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Le comte Beugnot était d'une taille très-élevée

billion de guerre dé quatre millions, payable en vingt«quatre heures. Je demande une entrevue au général, et je lui propose l*h6tel que j'habite comme le lieu de réunion des autorités civiles ou militaires qui relèvent de l'Empereur. Le général hésite et prétend que c'est à moi à Falier chercher à l'hôtel de ville où il est en train d'opérations. Il m'était fort difficile d'accepter la conférence en un pareil endroit, où j'allais me trouver en face des magistrats municipaux et des habitants consternés. Je supplie le général de m'indiquer tout autre local : il prend son parti, et se rend chez moi ; mais, dès le début, j'entrevois que la négociation finira mal. Le généralcommençapar s'étonner lui-même de la complaisiance qu'il avait eue de se rendre à mon invitation et me pressa de lui fournir sans délai les moyens que j'avais de faire réussir sa contribution.

Les objections ne me manquaient pas contre le droit que pré* tendait avoir le général ; mais le droit était la chose du monde dont il se souciait le moins. Il avait d'ailleurs un argument favori auquel il revenait toujours. De deux choses l'une, disait* il : ou l'Empereur reprendra votre grand-duché, et alors on s'entendra avec ceux qui auront avancé la contribution ; ou il ne le reprendra pas, et c'est autant d'emporté sur l'Allemand ou sur l'ennemi. Battu sur le droit, je me retranchais sur le fait, et je faisais observer au général Rigaud, qu'en vingt-quatre heures qu'il devait passer à Dusseldorf, il était tout à fait impossible de lever une contribution, je ne dis pas de quatre, mais d'un million, mais de cent mille francs, parce que les habitants aisés avaient quitté la ville depuis un mois, emportant avec eux ce qu'ils avaient de précieux, en sorte qu'on n'aurait même pas le triste expédient de prendre des otages. A cela, le général ne prenait pas la peine de me répondre et me sommait de l'aider de mes moyens. « Je n'en ai d'aucune sorte, lui disais-je, et s'il » m'en restait je vous avouerai franchement que je ne les em- » ploierais pas à lever une contribution sur les sujets de TEmpe- » reur. — Je le croîs bien reprit le général. J'ai l'honneur de » vous connaître et je sais que vous êtes plus Allemand que

» Français. — Je n'ai pas, lui répondis-je, le même avantage à » votre égard, et j'en suis peu jaloux. » Sur cela, je me lève ; le général en fait autant. Je lui ouvre la porte de mon cabinet et je le reconduis jusqu'à Tesc^linr, sans avoir Tair d'entendre les propos grossiers dont il payait ma politesse^ Il n'était pas au bas de Tescalier, qu'une députation de l'hôtel de ville arrivait pour savoir si j'avais fléchi le général. Je répondis qu'il était inflexible, et je traçai le plan ile conduite à tenir. Fournir à Tarmée les vivres et le logement, y ajouter du vin, comme on avait fait la veille ; traiter les individus avec toutes sortes d'égards ; expri* mer au général le regret de ne pouvoir mieux faire, et ne pas lui payer un sou de contribution. Le général revint à l'hôtel de ville, où, après beaucoup de bruit, de tapage et de menaces, il s'assit avec ses officiers à un excellent dtner qui lui avait été préparé. Je fus fort maltraité de propos à ce repas. On se promit, dit-on, de me mettre à la raison, quand nous serions rentrés en France. Depuis lors, je n'ai plus entendu parler du général Rigaud, qui, vaincu par la force des choses, dut se convaincre qu'en défalquant des vingt-quatre heures qu'il avait à passer à Dusseldorf, le temps d'un bon dtner et du sommeil qui y succède assez ordinairement, il ne lui en restait plus assez pour mettre à lin une contribution de quatre millions.

Le lendemain malin, le général Rigaud prit la route de Wesel. J'étais tenu au courant de la marche des ennemis. Je vis que je n'en étais séparé que par vingt-quatre heures, et je songeai aussi à faire ma retraite. J'avais laissé à l'hôtel de la Résidence les domestiques dont le service m'était désormais inutile. Je donnai l'ordre à mon maître d'hôtel de préparer le lendemain un dîner et des appartements au comte de Saint-Priest, commandant du corps d'armée russe qui allait occuper Dusseldorf. J'avais eu le môme précepteur que le comte de Saint-Priest, et cela avait établi quelques rapports entre nous durant notre jeunesse. Il fut fâché de ne pas me trouver & Dusseldorf lorsqu'il y arriva, et dit que je n'avais manqué à la bonne politesse française qu'en ne restant pas là pour lui faire les honneurs de mon

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dîner. Mes arrangements de départ 'furent faits avec, autant de calme que s'il se fût agi de mon arrivée. Le pont volant quitta la station de Neuss pour venir mé prendre, et je fus reconduit pendant la traversée du fleuve jusqu'à la ville de Neass par des habitants de Dusseldorf, qui semblaient avoir oublié leur nationalité, à la sincérité des regrets qu'ils me témoignaient et aux égards louchants dont j'étais le sujet. Ainsi j*ai quitté, après six ans de séjour, cette belle contrée de l'Allemagne. Je n'y ai pas été exempt des variations inséparables des destinées humaines ; j'y ai éprouvé quelques plaisirs mêlés de peines ; mais à tout prendre, je compte ces six années parmi les moins malheureuses de ma vie, et je trouve du charme à y reporter mes souvenirs.

Retour en France. — Dernière audience de TEmpereur. — Je suis envoyé dans le département du Nord. — Abdication de Napoléon.

J^étaîs arrivé à Neuss entouré d'une petite colonie d'employés français, et même de quelques Allemands, qui suivaient ma destinée, comme s'il m'en fût resté une. Nous étions logés fort à Tétroit et d'une manière incommode; la position n'avait de mérite que le voisirtage du grand-duché, circonstance qui bientôt devint indifférente. Je pris le parti de me rendre avec mon monde à Aix-la-Chapelle; j'y établis un bureau afin de correspondre avec des agents que j'avais laissés dans le grandduché, pour préparer les comptes de la gestion extraordinaire que l'évacuation avait occasionnée. Je congédiai ceux des employés qui m'avaient suivi et qui n'avaient pas trouvé place dans ce bureau, en distribuant à chacun d'eux trois mois d'appointements par forme de gratiOcation. Je rendis compte de ces dispositions à Paris, elles furent approuvées. L'Empereur trouva bien mon établissement d'Aix-la-Chapelle, et j'en reçus en même temps l'ordre de me rendre au quartier général du maréchal Macdonald, qui n'en était distant que de six lieues, afin de (n'entendre avec lui sur les choses dont il aurait besoin pour organiser larmée qui se réunissait sous ses ordres. Je me rendis auprès du maréchal et lui fis part de ma mission. « Voulez-vous, » me dit-il, passer mon armée en revue? Cela ne sera pas long; » elle se compose, (|uant au personnel, de ma personne que

» VOUS voyez déjà, et de celle de mon chef d'élat-major, le gé- » néral Grundler, qui va paraître, et à Tégard du matériel, il » consiste Jusqu'à présent en quatre chaises de paille et une table » de sapin. J'écris tous les jours à Paris que c'est une mauvaise h plaisanterie que d'appeler ce que vous avez sous les yeux Tar- » mée du maréchal Macdonald ; je demande à grands, cris une » armée réelle, parce que je suis loin de partager l'opinion gé- » nérale que l'ennemi ne passera pas le Rhin. Il me suffit de voir » la direction qu'il donne à ses troupes et qu'elles vont suivre » même au fort dePhiver, pour me convaincre que le Rhin même » n'est pas le terme de leur marche; et, ma foi, si l'Empereur » n'a à lui opposer que des armées de la force de la mienne, » l'ennemi pourra bien ne s'arrêter qu'à Paris. Voilà, ajouta le » maréchal, ce qu'il faut que vous disiez et que nous disions » tous à l'Empereur, car le danger est extrême, et le moment » des vanteries est passé. » Je rendis compte de ma visite sans reproduire la vérité toute nue ; j'insistai cependant sur la nécessité de diriger des troupes sur le Rhin, où facilement on trouverait à les faire subsister. Le seul besoin que l'on peut éprouver ici, disais-je, c'est celui de soldats.

De retour à Aix-la-Chappelle, j'y repris les travaux de ma comptabilité et la mise en ordre des archives du grand-duché, dont je m'étais fait suivre. Ce séjour n'était pas sans agrément à cette époque; on y voyait refluer les Français qui avaient occupé des places durant l'occupation de l'Allemagne, et on trouvait parmi eux des hommes instruit^ et bons à entendre. Le lieu ^e réunion élail la maison de M. le préfet Ladoucette, qui ne manquait à aucune des obligations que les circonstances lui imposaient et les remplissait avec noblesse ; je l'avais connu en des temps prospères, et qui étaient encore si près de nous, lorsqu'il exprimait à la belle Pauline un sentiment dont, à côté d'elle, il était malaisé de se défendre. Les temps étaient bien changés à mes yeux, mais non pas autant à ceux de M. de Ladoucette, qui croyait, et presque tous les habitants de la rive gauche du Rhin avec lui, que le fleuve était une barrière que l'ennemi n'o-

serait jamais franchir. Celte opinion, partout répandue, entretenait dans les provinces du Rhin une sécurité parfaite; les contributions s'y recouvraient, la conscription s'y levait, enfin tous les services publics s'accomplissaient avec autant de facilité qii^aux années d'Austerlitz et d'Iéna.

