je le laissais môme me dire que si Tarchevôque de Sens Teût écouté, il serait encore premier ministre, et lui, La Noraye, contrôleur général. Cependant, soit malice, soit plutôt sottise, La Noraye me joua, à l'époque dont je parle, un tour pendable. Depuis le commencement de germinal, le gouvernement payait, à chaque individu détenu comme suspect dans les prisons de Paris, quarante sous par jour. L'avant- pensée de cette rélribulion était le projet de déporter tous les suspects et de mettre dès lors même leurs biens en séquestre. N'importe, Duquesnoy et moi avions le plus.grand intérêt à toujours recevoir les quarante sous par jour, parce que cela nous plaçait sur le tableau des suspects, et qu'autre* ment il eût fallu nous renvoyer à la Conciergerie. Le greffier de la prison, qui nous était dévoué, s'était volontiers prêté à la fraude. Nous touchons donc la rétribution pendant les mois de germinal et de floréal ; le mois suivant, elle nous est refusée : je cours au grefle pour en savoir la raison; le greffier me la donne : c'est le citoyen La Noraye qui est venu lui dire qu'il se compromettait fort en plaçant Duquesnoy et moi sur le tableau des suspects, parce que nous n'étions rien moins que traduits au tribunal révolutionnaire et que notre place était à la Conciergerie : « Vous connaissez, me dit le greffier, le citoyen La No- « raye et toute son inconséquence ; ce qu'il m'a dit, il va le ré- « péter au premier officier municipal qui fera la visite de la pri- « son ; il ne manquera pas d'ajouter qu'il m'a prévenu. Je peux « y perdre ma place, et vous savez, parle temps qui court, qu'on

a ne perd pas sa place toute seule : la tète vient après. » Il me met sous les yeux le tableau cfu'il a dressé pour le mois de prairial ; il n'a mis au tableau des suspects ni mon nom, ni celui de Duquesnoy; mais après les suspects viennent les noms des condamnés, puis enfin les accusés^ et c*est là que nous figurons. J'ai beau insister, prier, conjurer, je n'arrive à rien. Je porte mes chagrins à Duquesnoy qui va les partager ; il a plus d'ascendant que moi sur le greffier qui est son compatriote, et il en obtient que nos noms figureront ni parmi les suspects, ni à une autre place, et qu'ils seront rayés du tableau. Duquesnoy m'annonce cette victoire inespérée et m'engage à un silence absolu avec La Noraye. Je lui promets tous mes efforts. En le quittant je rentre dans la chambre du Conseil. Il faisait un beau jour d*élé et tous les détenus se promenaient dans la cour. Je ne trouve que La Noraye dormant dans un fauteuil ; il s'éveille à mon arrivée, et nous voilà en tête-à-tôtfe. Je veux sortir, il m'arrête ; malgré moi la conversation s'engage : il me reproche de lui laisser tout entier le fardeau de nos affaires de la chambre, et me presse de tiie joindre à lui pour obtenir justice de celte table commune qui est un tourment de tous les jours. Je lui réponds que je n y mets pas d'intérêt, par une raison qu'il sait très bien, que je ne dois pas être rangé entre les suspects, que je suis en fraude à la Force et que ma place est à la Conciergerie, pour être sous la main du tribunal révolutionnaire devant lequel je suis traduit. La Noraye trouve mon excuse assez bonne, mais il me fait observer que je subirai pourtant le supplice de la table commune aussi longtemps que je resterai encore à la Force. Je réplique que mon séjour ne sera pas long, si sa dénonciation au greffier Richelot produit son effet. « Je n'ai « pas entendu, reprend La Noraye, faire une dénonciation, a mais donner un avis à Richelot à qui je m'intéresse et qui « est parent de mon ami Gougeon, procureur-syndic du dépar- « (ement de Seine-et-Oise. » Je réponds que je me soucie aussi peu de son amitié avec Gougeon que de la parenté de Richelot avec ce dernier : que s'il n'a pas entendu faire une dénoncia-

tion contre Duquesnoy et moi, il est un dangereux imbécile, et que si la pitié ne me désarmait pas, je lui donnerais à Tinstant même sur les oreilles. A ces mots, il s'empare, comme instrument de défense, de je ne sais quel ustensile de foyer qui est sous la cheminée et s'avance vers moi d'un ton assez déterminé. D'une main je lui saisis le bras porteur^ de l'instrument et je lui applique de l'autre un soufOet si violent qu'il retombe sur son fauteuil comme sans connaissance et répandant du sang par le nez. Je descends vite l'escalier après ce beau chef-d'œuvre et vais me cacher dans la foule des promeneurs. Le moment de rentrer dans la chambre arrive, et je remonte fort embarrassé delà figure que je] vais y faire. Personne ne me dit mol. Duquesnoy me regarde d'un air conslerné'et hausse les épaules. La Noraye est dans son lit, ayant autour de lui trois ou quatre personnes qui lui donnent des témoignages d'intérêt. Je m'a" perçois que j'ai été unanimement condamné. Je demande qu'on me permette un mot d'explication; personne ne répond ni mê~ me ne me regarde. En dépit d'une prévention si marquée, j'entame le discours et je rends compte des faits tels que je viens de les rapporter. Quand j'avoue que, poussant la défensive un peu trop loin, sans doute, j ai appliqué un soufQet à M. de La Noraye, il se lève sur son séant et me crie d'une voix de tonnerre : (« Cela n'est pas vrai, cela n'est pas vrai ! il ne m'a pas donné « un soufflet. » J'accepte la dénégation ; j'avoue qu'elle décharge me^ conscience d'un poids importun, et je déclare que je n'ai plus rien à dire. Chacun se regarde] d'un air étonné. Willeminot, l'ami le plus intime que La Noraye eût dans la chambre, lui dit : « Mais, mon pauvre ami, vous êtes donc devenu fou ? — Non, « non, je ne suisjpas fou, reprend La Noraye, je sais bien ce c( que je dis : je répète que je n'ai pas reçu de soufflet, mais que ce le citoyen Beugnot m'a porté un coup de poing fermé au mi* « lieu du visage, et voilà pourquoi et à l'instant même le sang « m'est sorti par le nez. » J'accepte cette dernière version ; je n'avais pas le droit d'être difficile ; mais voyez dans quels plis et replis la sottise humaine va se nicher ! La couleur que La No-

raye s'obstine h donner à mon insulte en diminue considérablement la gravité, aux yeux de l'honorable auditoire. Cette insulte a cessé d'être mortelle : l'un menaçait d'une barre de fer, l'autre se défendait par un coup de poing ; et puis, la conduite de La Noraye n'est pas nette ; c'est un homme qui se môle de ce qui ne le regarde pas; il manœuvre du matin au soir dans la prison, et à quoi bon? Voyez la belle avance d'exposer deux de ses camarades à l'échafaud pour épargner quelques sous à la République t Les bougies n'étaient pas éteintes dans la chambre que mes camarades m'avaient trouvé fort excusable, et ce pauvre La Noraye en était pour son soufflet ou son coup de poing, et en tous cas pour la honte.

