LES COMMENCEMENTS
DE
Séjour à Gand. — Le Roi. — Monsieur. — Les Ministres. — La Cour. — La Messe de Sa Majesté. — Je travaille avec le Roi. — Le prince de Talleyrand. — M. le duc d'Orléans. — Le maréchal de Beurnonville *.
Kn sortant de chez le Roi, j'allai présenter mon hommage à Monsieur. Ce prince me fit Taccueil aimahle dont il ne lui serait pas possible de se distraire lors même qu*il en aurait rintention. La visite ne se borna pas aux' formes respectueuses deréliquetle ; l'entretien du prince avec moi fut long et animé. Il passa en revue tous les événements qui s'étaient accomplis depuis le jour de son arrivée en France. Ce souvenir nous at* tendrit Tun et l'autre.
« — Eh bien, mon cher Beugnot, continua Son Altesse, nous n voilà encore une fois dehors, et à qui la faute ? Faut-il s'en )> prendre cette fois à mes principes qu*on n'a pas voulu ad- » mettre, ou à mes amis qu'on a pris tant de soin d'écarter? » Allons, soyez de bonne foi et expliquez-vous. »
J'accordai au prince ce qu'il y avait de vrai dans cette observation, mais je le suppliai de faire aussi la part, dans le malheur qui venait de nous arriver, des imprudences que ne justifiaient pas toujours les meilleures intentions ; telle qu'une séparation trop marquée entre les hommes et les choses de la Révo-
* Les fragments qui suivent sont entièrement inédits.
Au mois de décembre 1814, le comte Beugnot avait été nommé Ministre de la Marine. C'est en cette qualité qu'il suivit le Roi Louis XYIII à Gand, pendant les Cent* Jours.
lution et de Tancien régime, el Tapparente faveur qu'avait reçue ce dernier parti.
Je me plaignis qu'on eût comme à dessein froissé des amourspropres, blessé des susceptibilités, et quelquefois inquiété des intérêts.
« — Quand je vous accorderais tout cela, reprit le prince, et » je trouve qu'il y a beaucoup à rabattre, vous aviez fait préva- » loir votre système; vous disposiez de toutes les forces du » Gouvernement et vous n avez pas su nous défendre. Il faut » bien que vous conveniez qu*un système différent n*aurait pas » fait pii, et qu'il n'est pas démontré qu'il n'eût pas fait mieux. »
Ceux qui n'ont pas traité d'affaires avec Monsieur, accusent à (oui propos le peu de capacité qu'il y apporte, ses vues étroites et son opiniAtreté. Rien, à la rigueur, n'est vrai dans ces reproches. Monsieur apporte aux affaires de l'intelligence, une forte application. Il faut bien reconnaître qu*il tient aux principes dans lesquels il a été élevé ; mais son attachement se fonde sur la conviction plutôt que sur les préjugés, et on s'en aperçoit à la manière dont il se défend. Il ne manque pas même de dextérité dans le raisonnement, et, pour peu qu'on lui donne d'avantages, il s'en saisit à l'instant. Tout cela est, au reste, recouvert d'une entière bonne foi, et il n'y a pas de conscience d'homme plus pure que la sienne.
Le résultat de notre première conférence fut qu'il fallait fondre toutes les nuances du parti royaliste en un seul parti, celui des honnêtes gens, et admettre sans distinction de condition tout ce qui était religieux, honnête, dévoué à la France et au Roi, travailler enfin à réparer nos malheurs et rejeter loin de nous tout ce qui pouvait les avoir amenés.
Après celte première entrevue avec M. le comte d'Artois, je m'empressai de faire mes visites aux personnages principaux qui avaient suivi le Roi, et le soir je vins prendre possession d*un appartement qui m'avait été assigné dans la maison où habitait déjà M. Louis. Le voisin ne manqua pas de m'interroger sur l'emploi de ma journée :
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« — £h bien, vous avez vu le Roi, vous avez vu Momieur, vous » avez vu Blacas, que font-ils? s occupent-ils d'un ministère? » ont-ils leur homme pour les finances? Je suis sûr qu'ils le » cherchent partout.
» — Je ne le sais en vérité pas, car je n'ai rien dit ni pu » dire qui eût trait à quelque chose de pareil. Il me semble » qu'il y a un préliminaire à toute formation de ministère, c'est »> la rentrée du Roi en France. J'ai traité ce point en ^çénéral 1) avec le Hoi et avec Monsieur: j'ai tâché de le faire avec la » mesure que leur position commande, e je vous jure qu'il n'a » pas été le moins du monde question d'affaires de Gouverne- » ment.
■ » — Vous ne voulez rien dire, à la bonne heure : je suis sûr » que Blacas cherche un ministre des finances. Quelque temps » avant notre départ, il avait déjà fait faire des propositions à » Mollien. Nous aurions aussi bien fait de rester où nous étions » que de venir à Gand. Ces gens-ci recommencent à dire des » bêtises en attendant qu'ils en puissent faire. C'est ce nigaud » de *** qui est leur homme. Au reste, je ne devrais parler que » pour moi ; car pour vous, je m'attends bien que vous allez » faire ici comme à Paris, les cajoler et être toujours de leur » avis.
» — Vous avez vu plus d'un exemple du contraire ; mais pas- » sons : quand on veut vivre avec vous, il faut endurer parfois » de mauvais compliments. »
J'eus beau faire : dès le premier jour de mon arrivée à Gand, M. Louis me rangea parmi ceux qui lui cherchaient un successeur au ministère des finances, et cette préoccupation dénuée de tout fondement détermina la conduite qu'il tint depuis à mon égard.
Le lendemain je rendis visite aux ministres. Je trouvai, à M. Dambray, un air embarrassé qui ne lui est pas naturel. Il me demanda, avec une sorte d'inquiétude, si le Roi, si Monsieur, m'avaient parlé de lui ; il me dit qu'il vivait retiré et ne se mêlant de rien, parce que dans la position où nous étions ici il y
avait fort peu de choses dont un Chancelier pût s occuper. Je soupçonnai qu'il était survenu quelque refroidissement de la part du Roi, et comme M. Dambray est attaché de cœur à Sa Majesté, il n'était pas étonnant qu'il en fut affecté au point de ne pouvoir pas le dissimuler entièrement. J'appris quelques jours après d'où le nuage s'était élevé.
M. le Chancelier avait bien intimé aux ministres l'ordre du Roi de se rendre à Lille, mais il ne l'avait pas exécuté pour son compte et s^était rendu, en quittant Paris, à sa terre de Montigny, en Normandie. Il espérait y rester paisible, comme il l'avait fait pendant vingt-cinq ans, lorsque son séjour fut dénoncé à l'Empereur par le sous-préfet de l'arrondissement de Dieppe, Félix Lepelletier. Le ministre de la police Fouché engagea TEmpereur à ne pas s'occuper de M. Dambray, qu'il peignait comme un homme inoffensif. L'Empereur y avait d*abord souscrit, mais en parcourant le rapport de dénonciation, il y lut que le Chancelier était riche de deux cent mille francs de rentes qu'il ne manquerait pas de tenir à la disposition des Bourbons. « — Oh I reprit l'Empereur, j'ai été trop vite ! Deux cent mille » francs de rentes, c'est la dotation de quatre généraux. Il faut » faire partir cet homme là. »
Ces dénonciations, ces allées et venues avaient duré quinze jours pendant lesquels M. Dambray n'avait pas paru devant Louis XVIII, qui tenait sévèrement au principe que le Roi et le Chancelier de France étaient inséparables comme le corps et rame. On n'avait pas vu paraître davantage l'ancien Chancelier, Mé de Barentin, auquel, avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait découvrir d'autre mérite que celui de sa fidélité passée ou d'avoir marié sa fille à M. Dambray. Le beau-père avait fait mieux : il avait offert de prêter serment à l'Empereur en demandant seulement la restitution de quelques bois qu'il n'avait pas eu le temps d'obtenir de Louis XVIII. Napoléon, qui trouvait tout cela assez plaisant, accepta le serment, rendit les bois et reçut la visite de M. de fiarentin. Le Roi qui, de son côté, ne s'épargnait pas non plus la plaisanterie, se vengea au retour
par un mot fait exprès pour le personnage. Ce bon M. de Barentin expliquait de son mieux et pe^r conséquent assez mal, au Roi, sa visite à Bonaparte, la reslitution de ses bois et glissait sur le serment :
« — Je n'ai pas précisément juré, » disait-il. « — J'entends, > répondit le Roi, vous avez jurotté; à votre âge, on ne fait »> plus ces choses qu*à demi. »
Sans doute quelques bons avis étaient arrivés jusqu'à Gand sur ces particularités, puisque c'est là que je les ai apprises, et le Roi aura d'abord batlu froid à M. Dambray. L*épreuve durait encore lorsque j'arrivai, et c'est de la sorte que j'explique l'espèce d'abattement dans lequel je trouvai le Chancelier. Plus tard les gens qui voulurent l'exclure du ministère grossirent à merveille ce petit incident : il est vrai qu'ils étaient eux-mêmes passés maîtres en fait de fidélité.
Ma seconde visite Ait pour le duc de Feltre. Je le trouvai logé dans un fort bel hôtel et habitant un cabinet qui, à Paris même, n'eût pas été au-dessous de sa fortune. Il était assis devant un grand bureau où reposaient plusieurs liasses de papiers rangées avec beaucoup de méthode, je dirais volontiers, d'élégance. Je l'écoutai me raconter ses soucis, ses travaux, et se placer seul, à l'écart des autres serviteurs du Roi. II me dit qu'il avait réuni jusqu'alors les fonctions de ministre de la marine et de ministre de la guerre, mais il me promit que, dès le premier jour, il prendrait les ordres du Roi pour me faire le renvoi de toutes les affaires concernant le premier département ; il me pria de remarquer avec quel art il avait classé à part les affaires de la ma* rine et celles de la guerre, et, ii.me faut le reconnaître, M. le duc de Feltre doit avoir à un très haut degré la protubérance de la nomenclature.
Je vis, le même jour, le général Beurnonville. Pour celui-là je m'attendais à ce qu'il aljait me dire, parce qu'il avait rapporté de Paris un thème dès longtemps fait et sur lequel il était d'une fécondité inépuisable. En sortant du Gouvernement Provisoire, le général Beurnonville était rentré au Conseil en qualité de
minislre d'État, et là il se trouvait en quelque sorte le juge des ministres à département. Il ne pouvait pas arranger dans sa tète qu'un ministre à portefeuille, ainsi qu'il l'appelait, eût un traitement excédant cent mille francs, tandis qu'il n'était nulle part question du traitement des ministres d'État, qui devait être supérieur à l'autre, si l'on voulait que les traitements suivissent l'importance des fonctions. Plus d'une fois il m'avait fait part de son impatience à cet égard et pressé d'en toucher deux mots au Conseil. Je le fis en effet ; il avait été trouvé juste d accorder aux ministres d'État une indemnité pour le surcroît de réprésentation que leur imposait l'entrée au Conseil, mais la chose avait été renvoyée, comme elle devait l'être, au budget de 1816, que Napoléon ne nous avait pas laissé le temps de préparer. Le général trouvait simple que les ministres à portefeuille eussent suivi le Roi :
c< — Ils étaient, disait^l, assez bien payés pour cela, et » d'ailleurs ces messieurs s'étaient adjugé du viatiqi^ ava:.t '> le départ ; mais pour les ministres d'État, leur arrivée à ,» Gand était un pur sacrifîce dont on ne pouvait leur savoir » trop de gré ; et cependant les distinctions et les gratifica- •> lions seraient encore pour messieurs les ministres à porte- » feuille ! »
Je savais à quoi m'en tenir sur le sacrifice que le général Beurnon ville avait fait en arrivant à Gand, mais je me contentai de défendre les ministres à portefeuille sur le viatiqtie et les^raa/fca/tons, et j'applaudis aux sentiments généreux qui avaient conduit à Gand messieurs les ministres d'État.
Entre les hommes d'aiïaires qui avaient suivi le Roi à Gand, on distinguait MM. de Yaublanc, Gapelle, Angles, Mounier et Guizot. Ces messieurs aimaient les Bourbons de toute la haine qu'ils portaient à Napoléon et aussi de la peur qu'il leur faisait. M. de Yaublanc, qui a plus de dévouement que d'habileté, avait commis des imprudences lorsque arriva à Metz, où il était préfet, la nouvelle du débarquement de l'Empereur. Le général commandant la division, avec lequel il n'était pas bien, l'avait
en quelque sorle forcé de s'éloigner. La frontière élanl voisine» M. de Yaublanc la passa, et une fois arrivé à l'étranger, il crut que le meilleur parti qu'il eût à prendre était de venir rejoindre le Roi à Gand.
M. Capelle avait, en 4814, été mis en jugement par l'Empereur pour avoir abandonné la ville de Genève, où il était aussi préfet, lorsque quarante mille Autrichiens étafeni aux portes et sur le point d'entrer. Il craignit qu'il ne prit à TEmpereur la fantaisie de le faire fusiller per modum continus, et crut prudent de lui en ôter les moyens en venant se réfugier près du Roi.
M* Angles avait occupé le ministère de la police sous le Gou« vernement Provisoire ; son nom figurait sur le décret de Lyon ; ce n'élait donc pas la peine de s'informer pouquoi il se trouvait à Gand.
H. Guizot n'élait pas bien sûr que les bonapartistes rentrés au pouvoir ne se vengeassent pas de la manière un peu dure dont il les avait traités lorsqu'il remplissait la place de secrétaire général sous l'abbé de Montesquiou.
Quant à M. Mounier, qui, pour avoir été dans le c&binet de l'Empereur, ne l'en aimait pas davantage et se plaisait à parodier les grandes scènes de Tintérieur impérial, il n'avait pas voulu éprouver jusqu'où Bonaparte, à son retour, entendrait la plaisanterie.
Au reste, à M. de Yaublanc près, qui était déjà d'un âge mûr, les autres étaient jeunes et par conséquent généreux. Le parti le plus noble avait eu de Tattrait à leurs yeux. S'ils réussissaient, la fortune leur arrivait par un beau côté ; s'ils ne réussissaient pas, ils avaient la vie devant eux pour réparer un premier échec qui encore n'aurait pas été sans gloire. Je suis persuadé que ces sentiments sont entrés pour beaucoup dans la détermination de MM. Mounier et Guizot.
Les ministres et les personnes qu'e je viens de nommer composaient ce que j'appelle le parti des hommes d'aiïaires ou du Gouvernement. Dans celui de la Cour se trouvaient les premiers
gentilshommes de la Chambre, les capitaines des gardes et un très petit nombre d'offleiers de la Maison qui avaient suivi le Roi. En dépit des circonstances et d'une chance commune, ces deux partis vivaient séparés. Les individus se rencontraient chez le Roi, au spectacle, à la promenade, et se traitaient réciproquement avec une politesse bienveillante, mais il n*y avait pas de réunions pour là table, le jeu ou seulement pour la conversa* tion. Les mœurs de la première émigration avaient reparu dans toute leur naïveté. On eût dit de Tannée que nous venions de passer en France comme d*un bal masqué, après lequel, une fois dehors, chacun jette son masque et reprend son habit accoutumé. Les gens raisonnables n'en étaient pas mortifiés le moins du monde, mais s'en afflgeaient parce qu'ils y voyaient une cause toujours subsistante des maux que nous éprouvions et de ceux qui nous attendaient.
J'habitais, comme je Tai dit, dans la môme maison que M. Louis; nous décidâmes de réunir nos deux ménages en un seul. Veut-on savoir Tétat que tenaient à Gand les minisires ainsi réunis du Roi Très-Chrétien ? Un domestique commun faisait nos lits, frottait nos appartements, battait nos habits et nettoyait nos bottes. Nous dînions à table d*hôte à trois francs par télé ; nous déjeunions avec une jatte de lait, et nous soupions avec un verre d'eau sucrée. Ce régime avait le double mérite d'être fort sain et fort économique, et j'y avais passé sans difficulté en quittant le luxe de la table auquel j'étais, depuis vingt ans, habitué. C'était M. Louis qui avait créé cet ordre sévère. A son avis nous devions, sous un régime ou sous un autre, rentrer un jour en France. Ce jour élait-il prochain ou éloigné ? Personne ne le pouvait dire ; en attendant, il fallait restreindre nos besoins de manière à les dominer et à ne jamais nous trouver dans la dépendance de qui et de quoi que ce fût. Je lui remontrais qu'en dépensant seulement le quart du revenu que nous nous étions fait au dehors, nous pourrions vivre d'une manière un peu plus large et plus décente. 11 me répondait que nos besoins augmenteraient avec l'âge, tandis que nos ressources
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pourraient diminuer par des événements imprévus, et que, dussions-nous faire des économies, il valait mieux envoyer de i'ar* gent à nos familles que de leur en demander. Cette fois-là il avait raison. Au reste une économie fort étroite était la loi com« mune des émigrés de Gand ; personne n'avait de voiture ; on était très simplement vêtu, et il y avait pour la table émulation de sobriété. Les anciens émigrés se rappelaient par combien d'é« preuves ils avaient payé le luxe de Goblentz et les magnificences de Tarmée des princes ; ils ne voulaient pas y être pris une se* conde fois ; et les nouveaux les imitaient d'autant plus volontiers que la simplicité des mœurs leur était naturelle. Le seul duc de Feltre faisait exception : il ne sortait jamais que dans une voi* ture et suivi de deux valets de pied. Il donnait un dtner par semaine ; sa représentation venait immédiatement après celle du Roi, ou plutôt il n'y avait de représentation à Gand que pour le Roi et H. le duc de Feltre. Celui-ci agissait rondement, sans s'apercevoir le moins du monde du contraste qu'il faisait avec ses collègues, et tout persuadé qu'un hôtel, un carrosse, des valets, un chasseur et un cuisinier, sont cinq sens ajoutés à la personne de tout ministre.
La vie habituelle n'avait rien de triste, au moins pour M. Louis et pour moi, et je ne me rappelle pas avoir éprouvé, à Gand, un seul moment d'ennui. Nous donnions la matinée à l'expédition du petit nombre d'affaires qui nous survenaient ou bien qui nous étaient renvoyées par le Roi. Le diner à trois francs par tête était tour à tour animé par de bonnes discussions ou par la gaieté ; ce qu'on y trouvait à manger était la chose dont la ma* jorité des convives se souciait le moins. Cette majorité se composait d'esprits distingués et de nature différente ; leur choc faisait jaillir des étincelles d'un bout de la table à l'autre. M. Mounier y apporlait cette verve entraînante et ces saillies qui recouvrent chez lui un fonds de connaissances sérieuses et un esprit vigoureux. M, Guizot, moins vif, moins incisif, mais né pour la discussion et l'étendant toujours autant par la force de ses idées que par la variété de ses connaissances, occupait
bien 8a place. Le8 autres y payaient leur contingent qui avait aussi son prix. L'essentiel n*élait pas d'expédier le dîner, c'était chose bien vite faite ; on donnait un instant la parole au général Beurnonville pour se plaindre de l'ordinaire : c'était le petit ordre du jour; après quoi la discussion commençait et la nuit nous trouvait le plus souvent réunis encore autour de la table.
Nous étions alors dans la plue belle saison de l'année: le temps était admirable ; nous nous permettions quelquefois des parties de campagne, dont M. Gapelle était le grand ordonnateur. Le programme consistait dans un énorme plat de poisson, ce qu'on appelle, en style de Râpée, une matelote^ et un plat de pommes de terre, le tout accommodé à l'anglaise et arrosé de • bonne bière de Louvain. Ces dîners à la campagne n'étaient pas plus dispendieux que ceux de la ville et étaient encore plus agréables. On y laissait la politique de côté pour ne ipettre sur le lapis que des sujets ide littérature légère ou de beaux-arts. L'aller et le retour à travers des plaines chargées de verdure et d'espérance étaient aussi des joussances, et ces petits dé^ placements avaient le mérite de rompre l'uniformité de notre vie.
Nous passions de temps en temps la soirée au spectacle où Tarrivée de la Cour de France avait, disait-on, réuni les acteurs les plus distingués ; ils étaient détestables ; aussi n avaient-ils, parmi nous, d'autres auditeurs assidus que le fameux Père Elysée qui, pour l'honneur de son goût ou pour tout autre motif, pas* sait beaucoup plus de temps dans les coulisses que dans l'inté^ rieur de la salle.
