oetobre
de posséder un souverain qui élcv&t les intérêts en quelque sorte domestiques de ses sujets au niveau des plus hautes déterminations de la politique.
Deux grands événements, qui se produisirent coup sur coup, rétablirent au-delà du Rhin l'opinion de la puissance de l'Empereur : la victoire de Wagram et la fuite de lord Ghatam de Tîle de Walcheren. On s'étonnait surtout que l'Empereur eût repoussé avec tant de facilité une attaque préparée de longue main contre un point éloigné du centre de ses États, et dans un moment où lui-même avait à lutter aux bords du Danube contre toutes les forces de la monarchie autrichienne, et en Espagne contre la péninsule entière appuyée par l'Angleterre. Quelques personnes se persuadèrent qu'il y avait pour la France, au fond du traité de Vienne, un- avantage immense quoique inaperçu. L'Empereur avait donné des raisons de croire qu'il ne dépendrait pas de lui que ce traité fût le dernier. Averti par les difficultés ou plutôt les périls qu'il venait d'affronter, il paraissait disposé à ne plus jouer sur une carte les destinées de la France et les siennes. On l'avait entendu, dans un cercle de généraux, déplorer ses courses lointaines, dans lesquelles il p,erdait toujours quelques-uns de ses compagnons des premiers jours : V En voilà asôez du métier de soldat, avait-ii ajouté ; le temps » est arrivé de faire celui de roi. » Il répétait alors que, suivant Tancien usage, il aurait les grands et les petits voyages : les grands voyages à Gompiègne et à Fontainebleau ; les petits à Saint-Gloud et à Mcudon. Que Dieu lui fasse cette grâce et à la France aussi, mais le temps de ces allures pacifiques n'est pas encore venu; non pas que je pense, avec bon nombre de ceux qui approchent l'Empereur de plus près, que pour lui la guerre est un besoin naturel ajouté aux autres et non moins impérieux ; mais je crois que la paix n'est faite nulle part et avec personne, tant que l'Empereur ne l'aura pas signée avec l'Angleterre. Le fond de sa politique est d'obtenir cette paix. Il y emploie des moyens gigantesques dont chacun rendra raison à sa manière. On y découvre surtout qu'il n'est pas au pouvoir de l'Empereur
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de s'arrêter, laadis que c'est au contraire pour s arrêter avec sécurité dans les bosquets de Trianon ou sur les hauteurs enchuntées de Saint-Cloud qu'il court les steppes du Nord en guerroyant.
M. de Sémonyille. — Les eaux d'Aix-la-Chapelle. -*- Madame-Mère. — Le roi de Hollande. — La princesse Borghèse. — Retour à Dusseldorf.
Je profitai du retour de l'Empereur à Paris et de Tespèce de répit dont on jouissait alors sur les opérations militaires pour solliciter les lois d'organisation dont j'avais besoin pour le gouvernement et Tadministralion du grand-duché, et je les obtins sans trop de difficulté. Tout ce qui tenait au servage ou à la féodalité avait été supprimé ; je pus donc introduire le Code civil et uh ordre judiciaire analogue. Je distribuai la matière de Tadministration, comme elle Test en France, en sept divisions principales : douanes, enregistrement et timbre, postes, eaux, et forêts et mines, contributions directes, contributions indirectes, domaines du prince. J'appliquai à chacune de ces divisions le système français, toutefois ramené à de justes proportions avec Tobjet aiiquel il était destiné. Je traçai les règles à suivre par le conseil d'État et les ministères ; alors la machine avait reçu tous ses ressorts, il ne s'agissait plus que de lui imprimer le mouvement et de le soutenir. Je commençai par régler la partie sans laquelle il n'y a pas de salut en administration : celle des finances. Je présentai les comptes de Tannée 1808 et un budget régulier pour 1809. Je terminai les opérations de Tannée par Tune des plus urgentes et des plus difficiles qui s'ofi'rissent devant moi, par Tintroduction du franc comme expression monétaire dans toutes les comptabilités publiques, et par Tapplication, aux monnaies qui circulaient danô le grand-duohé, du
tarif admis pour les déparlements français de la rive gauche. J'avais pris la précaution de me faire demander cette mesure, et j'en avais moi-même discuté le mérite par les feuilles publiques, afin d y préparer Topinion. Je n*en redoutais pas moins quelque émeute sur les marchés, parce que le règlement que j'avais pris réduisait gravement la valeur nominale de la monnaie de billon, qui compose le trésor toujours circulant de la classe la plus nombreuse de la société. Il n'y eut de bruit nulle part, parce qu'on avait senti partout que l'administration française ne pouvait pas laisser subsister sur la rive droite du Rhin un désordre qu'elle avait tari sur la rive gauche, à la satisfaction du commerce et même de toutes les classes de la société.
Les dix-huit premiers mois de mon séjour dans le grand-duché se n^élangôrent aussi d^inquiétudes parfois cuisantes, de glorieuse sécurité, de chagrin et aussi de plaisirs. Un travail assidu tempérait ce qu'auraient eu de trop vif ces émotions contraires, mais ce qui, à mes yeux, faisait disparaître toutes les peines, ce qui doublait toutes les jouissances, l'Empereur avait paru satisfait de ma conduite et m'avait conféré le titre de comte', quoique mon rang, entre ses conseillers, ne me donnât pas encore droit à celte dignité. Mon zèle à le servir ne pouvait pas s'en accroître : je ne sais même pas si quelque chose pouvait ajouter à mon admiration et à mon dévouement.
Je donnais tout mon temps à l'administration du grand-duché, j*y travaillais de cœur, d'abord pour accomplir un devoir envers l'Empereur, puis par mon goût particulier, et parce qu'à tout prendre, les habitants du grand-duché auxquels il fallait bien pardonner de n'être pas Français, n'en étaient pas moins les meilleurs gens du monde. — Les affaires marchaient donc pour tout ce qui tenait aux détails de simple exécution ; mais si j'étais obligé de demander une décision à Paris, il était impossible d'obtenir de réponse du duc de Bassano, le seul homme de monde qui pût suffire à sa besogne, le grand-duché de Berg du moins. Lui-même le reconnaît, et quoique la secrétairerie d'État • 1. Dèôrôt impérial d&tè de itadrid, le ik février ldÔ9.
du grand-duché lui valût cent mille francs, il travailla à faire passer sa place à Sémonville, son ami. Je suis mis dans la confidence avec la recommandation du secret. A défaut du duc de Bassano, on ne pouvait pas me donner un correspondant qui me fût plus à point que Sémonville.
Je le connais depuis bien longtemps, dequis Texil du Parler ment à Troyes, et je l'avais retrouvé en 1790, chez Mirabeau. Pour Sémonvitldy toute connaissance est un ami, et Tamilié s'endort ou se réveille à mesure que la connaissance croit oii décroît en crédit. Il devait naturellement rester fidèle au dud de Bassano, avec qui, d'ailleurs, il avait éprouvé une communauté de malheurs qui aurait à jamais lié deux cœurs faits pour se répondre. Ensemble ils avaient été arrêtés en Italie lorsque le duc, n'étant encore que le citoyen Maret, partait pour l'ambassade de Naples, et Sémonville pour celle de Gonstantinople ; et l'un et l'autre avaient été conduits dans les cachots d'Olmiitz, où ils avaient subi pendant trois ans le supplice d'une détention à la manière autrichienne. Les hommes ne s'oiiblient plus quand, ensemble, il ont échappé à un grand danger, et Sémonville, d'ailleurs, n'est pas de nature à se laisser oublier par qui peut le servir. — Sémonville est un homme à part : pour lui, intriguer c'est vivre. La nature a doué chaque individu de l'instinct de sa conservation ; aussi a-t-on trouvé Sémonville intriguant auprès de tous les gouvernements qui depuis quarante ans se sont succédé en France, sans aucun souci du temps, des lieux, des personnes : avant la Révolution, dans les assemblées des cham* bres du Parlement ou à Versailles ; depuis, autour de l'Assemblée constituante, de la Convention, du Comité dé salut public, du Directoire, de l'Empire, de la Restauration ; ensemble ou tour à tour l'ami de d'Éprémenil, de Lamoignon, de Robert de Saint-Vincent, de Talon, de Mirabeau, de Danton, de Sieyès, de Chaumette, de Dambray, du duc de Bassano, du géniéral Foy et du duc de Rivière. Averti par son instinct de la continuelle mobilité des gouvernements qui ont depuis près d'un demi-siècle exploité la France, il est toujours pour une moitié de lui-môme
dans celui qui est, et pour Taplre moitié dans celui qui va venir. Il a grand soin d*avoir un pied dans toutes les cabales, et quelle que soit celle qu'il aborde, il s*écrie en rentrant : J^en suis. Quoiqu'il ait la vue basse, il regarde à la fois à droite, à gauche et devant lui ; on serait encore tenté de croire qu'il a des yeux par derrière. Un rôle si fatigant, si épineux, suppose un esprit ^élié, prévoyant, fin calculateur : c'est aussi le caractère de celui de Sémonville. Il manie d*abord, avec une dextérité supérieure, les moyens qui sont au pouvoir des hommes vulgaires ; puis il en découvre, il en ramasse autour de lui, il en pétrit à sa guise, qui échappent à tous autres regards qu'aux siens. En tout et pour tout il s'occupe d'abord de lui, ce qui est tout simple, et jamais en ce point on ne l'accusa de la plus petite distraction, Le grand maître des sentences de ce siècle, Talleyrand, l'a parfaitement caractérisé, lorsque, répondant à quelqu'un qui lui annonçait que Sémonville était malade, il dit : « Comment, » Sémonville a la fièvre ! et à quoi cela lui sert-il ? » Au reste son égoïsme est collecliF, il s'étend à tous les Sémonville: enfants, petits-enfants, cousins et cousines. La famille à laquelle il lui faut pourvoir est grande, et Sémonville y adjoint encore, comme cousins ou comme devant l'être, tous les individus qui peuvent le servir de près ou de loin. Cela lui a valu, dans tous les partis, un renom de serviabilité et d'obligeance que justifient beaucoup de petits services et même quelques-uns de plus importants semés çà et là, comme par goût, mais avec calcul, dans les divers cadres de la société. Avec cela, personne ne sait mauvais gré à Sémonville; c'est un arbre qui porte ses fruits comme un autre.
. Longtemps il avait, sous l'Empire, aspiré au ministère des affaires étrangères. 11 y semblait préparé par sa capacité et quelques missions diplomatiques où il avait eu du succès. L'intimité du ministre secrétaire d'Etat devait lui aplanir la voie ; mais, dix ans durant, tous les efforts avaient été inutiles. Le regard de l'aigle avait pénétré l'individu à fond. Le duc de Bassano, qui avait fini par désespérer de porter Sémonville aux af-
faires étrangères, avait cherché à Ten décourager par' la place facile et largement rétribuée de secrélaire d'Élat du grand-duché. Les choses avaient élé disposées de longue main et prépa* rées avec un soin extrême. Le duc de Bassano, si lent à espérer, se croyait sûr de son fait : il appelle Sémonville à Sainl-Gloud un certain mercredi, jour où le décret déjà préparé devait être présenté à la signature, et recommande à son ami d'apporter avec lui son habit de sénateur pour être lout disposé à prêter serment. Sémonville s'y rend; on dîne avec gaieté et on boit en famille au nouveau secrélaire d*État. Le duc de Bassano monte au chàleau; Sémonville endosse son costume. On attend, et on attend encore le messager qui doit rappeler. On voit descendre, au lieu de lui, le ministre, qui annonce que TËmpereura rayé du décret le nom de Sémonville pour y substituer celui... de qui?... de Rœderer, l'ennemi du duc, Tennemi de Sémonville, l'ennemi detout le monde.
Je prends la résolution de quitter la partie. Je n'écris pas à Rœderer pour le complimenter ; il s'en étonne, et me fait écrire par une connaissance commune les choses les plus obligeantes de sa part ; j'en répond de fort dures : je me conduis en homme qui a brûlé ses vaisseaux en ce point. Je fais demander à l'Ëm^ pereur, par le ministre de la police, la direction de la librairie ; l'Empereur répond que je suis fou, qu'il ne faut pas m'écouter; il l'a donne à Pommereuil, Tun des hommes les plus spirituels et assurément le plus cynique que j'aie rencontré dans ce bas monde. Le collège électoral de l'Aube se rassemble pour nommer un candidat au Sénat. Je me présente et je suis présenté. J'envoie ma femme à Paris pour solliciter mon entrée au Sénat; l'Empereur lui rit au nez et répond que, dans quelque vingt ans, il pourra être question de moi. J'écris au duc de Bassano pour implorer mon rappel au conseil. Il m'engage à attendre un peu, et qu'il se présente une autre occasion de m'occuper. J'écris à Regnault qui me répond qu'en frappant ainsi à toutes les portes, j'émets une censure du choix que vient de faire l'Empereur, et que cela est fort imprudent.
Je n*ai plus le courage de tenir à Dusseldorf ; je pars pour les eaux d'Aix-la-Chapelle. Ces eaux doivent occuper une place parmi les remèdes actifs; cependant, comme toutes les sources minérales de l'Allemagne, elles étaient moins fréquentées par des malades que par des oisifs opulents, qui peuvent payer un peu cher les plaisirs de la belle saison. On y trouvait un spectacle passable, un concert, un salon d'assemblée où on jouait, et même assez gros jeu, et la bonne compagnie qui venait de Paris ou se recrutait dans les environs. Celle année la ville d*Aix pouvait se dire privilégiée, car elle comptait, entre les hôtes qu'elle avait eu l'honneup de recevoir, Madame-Mère, la princesse Pauline et le roi Louis; chacune de ces puissances était arrivée avec la cour mobile qui suivait ses pas, et ces petites cours renfermaient des femmes aimables et des hommes bien élevés. Parmi les femmes en assez bon nombre survenues de Paris, deux surtout étaient notables par l'esprit, la grâce ou la beauté: Mesdames Regnault de Saint-Jean-d'Angely et Hainguerlot.
J'avais, au milieu de la cour impériale, un avantage sur plu-» sieurs de mes collègues; je n'avais connu la famille de l'Empereur que lorsque lui-même était le premier personnage de l'Etat. J'avais débuté par les formes du respect avec les siens, et lors« que, par la suite, ces formes furent imposées à tout le monde, elles n'eurent pour moi rien de gênant. Les membres de la famille saisissent bien cette nuance et ne sont jamais embarrassés avec les nouvelles connaissances; c'est avec celles-là qu'elles se plaisent davantage; je le reconnais de la part de la princesse Borghèse elle-même, quoiqu'elle ait été gâtée par la nature, au point de dédaigner ce que les grandeurs de la société ont ajouté à ses moyens de séduction.
Je parus à la petite cour de Madame-Mère. La princesse Pauline y portait tant d'agrément, que le roi de Hollande même ne parvenait pas à l'attrister. Madame-Mère est une femme de cinquante à cinquante-cinq ans ; elle a toule la beauté dont une femme de son âge est susceptible, et si Raphaël l'eut eue sous la
main lorsqu'il peignait ses admirables lableaux de sainte famille, il n'eût pas cherché ailleurs celle figure de sainte Anne, qui résume si bien ce que le lemps n*a pu enlever à des traits originairement si beaux, qu'en lès considérant, le respect que l'âge impose se mélange toujours de quelque amour. Madame a de l'esprit et une énergie de bon sens qui ne laisse pas de prise à sa position pour l'éblouir; elle n'a reÇu ni plus ni moins d*instruction qu'une femme de son époque et de son pays ; elle en a conservé l'accent très prononcé, et quelques locutions vulgaires qu'elle ne prend pas la peine de traduire el qu'elle ferait tout aussi bien de supprimer. Son rôle est tout de bienfaisance, de représentation et de dignité. L'Empereur, qui a deviné toutes les hautes convenances, avait désiré que sa mère embrassât ce rôle dans toute son étendue, et lui en a fourni abondamment les moyens. Mais il a continuellement â lutter contre une idée fixe qui s'est emparée de Madade et ne s'en séparera jamais : c'est une économie passionnée. Dès la première visite que j'eus l'honneur de lui rendre. Madame me pressait de lui donner des détails sur la manière dont j'avais réglé les articles de dépense que comportent l'arrivée et le séjour aux eaux. Je n'en savais pas le premier mot; c'était pour moi, et â peu près comme pour tout le monde, affaire de valet de chambre. Je répondis à tort et à travers, et toujours en rabaissant les prix, afin de donner â Madame bonne idée de mon savoirfaire; malheureusement elle prit mes jactances pour des prix courants. Dès le jour même elle entra en campagne contre ses gens et ses fournisseurs ; elle se prétendait inhumainement pillée par les uns comme par les autres, et me donnait en exemple de quelqu'un exempt du sort qu'elle déplorait ; elle citait les objets et les prix que je les payais; il n^était pas possible de la faire revenir. Le général Beurnonville, témoin de l'une des vingt scènes que j'avais occasionnées sans m'en douter, remontra cependant à Madame que j'étais fort peu expert en affaires de ménage el que c'était une matière où mon autorité était peu considérable. Madame insista et me laissa revenir. Je reculais tant
que je pouvais la seconde visite; une invitation à dtner me mit au pied du mur ; il fallut aller reprendre le discours où je Tavais laissé. La place était mal préparée. Soit affaire de calcul, soit tout simplement malice, Madame me remit sur le chapitre de ma dépense à Aix-la-Chapelle, vanta très haut mon habileté et me pria de lui procurer les articles dont nous avions parlé, et de les payer pour elle au même prix que je les payais pour moi. Je ne pris pas d*abord la chose au sérieux, mais Madame insista et me donna Toccasion de soupçonner qu'elle avait voulu tirer de mon effronterie une vengeance utile pour elle-même. La princesse Pauline était présente; elle laissa durer quelque temps mon embarras ; après quoi elle brouilla les cartes de manière à tirer Madame de ses calculs, et moi du guêpier où je m'étais jeté par une suffisance déplacée.
