‹ Mémoires du comte BeugnotChapitre 4 sur 11 · Paris, 25 mars · texte numérisé non relu

Paris, 25 mars

» A Madame la comtesse Beugnot, • Je ne veux point différer, madame la comtesse, les remerciements que je vous dois pour l'envoi des jambons de Westphalie que vous m'annoncez par votre lettre du 21 de ce mois. Cette preuve de votre attention me touche infiniment et je vous prie de croire que j'y §uis très sensible.

n Recevez, madame la comtesse, l'assurance de mon sincère ^attache* ment.

^ L'archi -chancelier de TEmpire, ■ Cambacébès ».

les confiait successivement aux courriers de la malle, qui ne devaient en charger que deux à la fois. Ce petit tripotage occa- .sîonnait des mécomptes qu*il me fallait réparer, et il ne m'en > aurait pas coûté davantage de payer le porl. Le prince ne Uavait pas permis. Il y avait un concordat entre Lavalette et lui pour que les courriers apportassent gratis de tous les points de l'empire les tributs qu'on payait à sa table, et Monseigneur tenait apparemment à l'accomplissement de ce traité autant qu'à la fourniture des jambons.

Je visitai dans la même soirée M. de Talieyrand. Là, il ne fut pas question le moins du monde de détails de cuisine. Le prince était instruit de tout ce qui s'était passé à Bayonne, et il m'en parut indigné: — u Les victoires, me disait-il, ne suffisent pas pour • effacer de pareils traits, parce qu'il y'a là, je ne sais quoi de » vil, de la tromperie, de la tricherie. Je ne peux pas dire ce '> qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne lui sera pas par- » donné par personne. » Le duc Decrès m'a plus d'une fois assuré que l'Empereur avait reproché, en sa présence, à M. de Talieyrand de lui avoir conseillé tout ce qui s'était fait à Bayonne, sans que celui-ci eût cherché à s'en défendre. Cela m'a toujours étonné. D'abord, il suffit de connaître un peu M. de Talieyrand pour être bien sûr que, si au fond il a été d*avis de déposséder du trône d'Espagne les princes de la maison de Bourbon, il n'a certainement pas indiqué les moyens qu'on a employés. Ensuite, lorsqu'il m'en à parlé,c'étaitavec une sorte de colère qu'il n'éprouve qu'en présence des événements qui le remuent fortement. Au reste, il trouva ma mission fort belle, mais me recommanda de mieux arranger ma conduite que je n'avais fait à Cassel, et de travailler enfin à me rendre indépendant. Je sentis la portée du reproche, et tout en rendant justice au sentiment qui l'avait dicté, je me promis de continuer de le mériter.

J'arrive à Dusseldorf. C'est une jolie ville, placée dans une position pittoresque, à Tembouchure de la Dussel dans le Rhin. Le fleuve baigne ses murs et lui ^er^ de rempart au couchant.

Aux autres aspects la campagne arrive de tous côtés 4ans la ville; les rues sont propres el bien espacées; les maisons ne pnanquent pas d'élégance. Il est difficile de rencontrer de localité qui se prèle d'avantage à des embellissements. J avais trouvé beaucoup d'attrait à m*en occuper. Depuis mon départ, des travaux que je n'avais pas eu le temps de commenceront été terminés, et Ton s'accorde à dire que c'est aujourd'hui l'une des villes les plus riantes de l'Allemagne. Dusseldorf était alors le chef-lieu du grand-duché de Berg, qui venait d'être formé du duché de Berg proprement dit, cédé par la Bavière, du comté de La Marck et du pays de Munster, détachés de la Prusse par le traité de Tilsitt, du duché de Nassau-Siegen échangé avec la maison de Nassau.

. La population était d'un million d'individus, composant deux cents mille ménages et distribués sur une étendue de huit cent quarante-six lieues« Je vis que cette population n'était pas mal appliquée lorsque j'eus vérifié dans quelle proportion étaient les oisifs et les travailleurs, les cultivateurs avec les ouvriers, les grandes classea d'ouvriers entre elles et tous avec les fonctionnaires. Je trouvai l'industrie parvenue dans certaines parties à un degré de perfection et d'activité que je n'aurais jamais deviné. L'agriculture n'avait pas marché du même pas. Le pays contenait une assez forte quantité de landes, de bruyères et de marais, et je vis que c'était là qu'il me faudrait attaquer.

Les mœurs avaient en général le caractère de douceur et de laboriosité qui est commun à tous les Allemands ; puis, chaque canton offrait une nuance à part qu'il avait reçue de la différence des religions et des gouvernements sous lesquels il avait vécu, et même de sa position topographique. Le pays de Munster, par exemple, trahissait une domination ecclésiastique qui avait la première occupé la place, et à laquelle la féodalité avait ensuite fourni ses fers et son ciment. Celte ville, comme son nom l'indique assez, a -commencé dans le xt' siècle par un monas- Xère; aussi contenait-elle dans, son enceinte un grand nombre

de communautés d'hommes et de femmes, et Tévéque en était le souverain. Lorsque la population est venue s'agglomérer aûto6r du monastère, elle a reçu les lois féodales dans toute la pureèé de Tépoque, et ces lois étaient encore debout lorsque \à Franœ a pris possession du pays en vertu du traité de Tilsilt. La ville de Munster ne comptait dans son sein qu*nn nombre fort borné de marchands qui lui fournissaient les premiers objets de consom!» mation. Le reste était occupé par de.spacieux hôtels où les seîgneurs des environs passaient une partie de Tahuée. Leur tuxp rappelait celui du xvii* siècle en France, car ce siècle avail; enl tratné toute l'Allemagne dans son imitation, et on en relronvë encore les traces dans les contrées lès plus reculées de ce vaste pays. A Munster, les hôtels sont en général plus étendus.que commodes; les domestiques y sont nombreux,la vieille étiquette sévèrement gardée, les meubles et le service de table. d'une lourde richesse. J*avais remarqué sous les remises une sorte de cheval de bois ou plutôt de chevalet, sur lequel il devait être pénible de garder l'équilibre, et je demandai à quelle sorte de jeu cet instrument pouvait servir. On me répondit que ce n'était point à un jeu qu*il était destiné, mais à punir un domestiqué de quelques heures de monture pour les manquements dont il s'était rendu coupable dans son service, sans préjudice de pei* nés plus graves au besoin ; mais celle-là était la plus commune, et les maîtres Tinfligeaient, comme ils en infligeaient d'autres^ sans qu'il soit jamais venu à un condamné la moindre idée de réclamation ou d'appel. 11 y avait encore loin, à cette époque, de l'un des bords du Rhin à Tautre. Ces seigneurs, qdi exerçaient sur leurs domestiques comme sur leurs colons ou leurs serfs une sorte de souveraineté, se conduisaient au reste avec eux en pères de famille. Ils accouraient quand il y avait un malheur à réparer ; ils les soignaient dans leurs maladies, don^ naient des asiles à leur vieillesse; le nombre des enfants était un sujet d'orgueil pour la famille des colons et de joie pour le propriétaire. Toutes ces bonnes choses étaient si bien passées dans les mœurs qu'elles se produisaient sans qu'on s'en aperçnti

Suuvenli en présence dô pareils faits, j'ai remonté au principe doni ils découlaient, et j*ai cessé de m'étonner que la féodalité eut duré si longtemps. Le sort de la population, enchaînée il est vrai à la culture des terres, mais à la charge d'un profit queldonque pour prix de son travail, se trouvait au reste défendu contre les deux écueils de la pauvreté, la maladie et la vieillesse ; était-elle donc Je le demande, plus malheureuse que cette nuée d'honrimes que nous voyons entassés et enchaînés aussi par lebesoin dans les ateliers de Tinduslrie qui les nourrit'ou les immole avec une égale indifférence, et qui, après avoir usé leurs forces h des métiers souvent homicides, leur offre pour toutes perspectives l'hôpital s'ils sont malades, la mendicité s'ils ne peuvent plus travailler? Malheureux qui ne trouvent jamais dans ces aspérités de la vie un protecteur qui les secoure, un ami qui les console. Je ne partage assurément pas le gothique engouement du comte de Boulainvilliers, mais il se peut que ce soit encore une question indécise que celle de savoir si le sys* tëme industriel est plus favorable à la classe des hommes de peine et de travail, c'est-à-dire à l'infiniment plus grand nombre, que l'était jadis le système féodal. Les gouvernements se précipitent aujourd'hui sur les voies de l'industrie comme la seule voie de salut pour eux ; l'éclat que jette la Grande-Bretagne les séduit et les entraîne ; mais percez à travers tout cet éclat et tous ces prestiges, qu'y voyez- vous? Un petit nombre de très grands propriétaires, de très riches capitalistes, d'indus^ triels gigantesques, noyés au milieu d'une population misérable de tout point, et qui finira par se compter. Le pays de Munster dont ie m'occupe, appartient encore au système différent.

Les paysans y sont généralement religieux, sobres, laborieux, et tous adonnés à la culture des terres qu'ils possèdent à titre de eolmat. Le colonat ressemble en quelque chose à l'espèce de servage qui subsistait encore dans certaines parties de la France avant la révolution, Le seigneur, qui apparemment était, dans Torigine, propriétaire de l'universalité d'un territoire, l'avait distribué à des colons, à titre de bail perpétuel, dont les condi*

lions variaient du plus au moins suivant la fertilité du territoire et le nonf)bre des colons entre lesquels la concurrence s*était-prinf)ttivement établie. Dans le plus grand nombre des colonats, le seigneur percevait une partie des produits de toute nature, y compris celui des bestiaux ; et à la mort du chef du co* lonat, il prenait part à l'hérédité pour une portion quelconque ; il n'avait pas toutefois le droit de retenir en glèbe un colon qui la voulait quitter ; mais celui-ci perdait tous ses droits au colo-nat, qui, devenu libre, était dévolu au seigneur. Les conditions de détail pour le partage entre les enfants, pour les secours en cas d'incendie, ou autres espèces de pertes, pour le sort des femmes restées veuves et des vieillards, étaient prévues avec sagesse et humanité.

Celte sorte d'établissement entretenait le travail et procurait en même temps aux travailleurs une profonde sécurité, et de là Fesprit de paix qui règne entre eux. Ces hommes uniquement occupés du travail des champs, sans cesse placés sous la voûte du ciel, en attendent la rosée qui doit féconder leurs travaux, et ils sont fort religieux. Nos livres Saints leur fournissent tout ce qu'il leur faut de lumières, de consolation, d'espérance, et ils ne cherchent pas ailleurs. On a souvent dit qu'ils couchaient sous le même toit et sans séparation avec leurs bestiaux, et cela est vrai jusqu'à un certain point ; mais cette vieille habitude germanique n'est pas aussi répugnante que le suppose notre délicatesse. La distribution du rez-de-chaussée d'une ferme en Westphalie est plus commode et souvent plus propre que l'espèce d*étable où la plupart des fermiers de France sont parqués séparément de leurs troupeaux. La ferme de Westphalie reproduit la tente des patriarches, car, en ces premiers jours du monde, les hommes, apparemment par souvenir de la félicité d'Eden, vivaient familiers avec les animaux, qui avaient conservé quelque chose de leur douceur d'origine. Voltaire a versé à pleines mains la moquerie sur cette pauvre Westphalie, ses châteaux, ses habitants, et il n'est pas de français qui, en y mettant le pied, ne se souvienne de H. Thunder ten Tronkch. J'étais tout disposé à

rire de ses semblables ; rembarras était d'en trouver. J*ai rencontré dans la noblesse de cette contrée des hommes qui ne manquaient ni d'instruction ni de dignité, et presque tous signalés par une inépuisable charité. Dans les campagnes j*ai vu des hommes doux, hospitaliers, des femmes chastes, laborieuses et des enfants soumis. Là, certainement, suivant la belle expression de Tacite, corrumpereet corrumpi non sxculum vocatur. Quand j'ai visité ce vieux pays, mon Germania à la main, jVi reconnu la vérité des traits du grand peintre, et je ne crois plus que ses tableaux soient d'imagination.