Quelques jours s'écoulent. Nous avions cherché à étouffer la scène dans notre intérieur ; mais ce qui se passe entre douze personnes arrêtées n'est guère plus secret que si elles étaient en liberté. Ferrières connaissait l'aventure par le menu et ne cessait de déblatérer contre La Noraye. Duquesnoy et moi descendons chez lui sous le prétexte de voir des vues du Bosphore à l'aquarelle, dont il ne cessait de nous faire l'éloge ; mais dans le dessein d'arrêter, si nous le pouvons, sa langue infernale. Il nous parle de la scène qui a eu lieu entre La Noraye et moi. Nous en atténuons tant que nous pouvons la gravité et la réduisons à une simple plaisanterie ; mais l'homme ne se laisse pas aisément endormir ; il nous dit que cela est bel et|bon, mais qu'il a aussi un compte à régler avec ce polisson de La Noraye qui a osé dire dans la cuisine de la Lebau que lui, Ferrières, était un mouton^ et il ajoute : « Ha voulu vous faire aller au tribunal, soyez tran- « quilles, il ira avant vous, — Cela, reprit Duquesnoy, ne serait a tranquillisant ni pour nous ni pour personne ; car le malheu- « reux homme est si bavard et si inconséquent, que s'il était tra- « duit au tribunal révolutionnaire, il serait capable de nous y « entraîner tous trois, et je ne sais combien de perso/mes avec « nous. — Je ne sais pas, reprit Ferrières, si cela lui serait (« aussi facile que vous le croyez ; mais il a droit à un chien de « ma chienne, et il l'aura.»

SOUVENIRS DE 1794 2i9

Jusqae-là, Ferrières ne justifiait déjà que trop .le reproche que La Noraye lui avait adressé. Le surlendemaia nous lisons dans le journal du soir que les citoyens Lecouteulx de Ganteleu et Lecouteulx du Mole ont été extraits de leurs domiciles où ils étaient gardés par des sans-culottes, pour être conduits à TÉvêché, et qu'on y va réunir tous les membres de la famille comme auteurs ou complices de la conjuration qui a eu lieu en janvier 4793, pour arracher le tyran à Téchafaud.

En môme temps, La Noraye reçoit l'avis qu'il doit s'attendre à être d'un moment à l'autre transféré à l'Évêché. Le titre de l'accusation était d'autant plus inquiétant, qu*il était vrai qu'au jugement du roi, Lecouteulx de Ganteleu avait été chargé, par la banque de Saint-Charles, de s'entendre avec le ministre d'Espagne à Paris, et de lui fournir tous les fonds dont il aurait besoin pour procurer le salut de Louis XVL Et Lecouteulx s'était prêté avec autant d'empressement que de courage à tout ce qu'on lui avait demandé. Je crois même que La Noraye avait été mis dans la confidence et s'était aussi conduit d'une manière honorable: quand le malheureux sévit mener de si près, il perdit le peu de tête qu'il avait, et se persuada que c'était à Ferrières qu'il était redevable du malheur qui venait d'atteindre lui et les siens. Il n'osa pas me demander des démarches auprès de Ferrières, il s'adressa à Duquesnoy qui lui répondit de moi comme de lui-même pour tout ce qui serait en notre pouvoir. Nous attaquons Ferrières ensemble et séparément ; je me mets pour ainsi dire à ses pieds pour qu'il ne poursuive pas une famille respectable pour l'inconséquence d'un de ses membres qui, lui-même, n'a rien moins que mérité un traitement si cruel. Ferrières se défend d'être pour rien dans ce qui se prépare contre les Lecouteulx : « Je pourrais, peui-èlre, faire pour tt eux ce que j'ai fait pour d'autres, retarder leur affaire par « des moyens qui me sont propres ; mais si je lï'ai pas de mo* « tifs pour les poursuivre, je n'en ai aucun pour les servir. Ne « m'en parlez plus, que justice se fasse. Cela m'est tout égal. » Nous appelons à notre aide nos femmes, que nous appelions les

dames de bon secours ; Ferrières, tout brigand qu'il était, sembliit pénétré d'intérêt et de respect pour elles ; elles s'entremettent de leur c61é. EnQu lui-même va les visiter et leur dit : (( Je suis un bien mauvais sujet, n'est-ce pas ? Eh bien, vous (( avez obtenu de moi ce que j'aurais refusé au Père Éternel et c( même au diable. Vous savez qu'avec des brins de paille on « arréle quelquefois des torrents. Les brins de paille sont en « place : que les Lecouteulx se taisent; ils ont du temps devant « eux. La première preuve que je puisse vous en donner, c'est c que La Noraye ne sera pas dérangé de la Force. >»

Voilà comme nous nous sommes vengés de ce La Noraye qui, je dois le dire, n'a cessé depuis d'en témoigner, à moi et à Duquesnoy, une profonde reconnaissance.

Nous étions dans le mois de messidor, lorsqu'un pouveau et très cuisant chagrin vint encore m'atteindre ; j'appris tout à coup que ma femme était dangereusement malade. Gomme je l'ai dit, je lui écrivais et j'en recevais tous les jours une lettre. Ce commerce fut soudain interrompu. On trouva bien des excuses à me donner pour deux ou trois jours, mais il fallut en venir à la vérité : la cause de la maladie de ma femme est assez singulière pour que je la produise ici avec quelques détails. J ai déjà trouvé l'occasion de parler de l'échange de protection et de bienveillance, d'un côté» de respect et de reconnaissance de l'autre, qui régnait en Ire la maison de Brienne et ma famille. Cette maison, comme quelques autres de la même époque, exerçait un haut patronage sur la province où elle était établie. Elle unissait les conditions auxquelles s'attachait alors un crédit de premier ordre : la naissance, la fortune, la possession de grandes places, l'espérance d'arriver tôt ou tard au sommet de l'État : l'ainé de la famille, larchevèque de Toulouse, était attendu depuié vingt ans à la place de premier miuistre et on semblait impatient de l'y voir arriver. Le «comte de Brienne, son frère, dirigeait son ambition dans des voies plus faciles. Il avait mérité à la ville la qualification d'honnête homme et se faisait adorer dans ses terres par sa bienfaisance éclairée et

toujours prête. IL passait la meilleure partie de Tannée au milieu de ses vassaux ; il y entretenait la paix et n'y laissait pas une misère sans secours, une douleur sans consolation. Le chÀteau de Brienne était un autre Chanteloup ;. on allait à ce]^i-ci pour le passé, à Taulre pour Tavenir. L'archevêque de Toulouse avait repris les traces du duc de Choiseul, bien certain que si la reine ne parvenait pas à ramener le ministre qu'elle * voulait avant tout, elle reporterait sa volonté sur Thommed^É tat qui en était le plus près. Avec le temps, cette politique ré* chauffée par une intrigue assidue obtint un plein sudcés. L'arr chevèque parvint au poste de premier ministre et fit accepter à son frère celui de ministre de \h guerre. Quand le prélat mit la main aux affaires, de toutes parts elles croulaient; il ne fut pas assez fort pour soutenir, même quelques instants, la monarchie sur le bord de Tabime. Il en laissa le soin à ceux à qui l'opinion supposait plus de puissance et qui ne réussirent pas mieux. Au sortir des affaires, larchevèque courut en Italie promener sa déconvenue. Le comte revint à Brienne où il fut reçu mieux que jamais, car on ne craignait pas de le perdre. J*étais connu de Tun et de l'autre, et il suffisait d'être connu sous quelque bon rapport et d'habiter le canton, pour être accueilli à Brienne. L'esprit philosophique dominait au château, et cet esprit s*élevait au-dessus des préjugés nobiliaires qui se réfugiaient chez les hobereaux des environs, et dont on faisait dans le salon deBrienne belle et bonne justice.