Le roi de Hollande avait apporté à Aix-la-Chapelle sa mauvaise santé, ses vapeurs et tout ce qui s'en suit. Jamais il n'avait voulu comprendre ce qu'était ou plut6t ce que pouvait être un roi envoyé en Hollande par l'Empereur. Homme consciencieux, scrupuleux même, il avait de bonne foi, embrassé la défense du pays contre l'Empereur. De là des collisions sans cesse renaissantes et des dirâcultés de chaque instant, dont la solution était toujours la même, le sic voh parti des Tuileries. Tandis que ce pauvre roi voyait s'échapper en détail de ses mains tous les moyens de prospérité de la Hollande, il était obligé de faire face à une dette immense, dont l'acquittement supposait l'utile emploi de ces moyens; et, de plus, de fournir à l'armée française un contingent qui portait à l'excès ses dépenses militaires. Il avait apporté avec lui des tableaux parfaitement dressés de ses ressources possibles, si l'Empereur voulait lui laisser un peu de liberté el favoriser en France un emprunt qu'il se proposait d'ouvrir. Les formes de cet emprunt étaient ingénieusement combinées, comme les Hollandais le savent faire; mais elles supposaient que les exigences de l'Empereur n'augmenteraient pas, et qu'en aucun cas elles ne pouvaient retarder le payement
des aérages et ramortissement successif de l'emprunt. Le roi me remit les tableaux et le projet, et me demanda sur le tout mon opinion consignée par un rapport écrit. Je lui remis le rapport qu*il m'avait demandé ; il en fut satisfait, et me proposa de passer à son service en qualité de ministre des finances. En toute autre circonstance, j'aurais décliné cet honneur; mais je me tenais pour exclu du grand-duché de Berg par la survenance de M. Rœderer. Je n'étais même pas bien assuré que l'Empereur laissât rissue du conseil d'Etat à ma mauvaise humeur. J'acceptai donc, et je ne doute pas, car il me Ta dit, que le roi n'en ait fait l'ouverture à l'Empereur. J'ai quitté Aix-la-Chapelle avant que la réponse fût arrivée. Il faut qu'elle ait été peu favorable, puisque le roi avec qui j'avais conservé des relations, ne m'en a plus parlé. Je n'ai approché de près le roi de Hollande que durant mon séjour à Aix-la-Chapelle, qui m'a suffi, au reste, pour que j'aie conservé de ce prince les plus honorables souvenirs. Il avait résisté aussi longtemps qu'il avait pu à la volonté de son frère, et, une fois qu'il avait été réduit à la subir il avait hautement déclaré à l'Empereur qu'il serait dévoué corps et âme au Dieu de la Hollande. Sa conscience d'honnête homme le tenait fort au dessus des calculs de la politique; il ne concevait pas qu'il avait été envoyé en Hollande pour concourir avant toute chose à l'espèce de guerre que l'Empereur faisait à l'Angleterre; concours qui pouvait bien promettre à la Hollande quelque compensation dans l'avenir, mais qui devait la désoler dans le présent. Il prenait pour de la barbarie la froideur avec laquelle l'Empereur poursuivait son but, sans s'inquiéter le moins du monde de ses réclamations, de ses prières et de ses larmes. Il était affecté à ce point de ne prendre aucune part aux divertissements des eaux. La conversation retombait de son propre poids sur le malheur de sa position. Je doute qu'il puisse longtemps la garder; sa santé, déjà très mauvaise, y doit succomber; mais il faut s'attendre qu'il résistera tant qu'il lui restera de forces, et l'Empereur doit finir par reconnaître qu'un frère est déjà trop loin de lui pour exiger de la Hollande tout ce
qu'il enlend qu'on en exige, et que, pour «ne telle affaire, il ne
peut s'en rapporter qu'à lui-même.
La présence de la prmcesse Borghèse faisait diversion à ce que celle du roi de Hollande apportait de triste dans la société de Madame-Mère. Cette princesse est le type delà beauté française c'est-à-dire de la beauté assouplie par la grâce et animée par la gaieté. Je voudrais que sa statue fût confiée au génie de Canova, et que, sortie de son admirable ciseau, elle fût reproduite en mille endroits divers, et reprit entre les modernes la place du modèle arrêté qu'avait dans l'antiquité la Vénus de Florence. La princesse a de Pesprit naturel et tout le savoir qu'il faut pour ne pas distraire de ses qualités d'un plus grand prix. Elle traverse avec rapidité toutes les jouissances qu'il appartient à son âge, à sa beauté et à son heureuse indépendance. Elle est accourue à Aix pour deux motifs : l'un tout respectable et Taulre considérable : sa santé, et le devoir de tenir compagnie à sa mère; mais son voyage a semé dans plus d'un endroit la désolation, et dans plus d'un autre l'espérance. Elle a été suivie à Aix et ne sait pas si elle jugera à propos de s'en apercevoir ; elle y a trouvé plus d'un adorateur, dont l'encens, jusqu'ici, s'est perdu en fumée. Elle traite ce sujet avec une légèreté charmante; on dirait Atalante qui court sur les fleurs sans y marquer la trace de ses pas. Je me dis, en la voyant, et avec un regret amer : Heureux les mortels qui séjournent encore dans ce bel âge de la vie oh on est admis à porter des vœux sur de pareils autels!
Je passai fort doucement ma vie à Aix-la-Chapelle sans m'inquiéter ce que devenait le grand-duché. J'avais amèrement et à mon aise déploré pendant quelques jours de me séparer d'un pays que j'aimais et où j'avais trouvé une occupation tellement analogue à mes études et à mes goûts, que je l'aurais créée pour moi-même, s'il m'eût été donné de le faire ; mais ce temps donné aux regrets, j'avais pris mon parti, et le grand-duché n'était plus pour moi qu'un pays dont j'emportais quelques bons souvenirs. Cependant, je recevais chaque jour des lettres où mes chefs d'administration me démontraient à l'envi la nécessité de mon
reloar. Je n'étais pas encore ébranlé; mais M. Ragnault m'écrivit, et un peu à Finstigation de M. Rœderer, qu'il ne pouvait plus rien démêler à ma conduite, que mon séjour à Aix-la-Chapelle sans avoir demandé de congé et prévenu qui que ce soit était un manquement au devoir; qu'il me conseillait le retour très prompt à Dusseldorf et ma reprise des affaires, jusqu'à ce que j'eusse reçu de l'Empereur la permission de les quitter. Je conservais l'espoir de passer au service du roi de Hollande, et je réfléchis qu'il ne fallait pas pour cela me mettre mal avec l'Empereur. Cette considération détermina mon retour. Je retrouvai les choses à Dusseldorf comme je les y avais laissées, en fort bon état. Mon absence n'y avait été le sujet d'aucun embarras et pas même de souci, et je soupçonnai que je n'y étais pas aussi nécessaire que je m'en étais flatté. Cette réflexion fit baisser de quelques degrés ma mauvaise humeur; les exhortations de mes collaborateurs firent le reste, et je repris les rênes do l'administration.
L'impératrice Joséphine. ~ Effet du second mariage de Napoléon en Allemagne. — Études d'économie politique. ^ Un miracle*
Cette époque était celle du divorce et du second mariage de l'Empereur. Le divorce m'avait vivement affecté. J'avais connu madame de Beauharnaie avant sa prodigieuse fortune; elle* même ne m'avait pas méconnu lorsqu'elle était montée jusqu'au faite. Dans des positions si distantes, je l'avais trouvée la même, affable, sincère, bienveillante, élégante dans l'exercice de ces qualités aimables, et d'une élégance qui n'était qu'à elle. On se sentait sous le charme en sa présence ; on l'écoulail avec une sorte de ravissement, parce que la grÀce se révélait dans sa démarche comme dans ses paroles. D'anciennes liaisons entre elle et ma femme nous avaient approchés plus près de sa cour, et il n'avait pas dépendu d'elle que M"'* Beugnot n'y eût sa place. Nous faisions donc une perte qui nous était particulière, lorsque Timpératrice Joséphine perdait elle-même, en s'éloignant, les moyens de nous protéger. De plus, et par l'attachement que je lui portais, je m'étais laissé aller au milieu des bonnes femmes. Avec elles je répétais, et même je croyais un peu, que Joséphine était la fortune de TEImpereur, et par conséquent de la France, et que si jamais elle se séparait de son époux elle emporlecait cette fortune avec elle. L'Empereur nous avait familiariôés à ce point avec les merveilles, que les enseigne*
ments de la raison ne nous suffisaient plu^. Nous voulions nous emparer avant le temps de l'avenir réservé à un présent déjà si étrange, et, laissant de côté les calculs de la prévoyance humaine, chacun se laissait emporter à sa manière aux devins, aux prophéties,' et à ces folies de la cabale renouvelées de nos pères. Les femmes étaient les premières à s'abandonner à Tempire de ces prestiges. Plus que personne l'impératrice y cédait, et ils devenaient la règle habituelle de acs craintes et de ses espérances. Elle était, dit-on, payée pour cela, parce qu'au printemps de son âge, et alors qu'elle n'était encore que la plus gracieuse des créoles, la haute fortune que les dieux lui réservaient lui avait été prédite dans les termes les plus formels ; et l'homme lui-même, Thomme par excellence, n'était pas éloigné de croire à un destin qui l'entraînait, comme y avaient cru, au reste, les plus grands personnages de l'antiquité, et ceux surtout qui, vers la fin de la république romaine, assistèrent au grand déchirement du colosse.
Le mariage qui suivit le divorce avait produit en Allemagne un effet surprenant. Les prodiges des premières campagnes contre l'Autriche et la Prusse restaient incontestés. Les noms d'Austerlitz et d'Iéna retentissaient toujours, mais il n'en était pas tout à fait de même de la dernière campagne contre l'Autriche ; la victoire d'Essling nous était contestée, non sans quelque raison ; celle de Wagram nous avait coûté cher. A la vérité, l'honneur du traité de paix nous était demeuré, puisque FAutriche nous avait cédé Venise et les lies ; mais on expliquait ces importantes cessions de territoire par l'extrême empressement de l'empereur d'autriche, qui, peu disposé pour la guerre dans l'origine, avait ensuite voulu la paix trop vite et à tout prix. Les hommes clairvoyants, instruits dans l'art militaire, avaient signalé quelque affaiblissement dans l'armée française, et il semblait que l'Empereur en fût lui-même dans la confidence, puisqu'il démandait alors au développement d'une immense artillerie ce qu'auparavant il attendait avec sécurité de la force et de la discipline de ses soldats. On disait assez haut en Aile-
magne: « Passe encore pour celle fois-ci, mais Napoléon n'y reviendra plus. »
Et il faut que lui-même ait conservé une impression profonde de cette journée de Wagram. On délibérait en un conseil d'en haut sur le choix de la princesse dont on demanderait la main pour l'Empereur. Les suffrages se partageaient, à ce qu'il parait entre trois princesses, au nombre desquelles élait l'archiduchesse Louise. M. le comte de Cessac, qui assistait au conseil, combattait autant qu'il le pouvait le choix d'une archiluchesse. Il citait un exemple funeste, et récent encore, d'une archiduchesse partageant le trône de France, et il finissait par dire que la politique ne conseillait pas celle alliance, parce que TAutriche n'était plus une puissance. — « L'Autriche n'est plus une puis- » sance ! reprit vivement l'Empereur ; on voit bien, monsieur, » que vous n'éliez pas à Wagram. »
La dernière paix n'avait donc ajouté qu'assez peu à la puissance d'opinion que l'Empereur exerçait en Allemagne. Des sociétés secrètes, mais ardentes, mais acharnées, attisaient les haines, exaltaient les ressentiments contre nous et préparaient le jour du triomphe des Amis de la Vertu, c'est-à-dire celui où les Français seraient exterminés au sein de l'Allemagne, ou tout au moins rejetés par delà le Rhin. Les universités étaient autant de foyers oii s'élaborait cette mine formidable. Des hommes de cœur et de courage, tels que le baron de Stein, le comte de Walmoden, etc., etc., étaient hautement désignés pour chefs de la ligue, et ne prenaient pas la peine de s'en défendre. Les ministres de l'Empereur au delà du Rhin ne cessaient pas d'avertir ; moi-même, j'avais fourni deux Mémoires, où j'avais pu développer mieux qu'un autre l'origine, les progrès et le but de ces sociétés, parce q'ie les détail m'avaient élé fournis par l'historien Jean de Muller, qui avait été d'abord tout de feu pour Tassocialion, mais l'avait trahie à l'instant où l'Empereur s'était chargé de sa forlimc. Les réponses que nous recevions de Paris et les mesures qu'on nous prescrivait étaient insignifiantes et ne pouvaient pas être autre chose. Le cabinet de l'Empereur Ji'avait
d'aclion que sur les souverains, el, en supposant à ceux-ci (ce qui n'élail cerltiineinenl pas) une «^gale bonne volonlé de détruire les sociélés secrètes, les moyens leur auraient manqué, car ces sociétés s'étaient formées indépendantes de leurs gouvernemenls respeclifs, et même Tun des objels qu'elles se proposaient était de relever la faiblesse de ces gouverne'menis et de, réparer les dé.saslres dont celte faiblesse avait élé cause. Que fallait-il conclure de cetle singulière conséquence de nos grandes victoires en Allemagne? Que nous étions arrivés à une époque de la civilisation où il est plus facile de conquérir un territoire que d*en assujettir les habitants. Les anciens conquérants en venaient mieux à bout, sans doute, mais à quelles conditions ? D'enlever au peu[de conquis ses insliUilions, ses temples et ses dieux, de le réduire nettement à lesclavage. Mais des provinces prussiennes conquises n>n restaient pas moins prussiennes, et le devenaient même davajilage après que le con(|uéranb les avait dotées du monopole du sel et du tabac, de la patente et des droits réunis. On citerait en vain Texemple des Romains. Les Romains, il est vrai, conservaient pieusement aux peuples conquis les institutions qui pouvaient garantir leur tranquillité, c*est-à-dire per[)éluer leur faiblesse, et ne manquaient pas de faire main basse sur les autres; ensuite, il est fort d4>uleux qu*ils eussent opéré si aisément et gardé si longtemps leurs conquêtes en Asie et en Afrique, si les peufdçs de ces contrées eussent égalé les Romains en civilisation. Il s*y serait aussi formé des sociétés secrètes, et la vengeance ne se serait pas fait attendre si longtemps et ne serait pas descendue si loin.
Le mariage de l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche, s*il n'éteignit pas le foyer, en tempéra au moins Tardeur. Un tel événement, en agissant puissamment sur l'opinion en général, la modifiait mieux que ne 1 auraient fait toutes les mesui es partielles. On s'aperçut à Tintant même d'un changegement considérable dans les dispositions du grand-duché. Les famille, qui avaient des enfants au service de l'Aulriche, les appelèrent à Dnsseldorf, pour y passer comme en pays ami le
temps de leur congé. Ces jeunes gens bien élevé» et de bon Ion, et entre le^^quels quelques-uns étaient chambellans de l'empejpenr d*Autriche, fraternisaient de la manière la plus cordiale avec les ofOciers français ou allemands de noire petite armée. Si on parlait encore de guerre, c'était avec l'espérance de se battre à Tavenir les unsà côlé des autres, et on entendait avec toute sorte de plaisir, ces militaires si brillants de bravoure et de jeunesse, se rendre enfin récriproquement justice : les Français avouer la supériorité des armes autrichiennes à la journée d'Ëssling, et les Allemands admirer de quelle merveilleuse 4Tianière nous avions pris notre revanche dans les champs de Wagram. Le ministre de l'intérieur me déclara, pour lui et pour les anciens partisans de la maison d'Autiiche, que désor^mais la paix avec la France n'était plus seulement sur les lèvres, mais au fond des cœurs ; qu'elle avait cessé d'être une nécessité pour devenir un sentiment. Chaque jour je m'en aper-». cevais, en voyant se multiplier autour de moi ces relations de confiance et d'avenir qu^on n'entretient qu'avec un gouvernement de qui la durée n'est pas. en question. Les fêtes que je donnai à l'occasion de ce grand hyménée ne ressemblaient pas à celles que j'avais données jusque-là. J'avais conçu que c'était ici la véritable réle de la réconciliation entre les deux premières nations du continent, et, tout en cherchant à lui donner l'éclat dont le local était susceptible, j'essayai de lui imprimer le caractère sous lequel je l'envisageais. Je fus aisément compris. 11 y avait au fond des cœurs de la véritable joie, ce qui ne s'était guère rencontré jusque-là en pareille occurence. Le ministre de l'intérieur et les principaux fonctionnaires célébrèrent à leur tour f événement du jour. Il fui couvert des acclamations du grand-duché, en exceptant toutefois les provinces prussiennes, qui ne pardonnaient guère mieux à TAutriche qu'à la France, et qui voyaient avec un extrême chagrin une alliance dont elles n'avaient, dans l'avenir, rien à espérer et dont elles avaient beaucoup à craindre.