Le comté de La Marck présentait dans le voisinage un tableau tout différent. Cette petite province avait été détachée de la mo« narchie prussienne par le traité de Tilsilt. Le sol en est généralement montueux, et la partie qui est en plaine est peu fertile ; mais le comté de La Marck conservait des traces vivantes de la longue et attentive administration du grand Frédéric, et je ne crois pas qu'il soit possible de faire mieux que ce que j*ai trouvé : pas un cours d'eau qui n'eût été mis à profit, une communication utile qui n'eût été ouverte, un rapport de commerce présentant quelque avantage qui n'eût été établi. Aussi ce pays était-il couvert de fabriques fort actives où se pratiquaient de longue main des procédés ingénieux encore inconnus en France. Frédéric avait préposé à la tutelle de l'industrie du comté de La Marck, M. Ëversmann, l'un des hommes les plus capables que j'aie jamais rencontrés. Il faisait, pendant la vie du grand Frédéric, tous les ans, le voyage de Sans-Souci. Le roi avait promptement reconnu tout ce qu'il valait et aimait & l'entendre sur les matières d'économie politique ; mais fidèle à son système de ne pas déranger un homme d'un poste où il faisait bien, pour le placer dans un autre où on croyait qu'il serait mieux. Frédéric renvoyait toujours M. Ëversmann à son comté de La Marck. Oe pays, je le répète, était alors le plus avancé du grand -duché et peut-être de l'Allemagne ; mais les habitants n'étaient pas des habitants du grand-duché de Berg, ni même des Allemands, ils étaient des Prussiens ; et on trouve, si on regarde de près, que

grande est la différence de ces derniers avec les autres. Les Prussiens ont de commun avec les Allemands le langage, le courage, le penchant à rilluminisme; mais ils sont devenus, à l'école de Frédéric, déliés, hardis et surtout irréligieux ; le maître leur a appris qu'en affaires le succès était tout et les moyens indifférents. Les gloires d'un long règne, le retentissement du nom de Frédéric qui fut l'homme de guerre du xvm* siècle et l'un de ses plus beaux esprits, quand l'esprit était aussi une puissance, avaient donné aux Prussiens une idée exagérée d'eux* mêmes, et aussi un amour de la patrie poussé jusqu'à l'idolâtrie. Ils le conservaient quand j'ai été administrer leurs provinces, c'est-à-dire au moment où la Prusse avait été réduite en lambeaux que Napoléon découpait ou distribuait à droite ou à gauche ; et cependant, lorsque je pris possession du comté de La Marck, je m'aperçus que tout n'était pas fini avec des hommes qui ne s'avouaient pas vaincus et qui rêvaient la vengeance lorsque l'ennemi les tenait sous ses pieds, prêt à leur porter le dernier con p.

Le pays de Nassau-Siegen composait la troisième partie du grand-duché. Ce pays est l'antique patrimoine de la maison de Nassau, fertile en guerriers et en hommes d'État de premier rang, qui, à ce titre, a joué longtemps un grand rôle dans l'empire, et ensuite présidé avec sagesse aux destinées de la Hollande. Ce petit pays est l'un des plus pittoresques de l'Allemagne. Les habitants en sont laborieux, instruits, plus vifs qu'au climat n'appartient, et disposés à tout ce qu'on peut leur demander de bien. Lorsque j'ai été visiter ce pays pour la pre« mière fois, j'ai demandé qu'on me conduisit au vieux chêne sous lequel Maurice était assis lorsqu'une députalion des Gueux de la Hollande vînt lui proposer de se mettre à leur tête et de les aider à défendre leur liberté. Ce respect d'une tradition chère à la contrée me réussit. Je fus accompagné, dans mon pèlerinage politique, par un cortège nombreux. Je trouvai en effet un chêne énorme, tel que je n'en ai jamais vu ; un banc bien entretenu, et d'ailleurs assez épais pour avoir résisté au temps, est

établi au pied de l'arbre et Tentoure. C'est là, m*a-t-on dit, la place OÙ Maurice avait Thabiliide de venir se reposer et où il reçut en effet la première députalion des Hollandais. Quelques doutes me venaient bien à l'esprit, non pas sur le fait en luimême, mais sur Tidentilé du chêne et du banc. Je m'étonnais qu'ils eussent résisté si longtemps, mais des hommes d'un extérieur respectable l'attestaient de si bonne foi, ils ajoutaient tant d'autres histoires plus ou moins merveilleuses, mais toutes honorables pour les princes de la maison de Nassau, que je pensai que ce que je pouvais faire de mieux était de tout croire en bloc» Que gagne-t-on à attaquer par le raisonnement ces vieux contes qui se répètent avec tant de bonne foi et s'entendent avec tant de plaisir dans la contrée? tous ils célèbrent de beaux actes de vertu ou des merveilles nées de la religion ; ils les célèbrent dans les lieux mêmes qu'on croit en avoir été les témoins, et de là un charme supérieur à toutes les recherches de l'art, et peut-être à la vérité. Je ne sais rien qui m'ait fait verser tant de larmes dans mon enfance que le cantique de Geneviève de Brabant^ et encore aujourd'hui je ne l'entendrais pas sans émotion.

Puisque je me jette dans un épisode, tout en donnant le détail des pays dont se composait le grand-duché de Berg, je veux raconter quelle singulière forme de négociation fut employée pour obtenir du prince Guillaume la cession de son duché de Nassau-Siegen. Cette contrée était indispensable à Tarrondissement du nouvel État que l'Empereur avait résolu de former sous le litre de grand duché de Berg ; et d'ailleurs elle ne pouvait pas rester, ce qu'on appelle en l'air, entre la France qui possédait alors la rive gauche du Rhin, et les États qui venaient de s'organiser sur la rive droite. L'Empereur prit le parti de traiter avec le prince Guillaume de l'échange de sa principauté contre une contrée aussi étendue et plus productive dans rinlérieur de l'Allemagne.

M. de Talleyrand était ministre des affaires étrangères. Le prince se trouvait alors à Paris, où il avait eu quelques relations avec le général Beurnonville ; M. de Talleyrand jeta les yeux

sur celui-ci pour traiter de rechange ; il connaissait au général un extérieur fanfaron et je ne sais quoi d'incisif qu'il croyait propre à triompher de renlèlement du prince Guillaume qui était passé en proverbe. Le projet d'échange avait été rédigé à l'avance; le ministre, en le remettant au général Beurnonville, lui recommanda d'employer tout ce qu'il possédait de dextérité à obtenir l'assentiment du prince, mais de ne rien précipiter, et de s'y prendre avec beaucoup de tact et de mesure. « C'est, ajoutait » le ministre, une cruelle extrémité pour le chef de la maison » de Nassau que d'abandonner un Élat héréditaire où s'atta- » chent tant de glorieux souvenirs. Sa susceptibilité peut être » .extrême sans être exagérée ; il faut la ménager, et, je le ré- » pète, mettre le temps de notre côté. » — Beurnonville d'applaudir et d'applaudir encore aux délicates prévisions du ministre ; il se charge des papiers qui contiennent sa mission. Le len-* demain matin, M. de Talleyrand trouve le général à son lever : « Eh bien ! avez-vous déjà vu le prince Guillaume ? Vous venez » sans doute me dire que vous en avez été fraîchement ac- » cueilli? Il fallait nous y attendre ; mais 1^ début n'est pas » grand'chose en une telle affaire ; de la patience, et nous réus- » sirons. — Pas décela, répond Beurnonville : tout est terminé: voilà les doubles du traité signés par le prince. —(M. de Talley- » rand) : Mais par quel miracle, et comment vous y êles-vous » donc pris? — (Le général) : Ma foi, j'ai bien repassé dans » mon esprit les recommandations que vous mè fltes hier. En » vous quittant j'allai tout droit chez le prince, quejerencon- » trai seul. L'occasion était à souhait pour lui parler d'affaires : »ï Prince,luidi3-je, vous savez ou vous ne savez pas que l'Empereur » a besoin de votre duché de Siegen. Il vous offre en échange une » principauté dansl'inlérieur de TAllemagne, plus forteenpopula* » tion et plus riche en produits; voilà le traité tout dressé. >2 Je sais bien que vous avez de bonnes raisons pour refuser » cet arrangement ; mais, sacredié ! vous n'êtes pas le plus » fort : ainsi croyez-moi, faites beauc. — Et le prince a fait » ôeaw c. ? reprit, froidement M. de Talleyrand. — Oui,. sans

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» barguigner, dit Beurnonville, et, ma foi, je ne croyais pas en » finir sitôt. )>

A quelque temps de là, ce négociateur caporal se fit peindre en pied avec Tatlirail alors indispensable ; costume complet de général, la main gauche soutenue par un grand sabre^ ei dans le lointain un hussard tenant deux chevaux en laisse. Jusque-là^ rien, dans ce portrait, qui ne se trouvât dans celui de tout autre général, c'était la peinture de Tépoque ; mais pour signaler en même temps le négociateur, le peintre avait mis dans la main droite de son personnage un rouleau de papiers déployé aux trois quarts et portant écrit en tête le mot traité. Le surplus de la page restait en blanc. Beurnonville présentait ce rouleau d*un ton capable et menaçant; il semblait, pour qui connaissait les détails, répéter les mots sacramentels de sa négociation avec le prince Guillaume. — « Beugnot, me » disait un jour M. de Talleyrand, avez-vous vu le portrait de » Beurnonville, par Robert Lefebvreî — Oui, je l'ai trouvé res- » semblant et assez bien peint. — 11 ne s'agit pas de cela ; mais » il laisse quelque chose à désirer : pourquoi n'avoir pas écrit » sur la page blanche que le général lient à la main : Prince, » faites beauc.l Alors tout y était ; le caractère delà tête, le » mouvement des lèvres du personnage s'expliquaient, et le por- » trait devenait historique. Vous èles lié avec Beurnonville, di- )> tes-lui donc de ne pas laisser l'œuvre imparfaite, il nous le » doit, et il se le doit à lui-même. »

J'ai fait une excursion assez longue hors du grand-duché de Bl'V^, cl quoique ce soit une notable portion de cet État qui m'en ait fourni l'occasion, je n'en suis pas plus excusable ; je renlre dans mon sujet. Déjà j'ai rapidement passé sur l'évêché de Munster, le comlé de La Marck et le pays de Nassau : je termine par la partie qui aurait dû m'occuper la première, puisqu'elle est la plus considérable et donne son nom aux autres,* par le duché de Berg proprement dit.