La révolution survint et déploya bientôt ses rigueurs. L'archevêque prit un parti hardi : seul des anciens évêques de France il prêta le serment à la constitution civile du clergé. Je dis seul, car Tabbé de Périgord avait à peine eu le temps de revêtir l'habit d'évéque quand il en dépouilla' le caractère. L'évêque de Viviers était depuis quelque temps insensé, et le coadjuteur d'Orléans, de Jarente, ne comptait qu'entre les hommes de débauche et d'infamie. L'archevêque n*en serait pas plus avancé quand nous le mettrions à la tête de ce déplorable trio. Quoi qu'il en soit, il persista jusqu'au bout dans son parti une

fois pris. Le Souverain-Ponlife blâme le serment qu'il a prèle et lui enjoint par un bref de se rétracter : larchevêque se tient pour insulté et renvoie au Pape son chapeau de cardinal. 11 fait chaque jour un nouveau pas, jusqu'à ce que, nommé président de la société des Jacobins de Sens, il en remplit les fonctions, le bonnet rouge sur la tête. Le comte de Brit^nne ne poussait pas les choses jusque-là, et d'ailleurs il eût pu le faire sans qu'on en fût aussi scandalisé que de la part de son frère. Resté à Brieane, il y remplissait les fonctions de maire. Il ne s'épargnait pas plus que l'archevêque sur l'article du bonnet rouge, quand il y avait nécessité de l'arborer. Ces extérieurs révolutionnaires préservaient son crédit sur la population, et, comme avant la révolution, il l'employait à maintenir la paix et à faire le bien, personne dans tout le canton n*avait été ni recherché ni inquiété. On avait atteint la fln de germinal de Tan II, et à peine s'apercevait-on dans ce pays qu'il y eût en France une révolution. Ce calme fut tout à coup troublé par l'incident le plus malheureux : l'archevêque habitait à Sens Tabbaye de Saint- Pierre-le-Vif, qu'il avait achetée pour se procurer un logement plus commode que le palais des anciens archevêques. Il y avait avec lui la marquise de Ganisy, sa nièce, femme aimable, qui pouvait entendre le prélat et savait s'en faire écouter; et l'un de ses neveux adoptifs, l'abbé de Loménie, son coadjuteur avant la révolution et qui l'aurait remplacé de toutes manières, s'il n'avait pas été entraîné comme tant d'autres dans le naufrage du clergé. Le comte de Brienne, qui rendait de temps en temps des visites à son frère, se trouvait à Sens à l'époque dont je parle, et avait amené avec lui deux autres de leurs neveux, frères du coadjuteur, le vicomte et Charles de Loménie, sujets tous deux distingués, avec des caractères différents. Cette famille se trouvait ainsi réunie à Sens, M"'® de Brienne seule était restée à Brienne. Il arriva qu'un agent des comités de gouvernement vint arrêter à Sens, pour le conduire à Paris, un ancien officier de la connaissance de MM. de Loménie ; ceux-ci se crurent obligés d'aller le voir et l'embrasser avant son départ : l'entrevue

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fut touchante et eut malheureusement pour témoin Tagent des comités. La pitié était alors un crime ou bien près. L'agent s informe du nom de ces jeunes gens, de leur conduite, de leurs habitudes. On ne pouvait les lui expliquer qu'en donnant des éclaircissements sur la famille de Brienne. Il prend ses notes et repart pour Paris. Deux jours après, le même agent revient porteur de mandats d'arrêt contre chaque membre de la famille et se met en devoir de les exécuter. Cependant il laisse la nuit pour se préparer au départ. L'archevêque avait eu la précaution de se munir, depuis le commencement de la révolution « d'une pas« lille de Cabanis, il l'avale en se couchant. Le lendemain on le trouve mort dans son lit. Le reste de la famille est amené à Paris : elle est conduite à la prison des Madelonnettes. M. de Brienne, qui avait un accès de goutte, est descendu à son hôtel de la rue Saint-Dominique, où il reste sous la garde de quatre sans-culottes. Ma femme n'est pas sitôt instruite de ce malheur, qu'elle court à l'hôtel de Brienne. Elle s'aperçoit que le comte est fort mal gardé, et le presse une première fois de s'échapper : il répond qu'il a encore du temps devant lui et qu'il demande à réfléchir : dès le lendemain elle revient à la charge et propose les moyens d'évasion : l'hôtel de Brienne a sur la place du palais Bourbon une grille ; rien de si aisé que d'y attacher par le dehors une échelle de corde à l'aide de laquelle la grille est des plus faciles à franchir. M. de Brienne veut savoir où il pourra se cacher au sortir de là ; ma femme, qui a réponse à tout, lui dit que sa retraite est toute prête, dans un lieu non suspect, chez l'un des greffiers du tribunal révolutionnaire. M. de Brienne a l'air de consentir ; ma femme convient avec lui du jour et de l'heure. Ce jour-là, et quand tout était disposé, ma femme entre à l'hôtel ; elle trouve les dispositions de M. de Brienne d'abord incertaines puis bientôt après négatives ; au bout du compte de quoi peut-on l'accuser? Il n'a rien fait de contraire à la république ; point d'intrigues, pas d'argent envoyé aux émigrés, point de correspondances au dehors. Il reproche à ma femme de confondre ma position avec la sienne. Grande est

la différence ; j*ai été mis en lumière, j'appartiens à un parti ; ce parti est vaincu, et je dois craindre les vengeances ; mais contre lui, encore une fois, que peut-on alléguer? Ma femme était en fonds pour répliquer ; mais M. de Brienne ayant ajouté qu'il était profondément touché de son dévouement, mais qu'il craignait que ses visites ne finissent par le compromettre, eHe le quitta en fondant en larmes, et s'abstint de se présenter à l'hôtel de Brienne. Neuf jours se passent. Le bruit se répand que M™* Elisabeth a été condamnée et va être conduite à Téchafaud. G*est une princesse ou plutôt c'est un ange qui va rejoindre au ciel les martyrs de sa race. M"' Duquesnoy et ma femme veulent jouir de ses derniers moments sur la terre; elles décident qa'elles iront se placer et prier Dieu pour elle sur son passage ; elles ëe rendent dans ce dessein au coin de la rue Saint-Honoré. Le sinistre cortège s'avance ; il était ce jour-là composé de six voitures. Ma femme jette un regard sur la première de ces voi- * tures ; son regard tombe sur M. de Brienne qu'elle reconnaît et dont elle se sent reconnue ; ce fut pour elle un coup de foudre ; elle tomba à la renverse et sans connaissance. On la rapporte chez elle en proie à une fièvre ardente, et le cerveau déjà entrepris. Janroy, son niédecin, accourt et juge la position très dangereuse. Le danger fut en efîet extrême et on ne croyait pas qu'elle diU passer la nuit du quatrième jour. Mes amis me préparaient comme ils pouvaient à cette perte déchirante. Je pris mon parti. Un seul être m'attachait encore à la vie; c'était ma fille alors âgée de quatre ans. Je considérai que quel que fût le sort réservé à ma famille, elle trouverait un asile dans celle de sa mère dont je ne prévoyais pas le désastre ; et je me pros* terne à terre pour en demander pardon, mais je résolus de mourir et j'aurais infailliblement exécuté cette coupable résolution si ma femme eût succombé ! 11 nous avait été recommandé de ramollir paf trois ou quatre gouttes d'huile d'olive la pastille de Cabanis, si nous étions quelque temps sans nous en ser- .vir. J'usai de cette précaution. Je brûlai mes papiers et je laissai une lettre* pour un ancien ami de ma famille. Libre de tout soin,