L'administration du grand-duché continuait paisible» Nous y
308 &IÉMOIRES DU GOMÎB BEUGiNÛT
avions successivement introduit les fornf)es françaises, qui étaient aussi bien comprises et mieux respectées que dans le pays d'où elles étaient venues. Nos Codes y avaient été publiés. L'adoption du Gode civil avait exigé la conversion du servage et du colonat en propriétés libres. Nous y avions procédé avec une véritable émulation, entre M. Rœderer et moi, à qui respecterait de plus près les droits des anciens propriétaires, et apparemment nous avions réussi, car il ny eut de leur part aucune réclamation. Le seul chapitre que nous laissâmes de côlé dans la législation française était le régime hypnihécaire, que nous nous accordions à trouver défectueux dans plusieurs de se.s dispositions, et surtout inapplicable à l'Allemagne. L'Empereur avait permis qu^on lui offrit im projet di lièrent et qui convint mieux à la localité. Nous prîmes conseil des plus savants Jurisconsultes de France et d'Allemagne, et nous uiïrîmes à TEmpereur un travail sur lequel il n'eut pas le temps de prononcer. Nous avions ramené les budgets et les comptes des finances à des méthodes si simples et si claires, qu'il sufOsait de savoir lire pour les entendre, et nulle part, peut-être, le contrôle n'avait été mieux et plus sûrement établi. Nous avions la prétention de faire une administration modèle, et d'en publier, si cela nous était permis, rhi>t()rique. Je m'étais déjà occupé de la statistique du grand-duché. M. Rœderer s'était chargé du développement de la théorie, et la troisième partie eût été remplie par les tableaux qui auraient indiqué les meilleures méthodes d'exécution. Le temps nous a manqué pour laisser après nous quelque chose de semblable ; mais quelques sujets spéciaux avaient fourni matière à des rapports qui seraient encore consultés avec avantage. Je signale entre autres des travaux sur lorigine des colonals dans les parties de l'Allemagne voisines du Rhin ; sur un sysiéme hypnihécaire, sur les monnaies, et même sur la loterie. On s'étonne que deux partisans plus ou moins chauds de la doctrine ocon(»miqMe se soient ocouf^és de la loterie autrement que pour la faire disparaître. Tel avait été d'abord mon avis bien prononcé. M. Rœderer m'en avait fait
revenir par des considérations assez déterminantes. Le goût de la loterie reproduit chez les Allemands Ja passion qu'avaient leurs pères pour les jeux de hasard. Aussi choque province a-t-elle sa loterie, et on ne se contente pas d'y jouer de l'argent ; on y joue des tableaux, des meubles rares, des maisons de ville ou de campagne, et môme des terres considérables. Si on essayait de proscrire la loterie dans Tun des Ëtats de TAUemagne en particulier, on n'en serait pas plus avancé, car on n'aurait fait qu'envoyer aux États voisins l'argent qu'on destinait à la loterie de l'État où elle aurait été prohibée. Et comme ici la distance n'est jamais grande, on ne pourrait même pas compter sur le transport des fonds comme une difficulté. Que peut-on faire de mieux ou de moins mal en une telle position ? Imaginer une loterie qui offre assez de chances et d'assez favorabLs pour satisfaire la cupidité des joueurs, et cependant ne pas leur faire payer ces chances trop cher. Il faut se garder, par exemple, du système de la loterie royale de France, qui, pour attacher des lots à quelques combinaisons dilficiles à se produire, détruit en un seul tirage et sans retour, l'universalité des mises, et ne laisse aux perdants que le désespoir. On ne trouvait rien de pareil dans le système de loterie qui avait été appliqué au grand-duché. Le payement des lots et les dépenses de Tadminislration se prélevaient, bien entendu, sur le montant des mises, mais ne l'absorbaient pas comme en France. La mise, qui n'était que diminuée dans une proportion quelconque, se reproduisait à un deuxième, à un troisième tirage ; de sorte qu'à la condition d'un sacrifice modéré sur le capitc^l^ on courait les chances nombreuses de plusieurs tirages, et qu'à tout prendre, une telle loterie, où on entrerait avec modération, serait une distribution de ses fonds qu'un homme sage pourrait se permettre comme un autre. Le temps nous a manqué pour juger du mérite de cet établissement; mais déjà il avait excité une telle confiance qu'il nous arrivait de tous les points de l'Allemagne des mises considérables.
Une occasion s'offrit pour moi de mettre à épreuve la philo-
110 MÉMOIRES mi COMTE BEU6N0T
Sophie transcendante de M. Rœderer. Il est, en fait de religion, homme du dix-huitième siècle par excellence et aurait même été Tun des coryphées du salon dHolbach, s'il avait fait quelques années plus tôt son apparition dans la capitale. Co-propriétaire, avec le duc de Bassano, du Journal de Paris, il en avait, pendant la captivité de ce dernier, pris la rédaction, et il s'y escrimait à toute outrance contre les prêtres et la religion, lorsque, immédiatement après la Terreur, une réactioi? religieuse se fit sentir par toute la France. La colère Favait jeté hors du cercle du bon goûl, et Dieu l'en aura puni, car il n'y est pas encore rentré. Ces dispositions de M. Rœderer m'étaient connues, et je pris plaisir à lui dénoncer un miracle, en lui demandant pieusement de tracer aux ministres du grand-duché la conduite quMls devaient tenir dans une circonstance qui dépassait toutes les règles. Voici le fait :
Le ministre de l'intérieur me communique un jour une lettre qu'il venait de recevoir du préfet de Munster, qui contenait le détail d'un miracle. Il existait à Dalmen une jeune fille de vingt-trois ans, qui avait élé élevée dans un couvent de Carmélites, et qui était revenue dans sa famille, après avoir subi les épreuves du noviciat, parce que Télat déplorable de ^a santé n'avait pas permis qu'elle lit ses vœux. Cette fille avait été élevée dans un mysticisme exalté. A peine prenait elle de la nourriture ; elle en avait perdu le sommeil, et elle passait le temps que la règle lui laissait de libre aux pieds du crucifix, où, sans doute, elle avait mille fois, et avec une singulière ardeur, demandé à Dieu la grâce qui, jusque-là, n'avait encore été accordée qu'à saint François d'Assise. Apparemment, elle avait mérité d'être exaucée. De retour chez son père, elle n'avait plus la force de se soutenir et restait étendue sur un lit, où elle exposait le spectacle le plus extraordinaire : elle avait autour du front un cercle qui représentait assez distinctement une couronne d'épines ; aux mains et aux pieds, l'empreinte des blessures occasionnées par l'enfoncement des clous, et au côté gauche, celle du coup de lance. Il s'échappait du sang de ces stig-
mates, et surto^it de celui du front. L'élal de celle pauvre fille était douloureux, car les faibles sons qu'elle pouvait proférer, ressemblaient à des plaintes. Des gouttes de bouillon, adminis* Irées par ifilervalles, composaient toute sa nourriture. Elle ne donnait quelques marques de vie que par ses efïorts pour faire le signe de la croix ; mais elle n'y parvenait pas, et son bras à peine soulevé retombait sur lui-même. Elle tenait presque continuellement les yeux feimés, et lorsqu'elle les entr'ouvrait, on remarquait qu'ils étaient éteints.
* Le préfet de Munster avait été instruit dé ces faits parle curé de Dalmen, et, pour se débarrasser de toute responsabilité de croyance, il avait eu soin de transmettre en original la lettre du pa^teu^. Je n'étais guère plus dispobé à croire que le préfet. Je répondis au ministre qu'un curé de village était suspect lorsqu'il dé| osait dun miracle, et qu'il y avait au fond de TafTaire quelque tricherie ou de la b(mne crédulité west|)haliennne. « Je « le croirais ain^i que vous, reprit le comte de Nesseirode, si Je c( curé de Dalmen ne m'était pas connu ; mais c'est un ancien « camarade à moi : nous avons été ensemble à Tuiiiversité ; au (c demeurant, homme d'espril, instruit, et de ceux des catho- « liques qui croient aux miracles pour le temps où ils étaient « nécessaires, mais qui n*y croient plus depuis qu'ils ont cessé « de l'être. Relisez sa lettre, et vous verrez qu'elle est d'un a homme à qui on n'en impose pas si aif^ément. » Je relis, en effet, et je suis comme ébranlé. Nous convenons de tirer la chose au clair. Le ministre prescrit un rapport sur l'état physique de cette femme, par deux médecins, dont l'un serait nécessairement pris dans les cultes dissidents, et demande un mémoire circonstancié sur les faits, rédigé en commun, s'il se peut, par le curé de Dalmen et le pasteur prolestant le plus voisin. Des précautions sont prises pour prévenir les rassemblements et pour empêcher que la sainte ne fasse des miracles à son tour.
Nous en étions là, quand j'écris à M. Rœderer sur ce prodige. Je le développe avec une complaisance singulière, et, en balançant les raisons de douter et de croire, je penche un peu pour
Si2 MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT
les dernières. C*e8l là où j'attendais mon vieil et coriace incrédule. Il me répond du haut de sa philosophie et avec un laconisme dédaigneux, et me dit que, si on eût appelé pour témoins de ce miracle d*autres que des catholiques, comme Tindiquait le bon sens, la fable n'en serait pas venue jusqu'à moi. Je m'attendais à la réponse.
Dans rîntervalle, le rapport des médecins était arrivé, ainsi que le Mémoire des ecclésiastiques. La première pièce confirmait les détails physiologiques dans lesquels je viens d'entrer. La seconde donnait ceux qu'on pouvait désirer encore sur la famille de la jeune personne et sur ses mœurs depuis son enfance. Il n'y avait rien, dans elle-même ou dans son entour, qui pût faire soupçonner la moindre supercherie. Les médecins avaient terminé leur rapport par celte observation, qu'il ne pouvait y avoir ici qu'un accident fourni par la nature; mais que cet accident était si rare, qu'on n'avait pas encore fait un pas vers la découverte de la cause. Les ecclésiastiques ne se montraient pas moins prudents : ils ne pouvaient contester à Celui qui avait donné des lois à la nature, le droit d'y déroger dans l'intérêt du genre humain, mais ils se rejetaient sur la rareté des dérogations, et demandaient, pour constater un miracle, un degré d'évidence supérieur encore à l'exemple qu'ils avaient sous les yeux. Ils terminaient par proposer de faire transporter la jeune fille dans un hôpital, à Munster, afin d'arrêter la fermentation que sa présence occasionnait dans le village où elle était. Je trouvai lavis fort prudent, voire même philosophique. A la vue de ces pièces, nous sentîmes, le ministre de rintérieur et moi, redoubler notre curiosité, et nous fîmes la partie de nous rendre à Dalmen. M. de Nesselrode y donna rendez-vous à l'évéque coadjuteur de Munster, M. de Drost, homme d'une piété rare et d'un esprit éminemment propre à assurer le succès des mesures de prudence qu'il y aurait à prendre. Nous nous trouvâmes tous trois à Dalmen. Pour mon compte, je vis, étendue sur un lit, une pauvre fille mourante, mais marquée en effet des stigmates qu'on nous avait
LE GRÂlSD-DUGHÉ DE 6ER6 313
annoncés. Le sang découlail en petite quantité, mais presque assidûment, des espèces de plaies qu'elle avait aux mains et aux pieds et du bandeau qui entourait son front. Ce bandeau, par sa contexture et les pelites pointes qui en traçaient les lignes, figurait à peu près une couronne d'épines. La pudeur ne nous permettait pas de pousser nos reconnaissances plus loin, mais les assistants déposaient unanimement de la présence d'une plaie au côté gauche, qui se trouvait, d*ailleur5, constatée par le rapport des médecins. Cette malheureuse créature ne pouvait, au reste, ni parler, ni se mouvoir. A peine enlr'ouvrait-elle les yeux à de longs intervalles. On pouvait s apercevoir que le miracle dont elle avait été le sujet absorbait sa pauvre humanité. Les magistrats civils, À la tête desquels je me trouvais, partageaient le doute des médecins, c'est-à-dire leur ignorance. L'évêque de Drost et deux autres ecclésiastiques se tenaient à Técart et gardaient une opinion qu'ils ne révélaient pas. L'évéqne éluit de ceux qui expliquent aisément, par Tinlervention spéciale de la divinité, tout eflet naturel dont la cause leur est inconnue ; mais il échappa, en homme prudent, à toute explication, calma les esprits, et Ht transporter la jeune fille dans un hospice de Munster, où elle mourut d'inanition, trois mois après.
J'avais répondu à M. Rœderer, en m'applaudissant de m'être rencontré aveclui sur la nécessité d'appeler d'autres que les catholiques à la reconnaissance de l'espèce de phénomène dont je lui avais rendu compte. Je lui annonçais les mesures prises dans ce dessein par le ministre de l'iniérieur, et je disais qu'il fallait en attendre le succès avant de porter sur cette élrangelé quelque jugement que ce fût. 11 me répondit par l'éloge des mesures de prudence que j'avais adoptées, et il ajoutait qu'il redoutait singulièrement, pour le miracle de Dalmen, la censure chagrine des protestants. Je fais le voyage de Dalmen ; je laisse quelque temps s'écouler ; après quoi j'expédie à M. Rœderer le rapport des médecins, où figure un protestant chagrin ; le mémoire des ecclésiastiques, signé d'un ministre protestant austère. De plus,
je Un dis positivement que j'ai vu, et qu'il ne restp plus chez moi qu'un autre saint Thomas carrigé par Tévidence. Je Jui propose de faire passer ces pièces à Tlnstilut, qui, peut-être, voudra approfondir un cas aussi rare, et recherclier s'il ne descendrait pas de Tinfluence puissante de TintelJigence sur là matière ; s*iJ ne se rattacherait pas par quelque côté au galvanisme, au magnétisme, enfin à queiques-unsde ces agents qui se sont manifestés récemment dans le domaine de la science, el qui y enfantent des espèces de merveilles qui ne sont pas encore analysées. Je lui cite des faits qui ont été recueillis dans les Mémoires de TAcadémie, et qui ont quelque analogie avec celui dont il s'agit. Le voyage de Dalmen m'échaulTa un peu la tête; je me livrai à des recherches sur les phénomènes qui avaient quelque rapport avec celui qui m'occupait. Je ne négligeai même pas ce qu'on raconte de saint François d'Assise et de ses stigmates. Je ne trouvai à ce su^el, dans les légendaires, que des contes absurdes de tous points ; mais je luttai vainement contre l'incrédulité magistrale personniOée par M. Rœderer. Je retrouvai tout entier le vieux rédacteur du Journal de Paris, 11 ne voulut rien publier, rien communii|uer, et il tint cette aventure pour une plate folie, opinion qui ne lai^^sait pas que d être infînimenl Ûatteuse pour ses collègues les ministres du grandduché.
Voyage de l'Empereur à Dusseldorf
En cette année 18H, TEmpereur fit annoncer son arrivée à Dusseldorf. Il semblait qu'à cette époque le ciel eût complété pour lui les instruments de bcmheur. Il venait d avoir un fils à qui les poètes avaient bien le droit de formuler un avenir de leur façon. L'enfant qui inspira au cygne de Mantoue Tidylle,
ou plutôt la magnifique prophétie: Sice/ides mvsx^ etc
n'était qu'un petit compagnon devant celui qui réunit dans sa personne à ce que l'antiquité de race a de plus vénérable ce qu*H d'ébiouissant une gloire nouvelle, immense, et qui dans le passé ne trouve plus de parallèle. L'Empereur avait eu la bonne pensée de montrer à ses provinces d'origine allemande, l'archLduchesse, mère du roi de Rome. Il avait commencé son voyage par la Belgique, et le continuait par la Hollande, quand il arriva dans le grand-duché. Son séjour dans les provinces belges lui avait réussi, à condition qu'il rapporterait à lui-mén\e les hommages très empressés dont l'Impératrice avait été l'objet, et qui peut-être s'adressaient en grande partie à la 611e de Marie- Thérèse. Il n'avait pas été aussi content en Hollande: son gouvernement actuel ne s'accordait en rien avec les Hollandais qui vivent de navigation, de colonies, de commerce et de crédit; il fut assailli de réclamations auxquelles il ne pouvait pas entendre, de plaintes auxquelles il ne lui était pas donné de faire
droit. Les Hollandais le poursuivaient continuellement de leurs calcula, dont le résultat déiinitiT était la perte du pays pour peu que le système continental eût encore de durée. Ils n'étaient pas gens à se payer des belles paroles que l'Empereur ne leur épargnait pas. De son côté il se lassa d*en donner, et partit de Hollande plus vile que l'indiquait Tordre de sa route. Je sus qu'il reprochait au prince archi trésorier, à qui il avait confié la conversion des Hollandais, d*y avoir fait fort peu de chemin. L'arclii trésorier est sans aucun doute un esprit de premier ordre, mais il lui a été plus facile de traduire Homère et Le Tasse, et de traiter avec une élégante facilité les sujets les plus ardus de l'économie politique, que de consoler un Hollandais de la perte de dix florins.
Il me fut aisé de reconnaître qu'à son arrivée à Dusseldorf, l'Empereur venait d'éprouver quelque contrariété. Les événements domestiques n'en étaient pas le sujet ; les nouvelles qu'il recevait chaque jour du roi de Home étaient excellentes. L'intérieur de la France jouissait d'une parfaite tranquillité, et il en eût été de même du resie du continent, si les intrigues anglaises n'y avaient pas continué. Probablement il s'était convaincu que ces intrigues avaient leur foyer en Hollande, et que ce pays appartenait de cœur à l'Angleterre, et plus que jamais depuis qu'il avait été réuni à la France et placé sous la double domination de son armée et de ses lois.
L'Empereur était arrivé à Dusseldorf sur les onze heures du matin. Il reçut dans le reste de la matinée les autorités consiituées. Les discours qu'on lui adressa lui plurent par deux côtés, d'abord parce qu'ils étaient courts, et ensuite parce qu'ils étaient écrits et même passablement prononcés en français. Il parait que sous ces deux rapports il n'avait pas été gâté en Hollande, et du côté littéraire l'avantage était déjà au grand-duché. Une circonstance de la présentation des autorités, et à laquelle je n'avais eu de part que pour ne l'avoir pas empêchée, étonna la cour de l'Empereur et en (ut diversement jugée. Les chefs des cultes admis dans le grand-duché, se présentèrent ensemble sur
LE GRAND-DUCHÉ DE BER6 3l7
une seule ligne, devant S. M. Le chef de la synagogue occupail le centre, ayant à sa droite le doyen du chapitre catholique, à défaut d*évêque, et à sa gauche le plus ancien des minisires protestants. Le rabbin avait une belle tête de vieillard et qui s'harmonisait à merveille avec son costume ; les deux prêtres chrétiens ne lui cédaient guère. Les courtisans ne demandaient pas mieux que de rire, mais TEmpereur gardait son sérieux. Le rabbin prononça d'une voix grave le discours suivant:
« Sire, les ministres des religions qui reconnaissent le même « Dieu, prêchent la même morale, et s^efîorcent également, « mais par des moyens quelquefois différents, de rendre les « hommçs vertueux sur la terre et dignes d'une meilleure vie « dans le ciel, ne se sont pas séparés pour mettre leurs hom- (( mages aux pieds de celui qui, nouveau Cyrus, a rebâti nos « temples, relevé nos autels et rétabli l'antique honneur de « nos solennités. Ils vous prolestent, Sire, d'instruire les peu- « pies à l'amour de votre personne sacrée, au respect de vos « lois, à la reconnaissance de vos bienFaits, et ils se sentent « dignes d'en donner l'exemple. »
L'Empereur répondit:
« Je reçois vas hommages et j'approuve vos sentiments ; tous (. les hommes sont frères devant Dieu. Ils doivent s'aimer et se « supporter, quelle que soit la différence des religions. Vous « donnez ici un bon exemple. Je vous recommande de garder «< toujours la paix et de ne disputer que des meilleurs moyens « de rendre les hommes soumis aux lois, attachés à leurs prin- (i ces et fidèles aux commandementsque Dieu lui-même adonnés « et dont vous êtes également dépositaires. »
Je rends exnclemenl ici la demande et la réponse telles que les papiers publics les ont données dans le temps. Je n'étais pour rien dans la harangue des ministres des cultes. Je ne la laissai passer que par l'espoir que celte nouveauté briserait la stérile uniformité de ces représentations. Je craignis d'abord pour le succès. La scène avait indigné les grands suppôts de l'étiquette, qui marchent sur la bonne voie et seront bientôt
aussi gravement ridicules que les Dangeau ou les Sainiot de Louis XIV. J avais bien entendu M. le général I auriston se plaignant anoèrement qu*on eût hasardé une pitoyable farce en présence de l'Empereur et surtout de l'Impératrice, en disant qu'il fallait jeter tous ces gens-là à la porte. Mais après la réponse de l'Empereur, il fut soudain apaisé et ne né<,Higea pas de m'en convaincre: « Avez-vous entendu, me disait-il, comme « TEmpereura tout réparé par sa réponse ? S*il ne s'est pas « fâché, c'était dans la crainte d'effrayer flmpératriee. »
» — Comment! l'Empereur se fâche et se complaît donc à » volonté? Voilà une qualité déplus; mais ici, de q^iioi se se- » raît-il fâché? Ces prêtres se sont présentés avec dignité; )) leur discours efst bien, selon moi, et l'Empereur, qui ne perd » pas de temps à flatter, y a applaudi. »
Le même jour, après dîner, l'Empereur reçut les princes voisins qui étaient accourus pour lui faire la cour, et les personnés marquantes du gra'nd-duché. Il avait adœssé si juste ses paquets de questions, qu'il élait, avant que de se coucher, mieux au courant des inlérèts du pays que je ne l'étais moi-même. Je me présentai le soir à l'ordre pour savoir quel serait lemi^loi de la journée du lendemain. Il indiqua la revue des troupes pour huit heures du malin, un conseil d'administration à dix, une séance du conseil d'Etat à deux heures après midi.