, Nous nous rendions le plus communément chez le Roi dans une rotonde qui faisait partie de son hôtel, mais où Ton arrivait du dehors sans traverser les appartements occupés pas Sa Majesté. Là se réunissaient les ministres et les membres du corps diplomatique. On y lisait les journaux'; les ambassadeurs nous y donnaient confidentiellement les nouvelles de leurs cours qu'ils vpulaient rendre publiques. Nous leur donnions, avec la même
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discrélioii des avis bien secrets qui nous arrivaient de Paris, et dont ils composaient leurs dépêches du lendemain. Quelques vérités échappaient pourtant à travers tout ce manège. Nous voyions que les cours restaient unanimes dans le dessein de qe jamais composer avec Napoléon, et nous en tirions cçtte conclusion que la lutte ne serait que l'affaire d'un temps plus ou moins long, mais où Napoléon (inirait par succomber. Cependant il semble que sur la terre étrangère Tamour de la patrie se ravive pour être séparé de son objet ; nous pleurions sur les maux qu'une telle lutte attirerait sur la France, et il nous fallait reconnaître avec douleur qu'il ne restait au Roi aucun moyen de les prévenir. Nous gardions pour nous le secret de notre impuissance ; nous vantions aux ambassadeurs étrangers les -dispositions de Timmense majorité de la France, la force du parti royaliste qui allait se trouver partout et jusque dans le sein de la Chambre des Députés ; nous parlions de défections prochaines dans Tarmée. Il faut bien que nous soyons parvenus à en faire croire quelque chose, car jusqu'à la bataille de Waterloo, où furent vaincus Bonaparte, la France et le Roi, les étrangers croyaient qu'ils ne pouvaient pas, pour Texéculion de leurs desseins, se passer du concours de Sa Majesté, et on verra bientôt qu'eux-mêmes proposèrent des mesures qui prouvaient cette persuasion.
Le ministre de la guerre me renvoya, ainsi qu'il me l'avait promis, les papiers concernant le département de la Marine. Us ne pouvaient pas être de beaucoup d'importance ; ils consistaient dans quelques dépêches parvenues par la voie d'Angleterre, et expédiées par des bâtiments qui avaient appris en mer ou dans leurs relâches les événements de France ; une correspondance avec M. de La Châtre, alors notre ambassadeur à Londres, sur le parti que prendrait l'Angleterre à l'égard de nos colonies si elles se déclaraient pour Bonaparte;, enfîn le tableau des officiers et des administrateurs de la marine qui se trouvaient auprès du Roi, et qui demandaient à toucher le même traitement que les officiers de terre et par assimilation
de grades. Ces affaires réunies n'offraient pas une grande masse de travail ; cependant elles me prenaient mes matinées, parce que je remplissais toutes les places de mon département, celles de ministre, de directeur, et même d'expéditionnaire. Le règlement du sort à faire provisoirement aux officiers de marine fournissait matière à une correspondance multipliée ; je vis avec regret par le tableau de ces officiers que si ceux de 1 ancienne marine ne s'y trouvaient pas tous, il s'en trouvait au moins un bon nombre qui avaient oublié leur âge pour suivre le Roi et lui offrir leurs vieilles épées ; tandis que pour trouver des officiers de la nouvelle marine, il fallait descendre aux grades d'aspirant ou d'enseigne. J'oublie cependant M. Henri de Rigny, capitaine de frégate et neveu de M. Louis ; il est vrai qu'il ne sepressa pas d'arriver ; il ne parut à Gand que dans les derniers temps de notre séjour, mais son nom n'en figura pas moins sur le tableau. Je puisais cependant au milieu de ces petites occupations l'occasion de travailler une fois par semaine avec le Roi. Je débu* tais toujours par lui parler marine; c'est ce qui me donnait le droit d'entrer ; puis la conversation retombait de son propre poids sur les affaires de France. Je rendais compte alors de ce que j'avais recueilli pendant la semaine, des correspondances avec Paris et même sur le pavé de Gand, et j'usais de l'art que j'avais appris au ministère de la police d'amuser le Roi en ayant l'air de l'occuper. Aussi je le retrouvais tel qu'il était alors avec moi; lui-même me faisait part de ses espérances et me communiquait sa sécurité qui était complète. Ce n'est pas qu'il se fit tout a fait illusion sur les dispositions de la France pour sa famille. Il attribuait toujours à Tarmée la catastrophe qui l'avait conduit à Gand ; il reconnaussait qu'elle avait eu pour auxilliaires les intérêts nés de la Révolution ; mais il croyait fortement que la France ne pouvait pas se passer de lui, et que s'il y restait encore bon nombre de volontés qui lui étaient contraires, la nécessité ferait plier ces volontés. Ce travail avec le Roi, et la cour que je lui faisais le dimanche aprè la messe, composaient mes rapports avec Sa Majesté.
Le dimanche, la messe du Hoi était à midi, à Gand comme jadis à Versailles, comme dernièrement à Paris, S. M. gardait partout de son mieux la dignité du Roi de France. Elle arrivait à la cathédrale, ayant Monsieur dans sa voiture; les officiers de service en occupaient une seconde ; puis venaient comme de raison celle de M. le duc de Feltre. Le reste des Français accourait de toutes les rues de Gand et y formait un péle-mèle assez divertissant. L'église, quoique fort grande, était comble d'assis* tants qui témoignaient tous un grand respect pour le Roi, car, à son arrivée, personne ne restait assis. La messe était entendue, même par les Français, avec un recueillement dont le Roi et lUansieur surtout donnaient l'exemple. Les habitants de Gand attachés h la religion catholique en étaient fort touchés, et disaient hautement que rien n'eût été si heureux pour la Belgique que sa réunion à la France sous des princes aussi pieux que ceux-là.
Le Roi ajoutait quelques rapports de faveur aux rapports ordinaires que les ministres pouvaient avoir avec S. M. Dans la semaine de mon arrivée je fus invité à dtner ; M. Louis le fut pour le même jour. Sa joie en fut assez mince, parce qu'il prétendait que pour l'inviter on avait attendu mon arrivée. J avais beau lui dire, ce qui fut proraplement vérifié, que le Roi réunissait le même jour tous ses ministres présents à Gand, et que mon arrivée n'était certainement pour rien en une telle affaire ; le Roi, toute sa Cour, et le duc de Duras en particulier pour avoir expédié les lettres d'invitation, n'en furent pas moins habillés de toutes pièces. On menaçait de s'en dispenser en prétextant une indisposition, ce dont je ne prenais pas la peine de détourner mon homme, parce que je savais bien qu*il n'en avait nulle envie.
Le dîner se composait, comme je l'avais prévu, de Monsieur^ des grands officiers de service, et de MM. Dambray, de Feltre, de Blacas, Louis et moi. Le Roi en fit les honneurs avec la politesse de la vieille Cour et la grâce personnelle qu'il y ajoutait; à chaque service il offrait aux convives du plat qu'il avait devant
lui, el' il y trouvait roccasion de distribuer autour de la table son coup d'œil aimable et quelques mots bienveillants. Au rôti, il découpait avec une rare de.vlérité et comme si dans sa jeunesse il se fût exercé à porter la grâce jusque dans les moindres détails. Peut-être n*est-ce pas un si mince mérite pour un maître de maison, même pour un Roi, que de savoir faire les honneurs de sa table. Si le matlre est d'une condition très supérieure à celle de ses convives, les attentions qu'il leur porte deviennent des faveurs dont ils sont intérieurement plus touchés que des mets qu*on leur oiTre. Si la condition des uns et des autres est la même, le maître de maison prend sur ses égaux la supériorité de la politesse et des soins. La table avait autrefois ses propQs aimables, ses doux entreliens, ses épanchements de cœur, et le plus grave des historiens de l'antiquité n'a pas cru déroger en nous en donnant un traité. Aujourd'hui on s'est mis fort à l'aise sur ce chapitre comme sur tant d'autres, On avait pendant quelques temps réduit l'intérêt d'un dîner à la sensualité des mets qui garnissaient la table. Ce travers a peu duré : maintenant le dîner n'est plus que ce que la nature l'a fait, une nécessité qui n'est déguisée par rien de ce que la gaité,, la cor* dialité ou le savoir-vivre de nos pères y avaient introduit.
Le Roi, après son dîner, passa dans le salon; il y reçut les hommages de quelques personnes, et ensuite on fit le whist de Monsieur, où ce prince admit M. de Luxembourg, M. de Duras et moi. L^ Roi était placé dans son fauteuil à côté de la table et jugeait les coups ; il y portait cette mémoire et cette puissance d'attention qu'en semblable matière personne n'a possédées au même degré que lui. 11 signalait les moindres fautes et pouvait nommer au dernier coup les cartes qui restaient dans les mains des partenaires; il le fit deux ou trois fois. M., Louis resta pendant toute la partie sans savoir à qui parler, et même sans se venger du silence par des gestes. Il en sortit accablé, protesta que de sa vie il ne s'était autant ennuyé, et fit des vœux pour n'y être jamais repris.
Sa politique était alors dirigée tout entière vers les ministres
des puissances étrangères. Selon lui, M. de Talieyrand avait encore une fois sauvé la Maison de Bourbon au Congrès de Vienne. Il avait dans la main les affaires de la France; il les arrangerait comme il l'entendrait avec les Souverains ou avec leurs représentants, et sans se soucier de ces gens- ci (c*est-»à« dire du Roi et des princes) qui n'entendaient rien et qui n'étaient propres qu'à tout gâter.
Le retard de l'arrivée de M. de Talieyrand à Gand donnait quelque poids aux assertions de M. Louis. Vainement l 'avait-on pressé de venir rejoindre le Roi ; il se tenait aux eaux de Carisbad où il attendait les développements qui allaient être donnés aux résolutions du Congrès, pour savoir le rôle que lui-même aurait à jouer. Cette absence de son principal ministre donnait au Roi quelques inquiétudes ; il en avait un autre sujet dans la conduite de M. le duc d'Orléans.
Ce prince n'était parti de Lille que vingt-quatre heures après le Roi, et cet intervalle lui avait suffi pour laisser entendre au maréchal Mortier qui commandait la division, et aux autres généraux, qu'il n'approuvait pas en tout la conduite qu*on avait tenue depuis la Restauration ; il avait donné un gage de son opinion en quittant sur-le-champ le continent pour se rendre en Angleterre. Pour bien apprécier l'intérêt qu'attachait M. le duc d'Orléans au choix de son séjour, je dois rappeler ici que M. le duc de Berry commandait à cinq lieues de Gand, à Alost, un camp où se trouvaient réunis les débris des corps de la Maison du Roi, un petit nombre d'officiers et de soldats isolés et des jeunes gens des écoles qu'une ardeur royaliste avait entraînés sur les pas du Roi. Cette petite armée, toute décousue qu'elle était, recevait chaque jour des recrues, et en aurait reçu davantage si les finances du Roi l'eussent permis ; mais quelle qu'elle fût, nous la faisions sonner bien haut à l'intérieur de la France et à l'étranger. Elle se recommandai! par le nom du prince qui élail à sa léle, par quelques officiers de distinction qui composaient son état-major, et pour être dans le vrai, il faut bien adinetttre que ce faible corps était la véritable
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armée du Roi de France. C'était donc lÀ qu'était la place des princes de sa Maison. Cependant M. le duc d'Orléans ne croyait pas que ce fui la sienne, parce qu'il paraissait décidé à ne se trouver, pour aucune cause et dans aucune circonstance, en face des soldats français que jadis il avait commandés, et avec une cocarde différente de celle sous laquelle il avait fait ses premières armes. C'est là ce qui l'avait déterminé à choisir l'Angleterre pour son séjour.
Le Roi n'était donc pas rassuré sur M. le duc d'Orléans. J'avais remarqué que toutes les fois que je lui parlais de ce prince» il gardait le silence. Un jour même où je lui avait remis un mémoire qui traitait hypothétiquement du danger dont la branche cadette de la Maison de Bourbon pouvait être pour la branche aînée, il laissa tomber le mémoire de ses mains après l'avoir lu et poussa un profond soupir : puis il remit précipitamment une affaire différente sur le tapis, comme pour éloigner de son esprit un sujet importun. Cette inquiétude ancienne devait s'accroître par l'absence de M. le duc d'Orléans. S. M. lui écrivit pour l'inviter à venir se réunir au Roi de France et aux princes de sa famille, avec lesquels il avait promis que lui et les siens seraient désormais inséparablement unis. Telle était, en effet, la condition du pardon accordé par le Roi, ou, si Ton veut, de la réconciliation des deux branches. M. le duc d'Orléans ne céda pas à l'invitation du Roi, et s'excusa par une lettre où il employait les formes les plus respectueuses et jusqu'à des expressions de sentiment, mais où déjà il laissait entrevoir les motifs qui le retenaient. A une seconde lettre de S. M., le prince répondit avec les mêmes précautions, mais en s'avançant davantage. On lui envoya quelqu'un en Angleterre qui ne réussit pas mieux, et il fut démontré au Roi que la branche cadette de sa Maison, sans avoir des vues hostiles à la branche aînée, avait au moins une conduite différente qu'elle ménageait avec beaucoup d'adresse et de scrupule.
Le temps se passait ainsi pour nous à Gand entre quelques devoirs de Cour, d'assez petites affaires, un peu d'espérance et
un cominenceinent d*ifnpatience. Nous avions été une seconde fois invités à dtner chez le Roi, et les choses s'étaient passées précisément comme la première fois, si ce n'est que je n'avais pas eu Thonneur de faire la partie de Monsieur.
Hais le spectacle de ce qui se passait en France excitait au plus haut point notre intérêt. Napoléon avait cessé de promettre le retour de Marie-Louise, de parler de sa bonne intelligence avec la maison d'Autriche et de nourrir des espérances de paix. Il réunissait le peuple au Champ de Mai pour y proclamer ce qu'il appelait si plaisamment 1*^4 c^e A cfrfi/ionn^/aua; Constitutions de l'Empire, faisait nommer des députés, nommait lui-même des Pairs et élevait d'une main sa machine additionnelle, tandis que de Tautre il préparait des moyens de résistance à l'Europe conjurée contre lui. A Gand, le parti de la Cour affectait de ne porter que peu d'attention à ce qui se passait en France parce qu'il plaçait tout son espoir dans les armes étrangères. Plusieurs d'entre nous (et j'étais du nombre) ne partageaient pas ce sentiment parce que le plus ardent de nos vœux eût été que la France ne dût rien qu'à elle-même. Rendons justice à Louis XYIII : il eût partagé ces désirs s'il eût été possible de les réaliser. Quoi qu'il en soit, il lisait assidûment les papiers de France, les commentait, et nous interrogeait, quand l'occasion s'en présentait, sur le personnel de la Chambre des Députés et sur ce qu'on devait en espérer ou en craindre. Je me trouvais dans son cabinet le jour où on reçut le Moniteur qui contenait la nomination de la nouvelle Chambre des Pairs. M. de Blacas en donnait lecture, et chaque nom un peu connu provoquait de la part des assistants une exclamation d'étonnement ou de dédain. La lecture étant finie :
ce — Passez-moi la liste, dit le Roi, pour que je la lise ; cela » en vaut la peine. » Le Roi fait semblant de lire^ puis laissant tomber le journal sur la table, il ajoute :
« — Pour moi, je trouve celte liste fort bonne^ car je n'y vois >) pas le nom de Sémonville ; cela ne durera pas. »
Cependant les troupes étrangères s'approchaient de nos fron-
tières, et Napoléon lui-même allait se mettre à la tête de son armée. Nous ne pouvions pas rester oisifs en voyant s'avancer les événements qui allaient décider du sort de la France. Le Roi convoqua le Conseil. On y reconnut combien il serait désirable qxie les troupes étrangères ne pénétrassent en France qu'au nom du Roi, et que S. M. fût représentée auprès de chaque armée par un commissaire de son choix. Ce commissaire aurait, sinon sous ses ordres, au moins sous sa direction, les intendants militaires des armées coalisées ; seul il aurait le droit de frapper des réquisitions en nature ou en argent, et de disposer de ce qui serait trouvé dans les caisses publiques. Parlant au nom et comme délégué du Roi de France, il imposerait aux peuples les sacrifices qu'exigeait l'état de guerre. Ces sacriGces ne devaient être, au reste, que des avances failes par les provinces occupées, et restituées bientôt après par une contribution à laquelle la France entière prendrait part. Ce projet fut communiqué aux ambassadeurs des puissances étrangères, qui le trouvèrent fori prudent. MM. de Beurnonville et Capelle se rendirent à Bruxelles, uu quartier général du duc de Wellington qui applauiit de son côté. On dressa une courte convention qui devait être passée à ce sujet entre le plénipotentiaire anglais, revêtu des pouvoirs des souverains alliés, et le ministre des aiïaires étrangères du Roi de France représenté à Gand par le marquis de Jaucourt. Le Roi choisit pour ses commissaires le général Beurnonville près du corps d'armée de Prusse; M. de Lally Toliendal près de celui d*Ângieterre ; M. de Yaublanc près de l'empereur d'Allemagne; M. Capelle près de la Bavière et delà Confédération du Rhin. Je fuschargé de la rédaction d'une instruction à donner à ces commissaires, et on m'adjoignit pour ce travail MM. de Yaublanc et Capelle, qui avaient, ainsi que moi, été préfets, et avaient l'expérience de ces sortes de matières. Les puissances étrangères agissaient alors de bonne foi avec nous. Le duc de Wellington, fait pour apprécier et qui appréciait mieux qu'un autre le génie guerrier de l'Empereur, ne croyait pas en avoir si aisément raison
qu'il Teui dans les champs de Waterloo ; il ne doutait pas du succès définitif, mais il n'espérait l'obtenir qu'après une vigoureuse résistance où l'intérieur de la France, exalté par Napoléon, aurait prolongé la lutte. Les puissances étrangères tenaient donc pour bien fait de ne pénétrer dans les provinces qu'au nom du Roi de France, et d'y relever son autorité, à laquelle viendraient se rallier les royalistes, les amis de l'ordre et ceux qui avaient quelque chose à perdre. Le spectacle d'une province occupée, il est vrai, par l'étranger, mais gouvernée au nom du Roi et par des agents de son choix, ainsi rendue à la tranquillité, devait ramener la province voisine. La pacification intérieure aurait ainsi gagné de proche en proche, par de bons exemples et des actes de modération soutenue. On aurait surtout épargné l'emploi des moyens violents qui peuvent bien imposer la paix un moment, mais qui laissent dans le cœur des blessures longues à cicatriser. Le duc de Wellington entrait entièrement dans cette politique. Elle eût été appliquée par les alliés s'ils n'eussent pas vaincu sitôt.
La rédaction de ces instructions avait augmenté mes rapports avec le général Beurnonville. Lorsque j'allais le visiter, je le trouvais faisant de la stratégie à l'usage des gens de la Cour, y compris M. le Grand-Aumônier et les ecclésiastiques qu'il menait à sa suite. Le résultat de chaque leçon était que Napoléon ne pouvait pas résister, quelque part qu'il se présentât. Sur la Meuse, il était enveloppé et pris avec toute son armée ; sur le Rhin, il était exterminé ; en Flandre, plus de ressources ; dans le Luxembourg, encore moins ; rentré en France, on le poursuivait par journées d'étape. Il montrait chacun de ces points sur bon nombre de cartes, où il avait soigneusement marqué toutes les routes que Bonaparte pouvait prendre, et l'endroit précis où sur chacune d'elles il serait arrété,*et, si on le voulait, anéanti. Ces cartes recouvraient son bureau et même une bonne partie du parquet du cabinet, et le générai se tenait droit au milieu, battant son homme à droite et à gauche avec une merveilleuse assurance et une grande volubilité. Je me
trouvais par hasard à Tune de ces leçons ou de ces représentations à laquelle assistait M. le Grand-Aumônier. Celui-ci écoutait avec une extrême attention, tenant son chapeau épiscopal à la main, et ayant l'air, comme c'était son habitude, d'en mordre la corne. J'osai hasarder quelques observations qui ne réussirent pas. Le général le prit de haut avec moi, et je n'avais garde de me commettre avec un homme qui battait Napoléon à volonté. J'ouvrais la bouche pour avouer mon igno rance, quand M. le Cardinal de Talleyrand, dépouillant pour un moment son incomparable douceur, fît assez vivement passer sous son bras le chapeau qu'il tenait à la main, et me dit : « Permettez, monsieur, vous ne connaissez pas la guerre I) comme M. le général qui Ta faite si longtemps ; il faut l'écou- » ter, car il en sait plus que nous. » Je tombai d'accord avec Son Êminence, et j'offris mes très humbles excuses au maître ainsi qu'au grand et docile écolier.
Pierre Riel, marquis de Beurnonville, est mort au sein des dignités qui sont réservées aux plus éclatants services. Cependant son nom ne se mêle à aucun des grands événements qui ont marqué l'histoire des trente dernières années ; il ne réveille pas les souvenirs de Fleurus, de Marengo, de Hohenlinden. Les honneurs, sont venus chercher le maréchal de Beurnonville, et sa vie tout entière montre que la fortune est au3si capricieuse dans ses affections que dans ses antipathies.