Cette province fut longtemps l'apanage d* lalliaison Palatine et passa ensuite à celle de B&vlère ; là ville de t)ussëldot*r

en est là capitale. Celle ville, très heureusement située sur le Rhin, est bien bAlie et se ressent, soit dans ses bàtimenls, soit dans les mœurs des habitants, d'avoir été le siège d*une cour polie, amie des arts. Une Médicis avait épousé le prince Palatin, à qui Louis XIV fit payer cher le malheur de se trouver sor son chemin. Elle se fit suivre jusqu'au fond de TAUemagne par les beaux-arts, anciens et nobles commensaux de sa famille. Dusseldorf y gagna une galerie de tableaux, Tune des plus belles de TEurope, des places publiques, quelques monuments passables, et non loin delà ville on vit s'élever à Bensberg un château dans le goût italien, et tel qu'il n'y a pas de contrée en Europe qui ne pût enêtréfière. Les princes qui succédèrent à Charles-Louis tinrent à gloire de soutenir le mouvement qu'il avait imprimé. Les habitants du duché de Berg contractèrent sous un tel gouverne* ment des mœurs douces et façonnées à la politesse, tournées vers le goût des emplois plutôt que vers des destinations indépendantes, mais ceci n'est vrai que de Dusséldorf et de son rayon. Si, en remontant au levant, on parvient aux vallées de Barmen, d'Elberfeld, et môme si on côtoie les cantons de Rouslorf, de Romscheil ou de Solingen, on se trouve au milieu d'un triomphe de l'industrie humaine que vainement on demanderait à un autre pays de l'Europe, l'Angleterre comprise.

Peu d'Etats du second ou du troisième ordre offraient autant d'avantages que le grand- duché dans la main d'un prince ami de la France : belle position sur le Rhin, population bien partagée entre l'agriculture et l'industrie; la première sollicitant quelque encouragement, mais facile à procurer; la seconde, parvenue à un point où il n'y avait plus qu'à laisser faire et admirer. Chez les habitants, de l'instruction, une douceur naturelle, le goût du perfectionnement, et ne demandant aux Français pour les aimer que d'en être traités avec quelque justice. Assurément une principauté composée de la sorte pouvait satisfaire une ambition élevée, mais elle était loin de suffire à celle du maréchal Hurat, et sa femme en était presque humiliée. On âV4it Àccepié en atiendaiit mieux.

Mural avait fait à Dusseldorf deux yoyages, durant lesquels il avait déployé jusqu'au ridicule rélégance qui lui était nato* relie. Les habitants en avaient été éblouis, mais intérieuremeni flattés. La représentation du nouveau grand-duc dépassait de fort loin en magnificence celle des anciens souverains, et Dusseldorf crut avoir gagné au change. D ailleurs, il faut rendre au maréchal Murât cette justice, qu'une fois reposé de ses panto* mimes princières ou chevalières» il, se montrait homme 4ntelli- Çent et bien intentionné. Sa gloire militaire lui servait de piédestal. Lorsque, dans la campagne de Prusse, les bulletins parlaient sans cesse du grand-duc de Berg et de ses prouesses, ses nouveaux sujets en étaient tout flers ; on lisait les journaux sur les places publiques, et on tremblait sérieusement pour les jours du prince intrépide. Oh! comme il en aurait peu coûté pour s*attacher les Allemands, qui ne résistent pas au prestige ^e la gloire mililaire, aux yeux desquels le serment de fidélité n'est pas un titre vain, et qui ressentaient pour la France je ne saisquel vieux penchant dont nous les avons cruellement corrigés!

Le maréchal Mural n'avait pas été sitôt élevé au rang de prince qu*il lui avait pris la fantaisie de l'ôtre tout comme un Autre, avec qui que ce soil et même avec l'Empereur. Le duché de BeVg, tel qu'il était composé lorsqu'il l'avait reçu, comprenait la ville de Wesel, ville forte sur le Rhin et d'une importance majeure pour la défense du fleuve, telle que TEm.pereur lavait alors conçue. L'Empereur demanda que le grand-duché lui cédât cette ville en échange du duché de Nassau et de la principauté de Dissembourg. Le grand-duc hésita longtemps. Une telle place dans ses Elals relevait son importance, puis, et en exagérant le prix de cette acquisition pour la France, il demandait des retours énormes. Je crois que les négociateurs de celte grande afl'aire avaient grand soin de ne parler à l'Empereur qu'avec bcîaucoup de discrétion des difficultés où son beau-frère se plïiisait. Cependant on no pouvait lui dissimuler les retards, et l'Empereur, ennuyé^prononça son dernier mol. Le maréchal Mural se montra furieux,

el dit haulemenl qu'il ne lui restait plus qu*un parti à prendre, celui de se jeler avec son armée dans la ville de Wesel et de s'y défendre. On- verrait si TEmpereur aurait le front d'en venir faire le siège aux yeux de l'Europe, et, quant à lui, il' saurait le soutenir jusqu'à la dernière extrémité. Ces paroles s'en allèrent en fumée comme elles étaient venues* et on en finit par un beau traité d'échange dont le double est resté dans mes papiers, d'abord par la difficulté de savoir à qui en faire la restitution, et ensuite parce que, pour la richesse 'des caractères, de la reliure et des accessoires, il est un monument curieux de l'époque. Cette petite guerre assez ridicule de la part du grand-duc a pu contri* huer pour quelque chose àsa déconvenue dans l'affaire de ce pays.

Lorsqu'en 1808 le grand-duc de Berg commandait à Madrid, il avait certainement l'espoir de la couronne d'Espagne. Il se persuadait même qu'il en avait reçu la promesse de TEmpereur. C'était pour hâter le dénouement qu'il avait attisé au sein delà capitale une fermentation qu'il avait ensuite réprimée, mais avec des accessoires si étranges qu'il faut bien chercher à sa conduite quelques motifs différents de ceux qu'il avait mis en avant. Il n'est pas probable que l'Empereur ait positivement promis la couronne d'Espagne au maréchal Murât, il lui aura donné quelques paroles équivoques d'encouragement que ce dernier aura expliquées à sa manière et sous le charme de son ambition. Sa femme aura contribué à l'égarer, car cette sœur de l'Empereur se tenait pour déplacée partout ailleurs que sur un trône, et, il faut en convenir, la force de son caractère et l'éléva* tion de son esprit semblaient l'y avoir préparée. Le mari et la femme furent déjoués da^s leurs vues sur l'Espagne. Il se peut aussi que la petite guerre soutenue par le général pour la place de Wesel ait fait que l'Empereur soit revenu de l'idée de lui confier un morceau de l'importance de l'Espagne et des Indes» Il fallut donc qu'il se résignât au trône des Deux-Siciles, qui fut reçu d'assez mauvaise grâce ; ce qui est à noter pour l'instruction de la postérité.

C'est alors que j'arrivai à Dusseldorf pour prendre possession

du granjd-duché au nom de TEmpereur. Je le reçus des meins de M. Agard, qui radmiDislrait pour le compte du dernier souverain. Ce M. Agard est un homme de souci perpétuel, toujours en garde contre les autres et contre lui-même. Au reste, homme instruit, bon littérateur et cependant capable en affaires. Il avait commencé par quelque mince emploi dans l'instruction publique, et s'était ensuite attaché à la fortune de Murat, son compatriote et son ami d'enfance. Il avait grandi avec elle, et comme on ne prévoit pas jusqu'où l'appétit peut venir en grandissant, il avait poussé l'ambition au point de prétendre à la main d'une cousine germaine du prince, espèce de petite niaise au demeurant, & laquelle il ne manquait que l'esprit, la figure et la santé. Le prince trouva grande d'abord la liberté que prenait l'ex-camarade Agard ; il se laissa ensuite attendrir et finit même par le doter de la commanderie de Mosbourg, qu'il érigea en sa faveur en comté. Il était fort douteux que le prince eût le droit de faire cette donation à l'époque où il la fit, mais alors on n'y regardait pas de plus près pour donner que pour prendre. Ici, et par une remarquable inconséquence, le prince, en comtifiant M. Agard, lui imposa par devant notaire la condition de ne jamais se prévaloir à aucun titre, ni même de parler de sa parenté avec lui.

La sévérité avec M. Agard m'avait été recommandée, et je l'employai peut-être avec excès. Son humeur me jetait hors des gonds. Jetais rebuté par la discrétion, ou si l'on veut, la dissimulution qu'il poussait jusqu'à ne vouloir pas révéler qu'il fût honnête homme. Le grand-duc qui avait rêvé le trône d'Espagne m\ mois avant qu'il fût donné à un autreyavait vendu des domaines du grand-duché autant qu'il avait pu et plus qu'il n'aurait dû. Il avait anticipé sur les échéances des revenus et pressuré de son mieux l'orange qui lui échappait de la main. Je relève ces faits ; je les explore dans tous leurs détails, et je découvre que M. Agard a largement opéré dans les intérêts de son maître, mais toujours avec fidélité ; le droit de vendre une fois reconnu, rien n'était à reprocher à personne.

En examinant quelques parties de la correspondance de M. Agard avec le grand-duc, je vis que le dernier la semait parfois de traits littéraires. J'en témoignai ma surprise à M. Agard, car je ne tenais pas le générai Muratpour plus avancé qu'un autre en ce point.M. Agard medétrompa en me communiquant quelques morceaux de V Enéide traduits en vers par le grand-duc, et en me fournissant des preuves non-équivoques de la paternité. J ai trouvé depuis l'occasion de me convaincre que le général Murât avait fait de bonnes études et qu'il en gardait le souvenir au mi^ lieu de sa prodigieuse activité militaire. Il parait qu'il avait été préparé par sa famille pour la carrière de l'Église, et qu'il dut à la révolution d'en parcourir une autre où il a mieux et plus glorieusement déployé les qualités brillantes que la nature lui a généreusement départies.

Les difficultés entre M. Agard et moi furent renvoyées à Tarbilre suprême, et M. Agard quitta le grand-duché pour aller prendre à Naples la place de ministre des finances. L'Empereur ne trouva pas qu'ici mon zèle eût été tout à fait suivant la science, et porta sur ma conduite un jugement fort vif qu'il chargea son ministre de me transmettre. Ce ministre était heu-* reusement celui des finances, qui adoucit tellement le trait qu'il me fut à peine sensible. Je n'avais pas assez réfléchi qu*en traitant M. Agard avec dureté, je trouverais derrière lui le roi de Naples, ce qui était déjà quelque chose, et derrière, ou plutôt en avant du roi, la reine qui était beaucoup. Le couple couronné entourait l'Empereur et avait trop d'avantages sur moi, qui ne pouvais, du lieu où j'étais^ parer les coups ni même les deviner.