je descendis au guichet avec une sorte d'indifférence barbare pour savoir si je devais ou non conserver ma vie. jy appris que ma femme était toujours fort mal, mais qu'enGn elle avait passé la nuit. Je remontai attendri par cette lueur d*espérance et je retrouvai quelques larmes. Je ne peux pas dire si le lendemain je me serais approché de la mort avec la même impassibilité. J'en doute ; à moins de s'être élevé jusqu'à un stoïcisme farouche, ou d'être en proie à une émotion physique où toute liberté disparaît, il est rare que Ton observe longtemps et que Ton rumine à loisir le dessein de se donner la mort, et voilà pourquoi ceux-là mômes qui n'ont réussi qu'à demi dans Texécution reçoivent les secours qu'on leur administre et finissent par des vœux pour renaître à la vie. Celte triste position dura près de deux mois et céda insensiblement à des soins assidus et à la joie que répandait autour d'elle la révolution de thermidor. J'avais pris assez peu de part durant ces deux mois à ce qui se passait près de moi. Je ne fus réveillé de mon indifférence qu'à la nouvelle de la bataille de Pleurus.

La chambre du Conseil avait entre ses commensaux le citoyen Garât, l'un des premiers commis du Trésor ; lui seul connaissait à fond le mécanisme de cette grande machine, et le député Cambon, qui prétendait la diriger, avait dc:nandé aux comités de gouvernement de lui rendre Garât dont il ne pouvait pas se passer. Les comités le lui avaient refusé ; mais, pour conciher les besoins du Trésor avec la détention de Garai, chaque matin deux gendarmes venaient le prendre à la Force et le conduisaient au Trésor, où il travaillait toute la journée, et le ramenaient coucher en prison. De plus, on lui avait imposé la loi de n'introduire dans la prison ni journaux ni nouvelles, et l'homme, assez peu communicatif de sa nature, était très fidèle à sa consigne. Mais, le jour où se répandit à Paris la nouvelle de la bataillé de Fieurus, il n'y tint pas et nous éveilla pour nous la communiquer. Je m'écriai, après l'avoir entendu : « Nous som- 0 mes sauvés ! la terreur ne peut pas se traîner à la suite de la « victoire* » C'est, en effet, de cette époque que date la divi-

226 MKMOIRëS du COMTE BEUGNOT

8ion dans rinlérieur des comilés de gouvernement^ qui devait aboutir à une catastrophe.

Cependant les fournées du tribunal révolutionnaire devenaient de jour en jour plus nombreuses, et Faspect de la prison avait entièrement changé. Trente à quarante députés, entre lesquels dix au moins étaient des hommes instruits et bien élevés, avaient été, comme je Ta! dit, transférés aux Madelonnetles. Depuis rétablissement des tables communes, les vieillards ou les personnes riches, pour qui les douceurs de la vie étaient des besoins, avaient passé dans des maisons de santé. Ceux qui avaient été conduits au tribunal révolutionnaire étaient, sinon ce qu'il y avait de plus honnête parmi les détenus, au moins de plus élégant de manières, en sorte que la chambre du Conseil, à cinq ou six personnes près, ne se composait plus que dlndividus qui vivaient fort isolés. Nous nous aperçûmes ensuite que la Force était devenue comme une succursale de la Conciergerie; c'est là qu'on logeait le trop-plein qui affluait des provinces. Aussi les nouveaux venus n'y étaient que peu de jours et passaient promptement au tribunal. La forme dans laquelle on les y appelait avait quelque chose de cruel pour tout le monde. A cette époque, les formes de justice môme les plus expédilives avaient été mises de côté, les défenseurs officieux supprimés: Pacte d'accusation était signifié à l'accusé à dix heures du matin, pour paraître au tribunal à onze heures ou à midi; il était jugé à deux heures, et le jugement exécuté avant quatre. Il était difficile à l'huissier, porteur des actes d'accusation, d'aller déterrer Iss détenus dans les chambres qu'ils habitaient. On avait jugé plus commode d'annoncer l'arrivée de l'huissier par une cloche, au son de laquelle tous les détenus, sans distinction, étaient tenus de venir se ranger dans la galerie qui règne au premier, le long des bâtiments de la grande cour de la prison. L'huissier, escorté» de gendarmes, se plaçait au centre de la cour, sa botte d'actes d'accusation à la main, et appelait à haute voix les noms qui figuraient dans ces actes. Le malheureux appelé^ sans qu'il y fût préparé plus que le reste des assistants, n'avait que le

temps de remettre à son voisin ce qu'il avait de plus précieux sur lui : c'était communément le portrait de sa femme ou de sa maîtresse, des cheveux, des souvenirs, quelques bijoux, une lettre d'adieu qu'il tenait toujours prête. Hélas! plus d'une fois j'ai reçu de ces tristes dépôts de mains qui m'étaient à peu près inconnues, mais je me trouvais côte à côte de* l'infortuné qui n'était pas sitôt descendu dans la cour que les gendarmes l'entouraient pour ne plus le quitter qu'au bas de l'échafaud. Quoique j.'eusse sujet d'espérer que mon nom ne serait pas prononcé dans cette formidable arène, je n'en avais cependant pas la certitude ; en sorte que celte loterie de sang, qui se tirait tous les jours, empoisonnait ma vie comme celle de tous ceux dont j'étais entouré, et cela à tel point que, la veille de la décade, il régnait parmi les détenus une sorte de contentement très marqué. La décade était un jour de relâche pour le tribunal, et chaque détenu sentait sa vie assurée pour vingt-quatre heures.