Pierre Riel est né en 1752 à Champigneul, village de Champagne, à deux lieues de la petite ville de Bar-sur-Aube. Son père était laboureur, profession plus honorable qu'honorée, mais qui ne lest guère dans un pays montagneux, stérile, où aucun habitant ne s'élève au dessus de la pauvreté. Le père du maréchal avait un garçon et trois filles. Il conçut une ambition élevée pour un homme de sa classe, celle de faire de son fils unique urî prêtre, qui pouvait, avec du temps, de la prudence et quelque protection, devenir curé de campagne. Seul, il n'aurait pas suffi à la dépense de l'éducation de son fils; mais
déjà le zèle du sanctuaire élait refroidi, et les seigneurs de paroisses, les riches bénéficiers, les chefs de maisons religieuses aidaient les pères de famille pauvres qui offraient leurs enfants à la carrière ecclésiastique. L*abbé de Clairvaux, seigneur de Champigneul, prit le jeune Riel sous sa protection. On le plaça d'abord au collège de Bar-sur-Aube, ou il apprit de lalin tout juste ce qu'il en fallait pour être tonsuré, et il passa delà au séminaire Saint-Nicolas, à Paris. Il y apportait une taille de cinq pieds huit pouces, une belle figure et un grand fond de bonhomie, dispositions naturellement heureuses, mais qui avaient leur danger pour un séminariste de dix-huit ans. Labbé Riel ne sut pas yxéchapper. Il fut méchamment dénoncé à Tarchevéque de Paris, M. de Beaumonl, qui n'entendait pas raison sur deux points, sur le jansénisme et sur les légèretés de mœurs. Riel fut obligé de se retirer du séminaire et revint chez son père à Champigneul. Il ne perdit pas par sa mésaventure la protection de Tabbé de Ciairvaux. Gomme on n'avait pas pu réussir à en faire un prêtre, on essaya d'en faire un procureur, et Ton n'y réussit pas mieux. II entra en qualité de clerc chez un procureur de Bar-sur-Aube, ami de Diderot, qui professait en fait de religion les mêmes opinions que cet écrivain. Riel les trouva mieux de son goût que les leçons de théologie du séminaire de Saint-Nicolas : il fit plus, il eut la témérité de les mettre en pratique.
Il existe, dans les montagnes voisines de la ville de Bar-sur- Aube, un hameau sous la protection de saint Laurent. Le pèlerinage, à Saint-Laurent, le jour de la fêle de ce saint, est en haute faveur parmi la jeunesse des deux sexes. Riel, et deux étourdis tels que lui, vont de compagnie au pèlerinage. Dans la chapelle du hameau, et sur un socle rustique, était placée la statue du patron, la face tournée vers la porte d'entrée. Le saint était revêtu de sa dalmatique, dont la draperie légère ne ressemblait pas mal à une robe de bal. L'artiste avait eu Tinten* tion de diriger les bras vers le ciel comme dans latlente du martyre ; mais la pose était manquée» et le soint étendait ses
mains dans la ligne de son corps comme pour commencer une farandole. L'à-propos ou le contre-sens li^échappa point à nos étourdis, qui, donnant de chaque côté la main au saint, essayent de le faire danser. Le bienheureux résiste un peu, puis tombe sur le pavé et se casse le nez. Les habitants indignés courent sus aux impies, qui ont le bonheur d'échapper. L'indignalion publique galope après eux à Bar-su r-Aube ; et le procureur du Roi, pressé par la clameur, est obligé de rendre plainte.
On était alors voisin du temps où le chevalier de Labarre avait été roué vif pour une gaieté assez semblable, et le Parlement de Paris, piqué au vif par les injures des philosophes, n'aurait pas mieux demandé que de recommencer Tépreuvu. Les familles des deux camarades de Riel obtinrent contre eux, ou plutôt pour eux, des lettres de cachet, afin de les soustraire aux poursuites judiciaires. Riel n'était pas assez marquant dans la société pour mériter la faveur d'un tel ordre ; il se sauva à Paris, s'y cacha de son mieux, el bientôt prit le parti prudent de mettre l'Océan entre la philosophie du Parlement de Paris et la sienne. Il s'engagea dans un bataillon colonial et passa à l'Ile-de-France en qualité de soldat. Voilà donc le jeune Riel arrivé à l'Ile-de-France à vingt-quatre ans, soldat dans un bataillon. Il avait apporté d'Europe un peu d*argent, une belle taille, une belle figure, de la bravoure et ce vernis d'instruction que donnent deux ou trois éducations infructueusement ébauchées. C'en était assez pour se faire remarquer dans un corps médiocrement composé en officiers et très mal en soldats.
Au bout de six mois, Riel fut fait sergent-major. Ici commence la fortune du maréchal de Beurnonviile. Dès ses premiers pas, il avait rencontré Madame Mac-Pields, Irlandaise d'origine, Veuve, riche et très belle, à en juger par les portraits que le maréchal étalait avec complaisance dans les premiers temps de son retour en France. Madame Mac-Fields avait été recherchée par M. de Souillac, alors gouverneur de l'Ue-de-
LA SECONDE RESTAURATION 581 France; et, par son crédit, Beurnonville était parvenu assez promptement au grade de lieutenant. Il épousa plus tard Madame Mac-Fields, et entra dans l'assemblée coloniale. Les hommes étourdis et dissipés dans leur jeunesse deviennent presque toujours des faiseurs dans Tàge mûr. Le maréchal justifia cette maieime. Il ne fut pas sitôt entré dans rassemblée qu'il se mit à attaquer le gouverneur et l'intendant, et à écrire des volumes sur les abus à réformer et les améliorations à introduire. Sans contredit, il avait raison en quelques poiats, mais il voulait avoir raison en tout. Après des discussions fort vives et qui pouvaient troubler la paix de la colonie, Beurnonville partit pour la France, de son plein gré selon lui, d'après un ordre du Roi selon M. de Souillac. Ce qui est moins dou- .leux, c'est qu'il rapporta de l'Ile-de-France un capital de trois cent mille francs. Ce n'était, plus un jeune échappé du séminaire ou d'une élude de procureur; les voyages l'avaient formé; et l'opulence, comme il arrive toujours, rehaussait ses dons naturels
Le premier usage qu'il fit de cette fortune fut d'acheter pour quatre-vingt mille francs une charge de sous-lieutenant des cent-suisses de M. le comte d'Artois. Cette charge lui rapportait fort peu d'argent, mais ce qui était d'un tout autre prix aux yeux du jeune lieutenant, elle lui donnait le grade de capitaine et la croix de Saint-Louis. Orné de cette double parure, il revint l'étaler sur le théâtre de ses premiers exploits. Il retourna a Bar-sur-Aube dans l'été de 1789. Sa présence et sa croix de Saint-Louis y firent autant de sensation que la prise de la Bastille. Il fut, suivant l'usage du temps, un sujet d'admiration pour quelques-uns, d'étonnement pour quelques autres, et d'envie pour tout le monde. Le rôle qu'il a joué dans la Révolution est trop connu pouV que je m y arrête. Je rentre donc dans le cabinet où il donnait de si profondes leçons de stratégie à H. le cardinal de Périgord
Départ de Gand. — Disgrâce momentanée de M. de Talleyrand. — Le Conseil des Ministres à Cambrai. — Le bois de Lihus et les lapins du roi. — Séjour de Louis XVIII à Saint-Denis. — Rentrée de Pouohé au ministère.
Quand le résultat de la bataille de Waterloo fut connu, le
retour en France fut immédiatement décidé. M. de Talleyrand ne fut informé que très tard de la détermination de S. M. Il alla de suite trouver le Roi :
« — J*avais demandé audience à Votre Majesté aujourd'hui » pour lui rendre compte de ce qui s^est passé à Vienne et de » Tétat de ses affaires.
» — Je n'ai pas pu vous Taccorder, parce que je suis fort pressé » d'arriver ; mais mettez cela par écrit et adressez* le moi. »
Cette réponse impliquait le renvoi de M. de Talleyrand, qui ne pouvait pas s'y tromper, et qui reprit sur le champ :
u — J'ai une grâce à demander au Roi ; c'est la permission » de me rendre aux eaux de Carlsbad qui sont nécessaires à ma » santé.
» — Volontiers ; je vous l'accorde. Ces eaux sont excellentes. Au revoir, monsieur de Talleyrand. »
Le Roi achève de descendre l'escalier et monte dans sa voiture. S. M. m'aperçut au passage et me dit : « Bonjour, mon- » sieur le comte Beugnot, vous me suivez? »
Je m'incline profondément, et après le départ du Roi, je m'empresse d'aller dire un dernier adieu à M. de Blacas, plus
étourdi encore que moi de l'accueil que venait de recevoir M. de
Talleyrand, et qui de plus en était inquiet. « — M. de Talleyrand, dit M. de Biacas» a fait un très mau-
» vais calcul. Je ne lui étais nuisible en rien ; je le croyais
» même indispensable aux affaires du Roi. Nous pouvions nous
» entendre, et tout le monde y aurait gagné ; maintenant, à
» quoi vont aboutir ces intrigues ?
» — Ajoutez, répondis-je, qu'il est cruel d'avoir dans un pa-
» reil moment sépairé le Roi d'un ami dont la société lui était si
» douce et Tassistance si nécessaire I
» — Nécessaire jusqu'à un certain point, reprit M. de Bla-
» cas ; le Roi, j'en suis sûr, ressent dans ce moment quelque » peine, et je lui manquerai durant les premiers jours ; mais » insensiblement il s'habituera à se passer de moi, et avec le » temps il trouvera où placer ses affections. »
J'ai su que le retour de M. de Talleyrand avait été orageux. Il s'était emporté outre mesure contre l'ingratitude et l'extravagance du Roi. Lorsque je me présentai chez lui, la colère avait fait place à des expressions de pitié sur ce malheureux homme, sur le bonheur de n'avoir plus rien à démêler avec lui, et sur les plaisirs des eaux de Carlsbad, car M. de Talleyrand ne doutait pas qu'il n'y fût accompagné par tous les ministres. Je ne me pressais pas de suivre le Roi parce que j'étais pré« venu qu'il passerait deux jours à Cambrai, et que je voulais savoir à quoi allait aboutir la déconvenue de M. de Talleyrand. En attendant, il fut décidé que nous irions dtner chez M. Duval, maire de Mons. Ce M. Duval était un homme bi^ né et originairement fort riche. Son fils avait été auditeur au Conseil d'État à l'époque ou j'en faisais partie; on le tenait pour un sujet de la meilleure espérance. Il m'accueillit à mon passage avec une touchante cordialité, et il n'avait pas dépendu de lui que je ne descendisse chez son père. II m'avait invité k dîner, et sur l'avis que j'en avais donné à mes collègues, il avait été arrêté que nous irions tous, parce que M. Duval se serait tenu pour offensé si un ministre dînant & Mons p'^tait pas descendu chez
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lui. Tel étail en eiïet le caractère de cet homme honorable. Il avait fait bâtir sa maison pour y exercer une magnifique hospitalité. On y trouvait de grands salons de réception, une vaste salle de concert qui pouvait au besoin servir de salle de comédie, des communs étendus et des écuries à Tavenant ; aussi cette maison avait-elle reçu toutes les personnes considérables qui avaient passé par, Mons depuis le règne de Joseph II jusqu'à celui de Louis XVIII. Et certes, le nombre en était grand, car entre ces deux règnes on avait élé considérable à bon marché. Le dîner était somptueux ; le maître de la maison en faisait les honneurs avec quelques traditions flamandes qui ne nuisaient pas à l'ordonnance du festin ; par exemple, je n*ai vu de ma vie un si grand nombre de bouteilles rangées en bataille et remplies de vins plus distingués. M. de Talleyrahd déploya là une vertu que je ne lui connaissais pas encore, celle d'un excellent compagnon. Il fui d'une humeur charmante et épancha son* esprit en contes joyeux et en mots piquants. Je ne l'avais jamais surpris dans un plus aimable abandon, et il me fut démontré qu'il aurait jadis tenu sa place aux soupers du Temple, aussi bien qu'il venait de le faire au Congrès de Vienne. Assurément, à le voir et à l'entendre, on ne l'eût jamais pris pour un ministre disgracié quelques heures auparavant. M. de Talleyrand cédait-il au plaisir d'être débarrassé des affaires de France, plus lourdes en effet et plus difficiles que jamais? ou bien cachait-il sous cette apparente hilarité les regrets et la colère dont il était intérieurement dévoré ? Le second parti est certainement le plus probable : mais quel homme est-ce donc que M. de Talleyrand ?
Je conduisais M. Louis dans ma voiture et je le priai après dîner de me dire ce qu'il comptait faire parce que je partais le lendemain de bonne heure pour Cambrai. M. Louis me souhaita bon voyage et me dit que pour son compte, il partait pour Carisbad avec M. de Talleyrand ; que M. de Jaucourt serait aussi du voyage ; qu'ainsi je serais le seul membre du Cabinet à ne pas y aller, ce qui était un mauvais procédé, et qui suffirait en Angle-
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terre pour nuire à un ministre. Je lui montrai que très grande était la différence entre les circonBtances inouïes dans lesquelles nous nous trouvions placés et la situation d'un gouvernement régulier tel que celui d'Angleterre où il faut bien que tous les ministres se retirent devant TOpposition, puisque c*est le système suivi qui a succombé dans les Chambres ; que nous n'étions pas dans un gouvernement normal puisque nous n'en avions pas du tout, et que dans de telles extrémités les servi* teurs du Roi n'avaient pas le droit de se séparer de lui. M. Louis s'emporta comme cela lui arrive toutes les fois qu'il est contrarié, et courut avertir M. de Talleyrand de ce qu'il appelait une trahison de ma part. M. de Talleyrand reçut la confidence comme il était aisé de le prévoir : il me toisa de toute sa hauteur, trouva qu'il était fort indifférent que je fisse la route pour Carlsbad ou pour Cambrai et répondit en peu de mot» que je faisais bien de suivre mon goût. Je passai chez lui le même soir et je ne le trouvai nullement prévenu contre moi. On parla fort librement de l'une et de l'autre destination. Je dis que je partirais lé lendemain pour Cambrai avec lei général Beurnonville, mais que cependant je ne le ferais pas sans être venu une dernière fois prendre les ordres du prince.
J'arrive le lendemain matin ; survient un incident auquel j'étais loin de m'attendre : un courrier venait d'arriver, porteur de lettres de M. le chancelier adressées à tous Içs ministres (M. de Talleyrand y compris), et portant que le Roi assemblait son conseil à Cambrai, à un jour prochain. MM. Louis et de Jaucourt déjà prévenus ouvrirent de suile la discussion. M. Louis insista vivement pour la retraite à Carlsbad, parce qu'il n'y avait rien, absolument rien à faire avec des gens qui passaient de la sorte et en un instant du blanc au noir. M. de Talleyrand dit que le voyage lui paraissait aussi bon après qu'avant la lettre, et M. de Jaucourt, doué d'une douceur et d'une politesse parfaite, fort galant homme, mais habitué à penser avec M. de Talleyrand, songeait moins que jamais à le contrarier. Je hasardai des observations qui comprenaient avec un peu plus dedévelop-
pement ce que déjà j^avais dit à M. Louis; je ne gagnai rien et la résolution me parut bien formée. Elle me laissait beaucoup d'inquiétude. Le Roi devait avoir eu des motifs bien puissants pour revenir sur Tadieu qu'il avait dit à M. de Talleyrand ; il fallait qu'une voix bien autorisée se fût fait entendre pour le contraindre à rappeler un ministre qu'au fond il n'aimait pas, qui venait de Tattaquer dans Tune de ses affections les plus chères, et de qui il avait trouvé un singulier plaisir à se venger. On ne pouvait méconnaître quelle était cette voix ; c'était celle du duc de Wellington qui s'était lié avec M. de Talleyrand au Congrès de Vienne, et qui le redemandait au nom des Puissances comme le seul homme capable de réconcilier l'Europe avec la France. S'il en était ainsi, comme cela était probable, comment le Roi allait-il, en cas de refus, s'excuser de s'être privé d'un tel homme, et qui mettre à sa place ? J'étais tourmenté de ces pensées lorsque je rencontrai M. Laborie, qui, quoique de tout temps dévoué à M. de Talleyrand, était cependant du parti de Cambrai. Je lui expose avec vivacité mes soucis et mes regrets.
« — Je n'y vois plus, dit-il, qu'une ressource : elle est dans le » cardinal de Périgord, qui très heureusement se trouve encore » àMons.
» — Où en êtes-vous, m'écriai-je, et que pourra votre vieux » Cardinal sur un cœur dès longtemps glacé?
» — Beaucoup, reprit M. Laborie ; il lui dira que la Restau- » ration était le seul moyen qu'il eût de rentrer en grâce devant » Dieu et devant les hommes, et il le sommera, au nom de tous » ses aïeux et de tous les saints du paradis, d*aider à son réta- )> blissement ; je me trompe fort, ou M. de Talleyrand cédera.
» — Dans ce cas, courez, apportez, s'il le faut, sur vos épau- » les, le seul exorciste qui ait puissance sur le Méphistophélès » français. »
M. Laborie passa l'instant d'après devant moi, conduisant en effet l'oncle à la maison du neveu, et me fit signe de le suivre. J'entre avec eux ; M. le Cardinal passe seul dans l'appartement de M. de Talleyrand; nous demeurons dans une salle voisine
dont la porte était resiée ouverte. Je pus voir les deux personnages se promener de long ei^ large pendant une demi-heure ; eiïort inouï pour le plus jeune des deux ! Le Cardinal gardait son Allure ordinaire, tenant toujours à la main son chapeau dont il rongeait les bords ; on remarquait seulement dans son geste et dans sa marche un peu plus d'action que de coutume* M. de Talleyrand ne paraissait pas faire d*objections et gardait une attitude qui annonçait plutôt Tassentiment ou le respect. C'était Tun et Taulre, car M. le Cardinal dit en sortant à M. Laborie que M. de Talleyrand partirait le lendemain matin pour Cambrai.
J*ai toujours trouvé ce prince pénétré de vénération pour son oncle le Cardinal de Périgord, quelle que fût la distance qui les séparât religieusement et politiquement ; mais je ne crois pas que ce sentiment l'ait déterminé seul dans cette grave circonstance ; il avait eu le temps de prévenir le duc de Wellington de la scène qui s'était passée entre le Roi et lui ; c'était sans doute encore à Tintervention de l'Angleterre qu'il falladt attribuer le retour si peu probable et si peu libre du Roi vers M. de Talleyrand. Celui-ci, qui était fort au courant, ne cédait qu'en connaissance de cause, dans l'espoir que toutes ces royales maladresses ne feraient que fixer plus sûrement l'autorité dans ses mains.
M. de Talleyrand est fidèle à la règle de proportionner le nombre des mots qu*il emploie à la gravité de la détermination qu'il annonce. Plus cette détermination est importante, plus il est concis. Il sait que le pouvoir n'impose plus dés qu'il s'explique ; il se contenta d'annoncer à ses amis et dans sa maison qu'il partait le lendemain à dix heures pour Cambrai. J'en fus averti par M. Louis, car je ne voulus pas me présenter, dès que j'eus à peu près acquis la certitude du départ. Par hasard mon opinion avait triomphé, et je ne connais rien de si fade que de faire parade d'un petit triomphe devant les hommes supérieurs qui ont eu mille fois raison contre vous.
Le lendemain je partis pour Cambrai, ayatit M. Louis dans ma
voilure. Il était de mauvaise humeur et ne cessait de répéter qu'il regrettait bien que M. de Talleyrand eût changé d^avis, parce qu'on aurait vu dç quoi ces gens-là sont capables, livrés à eux-mêmes. Je lui répondais que le spectacle pouvait avoir son prix mais que c'était s'exposera le payer trop cher que d y jouer le sort de la France, et qu'il n'y avait pas un vrai français et un galant homme qui, à la place de M. de Talleyrand, n'en eût fait autant que lui. Il n'y eut pas moyen de faire entendre raison à M. Louis aussi longtemps qu'il ne lui fut pas démontré que le pouvoir passait tout entier à M. de Talleyrand, qui le distribuerait tout entier à ses amis suivant leur capacité et aussi leur degré de fidélité.
A notre arrivée à Cambrai, nous allâmes faire notre cour au Roi et aux Princes. Le Roi reçut les ministres, M. de Talleyrand compris, avec son affabilité accoutumée ; il semblait que la scène de Moos n'eût été qu'un rêve. Le Conseil fut indiqué pour le lendemain à dix heures; il s'agissait de s'y préparer, et nous nous réunîmes le soir à l'hôtel de M. de Talleyrand. Là commença à se révéler la marche que ce ministre voulait suivre et qu'il imposerait au Cabinet qu'il allait former.