Parmi les objets en litige entre M. Agard et moi, je trouvai le tableau de la bataille d'Aboukir, que le grand-duc avait fait transporter à Dusseldorf. Il avait commandé et payé le tableau à Gros; il était donCsa propriété. L'Empereur m'ordonna de lui faire à ce sujet un rapport spécial où je déduirais mes raisons pour retenir ce morceau à Dusseldorf. J'exposai qu'en effet j'avais considél*é le tableau comme le témoin d'un des plus beaux

fails d'armes de Tarmée française en Egypte; qu'à ce litre il avait reçu du public la dénomination de la Bataille. dAboukir; qu'il avait comme tel été exposé au Louvre, admiré de la France et de l'étranger, et je ne concevais pas qu*un tableau semblable pût appartenir & tout autre qu'à l'Empereur, car il entre comme pièce indispensable dans cette série de monuments qui attesteront à la postérité ces prodiges militaires à peine croyables pour ceux qui en ont été les témoins. Seulement il peut être trouvé juste d'indemniser le grand-duc de ce que le tableau lui aura coûté. Ces raisons ne valaient pas grand'chose, et je le sentais ; aussi j'ajoutai cependant qu'après avoir de nouveau considéré ce morceau sans me laisser prévenir pas plus par les jugements qu'on en avait porté que sur le titre qu'on lui avait donné, j'avais trouvé que l'œuvre, d'ailleurs des plus estimables sous le rapport de l'art, ne représentait pas à vrai dire la bataille d'Aboukir ; tout au plus on y retrouvait un incident de cette journée, arrangé, comme il était fort naturel, au gré de la personne qui avait commandé l'ouvrage. Le général Murât, magniOquemment monté et équipé, occupait le premier plan et absorbait tout l'intérêt par son action dans le groupe du pacha et de son lils. La bataille d'Aboukir est si confusément indiquée dans le second plan, qu'il faut quelque effort pour y découvrir le vainqueur ; dès lors ce tableau n'est point historique ; c'est simplement un portrait de famille qui prend sa place comme un autre parmi les meubles du grand-duc. Je n'aurais pas mieux dit si j'avais eu la forte intention d'obtenir que ce tableau fût restitué. Contre l'usage, le rapport me fut renvoyé, ayant en marge l'autographe de la décision : elle portail : Approuvé la restitution comme portrait de famille et j'ai su que l'Empe* reur qualifiait de la sorte ce tableau de Gros, lorsque l'occasion se présentait d'en parler.

Je fus d'abord rangé, pour ma correspondance avec l'Empereur, dans les attributions de M. le ministre des finances, duc de Gaëte : je ne pouvais pas mieux tomber ; le duc de Gaëte est l'un des meilleurs entre les hommes qui ont obtenu la confiance

lE GRAND-DUCHÉ DE BER6 261

de TEmpcreur. Avant la révolution il s'était déjà avancé dans la carrière des bureaux, la seule qui fût alors ouverte devant lui. Il était premier commis sous M. de Vergennes, directeur général des contributions, et déployait dès lors les qualités qui ne Tout jamais abandonné depuis. Doué d*un esprit droit plutôt qu'étendu, exact, laborieux, rangé en tout, dans ses affaires comme dans sa toilette, assidu à l'Opéra, scrupuleux sur les devoirs de la société, inébranlable dans ses habitudes, fort révérencieux pour le pouvoir, un peu éludant pour les nouveautés, il eût offert dans Tancien régime le parfait modèle de ces premier^ commis qui ne naissaient ni ne mouraient, parce que de généra* lion en génération on les trouvait toujours les mêmes. M. Gandin (c'est ainsi qu'alors il s'appelait] avait, sans trop d encombre, traversé la révolution, offrant ce qu'il savait faire à qui en avait besoin ; travaillant sous le financier Cambon et le ministre Ramel, pas autrement qu'il n'aurait fait sous M. de Fleury ou M. de Galonné, une utilité financière et rien de plus. Cependant le crédit de M. Gaudin se relevait insensiblement à mesure que le calme renaissait dans la société, et il était parvenu à ce point que le Directoire lui avait confié l'administration des postes. C'est là que le trouva la révolution de brumaire.

Bonaparte, en arrivant aux affaires, était rempli de l'idée que le Directoire n'avait rien entendu aux finances et y avait commis des fautes sans nombre, et il chercha d abord à s'entourer d'hommes qui eussent connu l'ancien système et fussent en état de reproduire ce qui était bon et encore praticable. Le consul Lebrun lui indiqua M. Gaudin, avec lequel il était anciennement lié; il en dit beaucoup de bien, personne n'en dit de mal, et Bonaparte le nomma ministre des finances. Il se trouva tout juste de mesure à servir sous un pareil maître. Apportant au jeu quelques bonnes et vieilles notions, il les produisait sans y mettre de prétention et les abandonnait sans plus de résistance ; au reste, introduisant l'ordre partout et curant du soir au matin les élables d'Augias sans s'afficher pour un Hercule. On lui doi^ le retour de la discipline dans les administrations financières,

lin bon élablissennent des recettes publiques, de louables efforts pour atteindre le but si haut placé d*une juste répartition des contributions. Le seul reproche qu'on puisse lui adresser en ce point est d'avoir cédé sur le cadastre aux suggestions de son ami Hennet, et occasionné à la France des centaines de millions de dépense pour un travail toujours incomplet, qu'il sera malaisé de terminer, et qui ne le sera pas sitôt qu'il faudra le reprendre en sous-œuvre pour réparer les brèches que le temps y aura faites. L'Empereur l'avait créé duc et ne laissait pas échapper une occasion de lui témoigner la haute estime où il était auprès de lui. Le nouveau duc usait de sa faveur et n'en abusait pas ; et il faut le noter, car son faible favori aurait induit tout autre en tentation. Au retour des Bourbons, M. le duc de Gaëte semblait préparé pour ce monde nouveau, ou, si l'on veut, ancien. Il en avait tout gardé, jusqu'à l'habillement. Seul, il avait fait traverser à la révolution le grand habit français, l'aile de pigeon, les longues manchettes et les boucles À la d'Arlois. Il n'avait pas même composé sur les deux chaînes de montre et les retentissantes breloques. Il aurait pu servir de maître des cérémonies à ceux des hommes de la nouvelle cour, qui apparaissaient avec des oripeaux passés de mode depuis quarante ans. Au reste, les Bourbons eussent retrouvé un serviteur excellent dans le duc de Gaële; mais Tabbé Louis avait pris possession des finances dès la première heure de la Restauration, et il tenait pour ennemi nécessaire quiconque aurait pu lui disputer ce poste ou le remplir à son défaut. Il n'épargnait pas les reproches à ce pauvre duc de Gaëte, ni à M. MoUien. Il était passé en chose incontestée dans la coterie de l'abbé que ni l'un ni l'autre n'entendaient rien aux finances, qu'ils n'étaient que de pauvres instruments dans la main du maître, et que leur génie était à Sainte-Hélène. Ce jugement n'était que de l'insolence, et cependant il a suffi pour tenir à l'écart deux hommes qu'on aurait utilement employés.

J'ai pu autant que personne juger de ce qu'il y avait d'obligeant et de délicat dans la correspondance du duc de Gaëte. Il portait à l'Empereur le travail que je lui adressais et y don-

naît son ayis. Toutes les fois que la décision était conforme, il n'éprouvait aucun embarras; mais s'il arrivait que TËmpereur eût embrassé une opinion autre que la mienne, ou blàmÀt une masure que j'avais prise, le ministre, qui ne pouvait pas se dispenser de m'en prévenir, y mettait tous les égards qui étaient en son pouvoir et choisissait les termes les plus propres à me consoler ou me rassurer. Par exemple, l'Empereur avait blâmé mon excès de sérérité avec M. Agard, et sa lettre qui m'est tombée dans les mains depuis la Restauration portait : « Faites savoir » au comte Beugnot, que je ne veux pas de réaction, et que je » désapprouve sa conduite. Il devait rendre compte et attendre » des ordres. » Voici quelle a été la traduction : « L'Empereur » me. fait connaître, monsieur le comte, qu'il eût été plus con- » forme à ses intentions qu'api^ès avoir examiné les tableaux » fournis par M. Agard et avoir donné votre avis, vous eussiez » pris les ordres de S. M. Au surplus, M. Agard est à Paris, et » je terminerai aisément avec lui les points restés en difficulté » et que vous avez parfaitement éclaircis. Vous n'aurez donc » plus à vous occuper de ce qui tient à la précédente adminis^ » tratîon. » Il semblait qu'en me donnant M. le duc de Gaëte pour correspondant au début de mon administration du grand* duché, et M. Rœderer à la fin, l'Empereur eût voulu me faire sentir la douceur et Tamertume de deux extrêmes opposés.

C'était alors une position en Europe que d'être Français, et c'en était une grande que de représenter l'Empereur quelque part; à cela près que je n'aurais pas impunément abusé, j'étais en Allemagne ce qu'avaient été autrefois les proconsuls de Rome. Même respect, même obéissance de la part des peuples, même obséquiosité de la part des nobles, même désir de plaire et de capter ma faveur. Nous étions à cette époque sôus le charme de la paix de Tilsitt, l'invincibilité de l'Empereur n'avait encore reçu aucune atteinte; je sortais de Paris où j'avais passé ma vie à sa cour, c'est-à-dire au sein des mémorables travaux et des prestiges de son règne. Dans ses conseils, j'avais admiré dé près ce génie qui dominait la pensée humaine; je croyais qu'il

élait né pour enchaîner la fortune, et je trouvais tout simple que les peuples fussent prosternés à ses pieds ; c*était désormais à mes yeux la marche nouvelle du monde. Le pays qui m'était tombé en partage réchauffait cette disposition; rAllemagnO) où le merveilleux occupe toujours une grande place, a mis beaucoup de temps à se débarrasser de son admiration pour l'Empereur; elle était alors complète pour le héros qui n*avait eu besoin que de souffler pour la faire disparaître sur cette monarchie prussienne que n'avaient su défendre ni les armées, ni les souvenirs du grand Frédéric, réunis aux légions longtemps invincibles du successeur de Pierre le Grand.

Je me présentais dan& le grand-duché sous Tempire de ces idées; rien ne m'élonnait dans les égards et même dans les respects dont j*étais Tobjet ; toutefois je ne m'endormais pas dans ces flatteuses déceptions, je travaillais du soir au matin avec une ardeur singulière, j'en étonnais les naturels du pays, qui ne savaient pas que l'Empereur exerçait sur ces serviteurs, et si éloignés qu'ils, fussent de lui, le miracle de la présence réelle. Je croyais le voir devant moi lorsque je travaillais enfermé dans mon cabinet, et cette préoccupation assidue, qui m'a quelquefois inspiré des idées au-dessus de ma sphère, m'a plus souvent préservé des fautes qui naissent de la négligence ou de la légèreté. Un ancien a dit qu'il y avait grandement à gagner dans la conduite de la vie à se tenir par la pensée en présence d'un homme supérieur, et je suis tenté de croire que l'Empereur n*a été généralement si bien servi que parce que, soit par les précautions qu'il y prenait, soit par l'influence de ce nom qui se répétait tous les jours et partout, chacun de ses serviteurs le voyait sans cesse à ses côtés.

J'avais une confiance toute de bonne foi dans l'importance et dans la stabilité de ma position; mais mon caractère me préservait des écarts qui auraient pu prévenir les esprits contre moi. J'ai de l'amour-propre, car tous les hommes en ont, mais il n'a rien d'excessif; je suis plutôt enclin à m'exagérer le mérite des autres qu'à le déprécier. J'aime et je recherche ce qui est beau»

LE GRâND-DUGHI; de BERG 265

ce qui est bon, et au fond du cœur je faisais beaucoup de cas des habitants du grand-duché ; mais là, comme à Casse!, j'avais dans ma société le tort de traiter légèrement ce qui est grave chez les Allemands, de voir tout avec des yeux français, et surtout de lâcher la bride à mon penchant vers la plaisanterie ; c'est ce dernier défaut qui m'était le moins pardonné : j'aurais réussi plus vile et plus complaisamment si j'avais su y résister.