Au boutd^un mois, le travail qui nj*occupait à Aix-la-Chapelle était fini, et j'implorai mon retour à Paris. M. Rœderer me répond qu'il a sujet de croire qu'il est dans les inlenUons de l'Kmpereur que je me tienne dans la ville la plus voisine du grandduché, et tout prêt à y rentrer, dès que les armes de Sa Majesté m'en auront ouvert le chemin, et qu'il attendra, pour proposer mon retour, que j'y insiste. Je réponds que j'ai autant que qui que ce soit l'espérance que les armes de l'Empereur reprendront leur prépondérance en Allemagne, mais qu'il faudra quelque temps, et que j'aurai, en tout cas, celui d'arriver de Paris à Dusseldorf lorsque les événements sembleront me rappeler dans la dernière de ces villes. J'insistai donc pour mon retour qui me fut enfin accordé, et je me rendis à Paris.

Le lendemain de mon arrivée, je me présente au lever de l'Enipereur. Le maître était toujours là, mais les figures, les attitudes, les propos n'étaient plus les mêmes; les soldats, les courtisans eux-mêmes avaient, dans leur allure, quelque chose de triste et de faligué. L'Empereur me dit deux mots en passant devant moi, et m'ordonna de rester, ce qui était me notifier une audience particulière à l'instant môme; elle ne se fit pas longtemps attendre; resté seul avec lui, l'Empereur entama une conversation que je vais rapporter :

« — Vous venez d'Aix-la-Chapelle?

„ — Oui, Sire.

» — Combien avez-vousmis de temps en roule?

» — Trois jours et deux nuits.

,) — Vous n'avez pas été vite.

» — On ne m'avait pas averti que le service de l'Empereur » exigeât plus de célérité.

» — Vous avez été à Mulheim et à Cologne ; vous avez vu le

» maréchal Macdonald, il a des troupes autour de lui : combien

» d'hommes?

« — Je ne sais pas précisément de combien d'hommes est » composée l'armée de M. le maréchal Macdonald; il se plai- M gnait du retard que mettent les troupes à le rejoindre, et il » était fort impatient quand je Tai quitté.

» — Vous ne me répondez pas : je sais bien que vous n'avez » pucompter les hommes; vous n'êtes pas inspecteur aux revues; » mais ne serait-ce que dans la conversation, Macdonald a dû » vous dire ce qu'il avait réuni de troupes?

» — Je crains. Sire, que ce ne soit jusqu'à présent qu'un assez » petit nombre.

A — Vous craignez! il ne s'agit pas de ce que vous craignez : »> ou vous ne savez pas la vérité, ou vous ne voulez pas la dire; » au moins avez-vous trouvé, sur la route, des corps et des sol- 9 dats isolés qui se portent vivement sur le Rhin !

» — J'ai trouvé un bataillon du I8« qui sortait de Gand, qua- )> Ire détachements de Tancienne garde hollandaise, et des » hommes isolés, au nombre de 150 à 200.

» — Vous comptez fort bien les troupes en roule, vous ne les » apercevez pas sur le terrain; enfin, il y a ici je ne sais quoi, » entre le maréchal Macdonald et vous. On ne craint pas » dans le pays que vous quittez que l'ennemi ose passer le » Rhin?

» — Je n'en ai vu l'inquiétude chez personne, et tout se passe » dans les départements réunis que j'ai parcourus, comme il se » passait il y a quatre ans; on paye les contributions, on lève » les conscriptions, l'ordre public n'est troublé nulle part. J'ai » conseillé aux préfets, ainsi que j'y étais autorisé, d'user de » ménagements; tous m'ont répondu qu'ils n'en avaient pasbe- » soin. On pense que si l'ennemi fait quelque simulacre de pas- » sage, ce sera pour obtenir plus promptement la paix.

» — La paix... la paix..., c'est bien aisé à dire. Est-ce que je » peux abandonner tout ce que je possède en Allemagne ? J'ai » cent mille hommes dans les places de l'Elbe, à Hambourg, à

» Danlzig; s'ils étaient assez insensés pour passer le Rhin, je » marcherais à leur rencontre pour les culbuter; je réunirais » mes garnisons pour tomber sur leurs derrières, vous verriez » une belle débâcle.

»> — L'Empereur me fait-il la grâce de me permettre de ren- »» Irer à son conseil d'État ?

» — Non, j'ai d'autres vues sur vous, je vous renverrai d'où n vous venez, attendez des ordres ici. Vous avez apporté avec » vous les papiers du grand-duché? mettez-les en ordre, et » préparez vos comptes. »

Je restai à Paris, étonné moi-même de la confiance que je trouvais dans tous les esprits. Les plus difficiles désespéraient de nos conquêles au-delà du Rhin, mais personne ne voulait croire que les alliés osassent le passer. Le seul, M. de Talleyrand tenait l'Empereur pour perdu, soit par l'extrême envie qu'il en avait, soit que, dès lors, il eût, par le duc de Dalberg, des intelligences dans le camp ennemi. Cependant les événements se pressaient; le maréchal Macdonald, qui n'avait rien à opposer aux alliés, luisi^ait insulter de tous côtés la frontière qu'il était chargé de défendre, et il était démontré aux personnes instruites que si l'ennemi semblait hésiter sur le passage du Rhin, c'est qu'il ne voulait l'opérer qu'avec des masses capables de rendre cette mesure décisive. Les lettres que je recevais d'Allemagne ne me laissaient plus de doute sur ce point ; si je ne les communiquais pas à l'Empereur, c'est que j'étais persuadé qu'il était au moins aussi instruit que moi et qu'il trouverait fort mauvais que je le fusse de mon côté. Sur ces entrefaites, M. de Montalivet, minis-^ tre de l'intérieur, vint me trouver, de la part de TËmpereur, pour me proposer d'aller relever, à Lille, le préfet, M. Duplanlier, qu'une maladie chronique empêchait de continuer ses fonctions. J'accueillis assez mal la proposition qui se réduisait au fond à me faire accepter la préfecture de Lille. D'une préfecture supérieure à celle de Lille, j'étais monté au conseil d'État; déjà j'avais été employé, avec le titre et le traitement de ministre, pendant huit ans, d^abord à Cassel, puis à Dusseldorf, et dans cette

dernière résidence j'avais joué un rôle de prince. Les princes, mes voisins, m'avaient rendu en prévenances tout ce que TEmpereur leur donnait en frayeur; insensiblement mon esprit s'était guindé jusqu'à la morgue germanique, et telle chose me faisait pitié et presque horreur à mon arrivée en Allemagne, que j'avais fini par trouver toute simple et presque juste. Quand je pouvais réfléchir, je me faisais pitié à moi-même, mais le doux penchant continuait de m'entraîner. Qu'on juge de ma stupeur en m'entendant proposer une place de préfet! Je traitai fort durement Montalivet, qui se contenta de me répondre qu'il allait rendre compte à l'Empereur de notre entretien ; il le fit le jour même, et je reçus le lendemain l'ordre de me rendre aux Tuileries. Trois semaines seulement s'étaient-écoulées depuis ma der* nière audience de l'Empereur, et ce n*était plus le même homme. On va en juger.

« — Qu'est-ce que c'est? Le ministre de l'intérieur dit que » vous ne voulez pas aller à Lille?

» -— Je suis toujours prêt à obéir à l'Empereur, mais lui- » môme sentira qu'après m'avoir fait la grâce de me nommer. » son ministre à Dusseldorf, et m'en avoir donné l'habit et le » traitement, je ne peux plus guère être employé comme pré- » fet; on en conclurait une subversion, un désordre dans les af- •> faires, dont heureusement nous sommes loin.

» — Je l'espère bien; mais je ne vous conçois pas : qui veut •> me servir doit servir où il me convient ; que vous ayez été mi- » nistre ou non, je n'en sais rien, et je n'ai pas le temps d'y re- » garder, mais si je vous envoie sous-préfet quelque part, vow tre devoir est de vous y rendre.

» — Sans doute, Sire, aussi c'est uniquement dans 1 iuléret » de votre autorité que j'ose me permettre une observation : je ») crois qu'un homme qui a rempli une grande place est moins » propre que tout autre à en remplir une moindre, parce qu'il > arrive à celle-ci avec une couleur de disgrâce; car enfin...