J'ai déjà trouvé l'occasion de remarquer qu'en toute affaire M. de Talleyrand évite les longs développements. Il partit comme d'un point convenu, que depuis son départ pour le Congrès de Vienne, le gouvernement avait marché de sottises en sottises; d'où la conclusion était facile. Il fallait reconnaître hautement combien celte marche avait été déplorable el en suivre une différente. Pour atteindre le premier but, le Roi devait faire une proclamation où son gouvernement passé serait sévèrement jugé, et nommer provisoirement une Commission qui serait chargée des affaires jusqu'à Torganisation d'un ministère. M. de Talleyrand me condamna à préparer cette proclamation et l'ordonnance qui instituait la Commission. Il fut convenu que je soumettrais mon travail le lendemain à la réunion des minislrei qui précéderait le Conseil. J'avais gardé, dans Tun et l'autre de ces actes, la mesure et l'espèce de dignilé donl, selon moi, on
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ne doit jamais se départir lorsqu'on fait parier le Roi de France. M. de Talleyrandet M. Louis jugèrent que la proclamation n'atteignait pas le but qu'on devait se proposer ; mais le temps manquait pour en préparer une autre. On se contenta donc de larder par-ci par-là ma rédaction des plus étranges aveux de la part du Roi, des promesses les plus imprudentes; ces traits ajoutés après coup contrastaienl.d'une manière frappante avec le resle de la pièce, de sorte que cette proclamation ainsi marquetée devenait un contre-sens perpétuel et un outrage au bon goût. Vainement je me défendais de lire mon œuvre au Conseil dans Tétat où on l'avait mise; M. de Talleyrand me disait en souriant que je n'y entendais rien, et que le conseil pourrait fort bien renchérir sur ce qui me déplaisait davantage. Quand à l'ordonnance qui instituait un gouvernement provisoire, je fus moins malheureux. Il m'avait été donné pour point saillant d'insister sur l'unité d'administration et de ramener toutes les dispositions de l'ordonnance à cette utilité. La tâche était d'autant plus facile que le but était visible ; on trouva que je m'en étais passablement acquitté.
Le Conseil s'assembla; il se composait de MM. de Talleyrand, Dambray, de Feltre, de Jaucourt, Beurnonville et moi. Après deux mots de Talleyrand sur ce dont le Roi a permis que le Conseil s'occupât, je commence la lecture du projet de proclamation tel que les corrections l'avaient ajusté. Le Roi me laisse aller jusqu'au bout; puis et non sans quelque émotion que trahit sa figure m'ordonne de relire. Quand j'ai fini cette seconde lecture, i/onsiettr prend la parole; il se plaint avec vivacité des termes dans lesquels cette proclamation est rédigée. On y fait demander pardon au Roi des fautes qu'il a commises; on lui fait dire qu'il s'est laissé entraîner à ses affections, et promettre qu'il aura dans l'avenir une conduite toute différente. De pareilles expressions n'ont qu'un tort, celui d'avilir la royauté; car du reste elles disent trop ou ne disent rien du tout. M. de Talleyrand répond :
« — i/onsteur pardonnera si je diffère de sentiments avec lui.
1» Je trouve ces expressions nécessaires, el partant bien placées; » le Hoi a fait des fautes; ses affections l'ont égaré; il n'y a rien » là de trop.
» — Est-ce moi, reprend Monsieur, qu'on veut indireclement » désigner?
» — Oui, puisque Monsieur a placé la discussion sur ce ter- » rain ; Monsieur a fait beaucoup de mal.
» — Le prince de Talleyrand s*oublieI...
» — Je le crains; mais la vérité m'emporte... »
M. LE DUC DE Berhy, avec r accent d'une colère péniblement contrainte : « Il ne faut rien moins que la présence du Roi pour » que je permette à qui que ce soit de traiter ainsi mon père de- » vant moi, et je voudrais bien savoir... »
A ces mots, prononcés d'un ton encore plus élevé que le reste, le Roi fait signe à M. le duc de Berry el dit :
« — Assez, mon neveu; c'est à moi seul à faire justice de ce '> qui se dit en ma présence et dans mon Conseil. Messieurs, je » ne peux approuver ni les termes de la proclamation, ni la » discussion dont elle a été le sujet. Le rédacteur relouchera son » œuvre et ne perdra pas de vue les hautes convenances qu'il » faut savoir garder quand on me fait parler. »
M. LE DUC de Berry, en me désignant : « Mais ce n'est pas lui » qui a enfilé toutes ces sottises-là. »
Le Roi : « Mon neveu, cessez d'inlerrompre, s'il vous platt. » Messieurs, je répète que j'ai entendu celte discussion avec » beaucoup de regrets. Passons à un autre sujet... »
Je donne alors lecture du projet d'ordonnance pour l'établissement d'une Commission de gouvernement. Jen y mis pas encore de noms propres. On n'y pouvait voir qu'une mesure momentanée el dont la nécessité était évidente. Celte mesure eûtelle été plus importante, les esprits encore trop émus de la scène qui venait de se passer n^auraient pu être ramenés sur un autre sujet. Le projet n*éprouva pas de difficulté, et le reste du ■\ >:i3eil fut employé à entendre différents rapports du ministre de la guerre.
Le même jour, le Roi voulut que sa rentrée dans ses Etats fAl célébrée par une fête religieuse ; on chanta dans la cathédrale de Cambrai une messe solennelle en actions de grâces, suivie d'un Te Deum et de la bénédiction du Saint-Sacrement. Les ministres y furent invités et je me trouvai dans le chœur à c6lé de M. de Talleyrand.
Il était en bonne humeur parce qu'avant la cérémonie il avait vu un instant le Roi, qu'il avait trouvé docile, ce qui veut dire résigné. Dans l'après-midi, je m'occupai des corrections à faire à la proclamation, et lorsqu'elle eut atteint la forme dans laquelle je croyais qu'elle pouvait cesser de déplaire au Roi et convenir à M. de Talleyrand, je la remis à ce dernier qui, pressé par M. Louis, raya encore beaucoup et ajouta quelque chose. Il lit l'un et l'autre négligemment et porta à la signature du Roi cette pièce si vivement contestée dans l'état d'imperfection où elle fut signée et publiée. Je n'ai pas su pourquoi le Roi n'apposa point sa signature à lOrdoniiaiice portant établissement d'un Gouvernement Provisoire. Cette Ordonnance me revint en même temps que la proclamation, mais non signée et contenant seulement les noms, écrits de la main de M. de Talleyrand, des personnes qui devaient composer le Gouvernement Provisoire. Je l'ai conservée et j'y lis les noms de MM. Louis, Jaucourl, Chateaubriand, Feltre, Beugnol, Richelieu. Pasquier, et celui de M. de Talleyrand pour président. Je fis à M. de Talleyrand l'observation que cette Ordonnance m'était revenue non signée et j'essayai d'en savoir la raison. Il me répondit par ces généralités quMl a toujours à commandement quand il ne veut pas répondre et qu'il consent à dire quelque chose.
En partant de Cambrai, le Roi alla coucher à Roye. Je )e suivais ayant M. Louis dans ma voiture; celle de M. de Talleyrand nous précédait de quelques pas. Mon compagnon de voyage me fit observer que nous laissions M. de Talleyrand seul, et qu'il pourrait s'ennuyer; il s'ofl'rit d'aller lui tenir compagnie et me quitta dans ce dessein. Pour désennu3'er M. de Talleyrand, M. Louis lui proposa de composer le ministère autrement qu'on
LA SECONDE RESTAURATtON 593
ne Tavait projeté & CSambrai , d'y appeler MM. de Jaucourt, Pasquier, Gouvion-Saint-Cyr, Louis, et de faire ce qu*il appelait le grand saut en y adjoignant Fouché. Dans celte combinaison, le ministère de Tlntérieur restait vacant; M. de Talleyrand le tenait en réserve pour l'offrir à M. Pozzo di Borgo. Il espérait, en donnant ainsi à TÇmpereur de Russie une véritable preuve de confiance e.t de déférence, faire revenir ce prince des fortes préventions ou du ressentiment qu'il gardait contre lui. Cela fut à peu près convenu. Mon ami, M. Louis, que je reconduisais à Paris avec tant de grâce, m'avait exclu par sa combinaison. Il prétendait que c'était pour mon bien. Comme j'avais été ce qu'il appelait l'âme damnée de M. de Blacas, on ne pouvait pas me comprendre dans la nouvelle administration; c'était m'exposer à une opposition violente, peut-être même à de mauvais traitements; mais on pouvait m'employer en seconde ligne. J'étais fort propre à porter l'ordre et de bonnes méthodes dans les diverses branches de l'administration; il fallait me les faire parcourir les unes après les autres, sauf à me fixer dans celle qui me conviendrait le mieux, ou même à me rappeler à un ministère, lorsque par de bons travaux j'aurais fait oublier mes fautes passées, et tomber la défaveur publique dont j'étais entouré. M. de Talleyrand n'y avait consenti qu'à demi, dans la crainte de se créer une difficulté de plus auprès du Roi, qu'il supposait m'être attaché. M. Louis insistait en lui repirésentant que c'était laisser dans ma personnne un ami de M. de Blacas, un surveillant qui ne manquerait pas de lui rendre compte de ce qui se passerait au Conseil et de manœuvrer pour son retour.' Plus on supposait que le Roi me portait d'attachen^ent, plus je trouverais de facilité dans un pareil rôle, et plus il devenait instant de m'écarter.
Les choses ainsi disposées, M. Louis commença, dès qu'il fut arrivé à Roye, à faire jouer ses marionnettes. Il présenta à M. de Talleyrand M. Gaillard, conseiller à la Cour de Cassation, ami intime de Fouché, et spn ambassadeur auprès du parti royaliste. Fouché était alors membre du Gouvernement Provisoire, doot
la mission essentielle était d'écarter à tout prix les princes de la Maison de Bourbon, et il envoyait à Roye porter Tassurance qu'il allait travailler à leur retour; il priait qu'on ne s'arrêtât pas aux apparences et pronnetlait le succès pourvu qu on lui donnât des garanties personnelles. M. de Talleyrand, pressé par M. Louis, reçut Tambassadeur et donna les garanties désirées, sans trop se soucier comment il pourrait les réaliser; mais l'essentiel était de gagner Fouché. M. de Talleyrand ne manqua pas d'instruire le duc de Wellington de cette conquête, et tous deux s'applaudirent d'avoir écarlé l'une des grandes difficultés que l'on croyait ou que l'on supposait exister au retour du Roi.
M. Louis me fit à moi-même Thonneur de me croire digne d'une petite manœuvre. On fit apparaître un général élégant et beau parleur, que son ardeur royaliste avait conduit jusqu'à Roye à travers toutes sortes de dangers, pour y rendre compte de l'état des esprits dans la capitale. La nouvelle du renvoi de M. do Blacas y avait été reçue avec enthousiasme, et telles et si violentes étaient les préventions populaires contre ce ministre, qu'il n'aurait pas pu rentrer impunément dans la capitale. On y croyait, que j'avais été renvoyé en même temps que lui, et ma rentrée comme ministre produirait le plus mauvais elTet; elle serait sinon un obstacle, au moins une circonstance enbarrassante pour le retour du Roi. Ces balivernes se répandaient gravement autour du Conseil nomade qui se trouvait cdors à Roye, et M. Louis, qu'on sait être timide de son métier, s'en montrait tout effrayé.
La vérité est qu'à Paris on ne songeait guère à M. de Blacas et moins encore à moi. On y était occupé d'intérêts si hauts et si pressants qu'on n'avait pas de temps de reste pour d'aussi minces détails. C'était le moment où Napoléon n'avait même plus la force de tenir à la seconde abdication qu'il avait donnée, et manœuvrait à l'Elysée ou plutôt laissait manœuvrer autour de lui pour ressaisir le commandement à un titre quelconque; tandis que les Chambres s'occupaient d'une Constitution, sans savoir
quand et à qui elle servirait, et envoyaient des députés au camp des étrangers pour y demander tout autre souverain qu'un prince de la Maison de Bourbon. On regardait si peu à ce qui se passait à Roye, qu'on ne savait même pas que le Roi y fût arrivé; et déjà il était aux portes de la capitale qu'on le croyait encore à Gand, continuant à distance son règne nominal de vingt ans. Fouché seul était dans le secret. Dès les premiers jours du retour de l'Empereur, il avait jugé que ce retour ne finissait rien, et ouvrait seulement uno chance dont l'issue était douteuse. Dès lors, il avait tendu ses réls dans les deux camps. Tandis que dans celui de TEmpereur, il se montrait sévère et même emporté contre les partisans de la famille déchue, il faisait doaner sous main des assurances au faubourg Saint-Germain, et le ménageait en effet. Il manœuvrait en personne aux Tuileries, et àGand par ses émissaires. Ce double jeu n'avait pas échappé au préfet de police Real. L'Empereur fit peu de cas de ses avertissements. Il était dans sa destinée d'être fasciné par Fouché dans les jours néfastes qui précédèrent sa seconde abdication, comme il l'avait été par M. de Talleyrand, dans ceux qui précédèrent la première. Ces deux hommes, longtemps enne« mis, et dont l'Empereur chatouillait l'inimitié, avaient trouvé pour se réunir ,un terrain commun, celui de la disgrâce. M. de Talleyrand fit des efforts pour sauver Fouché du naufrage de la première Restauration, et n'avait cessé de combattre pour le produire dans la seconde, soit qu'en effet il le crût utile à sa cause, soit plutôt qu'il ait tenu à avoir dans les affaires un homme dont la présence expliquait, et, en quelque sorte, justifiait la part qu'il avait prise aux événements delà Révolution.
En quittant la ville de Roye, le Roi vint dtner au bois de Lihus. Je le suivais alors, dans la voiture de M. de Jaucourt. M. Louis continuait de désennuyer M. de Talleyrand. J'avais fini par m'ennuyer à mon tour de marcher seul et fort doucement, et je m^étais rapproché de M. de Jaucourt, ce qui est toujours une bonne fortune. A mesure que par celte route on avançait vers la capitale, la trace du passage des troupes légères des
ennemia commençait à 8e faire sentir. Entre le village de Gavilly et celui de Gournay-sur-Aronde, ils avaient mis le feu à la maison d'une pauvre veuve. Les habitants s'étaieot enfuis; elle restait seule assise sur une pierre, devant sa maison qui brûlait; deux petits enfants épouvantés se serraient autour d'elle ; la mère poussait des sanglots. Nous descendons, et nous demandons à cette malheureuse la cause de l'incendie ; elle nous l'explique en deux mots, cache son visage dans ses mains et continue de pleurer. Les petits enfants se jettent à genoux comme pour nous implorer :
<c — Mais, pauvre femme! dit M. de Jaucourt, le Roi vient » de passer : est-ce qu'il ne s'est pas arrêté ?
»>— Je ne sais pas, monsieur. Il est passé deux grands carn rosses avec du monde autour, mais ils allaient trop vile.
» *- C'est ce qui aura empêché le Roi de voir voire maison » en feu ; mais consolez-vous, nous allons le rejoindre, et dès » qu'il saura comment elle a été brûlée, il la fera rebâtir ; en » attendant, pauvre malheureuse, qu'allez-vous devenir avec » vos deux enfanls ?
» — Monsieur, je n'en sais rien. Le bon Dieu ne nous lais- » sera pas mourir sur place.
» — Non, ma chère, non ; tenez, voilà pour pourvoir au plus » pressé. »
M. de Jaucourt donne deux pièces de vingt francs; j'en fais autant :
a — Dieu vous voit, s'écrie celle pauvre veuve, et il vous le » rendra I Nous allons le prier pour vous. »
La mère et les deux petits enfants se meltent à genoux et prient à haute voix. M. de Jaucourt et moi remontons en voiture, les yeux pleins de larmes. Le premier mouvement donné à la sensibililé, le second fut à la critique et presque à l'indignation. Il n'est pas possible que le Roi passant si près d'une maison en flammes ne s'en soit pas aperçu ? Se peut-il qu'il ne se soit pas arrêté ? qu'il n'ait pas demandé la cause de ce malheur? qu'il n'ait pas ouvert sa bourse et ses bras aux victimes? Nous
cherchons des excuses ; nous n'en trouvons guère. Je rencontre cependant celle-ci : qu'il est possible, que le Roi ait été endormi dans sa voiture, lorsqu'il a passé devant cette maison, et que personne n'ait osé prendre sur soi de réveiller.
« — Cette excuse est la plus plausible» dit M. de Jaucourt ; » mais...
» — Gomment maU ? Vous connaissez le Roi mieux que je ne » le connais, est-ce qu'il serait possible?...
n — Je ne me prononce pas ; nous allons le voir, et il lèvera • lui-même nos doutes. »
Nous arrivons où le Roi s'était arrêté pour dîner, et nous nous hâtons de nous présenter. Il était convenu que M. de Jaucourt serait chargé du compliment ; c'était le remettre en bonnes mains, car personne ne réunit au même degré la bonté' du cœur et la grâce de Tesprit, et ces deux qualités n'en font qu'une chez M. de Jaucourt. Après les salutations obligées, il entre en matière :
c( — Le Roi a fait un voyage heureux, mais il aura trouvé » sur sa route un spectacle qui n'a pas manqué de l'affli- » ger : une maison qui brûlait ; elle était à une pauvre veuve, » mère de deux petits enfants, qui restaient tous trois comme » stupéfiés devant ce désastre, sans qu'un être humain s'offrit » ppur les secourir I
» — En effet, dit le Roi, j'ai bien Vu la maison en feu et j'ai » remarqué que personne n'était là pour l'éteindre. » • "
M. DE Jaucourt : « Le feu y avait été mis par un détacheanénl » perdu de troupes légères des alliés, et les habitants du -^il- » lage avaient fui à leur approche. » \^-n, n.ii
Le Roi : ce II faut qu'il y ait eu quelque chose comme -celaîf» >
M. DE Jaucourt : « Il paraît qu'ils ont pillé la conirée^oaffion » nous dit à l'instant même qu'on y trouverait dIfQcilèffieiilnà » pourvoir au dîner du Roi. » ( ni h | <<. <) «i»
Le Roi : «Oh ! soyez bien tranquille 8ur<«9Hp<>ii^UiV.<»ikfii«M » savez donc pas, monsieur de Jaucoui\ti'qfietl^8r]«îpjiils d<^c« D village sont les plus fins et les pluf WB^c^kM^^h'fft^fiMS
598 MÉMOIRES DU GOlfTE BEUGNOT
» de France, entendez-vous? Je me rappelle qu'il y a trente » ans..., trente ans..., mais attendez-donc : il y en a bien trente- » quatre sonnés ; je vins dans ce pays-ci avec le marquis de » Montesquiou et Chabrillant, chez une parente de ce dernier. » On me fît manger des lapins admirables et que ces gens-ci » ont une manière particulière de faire cuire et d'assaisonner. » On m'en a promis deux pour mon dîner, et avec cela je ne » serai pas malheureux, m
Nous voilà jetés bien loin de la pauvre femme, de ses enfants et de la maison qui brûle ; comment M. de Jaucourt va-t-il faire pour y revenir? Il parvient cependant à rattraper son sujet, et il poursuit :
» — Le Roi a encore la bonté de nous dissimuler les priva- » tions qu'il s'impose ; ses serviteurs n'en doivent pas moins les • apprécier et les imiter, car l'événement dont j'ai pris la » liberté d'entretenir le Roi, l'incendie de la maison de cette » pauvre femme, va se reproduire sur bien des points, et il en I) coûtera à chacun de nous en particulier, car partout on » n'aura pas celte consolation qu'un désastre dont le Roi a été )> témoin est déjà réparé. »
Le Roi : « Que voulez-vous, messieurs, ce n'est pas notre » faute. On s'y prendra comme l'année dernière ; le temps et » la patience feront le reste. Je ne peux pas avoir mes ministres » à dîner aujourdhui. Il faut, messieurs, que vous vous tiriez » d'affaire comme vous pourrez, et surtout je vous recommande )» les lapins » Puis le geste de congé.
Je rends exactement et sans rien retrancher notre conversation avec le Roi ; j'en pris note sur-le-champ, tant elle me parut curieuse. Au sortir de la maison où Sa Majesté était descendue, nous nous regardons, M. de Jaucourt et moi, et tous les deux nous voilà pris d'un rire fou. Il fallait qu'il y eût quelque chose de comique dans la manifestation toute naturelle de celle insensibilité, dans l'engouement gastrique du Roi qui revient toujours à ses lapins lorsqu'on lui parle de maisons qui brûlent et de larmes qui coulent tout près de lui.
(c '— Eh bien, Beugnot, médit le marquis de Jaucourt, avais* » jç raison ce matin, et ne faîsais-je pas beaucoup d*bonneur
au Roi en restant sur ]es confins du doute? Je connais le » Roi, et, du temps dont il vient de vous parler, il était alors ce » qu'il est aujourd'hui. Nous avons rempli un devoir en venant » lattaquer, mais j'en espérais fort peu. Maintenant, il nous » reste à faire une quête entre nous pour en envoyer dès au- » jourd'hui le produit à la pauvre femme ; ensuite nous tour** » menterons le ministre des finances pour lui faire obtenir nn » secours. Il ne faut pas que le passage de deux ministres ne » lui ait pas servi davantage que celui du Roi. »
Ces actes de bienfaisance sortis du cœur de M. de Jaucourt reçurent leur accomplissement.