Pendant les six premiers mois de mon administration les affaires marchaient avec facilité; je suivais les errements de l'ancien gouvernement ; je n'avais touché, ni aux personnes, ni aux choses; les habitants s'en trouvaient bien, et les affaires de l'Empereur n'en allaient pas plus mal. J'aurais voulu continuer pendant quelque temps sur le même pied et n'introduire des changements que successivement et avec mesure; j'aurais voulu surtout conserver des anciennes institutions ce qui flattait les habitants, sans nuire à Tordre et à l'expédition des affaires. Je trouvais à chaque instant l'occasion d'appliquer ce système et de le développer à M. le duc de Gaête dans ma correspondance avec lui. Ce ministre le partageait au fond du cœur, et me laissait toute la liberté compatible avec la crainte que l'Empereur ne vit autrement.

Je m'estimais trop heureux d'avoir été rangé sous cette douce surveillance; je demandais à Dieu d'y rester longtemps. Je ne fus pas exaucé, et je fus informé, dans les premiers jours de 4809, que l'Empereur avait décidé que le ministre secrétaire d'État de l'Empire remplirait les mêmes fonctions pour le grand-duché de Berg. Peu après, Sa Majesté déclara, par un décret, qu'elle faisait le don du grand-duché à Napoléon-Louis, fils atné du roi de Hollande, jeune enfant qui annonçait des dispositions remarquables, et à qui il portait un degré d'affection très vif et qui paraissait tout naturel.

Puisque je perdais M. le duc de Gaëte, je ne pouvais pas tomber en meilleures mains qu'en celles de M. le duc de Bassano; nous avions débuté ensemble sur le grand théâtre de la révolution. Mesantécédçnta et l'aisance de ma famille m'avaient donné

d*abord de l'avantage sur lui; j'étais membre de TAssemblée législative qu'il n'était encore que rédacteur des séances pour le compte du Moniteur; mais je fus politiquement abîmé dans la journée du 10 août, tandis qu'il fut facile de la traverser à M. Maret, qui ne s'était encore fait connaître que par son singulier talent pour prêter aux orateurs des assemblées Tesprit qu'ils avaient oublié de mettre dans leurs discours. Il était cependant dans Tordre que celui qui avait tant d'esprit au service des autres voulût en faire usage pour son compte. Lorsque M. Maret se présenta pour des emplois publics, il trouva pour l'y aider les nombreux amis que lui avait faits le Moniteur ; au reste, M. Maret à le cœur excellent, il est donc disposé par sa nature à tout ce qui est bien. Son esprit est cultivé, et s'il n'eût pas été enlevé aux lettres par les affaires, il eût été un littérateur estimable, sinon du premier ordre. Son talent capital consiste dans une singulière facilité & reproduire les idées d'autrui, et il l'a tellement exercé dans la rédaction du Moniteur et de quelques ouvrages du même genre, que son esprit s'y est comme absorbé. L*abbé Sieyès lui procura, dans Torigine, la place de secrétaire du Consulat. Au début il déplaisait au premier consul, précisément par les qualités qui depuis le lui ont rendu si cher, son obséquiosité, son empressement, sa propension à disparaître devant l'esprit des autres; mais à mesure que le premier consul avait attiré à lui l'autorité, et qu'il avait pris Thabitude de la manier sans partage, il s'était réconcilié avec le secrétaire du Consulat. Le despotisme de l'un comme la faveur de l'autre croissaient dans la même proportion ; le duc de Bassano avait fini par s'absorber dans l'Empereur : c'était pour celui-ci un sens de plus par lequel il manifestait au commun des hommes ses volontés promptes comme l'éclair. Les termes, en effet, manquent pour exprimer juste avec quelle assiduité, quelle facilité, quelle promptitude les ordres de l'Empereur, communiqués au secrétaire d'État par des mots qui partent aussi vite que des signes, prenaient de la couleur, un sens, une rédaction, et couraient régir tous les points de ce vaste empire ; jamais de délais,

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de remontrances, d'observations, et cette entière abnégation ne coûtait rien au duc de Bassano. Dès longtemps terrassé sans retour par le génie de PEmpereur, il croyait à son infaillibilité. Ceci explique les reproches qui lui furent adressés lorsque les temps devinrent néfastes : on Taccusa d'avoir toujours détourné l'Empereur de traiter avec la coalition, de s^étre opposé au congrès de Prague, d'avoir neutralisé celui de Cb&tilion; mais, en dépit de toutes ses défaites, l'Empereur était loin de se tenir pour abattu. 11 attendait les ennemis sur les hauteurs de Montmartre; il était donc souverainement injuste de demander au duc de Bassano une idée différente, et je ne sais s'il osait l'avoir, même lorsqu'il mouillait son maître de ses larmes, dans la cour de Fontainebleau.

Mais durant ces quinze années de faveur, ou, pour mieux dire, de succès, on n'a pas une mauvaise action à reprocher au duc de Bassano, et on pourrait en citer grand nombre de bonnes ; fort peu d'hommes se sont trouvés dans sa position de qui on en pourrait dire autant. S'il laissait percer quelques petits ridicules, ils ne prenaient point leur origine dans sa position élevée mais dans son individualité; il se complaisait dans la beauté de ses formes extérieures et la grâce de son maintien; le bel-esprit était aussi au nombre de ses prétentions. Il y avait bien au fond de tout cela quelque vanité, mais sans qu'elle allât jusqu'à l'orgueil ou à la hauteur. Quand il lui prit l'envie de se marier, déjà il avait atteint un remarquable degré de faveur, et il aurait pu porter ses vues assez haut. Bon nombre de familles, même dans le difïlcile faubourg, se seraient disputé le bonheur de son adoption; il alla chercher sa femme à Dijon, dans la ville qui l'avait vu naître; il la prit dans sa propre famille, peu riche par conséquent, à la vérité jeune, jolie, et non pas sans esprit.

Le duc de Bassano avait des envieux, sans doute, mais n'avait pas d'ennemis ; cependant il voyait avec souci l'ascendant toujours croissant que prenait Regnauld de Saint-Jean-d'Angely au conseil d'État. La trempe d esprit de celui-ci était toute différente : il avait autant de facilité au travail, et il y était infati-

gable à Tégal du duc de Bassano; mais sa facilité n*étail pas de la souplesse, c'était un vigoureux coursier retenu par une main puissante, qui mordait le frein et était toujours prêt à échapper. M. Regnauld avait des qualités de premier ordre : il s* était fait écrivain correct, orateur éloquent, et, ce que je n'ai remarqué que chez lui, parvenu à près de cinquante ans il gagnait encore des deux côtés,*- il avait Tesprit juste, pénétrant, et se jouait au milieu de l'affaire la plus compliquée. Laborieux à volonté, il passait la nuit sur un carton du conseil d'État, composait le matin un discours pour l'Académie, courait chez sa maîtresse, et était arrivé des premiers à Saint-Cloud; mais il possédait, comme on le devine bien, les défauts de ses qualités, et s'y livrait avec un abandon qui allait parfois jusqu'à l'excès. Ensuite il avait gardé de ses premières années je ne sais quoi de commun : chez lui, de petites vanités, des jactances, des procédés parfois inexcusables, trahissaient le parvenu. L'Empereur, qui le voyait tous les jours, l'appréciait ce qu'il valait ; quoiqu'assurément il ne lui fût pas tombé sous la main homme plus propre à faire à volonté un bon ministre de l'intérieur, de la justice et même des finances, il avait intérieurement décidé qu'il ne le serait jamais, et ce pauvre Regnauld avait eu la douleur de voir passer devant lui les Champagny, les Crétet, les Montalivet, dont on aurait pu réunir les trois capacités sans trouver le contre-poids de la sienne. L'Empereur le laissait dans la place de président de la section de l'intérieur au conseil d'Ëlat, et y ajoutait les missions importantes qui se rapprochaient plus ou moins du conseil. Il l'avait fait secrétaire d'État de la maison impériale, l'avait chargé de cordons ; il recevait de grosses gratifications et avait été richement doté. L'Empereur semblait lui dire dans toutes les occasions : « Tout ce qui vous plaira, mais jamais ministre, »

Le duc de fiassano, qui connaissait cette disposition de l'Empereur et en voulait profiler, cherchait quelqu'un qui pût remplacer Regnauld qu'on aurait envoyé au Sénat. II présuma assez bien de moi pour m'en croire capable, il se trompa, mais j'étais

LE GRAND-DUCHÈ DE fiERG 269

resté assez bien dans son esprit pour que je fusse heureux d'être placé dans ses attributions; et puisqu'un secrétaire d'État à Paris était nécessaire à l'administration du grand-duché, il y avait quelque chose d'honorable pour cette administration que ce secrétaire d'État fût celui de TEmpire. Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que j'étais rapproché des regards du maître. On me demanda une statistique raisonnée du grande duché, un projet d'organisation du gouvernement qu'il était convenable d'y établir; d'y préparer sur-le-champ l'introduction des Codes français; de me soumettre, pour les recettes et les dépenses, à l'ordre introduit au Trésor impérial, et d'envoyer toutes les semaines un rapport détaillé sur tout ce qui pouvait intéresser l'Empereur dans l'étendue du grand-duché et dans les cercles de l'Allemagne que ses postes parcouraient.

Je demandai grâce sur quelques articles, tels que l'introduction subite des codes, la rédaction d'une statistique, etc. ; mais j'envoyai un projet d'organisation du gouvernement; je proposais un ministre qui le serait à la fois de la justice, de Tintérieur et de l'instruction publique; un ministre des finances ; un ministre de la guerre commandant supérieur des troupes; un conseil d'Éfat de dix membres; au haut de la machine, un com* missalre de l'Empereur, ministre principal, présidant le conseil des ministres et le conseil d'État, lequel statuerait sur les affaires pressantes ou de peu d*impprlance, et adresserait les autres à Paris avec ses avis motivés et des projets d'ordonnance. Le commissaire impérial conserverait Tadministralion des domaines . du prince et rédigerait lui-même le budget, qu'il irait tous les ans soumettre à l'Empereur, après qu'il aurait été présenté en conseil d'État. Les administrations secondaires consistaient dans des directions générales des douanes, des postes, de l'enregistrement et domaines, organisés par M. Agard dans le système français. Je les conservais; j'y ajoutais une administration des eaux et forêts, restées jusque-là dans le domaine du grand-veneur, et une direction des contributions directes qui s'occuperait sur-lechamp d'un cadastre.

Je ne recevais ni censure, ni approbation de mes plans ; on ne me répondait pas du tout. Je pris sur moi d'e?céculer provisoirement tout ce que j*avais proposé pour les administrations secondaires; j'organisai le Trésor du grand-duché et en petit sur le modèle de celui de France, parce que je savais que l'Empereur n^aurait pas en ce point pardonné le retard, et que moimême j*avais besoin de m'imposer des règles ; insensiblement la machine prit un mouvement régulier et marchait rondement.

Le comte de Nesselrode, ministre de l'intérieur, était le chef de la famille de Nesselrode, Tune des plus anciennes d'Allemagne, et qui était en possession de fournir des sujets distingués à la diplomatie; lui-même était oncle, à la mode de Bretagne, du Nesselrode, ministre des affaires étrangères en Russie, que nous avons vu à Paris; il ne manquait pas d'instruction et de zèle, et ne se montrait rebelle ni aux idées françaises, ni à nos formes d'administration. Comme presque tous ses pareils, il était chargé de grandes propriétés mal administrées, et de dettes; il n'avait le courage de songer ni aux unes ni aux autres. Gentilhomme dans la belle acception du terme, il secondait franchement ce qui pouvait blesser son intérêt personnel lorsqu'il voyait le bien public au bout; aussi jouissail-il d'une véritable popularité. Je lui avais laissé, et presque sans contrôle, tout ce qui tenait au régime municipal, qu'il dirigeait paternellement. J'avais cru que c'était un bon moyen d'adoucir aux yeux des Allemands le joug étranger, que de préposer à cette partie de l'administration, dont l'action est de tous les joursj un homme de nom, qui parlait leur langue, partageait leurs goûts et même leurs faibles, et dont l'exemple répondait à toutes les préventions.