Nous en étions là, quand il se répandit que les comités de gouvernement avaient enfin pris un parti sur le sort des détenus. Ceux qui n'étaient pas justiciables du tribunal révolutionnaire seraient divisés en deux classes : l'une qui serait condamnée à la déportation, et l'autre à la réclusion jusqu'à la paix. Des commissions furent en effet nommées pour s'occuper de celte grande mesure et opérer la séparation indiquée. L'une de ces commissions vint siéger à la Force pour y interroger les détenus, mais, préalablement à l'interrogatoire, on nous avait donné, pour les remplir et les signer de notre nom, des tableaux qui aboutissaient, en dernière analyse, à nous expliquer sur ce que nous avions fait pour être pendus^ en cas de contre-révolution. Ce tableau contenait douze colonnes ; dans l'une de ces colonnes on demandait : « Oh étais-Iule jour de la mort du ty- V ran? Approuves-tu son supplice, oui ou non? yy Et dans une autre: € Consens- (u à légalité avec les sans-culotles, ou non?»' Quelques détenus, fort honnêtes gens en apparence, eurent la bassesse de répondre à ces questions par l'affirmative et de ré*

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péter la même assurance dans leur interrogatoire, et obtinrent la grâce d'être seulement condamnés à la réclusion jusqu'à la paLx. Quant à Dupont, Duquesnoy et moi, nous n'hésitâmes pas un instant ; nous refusâmes net de remplir les tableaux qui nous avaient été délivrés, quelque chose qui nous en pût arriver. La prison était tout agitée de ce travail de tableaux à remplir et fl'inlerrogatoires à subir, de décisions à prononcer, quand le salut arriva de tout autre côté.

Le 9 thermidor, sur les quatre heures du soir et par un beau jour d'été, je me promenais dans la cour, avec Dupont et l'amiral Latouche-Tréville. Dupont discutait chaudement avec l'amiral sur le travail libre à substituer dans les fies à sucre à celui des esclaves, lorsqu'il s'arrêta tout à coup et nous dit: w Mes » chers camarades, j'entends le tocsin. Parbleu ! oui, c'est du » bel et bon tocsin ; garde à nous ! » — L'amiral quitte à l'jns tant la partie, remonte dans sa chambre et s'y barricade. Nous fûmes vingt-quatre heures sans entendre parler de lui. Il nous dit depuis, que sa politique, en fait de crise révolutionnaire, était de se tenir coi jusqu'à ce qu'il fût décidé qui avait tort ou raison, et d'aller ensuite saluer le vainqueur. Nous remontons aussi dans la chambre du Conseil qui fut bienlôt au complet. Là, Dupont nous pérore et explique le danger dont nous som» pies menacés : « Dès que le tocsin sonne, il est possible qu'on V veuille renouveler dans les prisons les scènes de septembre» » et pour son compte il est décidé à vendre chèrement sa vie. » Il nous exhorte à en faire autant, et développe son plan de » défense; nous sommes douze qui pouvons nous armer plus » ou moins bien de l'attirail du foyer, qu'heureusement on n'a » pas enlevé, de deux poignards dont nous sommes en posses* )) sion) enfin de nos couteaux et des bâtons de chaises. Il faut )) adopter l'ancien ordre de bataille, c'est-à-dire que le plus » vigoureux soit en première ligne, deux autres en seconde, » trois sur la ligne suivante et quatre sur la dernière. Voilà le >. corps de bataille qui occupera dix hommes; les deux hom- J) mes restanlj pris entre les plus jeunes, flanqueront l'armée

» de droite et de gauche pour se porter là où le secours serait » nécessaire. Enfin il faut songera la retraite, et nous établi* » fons avec nos lits une forle barricade, derrière laquelle nous » pourrons recueillir nos forces et où nous attendrons du se- » cours du dehors. » Quelque inquiétant que fût le nrïomenl, il était bien impossible de ne pas rire du sérieux avec lequel ce bon Dupont disposait son ordre de bataille. 11 comptait bien se battre ; il insistait pour une répétition de la manœuvre; on s'y refusa ; mais on lui décerna, à l'unanimité, la dictature militaire, pour le moment du danger, et nous crûmes dans la nuit que le dictateur allait commencer son terrible office. Vers minuit, nous entendîmes un bruit extraordinaire dans la prison ; les guichetiers, qui faisaient bonne garde, dans le dessein de nous défendre ou de nous ouvrir les portes, vinrent nous avertir que c'était Robespierre qu'on avait amené à la Force. Nous nous le faisons répéter plusieurs fois ; nous restions muets d'épouvante. Une demi-heure après, plus grand tapage ; c'est Robespierre qu'on vient de mettre en liberté. Les guichetiers nous avaient trompés sans le vouloir : c'était bien un Robespierre qui était en jeu dans ces tours de la Force, mais ce n'était pas Robespierre le Grand : c'était son frère. L'épouvante redouble au milieu de nous. Il est évident qu'on se bat quelque part, et il paraît que Robespierre, d'abord vaincu, a repris le dessus. Un incident nouveau vient confirmer ce jugement. Il nous était échu, depuis une quinzaine de jours, un certain juré du tribunal révolutionnaire, du nom de Yillale. Ce Villate était Tami de cœur de Robespierre et lui servait d'espion au tribunal. Les comités de gouvernement lui imputaient je ne sais quelle trahison dans l'exercice de ses nobles fonctions et l'avaient fait arrêter. Ce petit monsieur, âgé de moins de trente ans, était doué d'une figure attrayante et douce ; il y conformait ses manières et son ton, et afl'eclait en tout une sensibilité exquise. On pouvait dire de lui:

Un papillon blessé lui fait verser des larmes !

Et le misérable était ce qu'on appelait dans cet antre un juré solide, c'est-à-dire qu'il ne lui était pas arrivé une seule fois, depuis un an, de voler lanon-culpabilité d'un accusé. A son arrivée dans la prison, on avait voulu l'assommer. Ferrières avait même insinué qu[on pouvait le faire avec impunité, et je crois qu'on l'eût fait, si Duquesnoy et moi ne nous y étions pas opposés. Dans le moment même où on avait mis Robespierre le jeune en liberté, on avait appelé Yillate pour sorlir avec lui. Dès lors nous crûmes q^e la victoire de l'aîné était complète ; mais Villate, petit-maître fort recherché, avait donné quelque* temps à sa toilette, et au moment précis 6ù il se baissait pour franchir la porte^de la rue, il se trouva en face de Bourdon de l'Oise, commissaire de la Convention, qui le repoussa rudement dans l'intérieur et le fit mettre au cachot.

Ces scènes en sens contraire se succédaient avec rapidité et ne ressemblaient pas mal à de la fantasmagorie. Nous ne savions plus où asseoir nos pensées, lorsque, sur les deux heures du matin, on vint nous annoncer le triomphe delà Convention, et que Robespierre et ses amis avaient été arrêtés et coupés en morceaux. Dupont déclara hautement qu'il déposait la dictature, et chacun se coucha comme de coutume ; mais personne ne pouvait retrouver le sommeil, et le jour nous surprit dissertant à perte de vue spr les causes et les conséquences probables des scènes de la nuit. Elles ne se firent pas longtemps attendre, puisque, le lendemain, Robespierre et les chefs de son parti furent mis à mort, et que le jour suivant les membres du conseil général de la Commune, les présidents et secrétaires des sections rebelles et l'état-major de la garde nationale subirent le même sort. Le mal était profond, mais le remède fut violent et appliqué avec une énergie aveugle. J'en veux citer un exemple. La maladie de ma femme exigeait du temps et de l'assiduité dans le traitement ; le docteur Janroy, le médecin le plus occupé de Paris à cette époque, s'était fait suppléer pour les soins de tous les jours par un jeune médecin qu'il avait pris de préférence, parce qu'il jouissait à la Commune d'un crédit qui pou-