» — Au fait, et je suis pressé..., il faut que vous alliez à Lille; i) on me dit (|ue Duplantier se tue pour mon service, cela ne lui

» sert à rien, ni à moi non plus *. Il y a là beaucoup à faire; ce » déparlement du Nord est l'une des portes de la France. Vous » avez dix places à approvisionner, lesgardes nationales à met- » tre sur pied. Les gardes nationales sont excellentes dans ce » département-là; il faut réchauffer les habitants qui sont gens » de cœur, au reste. Ne passez de marchés que le moins que »> vous pourrez; faites par vous-même et par votre monde; l'ar- » gent ne vous manquera pas. Vous aurez à faire, mais le pays » est riche ; exigez ce qui sera nécessaire, rien de plus. - » — - L'Empereur peut compter sur mon zèle; il s'accroîtrait, » s'il était possible, par la confiance qu'il daigne me témoigner ; » mais me permettrait-il de lui demander avec quel titre je dois » me présenter dans le département du Nord ? » — En vérité, monsieur Beugnot, vous abusez. » — Je demande mille fois pardon à l'Empereur, . » — D s'agit bien de titres: présentez-vous comme préfet, » comme ministre, comme empereur si vous l'osez, et faites ce » que je demande. Gomment pouvez-vous m'occuper de pareil- » les fadaises, quand la tête me bout du matin au soir?... Votre » Macdonald n'empêche rien, n'arrête rien; des nuées de Cosa- » ques désolent les départements du Rhin ; il faut que j*orga- » nise la défense sur tous les points, avec quoi ? Et dans un pa- » reil moment, je vous mets Tune des clefs de la France dans la » poche, et vous venez me parler de titres 1... On s'occupe de » cela quand on n'a rien de mieux à faire. Tout le monde

1. Ce mot dePEmpereur me rappelle une anecdote qui nous égaya beaucoup, au conseil d'État, en 1807. Portalis, ministre des cultes, entrait un jour chez l'Empereur la figure défaite et les yeux remplis de larmes. — Qu'avez-Yous donc^ Portalis, lui dit Napoléon, étes-vous malade? — Non, Sire, mais je suis bien malheureux, l'archevêque de Tours, ce pauvre Boisgelin, mon camarade et mon ami d'enfance... — Eh bien! que lui est-il arrivé? — Hélas! Sire, il vient de mourir. — Cela m'est égal, il ne m'était plus bon à rien. — Puisque l'Empereur le prend de la sorte, me voilà tout consolé... Et, en effet, le sourire reparut sur les lèvres du ministre, dont la douleur venait de se calmer si facilement.

» me dit que vous êtes homme d'esprit, vous ne me le prouvez

» pas.

» — La faute en est peut-être à l'Empereur?

.> — Ahl...

» — Pourquoi m'a-t-il élevé plus haut que mon esprit?

M — A la bonne heure; partez dès ce soir ou demain matin » au plus tard; vous correspondrez avec mes ministres. Si vous ») avez quelque chose de grave et de sérieux à me faire connaître, »> vous pouvez m'écrire directement, je vous y autorise. Adieu, » comte Beugnot, bon voyage!... »

Je remis ce départ au lendemain. Avant de monter en voiture, j'allai prendre congé du ministre de Tintérieur, qui me dit qu'il savait de TEmpereur que j'avais enfin accepté. 11 lui avait parlé de notre conversation de la veille, mais sans humeur : « Beu- » gnot, avait-il dit, a la tète tournée; c'est apparemment l'eau » du grand-duché qui produit cet effet-là; il en revient aussi » bête et aussi vnin que Murât. »

En dépit ou à cause de ma vanité, je convins avec le ministre de l'intérieur, que je conserverais le titre de ministre du grandduché de Berg et de conseiller d'État, et que je me présenterais à Lille, comme chargé d'une mission temporaire dans le département du Nord.

J'arrivai à Lille, où je trouvai hommes et choses également bien disposés pour ce que je venais y faire. L'administration n'y existait plus : elle avait péri sous M. Duplantier et sans qu'il y prit garde. Ce M. Duplantier élait un ancien magistrat, attaché dès sa jeunesse à la famille royale, fruclidorisé comme tel, et persécuté de plus d'une manière jusqu'au i8 brumaire. Il ne céda même pas dans le premier moment; mais quand il vit que Napoléon prenait des formes monarchiques, il se réconcilia avec le nouveau gouvernement, et en obtint l'une des plus minces préfectures de France, celle des Landes. Il élait à Mont-de-Marsan lorsque l'empereur y passa en revenant d'Espagne. Le préfet, comme de raison, courut à sa rencontre. Le cheval qu'il montait était apparement trop vif, ou le cavalier trop pesant ;

dans ce conflit, M. Diiplanlier eut l'honneur, et le malheur, de se casser la cuisse sous les yeux de l'Empereur, qui s*en souvint et le nomma à la préfecture de Lille, vacante à quelques mois de là. Nul homme sous le ciel ne se forma d'idées plus hautes que lui de Ja dignité d*un préfet : il s'occupait sans cesse de questions de préséance et de suprématie, comme seules dignes de lui, et délaissait tout le reste à ses bureaux. Facilement il avait fait endurer une morgue voisine de Tarrogance dans une petite ville telle que Mont-de-Marsan, où rien ne pouvait lutter avec le préfet ; mais à Lille, ce n'était plus Je même terrain, à beaucoup près : il avait rencontré là des autorités militaires toujours sur le qui-vive avec la préfecture, un barreau qui avait ses prétentions, et une grande et riche population, qu'il fallait savoir ménager. C'est à quoi M. Duplantier n'entendait rien du tout, et alors même que sa santé ne l'eût pas condamné à la retraite, il n'était pas en état de se mesurer avec les difficultés du moment. «Fe lui demandai s'il y avait dans l'administration quelque affaire importante qu'il n'eût pas finie et sur laquelle il aurait des explications à me donner? « Une seule, me répondit- » il, mais à laquelle j'attache l'intérêt le plus pressant: c'est » d'obtenir de placer dans la cour de la préfecture deux pièces » de canon. » Il me conduisit à une remise où il me fît voir ces deux pièces de canon qui portaient le nom du département et l'année où elles avaient été coulées. Je lui exprimai quelques doutes sur le succès de celte prétention ; je n'en connaissais pas d'exemples et je ne trouvais pas de raisons pour orner la cour d'une préfecture d'une espèce de trophée dont les souverains étaient à bon droit avares. « Cela est possible, me répondit-il, » mais voilà les pièces coulées, les affûts préparés. J'ai marqué » dans la cour la place où on les devait poser. Déjà j'en ai écrit » à M. le duc de Bassano, qui n'a pas eu le temps de me répon- » dre; mais insistez et vous obtiendrez. Vous m'en remercierez, » parce qu'alors messieurs les militaires sauront qu'un préfet » n'est pas rien dans une ville de guerre. » Chemin faisant et en allant voir les canons, je demandai à

M. Duplantier si une maison à droite de Thôlel de la préfecture et donnant sur le jardin, naais qui en paraissait séparée, faisait cependant parlie de cet hôtel : « Hélas ! oui, monsieur, me ré- » pondit M. Duplantier, et c'est cette malheureuse maison qui » m'a mis dans l'état de santé où vous me voyez. — Et com- » ment, s'il vous plaît? — Comment? je vais vous le dire : j'a- » vise d'acheter cette maison pour débarrasser mon hôtel de la V conscription et de toutes ses saletés ; je la paie au propriétaire 0 à beaux deniers comptants; quand je veux en prendre posses- » sion, j'y trouve unedrôlesse de femme qui prétend être celle » du propriétaire, séparée avec lui de corps et de biens, et à qui » l'usufruit de la maison a été cédé par le jugement de sépara- » tion. Tout cela m'était fort étranger, comme bien vous pen- » sez : c'est la maison qu'il me fallait, et l'utilité publique ne » souffrait pas de retard. J'envoie des gens de ma compagnie » départementale pour jeter la femme dehors ; elle s'enferme, » se barricade, et il y avait dix portes à enfoncer. J'hésite et je « réfléchis qu'il est moins violent de prendre la drôlesse par la » famine. Je pose des sentinelles à toutes les portes, avec con- I) signe de ne rien laisser pénétrer. Un jour, deux jours, huit ») jours se passent; point de proposition de capitulation. La » susdite mettait la tête à la fenêtre dès qu'elle m'apercevait » dans le jardin, et affectait d'y chanter les couplets qui corn- » mencent par ces mots :

Faut attendre avec patience;

Le jour de demain c'est un beau jour.

» Devineriez-vous ce qui se passait? La «uit, elle descendait » pai une poulie attachée à la fenêtre qui donne sur la rue un » pâmer que sa voisine remplissait de vivres pour le lendemain, » et qu'on remontait avec la même facilité. Si je n'y eusse mis » ordre, le siège aurait duré autant que celui de Troie; mais » enfin je pris mon parli, et un jour où elle me cornait aux » oreilles son éternel refrain que le jour de demain cest un beau » jour : — Non, coquine, lui criai-je, ce sera celui d'aujourd'hui.

» Et je donne sur-Je-chanip Tordre à ma. compagnie départe-

» mentale d'enfoncer les portes et de la jeter dehors, elle et ses

)) meubles ; ce qui fut fait ; mais voici ce qui est incompréhensi-

» ble : cette femme ne* s'avise-t-elle pas de me dénoncer et de

» demander au conseil d'État l'autorisation de me poursuivre en

» violation de domicile, dommages-intérêts, frais, dépens et

i) toute la préten taille? Je n'y fais pas d'abord grande attention ;

» mais comme j'avais un voyage à faire à Paris, je profite de

0 mon séjour pour parler de celte affaire à M. le duc de Bassano,

» qui me conseille d'en toucher deux mots à l'Empereur. Je re-

» çois de Sa Majesté l'engagement d'être tranquille, parce que

9 mon affaire sera vue de très près au conseil d'État; cependant

»> l'Empereur et le duc de Bassano partent pour cetle diabolique

» campagne de Russie, et je suis instruit que ma drôlesse profite

)> de leur absence pour avancer son affaire contre moi. Je reçois

» de quelques amis le conseil de me rendre à Paris. Je n'en vou-

D lais rien faire, tant je trouvais dur qu'une personne de cette

» sorte obligeât un préfet de se déplacer. Enfin, je me résigne ;

» je vois à Paris le prince archichancelier et l'illustre M. Re-

» gnaud de Saint-Jean-d'Angely, le coryphée du conseil d'État.

» Je n'en fus pas entièrement satisfait à vrai dire; mais j'étais à

» mille lieues de soupçonner ce qui allait se passer. Eh bien !