M. Fuschius, chargé de la justice, était un bourgeois à qui rien n'aurait pu persuader qu'il fût en quelque chose l'égal d'un comte de Nesselrode; aussi restait-il subordonné, par le fait, à celui-ci ; à quoi je ne voyais pas d'inconvénient. C'était, au reste, un jurisconsulte bavarois dans toute la force du terme: honnête, assidu, passablement instruit, de mœurs patriarcales.

LE GRAND-DUGHi; DE BERG 271

mais d'une lenleur d'esprit qui me rendait le travail impossible avec lui.

Le général Damas s'occupait de tout ce qui tenait à Tarmée ; Damas était un brave des premiers jours dont une grave méprise avait compromis la fortune. Enlré au service en ) 790, il était aide de camp du général Meunier au premier passage du Rhin et y reçut une blessure. En poursuivant sa carrière dans les années suivantes, il avait passé par les divers grades et fait ensuite partie de la fameuse expédition d'Ëgyple en qualité de chef d'état-major du général Kiéber ; il était devenu son amr intime. Déjà l'histoire a dit comment le commandant en chef de cette armée s'en sépara à l'improviste et sans en avoir donné avis au général Kiéber, qui devait la commander à son défaut. Kiéber était l'un des premiers hommes de guerre d'une époque où il y en avait de si remarquables. Homère n'a pas rêvé une figure où Pardeur et le courage se peignissent en aussi grands traits : un esprit ferme, élevé, généreux, animait ce magnifique extérieur. Kiéber aimait passionnément la république, parce que c'était le seul gouvernement qui pût remplir sa noble ambition ; toute, elle était pour la liberté et la gloire de sa patrie, et il croyait qu'on n'y atteindrait que par le respect des lois et la religion du devoir. Il vit avec indignation comment Bonaparte s'en était joué en quittant son armée ; il en prit le commandement parce qu'il le fallait bien, mais en même temps il dénonça au Directoire la fuite de Bonaparte ; lui-même avait dicté les termes de cette dénonciation, qui respirait une sévérité antique. Damas, quoi qu'il ne manquât pas d'esprit, n'était pas de trempe à produire quelque chose de semblable ; mais il signa l'expédition de la dénonciation comme chef d'état*major, et l'adressa au Directoire. Pendant que le paquet traversait les mers, le Directoire avait cessé d'exister et était remplacé par le Consulat. Ce fut Bonaparte, premier consul, qui ouvrit le paquet renfermant la dénonciation de sa fuite d'Egypte; Manebat alfa mente repostum. Cependant il dissimula pendant la vie de Kiéber, qui soutenait d'une admirable manière le lourd fardeau

qu'il lui avait laissé sur les bras, et dans lequel il voyait d'ailleurs un redoutable adversaire à ses projets ultérieurs. Mais quand la fortune Teût délivré de Klébér et que l'expédition d'Egypte regagna en lambeaux le sol de la pairie, le pauvre Damas, rentré sans autres ressources que son épée, ne put échapper au ressentiment concentré jusque-là. Il fut rayé des contrôles de l'armée et délaissé sur le pavé de Paris avec une femme et des enfants. Là même il n'eut pas le bonheur d'être oublié : il fut; une première fois, arrêté et logé au Temple pour avoir fait Irop publiquement l'éloge de Kléber, parce qu'un pareil éloge impliquait la censure du premier consul. Remis en liberté par les soins du général Belliard, son ami, il fut peu de temps après arrêté de nouveau comme devant avoir pris part à l'échaufîourée de Moreau. La procédure n'avait fourni aucune preuve contre lui : force fut bien de le rendre une seconde fois à la liberté, c'est-à-dire au délaissemeift et à la mieère, Murât, qui, comme tous les hommes de grand courage, avait la géné« rosilé du cœur, osa lui tendre la main et l'envoya dans le grand' duché de Berg, qu'il possédait alors, pour en commander les troupes. Je l'y trouvai; sa position devenait difûcile depuis que l'Empereur avail^repris le gouvernement du pays, et je lui donnai le conseil de partir pour Naples, où Murât Tattendait. Les premiers soldais de la révolution portaient à Iflt patrie un attarchement qui tenait de la passion. Damas ne put jamais se décider à passer les Alpes, et ne demanda, pour rester dans le grand duché, partie en quelque sorte de la France, que ma pa* rôle de faire tout ce qui serait en ma puissance pour le réconcilier avec l'Empereur. Ce ne fut pas l'afTaîre d'un jour, car la première fois, que je prononçai son nom, l'Empereur me dit : a II est resté dans le grand-duché, à la bonne heure ! tout ce » que je peux faire pour lui c'est de r.oublier. » Damas est cependant un officier général instruit, modeste, d'une sûreté de caractère à toute épreuve, et sorti de l'école qui a produit les Kléber, les Hoche, les Marceau.

Je faisais marcher les affaires de mon mieux et comme je

l'entendais, car je recevais rarement les réponses de M. le duc de Bassano. Dès qu'en 1809 je pus disposer d'un mois, je remployai à visiter le grand duché ; parti de Dusseldorf le 28 mai, je n*y rentrai qu'au f*' juillet. J'étudiai dans lous leurs détails les fabriques d'Ëlberfeld, Barmen, Roustorf, Lunen, Romscheit, Solingen, etc.

Je n'avais jeté dans ce voyage, ou plulôt dans cette course rapide, qu'un coup d'œil superficiel sur le grand duché ; j avais seulement voulu reconnaître par moi-même ce que j'appellerais volontiers Tétat des lieux. Je me proposais d'y revenir plus d'une fois; j'avais pu apprécier ce que valait chaque préfet, en le faisant s'expliquer dans les localités mêmes et en présence des objets sur lesquels il était interrogé. Je reconnus que nous avions eu la main^bonne, et que MM. de Bok, de Humberg et autres promettaient des magistrats distingués. Je leur remis l'instruction que dix ans auparavant j'avais composée pour les premiers préfets de l'Empire, après y avoir fait les corrections que l'expérience avait indiquées, ou que la différence des lieux rendait nécessaires.

Situation politique du grand-duché à l'époque de la guerre de 1809. -^ Le major Scbill. — Le duc dé Brunswick. - Bataille de Wegram.

Les avis que je recevais, le ton assez hautain qu'aiïeelaient en parlant de la France les journaux publiés dans la Confédération du Rhin, un rappel général dans les Étals de l'Autriche des militaires en congé, m'indiquaient un nouvel et prochain conflit entre celte puissance et la France. Je craignis que les jours de la paix n'eussent déjà cessé, et je me rendis à Benrath, château si rapproché de Dusseldorf que les affaires 6*expédiaieut aussi promptement dans un lieu que dans l'autre. Je mis peu de temps à apprendre que la guerre était inévitable, prochaine, et que l'Autriche faisait un déploiement de forces extraordinaires dans l'espérance de dépasser celles de l'Empereur, dont on croyait une partie employée à subjuguer l'Espagne, et une autre encore à garder rilaiie. J appelai sur le champ le général Damas, avec lequel j'arrêtai les préparatifs et les mesures de pré» voyance qui étaient en notre pouvoir.

Arrivé à Dusseldorf au milieu de l'année précédente, j'y avaiô trouvé établi dans toute sa force le renom d'invincibilité qu'avait acquis TEmpereur dans les champs de Marengo, d'Auslerlitz et d léna* J'étais daos l'âge de lambition, et la route s'en ouvrait devant moi, large et semée de fleurs; je ne pouvais pas plus douter de ma fortune que de celle de l'Empereur. J'avais, avant de passer le Rhin, traversé les riches campagnes de la Roër ; elles étaient animées par les scènes joyeu-

m MÉMOIRES DU GOMÎE BEUGNOT

868 el variées que partout la moissoQ fait naître. Le ciel était magniflque, et je me rappelle encore la sorte d'ivresse que j^éprouvais en passant ce fleuve éternellement fameux et courbé sous notre joug à force de vfctoires. Il était alors difficile à un soldat ou à un serviteur de Napoléon d*être modeste ; ce qu'on pouvait en attendre de mieux, c'est qu'il ne fût pas insolent ; mais cette attitude si belle, et j'ajouterai si pleinement belle, fut de courte durée. La défaite du général Dupont à Baylen, et les honteuses . conditions qui l'entouraient, firent à l'étranger une sensation rapide et profonde ; le masque était tombé, on vit qu'il était possible de nous vaincre, et on ne songea plus qu'à nous combattre.

J*étais assez bien placé pour surprendre quelques secrets de la diplomatie allemande : le privilège des postes 'du grand duché s'étendait jusqu'aux villes Hanséatiques, et je recevais de Hambourg force nouvelles, dont, suivant Tusage, la plupart étaient hasardées et quelques-unes vraies. Les principales fa* milles du grand-duché avaient des enfants au service autrichien, dont elles recevaient aussi des lettres, et, malgré le soin qu*on prenait pour en dérober le contenu aux Français, il leur en ' parvenait toujours quelque chose. En mon particulier, je ne négligeais pas plus à Dusseldorf qu'on ne négligeait autre part les moyens de pénétrer les secrets qui intéressaient l'Empereur. J'avais été assez bien servi, et, dès les premiers mois de 1809, j'avais averti du délire guerrier qui s'était emparé de la famille de l'empereur d'Autriche. Je demandais qu'on n'ajoutât aucune foi à rinterprétation que le cabinet de Vienne donnerait à ses préparatifs patents, lorsqu'il dirait qu'il n'entendait pas du tout attaquer la France, que seulement il se préparait à la défense, L'Empereur m'imposait un rapport tous les quinze jours où je lui rendais compte de l'état du^grand duché et de ce qui était venu à ma connaissance du reste de l'Allemagne. Le retard de cette pièce ne m'eût pas été pardonné, et cependant je n'ai jamais été à portée de savoir en quelle estime était ce travail dans 8on esprit. Lors même que, plus tard, je lui ai. porté à

Mayence des rapports qui n'étaient que irop exacts sur la défection de la Bavière et le cha'ngement de politique de TAutriche, il les reçut fort mal, et me reprocha durement de faire de la ' politique ^antichambre. Toutefois, dès le lendemain matin, il était en route pour son armée.

Le 3 mars 1809, l'Empereur avait cédé par des lettres patentes le grand-duché de Berg au fils aîné du roi de Hollande. Cette mesure produisit un mauvais effet : les habitants]du grandduché y virent dans, l'avenir leur réunion à la Hollande, et tremblèrent d'être un jour appelés à partager le poids énorme de sa dette. De son côté, le roi Louis accrédita de son mieux cette prévision f&cheuse, lorsqu'il dit, dans son discours aux Chambres, que les Hollandais devaient voir dans cette mesure le dessein qu'avait l'Empereur de les indemniser des pertes qu'ils avaient éprouvées. J'étais assurément fort loin de partager la commune erreur. Je savais que l'Empereur avait des motifs naturels de vouloir beaucoup de bien au fils aîné du roi de Hollande, et qu'il avait voulu pour lui quelque chose déplus positif qu'une couronne qui ne tenait à rien. Ce qu'on pouvait induire selon moi de plus certain de la mesure, c'est que dès lors un sort nouveau était préparé dans l'esprit de FEmpereur à la Hollande. Je n'osais donner à personne cette explicatiofi. Je répondais à tous ceux qui venaient me demander des détails, que la cession faite par l'Empereur était l'événement le plus heureux pour le grand duché, et, afin qu'il ne restât plus de doute dans les esprits, je fis chanter un Te Detm^ et je donnai une fête aussi magnifique que le local le comportait.