La revue me réussit assez bien. Je remarquai qu'il donna au général Damas quelques signes de bienveillance. J'avais laissé à l'infanterie l'habit blanc, avec des revers bleu barbeau, qui tombaient droit comme ceux des troupes allemandes. J'y avais ajouté le pantalon de drap et des souliers qui s'attachaient audessus de la cheville en forme de bottines. L'Empereur fait sortir* au hasard un soldat des rangs, le tourne et le retourne, passe sa main sous le collet <le l'habit et sous la veste, puis dit en le montrant au prince de Keulchâtel :
*« — Berlhier, voilà un soldat bien habillé; et les miens?... .
» — Ah I dam ! répond le prince, demandez à Beugnot ce que » cela Coùi^ >>
El tout de suite, cela m'est demandé ; mon étoile a fait que je. le susse. L'Empereur n y Iron va rien d'excessif. Il veut savoir oii je prends le drap et ce que je le paye. Je le satisfais sur ces dernières questions; mais depuis lors, les manufactures du • grand-duché sont mises en réquisition pour le service de l'Empereur, et si exclusivement que je ne pouvais pas obtenir une pièce de drap pour l'armée du grand-du< hé.
J'attendais de pied ferme le conseil d'administration, où il me semblait que TEmpereur allait entrer bien di.^posé. Je me trompais : ce conseil fut orageux, et j*en payai tous les frais. Il était composé de M. le duc d&Bassano, du prince de Neufchàtel, de M. Daru, de MM. Rœderer et de Nesselrode, minitstres du grandduché. L'Empereur m'attaque d'abord sur ma comptabilité, qu'il décompose à sa manière et qu'il trouve mal tenue. Je ne pouvais lui répondre qu'en recomposant la matière comme je leniendais moi-même, et comme, selon moi, chacun devait l'entendre. Il suivait de là, qu'uprès beaucoup de chiffres et d'explications, on n avançait ni d'un côté ni de l'autre; en une telle rencontre, des deux parts on en est bientôt à s'embrouiller. M. le duc de Bassano cherchait à me tirer d'embarras et y meilail une bienveillance parfaite. Il essaya à trois reprises dififéreniék d'établir que les résultats que présentaient mes comptes seraient justes, lors même qu'on les décomposerait comme l'Empereur le voulait. L*EImpereur ne se rend pas et mande à la séance le directeur de la comptabilité du grand-duché. Celui-ci répond et opère comme je l'avais fait moi-même. « Il n'y rien à » laire avec tous ces gens-ci, dit TEmpereur avec dureté; c'est » la*conjuration du désordre. »
Et ce bon directeur allemand de répondre : « Non, Sire, soyez » tranquille tout à fait ; il n'y a pas de désordre. Votre Majesté » n'a pas le temps pour conjiaîlre que cela est bon. »
L'Empereur, peu satisfait du. début du conseil, m'attaque sur la delte publique qui s'accroît chaque jour par des moyens indirects et sans qu'il en soit prévenu. Je réponds que la dette ne peut augmenter que d'une mule manière/ ei fort directe^ par lei
pensions qu'il plall à Sa Majesté d'accorder. Je n'en ai pas proposé une seule qui ne fût conforme aux règlements. J'attendais même autant que je le pouvais pour proposer une pension nouvelle, qu'une ancienne de la même somme fût éteinte, et afîn de ne pas augmenter le chiflre ; mais l'Empereur a accordé de son propre mouvement des pensions considérables, sur le grandduché, et il n'est pas étonnant que le total en soit affecté.
« — Il fallait soumettre et toutes vos pensions et votre dette '> publique à une révision.
» — Je ne l'aurais pas fait sans avoir reçu les ordres de l'Km- » pereur, et peut-être aurais-;e eu le bonheur de convaincre » S. M. que le résultat d*une telle mesure eût été fort médiocre » quant au proHt, et n'eût contribué qu*à me faire perdre mon » crédit.
» — Qu'enlendez-vous par ces paroles, et qu'est-ce que votre » crédit, s'il vous plaît? Je ne vous ai pas envoyé ici pour faire )> des affaires. C'est un marchand, c*est un banquier qui a be- » soin de crédit ; quant à vous, c'est de Tordre que je demande » et je n'en trouve guère chez vous.
» — Sire, je demande pardo:i à V. M., je me suis servi d'une » expression peu juste. J'ai entendu par crédit la confiance )> dont j*ai besoin pour obtenir la mission dont elle m'a ho- » noré.
» — Qu est-ce encore qu'une caisse des dépôts qui figure au » chapitre VIII des recettes et qui augmente en un an de plus » de 300.000 francs? C'est un désordre qui ne finit pas.
» — Sire, la moindre explication va justifier cette recette : » Les. anciens règlements du grand-duclié exigent que les de- » niers pupillaires, dès qu'ils excèdent une somme de i.OOO fr., » soient déposés au Trésor public. Des particuliers sont aussi » autorisés à y apporter leurs capitaux. Lorsqu'on veut relirer » ses capitaux, on en prévient le Trésor, qui les restitue dans o un délai plus ou moins long, suivant l'importance du capital » réclamé. Ces sommes portent un intérêt de 4 pour cent pour » les particuliers. Le Trésor en lire un de cinq et de quelque
LE GRANDlDUCHÉ DE BERG 321
» chose en sus, en plaçant les fonds en France, en renies sur » FÉtat. »
Eu ce moment, la foudre éclate : j*ai beau faire voir que le Trésor du grand-duché y trouve un profit que je porte exactement dans mes comptes ; j'ai beau indiquer la maison honorable qui est chargée, en France, de celle négociation ; insister pour faire voir qu'il fallait ou supprimer ou conserver cette institution, que j'avais trouvée dèslongtemps établie, et que la supprimer, c'était rompre, entre le prince et ses sujets, un lien de confiance honorable et que Tbabitude avait rendu nécessaire ; l'Empereur s'emporte de plus belle ; il soutient que je me permets de tenir des emprunts toujours ouverts dans le grand-duché ; que c*est apparemment pour cela que j'ai tant besoin de crédit. Il veut voir au fond de cette caisse. Je supplie l'Empereur d en ordonner la vérification à l'instant et avant que je sorte du conseil. Je prononce ces dernières paroles d'un ton fort ému, et les assistants s'aperçoivent que je repousse des larmes. L'Empereur interpelle le ministre de Tintérieur pour qu'il veuille dire ce qu'il sait de cette caisse. Le comte de Nesselrode répond qu'il ne peut Hen ajouter à ce que vient de dire le ministre des finances ; qu'il répétera seulement que la suppression de cet établissement eût produit un mauvais effet dans le duché. M. Rœderer ajoute avec timidité que peut-être aurait-on trouvé quelque embarras pour l'emploi des deniers pupillaires. L'emportement de l'Empereur se résout dans une allocution animée sur les dangers du crédit, dont on ouvre ainsi les voies au jeune grand-duc, qui trouvera, en arrivant, une machine toute montée pour s'emparer de la fortune de ses sujets. Il prendra de toutes mains ; il empruntera tant qu'il pourra, et Dieu sait quel usage il fera de cet argent. Puis, une digression sur les dépenses folles que font les princes d'Allemagne, et une citation d'une chasse qu'on lui a donnée dans le royaume de Wurtemberg, laquelle n'était qu'une boucherie dégoûtante et qui avait coûté je ne sais combien de milliers de francs. J'aimaiç à voir l'Empereur battre un peu les champs, dans l'espérance
qu*il s'adoucirait en roule ; mais il restait k traiter un article bien autrement délicat et sur lequel je m'attendais à de nouvelles rigueurs : c*était celui des ordonnances de distribution.
On sait que les dépenses des douze mois de Tannée sont fixées une fois pour toutes par le budget ; mais, au premier de chaque mois, l'Empereur rend une ordonnance de distribution entre les divers ministères des sommes qui sont jugées nécessaires pour le servicç du mois, et ce n'est qu'en vertu de cette ordonnance, et jusqu'à concurrence des sommes y portées, que le Trésor acquitte les mandats des ministres. Ce mode avait été appliqué au grand-duché. On croit bien que j« ne manquais pas d'envoyer,le 20 de chaque mois, le tableau des fonds nécessisiires pour les divers services pendant le mois suivant; quelquefois et le plus souvent même je recevais une ordonnance de distribution et toujours conforme ; mais quelquefois, et notamment durant la dernière guerre d'Autriche, ces ordonnances avaient été retardées durant deux mois. Cependant, il s'était présenté à acquitter des dépenses qui ne supportaient pas l'ajournement^, et. j'avais pris sur moi de tirer sui* le Trésor des mandats provisoires sans régularisation ; et, chose remarquable, ces mandats, quoique régularisés depuis, n'avaient point échappé à l'Empereur, dans l'examen qu'il avait fait des états de situation du Trésor, depuis trois ans. Il me demande raison de l'infraction à une règle aussi étroite que celle de ne pas faire sortir un écù du Trésor, qu'en vertu d'une ordonnance de distribution, et il ajoute que j'avais compromis ma responsabilité et celle du comptable qui méritait d'être deslilué, et peut-être quelque chose de pire, pour prix de sa complaisance. J'explique que j'ai commis cette infraction en connaissance de cause et en y engageant en effet ma responsabilité; mais dans quelles circonstances? D'abord, j'ai envoyé exactement mes propositions de dépenses. J'ai fait plus: je les ai rappelées deux fois, et j*ai prévenu par une troisième lettre que si je ne recevais pas d'ordres de distribution je me trouverais forcé de tirer sur le Trésor pour les dépenses qui ne s'a-
journaient pas, telles que la solde des troupes, le prix des fournitures qui leur étaient faites, les dépenses des hôpitaux à la charge de ]'État. Je citai, entre autres cas urgents, Tordre que j'avais reçu de faire partir sur le champ un régiment d^infante* rie pour FEspagne, à une époque où les ordonnances de distribution étaient retardées. Je ne pouvais pas le faire partir sans argent, et je demandai si je devais suspendre le départ de ce régiment aussi longtemps que les ordonnances ne me seraient pas parvenues, et si ma responsabilité n*eût pas été aussi longtemps engagée par le retard qu'elle l'était par l'abus qu'on me reprochait. Au reste, je n'avais usé de ce moyen extrême que trois fois, pendant que l'Empereur était au fond de l'Allemagne, et j'en avais usé avec tant de discrétion que j'avais laissé en suspens le payement des juges, des ecclésiastiques, des ministres et de tous les employés du régime administratif ; que je n'avais enfin tiré sur le Trésor que les dépenses les plus urgentes et dans les limites de mes propositions, de sorte qu'à l'arrivée des états de distribution les payements provisoires avaient été régularisés avec toute sorte de facilité. Un très léger murmure et quelques signes approbatifs me firent croire que mes réponses étaient jugées péremptoires, peut-être par tous les autres, mais point par l'Empereur.
« Tout cela est fort bon, reprit S. M. ; je ne sais rien qu'on ne » puisse justifîer par la nécessité, et quand on se constitue juge » de cette nécessité. Je prends l'exemple que vous venez de ci- » ter : eh bien, ce second régiment ne serait point parti pour » l'Espagne, et, je vous le demande, aurais-je pu vous faire le » reproche de n'avoir pas forcé les portes du Trésor et commis » un vol pour le faire partir? Les ordonnances de distribution » pour le grand-duché, comme pour la France, au reste, ont » pour objet de tenir toujours les clés des deux Trésors dans » ma poche. Quand je signe une ordonnance de distribution, je » prèle cette clé et on peut s'en servir légalement ; mais quand » je ne l'ai pas prêtée, il n'y a d'autre moyen de pénétrer dans » le Trésor que d*en forcer les porlesi et quand c'est pour avoir
324 MÉMOIRES Dt COMTE BEUGNOT
» de l'argent qu'on force une porte, comment cela s'appelle-t- » il? Il ferait beau voir les ministres dePrance, ceux du royaume » d'Italie se ruer sur les trésors publics, à l'exemple de ceux du » grand-ducbé, et chacun se façonner des crédits à sa manière! » Ce serait pire que la tour de Babel. »
Ici l'approbation des assistants fut marquée. J'étais trop ému pour m'indigner que des hommes supérieurs appelés à ce conseil, sans doute pour l'éclairer, n'eussent tri>uvé que des signes ou des monosyllabes d'approbation à donner à ces tours de force où l'Empereur se jouait visiblement.
On traita de quelques aiïaires qui dépendaient du ministère de l'intérieur. L'Empereur s'y montra bienveillant et accepta sans difficulté aucune les éloges que M. Rœderer donna à l'administration du comte de Nesselrode, qui, jusque-là, n'avait rien fait sans me consulter. — La dernière affaire mise sur le tapis fut celle du haras sauvage, et comme si c'eût été un conseil néfaste pour moi, je me trouvai encore sur celte affaire d'un avis opposé en tout à celui de TEmpereur. La séance s'était prolongée et l'heure fixée au conseil avait sonné. L^Empereur lève donc le siège et me laisse bien persuadé que c'était la dernière fois que j'avais l'honneur de travailler avec lui. Telle et si intime clail ma persuasion que je ne l'accompagnai pas au conseil d'Etal, où il accabla sous l'admiration les bons Allemands, qui ne devinaient pas comment leurs intérêts lui étaient devenus familiers, et s'émerveillaient avec quelle supériorité il eu traitait. M. Fuschius me dit, au sortir de ce conseil : « Mais, » monsieur, j'ai lu bien des choses sur l'Empereur, j'en avais » entendu dire davantage, mais je ne le connaissais pas encore: » c'est plus qu'un homme.
» — Je le crois comme vous, reparlis-je, c'est un diable. »
Cinq ou six personnes étaient là quand ce mot m'échappa; il revint, bien entendu, à l'Empereur, qui ne s'en tint pas pour offensé, et qui dit, au contraire, d'un ton assez gai : « Ma » foi, il a raison, je l'ai tenu sur les charbons toute la malinée. » ...
Je rentre chez moi, j'explique à ma femme ma déconvenue et je Texhorte à faire ses paquets, parce que je suis disgracié, et que certainement on va venir me demander mon portefeuille. Nous délibérons fort tristement sur notre destinée, quand quelqu'un se fait annoncer de la part de l'Empereur. Je fais ouvrir les battants et je m*avance noblement, en homme que ne trouble pas la disgrâce. Je trouve un valet de pied qui m'apporte de vive voix une invitation à dîner chez l'Empereur, le jour même. Je lui remontre qu'il s'est probablement trompé, que l'invitation est pour M. le comte Rœderer, qui loge dans la même maison, et je le renvoie à ce dernier. Le valet de chambre insiste et me dit que, par extraordinaire, il a reçu l'ordre de l'Empereur lui-même; qu'il ne s'est pas trompé, qu'il a bien entendu mon nom, et qu'il ne peut pas aller demander des explications à l'Empereur. Le changement de décoration avait été si prompt que j'en restais étourdi. Je délibérais avec ma femme si je me rendrais au château, quand survint le duc de Bassano, que sa bienveillance assidue conduisait chez moi. Il y venait pour me rendre le courage et ne faisait pas de doute que l'invitation ne fût réelle et même flatteuse, parce que le diner serait en famille. L'Empereur avait indiqué au lendemain le banquet des ministres et de quelques personnages importants. La visite du duc me rendit un peu de calme, mais les sentiments qui m'avaient d'abord agité firent place à je ne sais quel ressentiment de la manière dont j'avais été traité pendant la matinée, et je m'avançais vers l'Empereur dans une assez fâcheuse disposition d'esprit. Je ne sais comment l'homme s'était retrouvé sous le ministre mécontent. Je crois que si Sa Majesté eût gardé avec moi le même ton, je n'aurais rien diminué du respect profond que je lui dois, mais que je l'aurais suppliée de me rendre la liberté. J'entre, porteur d'une figure défiante et attristée. L'Empereur était seul dans le salon, se promenant avec le prince de Neufchatel. Je fais deux profondes révérences et me tiens à l'écart. Il vient à moi.
« Eh bien 1 grand imbécile, avez-vous retrouvé votre tête? »
Je m*incline de plus bas, sans avoir un mot à répondre. L'Empereur me saisit sur le temps pour me prendre un moment par les oreilles, ce qui est le signe de faveur le plus enivrant pour celui qui a Theur de le recevoir. Tout est oublié, réparé, embelli parce geste de familiarité impériale. La conversation s'engage. Je suis sensible jusqu'à la faiblesse» et il faut, si Ton veut tirer quelque parti de moi, me prendre dans le calme de cette dispo* sition naturelle ; j'étais revenu tout à coup à Taffection et à la reconnaissance.