vait être utile à la malade. Ma femme s y était fort attachée, parce qu'il portait à ses fonctions un remarquable intérêt. Il était auprès d'elle dans la soirée du 9 thermidor. On vient l'appeler jusqu'à trois fois pour le conseil général de la Commune. Ma femme le pressait de s*y rendre :, il refusa obstinément, ne voulant pas la quitter au milieu de tout ce vacarme, et disant que, d'ailleurs, il' en avait assez de ces combats perpétuels entre la Comnsune et la Convention. Il passa la nuit au chevet du lit de ma femme, ne la quittant que pour aller chercher, dans la maison même, des nouvelles qu'il lui rapportait quand elles étaient bonnes, qu'il lui arrangeait lorsqu'elles étaient mauvaises. Quand, sur les deux hepres du matin, il crut que la crise avait cessé, il commença à faire à ma femme une lecture qui aboutit à les endormir tous deux. A sept heures, il était encore dans son fauteuil ; lorsqu'il s'éveilla, il dit qu'il allait à THôtelde- Ville pour savoir au juste à quoi s'en lenir sur les scènes de la nuit et qu'il viendrait sur-le-champ en rendre compte. Il part, en effet. 11 faut qu'en arrivant à l'Hôtel-de-Ville, il y ait été arrêté et traité avec une telle rigueur qu'il n'ait pas trouvé à se défendre, ni même à placer l'explication la plus simple» puisqu'on n'eut le lendemain de ses nouvelles qu'en lisant son nom sur la liste des membres du conseil général exécutés pour avoir pris part aux actes de la nuit du 9 au 40 thermidor. Le docteur Janroy cacha à ma femme ce cruel qmproquo: on lui dit que le jeune médecin avait quitté précipitamment Paris, dans la crainte d'être recherché pour des délibérations antérieures à thermidor.

Cette grande journée avait promptement porté ses fruits dans l'intérieur de la prison. Le tribunal révolutionnaire était en vacances. Les mots de justice et d'humanité commençaient à se faire jour. Nous jouissions tous par l'espérance. Les commissaires de la Confimune, qui s'étaient depuis six mois relayés pour nous tourmenter, avaient tous péri, et même l'ingénieux fondateur de la table commune, le citoyen Vassot, n'avait pas trouvé grâce. Cependant la Terreur se débattait encore dans les comi-

tés de gouvernement et à la tribune delà Convention. On y signifiait assez haut que ce n*était pas pour ses ennemis que la Convention avait fait le 9 thermidor, et que le tribunal révolu* vionnaire allait être rebâti pour travailler sur nouveaux frais. On nomma des officiers municipaux qui ne valaient pas mieux que les anciens. Ceux qui nous étaient échus valaient moins. Trial, l'acteur de l'Opéra-Comique, qui avait, je ne sais comment, traversé sans encombre la journée si fatale à ses amis, arrive un jour à la prison sur le midi et nous fait tous enfermer dans nos chambres, chose inouïe à cette heure du jour ; puis il se les fait successivement ouvrir, pour débiter aux détenus une allocution de sa Minerve appliquée aux circonstances. Il dit entre autre belles choses, ti la chambre du Conseil, qu'il savait que ceux qu'elle renfermait étaient de francs aristocrates qui ne songeaient qu*à bien boire et à bien manger ; mais que nous eussions à y prendre garde, parce qu*on pourrait bien nous faire passer le goût du pain. Tandis qu'il nous débitait de ces gentillesses, accompagnées de plusieurs autres, chacun de nous affectait de lire avec attention ou de s'occuper de quelque chose pour n'avoir pas l'air de l'écouter. Il en devint furieux et nous traita de scélérats endurcis. Toujours même silence. Quand l'orateur se fut retiré, nous nous regardions, ne sachant qu'en penser et en dire. Dupont seul n'en fut pas ébranlé: «Nos cote quins menacent, dit-il, donc ils ont peur. Vous voyez bien « que ce pauvre diable a été soufûé je ne sais où et par qui ; (( mais assurément par des gens qui ne sont pas trop sûrs de « leur fait. Espérons : Neque semper arcurn tendit Apollo. » Et, en efl'et, quinze jours ne s'étaient pas écoulés, qu'à travers les hésitations des comités de gouvernement et même leurs efi'orts pour reprendre le courant de la Terreur, ils étaient emportés par un courant contraire ; déjà des mises en liberté étaient prononcées, et les premières étaient obtenues par de francs aristocrates. Grand était le scandale parmi les détenus constitutionnels. Ce pauvre La Noraye envoya même là-contre une bonne dénonciation aux comités de gouvernement. Je ne pouvais pas

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lui faire entendre que des noms qui, par quelque moUf que ce' soit, n*avaienl figuré en rien dans la révolution, devaient trouver gr&ce plus facilement aux yeux de la Convention que ceux des constitutionnels qui s'étaient trouvés à une époque quelconque en opposition avec les puissants du jour. Quoi qu'il en soit, les gens raisonnables entre les constitutionnels en prirent leur parti ; libres à peu près de toute inquiétude pour notre existence, nous nous occupâmes, en dépit de Tallocution du citoyen Trial, de mener bonne et joyeuse vie. Dupont ne parvenait même plus à nous ramener à la science économique et il B*écriait : « Voilà le danger de la victoire : leurs esprits sont à Ca- « pouel »

La citoyenne Lebau m'avait prévenu que, dès que la santé de ma femme le permettrait, je la verrais aussi souvent que cela lui conviendrait. Je passai donc le premier mois sans trop d'impatience. Ma femme me fit sa première visite dans les premiers jours de fructidor. Je la trouvai détruite au physique et encore toute faible au moral. Elle avait perdu ses beaux cheveux ; sa maigreur était extrême, et ses regards effrayaient par leur fixité. Je lui voyais beaucoup de peine à rassembler ses idées, et je ne m'avisai pas de lui parler d'affaires : je savais d'ailleurs que son oncle s'occupait de moi. On éprouvait à obtenir ma liberté plus de difficulté que pour tout autre, sur le fondement qu'il existait contre moi au comité de sûreté générale des pièces accablantes. Un député de mes amis, du nom do Pierret, homme excellent de tous points, se chargea d'aller vé« rifier la chose ; il se fit communiquer, sous un prétexte qui m'était tout à fait étranger, le carton où étaient les pièces qui regardaient les détenus du département de l'Aube, et parvint à en soustraire cette lettre de moi à Lafayette dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui était arrivée là je ne sais comment, par suite du procès d'un M. d'Aigremont, condamné à mort dès les premiers jours du tribunal révolutionnaire. La lettre soustraite, il ne restait plus à mon dossier qu'une dénonciation d'un autre député, du nom de Garnier, qui ressemblait à toutes

les dénonciations de l'époque, mais ne contenait aucun fait précis. Quand on eut la certitude qu'il ne reslait plus dans les bureaux aucune pièce à ma charge, on sollicita plus vivement ma jiberlé ; mais il s-î trouvait encore parmi les membres du comité deux de mes anciens collègues «à l'Assemblée législative, avec qui j'avais eu maille à partir, et qui tenaient ferme contre moi. Le citpyen Gatrez, ennuyé de leur résistance, s'adressa puur la vaincre au fameux député de Paris, Legendre, à qui il commanda en termes fort durs Tarrêt de ma mise en liberté. On n'osa pas refuser. Legendre fît davantage; il vint avecle citoyen Gatrez me chercher :à la Force et me reprocha de n'avoir pas songé à lui plus tôt; il s'applaudit surtout de sa démarche quand il apprit, par la citoyenne Lebau, quelle sorte d'intérêt m'avait porté Danton.