De Tendroit où il avait dîné, le Roi était venu coucher à Saint* Denis, oti il avait passé deux jours, moins pour se reposer de la route qui n'avait pas été fatigante, que pour préparer sa rentrée à Paris qu'on disait n'être pas sans difflculté. Cette difficulté était le nœud de l'intrigue. M. de Talleyrand avait devancé le Roi pour aller rejoindre le duc de Wellington, et tous deux s'étaient rendus à Poissy, dans une maison de campagne appartenant à la mère d'un ancien ministre de PEmpereur. Fouché avait été appelé à cette entrevue, et c'est dans ce conciliabule que fut réglé le sort du gouvernement qu'on allait donner à la pauvre France, et que l'on convint du ministère de Fouché. Je n'ai jamais compris pourquoi le duc de Wellington appuyait si fortement le duc d'Otrante. Il est vrai qu'il était dans une singulière défiance des dispositions intérieures de la France, et peut-être s'était-il laissé persuader qu'il appartenait à Fouché seul de dominer la situation. Assurément il suffisait du colloque de Poissy pour lever toute objedion à l'entrée de ce dernier au Conseil ; mais l'abbé Louis, qui n'y avait pas été appelé, continuait ses incessantes démarches auprès du Roi. Il présenta à Sa Majesté M. Pasquier. Celui-ci était accouru de Paris pour rendre compte de l'élat de la capitale, dont personne n'était mieux au courant que lui, parce qu'il avait été longtemps pré-
fet de police, et avait mis pendant les Gent-Jours au service da Roi les intelligences qu'il avait conservées dans cette partie de l'administration. M. Pasquier parla au Roi avec Tart qu'il possède au suprême degré d'examiner toutes les faces d*une question sans la faire avancer d'un pas; et comme, de son c6té, le Roi n'est jamais pressé de tirer des conséquences, alors même que les prémisses sont très clairement posées, on sut un peu moins, après que M. Pasquier eût parlé, qu'on. ne le savait auparavant, s'il était expédient pour le Roi de s'avancer vers Paris ou d*attendre à Saint-Denis. Il est vrai que, fidèle pour cette fois à sa consigne, M. Pasquier avait glissé quelques mots d'éloge sur Fouché et appuyé légèrement sur les services qu'il pourrait rendre, et jamais son talent n'avait trouvé un plus juste emploi, puisque après avoir semé copieusement le doute et l'embarras, il laissait pourtant entrevoir le moyen d'en sortir. C'était ce moyen-là surtout qu'il fallait offrir sans trop effrayer.
A ce premier envoyé, ou plutôt à ce premier témoin appelé et endoctriné par M. Louis, il en succéda un autre d'une nature bien différente, le Bailly de Crussol. On n'endoctrinait pas celuici, l'un des hommes les plus droits de son époque ; il venait bien sérieusement demander au Roi, au nom du faubourg Saint-Germain, la conservation de Fouché au ministère de 1» police. Comme j'en étais dès longtemps connu, il s'adossa d'abord à moi. Je reculais, je ne pouvais pas le croire. Quoi I le Bailly de Crussol, le dernier de n6s chevaliers, le prototype de la fidélité, venir proposer un pareil choix au frère de Louis XVI ! Je fis à cet homme respectable des reproches et même assez durs ; il me répondait toujours :
« — Que voulez- vous? Fouché nous a tous préservés, depuis » le départ du Roi ; c'est à lui seul qu'on doit que M. de Vi- » troUes n'ait pas été fusillé ; et, au fond, quels sont en France j» les ennemis de la famille royale? Les Jacobins. Eh bien, il » les lient dans sa main, et dès qu'il sera au Roi, nous dormi- » rons sur les deu;c oreilles. Moq cher monsieur Beugnot, nous
» sommes vieux dans le faubourg Saint-Germain ; nous avons » trop souffert ; il nous faut du repos. »
Je pouvais fort à Taise réfuter tout cela, mais il n'y avait pas moyen de convertir un honnête homme à qui son dévouement au Roi faisait illusion sur le douloureux étonnement qu'inspirait une semblable proposition, et qui avait engagé sa parole à ses amis. Il vit Sa Majesté et resta quelque temps dans son cabinet. Il me dit, en quittant le Roi, que Sa Majesté était ébranlée, mais non pas décidée. Il restait à porter un dernier coup ; on en chargea la femme qui avait gardé le plus d'empire sur Tesprit de Louis XYIII et qui le justifiait par son esprit, la comtesse de Narbonne. Quand nous la vtmës arriver à Saint-Denis, nous en conclûmes que le parti s'était mis en mouvement du haut en bas, et qu'il était bien impossible que le Roi résistât.
Tandis qu'(>n manœuvrait ainsi autour de S. M., M. le duc de Berry m'envoya chercher pour être instruit par moi de ce qui se passait. J'en rendis compte au prince qui s'en indignait. Je lui communiquai deux lettres que je recevais à l'instant même de Paris, et où Ton me disait que la nouvelle de l'arrivée du Roi si près de la capitale avait d*abord étonné, mais bientôt rassuré les esprits. Celte circonstance et l'approche des armées étrangères avaient changé l'opinion, et on regardait comme fini le triste épisode du retour de Napoléon. La rentrée du Roi paraîtrait chose toute simple à laquelle personne ne voudrait faire obstacle. Le prince me demanda si j'avais communiqué ces lettres au Roi; je lui répondis que j'avais craint de paraître opposer une intrigue à une autre, et qu'il ne me restait aucun espoir de me faire écouler quand l'opinion opposée arrivait de tous côtés et par des organes à bon droit respectables. Le prince me prit les lettres des mains et descendit chez le Roi. Il parla avec chaleur et termina la conversation par demander à S. M. la permission d'aller de sa personne à Paris pour y vérifier, entre des rapports contradictoires, quels étaient ceux auxquels on pouvait ajouter foi. Le Roi permit à M. le duc de Berry d'aller aussi près de Paris qu'il le voudrait, mais lui défendit
d'une manière absolue d'en franchir la barrière. Le prince sort avec son uniforme de colonel des chasseurs, suivi d'un seul aide de camp. Il esl reconnu en roule et salué sans aiïectation comme il l'eût été six mois auparavant. Il Vavance assez près de la barrière pour voir des gardes dn corps qui se promenaient en uniforme fort tranquillement dans les Champs-Elysées ; mais son respect religieux pour les ordres du Roi lui interdit de faire un pas de plus. Le prince devint plus irrité qu*auparavant contre l'intrigue qui tenait la famille royale captive aux portes de Paris. Il propose au Roi de le conduire le soir même coucher aux Tuileries. S. M. se montre très satisfaite du rapport, mais n'est pas disposée à s'ébranler jusqu'à ce qu'on lui ait donné de nouvelles garanties. Cependant, le prince de Talleyrand et le duc de Wellington sont de retour du dîner de Poissy.. M. Louis rend compte au prince de la manière dont il a employé le temps en son absence. M. Pasquier se présente et reçoit un coup d'œil précurseur de sa grandeur prochaine. Quand on a mis M. de Talleyrand bien au fait du terrain où on a placé le Roi, il se fait encore précéder dans le cabinet par le duc de Wellington à qui était alors réservé l'honneur de porter partout les derniers coups. Le prince entre après celui-ci et présente au Roi la liste des ministres, comme si elle était l'œuvre de la volonté du Roi plus encore que de la sienne. Le nom de Fouché n'y figurait pas, parce qu'il fallait une ordonnance spéciale pour ressusciter le ministère de la Police dont la Restauration avait cru jusqu'alors pouvoir se passer, et que la nomination du ministre trouvait naturellement sa place à la suite de l'ordonnance qui créait le ministère.
Je remplissais, durant le voyage du roi, l'office de secrétaire d'État, c'est-à-dire que je portais à la signature de S. M. le peu d'actes officiels que le Conseil avait à faire. Jlen gardais les minutes et j'en donnais des expéditions lorsqu'il en était besoin. M. de Talleyrand me demanda si j'avais, pour ce jour-là, quelques signatures à demander au roi, et sur ma réponse affirmative, il m'invita à y joindre une ordonnance qui recréerait le
ministère de la police et y nommerait M. le duc d'Otrante. Je fis ce qui m'était recommandé, et je me présentai au roi muni de mon portefeuille, et réservant pour la dernière signature l'ordonnance à laquelle on attachait un si vif intérêt. Le visage de S. M. n'avait rien perdu de son calme accoutumé et paraissait plutôt disposé à exprimer du contentement que du chagrin. Il me donna sans difficulté et suivant son usage, les premières signatures que je lui demandai, et y saisit l'occasion de rire de mon impatience de rentrer à Paris, comme si, disait-il, je ne pouvais pas demeurer encore sevré deux ou trois jours de l'Opéra et de ses dépendances. Je rassurai le roi sur l'ardeur qu'il me supposait pour l'Opéra et même pour ses dépendances, et je présentai en même temps à sa signature, l'ordonnance de nomination de M. le duc d'Otrante. Le roi y jeta un coup d'oeil et la laissa tomber sur le pupitre ; la plume lui échappa des mains ; le sang lui monta au visage ; ses yeux devinrent sombres et il retomba tout entier sur lui-même, comme accablé par une pensée de mort. Un morne silence avait soudainement interrompu une conversation tout à l'heure facile et douce. Ce silence dura quelques minutes, après quoi le roi me dit, en poussant un soupir profond :
« — Il le faut donc I allons !... »
Il ramasse sa plume, s'arrête encore, avant que de tracer des caractères et prononce ces mots :
« — Ah I mon malheureux frère, si vous me voyez, vous » m'avez pardonné!... »
Il signe enfin, mais en même temps qu'il le fait péniblement et en tremblant, de grosses larmes lui tombent des yeux et mouillent le papier. Je reprends l'ordonnance, je salue et me * retire. Lors même que le respect ne m'en eût pas fait la loi, je n'aurais pas su quelle langue faire entendre et quel mot prononcer dans une scène aussi déchirante. Je remets l'expédition de l'ordonnance à M. de Talleyrand et je veux lui donner quelques détails sur les circonstances qui en ont accompagné la signature ; il m'en dispense en me disant qu'il m'abandonne volontiers tout
ce qui tient au sentiment, parce que c'est la partie où j'excelle. Moralistes, qui vous croyez si habiles à sonder les profondeurs du cœur humain, expliquez donc ceci dans le même homme. Le caractère de Louis XVIII est surtout remarquable par une parfaite indilTérence sur les hommes et sur les choses, mais on s'y est mépris. Celte indifférence, appliquée aux grands événements de sa vie, qui étaient aussi de grandes infortunes, avait dû passer pour de la rpagnanimité ; et dans le commerce ordinaire, la même indifférence qui le préservait des écarts des passions, et lui ménageait toutes les ressources de son esprit, avait dû lui acquérir le renom d'un sage et d'un prince éclairé ; c'est aussi de la sorte qu'il est généralement jugé, et il Test à son avantage. Mais comment se fait-il qu à vingt-quatre heures de distance, Louis XVIII se soit montré d'une révoltante froideur, en présence d*ua malheur privé, dont au bout du compte il était la cause, involontaire si l'on veut, et qu'il ait montré la plus juste et la plus profonde sensibilité, lorsqu'il avait senti se réveiller le souvenir de Téchafaud de son malheureux frère? Mais, dira-t-on, il y avait ici tout autre chose : ïa dignité royale blessée, l'orgueil de race compromis, la plus horrible phase de la Révolution justifiée, et Louis XVIII reculant devant le burin de l'histoire qui va éterniser la mémoire de sa lâche faiblesse I Sans doute quelques-uns de ces sentiments ont pu l'assaillir aussi, mais ils ne l'auraient pas abattu au point où je l'ai vu; il eût trouvé des raisons de se plaindre, des paroles pour combattre; il aurait pu se laisser emporter jusqu'à l'indignation, mais se serait arrêté avant les larmes, tandis qu'il n'a proféré que quelques mots qui se sont confondus avec ses pleurs, et tous adressés au royal marlyr, avec un abandon voisin de Tac- . cablement. Toutes les fois que j'ai trouvé en défaut le caractère de Louis XVIII, je n'ai pas reculé devant la vérité, mais je ne tairai rien de ce qui l'honore, et rien de plus honorable que la manière dont il a supporté l'épreuve à laquelle il a été soumis devant moi. Son tort a été de ne pas repousser cette ordon^ nance avec indignation.
LA SEGONPE RESTAURATION 60S
Sans doute Fouché attendait sur ïo, roule le moment d'arriver, car au bout d'une heure il parut à Sainl-Denis. Il y était . conduit par M. de Talleyrand à qui, en sa qualité de président du Conseil, appartenait Thonneur de le présenter au roi. Lorsque ces messieurs ari-ivèrent, j'étais dans une grande sall^ qui précédait le cabinet du roi, et en compagnie de M. de Chateaubriand. II n'y avait de commun entre cet homme illustre et moi, que notre dévouement à Sa Majesté et le regret de voir ce qui se passait sous nos yeux. Ce dernier sentiment ne put se contenir lorsque nous vîmes paraître M. le duc d'Otrante, donnant le bras à M. de Talleyrand, et tous deux s'avançant vers le cabinet du roi, avec cet air assuré et tranquille qui blesse au vif ceux dont on vient de triompher.
« — Ce que nous voyons, dis-jc à M. de Chateaubriand, est » digne du pinceau de Tacite, et heureusement vous êtes-là.
» — Vous me faites, monsieur, beaucoup d'honneur, mais en *> vérité, je ne sais où j'en suis. Que veut donc M. de Talley- » rand? 11 s'agit cependant ici d'une monarchie, de la maison » de'Bourbon..., du bonheur de la France.,. » Et M. de Chateaubriand poursuit dans des termes que je ne me permets pas de rapporter.
Nous apprenons alors que M. Fouché demande encore quelques heures, pour rendre l'entrée du roi dans sa capitale aussi paisible et aussi satisfaisante qu'on puisse le désirer. La tâche n'était pas pénible, mais il fallait y supposer encore quelques difficultés, afin de procurer au nouveau ministre le mérite apparent d'en avoir triomphé, et de ne pas laisser croire que ces difficultés ne tenaient, en fin de compte, qu'à sa nomination. 11 fut donc arrêté que le roi passerait la nuit à Saint-Denis et partirait le lendemain matin, pour le château d'Arnouville, situé dans les environs de Paris.
C'est là que M. de Talleyrand fixa la volonté du Roi, podr la forma^tion du ministère. Onôlait les sceaux â M. le chancelier Dambray, pour les donner à M. Pasquier ; le duc de Feltre était remplacée la guerre par le maréchal Gouvion Saint-Cyr; je
Tétais à la marine par M. de Jaucourt, et on tenait rintérieur en réserve» pour M. Pozzo di Borgo. Ainsi Louis XVIIl sacrifiait, sans y regarder» trois ministres dévoués, qu'il ramenait de Texil, où ils l'avaient accompagné au péril de leur vie et de leur fortune, sur aucun desquels il ne s'était élevé de plaintes, et dont la capacité était aussi bien établie que celle des hommes qu'on leur préférait. Ceux qui avaient exigé ces changements, ne contestaient aucun de ces points, mais, disaient-ils, ces retranchements étaient nécessaires, pour rendre le cabinet homogène, et, apparemment, c'était avec M. Fouché, considéré comme Thomme indispensable du ministère, qu'il fallait établir l'homogénéité, et alors il fallait reconnaître que des hommes tels que MM. Dambray et de Feltre, ne pouvaient pas être trop rigoureusement écartés.
Rentrée du roi à Paris. — Organisation du ministère. — Difficultés de la seconde Restauration. ~ Le pont d'Iéna.
H. de Talleyrand avait cessé de me parler de la formation d'un ministère, depuis qu'il avait cédé à mon sujet aux insinualions de M. Louis ; et celui-ci ne cessait de répéter devant moi, sans y être obligé, qu'il ne se mêlait nullement de cette aflaire, laquelle était un secret entre M. de Talleyrand et le roi. Il protestait même qu'il s'estimerait fort heureux, si on jetait les yeux sur tout autre que lui, pour les Finances, parce qu'il n*y en avait plus de possibles dans l'état où nous allions retrouver la France. Je n'étais plus dupe de cette feinte modestie ; mais je savais m'en taire. Je n'apercevais rien de changé dans les dispositions du Roi; toujours elles me semblaient conûantesi et je me sentais secrètement blessé de demander à M. de Talley^ rand ce qu'il prétendait faire de moi. Cependant, quand on fut arrivé à Arnouville, la composition du ministère devint connue, et chacun d'échanger son étonnement avec celui de son voisin de ce que je ne m'y trouvais pas compris : et cela semblait d'autant plus étrange que le Roi laissait en toute occasion échapper des marques de sa bienveillance pour moi. M. de Talleyrand ne parlait toujours pas, et se tenait, à mon égard, dans une prudente réserve. Il s'en ouvrit enfin avec Laborie, parce qu'il savait bien que celui-ci ne manquerait pas de venir bien vite se débarrasser de son secret avec moi, mais il ajouta que si je quittais le ministère de la Marine» j'en étais dédommagé. J'étais
608 MÉMOIRES DU COMTE BEtJGNOT .
pressé de savoir quel était le genre de dédommagement qu*on me destinait, et j'allai sur-le-champ chez le Roi. S. St. me reçut d'un air ouvert, j*en augurai bien. J'entrai tout de suite en ma* tière : je dis au Roi qu'il était public qu^ le ministère était formé, et que j'osais espérer que mes services n'avaient pas cessé de lui être agréables. Il me répondit que j'avais raison de le croire, mais que je n'avais plus la Marine, et qu'elle avait été donnée à M. de Jaucourt. Sur l'étonnement que je lui en exprime, S. M. repfend qu'elle n'a voulu contrarier en quoi que ce soit les choix de M. de Talleyrand, pour qu'il fût bien public qu'ils luiapparlenaienl tous. i
<( — Personne ne sait mieux que vous, ajouta le Roi, si j'ai » été libre ; mais soyez rassuré pour votre compte ; je vous » donne les Postes^ avec le rang et le titre de ministre d*État, » pour me réserver le droit de vous appeler au Conseil, aussi » souvent que je le jugerai à propos. Cet arrangement doit » vous convenir ; vous voilà à l'abri des vicissitudes ministé- » térielles, et cependant à portée de me rendre des services. » Vous resterez là aussi longtemps que vous conserverez ma » confiance particulière, c'est-à-dire longtemps, ou plutôt tou- » jours. »
A ces dernières paroles, le Roi me tend la main, et je m'incline dans une sincère effusion du cœur. J'oublie la scène de la Veuve dont la maison avait eu le temps de brûler avant que le Roi s'en souciât; je me laisse séduire de plus belle. Je quitte le Roi avec le remords de Tavoir jugé trop légèrement ; il n'est plus à mes yeux que le plus sensible et le plus reconnaissant des hommes ; son image me jette dans l'extase où était M"*' de Sévigné, devant celle de Louis XIV, qu'elle trouvait le plus grand des Rois, au sortir du bal où il lui avait fait l'honneur de danser avec e»lle. Je ne veux cependant pas différer de donner le correctif de cette tendre affection du Roi pour l'un deses serviteurs. A quelque temps de là, M. de Vitrolles prit la liberté de lui rappeler qu'il lui avait formellement promis la direction des Postes, quand M. Ferrand la quitterait, et il ajouta qu'il
était malheureux ponr lui, que le Roi n'eût pas employé autrement et à de plus grandes choses, le comte Beugnot. M. de YitroUes employait ce correctif parce qu'il se persuadait que le Roi tenait à ma personne. Quel ne fut pas son étonnement d'entendre S. M. lui répondre :
« — Prenez un peu patience. Vous aurez les Postes quand je » les 6terai à Beugnot... et ce ne sera pas long... »
Cela ne fut pas long en effet ; mais M. de YitroUes, qui avait à grand*peine échappé à la colère de Napoléon, pour, ses courageux services durant les Gent-Jours^ n'eut pas davantage les Postes après moi, qu'il ne les avait eues après M. Ferrand. Ces petites ruses sont peu dignes d'un prince, surtout lorsqu'elles s'exercent envers des sujets qui ne savent pas s'en défendre, parce qu'ils n'osent même pas les soupçonner. Il y a bien loin de là à la noble douleur qui saisit Louis XYIII, lorsquUl s'agit de nommer, pour son ministre, l'un des juges de son frère. Mais celte douleur lui reste, et ces scènes si diverses fourniraient un chapitre de plus aux bigarrures de l'esprit humain.