L'Empereur me reproche de m'être entêté sur la question de comptabilité, où j'avais tort. J'en convins, et je serais convenu, s'il l'avait voulu, de fautes plus graves et tout aussi peu vraies. A l'égard des autres questions, l'Empereur me demande pourquoi on met partout des parapets aux ponts ? J'en cherchais la raison par ma tète, quand il répond : « Ne cherchez pas si loin : » c'est tout simplement pour empêcher les fous de se jeter dans » les rivières. De dix mille, qu'est-ce que je dis de dix mille ! do » cent mille personnes qui traversent un pont, il n'y en a peut- » être pas une à laquelle il prenne fantaisie d'aller voir ce qui » se passe au fond de l'eau, et cependant on met des parapets à » tous les ponts ; et on a raison : car il suffirait de quelques » exemples de gens qui se sont précipités, pour que les ponts » devinssent les rendez-vous du suicide. Eh bien ! mes ordon- » nances de distribution sont mes parapets. Je vous tiens pour » un homme éprouvé ; je connais moins Nesselrode, mais il me » parait un seigneur allemand dans la bonne acception du » terme ; en France, mes ministres des finances et du Trésor » sont excellents; n'importe, il me faut des parapets, parce que » ma confiance est plus solidement établie sur la sévérité de la » règle que sur le caractère des hommes. J'en emploie beaucoup, » je ne les connais pas tous, à beaucoup près. Il faut donc que je » me confie. Or, pour moi, et même pour eux, le plus sûr, est » de les mettre dans l'impossibilité d'abuser. «Vous ne discon- » viendrez pas qu'avec vos mandats provisoires et la complai- » sance de votre homme du Trésor (je ne sais pas comment vous
» rappelez), vous pouviez prendre dans ce Trésor deux ou trois » millions «l partir avec. Vous ne le ferez pas, à la bonne » heure ; mais après vous, un autre. Quel sera cet autre ? Vous » ne le savez pas, ni moi non plus : peut-être un honnête homme » jusque-là, etqui\busera parce que je lui en aurai laissé les » moyens. »
Je reprends : « L'Empereur n*a peul-=être pas oublié qu'il » m*a confié des sommes plus considérables dont j'aurais pu » abuser.
» — Je vous arrête, car vous retombez dans la manie de ce » malin. Encore une fois, votre personne n*est point en jeu ; je » Faisonne en général. Enfin, me répondrez-vous de tous les » gens que j'emploie ? Vous seriez bien hardi.
» — Mais je n*ai enfreint la règle qu*à la dernière éxlré- » mité ; j'y étais réduit par le retard des ordonnances de distri- » bution.
)f — Vous n'avez que cette raison pour vous, et, au bout du » compte, le ciel ne serait tombé ni sur le grand-duché, ni ailleurs, » quand vos paiements auraient été quelque temps ajournés. Au » reste, Texceplion ne détruit pas la règle, au contraire, et c'est » la règle que j'ai défendue. En parlant, ce matin, deTadminis* » tralion des communes, vous avez cité ce que vous-même aviez » pratiqué en ce point avant la révolution. Que faisiez-vous, » avant la révolution ?
» — Sire, je remplissais les fonctions de procureur syndic » provincial.
» — Ah ! oui ; vous êtes donc plus vieux que Berlhier?
» — Cela peut bien êlre; je n'ai pas eu l'occcasion de le » vérifier.
» — (Le prince de Neufchâtel) : Je ne crois pas, en quelle » année êtes-vous né ? »
Je cite, et il se trouve que j'ai dix ans de moins que le prince. L'Empereur en prend son texte pour établir qu'entre deux personnes qui ont passé quarante ans, une difi'érence de dix ans de plus ou de moins est immense. Il remarque que les hommes de
son conseil d'État, et que le grand nombre de ceux avec lesquels il a commencé son gouvernement, sont de mon âge, et qu'ils lui manqueront tous à la même heure. Je réponds qu'il a dans la classe des maîtres des requêtes et des auditeurs une pépinière riche où il trouvera aisément à nous remplacer. « Je n'en sais » rien, reprend l'Empereur ; vous étiez tous, à des titres diffé- » rents les enfants de la révolution ; elle vous avait trempés » dans ses eaux, et vous en étiez sortis avec une vigueur qui ne » se reproduira plus. » Il parla ensuite des difficultés qui entourent le choix des fonctionnaires publics pour un gouvernement nouveau, et termina par ces mots : « J'ai fait la fortune de ceux » qui ont travaillé avec moi à fonder l'Empire ; je ferai celle de » leurs enfants, c'est un devoir ; ensuite je n'emploierai plus que » des gens qui auront cinquante mille livres de rentes en terres. » Je ne suis pas assez riche pour payer tout le monde, et ceux » qui sont le plus intéressés au maintien de l'État doivent le :> servir gratuitement. Quand nous en aurons fini avec la guerre, » et Dieu veuille que ce soit bientôt, il faudra mettre la main » à la besogne, car nous n'avons rien fait encore que de provi- » soire. Mais, patience 1 »
L'Impératrice, la duchesse de Montebello et le duc de Bassano entrent dans le salon. La conversation perd le caractère semiofficiel qu'elle avait eu jusque-là, et se reporte sur le pays, sur ce qui en est beau, sur ce qui l'est moins, sur la manière dont l'Impératrice se trouve logée et arrangée. — « Tout cela, dit » l'Empereur, est fort mal, et la faute en est au comte Beugnot, » qui aurait dû savoir que J'entends trouver dans les lieux où » je m'arrête et où je commande des habitations convenables. » Je balbutie quelques excuses de mauvais goût. On passe pour le dîner ; l'Empereur y fut de bonne humeur et amusa un peu le dîner à mes dépens. Il relevait avec un tact parfait les petits manquements dans lesquels m'avait fait tomber ma préoccupalion, depuis l'arrivée de Leurs Majestés à Dusseldorf. Je m'aperçus qu'il n'avait pas dédaigné lui-même de perfectionner son éducation, et que grande, très-grande, était la difi'érence entre
TEmpereur en 1811 et le premier Consul que j'avais reçu à Rouen, dix ans plus tôt. Alors, je faisais Toffice de maître des cérémonies et de conseiller des belles manières, et ma tâche était laborieuse ; et aujourd'hui je peux à peine faire entrer dans ma tète les formules de respect et les actes de déférence et d'empressement dont se compose l'étiquette dont l'Empereur marche entouré. Après le dîner, je fis, avec la duchesse de Montebello elle prince de Neufchâlel, la partie de Tlmpératrice, et j'eus rhonneur d'être son partenaire au whist. La partie fut jouée fort négligemment, comme il arrive en pareil cas ; chacun des acteurs ne prêtant guère que les yeux à ses cartes, et appliquant son esprit à ce qui se passait autour de la table, où l'Empereur revenait de temps en temps pour adresser quelques mots agréables à l'Impératrice ou quelques plaisanteries au prince de Neufchàtel et à moi. J'étais trop peu libre d'esprit pour rechercher soit pendant le dîner, soit durant la partie, dans quelle disposition était l'Impératrice, et pour surprendre dans ses traits quelque indice de son caractère. Le voyage avait été long ; elle paraissait fatiguée et ennuyée. Elle ne répondait à l'Empereur que par des monosyllabes, et aux autres, que par un geste de tête assez monotone. Je ne sais, à vrai dire, ce qu'il en est, mais je suis porté à croire que Sa Majesté n'est pas exempte du timide respect qu'impose son auguste époux à tout ce qui a l'honneur de l'approcher.
La partie finie, j'attendais que l'Empereur eût achevé de donner quelques audiences pour lui demander ses ordres. 11 me dit que le lendemain, il recevrait à sa table ses ministres, le coadjuteur de Munster, le préfet, le maire de la ville et les princes qui se trouvaient à Dusseldorf ; qu'il avait accepté un spectacle et un bal, et que cela lui ferait perdre une partie de la soirée. Il me recommanda de m'entendre avec M. le duc de Bassano pour qu'il y eût en même temps à mon hôtel un dîner de quarante couverts, dont celui-ci ferait les honneurs, ainsi que moi, et où l'on appellerait les principaux fonctionnaires du grand-duché que son arrivée avait attirés à Dusseldorf. Il fallait
faire les choses aussi grandement que le permettait la localité, et de façon que les Allemands se sentissent chez TEmpereur. Il comblait partir le surlendemain et voulait, avant son départ, avoir signé les ordonnances qui avaient été délibérées en conseil. Il en avait déjà prévenu M. Rœderer qu'il soupçonne de n'être pas cxpéditif, et il est bon que je m'entende avec lui. Je rentre chez moi, épris d'un zélé nouveau. Je passe le reste de la soirée à donner audience aux personnes qiîi avaient .été amenées à Dusseldorf par des demandes à porter à l'Empereur, ou tout simplement, par une curiosité, au reste très- bien placée^ et je donne une partie de la nuit à la préparation des ordonnances que l'Empereur m'avait rappelées. Je me défiais aussi de la lent<îiir obligée de M. Rœderer ; il est de sa nature difRcile à contenter. Les ouvragés d'autrui ont rarement le bonheur de lui agréer ; il est même sévère, pour les siens. Il y revient plus d'une fois et emploie beaucoup de temps à courir après la perfection. Ce mérite, excellent dans un auteur, se change en défaut dans un administrateur. L'Empereur était là, il fallait aller vite, et pour cette fois M. Kœderer me laissa faire.
Le lendemain matin, je me présentai à l'ordre. L'Empereur me retint, et quand le cercle fut retiré, son premier mot fut : « Et mes ordonnances? — Sire, elles sont prêtes, et M. Rœderer » les apportera à son travail de deux heures.
« — A la bonne heure. J'ai encore là deux demandes de la » ville de Mulheim que vous avez repoussées, et vous n'aviez pas » tort ; mais ce qui ne pouvait pas être admis comme droit, » peut rêlre comme grâce, et je veux en faire quelques-unes à » mon passage. Vous allez emporter le paquet, et il faut que >j ces affaires passent avec les autres. »
L'Empereur part de là pour entrer dans des détails pleins d'intérêt pour moi ; il voit que j'ai fait quelque bien dans le pays; il m'approuve surtout d'avoir détruit la mendicité, qui est odieuse de l'autre côté du Rhin ; il lutte corps à corps avec elle en France, mais c'est un chancre difficile à extirper dans un grand État. L'Empereur me reproche ma parcimonie ; je suis
mal logé, mal meublé ; ce n'est pas ce qu'il veut ; il lient à Tordre en tout el partout, mais par cela même 11 ne s'oppose pas aux dépenses bien faites. Je dois m*occuperde réparer et de meubler la maison de la Vénerie où il se trouve fort mal, même pour un moment de passage. Il y a apparence que la maison de la ville n'est pas mieux, puisque je ne l'y ai pas logé. Il n'y a pas un préfet qui ne soit mieux posé que cela. Il faut s'occuper aussi du pavillon Benrath et du château de Bensberg. Tout cela doit se faire successivement, avec économie, et d'après les plans que je lui soumettrai ; ou plutôt il enverra quelqu'un de Paris, car il n'y a pas d'architecte en Province. Je suis là pour longtemps. On lui parle de moi à tout moment ; qu'est-ce que je veux? Être, son ministre à Paris. A en juger par ce qu'il a vu l'autre jour de moi, je n'y serais pas longtemps : je périrais à la peine avant la fin du mois. 11 y a dôjà tuéPortalis, Crétet et jusqu'à Treilhard, qui pourtant avait la vie dure ; il ne pouvait plus pisser ni les autres non plus ; il m'en arriverait autant, sinon pis. Je suis bien avec ces gens-ci, qui sont de bonnes gens; il faut que je m'y tienne jusqu'à ce que le jeune prince vienne prendre possession de son grand-duché, et même que j'y reste deux ou trois ans pour le mettre au fait ; après quoi je serai vieux, ou plutôt nous serons tous vieux, et il m'enverra au sénat radoter à mon aise. Voilà ma carrière; il n'en connaît pas de préférable. Est-ce le cher Paris qui est ma maladie, comme celle de tant d'autre^?? il ne me refusera pas un congé tous les ans pour y passer quelque temps ; il est mémo convenable que je vienne y apporter mon budget et le discuter en personne. Je trouve en remerciant l'Empereur de cette dernière grâce, à dire qu'elle m'est d'autant plus précieuse que l'Empereur ne sait de mon travail et de ma conduite que ce qu'il convient d'en dire à son secrétaire d'État du grand-duché, de qui la bienveillance pourrait ne pas m'être assurée...
« — Je conviens, reprend l'Empereur, que Rœderer n'est pas » trop bon coucheur; mais je sais par où il pèche, et je suis » là. »
Le dtner qui fut donné à la Résidence respirait une sorte de magnificence. Le duc de Bassano en fit Jes honneurs avec beaucoup de grâce et y mêla cette bienveillance qui lui est naturelle et qui séduit comme tout ce qui part du cœur. J*avais réuni quarante-six convives. Tous gardèrent, au commencement du dtner, une gravité silencieuse; mais insensiblement les bons vins de France déridèrent l'illustre réunion, et nous n'étions pas parvenus au dessert que là même on était déjà à la confusion des langues. Toutefois rien n'approcha, même de loin, du moindre désordre; il s'y mêla seulement quelque peu de celte bonne chaleur qu'on ne trouve aujourd'hui que dans les repas d'audelà du Rhin. Je crois bien que le dtner de l'Empereur n'offrit pas trace de rien de pareil : en dépit d'Hébé et de son nectar, les repas de l'Olympe sont à mourir d'ennui. J'avais demandé pour le spectacle le Don Juan de Mozart ; apparemment il s'est conservé en Allemagne quelque tratJition de la manière dont le maître voulait qu'on chantât sa partition, ou la musique de Mozart gagne à passer par des organes allemands ; ce qu'il y a de vrai, c'est que Don Juan est mieux senti et mieux chanté en Allemagne qu'il ne l'est en France, et pour cette raison, j'avais donné à cette pièce la préférence pour être jouée devant la cour; mais l'Empereur, qui n'avait peut-être pas été à portée de faire la même comparaison que moi, ne se laissa pas séduire par l'affiche; il fît donner l'ordre de commencer le spectacle et n'y parut que vers la fin de la pièce. Il dit, le lendemain, que s'il eût prévu que cela n'était pas plus mauvais, il serait arrivé plus tôt. De la comédie, l'Empereur passa à la salle du bal où il eut la complaisance de rester assez longtemps. Partout il trouva sur son passage l'expression de deux sentiments prononcés, mais un peu différents; pour lui, l'espèce de saisissement qu'inspire l'apparition d'une merveille; pour l'Impératrice le respect le plus affectueux. Ces sentiments n'étaient pas de nature à produire les tonnerres d'applaudissements auxquels la France avait habitué l'Empereur. L'accueil même qu'il recevait aurait été froid, par comparaison, si les Français domiciliés à Dusseldorf
et ceux de la suite de l'Empereur n'avaient pas enhardi les Allemands à applaudir et ne leur en eussent pas donné le signal et Texemple. Le duc de Bassano profita de la présence de l'Empereur au bal pour lui présenter nos convives du dîner ; ils en furent parfaitement accueillis; en tout, la journée fut bonne, et l'Empereur, qui ne convenait pas qu'elle l'eût un peu ennuyé, parut satisfait. Il m'avertit qu'il avait fixé son départ au lendemain, à six heures du matin, et ajouta que puisque le haras sauvage ne le détournait que peu de sa route, il s'y arrêterait et s'assurerait par lui-même de l'état des choses, afin d'être mieux cà portée de prononcer entre lui et moi. Le lendemain, j'étais à cinq heures et demie au palais, et trois quarts d'heure après, dans la forêt de Duisbourg, qu'occupe le haras sauvage. L'Empereur y était en effet rendu en voiture, à l'heure qu'il avait indiquée, et il avait monté à cheval ; mais quand, après s'être un peu avancé dans la forêt, il eût reconnu que le haras était éparpillé dans vingt quatre mille arpents de bois, et que c'était à grand'peine qu'on parvenait à ramasser les chevaux qui étaient .1:1 loin dispersés, il s'aperçut qu'il n'avait aucune reconnaissance utile à faire et reprit la route de Cologne.
M. Rœderer ne suivit pas l'Empereur; il passa encore huit jours chez moi et se montra bien adouci et presque bonhomme. Je savais qu'il avait vu avec envie la manière dont l'Empereur iM*avait traité, surtout dans les choses d'apparat, et que, soit à «iessein, soit par hasard, ses plaintes avaient monté jusqu'à l'Empereur, qui avait répondu : « Rœderer est une bête s'il ne » voit pas la raison de la difl'érence : il me suit, et Beugnot »> reste. »
M. Rœderer, en appuyant sur les reproches que l'Empereur m'avait faits de n'être ni logé, ni meublé, ni arrangé, prit la peine de m'expliquer ce qu'il eût fait à ma place pour se procurer ces jouissances, et il me déploya une délicateijse de goût, une expérience de bien-être, une recherche en toutes choses qu'on ne se serait jamais avisé de rencontrer en lui. Je m'aperçus qu'il n'était pas étranger aux beaux-arts; il jeta sur le papier,
pour rembellissemenl de la ville de Dusseldorf, quelques idées dont on tira profit. Nous nous séparâmes en gardant, de part et d autre, les dispositions où nous étions au moment où nous nous étions réunis, el cependant après que le frottement d'une • société rapprochée durant quinze jours eût un peu poli ce qu'elles avaient de trop piquant et de trop vif.
Le haras de Duisbourg. — Le général de *•*! — Voyage à Paris. — . Expédition de Russie.