» monsieur, le surlendemain de mon arrivée, le conseil, sous la

» présidence de M. Gambacérès, et après une insolente plaidoirie

» du sieur Hegnaud de Saint-Jean-d'Angely, qui défendit la drô-

» lesse comme il défendait jadis les paysans de son village à

'( vingt-quatre sous par cause, le conseil, dis-je, me sabra de la

» tête aux pieds. Voilà ce que m'a valu l'absence de l'Empereur,

» car s'il eût été là, et M. le duc de Bassano, les choses se se-

)> raient passées bien différemment. Il ne me restait qu'un parti

>) à prendre, et je le pris : je ne m'avisai, morbleu l pas d'aller

» traîner mon nom devant les tribunaux avec un adversaire de

»> cette farine ; je payai tout ce qu'on me demanda et sans y re-

» garder. Plaie d'argent n'est pas mortelle, aussi n'est-ce pas

» de ce côté que j'ai été blessé ; mais ce déboire m'a fait un mal

» que je ne saurais vous dire : j*ai fait excessivement de bile, » elle m*a passé dans le sang et m'a mis dans Tétat où vous me » voyez. J'en mourrai. »

Il est bien vrai que M. Duplanlier en est mort; mais il faut ajouter cette petite circonstance que pour rétablir la bile et le sang, il se mettait c-hoque jour sur la conscience deux ou trois bouteilles d'excellent vin de Bourgogne, et qu'il ne s'épargnait ni sur le café ni sur les liqueurs. Ce doux régime réchauffait le déboire que lui avait causé l'affaire de la maison, et les deux causes réunies déterminèrent une maladie de poitrine, dont il mourut deux mois après. J'avais craint d'affliger ce brave homme en ayant l'air de le déposséder de sa préfecture, de laquelle, au reste, je ne me souciais pas du tout. Je lui proposai donc de garder le courant de l'administration et de me remettre seulement ce qui tenait à l'approvisionnement des places et à la mise sur pied des gardes nationales. Il y consentit, mais sa santé se délabra au point que les médecins lui interdirent jusqu'à Tapparence du travail, el au bout de quelques jours, il me laissa le champ entièrement libre. Force me fut bien de prendre l'administration de ce beau département du Nord; il y avait tout à faire, et le moment était si contrariant que je fus forcé de laisser provisoirement les choses aller comme elles allaient. Je me contentai de couper court à des grivèleries qui s'étendaient à tous les actes de l'administration, et qui avaient élevé le produit de la préfecture à un taux incroyable, peut-être à plus de cent mille francs, et tout cela se passait sans scrupule d'un côté et sans réclamation de l'autre. Les frais de bureau se réduisaient à rien, parce que ces bureaux étaient remplis des conscrits réformés provisoirement et qui travaillaient avec émulation pour obtenir une réforme définitive. Il y avait à la tête un chef qui avait la manie, fort étrange pour sa position, de ne jamais tenir en place; homme d'esprit au demeurant, et qui n'opérait pas mal tout en se promenant ; et de plus, pour secrétaire général un moine défroqué, prêtre marié, bonhomme, et qui perdait la tète de peur. La seconde fois qu'il se présenta dans mon cabinet, je

le devinai à sa manière de fourrer ses mains d*une manche de sa redingote dans l'autre, et à Thumilité grande de son salut. Je me rappelais que jadis j*avais vu cette allure à un simple capucin, lorsqu'il abordait le révérend père gardien. Je tàtai ce bonhomme, et quand je vis que le capucin dominait toujours chez lui, je ne lui donnai rien à faire; il s*en plaignait un jour avec amertume, et me reprochait l'élat de nullité où il était fombé, depuis mon arrivée à Lille. Je lui répondis: « De quoi vous » plaignez-vous, mon très cher? je vous ai élevé d'un cran. — » Mais comment cela, s'il vous plaît. Monseigneur? (Carie pau- » vre diable me monseigneurisait tant qu'il pouvait, et je le »> laissais faire.) — C'est, lui dis-je, qu'à mon arrivée je vous ai » trouvé moine, et que je vous ai fait chanoine. » — Il prit fort bien la plaisanterie, parce qu'elle le mettait à l'aise. Depuis lors, il avouait son premier état et en parlait avec estime. Cela me réconciliait un peu avec lui, et non-seulement je le gardai, mais je l'imposai à mon ami Siméon, lorsqu'il alla me remplacer.

En examinant la position du département du Nord, j'y vis comme partout des hommes et des choses, mais je m'aperçus que je n'obtiendrais pas les deux à la fois. Je renonçai donc à toute levée d'hommes; je fis plus : je laissai reparaître des jeunes gens des premières ramilles du département qui s'étaient soustraits par la fuite à la levée des gardes d'honneur, et je mis fin aux poursuites exercées contre leurs parents, poursuites que M. Duplantier avait portées à une rigueur voisine de la cruauté. Je proclamai hautement que dans l'état où pouvait d'un instant à l'autre se trouver le département, il n'avait pas de trop des bras de tous ses enfants pour le défendre, et qu'aucun homme ne serait levé ou enrôlé pour servir hors de ses limites. J'en obtins ce premier résultat, que partout les gardes nationales se présentèrent d'une manière imposante, et celle de Lille eût rivalisé avec les plus belles et les meilleures troupes de ligne. Je m'étais fait inscrire dans la première compagnie de grenadiers et j'en portais l'uniforme. Le second résultat que j'obtins fut de

réaliser comme par enchantement l'approvisionnement des places fortes dont j'avais eu soin de faire la condition de la nonlevée des hommes. Le ministre de la guerre avait beau me presser de faire partir des cohortes de gardes nationales et des restes de contingents; après lui avoir compendieusement expliqué deux fois de suite pourquoi je n'en faisais rien, j'avais pris le parti de ne plus lui répondre. Je n'étais donc pas mécontent de ma position dans. le département : les fonctionnaires publics, sans exception, approuvaient ma marche et me témoignaient de l'affection. Je les réunissais tous les mercredis, pour parer aux besoins de la semaine. L'Empereur, qui m'avait tant promis que l'argent ne me manquerait pas, ne m'avait pas envoyé un sou. J'avais donc fait, après l'en avoir prévenu, main basse sur la caisse du receveur général; chaque mercredi, ce receveur me présentait l'état de sa caisse, et j'en distribuais le montant aux diverses parties prenantes, telles que le génie, l'artillerie, la solde, les dépenses d'administration, etc., etc., ainsi que l'Empereur le pratiquait lui-même pour les dépenses générales de TËtat. L'occasion était bonne pour discuter entre nous l'étendue et l'urgence des besoins; nous n'avions pas à beaucoup près les ressources suffisantes pour y satisfaire; mais comme chacun était convaincu, tout le monde opérait de son mieux. La paix et le bon ordre régnaient dans le département; on supportait le présent sans murmures; on attendait l'avenir sans inquiétude. L'esprit des habitants était parfait. Nous en étions là, lorsque l'Empereur adopta la mesure d'envoyer des sénateurs dans toutes les divisions militaires pour y faire ce que j'avais fait à Lille, sans l'assistance de personne. Je sus, par la secrétairerie d'État, qu'on avait hésité si on enverrait un sénateur à Lille parce qu'on craignait qu'il ne s'élevât quelque conflit entre lui et moi ; mais on avait réfléchi que je n'avais de pouvoirs que pour le département du Nord, qui ne compose pas seul la division, puisque le département du Pas-de-Calais en fait aussi partie. On convient donc d'envoyer un sénateur là, comme ailleurs, mais avec ia recommandation de ne me troubler en rien, et seulement

de me regarder faire et d'en rendre compte. La mission échut à M. de Villemanzy.

M. de Yillemanzy était un ancien commissaire des guerres, qui, quarante ans auparavant, était déjà employé en Amérique, à Tarmée du général Rochambeau. Nommé à l'Assemblée constituante, il avait fait preuve de quelque capacit'é au comité militaire de celte assemblée. Employé depuis et presque toujours, TEmpereur lui avait enfin donné au Sénat Ja plus honorable récompense de ses longs services. Il était alors assez fatigué de corps et d'esprit. Il employait ce qui lui restait de forces à des détails faciles auxquels il attachait une grande importance, et, de la meilleure foi du monde, s'admirait dans ses œuvres. Je savais, comme je viens de le dire, qu'il avait reçu la recommandation de ne pas me contrarier; il croyait que je l'ignorais, et il m'approuvait d'un ton de protection dont je riais intérieurement. Il avait ou il affectait une entière confiance dans l'étoile de l'Empereur, et nous promettait de ne pas quitter la division que S. M. n'eût balayé tous les ennemis du territoire de la France. Il répétait un jour ce propos favori à ma table, où se trouvaient les généraux employés à Lille : a Monsieur le sénateur, lui dit )> le général Levavasseur, commandant de l'artillerie, l'un des » hommes les plus instruits et les plus aimables de larmée, » voulez-vous acheter un hôtel? j'en connais un fort bel à ven- » dre, à côté de la maison que j'occupe. — Que dit là M. Leva- » vasseur? reprend tout bas avec moi M. de Villemanzy: je )) crois qu'il fait quelque allusion à l'Empereur. C'est que si j'en » avais l'assurance, je le traiterais comme il le mérite; car, » malgré mon âge et ma dignité, il trouverait à qui parler. »

Je rassurai de mon mieux M. le sénateur, qui n'en conserva pas moins contre M. Levavasseur, un ressentiment que celui-ci prenait à tâche d'envenimer par des plaisanteries à froid, dont personne au monde n'eut comme lui le secret.