Je quitte donc la prison de la Force avec, le regret d'y laisser mes amis Duquesnoy et Dupont de Nemours, mais aussi avec l'espérance qye je vais êlre assez heureux pour hâter leur délivrance. Je crois avoir dit déjà de quel singulier rapprochement je fus frappé au pfemier pas queje fis hors delà prison. J'er^tendiscrierà mes oreilles le jugement qui condamnait à mort le misératle assassin dont j'avais quelque temps partagé le cachot àla Conciergerie. Je senlis qne l'avertissement partait dci plus haut que de la terre, et je rentrai chez ma femme avec un saisissement profond. La joie de tout ce qui m'entourait ne faisaitque glisser sur mon cœur; on m'en fit le reproche, mais je ne voulais pas révéler la cause de l'élonnement qui m'absorbait, parce qu'il ressemblait à delà superstition. Le lendemain, le bonheur que témoignait ma femme, tant d'objets chers retrouvés à la fois, me remirent en train de la vie, et je repris mon activité d'esprit. Je fus bientôt en mesure d'erx user et même d'en abuser. Une juste reconnaissance m'avait conduit chez Legendre ; je m'y trouvai avec le parti thermidorien : Tallien, Merlin de Thionville, Fréron, Barras, etc. On y établit avec raison que, tout en tuant Robespierre, on n'avait pas tué son parti; qu'il fallait que les députés de thermidor se serras-

sent les uns contre les autres d'aussi près que jamais, et qu'ils devaientappeler à leur aide tous les hommes de quelque valeur auxquels ils avaient rendu la liberté: on me fit Thonneurde me citer avec quelques autres*, et on me pressa fort de restera Paris...

Après le 9 thermidor, M. Beugnot, rendu à la liberté, se retira dans sa famille à Bar-sur-Âube, pour y reprendre les fonctions de procureur général syndic, auxquelles il avait été appelé par ses concitoyens en 1790. Mais il ne resta pas inaclif dans celte relraife et tout en s'occupant des intérêts qui lui étaient confiés, il prit une part active à la rédaction du journal intitulé : Les Annales Tioyennes, Ce recueil avait été fondé pour soutenir, dans Tancienne province de Champagne, les idées d'ordre et de rèsatction modérés que la mort de Robespierre permettait enfin d'exprimer. M. Beugnot s'attacha spécialement à traiter dans ce journal les questions de finances et de politique étrangère qui occupaient alors l'opinion publique. Dans un article qui avait pour litre: Un mot sur Pltalie, l'auteur écrivait, à la date du 3 messidor, an Y, les lignes suivantes, qui ont encore aujourd'hui le mérite de l'opportunité :

« La politique nous conseillerait, disait-il, de diviser l'Italie entre plu-

> sieurs États indépendants dont chacun eut assez de consistance pour

> nous servir^ et entre lesquels il ne s'en trouv&t pas un seul assez fort

• pour nous nuire. Le projet de faire du pape un évêque et de Home quel- » que chose, n'est pas nouveau... Nous devons respecter l'Italie sous le

• double rapport de la religion et des arts.

> Détruire le trône de la religion à Rome et désoler l'empire des » beaux-arts en Italie, c'est mettre l'éteignoir sur Pesprit humain. •

Hais le 18 brumaire est la vraie date de l'entrée de M. Beugnot dans la vie politique. Lucien Bonaparte, qui l'avait connu dans les derniers temps de la Révolution, l'appela auprès de lui en qualité de secrétaire général du ministère de l'Intérieur, et le chargea de l'organisation des préfectures. Lorsque ce travail fut définitivement arrêté, M. Beugnot fut chargé par le ministre d'aller soumettre le projet de décret à. la signature du consul. Dans ce projet, chaque 'département avait en regard le nom du titulaire appelé à l'arlministrer. Seul le département de la Seine était resté en blanc. Cette lacune frappa les yeux du premier consul qui lui dit:

« — Eh bien! et Paris, vous ne voulez donc pas qu'il y ait de » préfet?...

» ^ Pardonnez-moi, général, mais le ministre de Tlntérieur m'avait fait » espérer que le premier consul...

• — C'est impossible ; vous vous y prenez trop tard ; j'ai promis la pré- ■ préfecture de la Seine à Frochot, qui me l'a demandée avant vous. » Choisissez autre chose. >

Et, quelque temps après, M. Beugnot fut nommé à la préfecture de Rouen. Il y resta G ans, du 3 mars 1800 au 21 mars 1806. Le souvenir de son administration ne s'est pas éteint dans le département de la Seine- Inférieure. En 1816, les électeurs de Rouen choisirent leur ancien préfet du Consulat pour les représenter à la Chambre des députés de la Restauration, et vingt ans après, en 1835, en apprenant à ses cojlègues la nouvelle de sa mort, le secrétaire perpétuel de TÂcadémie de Rouen s'exprimait ainsi:

« M. Beugnot vint parmi nous, le 3 mars 1800 ^ alors nous le vîmes tans réaction, sans violence et même sans faiblesse, substituer l'activité du Consulat et plus tard l'éclat de TEmpire au régime débile ou tyranique du Directoire. Modérateur des passions de tous, il fut calme après tant de tempêtes, raisonnable après tant de folies; son principal soin fut de ranimer tous nos travaux et de rétablir nos plus chères .institutions.

» Notre agriculture lui doit le trèfle incarnat qu'il tira de Belgique ; le peuplier de Virginie, dont le bois croit si rapidement ; l'orge anglaise, si productive, et Timportation de plusieurs tauraux suisses. » L'industrie, pour lui, doit être reconnaissante ; car il encouragea si bien nos fabriqués que nous cessâmes de tirer d'Angleterre la plus grande partie des tissus qui nous étaient nécessaires.

• Pour le commerce, 11 seconda les vues d'un gouvernement réparateur, et rétablit nos routes négligées pendant quinze ans. Annuellement, les chemins vicinaux reçurent quatre à cinq cent mille francs de réparations, et des entrepôts pour les marchandises étrangères furent créés tant à Rouen qu'au Havre et à Dieppe.

> Empressé à écouter la voix de Pouchet et d'autres fabricants, amis de l'humanité, il prit, dès 1802, un arrêté digne des éloges de tous les philanthropes, établissant, dans la maison de détention de Rouen, des ateliers de filature et de tissage. Les prisonniers durent apprendre à lire, à écrire et compter, et reçurent des leçons de morale religieuse.

> A M. Beugnot, l'instruction doit ce cabinet d'histoire naturelle formé près l'École centrale, qui est à nos riches bibliothèques ce qu'une pensée première est au discours qui la développe.