L'Empereur, avant de quitter Dusseldorf, avait, suivant spn usage, expédié toutes les afTaires en souffrance et n*avait laissé indécise t[ue celle du haras sauvage. J'en denaandais assidûment la suppression, et l'Empereur retardait toujours pour la prononcer, préoccupé qu'il était de l'utilité de pareils établissements qu'il avait rencontrés en Pologne et dans le nord de l'Allemagne. Il ne voulait pas comprendre que des haras sauvages ne sont bien placés que dans les pays qui ne sont pas encore • suffisamment empreints de civilisation, mais qu'ils ne sont plus tolérables là où les bo^s ont toute leur valeur et où les terres sont enviées par l'agriculture. Aussi les voit-on disparaître en Allemagne, à mesure qu'on se rapproche du Rhin. La civilisation des Gaules et d'une partie de la Germanie, hàlée par la conquête des Romains et môme par les efforts que les peuples avaient faits pour y échapper, s'était assez promptement étendue jusqu'au Rhin; mais elle avait trouvé grande peine à s'établir sur la rive droite du fleuve. C'était sur le territoire n.éme du grand-duché que Varus avait perdu ses légions, et la l'orèt de Duisbourg, où est aujourd'hui placé le haras sauvage, est, selon toutes les apparences, le lieu où le malheureux général avait établi son tribunal lorsque pour son premier acte de violence il en fut culbuté. On sait de quelle nature furent les au-
très, et que les aigles des trois légions restèrent aux mains des vainqueurs. Deux aigles adossées Tune à l'autre composèrent le trophée le plus glorieux des Germains. Ce trophée fut copié mille et mille fois par des artisans barbares, et distribué à rivresse publique d'un bout de la Germanie à Tautre. Encore aujourd'hui on Vy retrouve, et en bon lieu, car Técusson de l'empire d'Allemagne, c'est-à-dire l'aigle à deux tètes et à quatre pattes, n'est autre chose que la reproduction des aigles prises sur Yarus; reproduction grossière comme à son origine, *et consacrée depuis au très-saint empire romain par les principes immuables de Tordre héraldique ! Une telle origine au reste en vaut une autre, et si la science héraldique en avait eu beaucoup de semblables à garder, elle ne serait pas la plus sérieuse des vanités de ce bas-monde.
En dépit de la défaite de Varus, ou plutôt à cause de cette défaite, la rive droite du Rhin, gardée comme poste militaire par les Romains, avait perdu de sa population qui avait reflué dans rintérieur. Ceci explique comment d'opulentes colonies, de grandes villes telles que Strasbourg, Trêves, Mayence, Cologne composent une riche ceinture à la rive gauche du fleuve, tandis que rien de pareil ne se présente sur la rive droite, et de là aussi la différence d'agriculture d'une rive à l'autre. Longtemps encore le sol qui compose le grand-duché avait été couvert de forêts, et la position de ce qui en reste aujourd'hui trace la lisière d*une vaste étendue boisée et qui a récemment changé de destination. L'urus, le cheval, le porc et les animaux restés sauvages vivaient à volonté dans ces forêts immenses. Les habitants de plusieurs cantons se réunissaient à des époques convenues pour leur donner la chasse; aussi voyons-nous que certaines communes et d'anciennes familles ont conservé leur droit au partage de la chasse du haras. Il paraît que plus tard on introduisit de l'art dans cette chasse; on y pratiqua des enceintes successives par où les animaux arrivèrent à la portée des chasseurs sans nul danger et même sans beaucoup de fatigue pour ceux-ci, el c'est l'un des parcs de cetle espèce qui compose en-
core aujourd'hui, dans le grand-duché rétablissement qiron y appelle le haras sauvage.
Il se connpose d'une forêt de vingt-quatre mille arpenls, où de grands et magnifiques arbres ont résisté, mais où le taillis périt sous la dent meurtrière des animaux aus^i promptement qu'il se reproduit. Cent cinquante juments errent à volonté dans ce parc immense, avec leurs poulains de un, deux et trois ans. Ces animaux passent Tannée entière dans la forêt; mais quelques secours leur sont préparés pour Thi^er. On place,, sous des hangarTs distribués à distance, de la paille et de Tavoine, et les juments viennent y chercher quelque nourriture et s*y abriter si la saison est trop rude. Au temps de la monte, on lance dans la forêt une douzaine d'étalons; Ces animaux n*y restent que trois ou quatre mois, après «quoi, on les rentre à Técurie où ils sont soignés avec recherche. Les étalons du haras sauvage étaient ce qu'il avait été possible de se procurer 'de plus beau et de plus pur en chevaux arabes, turcs ou anglais. Un sujet arabe, mais de la plus belle race et venu à merveille, avait été payé jusqu'à 12.000 francs.
Lorsqu'on lançait, ces animaux dans la forêt, ils étaient brillants de huit mois de repos et des soins qu'on en avait pris, cependant ils étaient destinés à plaire à des Juments dont l'extérieur était tout opposé, et celles-ci ne leur permettaient d'approcher qu'après qu'ils s'étaient mis à l'unisson de leur saleté. Jusque-là, les juments fuyaient ou se réunissaient contre Télégant qui conservait dans les champs les allures de la ville. Aussi ne^se passait-il pas huit jours sans que les étalons fussent défigurés, et quand on les ramenait à l'écurie, ils n'étaient plus reconnaissables. Les poulains étaient pris à l'âge de trois ans dans la forêt et amenés à l'écurie, où ils passaient deux ans encore, après quoi on leur donnait leur destination comme à des chevaux faits. La manière de prendre ainsi les poulains dans la forêt s'appelait la chasse, et celle chasse avait ses incidents curieux : on faisait queliques jours à l'avance une battue générale où on essayait de cantonner à part les poulains dont on voulait
s*emparer; ensuite, et à un jour donné, on entourait le canton de traqueurs, et en employant des instruments retentissants, on effrayait les poulains que la peur précipitait dans une enceinte plus resserrée et limitée par des haies. En continuant le même jeu deux fois encore, on obligeait toujours les poulains à passer d'une enceinte plus étendue à une enceinte plus étroite, jusqu'à ce qu'enfin on les poussât dans un défilé qui n'avait pour issue qu'une cour de ferme très-vaste. On faisait successivement passer ceux qu'on voulait prendre de cette première cour à une seconde plus étroite et garnie de quelques pieds de paille. Le poulain, en dépit de toutes ces épreuves, avait encore conservé l'indépendance de la forêt; mais il trouvait dans celte seconde cour un écuyer qui, avec le jeu d'une corde, parvenait à le faire tomber. Une fois sur la paille, on lui passait un licou, et les deux plus grands biens de la nature étaient perdus pour lui : il ne connaitrait^pius la liberté ni l'amour.
Pendant le cours de celte chasse, les poulains marchaient en une seule bande et ayant en tète les plus forts et les plus hardis. Entre ceux-ci s'élevait toujours un commandant qui marchait le premier de la troupe et semblait diriger les évolutions. Ces évolutions consistaient de la part des poulains à résister longtemps avant que dépasser d'une enceinte dans l'autre ; et quand la manœuvre était bien commandée, la résistance était longue, appuyée par des mouvements pleins de dextérité et par cela même fort agréables à contempler. Assez souvent la bande faisait volteface, passait sur le corps aux Iraqueurs, traversait les enceintes et regagnait la forêt. Gela arrivait aussi souvent que le commandement était échu k un sujet audacieux et habile. Je dis habile, car il s'est rencontré tel de ces chefs de bande avec lequel il a été impossible d'achever la chasse ; en vain la remettait-on à un autre jour : s'il se retrouvait au même posle, on n'élail pas plus heureux que la première fois. Ceux qui ont été témoins de ces chasses ne croiront pas que j'exagère, mais je conviens qu'il faut avoir vu pour savoir avec quelle docililé les chevaux se rangent, au jour du danger, autour de celui qui les doit défendre, quelle
discipline ils observent, el aussi combien le commandant déploie de courage et d'adresse. J*ai été témoin de ces chasses quatre ou cinq fois. Je ne me lassais point de voir en quelque sorte aux prises le génie de Thomme et celui de Vanimal guertner qu enfanta le trident.
Je demandais depuis longtemps la suppression de cet établissement ; je prouvais, et de reste, qu'il ne convenait plus à l'état avancé de société où était le grand-duché de Berg. La forêt de Duisbourg, libre du haras, réparée et aménagj§e comme elle pouvait l'être, deviendrait avec le temps une propriété magnifique et productive. Dès la première année on y vendrait du bois pour 30.000 francs, et ce revenu irait sans cesse en augmentant. Le haras fournit de cent à cent vingt chevaux par an ; il emporte des frais considérables pour le matériel et un personnel nombreux d'employés, et il ne fournit, au bout du compte, que des chevaux excellents pour la durée, mais de formes communes ; et on aurait, pour le prix qu'ils coûtent, le double de chevaux à choisir dans les haras les plus renommés de TAllemagne. Ces bonnes raisons ne trouvaient pas grâce auprès de l'Empereur, qui voulait du haras parce qu'il avait vu quelque chose de pareil en Pologne, et que Sa Majesté supporte difficilement de n'avoir pas chez elle ce qu'elle trouve bien chez les autres. Avant de statuer définitivement, l'Empereur avait envoyé dans le grandduché un inspecteur général des haras, du nom de...., qui remplit sa mission d'une façon fort plaisante.
Ce...., dont l'Empereur venait de faire un baron, était le chef de l'ancienne maison de...., fun des quatre grands chevaux de Lorraine^ el qui avait avec les anciens souverains du duché des alliances incontestées. L'arrivée en France de Marie-Antoinette releva la fortune de cette famille...., et celui dont je parle était parvenu, jeune encore, à l'emploi de sous-chef de brigade des gardes-du-corps de la compagnie de Noailles. Les officiers de cette compagnie, qui tenait garnison à ïroyes, venaient faire leur couràBrienne ; j yavais connu H. de...., dans sa jeunesse ; alors il était remarqué, et lorsqu'il n'était encore remarquable
que par la morgue que lui inspirait sa prétendue parentée avec la Reine. En dépit de cette parenté il n'émigra pas en 1792, et Dumouriezy qui se plaisait dans les recrues de celte espèce, le fit promptement passer par les grades supérieurs et jusqu'à celui de lieutenant-général,. où il fallut bien qu'il s'arrêtât. Il se tira d'affaire comme il put, tantôt caché, tantôt battant la campagne, depuis l'époque où il fut ren-voyé de l'armée en sa qualité de noble, jusqu'à la révolution de brumaire. Après cette révolution il ne se présenta pas pour demander du service ; la fantasmagorie de 1792 élait en petite estime auprès du nouveau chef de
Tarmée. Le général Beurnonville, qui avait connu M. de à
travers ces temps aventureux, et la comtesse de Brienne me le recommandèrent vivement pour une préfecture ; Tun et l'autre m'en disaient grand bien suivant l'usage, et je me hâtai de le présenter pour le département de la Haute-Marne, qui était le mien. Je croyais avoir 'fait à mon département un véritable cadeau en lui envoyant un homme de naissance élevée, un général de division, riche d'ailleurs, et qui allait fonder glorieusement une préfecture, mais je fus trompé dans mon attente. M. de.... s'avisa de persécuter les nobles et les émigrés pour les punir apparemment de ce qu'il n'avait pas émigré lui-même ; il afficha sa sympathie avec les dernières classes de la société dont les allures lui convenaient à merveille. Les honnêtes gens, épouvantés, se plaignirent à moi d'un choix dont ils me tenaient pour coupable, et j'obtins que M. de.... passerait de la préfecture de la Haute-Marne dans le sein du Corps législatif, à une époque où on ne s'occupait qu'assez peu de l'opinion de ceux qui le composaient. Il ne m'avait su aucun gré de sa nomination à la préfecture, qu'il attribuait sans difficulté à son propre mérite ; mais il ne me pardonnait pas l'honneur qu il avait reçu en passant dans le Corps législatif; il en sortit lorsque le terme de sa mission fut expiré. Il fut assez heureux pour que cette époque fût celle où l'Empereur venait d'épouser la petite-nièce de Marie- Antoinette ; il fit valoir de plus belle la gloire de sa parenté, et fut nommé inspecteur général des haras. C'était là Thomme qui
LE GRâND-DUGHÉ de BER6 34t
m'arrivait de la part de l'Empereur; il parut dans le grandduché avec un ton superbe et le dessein bien arrêté de me traiter comme un petit compagnon ; j'affectai de mon côté de le recevoir avec autant de respect que le héros de la Manche en trouva chez la duchesse. Le grand chevau s*y laissa prendre et nous donnait chaque jour les scènes de vanité les plus plaisantes ; il passait les matinées à pacourir le haras à cheval, et le soir à rédiger ce qu'il appelait des notes lumineuses, et je tremblais que Tannée ne fût pas de trop pour Tachèvement de son travail. J'avisai de le faire poursuivre deux ou trois fois dans la forêt par une
bande de polissons qui criaient à tue-tête : Vive le général I
vive Tami du haras ! — Le soir mon homme n*avail rien déplus pressé que de venir me faire part de ces ovations, dont la popularité Tenchantait ; j'y applaudis d'abord, mais un jour j'ajoutai comme par réflexion : — « Je n'aime pas voir ces scènes se re« » nouveler, parce que je ne suis pas sûr du jugement que portera » l'Empereur s'il en est informé ; les applaudissements publics » sont un point sur lequel il est très-chatouilleux. Je sais bien » que c'est encore moins l'ami du haras que le grand chevau, le » parent de Marie-Thérèse, qui est en jeu, mais raison de plus » pour qu'il en ressente quelque petite pointe d'envie. Je vous x> conseille de n'aller que rarement à la forêt , ' et de ne vous » montrer en public qu'avec sobriété. » — M. de.... trouva que je pouvais bien n'avoir pas tort,' et décida de ne plus rester à Dusseldorf que le temps indispensable pour la rédaction de son rapport. 11 me demanda de lui prêter un commis de mes bureaux qui écrirait sous la dictée et même corrigerait au besoin les fautes qui échappent à tous ceux qui composent : « Car, me disait-il » avec complaisance, vous savez comme moi par expérience » qu*il n'y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent » jamais. » Je lui donnai pour secrétaire un malin sujet à qui je recommandai de recueillir toutes les pensées du général, d'y mettre quelque ordre et l'orthographe, mais de ne les altérer que. le moins possible. Le secrétaire fut fidèle à la consigne, et il en résulta un rapport dont je conserve pieusement copie, comme
3i2 MÉMOIRES DU GOBfTE BEUGNOT
Tune des pièces les plus curieuses de Tépoque. Le général se bat les flancs pour prouver que lé haras est un établissement admirable de tous points, et s^indigne contre ceux qui en ont comploté la suppression. Après avoir épQisé les ressources de l'éloquence humaine, Tauteur, à Texemple d'Homère, fait parler les chevaux eux-mêmes :
« Sire, ajoute en terminant M. de...., les chevaux sauvages » ne peuvent«ils pas dire : de quel droit le ministre Beugnot o prétend-il nous chasser d'un domaine qui nous a été légué par j) nos pères? Que ce ministre fasse ailleurs comme il lui plaira, » mais qu*il nous laisse vivre tranquilles chez nous et travailler » pour la gloire de notre invincible Empereur ! »
On trouvait par-ci par-là, dans le rapport, quelques ruades contre moi, mais ce dernier morceau était le coup de maître. Il ne fit point obstacle à la communication que M. de.... me donna de son rapport, et voulant finir avec moi par toute espèce de bons procédés, il me proposa de supprimer le discours des chevaux, qui contenait quelque chose de trop direct contre moi. Je m'oppo»<ai de toutes mes forces à la suppression ; je convins que Je trait était peut-être un peu vif, mais cela tenait à ce que mon nom y était prononcé en toutes lettres. Que les chevaux disent par exemple « Les ministres du grand-duché » au lieu du tt ministre Beugnot. » et il n'y a rien à reprendre dans leur discours ; il ne contient plus qu*une chaleur bien pardonnable à des gens qu'on veut, sans rime ni raison, jeter à la porte de chez eux. Pauvres chevaux! M. <ie.... accepta la correction, et le morceau fut sauvé.
L'affaire du haras se représenta pendant le séjour de l'Empereur à Dusseldorf. Lorsque Sa Majesté m'en parla, je lui demandai si elle s'était fait représenter le rapport de son inspecteurgénéral des haras ; je vis avec douleur qu'elle n'en avait pas la moindre connaissance. Rien ne fut décidé sur ce haras, jusqu'à ce que Taffreux ouragan de l'année suivante se chargeât de le détruire.
Je voulus dès cette année, entrer en jouissance de la permis-
eion que l'Empereur m'avait accordée d'aller porter mon budget à Paris, el d'assister à la discussion qui en serait faite en sa présence ; j'employai ]e mois de novembre à préparer le travail, et je le disposai de manière à n'être pris au dépourvu sur rien par l'Empereur, puis je partis pour la capitale. 11 y avait trois ans que je ny avais été, et j'en trouvai l'aspect fort changé. Tant que Joséphine avait partagé le trône, sa présence avait suff) à entretenir des souvenirs du temps précédent, c* est-à-dire d'une élégante égalité. Plusieurs d'entre nous avaient connu la gracieuse veuve d'Alexandre Beauharnais, et malgré les efforts qu'il y avait faits, et jusqu'à lui avoir mis sur la tête une couronne. Napoléon n'était pas parvenu à la métamorphoser. L'arrivée de Marie-Louise à sa place, avait été le signal du changement qui m'avait frappé, il semblait que la morgue autrichienne eût succédé à l'élégance française; la princesse est jeune, timide, étonnée, tout cela ressemble à de la hauteur. L'Empereur vit dans son intérieur plus qu'auparavant, on en fait à l'Impératrice nouvelle Thonneur, ou le reproche. Cependant celte cour a grandi en officiers, en chambellans, en dames d'honneur, en écuyers; un luxe, jusqu'alors inconnu, se produit de toutes paris, mais aussi l'ennui y a pénétré, de compagnie avec la magnificence. On va aux Tuileries par devoir ou par intérêt, il n'y a plus de place pour ceux qui y seraient conduits par le goût ou par l'affection.
Les maréchaux et les chefs des administrations à qui l'Empereur a fait de grandes fortunes, ont des hôtels magnifiquement meublés ; quoique de récentes dotations soient propres à rassurer ces fortunes, elles restent inquiètes et ne s'épanchent pas au-dehors ; ceux qui les possèdent ne sauront jamais en jouir ni en faire jouir les autres. On a eu grand'raison de faire grandir la noblesse avec le temps, on n'est jamais gentilhomme à la première génération ; seulement ces enfants gâtés de la révolution se croient obligés de se pavaner au milieu de leurs marbres et de leurs bronzes ; ils veulent copier les grands seigneurs d'autrefois et n'en ont encore attrapé que la charge et les ennuis.