La barrière de Paris nous était enfin ouverte, et j'en prévins ma femme pour qu'elle vînt nous retrouver à Amouville, à condition qu'elle apporterait avec elle des provisions, car, durant ce combat de porlefeuilies, les casseroles avaient été fort négligées : nous mourions de faim et nous couchions sur la dure. Nous célébrâmes avec une véritable joie ce repas du retour, occupés comme nous Tétions, par une confusion de sentiments très vifs : le bonheur de se retrouver au sein de sa famille, après une absence qui aurait pu devenir un long, un étemel exil; l'orgueil de voir triompher le parti auquel nous étions restés fidèles ; l'avenir plein d'espérance qui s'attache à ce triomphe ; le surcroît d'estimô et de crédit que Ton acquiert ainsi dans le monde ; les intrigants, les flatteurs, les peureux qui accourent à votre rencontre pour battre des mains ; et, ce qui est moins bon que cela, et ce dont cependant si peu d'hommes savent se défendre, la secrète jouissance qu'on trouve à rhumiltatton de ceux qui ont suivi le parti contraire, et le plaisir inhumain de
610 MÉMOIRES DU œMTE BEUGNOT
leur renvoyer aujourd'hui les traits qu'ils vous lançaient hier ; tels étaient les mouvements divers qui faisaient de ce dîner une réunion très animée. Nous regagnons ensuite Paris, et comme ma tendresse pour le Roi n'était pas refroidie, je fais arrêter aux Tuileries et je monle dans les appartements pour le saluer à son arrivée. Les personnages principaux qui avaient suivi le Roi à Gand et qui avaient partagé les anxiétés et les ennuis de son exil, les hommes marquants qui s étaient tenus pour exilés depuis l'absence de la famille royale, remplissaient le salon du Trône. Au milieu d'eux se trouvait M. le duc d'Otrante, assez embarrassé de sa figure, et qui, en dépit de ses intrigues au faubourg Saint-Germain, commençait à expérimenter qu'on n'est pas ministre à tout prix, et qu'il ne suffit pas toujours de l'être pour avoir une cour. Les deux ballants s'ouvrent : on annonce Monsieur, Le prince entre avec son port facile, mais agité par une émotion extraordinaire. Il distingue le (jluc d'Otrante, va droit à sa rencontre, lui prend la main et la serrant avec le geste le plus expressif, lui dit: ((.Monsieui" le duc, vous » me voyez très heureux, très satisfait ; l'entrée a été admira- » ble, et nous vous en avons toute l'obligation. »
Il jette ensuite sur rassemblée un regard général, salue avec grâce, parce qu'il ne peut pas faire autrement, et passe. Une demi-heure après on annonce l'arrivée du Roi. Un huissier appelle M. le duc d'Otrante et congédie tout le monde en faisant connaître que le Roi ne recevra pas dans la soirée, parce qu'il est trop fatigué. Les vieux amis de la monarchie se retirent silencieux, abandonnant au seul Fouché l'honneur de communiquer ce soir-là avec le fils de Saînt-Louis. Les prévenances de Monsieur avaient surtout pétrifié l'assemblée. Que la politique contraigne le Roi aux plus cruels sacrifices, on le conçoit ; mais Monsieurne pouvait-il pas laisser à son frère tout le malheur du choix de Pouché, et comment venait-il serrer la main à un tel homme sans y être obligé, lui le modèle des chevaliers, et qui en possède les sentiments au même degré que les manières I
LA SECONDK RESTAURATION 611
Je rentrai dans mon hôtel de la rue Royale', et j'y trouvai mes appaifements occupés par les gardiens de scellés, précurseurs d'une confiscation. L'administration des Domaines y avait apporté un luxe de rigueur, qui s'était reproduit partout où on m*avait découveH des propriétés. Je m*en plaignis au directeur-'général de celle administration dont j'avais été le collègue au conseil d'État, et avec qui j'étais resté dans des termes qui m'autorisaient à attendre quelque indulgence de sa part. J'appris qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres fort sévères de M. le duc de Gaële, qui avait encore trahi, .dans cette circonstance, sa naturelle bénignité.
Dès mon entrée dans la maison, ma femme voulait faire main basse sur les scellés, et envoyer bien vite et bien loin ces vestiges d'iniquité. J'eus beaucoup de peine à l'en- empêcher. 11 me fallut lui répéter toutes les bonpes raisons que j'avais eu l'occasion de donner en route au général Beurnonville, dans une circonstance à peu près analogue. Ce général possédait à quelque distance de Cambrai deux fernnes assez considérables sur les loyers desquelles le séquestre avait été, comme de raison, apposé. Nous étions à Cambrai, et le général à qui Toccasiou semblait commode pour toucher ses revenus, et qui en avait besoin, appelle ses fermiers pour compter avec eux. Ceux-ci lui apportent, à la place d'argent, les pièces qui attestent le séquestre, et lui déclarent qu'ils ne payeront qu'après que le séquestre aura été levé. Grand désappointement et colère plus grande du général, qui ne saurait se mettre dans la tête que, rentré en France victorieux de Napoléon, on vienne lui opposer des actes qui ne sont plus que des chiffons sans aucune va* leur. Les fermiers insistent. Le général vient me trouver pour savoir quel parti prendre contre ces opiniâtres coquins. Je ne partage pas son indignation, et je lui explique de mon mieux que ses fermiers, qui ne sont pas juges de la validité^du séquestre, ont raison d'en exiger la main-levée avant que de se dessaisir de ce qu'ils doivent. Le général s'emporte contre moi et me traite à peu près comme il les avait traités. J'avise cependant à
un moyen qui peut tout concilier, c'est de faire à l*instant même rendre au Roi une ordonnance qui lève tous ces séquestres, et delanotiûer aux fermiers; mais attendu que la matière est dans les atlributions du ministre des Finances, je renvoie le général Beurnonville à M. Louis, qui logeait dans un appartement voisin. Quelques minutes après j 'entends un bruit épouvantable dans cet appartement et comme si deux hommes étaient aux prises. J'accourais quand ma porte s'ouvre. L*abbé Louis s'y précipite; Beurnonville le suit. Je me jette entre eux deux. Après une scène muette de fureur, de leur part, et d'étourdissement de la mienne, je recueille à la volée, par quelques mots entrecoupés, que Tabbé ne veut pas entendre raison sur l'ordonnance que le général demande, et qu'il ne la proposera pas au Roi, dût-il périr sur place. Je fais observer aux deux champions qu'il est au-dessous de leur dignité de traiter l'affaire aussi chaudement, et pour parvenir à les calmer, je dis qu'à la place du général Beurnonville j'irais me plaindre au Roi de Tobstination de son ministre. Le général approuve et sort pour aller chez le Roi. C'était là ce que je voulais. Quand il nous a quittés, je reproche à M. Louis d'avoir excédé la dose de sa mauvaise grâce naturelle. Pourquoi ne pas consentir, à Cambrai, à une mesure qu'il lui faudra prendre dès son arrivée à Paris, et perdre de gaieté de cœur l'occasion d'obliger un compagnon d'exil? Pourquoi chercher, au contraire, un moyen de l'irriter? M. Louis me répond que de tout temps le général Beurnonville lui a été en grande déplaisance, ce que je savais fort bien, et que ce serait moins pour lui que pour un autre qu'il ferait céder la règle ; mais que les séquestres avaient été légalement apposés de l'autorité de Bonaparte, pendant qu'il avait le gouvernement, et qu'il ne consentirait jamais à ce qu'on tranchât, sans discussion et sans examen, sur ce qui avait été fait en France pendant que le roi n'y était pas. Il ne voulait pas recommencer pour son compte les sottises de l'an passé. Je trouvai ces raisons plausibles, et jo demandai au ministre pourquoi il ne les avait pas exposées doucement au général :
« — Pourquoi, répliqua-t-il, parce que rien n'égale Tobsti- » nation du générai Beurnonville; on ne peut lui faire enten- >> dre raison quand il croit sa situation engagée pour quelque » chose. J*en ai trop de vos généraux, sans compter ce qui » m'attend »
Je n'étais pas descendu de voiture que j'avais reçu la visite de tous les gens attactiésau ministère de la Marine qui venaient prendre mes ordres. Depuis deux jours, ma femme leur en donnait avec une conflance parfaite. Il me fallut donc bien lui annoncer que je cessais d'être minisïre. Celte nouvelle fut pour elle un coup de foudre : comment, pourquoi, par quel sort étrange pouvais-je être renvoyé, lorsque avant mon départ aucune plainte ne s'était élevée contre mon administration? quand j'avais suivi le roi dans son exil ; quand, à en croire mes lettres, les bontés de S. M. pour moi n'avaient fait que s accroître ? Elle voulait savoir ce que j'avais fait pour mériter cette disgrâce, au moment môme où je devais obtenir le plus de faveur. Je reproduisis de mon mieux ce que j'ai déjà dit du renvoi de M. de Blacas, des négociations de M. Louis, du laisseraller de M. de Talleyrand, de la faiblesse, ou, si l'on veul, de la bonne volonté du Roi pour moi. Rien de tout cela ne pouvait la calmer, et quan^ je lui appris que j'étais nommé directeur-général des Postes, la tempête éclata. Elle me conseilla, avant de prendre un parti, d'aller en conférer avec M. le Chancelier, en qui elle avait beaucoup de confiance. J'allai donc trouver M. Dambray, dont le caractère facile et modéré était connu de tout le monde.
u Tout ce tripotage de ministère, me dit-il, avait été ourdi, bien entendu, sans qu'il y eût pris la moindre part. Il y avait perdu les Sceaux qui étaient passés à M. Pasquier, et il tenait cela pour une disgrâce non méritée. 11 me fit observer que M. de Talleyrand ne lui avait laissé que ce qu'il ne pouvait pas lui ôter, la place de Chancelier de France ; mais qu'on savait bien qu'en ôtant les Sceaux au Chancelier on le frappait au cœur. On lui disait, pour le consoler, qu'il lui restait la présidence de
la Chambre des Pairs, mais dette présidence n'a de valeur qne quand elle est, comme en Angleterre,»raltribut nécessaire de la première magistrature du Royaume. Si on sépare les deux places, le ministère de la [Justice perd beaucoup de son lustre, et la présidence de son crédit. Quand à ce qui me concerne, il est fort d'avis qiie je porte au Roi ma démission de la direction générale des Postes ; le roi m'a bien promis de me nommer ministre d'Élat et de m*appeler au Conseil comme il y avait appelé M. Ferrand, mon prédécesseur; mais les choses ont bien changé depuis trois mois, et je n'entrerai pas plus au Conseil en qualité de ministre d'État, que lui-même n'y entrera comme Chancelier, au moins tant que durera M. de Talleyrand inspiré par l'abbé Louis. Mais il insiste pour quô j*explique ma démission dans des termes tels que cette démarche ne puisse pas me nuire pour l'avenir ; car, ajoute-t-il d'un ton assez rassuré^ et avec l'un de ces accès de gaieté qui ne sont pas rares chez lui, ce beau ministère de M. de Talleyrand ne durera pas toujours (et il répète le refrain en le chantant). »
Je quitte M. Dambray, en réfléchissant à son avis. Cependant je me dis qu'il n'a perdu ni l'amitié ni la conflance particulière du Roi, qu'il est fort probable que S. H. ne lui aura dissimulé ni la contrainte qu'on a exercée sur elle pour la formation de ce nouveau ministère, ni l'espoir qu*elle conserve m petlo de s'en débarrasser sous peu. M; le Chancelier s'est assez révélé quand il a chanté devant moi pa ne durera pas toujours! c'est une raison de plus d aller porter ma démission au Roi. Je me fais conduire aux Tuileries, je m'arrête dans le jardin pour y composer le Ihême de ma conversation avec le Roi. 11 m'est souvent arrivé de préparer de la sorte ce que j'aurai à dire quand je suis appelé à une conversation sur quelque point grave, et rarement cela m'a réussi. Facilement on arrange sa matière tant qu'on en est complètement le maître, rien de plus commode que de répondre aux questions qu'on s'adresse ; mais lorsqu'on est en présence d'un interlocuteur qui n'est pas dans la confidence de votre préparation, un propos inopiné, un mot,
un geate de 8a pari, vous jettent hors du terrain où vous vous étiez placé*; les efforts que vous faites pour y rentrer vous en détournent davantage et vous tombez dans la faiblesse et l'embarras, justement par le moyen que vous avez pris pour vous en préserver. Si cela est vrai pour moi quand j'ai -à traiter avec un particulier quel qu'il soit, à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'un téte-à-tète avec un Roi dont le nom seul parle si haut à l'imagination du commun des hommes, et avec Louis XYIII, qui fortifie cette première illusion de tout ce que peut y ajouter un maintien plein de grâce, mais surtout de dignité. Heureux ceux a qui la nature a départi cette vivacité d'esprit qui apporte les idées à volonté ; qui savent les revêtir de toutes les formes dont elles sont susceptibles, et à qui l'usage du monde a appris à bien choisir I Geux-ci n'ont pas besoin de préparation; mais je tiens qu'elle nuit à ceux-là mêmes qui, comme moi, n*ont au* cun de ces avantages pour eux. Il est préférable encore de se borner à réfléchir sur le sujet qu'on va traiter, et de laisser à son esprit une entière liberté ; on est moins embarrassé de l'imprévu, on se défend mieux. La conversation que j'eus, ce jour-là, avec Louis XVllI ma confirmé la vérité de l'observation que je viens de faire.
Quand je me présentai dans les appartements, M. de Talleyrand était avec le Roi, et j'eus encore tout le loisir, pendant une bonne heure, de ressasser mon inutile préparation. Enfin je suis introduit. Je m'attendais à prendre Tinitiative, et j'avais disposé mes termes pour qu'elle fût respectueuse et insinuante. Par malheur, c'est le Roi qui attaque, et voilà déjà mon exorde de côté. J'y renonce et je me propose d'entrer plus simplement en matière, quand le Roi chasse à mille lieues la direction générale des Postes, et ma démission, et mes vanités, et mes cal-' culs, en se plaignant, avec l'accent d'une douleur profonde, de la conduite des troupes étrangères à Paris et dans son propre palais :
« — Vous venez d'en être témoin, me dit le Roi, on a fait un » bivouac dans ma cour des Tuileries, et des canons sont bra-
ei6 MÉII0I1IS8 DU COMTE «STOIIOT
» qués sur le Ponl- Royal ! A qui en veut-on? Je ne croirai )) jamais que les Souverains aient rien autorisé de pareil »
Et après ces paroles, le Roi appuie les coudes sur son bureau et s'enveloppe le visage de ses mains. Il fallait qu'il fût affecté au plus haut degré pour se laisser aller en ma présence à cette familiarité de douleur. Je ne demandai plus à mon esprit que quelques mots qui ne fussent pas trop au-dessous de celle position déchirante. Je trouvai tout au plus à balbutier les mois d'indignation, d'affeclion au Roi qui ne ferait que s*accroitre par ces procédés sauvages. Le Roi me demanda s*il avait encore quelque signature à me dormer, et sur ma réponse négative il me congédia. En quittant le cabinet de S. M., je n'eus aucun regret de mon silence. Plus fort que moi, me disais-je, en aurait fait autant. Je me rappelais comment, une première fois dans ma vie, avant de partir pour Lille, et dans le même lieu, j'étais venu fatiguer des plaintes de ma vanité blessée l'Empereur déjà aux prises avec le malheur. Je m'étais souvent reproché cet écart d'amour-propre. Fallait-il le reproduire avec le Roi, aux prises lui-même avec une position nouvelle pour un fils de Louis XIV, rentrant dans sa capitale avec Thumiliation de la voir, pour la seconde fois, envahie par l'étranger ?
Ce n'est pas sans pitié que j'entends dire et que je lis en cent endroits, que deux foi^ de suite, en 1814 et en 1815, la Maison de Bourbon nous a été ramenée par les étrangers. J'ai eu déjà occasion d'expliquer de la manière la moins équivoque, c'est-àdire par les faits, que la première fois, les Souverains de l'Europe ne se sont point opposés à la Restauration, mais qu'ils ne l'ont point provoquée, et que loin de la désirer ils élevaient plutôt des doutes sur son succès. Quand à la seconde fois, c'est-àdire en 1815, le Roi quitta la ville de Gand sans les avoir consultés, s'avança promptement vers Paris et y rentra au grand étonnement des troupes étrangères qui se mettaient en possession de la capitale et des environs et comptaient bien se venger de leur sotte indulgence de l'année précédente. Le désappointement de cette arrivée fut grand au quartier-général des Prus-
LA SECONDE RESTAURATION 6i7
siens, qui élaicnl les premierâ venus: il y fui décidé qu'on ne ferait pas la plus petite attention au relour du Roi, et qu*on se comporterait de môme que s'il était encore à Gand. C'était pour l'exécution manifeste de cette détermination que des canons étaient braqués sur le Pont-Royal, en face même des Tuileries, et que des canonniers faisaient le service des pièces la mèche allumée, tandis que des soldats prussiens lavaient leur linge et leurs habits dans la cour du Château et les étendaient sur les flèches des grilles qui faisaient office de séchoir. J'appris ces particularités par le comte de Goltz, qui était alors ministre de Prusse en France, avec qui je m'étais lié particulièrement à Gand, et qui, tout bon Prussien qu'il était de cœur, regrettait toutefois des procédés aussi révoltants ; mais il reprochait au Roi de s'y être exposé en ne. convenant pas de l'époque et de l'ordre de sa rentrée avec les Souverains:
« — Vous avez, me disait-il, voulu marcher tout seuls, sans » avoir de troupes à vous et sans nous demander des nôtres. ») Vous voyez ce qui est arrivé. On n'est pas fâché que le Roi » l'ait senti. »
Voilà comment la Famille royale nous a été imposée pour la seconde fois par les étrangers, en 1815.
J'avais à rendre à M. de Taileyrand, en sa qualité de Président du Conseil, les Ordonnances que j'avais fait signer au Roi, à Gand el durant son voyage de retour. Je me présentai chez lui dans ce dessein. Il me reçut comme à l'ordinaire, avec la douce familiarité qu'il laisse tomber sur ceux qu'il croit siens ; mais je m'aperçus que lui-même était tristement affecté. Après quelques détails sur le sujet de ma visite, il m'exprime le plaisir que je lui fais. Il lui reste à expédier quelques affaires, et il me demande de l'aider. Entre ces affaires, il place tout simplement l'Ordonnance qui organise le nouveau ministère, et en insistant pour que la même Ordonnance contienne la nomination aux directions générales des Postes et des Ponls-et-Chaussées, parce que ces deux directions sont de nature à faire partie du Cabinet. Il ajoute qu'il faut aussi que je prépare quelques lignes
pour annoncer rentrée du Roi à Paris. Il demande que cela soit court ; il lui paraît très nécessaire de signaler l'indépendance avec : laquelle le Roi a quitté la Belgique, s'est avancé vers Paris et y est entré ; mais il faut se préserver de toute apparence d'orgueil et de jactance : c'est là qu'est Técueil. Il me propose de passer dans sa bibliothèque pour préparer ce travail. Rien ne me restait à, faire de mieux, puisque je n'avais pas voulu donner ma démission, que de ne point changer ines rapports avec M. de Talleyrand et de faire semblant de croire iavec lui que la direcjlion générale des Postes me laissait bien près du ministère. J'espérais que le titre de ministre d'État me ferait faire le dernier pas, et, dans cette espérance, je devais plutôt chercher à me rendre utile que de me jeter à l'écart pour y bouder plus à l'aise. Je' passe dans la bibliothèque, et, lorsqu'une heure après, je rentre dans le salon du prince avec mes papiers, je trouve M. de Talleyrand entouré de quatre personnes qui soutiennent fortement contre lui que les Prussiens sont occupés à faire sauter le pont d'Iéna. M. de Talleyrand réipliquaità tous ces témoignages :
« — Gela n'est pas vrai, et je vous dis que cela n'est pas vrai, » parce que cela n'est pas vrai. »
; A grand'peine on obtient dç lui qu'il envoie sur les lieux quelqu'un qu'il puisse croire et qui lui rende compte de ce qu'on aura vu. Son secrétaire part, assisté du marquis de Giambonne. Tandis que nous restions en lète-à-tète dans le cabiiiet, M. de Talleyrand et moi, les figures allongées, et dans l'anxiété silencieuse qui est inséparable d'une attente grave, les battants s'ouvrent et on annonce M. Louis. M. Louis s'avance suivi d'un beau grand jeune homme, de tournure assez élégante, et dit au prince :
« — J'ai l'honneur de vous présenter M. Decazes. 0
M. de Talleyrand, sans se lever de son siège, ce qu'il a toujours quelque peine à faire, salue froidement et dit qu'il ne le connaît pas.
M. Louis reprend : « — C'est M. Decazes, conseiller à
» la Cour royale, et qui a présidé avec lant de succès les assises.
» — Je le crois volontiers, réplique M. de Talleyrand ; mais, N monsieur Louis, nous sommes fort occupés, et je n'ai pas un » instant de plus à vous donner. »
Le présentant et le présenté se retirent.
« — Concevez-vous, Louis, me dit alors M. de Talleyrand, qui » m amène je ne sais à quel propos un homme que je ne con- >i nais d'aucune façon ? Comment s^appelle son homme?
» ^ M. Decazes.
» — Qu'est-ce que M. Decazes? Le connaissez-vous, Beu« .» gnol?
» — Je ne Tavais jamais vu, mais j*en ai entendi/ parler » comme d*un homme introduit chez Madame-Mère et chez la o Reine de Hollande. Il est fort bien.