Cependant l'Empereur était parti pour prendre le commandement de son armée. M. de Villemanzy, plus riche que moi en correspondances avec Paris, avait l'obligeance de m'apporter

chaque matin des nouvelles ; elles roulaient sur deux points, sur les recrues qui . affluaient à Tarmée et sur les perles de Tennemi. Je tenais note des milliers de recrues, et j'avais Irouvé que, suivant M. de Villemanzy, elles se montaient, dè$ les premiers jours de février, à cent quatre-vingt mille hummes. Quant aux perles de l'ennemi, c'élail bien autre chose; et aujourd'hui, après quinze ans, je ne sais pas encore si M. de Yillemanzy était ou voulait me rendre dupe. Il est vrai que longtemps je ne m elais pas permis une observation. Ma patience cessa à la nouvelle des combats de Brienne et de la Rolhière : il prélendit me prouver que les ennemis reculaient. Ceci était trop fort; mes propriétés étaient alors des champs de bataille ; ma maison de ville avait été transformée en hôpital militaire; mes fermes étaient brûlées, mes fermiers en fuite, mon pays entièrement désolé, et j'élais trop payé pour différer d'opinion avec monsieur le sénateur. Je lui dis franchement que les lettres dont on le berçait étaient des balivernes, qu'il devait tenir sa mission pour finie et retourner promplement à Paris, s'il ne voulait pas courir le risque d'être enfermé dans Lille et soumis à l'autorité militaire, la seule reconnue en temps de siège. M. de Yillemanzy fit semblant de tenir ferme, mais je m'aperçus qu'il était ébranlé.

A cette époque, je reçus la visite inopinée de M. Laborie. Qui n'a pas connu Laborie ? qui n'a pas ouï dire son incroyable activité, son esprit, sa gaieté, sa bonne et sa mauvaise fortune, son dévouement pour tout le monde, hormis pour lui et pour les siens, et, plus que tout cela, l'influence singulière qu'il prit sur des événements qui s'accomplissaient dans une sphère bien supérieure à la sienne ?

Laborie traversa avec courage et sans faiblir les plus mauvais temps de la Révolution. Quand les jours devinrent moins sombres, et quand, après le 9 thermidor, le pouvoir commença à prendre quelques formes supportables dans les comités de la Convention, entre autres dans celui de salut public, Laborie se fit employer dans ce dernier, et depuis celle époque, jusqu'au

ministère du prince de PoUgnac inclusivement, il n'a pas discontinué d'être Tagent le plus vif, le plus délié, le plus infatigable de tous les pouvoirs qui se sont succédé. Si l'un de ces pouvoirs faisait mine de le repousser, il se retournait en tant de sens différents, qu'il parvenait à s'imposer, quoi qu'on en fît. Si la persévérance de ses efforts était au-dessous de la force de répulsion, il travaillait à miner l'homme qui lui résistait et à en substituer un autre de son choix. Malheureusement, il y a trop réussi ! Mais comment, et par quels moyens? Gomment se fait-il qu'un individu, peu consistant en apparence, ait pris sur les destinées publiques cet ascendant étrange ? Par la plus incroyable activité dont ait jamais été douée une créature humaine ; en frappant tous les jours et à tous les instants, sur des ressorts petits en apparence, mais dont les mouvements multipliés, en se pressant les uns sur les autres, produisaient un ébranlement. Dans la même journée, Laborie assistait à la messe de Tabbé Legris Duval, dînait chez M. de Talleyrand, perdait son argent à l'hôtel de Luynes, passait une partie de la nuit avec Sainte- Foix et sa maîtresse, et les quittait pour courir aux matines des Missions Étrangères ; et il faisait tout cela de la meilleure foi du monde, tout naturellement, sans efforts, sans embarras, comme le poisson nage dans l'eau. On ne saurait concevoir ce dont est capable un personnage à qui du vif-argent circule ainsi dans les veines à la place du sang.

Le prétexte de la visite qu'il me fit à Lille, au mois de février 1814, était une affaire qu'il venait, disait-il, défendre au tribunal de Lille. J'étais tellement assuré qu'il y avait une cause sous ce prétexte, que je l'admis sans difficulté, et pour ne pas perdre de temps à le réfuter. Aussi les affaires du jour vinrentelles promptement sur le tapis, et il ne fut plus du tout question du procès. Laborie me fit un tableau pitoyable et vrai de l'état où se trouvait l'Empereur ; il fallait le tenir pour perdu, et, pour comble de malheur, les puissances étrangères étaient intérieurement résolues à ne plus traiter avec lui. Le congrès de Chàtillon est une vaine forme, propre, tout au plus, à justifier

des dispositions prises dès longtemps, et qui ne tarderont plus à se manifester. Dans une telle extrémité, on songe a. une régence ; elle appartient à Marie-Louise, mais il lui faut un conseil, et ne serait-il pas rassurant pour tout le monde, s'il était composé de MM. Gambacérès, Talleyrand, Dalberg, d*un maréchal de France accrédité dans l'armée, et d'un homme de lettres de première ligne, tel que notre ami commun, M. de Fontanes ? Laborie me demande mon avis sur la composition de ce conseil, et quel parti je me propose de prendre, si on vient à l'établir. Je réponds que je suis, grâce au ciel, fort éloigné de ces hautes considérations : l'Empereur m'a envoyé dans le département du Nord, pour en approvisionner les places et y organiser les gardes nationales. Cette partie de ma mission touche à sa fin ; je n'ai plus à m'occuper à Lille, que du courant de l'administration, et ce ne sera même pas pour longtemps, car si nos affaires vont aussi mal qu'on le dit, et que l'ennemi fasse une démonstration sur la ville, elle sera soudain mise en état de siège, et, par ce fait seul, l'autorité civile passe entière à l'autorité militaire. Dans ce cas, et suivant le besoin, je me laisserai enfermer dans Lille, ou je passerai dans une autre ville non assiégée, mais je me garderai bien de sortir du département, parce que si cela m^arrivait, et qu'il restât un carreau dans les serres de l'aigle, j'en serais foudroyé. Mon métier est tout tracé: obéir ^^ l'Empereur jusqu'au bout, après lui à son fils, quelle que soit la forme du gouvernement, et je ne vois pas comment je peux influer sur cette forme, pour rien qui soit en mon pouvoir. Laborie ne veut pas croire que je me réduise à ce rôle passif; il insiste: ce n'est pas à lui qu'il échappe combien est forte ma position ; j'ai dans la main la seule frontière qui reste et d'où tout va se décider, puisque le surplus de la France est envahi. Je puis donc servir ou nuire au projet que l'on forme à Paris, suivant que ce projet entrera plus ou moins dans mes vues. La discussion s'échauffe sans que nous parvenions à nous entendre. On annonce le dîner: « Ah î la bonne » nouvelle ! s'écrie Laborie, profitons-en ; elles sont si rares,

» parle temps qui court! J'espèjre que vous faitesbonne chère, » c'est uhe consolation. Nous reprendrons ensuite la conversa- » lion avec plus de succès, car

L'on en vaut toujours mieux, quand on a bien dîné.

Apparemment la maxime est juste ; au sortir du dîner, où Ton s*était égayé en dépit des circonstances, Laborie me prit dans une embrasure et me reprocha d'avoir manqué de franchise avec lui, de ne Tavoir pas traité comme un ami de vingt ans. — « Parlons vrai, ajoute-t-il, vous connaissez le prince royal » de Suède ? — Pas beaucoup ; assez cependant pour lui avoir » écrit une lettre de compliment quand il a été adopté par le » roi Charles XIII, et pour renouveler mon hommage tous les » ans au i*!* janvier ; c*est ma fenrime qui est liée assez pstrticu- » lièrement avec la princesse: mais qu*ont de commun ces n détails avec la matière que nous traitions avant le dfner?-7 » Allons ! vous êtes boutonné avec moi et cela n*est pas bien. » Est-ce que je ne sais pas comme vous que le. prince est en n expectative avec son armée, tout près d'ici? Le général Mai- » son, qui commande l'armée du Nord,>a été son ancien aide de )> camp et il est resté son ami. Ce dernier a avec lui des ofH« » ciers qui lui sont dévoués, et des soldats dont il disposera. » Tout cela n'attend qu'un signal, vous êtes engagé dans ce » parti, je ne vous blÂme pas : au moment où le vaisseau fait » eau de toutes parts, permis de saisir la première planche. i> Celle-ci en est une comme une autre. Je me plains seulement )} du silence gardé avec un ami de vingt ans, qui était à vous » dans le bonheur comme dans le malheur ; vous vous en sou- » venez bien ? — Ces plaintes de Laborie me faisaient peu d'impression, parce que je ne les méritais pas ; mais je ne parvins pas à le convaincre, et nous nous quittâmes bien, parce que l'on ne se quitte jamais mal avec Laborie. Cependant il avait éveillé mes soupçons sur le prince royal de Suède, et je me rapprochai du général Maison pour les éclaircir.