• Aimé des sociétés savantes de cette ville, il rétablit rAcadétnie, et là, deux ans de suite, il fut membre du bureau et nous lut de bons mémoires.

LE GftANlT-DtlGHé DEBEHG 34)-

• Je n'oublierai pas de rappeler le bienfait de la vaccine dont il nous fit

> jouir des premiers en France.

« C'était par sa correspondance administrative, institution qui lui fait

• honneur, qu'il propageait toutes les idées utiles, et vantait & la fois les

• platanes propagés par boutures et ces expositions industrielles, où, dès

> le premier essai, la Seine-Inférieure obtint deux médailles d'or»

• Chargé de la t&che difficile de contenir les partis, on le vit dédaigner

> l'emploi des moyens de ruse ou de force. En l^Oi, .époque de police

• active et inqiiiète, il fut doux, et cependant les ordres de Paris étaient

• violents. Yoici^ à ce sujet, une anecdote que je puis garantin

» Après la venue de Pichegru et de Georges, Napoléon ordonne à

• M. Beugnot de se saisir, à Rouen, des dépêches suspectes. Mais le di-

• recteur, de la poste soutient que les lettres confiées à sa garde sont un

> dép6t sacré. Que fait M. Beugnot? Il dit au directeur, en le pressant

• dans ses bras : Oui, monsieur, je vous aime et je vous admire?

> Le Adèle dépositaire ne fut pas destitué, tant M. Beugnot sut, dans son

> rapport, défendre une noble cause. Aussi, sur le rocher de Sainte-Hélène/

• Napoléon disait: Beugnot, quand il a été préfet, m'a toujours dit la

• vérité. »

En 1806^ M. Beugnot-quitta la préfecture de la Seine-Inférieure pour entrer -au Conseil d'État. Il prit une part considérable aux travaux de cette illustre assemblée et se distingua surtout dans la discussion du décret qui accordait aux Israélites la reconnaissance légale de leur culte^ et leur permettait de se réunir, pour la première fois en France» en assemblée générale sous le nom de Sanhédrin»

Hais l'Empereur qui, pendant son séjour dans le département de la Seine-Inférieure lors du camp de Boulogne, s'était montré satisfait de l'administration de M. Beugnot, ne le laissa pas longtemps au Conseil d'État, et le 12 mars 1807, il le désigna -conjointement avec les conseillers d'Étal Siméon et Jolivet, pour organiser le royaume de Westphalie, créé en faveur du plus jeune de ses frères, Jérôme Bonaparte. Nommé mi» nistre du roi de Westphalie, M. Beugnot s'attacha & établir, dans le nou» veau royaume, les méthodes d'ordre et de comptabilité qui existaient en France. Mais il* ne tarda pas. à s'appercevoir que la tâche était dif« ficilc.

« N*oubliez pas, lui écrivait le duc de Gaéte, que vous êtes, dans les États

• du roi de Westphalie, le ministre de l'Empereur. Sa Majesté tient beau* » coup à ce que vous ne perdiez pas cela de vue. •

Aussi placé entre leâ exigences de Napoléon, qui s'attribuait un peu trop sans scrupule la direction des finances àé la Westphalie) et lc)r

2^^ MÉMOIRES DU COMTK BËU6N0T

ptaintes fondées du roi Jérôme, M. Beugnot sollicita de son souverain la permission de rentrer en France.

- Le roi de Weslphalie lui accorda gracieusement cette faveur, lui témoigna ses regrets d'ôlre privé de ses services et en le quittant, lui remit, comme souvenir, une tabatière de prix ornée de son portrait.

Cependant M. Beugnot ne resta pas longtemps en France. Le 19 juillet 1808, il fut nommé commissaire impérial et président du Conseil de régence du grand duché de Berg, que l'Empereur destinait alors au flls c^iné du roi de Hollande.

C'est son séjour dans le grand-duché que l'auteur raconte dans les fragments suivants.

Je suis envoyé dans le grand-duché de Berg. — Peinture de ce pays. — Murât. — M. Agard. - Le duc de Gaële. — Le duc de Bassano. — Regnault.

.. J'attendais à Paris une mission nouvelle. L'Empereur, qui lenait une partie du continent sous ses lois et qui dévorait le reste par la pensée, avait des agents nombreux à expédier sur tous les points. Je m'attendais à être envoyé en Espagne, où le grand-duc de Berg, Murât, marchait dans une voie qui ne pouvait pas convenir. Quelques mots que j'avais recueillis entretenaient mon espoir et le dirigeaient de ce côté. Dans l'intervalle, survinrent dans la Péninsule les événements qui appelèrent TEmpereur au château de Marac et à Bayonne. Je devais, en effet, être du voyage, mais TEmpereur jugea, avec beaucoup de raison, que Tarchevéque de Malines était bien plus propre que moi à l'espèce de négociation qui devait s'y entamer, et je repris mon ancienne place au conseil d'État. Je regrettai peu d'a-^ voir manqué cette occasion. Une nouvelle distribution de couronnes eut lieu à Bayonne. Par suite de l'étrange imbroglio qUi y prévalut, le frère aîné de l'Empereur monta sur le trône d'Espagne et céda celui des Deux-Siciles au grand-duc de Berg. Le grand-duché de Berg passa au fils du roi de Hollande, à qui l'Empereur portait une affection, particulière. Je reçus de fiayonne Tordre de me rendre sur-le-champ à Dusseldorf, pour y recevoir le grami-duché des mains des ministres de l'ancien possesseur et pour en prendre radministration. il m'était re*^

commandé de veiller à ce que ces ministres ne commissent de dilapidations d^aucun genre, et d*examiner de très près dans quelle situation ils allaient me remettre les affaires. Lorsqu*alors on recevait des ordres, on ne vivait pas tant qu'ils n'étaient pas exécutés : je me décidai à partir dès le lendemain. Je me rendis sur-le-champ chez Tarchi-chancelier pour prendre congé. Le prince me reçut avec sa grâce accoutumée, fit des vœux pour le succès de celte nouvelle mission dans laquelle il me souhaita toute sorte de bonheur, et il ajouta: « Mon cher Beugnot, TEm- » pereuf arrange les couronnes comme il Tentend ; voilà le » grand-duc de Berg qui passe à Naples, à la bonne heure ! Je » le trouve fort bien, mais le grand-duc m'envoyait tous les ans » deux douzaines de jambons de son grand-duché, et je vous n préviens que je n'entends pas les perdre ; vous vous arrange- » i-cz en conséquence. »

Je proteste à Son Altesse que je me trouve très honoré de remplacer en ce point le grand-dùc de Berg, et qu'il s'en a'per* cevra à mon exaclilude. Oncques n'ai manqué d'acquitter la dette aussi longtemps que j'ai administré le grand-duché, et si quelque retard survenait de la part de ceux que j'y employais, Son Altesse faisait écrire par l'un de ses secrétaires à mon maître d'hôtel pour l'en gourmander vertement. Mais quand les jambons arrivaient exactement, Son Altesse ne manquait jamais d'écrire elle-même à ma femme pour la remercier de son envoi *. Ce n'est pas tout: il fallait aussi que ces jambons arrivassent francs de port. J'étais (»bligé de les réunir à Cologne, d'où on

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