» — Je ne sais pas s'il est bien ou mal, car je ne l'ai pas re- 0 gardé. »
Tel a été le début de M. Decazes dans l'ancien grand monde : c'est sans plus de précaution que M. Louis Ta présenté à M. de Talleyrand ; et ce qui serait encore plus plaisant, s'il était permis de rire d'iin commencement qui a eu des suites si graves, c'est sur la proposition de M. de Talleyrand que, deux jours après la scène que je viens de raconter, M. Decazes a été nommé Préfet de Police, et en peu de temps est devenu assez puissant pour faire interdire à M. de Talleyrand la Cour de Louis XYllL *
Quelques instants après que M. Louis se fût retiré, les envoyés explorateurs revinrent en toute hâte annoncer que le pont d'Iéna était bien réellement attaqué par des ouvriers prussiens, qui, heureusement, s*y prenaient assez mal. Ces messieurs avaient trouvé sur place un officier du génie français qui leur avait dit qu'à la manière dont on s'y prenait, les Prussiens seraient quelque temps à faire sauter le pont, mais que s'il eût été chargé de l'opération, déjà raffaire serait faite. Quel parti prendre ? 11 fallait se décider vite. La colère spéciale des Prussiens contre ce pont était apparemment excitée par le
nom qu'il portait. Il fallait donc changer ce nom sur-le-champ, leur dénoncer ce changement et tâcher de calmer un ressentiment désormais sans objet. Je prends la plume et je rédige une Ordonnance dans le préambule de laquelle j'annonce que Tintention du Roi est de rendre leurs véritables noms aux anciens édifices publics de la capitale, et d'en donner aux nouveaux qui ne rappellent que des époques de réconciliation et de paix, ou leur utilité particulière pour la capitale, et généralisant la mesure, je débaptise les ponts de la Concorde, de l'Empire, d'Iéna, d'Austerlitz, auxquels je rends ou je donne les noms de Pont-Royal, de Louis XYI, des Invalides et du Jardin du Roi. Enfin je prescris que les ponts, places et édifices publics de la ville de Paris reprendront les noms qu'ils portaient au !•' janvier nOO, et que toute inscription contraire sera effacée. M. de Talleyrand devait aller à linstant porter cette Ordonnance au Roi. Ce n'était pas le plus difficile; il fallait ensuite la notifier dans des formes convenables au maréchal Blucher, le saisir dans un moment de sang-froid pour obtenir qu'il voulût bien l'exécuter. Le succès de la mission touche de si près à l'honneur national qu'elle n'est peut-être pas au-dessous de M. de Talleyrand lui-même. Le prince, sans s'expliquer, part pour les Tuileries, d'où il rapporte bientôt l'Ordonnance signée ; mais il est fort peu disposé à se charger du reste, et me propose d'aller trouver le maréchal Blucher. Je m'en défends, en faisant observer que je suis sans qualité pour remplir semblable office qui se trouve naturellement dévolu au ministre de Tlntérieur ou tout au moins au préfet de la Seine :
« — Mais, reprend vivement M. de Talleyrand, partez donc ! » Tandis que nou^ perdons le temps en allées et venues, et à )) disputer sur la compétence, le pont sautera ! Annoncez-vous, >» de la part du Roi de France et comme son ministre ; dites les » choses les plus fortes sur le chagrin qu'il éprouve.
» — Voulez-vous que je dise que le Roi va se faire porter de » sa personne sur le pont, pour sauter de compagnie, si le ma- » réchal ne se rend pas ?
Là seconde restauration 621
» — Non, pas précisément: on ne nous croit pas faits pour » un tel héroïsme ; mais quelque chose de bon et de fort : vous » entendez bien, quelque chose de forl. »
Je cours à l'hôtel du maréchal. Il était absent, maïs j'y trouve les officiers de son étal-major réunis. Je me fais annoncer de la part du Roi de France et je suis reçu avec une politesse respectueuse ; j'explique le sujet de ma mission à celui de ces officiers que je devais supposer le chef de rétat-major. Il me répond par des regrets sur Tabsence de M. le maréchal, et s*excuse sur l'impuissance où il est de donner des ordres, sans avoir pris les siens. J'insiste, on prend le parti d'aller chercher M. le maréchal qu'on était sûr de trouver dans le lieu confident de ses plus chers plaisirs, au Palais-Royal, n* 113. Il arrive avec sa mauvaise humeur naturelle, à laquelle se joignait le chagrin d'avoir été dérangé de sa partie de trente-et-un. 11 m'écoute impatiemment, et comme il m'avait fort mal compris, il me répond de telle sorte qu'à mon tour je n'y comprends rien du tout. Le chef d'état-major reprend avec lui la conversation en allemand. Elle dure quelque temps, et j'entendais assez la langue pour m'apercevoir que le maréchal rejetait avec violence les observations fort raisonnables que faisait Tofficier. Enfin ce dernier me dit que M. le maréchal n'avait pas donné d'ordre pour la destruction du pont ; que je concevais sans peine comment le nom qu'il avait reçu importunait des soldats prussiens ; mais que du moment que le Roi de France avait fait lui-même justice de ce nom, il ne doutait pas que les entreprises commencées contre ce pont ne cessassent à l'instant même, et que l'ordre allait en être donné. Je lui demandai la permission d'attendre que l'ordre fût parti pour que j'eusse le droit de rassurer complètement. S. M. Il le trouva bon. Le maréchal était retourné bien vite à son cher n** M3; Tordre partit en effet. Je suivis l'officier jusque sur la place, et quand je vis que les ouvriers avaient cessé et se retiraient avec leurs outils, je vins rendre compte à M. de ïalleyrand de cette triste victoire. Cela lui rendit un peu de bonne humeur :
« — Puisque les choses se sont passées de la sorte, dit le » prince, on pourrait tirer parti de votre idée de ce matin, que » le Roi avait menacé de se faire porter sur le pont pour sauter » de compagnie : il y a Ih matière à un bon article de journal. » Arrangez cela. »
Je l'arrangeai en effet ; Tarticle parut dans les feuilles du surlendemain. Louis XVIII dut bien être effrayé d'un pareil coup de télé de sa part ; mais ensuite il en accepta de bonne grâce la renommée. Je Tai entendu complimenter de cet admirable trait de courage, et il répondait avec une assurance parfaite....
Projets d'amélioration dans le service des Postes. — Chute du ministère de M. de Talleyrand. ^ Je suis remplacé h la direction gën\6rale des Postes.
Puisque j'avais consenti à accepter la direction générale des Postes, ce que j'avais de mieux à faire était de me dévouer à ces modestes fonctions, et d'y justifier le renom d'administrateur que M. Louis se plaisait à me donner. L'administration des Postes se compose, à l'égal de toutes les autres, de produits et de dépenses» Mon premier devoir était donc de reconnaître 1^ situation des uns et des autres. J'y trouvais d'autant plus de difficulté quç les formes de comptabilité étaient fort incomplètes, et que Ja double invasion de 1814 et de 1815 avait porté une grande confusion dans les services publics, surtout dans celui des Postes. Je fus frappé, par exemple, du nombre des ports* francs qui atténuaient singulièrement les produits. On ne peut jamais bien calculef jusqu'où s'étend la franchise du port attri* buée à une dignité ou à une grande charge de l'État. On le pourrait jusqu'à un certain point si la franchise de la cOrres* pondance se bornait aux lettres ou aux paquets véritablement adressés au dignitaire ou à l'homme en place ; mais ses parents, ses amis et ceux de son secrétaire, et ceux des gens de sa maison usent et abusent du contre-seing, le plus souvent jusqu'au scandale.
Jadis, sous le ministère de M. de Choiseul, on arrêta à la poste un paquet adressé à Vienne, sous le couvert du ministre
des affaires étrangères, et qui contenait une jolie paire de pantouQes qu'un employé des bureaux, qui avait habité la capitale de l'Autriche, adressait à une amie qu'il y avait laissée. L'administration prit sur elle d'éventrcr le paquet, et la paire de pantoufles d'être produite au grand jour. Le scandale parut trop fort, le ministre fut averti : on députa vers le duc de Choiseul ce Jannel qui faisait directement avec Louis XV le travail secret des Postes et de qui on devait supposer que la présence imposerait un peu au ministre. Jannel se présente, explique sa dénonciation et en étale les preuves. M. de Choiseul écoute, regarde, et dit en renforçant le ton hautain qui lui était naturel :
« — Je vous trouve, monsieur, bien insolent devenir jusque » dans mon cabinet, vanter l'excès Je plus grave dont votre ad- » ministration ait pu se rendre coupable! Vous n'avez trouvé ») dans le paquet, que mon contre-seing aurait dû rendre sacré, »> qu'une paire de pantoufles ; qui vous dit que cette paire de » pantoufles ne contienne pas le secret de l'Étal? Allez à Fins- »^ lant dans mes bureaux ; faites ré'tablir le cachet que vous vous » vies permis de rompre, et envoyez le paquet ; c'est à cela que >' se réduit votre mission. Je veux bien vous pardonner pour » cette fois. »
Ce Jannel était, dit-on, un homme modeste et qui se rapetissait par calcul comme d'autres s'enflent par vanité. Il se glissait par un escalier dérobé jusque dans le cabinet de Louis XV, auquel il apportait ainsi la correspondance du comte de Broçlie, c'est-à-dire la contre-partie du ministère des affaires étrangères. Le duc de Choiseul le savait, et dans cette petite affaire des pantoufles, il avait cédé, comme cela lui arrivait souvent dans de plus grandes, à sa hauteur naturelle, sans trop se soucier de ce qu'il en adviendrait. Le bonhomme Jannel ne manqua pas de porter sa plainte bien humble et bien discrète à Louis XV ; mais le Roi ne prit pas feu et se décida avec cette justesse d'esprit qui lui était naturelle.
« — Il n'y a ici de torts, dit S. M., ni de part ni d'autre. Vous » avez fait votre métier ; Choiseul a fait le sien. »
On peut croire en effet que, depuis Taventure, on cessa d'envoyer des pantoufles, sous le couvert du ministre des affaires étrangères, et qu'à la direction des Postes on ne s'avisa plus de rompre le cachet de ce ministre; des deux parts l'abus dut dîsparaitre. Je tiens celte anecdote d'un ami de mon père, M. de Rivière, premier commis de la Maison du Roi, qui lui-même avait été fort lié avec M. Jannel.
La leçon était oubliée et les pantoufles circulaient de plus belle sur toutes les routes, lorsque je pris la direction des Posles. Je demandai raison des franchises sans nombre que M. Ferrand avait accordées ou reconnues, et je soulevai contre moi un violent orage. J*ai administré pendant plus de trente ans, et je suis encore à m*élonner comment l'Assemblée Constituante, et mieux encore la Convention, sont parvenues à extirper du sol français/ les privilèges et les distinctions qui y étaient comme enfoncés. Les charges publiques n'avaient frappé durant des siècles que sur les dernières classes de la société; elles étaient le signe auquel se reconnaissait le peuple vaincu. Les dénominations de taille, de taillon^ de corvée, de servage, semblaient perpétuer l'humiliation de la défaite. C'était autant par orgueil que par intérêt qu'on essayait de toutes sortes de moyens pour échapper à ces charges : être vêtu, être imposé, être appelé à la guerre comme le plus grand nombre, paraissait être un supplice, dès qu'on avait quelques privilèges à sa portée. C'est ainsi qu'on s'explique que le gouvernement ait pu dépasser dans la création des charges les derniers conflns du ridicule; créer des conseillers du Roi visiteurs de marée et de poisson salé, des conseillers du Roi langayeurs de porcs, déchireurs de bateaux, dégustateurs de beurre frais, etc. De fort honnêtes gens apportaient leur argent pour être ornés de ces titres pompeux ; on leur payait, du capital qu'ils fournissaient, un intérêt au-dessous de celui qu'ils auraient trouvé dans un placement raisonnable ; mais le titre de conseiller du Rui les tirait de pair ; tout le monde ne l'était pas. S. M. n'avait pas moins, dans l'étendue de son royaume, de vingt mille conseillers de toute robe et de tonte calibre, et c'était bien
quelque chose que de se soulever de la foule pour arriver à cette classe illustre. Aujourd'hui même que les révolutions, en se refoulant les unes sur les autres, ont passé et repassé le niveau sur la société, quel sentiment résiste au fond des cœurs vides de tant d autres? la passion de l'égalilé qu'il faut définir, p^ur ne pas paraître tomber dans une contradiction singulière, en plaçant, chez le même peuple, quoique à des époques diflférenles, le goût extrême des privilèges et la passion de Tégalité. Celte égalité, qui est aujourd'hui notre passion dominante, n'est pas ce sentiment noble et bienveillant qui fait qu'o^ aime à s'honore^ dans son semblable et qu'on se trouve à l'aise à tous les de* grés de l'ordre social: non, c'est l'aversion pour toute supériorité, cesl la crainte que la place que l'on.occupe cesse d'être la première. Celte é^lité ne tend qp aucune façon à relev*er jusqu'à elle ce qui se trouve encore confiné en bas, mais à empêcher que rien ne s'élève plus haut. Ce n'est donc encore ici qu'un vaste privilège, un monopole qui a remplacé tous les autres. Tel aujourd'hui se montre furieux à défendre cette égalité, qui auraitf il y a cent vingt ans, honnêtement acquis urt office de lan? gayeur de porcs ou de dégustateur de beurre frais. C'est le goût du privilège aujourd'hui comme alors.
Mais la franchise des lettres avait été de tout temps le privilège par excellence : celui-là avait quelque chose de royal ou tout au moins de ministériel ; c'était un attribut commode de la puissance ; aussi était-il réclamé de tous côtés. Il me semble encore aujourd'hui que j'avais pris un parti assez sage. La franchise des lettres avait été réglée, avant la Révolution, par l'arrêt du Conseil de 1778, et depu^^s par un décret impérial. J'appliquai le premier de ces règlements aux anciennes dignités qui reparaissaieht à la suite du Roi, et le second à celles qui avaient été conservées du régime impérial. Cependant je ne satisfaisais personne, parce qlie ceux qui avaient droit à la 'franchise cherchaient à l'étendre outro mesure et à la débarrasser des conditions qu'on y avait apposées pour en prévenir les abus, et ceux qui ne la tenaient que de la munificence de M* Ferrandi la dé-
LA SECONDE HESTAU RATION m
rendaient comme un droit acquis qu'un directeur général 'avait, bien pu leur donner, mais qu'un aulre directeur-général n'avait pas certainement le droit de leur ôter. J'avais ainsi à iullpr con* (re la Cour, contre les chefs roilitair.e8 et les principaux magistrats ; c'en était plus qu'il n'en fallait pour me fatigiier et m'abattre.
A la tête des assaillants se trouvait la Maison d'Orléans ; je n'élevais certainement pas de doute sur le droit de cette illustre maison, mais je résistais autant que je pouvais aux extensions qu'on affectait d'y donner. Je (raitai^ de ces difficultés aven M. de Broval, secrétaire des commandements de M. le dtlc d'Oriéans, homme d'un esprit^chagrin et avec lequel la discussion n'était pas toujours facile. Je trouvais auprès de madame la duchesse
douairière un homme encore moins agréable, un M. de ,
qui insistait opiniâlramentel pensaitqn on ne pouvait lui refuser rien de ce qu'on accordait à la princesse. La Maison d'Orléans s'était fondue dans la Révolution ; elle en avait dès l'origine proclamé les principes, arboré les couleurs et défendu les conquêtes ; on devait naturellement s'attendre qu'à son retour. en France elle donnerait l'exemple de la soumission à ceux des principes nouveaux qui ^valent tellement prévalu que la Restaurar tion avait dû elle-même les consacrer, et, par exemple, au principe de l'égale répartition des contributions entre tous^ les ci* toyens. Or, c'était ce qu'il était comme impossible de faire entendre à Madame la duchesse douairière, et surtout à M. le duc d'Orléans. Us avaient l'air de croire que dans Tinlérêt de leur dignitë ils ne pouvaient pas se placer ainsi sous la loi commun^ et se scandalisaient de l'insistance du ministre des Finances sur ce point. Durapt la première époque de la Restau ratioil, la chose resta indécise entre la ténacité de Kabbé Louis et Torgueil intéressé de la Maison d'Orléans. Survint l'événement desCent- Jours, et le désaccord se trouva forcémenlajourné. 11 se réveilla au retour; mais le rude champion de l'égalité de répartition quitta les finances et fut remplacé par M. Corvetto. La lutte était trop forte pour le tempérament du nouveau ministre; il
cherchait partout quelque moycQ de tourner la difficulté, et finit par adopter celui-ci : on couvrit les contributions arriérées de la Maison d'Orléans, en y appliquant une somme égale prise sur les fonds de non-valeurs. Ce fonds est destiné, comme on sait, à venir au secours des contribuables les plus pauvres ou de ceux qui durant le cours de Tannée ont éprouvé des pertes par des accidents ou par Tintempérie des saisons. Ce n'était pas chose facile que de placer la très riche Maison d'Orléans dans quelqu'une de ces catégories ; l'exemple d'ailleurs était contagieux : quelques gens de la Cour s*en prévalurent pour solliciter la même faveur, et il ne leur fut pas difficile de démontrer que leur situation de fortune était un peu plus mauvaise que celle du premier prince du sang. Le ministre qui avait eu le malheur de céder pour Tun ne put pas refuser aux autres ; et plus d'une fois j*ai déploré cet écart de conduite de M. Gorvetto. J'ai lieu de croire, ce qui atténuerait sa faute sans l'excuser, qu'il fut encouragé par Louis XVIII qui, de son c6té, ne trouvait pas trop bon que ses parents figurassent sur les rôles des contributions directes qu'il s'obstinait à appeler le r6le des tailles.
Je pris pour mon compte le parti de reconnaître le droit de franchise à ceux à qui il était accordé par les deux règlements que j*ai cités plus haut, et de le refuser à tous les autres ; mais je n'avais qu'un moyen de fçrcer le payement des ports de lettres, c'était de refuser de les remettre à ceux qui ne voulaient pas préalablement l'acquitter. Ici la difficulté devint sérieuse : de toutes parts les cris et les plaintes vinrent m'assaillir. En retenant les lettres arbitrairement, disaiton, j'avais porté le trouble tout à la fois dans les afi'aîres et dans les afi'ections. On citait des naissances, des décès, des mariages, et, qui plus est, des invitations de bal restés inconnus, quand on s'était confié à la poste du soin de leur donner de la publicité ; et on brodait sur ce canevas des histoires de quiproquo auxquelles on donnait à volonté un coté sérieux ou un côté plaisant. Ailleurs on se plaignait du retard de l'arrivée des mandats du Trésor et môme d'effets de commerce à échéance fixe. C'était
toujours moi qu'on rendait responsable ; on me menaçait même de me poursuivre en dommages-intérêts devant les tribunaux. On me peignit au Roi et aux princes comme un homme tracassier, difficile, et qui faisait crier tout letnonde^ phrase banale et qui ne manque jamais son effet, parce que personne ne s'avise de demander de quoi se compose ce tout le monde qui crie, et si Ton ne doit pas entendre par ces paroles la tourbe des fripons ou des gens engraissés par les abus qui crient en effet très fort dès qu*on essaye de les atteindre. J'espérais aide et appui du ministre des finances sous la juridiction duquel mon administration se trouvait placée en ce qui tenait aux produits : il me fit défaut pour cette fois : sa raideur avait ailleurs matière suffisante à s'exercer. Il eut même, par un hasard singulier, un ton modéré et presque de bonne compagnie. Il me dit :
« — Savez-vous que vous faites plus crier à vous seul que >» tous les autres directeurs-généraux ensemble ? Ces gens de la » cour nous assourdissent du matin au soir sur votre compte. » Je crains que vous n'alliez trop vite. Il faut défendre les pro- » duits, mais ne pas irriter.
') — Rien de si sage, lui répondis-je; mais veuillez m'expli- » quer comment je peux défendre les produits et tolérer que » des personnes, qui n'ont aucun titre déclinable à la fran« » chise des ports de lettres, s'arrogent cette franchise ? A côté » d'eux, derrière eux, après eux, pourquoi pas d'autres ? Où en u sommes-nous si des personnes riches, accréditées, qui entou- » rent le monarque, ne veulent des charges publiques que ce » qu'il leur convient d'en prendre? A ce jeu-là, nous pourrions » fort bien retourner d'où nous venons, et vous savez que le j> séjour n'en est pas du tout plaisant. Au surplus, nous serions » aisément d'accord : proposez au Roi de rendre, ou rendez » vous-même une décision en deux lignes, qui porte que la » franchise des ports de lettres est provisoirement maintenue à » ceux à qui elle avait été reconnue ou accordée par le dernier » directeur général des Postes, sans toutefois que des personnes D du même rang ou de la même qualité, qui n'en ont pas joui
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» jusqu'ici, puissent s*en prévaloir ! cela ne vaudra rien assu- •> rémenl, mais du moins le mal sera arrêté, en attendant qu'on » le puisse extirper. »
L*abbé Louis me répondit que, pour rien au monde, il ne proposerait une pareille mesure au Roi, et, à plus forte raison, ne la prendrait lui-même ; que c^était à moi à me tirer de ce mauvais pas et par mes propres forces. Je pris, de guerre lasse, le parti de faire délivrer les lettres à leur adresse, en tenant un état exact du port de ces lellres pour le recouvrer, si cela devenait jamais possible, sur les parties intéressées. Je savais bien que c'était un pauvre billet que j'avais là ; mais je ne pouvais pas plus longtemps compromettre, par mon obstination, des invitations au bal et à dîner, et des billets de faire part d*évé* nements qui occupent une minute ou deux les gens à qui on les adresse, fussent-ils des parents très proches, ou même des amis intimes de ceux qui jugent à propos de se marier, de faire baptiser leurs enfants, ou de se faire enterrer.