Cet officier-général commandait en effet ce qu'on appelait

alors l'armée du Nord, et il avait son quartier général à Lille. Cette armée était forte de quatre à cinq mille hommes, ramassés dans les dépôts, les recrues et les fuyards qui, alors, encombraient les routes. On ne lui donnait pas moins le titre pompeux d'armée du Nord. A force d'en parler ou d'en mentir à Paris, on avait fini par croire que cette armée existait ; le ministre de la guerre pressait incessamment le général Maison de prendre l'offensive et lui prescrivait un genre d'opérations qui supposaient la présence de cent mille hommes sous les drapeaux. Le général criait, jurait, pestait, et écrivait au ministre pour le détromper. Celui-ci n'en tenait œuvre le moins du monde ; il persistait à recommander de reprendre l'offensive et envoyait de Paris des manœuvres fortement imaginées pour une armée qui n'était que dans l'imagination. Le général Maison, poussé à bout, prit enfin son parti: il porta sur Anvers sa troupe délabrée; la pointe qu'il fît sur cette ville fut heureuse. Il la soutint même avec habileté plus de temps qu'il ne Tavait espéré lui-même, et les bulletins de l'armée du Nord d'enrichir les colonnes du Moniteur. <« Le général Maison a repoussé l'en- » nemi^ qui fuit sur tous les points ; la Belgique est délivrée ; la » Hollande le sera incessamment. » Et cela s'écrivait quinze jours avant l'entrée des alliés à Paris ! Je rends justice au général Maison ; il levait les épaules en lisant toutes les merveilles qu'il avait opérées.

J'essayai de pénétrer quels étaient ses rapports avec le prince royal de Suéde. Comme nous étions l'un et l'autre dans le même bateau qui faisait eau, il fallait bien passer sur tout le reste pour courir à la pompe.

Le général Maison me dit qu'il soupçonnait, en effet, au prince royal, des vues au trône de France. Ce prince l'avait sondé par ses aides de camp; il lui avait fait quelques communications écrites, mais avec la précaution de ne rien laisser dans ses mains. Le système du prince était bien conçu ; il commençait par établir dans les esprits que les souverains alliés avaient renoncé à traiter, à quelques conditions que ce fût, avec l'Ëm-

pereur Napoléon, et soutenait ensuite que ce serait pour la France l'excès de la honte, que de reprendre jamais les princes de la maison de Bourbon avec les émigrés et leur cocarde blanche, et qu'il fallait périr plutôt que de le souffrir. Il restait un point milieu entre ces deux extrémités, et quoique le prince royal ne s'indiquât pas précisément pour le remplir, il laissait aux autres le soin de trouver qu'il était un heureux à-propos comme Français, comme prince, comme général d'une armée victorieuse. Bonaparte, au 18 brumaire, n'était pas aussi bien préparé pour le trône, et sa succession, toute délabrée qu*elle était alors, n'effrayait pas du tout le prince de Suède. Le général Maison n'avait pas l'air de s'associer le moins du monde aux espérances du prince^ il les tournait plutôt en ridicule dans cette langue de corps de garde, dont il possède toutes les beautés. Il annonçait comme parti pris de défendre jusqu'à la dernière extrémité la cause de l'Empereur, et s'il était écrit qu'elle dût succomber, de se retirer dans une terre qu'il possédait sur les bords du Rhin, et d y reprendre la charrue.

Je ne pouvais plus douter de l'intrigue du prince royal, et chaque jour je m'efforçais de la pénétrer plus à fond. Je sus que des émissaires étaient répandus sur plusieurs points du dépar* tement occupés par l'armée du Nord, et que les communications du prince, avec les généraux de cette armée, devenaient plus fréquentes. Bientôt même, on rompit toute mesure, en publiant un écrit imprimé, à la vérité, sans signature ni mention d'impri* meur, mais qui contenait, dans un style propre à faire impression sur les soldats, une paraphrase sur le système que j'ai exposé plus haut. Je me rendis, muni de cet écrit, chez le général Maison, qui me dit que lui-même l'avait reçu. Il passa légèrement sur les ridicules prétentions du prince royal de Suède, mais se prononça plus fortement que la première fois sur la honte d'accepter jamais les princes de la maison de Bourbon, et je me souviens que la seule idée de leur retour faisait verser des larmes de regret et de désespoir à deux généraux, tous deux également recommandables, qui se trouvaient

4â0 MÉMOIRES Dt) GOMÏE BlâlJGNOt

alors chez le général en chef. Mais chacun de se demander: Que deviendrons-nous, pourtant, si l'Empereur succombe ? Je développai alors le projet de régence que m'avait apporté Laborie, çt tout le monde me parut prêt à s'y rallier. Ce projet avait rassuré tous les esprits, et je n'aperçus rien qui indiquât une pensée différente dans le général Maison, que je considérais avec beaucoup d'attention. J'aperçus, quelques jours après, que l'agitation augmentait autour de moi, et je crus que le moment d'avertir était arrivé. J'adressai à Tarchichancelier un mémoire pour r£mpereur, où je rendais compte de ce qui se passait. Ce mémoire lui fut envoyé à son quartier général, et un double au duc de Yicence, qui, probablement, était encore au congrès de Ghàtillon. Le duc m'a dit qu'il l'avait reçu, et, presque en même temps, une note foudroyante de l'Empereur contre le prince de Suède. 11 m'a dit aussi, qu'au reste, Tavis était venu de dix c6tés différents, et même aux souverains alliés, et que c'était par là que s'expliquait le peu de séjour qu'il avait été permis au prince royal de faire en France. Il y resta cependant assez longtemps pour avoir une conférence avec Monsieur^ et c'est là qu'il prononça une maxime que ce prince m'a quelquefois répétée depuis : « Qu'il faut, pour gouverner les Fran- » çais, une main de fer recouverte d'un gant de velours, d A quoi j'osai lui répondre un jour que les gants de velours étaient faciles à trouver, mais que les cœurs et les mains de fer étaient singulièrement rares dans sa famille. Ce prince, qui est luimême un modèle de bonté, en convint, et me dit que j*avais tout à fait raison.

Sur ces entrefaites, le général russe, dont l'armée occupait déjà une partie du département, s'avis^de faire une démonstration sur Lille, et nous envoya de fort loin quelques coups de canon. La générale battit, et, à l'instant même, tous les ouvrages de la place furent garnis comme s'il eût été question d'une attaque véritable. Les canonniers bourgeois de Lille faisaient seuls le service de cette place importante. C'est un privilège dont ils sont fort jaloux, et qu'ils ont mérité par la bravoure et

Thabileté qu'ils ont déployées à la défense de celle place par le maréchal de fioiifQers, et ils ont montré depuis quMls n'avaient pas dégénéré, lorsque en 1794, le duc de Saxe-Teschen vint bombarder la ville. Le corps des canonniers est composé d'habitants bien connus, et son existence contribue à entretenir, au sein de la ville, un esprit militaire précieux, dans une place qu'on peut appeler Tune des portes de la France, et sur la route la plus courte pour arriver à sa capitale. J'avais éprouvé qu'il y a peu de rôles aussi maussades que celui d'un magistrat civil qui reste confiné dans son cabinet, lorsque le danger appelle les militaires au combat. Ceux-ci ne manquent pas de s'en prévaloir le lendemain, pour aflecter plus haut que jamais la supériorité. Lors donc que j'entendis battre la générale, je pris mon habit de garde national, et j'allai prier le général qui commandait à Lille, de me recevoir pour l'un de ses aides de camp. Je marchai avec lui aux remparts et l'accompagnai à la visite des postes. Je profitai de la circonstance pour féliciter les canonniers bourgeois sur leur ardeur et leur belle tenue, et je protestai de ma disposition de combattre à leurs côtés. Quelques coups de canon sans conséquence furent échangés, et lennemi ne larda pas à s'éloigner. Mais ce procédé me fit honneur dans la ville; il fit' qu'on y parla du sang-froid et de la résolution que j'avais montrés au Havre en 1803, lorsque cette ville fut bombardée par les Anglais, et on voulut bien conclure que je ne serais pas de trop à Lille, si la ville était sérieusement attaquée.

Cette simple démonstration détermina l'aulorilé militaire à déclarer l'élat de siège, et cette déclaration eut bientôt des conséquences déplorables. On abattit d*abord sans pitié une partie de faubourg et d'élégantes maisons de campagne, qui avaient été bâties dans le rayon de la place. Il eût mieux valu, sans doute, en empêcher la construction ; mais quoique la loi soit précise et sévère en ce point, les autorités militaires avaient été enhardies à la tolérance, d'abord par la longueur de la paix, et ensuite lorsque, par l'effet de la guerre et des conquêtes, nos

frontières sur ce point avaient été reportées à Maestricht et à Luxembourg. Cette opération, qui me paraissait si sévère, fut supportée sans le moindre murmure. Deux pauvres ménages seulement se présentèrent à moi, parce qu'ils ne savaient plus où s'abriter. Il ne me fut pas difficile de leur trouver des refuges, tant était parfaite la manière dont j*étais secondé par les habitants.