On trouve, chez l'Empereur et ses ministres, des tables somptueusement servies et entourées de valets chamarrés d'or, mais l'ennui pèse, au fond de ces mœurs; nulle part je ne rencontre plus la cordialité qui, six ans auparavant, et quand je su!:» arrivé au conseil d'État, réunissait dans des dîners sans prétention et des fêtes de famille, les soldats du grand capitaine et les savants rédacteurs de ses Codes. L'intervalle qui nous séparait de notre berceau était trop courl,. on n'avait pas encore eu le temps de noirs corrompre.
A l'époque où j'arrivai à Paris, les esprits étaient en pn»ie à l'anxiété inséparable d'un grande attente; il était sensible à tous les yeux qu'une immense expédition se préparait, mois sur quelle partie du monde allait éclater Torage ? Une alliance récente unissait la maison d'Autriche et celle de Napoléon ; le traité de Tilsitt réléguait la Prusse entre les puissances du second ordre, et à peine avait-elle la force d'y garder sa place. Restait donc la Russie, mais on n'avait pas connaissance qu'aucune conteslalion grave existât entre les deux puissances. L'ambassadeur de Russie prolestait en toute occasion du désir de son souverain de rester en paix avec la France, et, de notre côté, il n'échappait pas un mot qui présageât la guerre avec la Russie. Lorsqu'on essayait de faire parler quelqu'un qui était rapproché du gouvernement, on obtenait pour toute réponse que l'expédition était destinée à imprimer le dernier sceau â la gloire de l'Empereur. Cependant, personne n'ose douter ou s'effrayer, tant est profondément établi le dogme de l'infaillibilité impériale ; il n'y a plus qu'un cri, c'est pour demander acte de l'expédition, et qu'une inquiétude, c'est de n'en être pas. Le prince de Bénévent envie le sort de l'archevêque de Malines, qui vient d'être nommé ambassadeur extraordinaire à Varsovie, et l'un des plus anciens généraux de division, le général Mathieu Dumas, se tient pour honoré d'avoir été nommé intendant en chef de l'armée.
J'avais encore présents les souvenirs d'Essling; j'avais aussi entendu dire par des généraux allemands, que notre armée n'était plus celle d'Austerlitz ou d'Iéna, et qu'à la journée de Wa-
graiD, nous n'avions dû notre salut qu*à une artillerie hors de toute proportion ; d*ailleurs on ne professait psis à l'étranger une foi aussi robuste qu'en France au génie de TEmpereur. •J'osais donc hasarder, non pas assurément la moindre censure, maïs quelque léger doute sur les merveilles qu'on altenda.it sans trop les définir; j'étais partout repoussé, quelquefois sans doute par celte crainte du Seigneur qui était alors autant que jamais le commencement de la sagesse, mais le plus souvent en vérité par l'hallucination à laquelle les esprits étaient en proie.
Je me présente aii lever; l'Empereur parait étonné de ma présence ; je lui rappelle la permission qu'il m'a donnée de venir à Paris pour y apporter mon budget ; il fait un signe d'approbation, et me dit qu'il assignera un jour pour la discussion. Il passe brusquement à des détails sur la force militaire du grand-duché, il croit possible de l'augmenter ; il insiste sur la prompte organisation d'un second régiment de chasseurs, qu'il veut attacher à sa garde. Il me demande si nous avons toujours nos beaux habits blancs : je réponds que l'armée les gardera tant que l'Empereur n'aura pas donné d'ordres contraires. « Allons, gardez-les^ puisque cela vous amuse, reprend l'Empe- « pereur, mais c*est bien salissant en campagne. Attendez ici « mes ordres ; tout est tranquille dans le grand-duché ?
« — Parfaitement tranquille, sans cela, je ne serais pas ici.
« — A la bonne heure ! »
Je laissai passer la première semaine que j'employai à révoir mes amis et à me retremper un peu dans les eaux de la capitale ; il ne m'arriva rien en particulier de remarquable que d'être invité à dîner chez le grand-maréchal, dans le magnifique appartement des Tuileries. Ce dtner est l'un des plus beaux dont j'aie gardé la mémoire: les convives, soit>à dessin, soit par le cours naturel des choses, étaient presque tous des princes ou des seigneurs d'Allemagne voisins du grand-duché, avec qui j'avais des rapports journaliers d'affaires, et même quelquefois de société. Je crus remarquer que les places à table étaient réglées suivant Tordre que ces princes gardaient entre eux, et
je m'expliquais difficilement alors comment le grand-maréchal avait pris le prince de Bavière à sa droite et moi à sa gauche. C*eût été la place du grand-duc de Berg, mais je n*étais que son serviteur, et pas même son représentant; quoi qu'il en soit, on se tire aisément d'un excellent dtner, et je me tirai à merveille de celui-là. Je remportai encore Tespoir que ma présence, et aussi la place distinguée que j'y avais occupée, allait singulièrement accroître mon crédit au-delà du Rhin.
Je visitai les musées, les établissements publics, les résidences impériales, et je trouvai que ces monuments de notre gloire étaient, les uns en progrès, les autres en train de complète restauration. Je fus frappé surtout des travaux commencés à Versailles, à Fontainebleau et presque achevés au Louvre ; mais au milieu même de ce beau mouvement, j'éprouvais quelque chose qui ressemblait à du dégoût, quand je voyais que tant et de si nobles efl'orts des lettres et des arts n'aboutissaient toujours qu'à un seul homme. Il y avait émulation à qui ferait plus habilement disparailre les anciennes gloires devant la sienne, comme à qui effacerait plus vite les monogrammes de François P' et de Louis XIY, pour y substituer le perpétuel monogramme de Napoléon. J'étais absent depuis trois ans, et quand j'avais quitté Paris, l'Empereur gardait quelque retenue dans le déploiement de l'autorité ; il suppliait encore M. de Fonlanes de nous conserver au moins la République des lettres. J'avais donc porté en Allemagne des idées assez libérales, auxquelles je ne pouvais pas croire que l'Empereur fût devenu si complètement étranger. J'avais conservé ces idées parce qu^elles étaient miennes et ensuite assez du goût de la partie de l'Allemagne à laquelle j'avais été envoyé. Je ne cessais pas de m'élonner, à Paris, de rencontrer le despotisme partout et jusque dans des détails qui supposaient à l'Empereur une parfaite confiance dans la patience des Français tels qu'il les avait façonnés. Alors me fut expliqué l'étonnement de M. Roederer, qui à sa première visite chez moi, ne concevait pas qu'on y parlât de l'Enipereur avec tant de liberté et qu'on se permit, en louant hautement ceux de
ses actes qui étaient dignes d*éloges, d*en censurer quelques autres. Je reconnaiâ maintenant que mon salon, à Dusseldorf, n*étail pas du tout à l'ordre du jour.
Je ne communiquai mes réflexions qu*à M. Regnault de Saint- Jean-d*Angely, qui en faisait d'assez semblables de son côté : (c Que signifie, lui dis-je, cette grande expédition ? où va TEm- « pereur? — Il va, me répondit Regnault, en Russie ; il y a plus « d*un an que Tidée s*en est logée dans sa télé. Les affaires de « la Péninsule le tourmentent du soir au matin : c*est le ver « rongeur. Il veut frapper un grand coup qui mette le Nord à ce ses genoux ; il se persuade qu'il amènera de la sorte TAngle- « terre à composition, et qu'il en finira à la fois avec elle et « avec le Portugal et TEspagne. Voilà au moins ce que j*induis « de quelques mots que je mets à la suite les uns des autres, et « de certaines mesures que je lui vois prendre successivement; « car nous en sommes tous aux conjectures, et depuis qu*il a « nommé Maret aux aflaires étrangères, il ne s'ouvre de sa « politique avec personne, pas même avec lui, quoiqu'il le fit c< auparavant. Au reste, je vous dis là ce que la raison toute « seule me suggère, et je pourrais me tromper. Est-ce toujours « la rage d'entasser conquêtes sur conquêtes ? d*en faire par « la guerre, d'en faire pendant la paix? La France, depuis <c Rome jusqu'à Hambourg, lui semble-l-elle encore étroite? « Je ne saurais croire à ce genre de démence qui finirait parle « perdre, et nous avec lui. n Quand je voulus dire à Regnault que l'Empereur tendait fortement la corde, il s'écria! « Eh I à « qui le dites-vous?» Et il me raconta qu'il était constitué par décret membre d'un tribunal, d'une commission, d'un comité, d'une consulte, d'une réunion d'hommes enfin qui n'avait pas de nom, parce qu'elle n'avait pas d'exemple, et qui pourtant était destinée à juger, sous une forme ou sous une autre, le général Dupont, pour sa malheureuse capitulation de Baylen. Regnault portait de l'intérêt à ce général, homme aimable, éclairé, et dont les débuts avaient été brillants; mais il lui trouvait des torts qu'aggravait chaque jour la perpétuité de la guerre d'Espagne.
Dupont demandait seulement qu'on lui donnât un tribunal et les moyens de se défendre, et c'est ce que repoussait durement l'Empereur, qui, au mépris de tout ce qu'on put lui dire, jugea lui-même et jugea tout seul le général Dupont, par un décret qui le dépouilla de son grade et de ses décorations, et le condamna à une détention perpétuelle. Le décret parut durant mon séjour à Paris ; il levait toutes les incertitudes, débarrassait de toutes les espérances et indiquait nettement sous quel gouvernement nous étions parvenus. Toutefois, et comme on avait été conduit insensiblement d'un acte de despotisme moindre à un plus fort, et jusqu'à celgi-là qui était le pire de tous, les esprits n'en furent que médiocrement frappés. Il ne manqua même pas de sophistes pour établir que l'affaire de la capitulation de Baylen était toute politique et d'une telle gravité pour le sort de rÉtat, qu'il y eût eu danger à la soumettre à quelque tribunal que ce fût. L'Empereur avait saisi la seule manière d'instruire et de juger une telle affaire, en réunissant aux Tuileries les hommes les plus considérables dans l'État et dans l'armée, pour y faire d'abord fonctions de commission d'enquête, puis de charnbre de discussion, et ensuite remettre chacun en particulier leur avis motivé à l'Empereur, qui statuerait lui-même dans la plénitude de sa puissance ; et plus grande était cette puissance, disait-on, mieux était garantie l'impartialité de celui qui l'exerçait.
A quelques jours de là je fus admis à dtner e^vec l'Empereur, à l'Elysée. Je partageais cet honneur avec trois de mes collègues au conseil d'État, MM. Hegnault, Mole et Gorvetto, et avec les sénateurs de Laplace et Monge. Au milieu de la préoccupation générale, l'Empereur avait le front libre de tout sduci et se montra même assez gai dans divers sujets de conversation, puis il la ramena sur l'affaire du général Dupont. Il donna des regrets au sort de ce malheureux générai, duquel il aurait attendu tout autre chose; mais ensuite il traita avec chaleur la question : « Si un général pouvait jamais capituler en rase <c campagne, » et se prononça vivement pour la négative. Il
prouva que le système contraire compromettrait à chaque instant le sort d'un État en guerre avec son voisin. Les preuves, plus pressantes les unes que les autres, coulaient rapidement de sa bouche ; il faisait voir que si Tidée de capituler en rase campagne avait pu Jamais être admise, on eût, comme pour les places fortes, réglé quand, comment et à quelles conditions il eût été permis à un général de capituler; mais que si rien de tel ne se trouvait dans les lois de la guerre ni même dans son histoire, chez les anciens comme chez les modernes, c'est qu'une telle capitulation n a pu être supposée, parce qu'on ne suppose pas la honte. « Que doit donc faire, se demandait-il ensuite, un « général, quand son armée est dans une position douteuse ou « même mauvaise? En changer s'il le peut , s'il ne le peut pas, « en appeler à son courage et se battre, et toujours se battre, (c parce qu'il y a là une chance. Mais il sera battu... Kh bien, « tout ne sera pas perdu, il restera l'honneur. C'est saint Louis u en Egypte, le roi Jean à Poitiers, François I''' à Pavie. Ils « n*ont pas été déshonorés pour avoir été faits prisonniers sur « le champ de batailk. Au contraire, c'est là leur beau côté, « parce qu'ils l'ont été la pique dans les reins et l'épée à la gorge, « et après avoir fait office de braves soldats. Chez une nation « où il y a de tels exemples, Baylen est une tache qu'il fallait « efTacer, au moins en ce qui dépend de nous. »
L'Empereur passa de ce grave sujet à son conseil d'État, dont il fit un éloge mérité. U dit, qu'il s'était trompé quand, dans l'origine, il avait voulu faire de ses conseillers d'État, des espèces de gens de cour. Leur costume très convenable alors et lorsqu'il fallait secouer le C};^isme qui était partout et jusque dans le vêtement, pèche aujourd'hui par le défaut de caractère et de gravité. De là, il est amené à parler des femmes de MM. les conseillers d'État. Il se plaint de ce qu'elles ne sont rien moins que belles, et, s'adressant à M. MoIé, il lui demande si la sienne fait exception. M. Mole répond, avec la dignité polie qui ne l'abandonne jamais, qu'il lui serait difficile de répondre à la question de l'Empereur, parce qu'un mari est mauvais juge de
la beauté de sa femme. Le tour du sénat vint ensuite : ]à il ne fut plus queslion de la beauté des dames, Texamen eût été une insulte à leur âge ; mais TEmpereur se plaignit de ce que, 8*il appelait quelqu'un au sénat, il n'était pas le lendemain autre qu'il était la veille et ne voulait rien entendre aux convenances de son nouvel état. Il cita quelques noms qui justifiaient le reproche. L'Empereur termina sa conversation spirituelle et animée par un apologue qui contenait un piège pour M. de Laplace, et où le célèbre auteur de la Mécanique céleste tomba de la meilleure foi du monde. On en aurait ri, si de petites erreurs qui échappent à de grands hommes, n'étaient pas jusqu'à un certain point respectables. Rien n'annonçait, cejouMà, chez TEmpereur, une tête absorbée parla méditation d'une immense entreprise.
Je restai à Paris jusqu'à ce qu'il m'eût fait appeler pour la discussion du budget du grand-duché. J'entendais dire, à droite et à gauche, que l'Empereur partait incessamment, qu'il parlait à la fin de la semaine, qu'il partait dans trois jours, peut-être demain, et j'étais fort tranquille sur ces bruits de départ, parce quej'ayais la confiance de croire que l'Empereur ne partirait pas sans avoir arrêté mon budget. J'avais là, en effet, un excellent billet ; mais quel homme, pour peu qu'il soit en place, ne s'exagère pas à soi-même son importance, et jusqu'à la parfaite sottise?
Cependant, et dans le cours de ma vie de Paris, j'allai diner chez le général Mathieu Dumas, intendant général de la grande armée qui se réunissait de toutes paris. La conversation se soutint, pendant tout le dtner, surl'imminence du départ. Tous les convives, excepté moi, étaient des hommes préparés pour les premiers rôles dans la grande expédition, et M. l'archevêque de Malines se trouvait à leur tête. Le prélat débuta par nous dire que le but de l'expédilion était un secret que l'Empereur ne confiait qu'à ceux qui allaient être employés en première ligne, et que ceux-ci, bien entendu, devaient garder pour eux. Il se trahit bientôt en parlant de son .ambassade de Varsovie.
Suivant lui, cette mission était devenue ce qu'elle était jadis, la plus importante de la diplomatie. Aussi ne la confiait-on qu'aux hommes du premier ordre, MM. le cardinal de Polignac, de Belle-Isle, de Broglie, de Vergennes ; puis, Monseigneur souriant doucement et baissant ses yeux sur la croix qui pare sa poitrine, semblait dire aux spectateurs: Ajoutez-moi à la liste. Au dire du prélat, les perturbations qui ont afQigé l'Europe depuis soixante ans, la révolution de France comprise, ont toutes leur source dans le premier partage de la Pologne ; et la seule manière de les fair^ cesser et de ramener une paix durable entre les Élats, c'est de remettre en Pologne les choses où elles étaient avant 1771; et Monseigneur d'ajouter, avec un imperturbable sang-froid : « Et je m'en charge. » — Puis, comme s*ileût voulu nous empêcher de trop nous arrêter sur ce dernier trait, il fait un tableau animé des accessoires de son ambassade en secrétaires, en équipages, en cuisiniers ; il ne se contente pas de régénérer la Pologne, il va la plonger dans l'admiration. La faconde de l'incomparable prélat m'amusa comme elle amusait tout le monde ; mais je m'aperçus, sous ces plaisanteries, que l'Empereur allait réellement partir. Je priai le général Dumas de me dire pour moi seul ce qu'il en savait, et il me répondit qu'il était possible que l'Empereur partit ce jour même, mais qu'à coup sûr, il n'attendrait pas trois jours. Je tins pour tout à fait inutile d'aller lui reproduire ma figure et de le presser de donner quelques heures aux affaires qui m'avaient amené à Paris. L'Empereur pouvait d'ailleurs le prendre pour une poursuite indiscrète. Je résolus de laisser aller les choses comme l'Empereur l'entendait et de passer encore une quinzaine de jours à Paris, avant que de retourner dans le grand-duché de Berg.
J'eus alors le sujet de faire cette observation, qu'il y avait dans rhumeur et l'allure des gens en place une sensible différence entre le temps où l'Empereur était à poste fixe à Paris, et celui où il en était parti pour un voyage lointain. Si l'Empereur était à Paris, chacun était sur le qui-vive, s'attendant à être
appelé d'un moment à Tautre pour un conseil privé, un conseil d'administration, ou une simple conférence. On craignait, ici, d'en avoir trop dit, là, de n'en avoir pas assez fait. On interrogeait la Qgure du maitre avec inquiétude; ses moindres paroles faisaient ravage, et de là un air soucieux, une préoccupation sérieuse, pour ne pas dire Irisle, se reproduisaient sur les figures. Quand l'Empereur était au Foin, ces mêmes figures se dilataient. On avait repris. quelque loisir sous le gouvernement paternel de ï'archi-chancelier; on courait aux spectacles, à la campagne; enfin on prenait sa part (|es jouissances communes. S'il était permis de hasarder une telle comparaison en un sujet élevé, je dirais que tous, tant que nqus étions, ne ressemblions pas mal à des écoliers fort Iristes sous la férule du maître, et qui retrouvent leur gaieté dès que celui-ci a tourné le dos.