A la même époque, je fus informé que la guerre était arrêtée dans le cabinet de Vienne. On avait en même temps décidé qu'on tenterait un dernier effort pour soulever l'Allemagne entière contre la France. Des hommes graves, comme ceux qu'emploie ordinairement le cabinet de Vienne, s'étaient répandus sur les différents points de l'Allemagne pour y sonder le terrain. Il nous était échu un commandeur de Kaunitz, fils du fameux ministre, mais qui n'avait de son père qu^ \^ nom. En

prenant Topposé de ce qu*i] débitait, je me trouvai dans le vrai. Une lettre d'un homme habile, mon torreêpondant à Hambourg, confirma mes conjectures, et j'envoyai un courrier qui ne trouva pas l'Empereur à Paris ; il était à Texpédilion d*Espagne. lien partit comme l'éclair, battit, avec les troupes qu'il trouva sur fa route, les Autrichiens qui se préparaient depuis trois ans, et était aux portes de Vienne lorsque, dans Vienne même, on s'obs(inail à croire qu'il n avait pas quitté TEspagne.

Je recevais en même temps des ordres ronp sur coup pour des levées d'hommes et pour diriger sur la grande armée tout ce que je pouvais ramasser de disponible. 11 me fallut laisser 1à tout autre travail pour m'occuper exclusivement de soins militaires. La merveilleuse précipitation de TEmpereur nous était bien nécessaire.

La tournure que prenait la guerre d'Espagne minait noire crédit en Allemagne. Le > princes de la Confédération suivaient publiquement nos drapeaux; leurs peuples formaient des voeux secrets contre nous. «Comment voulez^vous, me disait l'un de » ces princes, que nous allions longtemps avec vos victoires » qui ne finissent pas? Nous sauvons l'honneur de nos armes, >i et nous épuisons le sang de nos peuples. » La Prusse jouait, comme de raison, le premier rôle dans ce concert de haines. Peut-être avions-nous trop durement appesanti sur elle la main du vainqueur; peut-être avions- nous à nous reprocher de lavoir blessée dans ses points sensibles et qui restent sacrés même entre ennemis. 11 y avait au fond de i'àme de chaque Prussien, non pas le besoin, mats la rage de la vengeance contre tout ce qui portait le nom français. La cour de Prusse, en quittant Berlin pour Kœnigsberg, avait rendu la liberté de s'épancher aux ferments de haine partout répandus et qui bouillonnaient dans la capitale. Des jeunes gens qui appartenaient à des familles connues s'organisaient en bandes d'aventuriers, et juraient de courir sus aux Français, quelque part que ce fût. Un major Schill parvint à enlever son régiment tout entier pour cette nou-

velle croisade ; il coBipiait entre ses compagnons d'aventure le fils du général Blucher. Ce général lui-même dont la retraite du service n'avait rien de sérieux, était Tâme de l'entreprise. Il devait laisser commencer le mouvement et bientôt s y réunir avec ce qu'il trouverait de troupes disposées à le suivre. Schiil, exerçant son régimentsur la place publique de Berlin, affectail d'indiquer la position qu'il fallait donner au sabre pour couper la tête d'un Français, et comment en reprenant la deuxième position, on coupait encore la tête à un Françaù. Tout cela s'exéculait à la face du soleil, quand après le traité de Tilsitl, la Prusse était devenue noire alliée, que. nous avions un ministre à Berlin et une armée à ses portes. Mais il n'y avait dans toute la Prusse qu'un seul homme de bonne foi pour la paix : c'était le roi. L'armée avait été abîmée, la monarchie démembrée, leroi humilié; mais une puissance nouvelle avait surgi de ce malheur extrême : c'était celle de la nation, qui ne consentait pas à sa ruine et se précipitait aveuglément dans toutes les voies de la résistance. La levée de boucliers du major Schiil ne pouvait enfanter que du brigandage ; cependant, elle avertissait de ce que nous avions à attendre du pays où elle avait pu s'opérer impunément. Schiil était devenu à l'avance un héros. C'était au moins celui du jour. Les élégantes de Berlin portaient son portrait ou son chiffre pendant à un collier de fer d'un travail gracieux et léger. C'est avec du fer, disait-on, que la Prusse se relèvera ; il en faut partout, et jusque sur le sein des femmes. La mode des ornements de femme en fer date de celte époque ; les Prussiennes, qui les avaient introduits chez elles par un sentiment très louable, les virent adopter par le reste de l'Allemagne, ce qui était fort naturel, mais aussi parla France, contre laquelle ils avaient été inventés. Tant il est vrai que, chez nous, il nVst rien que le caprice n'accepte et que la mode ne justifie.

Le major Schiil passa l'Elbe dans les premiers jours de mai, se porta sur Halle et Alberstadt, et s'approchait d'assez près du grand-duché. Je n'étais pas sans inquiétude sur le département formé de l'ancien comté de La Mark, où je savais qu'il avait des

inlelligences. L*armée du grand-ducbé était tout entière au do hors, partie à la grande armée, partie en Espagne. Il me restait pour ressource la gendarmerie, les dépôts des régiments et une compagnie de vétérans. Le général Damas en forma deux forts détach^ents, avec lesquels il alla prendre position à Rheda et à Lipst^dt, les deux points les plus menacés, parce qu'ils étaient ceux ptr lesquels Schill pouvait plus aisément pénétrer. Cette malheureuse petite guerre avait cela de dangereux qu'elle promenait partout où elle s'étendait le cri d'extermination contre les Français, dans le temps où l'Empereur était aux prises avec toutes lès forces de la monarchie autrichienne.

J'étais de la sorte entouré de sujets d'inquiétude, et je n'avais à leur opposer que ma conOance dans le génie de l'Empereur. Telle était ma disposition d'esprit, lorsque je reçus un courrier que le ministre secrétaire d'État m'avait expédié le 6 mai, len* demain de la bataille d'Essling. La lettre du ministre était assez longue et tout entière de sa main: elle contenait le récit de la bataille de la veille, qu'elle présentait comme une victoire obtenue sans efforts. La dépèche était écrite avec beaucoup d'art. Tant de précaution dans la manière de la rédiger, tant d'empressement à me la faire parvenir, étaient propres à éveiller mes soupçons. Vingt fois je relus l'épUre, et, à force de la com^ menter, je jugeai qu'il était plus sûr de croire à ce qui était resté en blanc dans la lettre qu'à ce qui était écrit, et que la joie factice de M. le minisire secrétaire d'État recouvrait une véritable défaite. Je pris sur le champ mon parti : je composai un bulletin de victoire plus net et plus rondement écrit que la lettre du duc de Bassano; je l'expédiai sur touslçs points de l'Aile* magne où parvenaient les postes du grand duché, et j'envoyai des courriers dans les autres destinations, en Hollande, et même sur la rive du Rhin. J'affirmai impudemment que l'Empereur m'avait adressé ce bulletin du champ même de la bataille. J'avais jugé qu'il était pressant de s'emparer de l'initiative, et je ne m'étais pas trompé. A peine deux jours s'étaient passés que, de toutes parts, affluaient dans le grand-duché des lettres d'un

LE GRAND-DUCHÉ DE BERG 2Sl

style bien différent. Le ministre de Tinlérieur avait, en tout bien tout honneur, son fils atné colonel du régiment des chasseurs de Berg, et son fils cadet colonel du régiment des hussards de Lichtenstein, qui faisait partie de Tarmée autrichienne. Le jeune comte de Nesselrode, après la journée d*Essling, envoya à son père un récit détaillé de la bataille. Il s*y prit si bien pour m'en dérober la connaissance que je l'eus pour ainsi dire aussitôt que lui. J'y vis que notre perte I9ivait élé grande sur tous les points, et que l'armée française n'avait échappé à une déroute complète que par l'intrépidité systématique du maréchal Masséna. J'ajoutais foi à cette lettre, parce que je connaissais celui qui l'écrivait pour un sujet distingué et éloigné par caractère de toute exagération.

La joie en fut grande dans le parti autrichien à Dusseldorf. De tous les châteaux, on venait en pèlerinage au ministère de l'intérieur du grand-duché, pour y lire la fameuse dépèche du fils du ministre. J'en conçus de l'impatience, et j'avais d'abord résolu de prier poliment M. le comte de Nesselrode de me renvoyer son portefeuille. Je suspendis cette mesure, dans la crainte de l'ébranlement qu'elle occasionnerait dans un moment où moi-même j'étais, pourainsi dire, en l'air. Je préférai attendre la fin de la campagne; alors je n'eus pas à y revenir ; le jeune Nesselrode périt dans les champs de Wagram, à la tète de son régiment. Un sentiment bien différent succéda à mon impatience ; le malheureux père ne pouvait pas me faire part de sa perte ; je ne pouvais pas davantage lui en parler ; mais je saisissais tous les moyens indirects de lui prouver la part que j'y prenais, et je ne dissimulais pas. Le jeune comte méritait des regrets dans tous les partis, car il était homme aimable, plein de loyauté, sans haine et sans prévention contre nous, enfin un ennemi généreux. « Mon frère, me disait-il un jour, a le beau » lot, puisqu'il est des vôtres. Je sers dans l'armée autrichienne ; » c'est la place du cadet de la famille. »

En dépit de mon bulletin, la bataille d'Essling fut tenue pour une défaite et l'ébranlement devint général en Allemagne. La

Prusse crut qu'elle allait être délivrée aussi promplement qu'elle avait été asservie. Il n*y eut pas Jusqu'au Danemark qui prit une attitude hostile, sans qu*on pût en rendre raison aulreinenl que par Tassiduité des intrigues anglaises. La Suède n*était pas mieux disposée, et les princes de la Confédération du Rhin, dont les soldats grossissaient nos légions, caressaient intérieurement la pensée d'être bientôt délivrés de leur rude protecteur. La conflagration était si menaçante que le prince«primat se crut ou fut obligé d*adresser aux princes confédérés une instruction politico-pastorale, où il exposait que l'Empereur avait eu la victoire, qu'il ne cesserait pas de l'avoir, et que les affaires tourneraient au mieux> pour le plus grand bonheur du monde et de la Confédération du Rhin en particulier. Si, dans ce moment de crise, entre la journée d'Essling et celle de Wagram, la Russie eût fait un signe, on ne sait ce qui en serait arrivé ; mais tel était encore l'ascendant attaché à la personne de l'Empereur, qu'après la journée d'Essling, et dans la périlleuse position de Ttle de Lobau, seul il suffisait à balancer la fortune, jusqu'à ce qu'il l'eût vaincue dans son infidélité.

L'Allemagne avait les yeux attachés sur cette tle de Lobau. Serait-elle le tombeau de l'armée française ou Taigle de Napoléon s'en échapperait -il victorieux? J'étais fort ébranlé par les opinions des gens du métier, qui Français ou Allemands, s'ac^ cordaient sur le danger de la position. Personne ne croyait que l'Empereur trouvât dans l'ile de Lobau des ressources pour refaire son armée et reprendre l'offensive, et on croyait encore moins que le prince Charles le laissât faire.