Mais ce n'était pas tout : la déclaration de l'état de siège semblait imposer Tobligation d'approvisionner la ville ; déjà je m'en étais occupé. On avait constaté soigneusement la population intérieure et admis qu'un siège pouvait durer six mois. On avait déterminé et fait en conséquence les approvisionnements en céréales, en riz, en viandes salées et en fourrages. Les magasins étaient voisins du complet et on avait aussi compté sur les approvisionnements que faisaient les particuliers comme un supplément pour le cas où le siège durerait plus de six mois et où il surviendrait quelque perte dans les magasins. On n'avait pas, il est vrai, compris l'armée du Nord, parmi les consommateurs, mais rien n'indiquait qu'elle dût, en cas de siège, s'enfermer dans la ville ; il était même permis de supposer le contraire. Dans tous les cas, et puisque cette armée ne contenait pas plus de trois à quatre mille hommes, on aVait du temps devant soi pour renforcer les magasins jusqu'à concurrence de cet excédant de consommation, et j'avais proposé de le faire ; mais ce n'était pas le compte de ceux qui composaient, et surtout de ceux qui commandaient cette armée ; ils n'avaient voulu se confier à personne du soin de l'approvisionner. L'état de , siège n'avait pas été sitôt annoncé, qu'on la vit se séparer en détachements et se partager les environs de Lille, pour y exercer des déprédations qui ressemblaient à un ravage. C'était grande pitié que de voir ces détachements rentrer en ville, chassant devant eux des troupeaux de bœufs, de moutons et surtout de vaches pleines, dont les officiers supérieurs étaient très friands. Les soldats, pour ne pas être en reste, portaient des volailles suspendues à leurs fusils. Le beurre et les viandes

salées n'avaient pas été négligés davantage : tout avait été enlevé avec une singulière barbarie. On aurait pu faire aussi mal en un pays conquis, mais assurément on n'aurait pas fait pire. Ce qu'il y avait surtout de révoltant, c*est que ces bestiaux n'étaient pas sitôt entrés dans la ville, qu'ils y devenaient une sorte de monnaie obsidionale ; les généraux les employaient à solder les comptes de leurs fournisseurs ; les officiers les donnaient en payement aux traiteurs, et quand j'avais essayé de faire quelques remontrances sur ce que je croyais un scandale, on m'avait répondu que ces transactions étaient sans inconvénients. L'essentiel était que les bestiaux fussent entrés dans la ville ; il importait ensuite fort peu dans quelles mains ils passeraient, parce que toujours |on les retrouverait au besoin. Cette rude manière d'approvisionner Tarmée du Nord durait depuis plusieurs jours et avec la môme activité. Un officier supérieur de la garde impériale occupait un hôtel contigu à celui de la Préfecture, et sur lequel se dirigeaient incessamment des approvisionnements de toute espèce. Le public s'y méprit, et il conclut des longues files de voitures et de troupeaux qui s'avançaient vers rbôtel de la Préfecture, que c'était pour le compte du magistrat qui l'habitait. Je fus obligé de le détromper, en faisant placarder une affiche qui contenait que : « Le conseiller » d'État en mission à Lille ne faisait et ne ferait aucun appro- » visionnement pour lui et pour sa maison, qu'il réduirait, en » cas de siège, à un seul domestique, et qu'il recevrait sa sub- » sistance des magasins publics, comme tout autre habitant. » Cette affiche, placardée un jour de marché, produisit plus d'efi*et que je n^aurais voulu : elle souleva les hommes de la campagne que l'autorité militaire dépouillait depuis trois ou quatre jours avec tant de cruauté ; ils conclurent de ce qu'un conseiller d'État se reconnaissait ainsi soumis à laloi commune, qu'un général n*en était pas dispensé, et on parlait de se porter dans les maisons où les bestiaux étaient enfermés pour les reprendre et les reconduire aux lieux où on les avait pris. L'excitation était vive : heureusement j'en fus prévenu à temps. Je

fie appeler sur le champ, auprès de moi, quelques-uns des plus échauffés, el j'essayai de les calmer en leur recommandant de bien faire constater la valeur des bestiaux et des denrées enlevés, parce que cette valeur leur serait remboursée. J'éprouvai dans cette circonstance combien un administrateur a besoin d'inspirer la confiance, et quel parti, dans Toccasion, il en peut tirer. L'un de ces hommes, et le plus échauffé delà compagnie, me dit : « Nous promettez-vous, monsieur, que nous serons » payés? Si vous nous le promettez, tout est dit. » Je répondis que je ne pouvais pas promettre le payement, parce que s'il éprouvait de la difficulté quelque part, je serais obligé de l'effectuer de ma poche, mais que je promettais tous les efforts dont j'étais capable pour le procurer, parcîe qu'il était trop juste, et j'ajoutai qu'en conscience je le regardais comme probable. « C'est parler comme un honnête homme, reprit mon in- » terlocuteur ; eh ! bien, monsieur, il en sera comme il vous » plaira ; mais, bon Dieu, si vous pouviez voir comment on » nous traite ! »

Je goûtais de la sorte les avant-coureurs d'un siège, et je n'étais pas sans souci sur ce qui m'était réservé durant le siège même; mais j'étais soutenu par la pensée d'un devoir à remplir, et je trouvais une satisfaction mêlée d'orgueil à redoubler de dévouement à l'Empereur malheureux. Je l'avais vu à Berlin, à l'apogée de sa puissance, lorsque après les merveilles de la campagne de Prusse il était mattre de ce royaume et l'arbitre de l'Allemagne. Alors il humiliait les rois ; mais les peuples aimaient encore sa gloire et espéraient dans son génie. Aujourd'hui, peuples et rois marchent confondus pour sa ruine : elle semble inévitable. N'importe! j'ai été pour Napoléon l'un des ouvriers de la première heure ; il me retrouvera, s'il le faut, à la dernière, et quelle que soit la destinée qui l'attend, il y a toujours quelque gloire à tomber adossé à un colosse de cette dimension.

Ha détermination était arrêtée sur ce point. Cependant, je suivais avecanxiété la marche des armées ennemies, et jejugeai,

par les résultats du combat de Montereau, qu'elles devaient être aux portes de Paris* Les officiers généraux avec qui je conférais assidûment, pensaient tous que jamais elles ne se hasarderaient à y entrer. Cependant, quelle serait alors leur marche et comment assigner un dénouement à cet épouvantable drame ? Nous étions dans cette perplexité, lorsque je reçus de Paris un' billet qui portait en deux lignes :« Garde à vous ! la dernière » barrière est brisée ; les alliés entreront ce soir ou demain à » Paris. » Ce billet était de mon ami Dupont de Nemours. Mon premier soin, après Tavoir reçu, fui de courir à la poste et d'y prescrire de n*y délivrer 4es lettres qu'après que j'auraid ouvert celles qui m'étaient adressées. Le premier courrier n^apporta rien que le Moniteur du 30 mars, encore parsemé de mensonges officiels. Il n*en fut pas de même de celui du lendemain : aucune lettre, aucun billet ne m'étaient adressés, et c'était à la lecture du JfontVeur seul, que j^apprenais la déchéance prononcée par le Sénat, la formation d'un Gouvernement Provisoire et ma no« mination à la place de commissaire pour le département de l'Intérieur. Je restai stupéfait. Heureusement, le général Maison était sorti avec son armée pour quatre ou cinq jours et j'avais le loisir de délibérer. Après m'étre assuré que la nouvelle n'était pas dans les petits journaux, j'en conclus qu'elle ne devait pas se trouver dans les lettres particulières ; je laissai donc les uns et les autres reprendre leur cours habituel, je n'exceptai que le Moniteur. Je passai la soirée à délibérer avec le général commandant la division et le maire de Lille. L'aspect de la ville n'était pas autre que celui de la veille, et, chose singulière ! la grande nouvelle ne pénétra jusqu'au soir, par aucun c6té; mais pour surcroit de choses inattendues, je vis arriver ce soir même à Lille mes deux fils, que ma femme alarmée m'envoyait avec mon secrétaire. Je n'ai pas cessé de porter beaucoup de reconnaissance à M. le prince de Talleyrand pour l'honneur qu'il m'a fait en m' appelant au Gouvernement Provisoire, mais il m'a servi plus que je ne le méritais, et autrement que je ne le voulais.

II y avait longtemps que je tenaig TEmpereur pour perdu; mais je ne croyais pas que ses malheurs m'eussent délié de mes serments, et il m'avait en m'envoyant à Lille donné une preuve de confiance qui m*y enchaînait davantage. Les dernières paroles qu'il m'avait dites résonnaient à mon oreille et retombaient sur mon cœur. Tant qu'il n'avait été que puissant, je l'avais admiré et craint; mais j'étais attendri au souvenir de cette grandeur déchue, que le malheur avait dernièrement rendue familière avec moi. Mon parti fut bientôt pris, parce qu'il était indiqué par le devoir. Je n*avais point à examiner qui, dans ce' grand débat, avait tort ou ayait raison ; j'étais l'homme de l'Empereur et je devais le servir jusqu'à ce qu'il m'eût dégagé. Si je perdais la faculté de le servir, je devais me retirer et souhaiter des temps meilleurs à ceux qui me remplaceraient. Mais ma situation à Lille, sans compliquer la question, rendait ma position difficile. L'armée du général Maison conservait un grand attachement à l'ordre de choses actuel ; le hasard et la prudence avaient donné le commandement des divisions à des généraux forcés de désespérer des Bourbons ; ils étaient maîtres de ma personne. Qu'allaient^ls délibérer à leur retour? Le général Maison avait été instruit du voyage de M. Laborie, et sans s'en expliquer avec moi, il avait laissé tomber en ma présence de ces paroles qui indiquent le soupçon et frisent la menace. De mon c6té, je le soupçonnais, à tort peut-être, d*étre enfoncé dans un tiers parti pour le prince royal de Suède. Entre deux hommes aigris de la sorte par des soupçons, et qui, depuis trois mois, se faisaient une guerre sourde, l'explosion devait être un danger pour l'un ou pour l'autre, et, matériellement, le général Maison était le plus fort.

Si je restais à Lille après que ma nomination aurait été divulguée, je ne le pourrais qu'en repoussant publiquement cette nomination, comme faite à mon insu et contre mon gré ; mais si le général Maison tenait pour le prince royal de Suède, ce désaveu ne me servirait pas àgrand'chose, et il aurait l'inconvénient, sinon de compromettre, au moins de contrarier ceux qui

m'avaient donné, à Paris, un témoignage signalé de leur confiance. Je m'arrêtai donc au parti de mettre ordre, à Lille, aux affaires les plus pressantes, et de me rendre à Paris, pour y prendre connaissance par moi-même de l'état des choses.