On commençait aussi à parler davantage de la grande expédition. On ne faisait pas de doute qu'elle était dirigée contre la Russie; mais on conservait l'espoir que, .lorsque l'Empereur serait dans le Nord, les affaires pourraient encore s'arranger. On ne voyait en discussion aucun poiql grave entre la France et la Russie, et surtout qui motivât de la part de la première un déploiement de forces militaires hors de loule proportion. L*étendue môme de ces forces rassurait sur leur emploi ; on croyait que l'Empereur ne les avait mises en jeu que pour en imposer à la Russie et la rendre plus facile à céder sur quelques points visiblement liligieux, tels que l'article des licences et la réunion du duché d'Oldenbourg.
Depuis le départ de l'Empereur, les bals avaient commencé, les réunions étaient plus fréquentes, et chacun, sans s'en douter ou en s'en doutant, fêtait à sa manière l'absence du maître. Je voulais prendre ma part de vacances, et je n'élais pas fort pressé de regagner le grand-duché. L'archi- chancelier me réveilla de cette espèce de sommeil. 11 me témoigna un jour de l'étonnement de me voir encore à Paris: « Vous savez, m'ajoutait-il, ;) que quand l'Empereur est à l'armée, il entend que chacun » soit à son poste, et le vôtre est à Dusseldorf ? — Je prie Son
LE GRANO-DUGIIÉ DE BERO 353
» Altesse de considérer que je n'ai pas reçu d'ordre de relour- » ner. — Fort bien, mais le départ de l'Empereur équivaut à » Tordre le plus positif, et prenez garde qu'il peut vous arriver » mal de ce séjour prolongé. Qui nous répond que, sans le vou- » loir, sans le chercher, vous ne vous trouverez pas ici contre » quelque événement qui fournira matière à un rapport de » police? Ce rapport arrivera au quartier-général dans un » moment où l'Empereur sera mal disposé, et vous vaudra au » moins une verte réprimande. » — Je trouvai le conseil fort sage, et trois jours après j'étais en route.
Retour à Dusseldorf. - Pressentiment des désastres de la campagne de
Russie.
Le Français s'inquiète, se rassure, se désole, se réjouit du jour au lendemain. L'Allemand est tout différent: il est plus lent à recevoir Timpression ; mais il la conserve, la pétrit, et en fait Toccupalion et quelquefois le tourment de sa vie. Toutes les contrées d'au delà du Rhin avaient les yeux fixés sur la fameuse expédition. Elles la tenaient comme un événement salique, duquel sortirait la délivance ou Tassujettissement complet de TAUemagne. Le comte de Nesselrode me croyait au courant de la politique de l'Empereur, puisque je revenais de Paris, où j'avais eu plbs d'une conférence avec Sa Majesté, et il m'entretint librement de ce qu'il savait lui-même. Je vis qu'il était plus instruit que moi, et de beaucoup. Il me dit qu'il ne restait de doute à personne. La Russie avait épuisé les moyens de conciliation qui convenaient à une puissance forte et qui savait se respecter. Aucun n'avait réussi. Elle s'attend donc à être attaquée, et que l'empereur Napoléon va se déployer tout entier pour la frapper au cœur jusqu'à Pétersbourg, peut-être même jusqu'à Moscou. Le parti de l'empereur Alexandre est invariablement arrêté : de ne rien céder à son redoutable adversaire, de le laisser pénétrer en Russie et d'attendre.
Je le voyais par les rapports que je recevais de tous les côtés,
356 MÉMOIRES DÛ GOMÏE BEUONOT
depuis les bords de la Newa jusqu'au Rhin, les hommes dont Topinion comptait dans les afTaîres ou ceux qui faisaient autorité par leurs connaissances tenaient pour hasardeuse une expédition en Russie ; ils en donnaient, à mon gré, des raisons entraînantes. Je recueillis de ces rapports ce qui me paraissait propre à frapper l'Empereur, et j'en composai un Mémoire, que j'adressai au ministre secrétaire d*Etat, qui était alors M. Daru. Je crus celuici plus hardi que n'était M. le duc de Bassano à mettre sous les yeux de l'Empereur quelque production qui combattit sa manière de voir. Je ne sais ce qui est advenu de mon Mémoire, et si M. Daru a été réellement plus décidé que son prédécesseur ; mais ce qui est sûr, c'est que ni TEmpereur ni son ministre ne m'en ont jamais dit un mot, et très probablement, sur l'étiquette du sac, il aura été jeté sous la table, comme l'œuvre impertinente d'un homme qui se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Et c'est bien ce qui pouvait m'arriver de mieux, car, à quelque temps de là, mon pauvre confrère Malouet fut renvoyé du conseil et exilé pour avoir adressé à l'Empereur des conseils salutaires, où se reconnaissait l'homme d'État éclairé et le serviteur courageux. Et cependant, en relisant aujourd'hui les pages excellentes de M. Malouet et les miennes, qui ne les valent pas à beaucoup près, on les croirait écrites depuis les événements, tant ces événements s'avançaient entourés de lumière pour tout le monde, excepté pour celui contre lequel il avait été écrit qu'il ne les verrait qu'après qu'ils auraient obtenu leur affreuse réalité.
Je m'obstinais à fonder quelque espérance sur le séjour prolongé de l'Empereur à Dresde, et l'espèce de congrès de rois et de princes qu'il y avait réunis. Je ne pouvais pas me persuader que tant de grands personnages fussent arrivés tout exprès dans la capital de la Saxe pour y servir de tapisserie aux fêtes que l'Empereur y donnait. L'avouerai-je à ma honte ? tous les matins je relisais le Mémoire que je lui avais adressé, et je n'étais pas éloigné du dernier terme de la sottise, c'est-à-dire de croire qu'il avait fait impression. Jamais au mondé l'infalualion n'avait
élé poussée si loin. Aussi j'ai toujours respecté depuis, dans mon for intérieur, les prétentions, si folles qu'elles fussent, de quiconque se mêle d'écrire. Je me dis : j'ai été pis que cela.
Cependant, je reçus une lettre du ministre des affaires étrangères, pour m'annoncer que l'Empereur était parti pour prendre le commandement de son armée. Deux choses m'étaient recommandées: de donner un surcroît d'attention à l'administration du grand-duché, et de hâter le départ pour la grande armée des troupes qui devaient en faire partie. On indiquait Varsovie comme la destination qui leur était donnée. Dans la disposition d'esprit où j'étais, je saisissais avec avidité tout ce qui pouvait éloigner l'idée d'une expédition portée en Russie. Il me suffit de la destination donnée aux troupes du grand-duché, pour me faire juger qu'il ne s'agissait encore que d'une guerre de Pologne, et que les armées de l'Empereur ne franchiraient pas les limites de cet ancien royaume, qu'il s'agissait de reconstruire. La politique de l'archevêque de Malines me revint à la pensée, et j'eus regret d'avoir un peu ri de la suffisance de Sa Grandeur^ Je me composai de la sorte un système de sécurité que j'étais décidé à n'abandonner qu'à la dernière extrémité.
Il fallut bien enfin l'abandonner, lorsque, après la facile occu«f pation de la Pologne, les armées de l'Empereur entamèrent la Russie ; mais j'avais été prévenu de ce grand événement par un phénomène qui semblait m'avoir été envoyé pour m'annoncer un affreux désastre, et en même temps m*en offrir un échantillon : le jour où l'armée mit le pied sur le territoire russe, était mon jour de réception, et j'avais ordinairement, ce jour-là, un dtner de vingt à vingt-cinq personnes. La salle à manger du palais de la Vénerie, que j'hahitais alors, donnait du côté du Rhin et était éclairée, de ce c6té, par quatre grandes croisées. Lorsqu'on passa du salon pour le dtner, les convives furent tellement frappés des apprêts effrayants d'une tempête qui s'élevait sur le Rhin, que personne n'osa se mettre à table et qu'on rentra au salon. Un nuage d'un fond cuivré, semé de taches couleur de sang, planait sur la rive droite du Rhin, et
358 Mf^MOIRES D13 COMTE BEUGNOT
faisait effort pour traverser le fleuve et venir fondre sur la rive gauche ; il en étaK repoussé par un vent violent. Le conflit dura plus d*une demi«heure, durant laquelle la masse du tnu ge ne cessait pas- d'augmenter. L*air était coupé par des' sifflements aigus pairlis des deux parts, aussi violents que ceux qui accom* pagnent une tempête sur mer. Il semblât que le Rhin fût une barrière que Torage ne pouvait pas franchir. Il la franchit à la f^n et vint s'abîmer'sur le grand-duché; De Tendroit oii je le considérais, je voyais la foudre grondant frapper à coups redoublés à droite et à gauche. Une grêle dont plusieurs grains avaient six pouces de circonférence, eut bientôt recouvert le sol. Tout firt emporté des productions de la terre qui s'étaient rencontrées sous ce terrible fléau ; de& maisons furent renversées ; des arbres séculaires ne résistèrent pas mieux ; des chevaux, des hommes périrent. Les vieillards de la conlirée atleslèrent que jamais rien de tel ne s'était ofl'ert à leurs regards. La forêt .de Duisbourg, où était le haras sauvage, fut. hachée, culbutée de fond en comble. Je m'y rendis dès le soir même, et j y trouvai une scène de désolation qui me donna <}ueique idée de ce que serait le monde aux regards du dernier homme.<
. J'ai ma dose de superstition ; chacun a la sienne, soit qu'il Tavoue, soit qu'il la dénie. Quand ensuite, et eucomparant les dates, je fu» certain que l'orage avait éclaté dans le grand-duché le jour et à Theure même où l'Empereur était entré en Rassie, je fus pleinement persuadé que la. grande expédition ne serait plus* qu'un immense désastre, et je conformai ma conduite à ma croyance. Ainsi, je négligeai de mettre à fln le retrait féodal du comté de Walmoden que l'Empereur m'avait accordé à titre de majorât. Il fallait rembourser à l'acquéreur une somme de quatre cent mille francs, après quoi je reprenais de ses mains et m'appropriais une terre magnjflquement litréc-ce dont je me souciais assez peu, mais d'un produit de quarante. à cinquante mille francs de rentes, ce qui m'intéressait davantage. Vainement ma famille et mes entoure me pressaient sur ce point. Mes fonds étaient prêts, les actes dressés. Je ne pouvais pajs me
LE 6RA.ND-DUGHÉ DE BEHG 359
décider à faire un pas de plus, tant Torage m'avait frappé moralement. Ici, ma croyance de bonne femme me servit à quelque chose. Si j'avais retiré la terre de Walmoden, à peine j'aurais eu le loisir d'en prendre possession ; elle m*eût été reprise dès la fin de 1813, et j'aurais pu attendre quelque temps la restitution de la somme de quatre cent mille francs: non pas assurément que l'acquéreur, le comte de Merfeld, ne fût un homme fort délicat et que je ne pouvais pas soupçonner de garder mon argent en reprenant sa chose, mais il n'était qu'acquéreur nominal, ou plutôt le contrat de vente n'était qu'une couverture pour soustraire aux regards de l'Empereur la propriété du comte de Walmoden, son ennemi acharné. Je ne conteste pas plus la probité de ce dernier que celle du comte de Merfeld; mais il le prend de plus haut et sa politique est plus large. 11 aurait pu trouver assez juste de punir au moins par quelque retard un comte de la façon de Napoléon, d'avoir osé étendre ses mains sur une terre qui donnait séance à la Diéle du très-saint empire romain, et que le roi d'Angleterre, Georges II, avait achetée à grand prix pour établir dignement l'un de ses enfants naturels en Allemagne.
Depuis l'entrée de l'Empereur en Russie, je ne recevais des nouvelles du quartier-général que de loin en loin et toujours pour des aiïaires militaires. Nous obéissions de notre mieux, M. Rœderer et moi, à la recommandation qui avait été faite & tous deux de donner toute notre attenlion au grand-duché. Le temps des contestations et des mauvais tours avait passé, soit que les aspérités du caractère de M. Rcederer se fussent usées par le frottement, soit que nous pensassions chacun de notre côté, et sans oser nous le dire, que le moment où notre existence était remise au hasard, serait bien mal choisi pour un combat de prétentions. Il était entendu que nous avions peu de choses à attendre de l'Empereur ; nous le voyions bien encore dater de Moscou quelques décrets, mais nous voyions aussi qu*on avait choisi, pour les rendre, des matières à effet, et qu'on se proposait sur toute chose de jeter de la poudre aux yeux. Enfin, s'il
fallait croire qu'à travers les flammes de Moscou, l'Empereur avait la force et trouvait le temps de s'occuper de l'administration de la France, on pouvait douter qu'il en eût encore de reste pour cette petite portion de son empire qu'on appelait le grandduché de Berg.
Nous nous occupions de perfectionner les institutions déjà données au grand-duché et de préparer celles qui lui manquaient. L'administration avait pris un cours régulier; sa faveur augmentait chaque jour dans le pays. Aussi, durant l'année 1812, il fut parfaitement tranquille. Je me rendais un compte trimestriel aussi exact que je le pouvais de Télat des diverses manufactures. Évidemment elles étaient en progrès, ce qu'il fallait attribuer à l'introduction de leurs produits dans le royaume d'Italie et à quelques faveurs que l'Empereur avait fait accorder aux foires de Leipzig. De nombreux défrichements, un meilleur assolement des terres, de plus abondantes récoltes qui en étaient la suite, attestaient les progrès de Tagriculture. Aussi, quand la nouvelle du grand désastre fut arrivée, à la suite de bulletins qui jusquelà n'avaient parlé que de victoires, sans doute elle fut reçue avec une joie secrète par les hautes classes de la société, mais celte joie ne fut pas partagée par la classe la plus nombreuse ; celle-ci en conçut de la douleur et la témoigna franchement. Le bon temps était bien près d'être passé, il ne l'était pas encore. Cette nouvelle m'étonna peu ; j'y étais préparé par tout ce que j'entendais dire depuis le début de cette malheureuse guerre et par le présage dont je viens d'offrir le tableau.
Je fus averti des premiers du passage de l'empereur à Wilna et de son étrange entretien dans cette ville, par quelqu'un qui y avait assisté, a 11 y a un mois fêtais le maître du Nord, main- » tenant je ne le suis plus ; du sublime au ridicule, il n'y a souvent » quunpas, etc. » En rapprochant ce discours d'un autre qu'il tinta son armée, au retour de Saint- Jean-d'Acre, et que le général Damas m'a rapporté, on découvre que les événements malheureux ne trouvent jamais l'Empereur préparé, comme s'il était exempté de la loi commqoe. Il perd à s'irriter contre l'infor-
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lune le temps et les moyens qu'il devrait employer à la combattre. Nul guerrier ne sut peut-être mieux que lui préparer la victoire et moins que lui réparer une défaite. A la place de César, il eût péri à la bataille de Munda et ne se serait pas échappé d'Alexandrie. Le dictateur des Romains remporte surTEmpereur des Français par son sang-froid au milieu des dangers extrêmes et son intrépidité à combattre corps à corps la fortune quand elle veut lui échapper. On savait que César ne désespérait jamais, et tout le monde espérait autour de lui.
Le reste de Tannée 1812 se passa dans le grand-duché sans offrir aucun incident remarquable ; les personnages influents en Allemagne ne faisaient plus de doule sur sa délivrance, mais ne portaient pas encore Tespérance plus loin qu'à voir TËmpereur en retirer ses troupes et renoncer à l'occupation de Hambourg et du littoral. C'est seulement dans les premiers mois de Tannée suivante, et après que Tarmée prussienne eut donné le premier signal de la défection, que partout on jura de relever de ses ruines Tantique Germanie et de jeter les Français au delà du Rhin. Le mouvement fut général dans tous les pays, dans tous les âges, dans toutes les conditions; le grand-duché fut sans doute TÉtat où il fut moins sensible, et cependant il me fallut bien le reconnaître, surtout dans les départements qui avaient été détachés de la monarchie prusienne.
Au début de la campagne, TEmpereur avait pu vaincre encore dans les champs de Lulzen et de Bautzen ; j'avais reçu Tinsinuation de faire sonner bien haut ces deux victoires ; je n'y manquai pas, mais les mystifications politiques n'étaient plus de saison. Je lisais sur toutes les figures la réponse qu'on n'osait pas encore me faire de vive voix : « Nous n'y croyons plus. » On savait ce que ces victoires avaient coûté et combien les dispositions de Tarmée avaient changé. Les vieux officiers, dans tous les rangs, étaient las de batailles et se demandaient si c'était chez TEmpereur un parti pris de ne leur permettre de mourir que sous le harnais ; les jeunes conscrits qui arrivaient de l'intérieur de la France se tenaient pour perdus quand ils entendaient les vété-
rans désespérer, et le nombre était effrayant de ceux qui, avant comme après la Bataille de Bautzen, avaient sacrifié le doigt index pour se faire réformer : ils se rendaient Tun à Tautre le triste service de cette mutilation, qui inquiétait et indignait l'Empereur. Il fallut rendre un décret pour y appliquer quelque remède, et, entre autres, condamner ceux qui portaient les marq.ues du délit à entrer dans le service des charrois de Tarmée pour y rester un temps plus long que celui qu'ils auraient passé dans leurs régiments. Insuffisant palliatif à un mal aussi profond 1 Mais la guerre durait depuis vingt ans ; depuis vingt ans nous en avions épuisé les dangers, les victoires, les désastres, les triomphes ; les temps étaient accomplis deux-mêmes, sans qu'on y prît garde. Trois ans auparavant, j'avais rencontré le brave des braves, le maréchal de Montebello, lorsqu'il allait rejoindre la grande armée vers le Danube ; nous pressions le guerrier de nos vœux pour un prompt retour, et nous lui présagions de nouveaux lauriers sans crainte d'être mauvais prophètes. « Je ne sais pas, nous répondit le maréchal, si je re- » viendrai, mais ce dont je sgis tiien sûr, c'est que si je reviens, » ce sera pour repartir. Il est dans la destinée de l'Empereur de ne » jamais s'arrêter, et, «lans la mienne de le suivre jusqu'au bout : » si vite ou si tard qu'il y arrive, nous y périrons les uns après » les autres ; encore si nous étions garçons ! » — Il y eut émulation à qui ramènerait le maréchal à des idées moins tristes : ce fut en vain ; il s'attendrissait involontairement sur sa femme, sur ses quatre fils, comme s^il eût été agité par un pressentiment : il ne devait pas les revoir 1 On a raconté, comme on Ta voulu, l'entretien que de son lit de mort il a eu avec l'Empereur ; mais il est certain qu'il lui fit, avec l'autorité d'un ami mourant, de sévères reproches sur son ambition et les désastres dont elle serait cause.