Le major Schili ne me causait plus d'inquiétude. Comme ses courses étaient surtout intéressées, il avait abandonné sa marche vers le gran-dduché pour se porter sur les villes Hanséatiqties, qui lui ofl'raient une proie plus grasse et plus facile à saisir. Poursuivi par une division hollandaise, sous les ordres du général Gratien, il fut atteint dans la ville même de Stralsund, où, après une vigoureuse défense, sa troupe fut dispersée, et

]ui-méme périt en combattant avec un courage digne d'une meilleure cause.

Les partisans de Schill Irouvèrent sur le champ à se rallier 60U8 un autre drapeau, sous celui du duc de Brunswick-Oels. Ce prince avait pénétré en Saxe à la lête d'une division composée, partie de troupes réglées autrichiennes, partie de ces aventuriers nés de longues guerres, et qui s'offrent au parti qui veut les payer. Son but était de rentrer dans le patrimoine de sa maison, dont l'Empereur s'était emparé pour le comprendre dans le royaume de Westphalie. Dans ce dessein, il traversa rapidement la Saxe et parvint jusqu^à la capitale de ses anciens États. Il ne devait point s'y arrêter, mais marcher droit sur Wesel, en passant par le grand-duché. Je ne redoutais pas moins les approches de M. le duc de Brunswick que j'avais redouté celles de Schill. Les troupes du premier avaient commis toutes sortes d'excès à Leipsick et à Halle ; il les avait intitulées r Armée delà Vengeance, et leur avait donné des uniformes conformes à leur destination : habit noir chamarré de têtes de mort et d'ossements humains brodés en blanc. Il en exigeait des serments affreux, et, ce qu'il y avait de pire, c'est que ce lugubre appareil accompagnait les scènes qu'il semblait seulement promettre. Des Français, saisis au hasard et la plupart désarmés, avaient élé impitoyablement massacrés. Le chef de l'expédition, qui ne manquait ni de courage ni d'audace, tint la campagne pendant un mois, et jusqu'au 7 août, que, serré de tous côtés par des troupes du roi de Westphalie quatre fois plus nombreuses, il se jeta dans le duché d'Oldenbourg, et y prit la mer avec ses bandes, pour aller rejoindre les Anglais à Walcheren.

Lorsque, fuyant devant nos troupes, il traversa Brunswick, il ne voulut pas depcendre dans le palais de ses pères ; il dormit en pleine rue, sur le rempart, couché sur une botte de paille. L'armistice signé avec l'Autriche n'avait point désespéré son courage. Abandonné par ceux qui l'avaient poussé en avant, il trouvait ses ressources en lui-même, et ce fut à travers mille

périls qu'il alla joindre les drapeaux de la seule puissance qui ressentît contre la France une haine égale à la sienne. Je ne pouvais me défendre d'une sorte d'admiration pour l'homme, qui donnait à l'I^urope vaincue et courbée l'exemple d'une telle persévérance, et cependant, instruit par le Moniteur, j'étais forcé, dans mes rapports à TEmpereur, de le flétrir de répilhèle de brigand.

Ce prince était le fils du duc de Brunswick, de celui qui laissa mettre son nom au bas de la fameuse déclaration de juillet 1703, si funeste à la cause des émigrés. 11 n'en était point l'auteur, mais bien un abbé Limon, intrigant de premier aloi, qui, après avoir déserté le parti d'Orléans, avait porté son ardeur dans celui delà contre-révolution. Les termes dans lesquels se manifeste était conçu contrastaient avec l'esprit anciennement connu du duc, heureux frère d'armes et ami du grand Frédéric. Il professait les mêmes opinions philosophiques et partageait son goût pour la littérature et les arts. Parce que ses États étaient circonscrits, il avait pu impunément y maintenir un gouvernement paternel, dont il trouvait, au reste, les principes dans son cœur. 11 était adoré de ses sujets ; on ne citait plus ses actes de bienfaisance, car il eût fallu trop souvent se répéter. Les lumières, la probité, le dévouement au bien public étaient les titres à sa faveur, et à une époque où les Juits étaient honteusement persécutés en Allemagne, il avait placé dans son conseil d'État un négociant de Brunswick, nommé Jacobson, juif et attaché h. sa religion, mais homme vertueux et sincèrement philanthrope.

La haute considération dont jouissait en Allemagne le duc de Brunswick, avait résisté à la malheureuse déconfiture des plaines de Champagne. On savait qu'il avait été trompé, dans l'origine, sur la nature de la guerre qu'alors l'on prétendait faire. Rentré dans ses États, nul ne s'était montré plus secourable envers les émigrés en général. Puis il avait ouvert un asile dans sa cour aux familles de la haute société française, avec lesquelles il avait eu des relations dans des temps plus heureux»

et apparemment il était parvenu, à force de soins délicats, à les guérir de l'impatience du retour, car je les ai encore trouvées à Brunswick, quand j'ai "été en prendre possession pour le roi de Westphalie. En 4806, le parti romantique de la cour de Berlin voulait à tout prix la guerre contre la France. Le duc de Brunswick s'y opposait, et mettait dans la balance le poids de sa renommée. Le roi l'écoutait, et sa confiance dans le prince tint pendant quelque temps la détermination suspendue. Enfin le vieux guerrier fut vaincu dans le conseil, et ne gagna à sa longue résistance que le surnom dérisoir de Prince de la paix. On le lisait un jour affiché à son carosse, pendant qu'il faisait le trajet de Berlin à Brunswick. Le duc espérait au moins de )a publicité de sa répugnance que, si la guerre était déclarée, il serait dispensé d y prendre part, et il se trompait encore. Trois jours avant l'entrée en campagne, quand toutes les dispositions préliminaires avaient été prises par le prince Louis de Prusse, le roi annonça au duc de Brunswick que la guerre était déclarée, et lui ordonna de venir prendre -le commandement de Tarmée. Il obéit en se plaignant de n'avoir pas été av-erti plus tôt. Luimême ne fut pas longtemps à reconnaître combien sa plainte était juste; il avait devant lui un ennemi qui ne se faisait pas attendre. L'Empereur fondit sur la Prusse comme un éclair en poussant l'épée dans les reins au duc de Brunswick qui cherchait à manœuvrer pour prendre des positions, comme il se pratiquait dans l'ancienne école. Il fallut accepter à la fois la bataille à léna et à Auersts&dt, et partout les Prussiens furent aMoiés. Le duc de Brunswich reçut, à léna, une blessure qui le priva-de la vue et ne tarda pas à devenir mortelle. Il fut retiré du champ de bataille dans un état pitoyable, et il voulut, le soir même', reprendre le chemin de Brunswick. Nulle plainte ne lui avait échappé, et on n'entendit pas un mot qui ne fût digne de lui. <c J*en resterai aveugle, disait-il au chirurgien qui le pensait ; eh bien I cela n'ira pas trop mal à mon âge. » Le chÀteait de Brunswick retentissait de sanglots quand il y fut apporté. Son ministre dirigeant de qui je liens ces délailô, le

Auppita de ne pas s'y arrêter, parce que les Français arriveraient dans les vingt-quatre heures. « C'est un peu prompt, répondit » le duc ; mais à quoi bon les fuir? — Monseigneur ne sait pas » à quoi il s'expose. .. — Je vais vous le dire, répondit le prince. » Je connais les Français mieux que vous et il y a longtemps. » Ils auront du respect pour un vieux général blessé sur le >' champ de bataille. Les officiers donneront le bal et iront à la » comédie ; les soldats caresseront un peu nos filles. Soignez les » logements, et que rien ne leur manque. Je suis assuré qu'il y » a un courrier de l'Empereur en roule pour savoir de mes nou- » velles. » A'on ei^al hic ienipus. N'importe, celle confiance des belles âmes est bien ce qu'il y a de plus touchant au monde. Pourquoi faut-il qu'ici la polilique ait forcé de la Irahir? Le lendemain, le même ministre, pressé par des avis que de toutes parts il recevait, revient à la charge sur la nécessité d'un prompt déparL Le duc continue de résister et ne se rend que quand son ministre lui dit que sa présence à Brunswick servira de prétexte pour aggraver les rigueurs de l'occupation militaire. Alors, il consent à être transporté ailleurs, en disant : « Je me » sens trop faible, et je ne supporterai pas le voyage bien loin ; » mais si ma présence ici doit ajouter au malheur de mes » sujets, il faut quitter la place et je ne balance plus. »

Le premier jour, la faiblesse ne fit qu*augmenter. Au second jour, le duc de Brunswick avait cessé de vivre. J'ai reproché au bon M. Wolfrad d'avoir conseillé ce départ. Je crains fort que les avis qui l'alarmaicnt ne lui soient venus d'un lieu élevé, où le dépouillement du malheureux duc était déjà prononcé.

Je vivais d'alertes. Après celles qu'avaient données le major Schill et le duc de Brunswick, vint la descente des Anglais dans l'île de Walcheren. Je reçus l'avis que, le 29 juillet, les Anglais s'étuient montréS) avec une flotte de cent trente vaisseaux de transport et de vingt-cinq bâtiments de guerre, à la hauteur de la ville de Véere. Je ne pouvais pas y croire, parce que je ne concevais pas que les préparatifs d'une expédition aussi importante n^eussent paS| dès longtemps, donné l'éveil à la deule

puissance qu'elle pût menacer. Mais, le lendemain du jour où la flotte avait été signalée, lord Ghatam qui commandait les troupes de terre avait effectué sa descente à Brcsaut, s'était emparé des forts de Haak et d'Or^capel, et marchait sur Flessingue. L'expédition avait trois objets : d'abord, la prise de Flessingue; ensuite, l'incendie du port d'Anvers et de laflotle qui y était renfermée; enfin, une importation considérable de marchandises anglaises. Les deux premiers objets ne furent pas atteints. La flotte d'Anvers remonta assez haut dans la rivière .pour être placée à l'abri de toute insulte. Cinq mille hommes se jetèrent dans Flessingue, qui se défendit vigoureusement. Lord Chatam ne fut pas heureux dans un seul des combats partiels que sa position le forçait de livrer. La contagion ravagea son armée, et cette expédition, qui était partie si magnifique et avait été saluée de tant d'espérances au sortir des ports d'Angleterre, y rentra légère des troupes qu'il avait embarquées, et avec la honte d*une complète déroule. Les marchandises de fabrique anglaise, qui tenaient une grande place dans l'expédition, restèrent apparemment sur le continent; mais les frais de transeport et Tescorte avaient été trop magnifiques pour que l'Angleterre, en définitive, y trouvât quelque profiL

Le 5 juillet arriva. En ce jour, lu fortune, qui depuis quelque temps paraissait hésiter, revint tout entière à son favori, La journée de Wagram fut une victoire décisive, quoi qu'on en ait dit, et la preuve en est dans le traité de Vienne qui jsuivit '. J'usai de mes rapports intimes avec le ministre secrétaire d'État pour faire mettre sous les yeux de l'Empereur, au moment où il allait arrêter les conditions de la paix, une réclamation du pays de Munster contre l'Autriche, pour une dette ancienne qu'on ne contestait pas, mais à laquelle on opposait, à Vienne, l'éternelle entrave des protocoles. L'obligation de payer dès à présent cette dette, de la part de l'empereur d'Autriche, trouva place à l'article 9 du traité de Vienne, et le grand-duché était orgueilleux

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