J'avais passé la nuit, et j'étais encore à mon bureau, le lendemain à neuf heures du matin, lorsque je reçus du général Brenier, commandant de la division, un billet conçu en ces termes :

a Le général commandant à Lille a l'honneur de prévenir » M. le conseiller d'État, commissaire de S. M. l'Empereur et » Roi, que H. le général en chef, commandant l'armée, ayant » eu connaissance de la nouvelle qui se répand d'un changei> ment de gouvernement, se reporte précipitamment sur Lille » où il arrivera aujourd'hui à deux heures, et pour y réprimer » avec sévérité tout ce qui aurait trait à un pareil événement. » M. le conseiller d'État jugera, dans sa prudence, s'il doit at- >) tendre M. le général Maison, ou prendre lui-même quelques » mesures avant son arrivée. *

Je compris à merveille, et l'avertissement, et que l'affaire la plus urgente pour moi était celle de mon départ. Je ne me trompais pas, car le général Maison en exprima beaucoup de dépit, et dit, au cercle de ses officiers, en rentrant dans la ville, que s'il m'y eût encore trouvé, il m'aurait fait fusiller. Je me permets d'en douter. Cette menace est de la nature de celles sur lesquelles on se met à Taise dès qu'il est impossible de les exécuter ; mais il est probable que le général Maison se serait donné le petit plaisir de me faire arrêter, et d'humilier dans ma personne la race des pékins contre laquelle il était singulier rement prévenu. Je pris le parti du départ, et c'était le plus 8ûr ; mais il n'était pas sans difficulté. J'étais dans une ville fermée, aux portes de laquelle, depuis vingt-quatre heures, on redoublait avec raison de surveillance. Il était à craindre que mon passage n'excitât quelque mouvement, et le moindre obstacle que j'y rencontrerais se changerait promptement en danger.

' J'appelai à mon aide M. Gordier, l'ingénieur en chef du département, homme d*esprit et de résolution, et tout à fait disposé pour un changement dont la nécessité lui était démontrée. Il respectait mes scrupules, mais me pressait d'arriver & Paris, pour m'éclairer sur l'état des affaires. H me trouva en un moment une carriole d'osier attelée d'un vieux cheval, m'affubla d'un uniforme de cantonnier et monta dans la voiture avec moi. Nous passâmes heureusement les portée, et là, il me proposa d'aller droit au quartier général du commandant ennemi, comte de Geisnau, qui, de poste en poste, nous ferait conduire à Paris par la route militaire qu'il tenait ; ou de marcher À travers champs, en évitant, tant que nous pourrions, la grande route et les villes, où, dans l'incertitude de* esprits, nous pouvions faire des rencontres fâcheuses. Le parti de nous rendre au quartier général ennemi était sans contredit le plus sûr ; mais je le repoussai avec une sorte d'horreur. Je mesurai avec effroi la position où l'on m'avait mis à mon insu ; moi, ouvrier des premiers jours de l'Empereur, qui, depuis quinze ans, l'avais servi avec fidélité, mais en avais été si bien récompensé ; moi, à qui il avait dit en m'envoyant à Lille : « Je vous confie l'une des » clefs de la France, » je suis réduit à délibérer si j'irai me réunir à ses ennemis ! Non ! Quelle que soit la fortune qui m'y attendrait, je ne serais plus qu'un infâme à mes yeux! Ce n'est pas de mon aveu que j'abandonne Lille, et puisque je suis forcé de me rendre à Paris, je veux y arriver par la route française. Ce parti pris, nous marchons comme nous pouvons.

La première station où nous nous arrêtons était la ville d'Hesdin. Nous descendons, dans notre modeste équipage, à l'hôtellerie la plus voisine de la porte, et nous y faisions un repas conforme à notre fortune apparente, lorsque survinrent deux brigades de gendarmes qui venaient de prêter main-forte à une conscription laborieuse. Un malheureux jeune homme y avait perdu la vie. Ces gendarmes étaient couverts de sang et dans un ét^t d'ivresse à peu près complet. Us se targuent de cet homicide comme d'un beau fait d'armes. On leur demande des

LES DËhNifiRS TEMPS I>E L'EMPIRE ' 4^

nouvelles ; ils parlent vaguement de ce qui se passe à Paris ; ils disent qu'il y a des scélérats qui veulent mettre les Bourbons à la place de TEmpereur ; qu'ils ont sans doute des complices à Hesdin, et que, s'ils les connaissaient, ils passeraient mal leur temps ; qu'ils les sabreraient tous à travers le ventre, comme ils ont fait ce matin a ce scélérat de conscrit. On apporte du vin, et ces gendarmes de boire comme s'ils en eussent eu besoin. « Voilà qui nous préserve, me dit tout bas M. Gordier, laissons- » les boire ; ne dites rien, et surtout ne bougez pas. » II se lève, paye l'aubergiste, attelle le cheval et m'envoie avertir par le garçon d'auberge qu'il m'attend. Nous partons, sans qu'il soit venu à ces gendarmes l'idée de nous demander des passe-ports et de nous faire la plus petite question. « Ceci est' de bon au- » gure, médit mon compagnon de voyage, mais nous aurons, » peut-être, plus d'une épreuve de ce genre à subir. » La France était alors au plus fort de la crise, et nous rencontrions lour à tour des conscrits furieux et qui entonnaient les hymnes sanguinaires de la Révolution, ou des fuyjards de Paris, qu'on reconnaissait sans peine à leur air inquiet et au silence qu'ils observaient. Nous arrivons, à travers ces tableaux variés, à la porte d'Abbeville. Nous allions y entrer, lorsqu'un homme qui se pruVnenait sur la route arrête notre voiture, et nous demande si nous sommes bien informés de ce qui se passe dans la ville? Nous répondons que nous l'ignorons. <* Dans ce cas, reprend no- » tre homme, il est bon de vous l'apprendre : vous ferez après »' ce qu'il vous plaira. M. André Dumont, notice sous-préfet, a » mis, de son autorité, la ville en état de siège ; il laisse entrer » tant qu'on veut, mais il ne permet pas d'en sortir, et il met n en prison tous ceux qu'il soupçonne d'être des royalistes. » Cela ne durera pas longtemps, car il cache toutes les nou- )> velles qui viennent de Paris : d'où je conclus qu'elles sont » mauvaises, et je suis ici à lâcher d'en attraper quelques-unes. » Pourriez-vous m'en doni^er? » — Nous lui répondons qu'un acte de confiance de sa part en excite un de la nôtre ; que nous ne venons pns de Paris; mais que nous sommes assez bien in-

formés pour rassurer que le siège de M. André Dûment touche à sa fin. Nous le prions de nous indiquer où nous pourrions passer la nuit avec une entière sûreté. Il nous indique une ferme habitée par d'excellentes gens et où nous serions reçus, en disant que c'est lui qui nous envoie. Nous nous y dirigeons, et on exerce en effet, envers nous, et avec une simplicité antique, tous les devoirs de l'hospitalité. Le fils de la maison attelle, le lendemain matin, deux bons chevaux à notre voiture, et nous conduit, à travers champs, assez près d'Amiens pour que nous ayons pu juger que le pays ennemi était passé. C'est là, en effet, que nous aperçûmes les premières cocardes blanches. Je ne pus me défendre, en les voyant, d'une singulière impression. Depuis vingt-cinq ans cette cocarde était proscrite ; elle était le signe ennemi, et tant de si grandes choses s'étaient faites en France sous la cocarde opposée ! Si longtemps nous en avions été fiers ! Nous trouvâmes, à Amiens, la contre-révolution fort avancée. Le préfet, M. de la Tour-du-rtn, s'y était employé de grand cœur, et Madame l'y avait puissamment aidé de son esprit et de sa grâce. Elle avait en un clin d'œil converti le département, et son mari avait eu assez à faire d'enregistrer les conversions. En quittant le département de la Somme nous retrouvâmes la cocarde tricolore, et même, par-ci par-là, des chants patriotiques et d'assez mauvais propos. Les rubans et les belles paroles de M"* de la Tour-du-Pin n'avaient pas pénétré jusque-là. Je citerai entre autres, qu'à la poste de Chantilly, nous entendîmes des vœux très prononcés contre le Gouvernement Provisoire et la maison de Bourbon. Depuis Chantilly, nous n'eûmes plus en rencontre que des troupes libérées par la capitulation du maréchal Marmont, elles marchaient par petits pelotons et gardaient une attitude silencieuse et triste. Les vieux vainqueurs de l'Europe laissaient l'ennemi au sein de la capitale de la France et il ne leur avait pas été permis de mourir.

Nous n'aperçûmes les troupes ennemies qu'en descendant dans la plaine de Saint-Denis; j'y vis des Cosaques occupés à

démolir des meules de blé et de fourrage. Nouvelle et douloureuse sensation ! C'était à leur profit qu'avaient semé les cultivateurs des environs de Paris. J'en avais déjà vu, qui avaient été attirés en Allemagne par nos guerres précédentes. Qui eût osé dire, alors, qu'ils fouleraient aux pieds le sol de la France et de la capitale de la civilisation moderne ? Passion funeste de la guerre ! Déplorable manie des conquêtes ! Nous avons couru jusqu'à Moscou évoquer les Cosaques et les attirer sur les bords de la Seine !

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