Je suis entré dans quelques détails sur cette tracasserie, pour faire voir combien à cette époque les mesures dordre trouvaient de peine à s'établir. Les hommes, de tout autre côté si respectables, que le Roi ramenait avec lui, n*avaient pas pu prendre, dans Témigration, une idée vraie des changements survenus depuis un quart de siècle dans notre droit public et Kians nos mœurs. De la meilleure foi du monde, ils ne voyaient dans Louis XVIH qu'un Roi qui continuait Louis XV et Louis XVI ; c'était les blesser que d'essayer de les convertir; il semblait qu'on profanât le sanctuaire de la fidélité. On les trouvait surtout peu traitables sur les conséquences nécessaires du principe de l'égalité de contribution ; et comment se seraientils promptement désabusés en ce point, quand ils comptaient parmi eux, ou pour mieux dire, quand ils avaient à. leur tête M. le duc d'Orléans, dont le père avait fait sonner si haut ce principe dans les cahiers de 1789?
Après avoir ainsi promené mes regards sur les produits de l'administration des Postes, j'essayai de reconnaître comment
se faisaient les dépenses, et ici encore les abus sautaient aux yeux. Le transport des dépêches avait lieu par des voitures lourdes, grossières, et dont le dessin n'avait pas changé peutêlre depuis rétablissement^ des Postes en France. Quelle que soit la forme de ces bahuts qu'on appelle mallet^ elles ont, en général, beaucoup plus de capacité qu'il n'en faut, pour contenir les* dépêches et le courrier. L'excédant est rempli sur chaque route par les productions les plus renommées dés çays parcourusf, dont le courrier se charge pour les apporter à la capitale, soit par commission, soit qu'il en fasse le trafic pour son compte. On conçoit combien est précieux ce njoyen de transport accéléré pour les comestibles, et surtout pour les objets qui spnt susceptibles d'une prompte détérioration. Aussi les malles, font un double service : celui du Roi et celui des courriers, et je ne saurais dire lequel des deux les charge le plus. Les places de courrier en deviennent excellentes; aussi sontelles singulièrement recherchées. Outre le tableau des courriers en pied, il en existe un autre des aspirants destinés à le devenir, et une plkce sur ce second tableau a cependant assez d'importance pour que les puissances de la Cour, que les princesses elles-mêmes, les sollicitent pour des protégés. Ce peuple de courriers est une espèce d'hommes à part : presque tous sont forts, alertes, de santé admirable, et loii\ que le mouvement continuel de leur métier les fatigue, ils y puisent un surcroît de vie. J'ai essayé de m'en rendre raison. Je remarque avant tout que le courrier ne trouva qu'assez peu de dépense intellectuelle ù faire, ce qui ne contribue pas peu à la bonne santé et même au vrai bonheur ; chez lui le système gastrique joue le premier rôle, et comme ses facultés physiques s'exercent par un exercice assidu, il boit, il mange, il dort; il fait tout mieux qu'un autre. Aucun rapport avec ses semblables qui ne soit de bienveillance ; il a mille 'occasions d'obliger, pas une de nuire. Il annonce les bonnes nouvelles ; il console des mauvaises. Beaucoup de gens vont au-devant de lui ; il ne va au-devant de personne. Pas d'aurore, de printemps, pas de belle nuit d'au^
tomne qui soient perdus pour lui ; et s'il trouve encore la fortune à travers une vie aussi conaplète, il ne faut pas s*étonner qu'une telle situation trouve bon nombre d'amateurs.
Je vis bien qu'il fallait changer celte vieille machine des Postes : nova sint amnia. Le premier changement à opérer consistait, sans nul doute, à remplacer ces misérables malles, donl on ne trouve nulle part les analogues, par des voitures plus légères, suspendues, et mieux assorties à leur destination. Je croyais ensuite praticable, en dépit de toutes les objections dont on me fatiguait, de rendre le service des Postes journalier et de combiner partout les heures de départ avec les besoins ou les convenances du commerce. On m'avait bien remis un mémoire où l'on me proposait de pousser le service des Postes jusque dans les villages ; mais je craignais un surcroit considérable de dépenses, qui n'aurait pas été couvert par un produit égal, et je ne savais pas si dans les circonstances du moment la mesure eût été d'une bonne politique financière.
Je me proposais aussi de réduire à une caisse unique, mais avec les subdivisions nécessaires, les trois caisses qui recevaient et même qui recelaient les produits des Postes à Paris, et de donner à cette caisse sa véritable place, c'est-à-dire de la mettre au Trésor ; car puisque, dans le reste de la France, les directeurs des Postes versaient à la recette des finances de leur résidence les produits de leurs bureaux, il n'y avait pas de raison pour suivre une marche difl'érenle dans la capitale. J*aurais poursuivi cette idée d'avoir à Paris un directeur des Postes, qui n'aurait été ni plus ni moins que ceux de Lyon, de Strasbourg ou de Bordeaux. Alors l'uniformité eût régné dans l'administration, marchant d'un pas égal sur toute la surface de la France. Il eût ensuite été nécessaire d'élablir un contrôle général sur l'ensemble et un pouvoir supérieur qui se serait occupé, sous l'autorité du ministre des Finances, de réaliser les améliorations que l'expérience aurait indiquées, de corriger les tarifs dès qu'ils en auraient été susceptibles, et d'arrêter les dépenses générales. Je proposais pour cçla de créer quatre con-
trôleurs généraux des Postes et un surintendant. Les quatre contrôleurs auraient parcouru tous les ans Tune des quatre ré« gions dans lesquelles le royaume aurait été divisé, pour vérifier dans tous ses détails le service des Postes et des relais, et le surintendant aurait eu la haute main sur Tadminislration. Ce comité supérieur eût été complètement à part des directions. Je croyais apercevoir, dans une telle organisation, le retour de l'ordre et des moyens de perfectionnement dans Tune des branches les plus importantes du service public.
Ces réformes avaient le malheur de ne pas plaire à Tabbé Louis; il opposait à mes projets des raisons assez plausibles. 11 disait que le moment n*était pas opportun pour faire des chan* gemenls aussi notables dans quelque partie d'administration que ce fût ; qu'il fallait commencer par renvoyer l'Europe de chez nous, et réparer les désordres que ses armées y avaient commis ; puis, quand nous serions libres de ce cOté, et que la paix intérieure régnerait, on en profiterait pour perfectionner l'administration ; jusque-là il fallait marcher le moins mal qu'il se pourrait avec la machine telle qu'elle était montée. Le ministre m'engageait à ajourner mes projets et me proposait un moyen bien plus élevé d'occuper le temps que j'avais de libre, qui consistait à lui être un aide dans la mission qu'il venait de recevoir de traiter des intérêts de la France avec les ministres des puissances étrangères.
Le prince de Talleyrand l'avait fait nommer, en efi*et, pour cette délicate mission, concurremment avec le marquis de Jaucourt, ministre de la marine. Je prolestai de mon incapacité en telle et si grande chose, ^t je ne pus m'empècher de lui exprimer mon étonnement de ce qu'il avait accepté une mission à laquelle il me semblait peu préparé par ses antécédents et où son caractère ne le disposait guère mieux. « Talleyrand l'a voulu », était la réponse à toutes mes objections, et il était difficile d'en faire une moins mauvaise. Je profitai de i'à-propos pour jeter un coup d'œil sur les premières notes fournies par les ministres étrangers et qui contenaient le sommaire des pré-
lenlions des puissances. J'en fus effrayé et humilié, et je n'enviais pas à Tabbé Louis Thonneur d'aller se débaltre conlre la colère du plus for-t. Il n'y avait aucune excuse à l'ardeur de celle colère ; les puissances étrangères avaient reconnu à Vienne, elles avaient proclamé, depuis la fin du Congrès, que la Fran^ce n'était pour rien dans Tévénement des Gent-Jours, qu'il fallait l'imputer tout entier à Bonaparte *et à la révolte qu'il avait excilée dans l'armée française. Par suite de cette reconnaissance, les puissances avaient déclaré qu'elles marchaient au secours de la France et de son Roi, leur allié ; et, le but atteint, lorsque Napoléon est refoulé à Sainte-Hélène, lorsque Tarmée révoltée a été licenciée, les puissances s'indignent conlre la France, qu'on disait avant Waterloo n'être pour rien dans l'affaire, et à la face du Roi, dont elles se sont déclarées les alliées, elles s'excitent à ruiner son royaume et à le démembrer ! Tant il est vrai qu'entre les ^nations, la raison et la juslice ne sont que des mots, le droit public qu'un jeu! Tout l'étalage des déclarations, tout le secret des inlrigues, ne peuvent que jeter quelque temps le voile sur cette effrayante vérité, que les nations restent toujours entre elles dans cet étal de nature où la force brutale est la suprême loi, Oh ! combien le vieux* Brennus avait raison : Vae victis/ Et il n'y avait pas ici de différence entre ceux qui avaient suivi des partis différents : aux yeux des étrangers, tout Français, à commencer par le Roi, était un vaincu.
Je restais stupéfait que le prince de Talleyrand remit en d'autres mains que les siennes le soin de négocier de tek intérêts. Les ministres qui avaient accompagné leurs Souverains à Paris étaient ceux-là mômes sur lesquels il avait, au Congrès de Vienne, exercé tant d'influence ; c'était lui qui, à la nouvelle du retour de l'Empereur, avait excité et en quelque sorte organisé la résistance de l'Europe entière. Maintenant que l'issue de la guerre avait justifié sa prévoyance et ses efforts, personne mieux que lui n'était préparé à régler l'indemnité que la France devait à la grande famille européenne, si elle lui en devait une.
LA SECONDK RKSTAURATION* 635
L'abbé Louis m'avail bien dit qu'il étail chargé de négocier, mais que rien ne sérail arrêté sans le consi^nlement de M. de Talleyrand, qui avait dô rester à l'écart en qualité de chef dii GonseiL Celte explication est de celles auxquelles on ne répond pas. M. de Tqlleyrand pouvait, au mois d'août 1815, négoftïev avec MM. de Melternich, Nesselrode et Gastelreagh, comme il l'avait fait six mois auparavant. L'approbalion supérieure de M. de Talleyrand ailailde soi, puisqu'il était le président du Conseil ; mais Tessentièl n'est pas là, il est dans rhabileîé de la négociation,. d'où dépend en grande partie le résultat à approuver ou à rejeteç. C'est là que s'exerce avec tant d'avantages l'esprit de M. de Talleyrand; et ce à 'quoi personne en France n'était moins propre que l'abbé Louis. ,
On sentait aiâém.ent qu'il y avait ici quelque motif secret que l'on s'elTorçailde dissimuler. J'avais plus d'une fois trouvé l'occasion de parler à M. de Talleyrand de son a^cendaftt sur TEmpereur de Russie, et du parti qu'il en pouvait tirer dans les extrémités cruelles où nous étions placés. Il ne m'^ivait répondu qu'à demi-mol sur ce chapitre. Un jour, entre autres, je lui exprimais le désir que j'avais de me retrouver avec l'Empereur, et je lui demandais s'il y aurait de l'indiscrétion de ma part à me présenter un jour où S. M. lui aura'i-tfail la grâce de venir diner chez lui. M. de Talleyrand me répondit qu'il allait lui-même dîner, ce jour-là, chez l'Empereur, mais qu'il ne croyait pas que ce prince allât diner «chez personne. Je conclus de ces données que les choses n'éls^ient pas sur le même pied que l'année précédente entre l'Empereur de toutes les Ui^^sies et TAllesse de la rue Saint* Florentin. Mes conversations avec le 1^01 me confirmèrent dans celte pensée.
J'avais conservé l'honneur d'un travail particulier avec S. M. dont elle-môme avait délenniné l'objet. Je devais recevoir par les directeurs des Postes, des nouvelles de ce qui se- passait, et môme de ce qui se répandait dans chaque ville de France. L'avis devait être' court et contenir ce qu'on avait à maader en peu de lignés jetées sur le papier sans prétention aucune. J'en compo*
sais de mon c6lé une sorte de tableau synoptique, que j'envoyais chaque jour à S. M. Je me présentais ensuite le mardi et le vendredi, à neuf heures du malin, pour demander au Roi ses ordres. Je pouvais même me présenter les autres jours si j'avais quelque nouvelle pressante à annoncer. Cette manière de contrôler son ministère par une agence secrète était un emprunt fait par le Roi à la politique de son grand-père; S. M. y prit goût, et m'ordonna de m*occuper attentivement de cette correspondance.
<c — J'y attache d'autant plus de prix, m'avait-i) dit un jour, » que j'y signale une grande différence avec ce qui me revient M de tout autre côté, et surtout avec les rapports de H. le mi* » nistre de la Police générale. »
J'osai dans ces moments d'entretien hasarder quelques insinuations sur ce ministère ; il ne me suivit d'abord qu'avec timidité dans la voie que j'essayais d'ouvrir devant lui, mais il ne me repoussa pas non plus, et c'était déjà quelque chose. Quelque temps après, à l'occasion du fameux rapport de Fouché, dont je lui avais le premier annoncé la publicité, il s'ouvrit sur le compte de celui-ci :
« — J'ai fait une faute, me dit-il, d'appeler un pareil homme » à mon Conseil. Je m'en suis aperçu dès la seconde entrevue : » vous savez mieux qu'un autre qui nous a conduits là... »
Et comme si le Roi eût senti qu'il s'était un peu trop avancé, il ne me laissa pas le temps de répondre et passa à un autre sujet ; mais il m'en avait dit assez pour me faire penser qu'il était fort mécontent du ministère de la Police générale et assez peu satisfait de M. de Talleyrand, c'est-à-dire de tous les autres. J'en conclus que si M. de Talleyrand avait cessé d'être bien avec l'Empereur de Russie et n'avait pas commencé à l'être avec le Roi, son ministère n'irait pas loin.
En effet, les temps étaient difficiles; il fallait alors maîtriser les événements ; il ne s'agissait de rien moins que d'organiser la Chambre des Pairs, qui n'était encore qu'une ombre ; de réunir une bonne Chambre des Députés, dont la trace était dès long-
lemps perdue ; de foader surtout le véritable ministère d'un gouvernement représentatif, avec les conditions qui lui sont indispensables. Tout cela fut essayé et en très peu de temps. Le succès, il est vrai, ne répondit pas toujours à la bonne volonté. Par exemple, les élections de la fihambre des Députés, préparées avec une remarquable imprévoyance, amenèrent contre M. de Talleyrand une majorité ennemie. La fondation du véritable ministère, sous un gouvernement représentatif, n*empècha pas Fouché d'écrire, de publier, dagir pour son compte, sans trop se soucier de ce qu*on en dirait ailleurs. M. de Talleyrand en faisait autant de son côté, avec une discrétion et une politesse que l'autre ne connaissait guère. La vérité sur ce ministère, c'est que M. de Talleyrand y était seul: les collègues qu'il s'était donnés ne vivaient que de sa vie ; aussi ne lui ont-ils pas survécu d'une minute.
M. de Talleyrand crut sauver la situation par une de ces nombreuses promotions de Pairs, qui assurait au Cabinet une majorité factice et qui n'était nullement en rapport avec la véritable opinion du pays. La signature de l'ordonnance, à en croire M. dé Talleyrand, a été une scène de comédie assez gaie :
ce ^ Gomment I lui dit le Roi, vous insistez, vous, monsieur y» de Talleyrand, pour que nous nommions tous ces gens-là
n Pairs et Pairs héréditaires? M , par exemple, et M ,
» Pairs héréditaires! En vérité, ceci passe la permission...
» — Oui, Sire, répond froidement M. de Talleyrand, c'est » surtout pour ces Pairs et pour ceux de leur classe que je » demande l'hérédité.
» — Voyons encore une fois votre liste, » reprend le Roi.
M. de Talleyrand la présente, le Roi lit, puis il la remet au ministre en ajoutant :
« — Mais au moins faudrait-il que chaque chose fût à sa » place ; je lis là M. Cornudet avant H. Cornet ; il me semble » pourtant que Cornudet n'étant qu'un diminutif de Cornet, » celui-ci devrait marcher le premier.
» — L'observation du Roi est juste, » dit M. de Talleyrand,
qui reprend la liste du plus grand sang-froid, la corrige dans le sens de l'observalion, et S. M, signe. C*^t avec ce joli badinage, el dans unç petite débauche d'esprit entre deux honnnies qui en avaient tous deux beaucoup, qu*a été définitivement arrêtée la résolution la plus grave peûl-ôlre du règne de LouisXVIII.
ll^faut signaler surtout ce trait particulier du caractère de Louis XVIll. ^ Tépoque où il consentait à tout ce que M. de Talleyrand lui proposait, il ne lui portait intérieurement aucune confiance et même il haïssait sa personne, el il* eût été fort aise d'en être débarrassé ; mais aussi» longtemps qu'il le gardait pour ministre il le laissait gouverner à sa manière ; bien entendu que le lendemain de sa chute, il le livra à la risée de ses courtisans qu*il encourageait 4m geste et de la voix.
Il m^eûtété facile de me faire comprendre dansicelle première noçiinalion de* Pairs ; je le négligeai el je fis une faute ; mais à cette époque, il s'en fallait de beaucoup que la Pairie eût pris un Vol aussi haut que celui auquel nous lavons vue parvenue. On' n'y apercevait guère alors qu'une continualion du Sénat, qu'une sorte de retraite où ceux qui avaient rempli de grandes places trouveraient à se reposer lorsqu'ils voudraient les quitter. Parcelle raison; et aussi par souvenir du Sénat,' on ne croyait pas la Pairie compatible avec des emplois de préfet, de conseiller d'Etat, de direcleur-généfal, et je donnais avec une apparente raison la préférence à la direction générale des Postes qui m*ofl*rait des agréments de plus d'un genre, et l'inappréciable ayantage d'un travail direct avec le Hoi, sans aucune responsabilité. Il est vrai que j'étais alors sous le charme de ma position nouvelle. Considérée sous le rapport administratif, la direction des Postes m'occupait assez peu, puisque j*étais condamné à la laisser aller £ur les anciens errements ; il me restait donc mes rapports particuliers avec le Roi qui n'aVaient pas été plus intimes lorsque j'occupais le ministère de la Police. Mais bienlot, de la jalousie que j'excitais se forma J'orage qui devait me renverser; il me faut, pour en expliquer les causes, reprendre les choses d'un peu haut.
Là seconde restauration 639
« On a vu quelle était la ligne de mes opinions; il m'eût fallu beaucoup de manège pour y conformer ma conduite, et n'être pas très mal à la cour de Monsieur, dans laquelle je comprends Madame la duchesse d'Angouléme. Or, toute adresse me manquait sur ce point. J'eus le malheur de m'aliéirer celte princesse en la contrariant sans aller lui exposer mes motifs et solliciter son pardon. Un de ses* principaux officiers, qu on cite comme un galant homme, vient un jour me proposer quelque chose qui me semble plus que déplacé. Je réponds qu'il ne sent certainement pas la portée de la proposition qu'il m'adresse, parce qu'autrement il ne s'en serait pas charge, et j'entre en explications. Le meJsager n'en est ni confus ni ébranlé. Il répète sa proposition et ajoute que je dois bien penser qu'il ne vient pas de son chef. J'ad'ecl^ de ne pas comprendre et je réponds, que comme je ne peux lui supposer, de rapports qu'avec des personnages respectables, il faut que ces personnes aient été induites en erreur comme lui. Il finit par me demander s'il faut qu'il reporte à ceux qui l'ont envoyé un refus absolu de ma part ; je répète: « Très absolu. » Il ne m'avait pas dit en {)ropre.8 termes qu'il venait de la part de Madame la duchesse d'Angouième, et je m'étais bien gardé de le presser sur ce point. Je jugeai, avec raison, que je ne pouvais pas, çans manquer au respect, aller entretenir la pri/icesse d'une telle affaire, et que je devais plutôt m'efforcer de croire qu'elle y était étrangère, et en garder le secret. Le dimanche suivant, après la messe, je passai devant elle à mon tour ; elle accueillit froidement mon salut ; mais comme la princesse ne m'avait pas^gàté sur ce point, je ue pus pas m'empresser d'en conclure qu'il y eût de sa part quelque ressentiment de ce qui s'était passé dans la semaine.
Peu de temps après, je me trouvai encore en contradiption avec la princesse, et si j'avais raison au fond, j'eus certainement tort de toute autre manière. 11 s'agissait de la direction des Postes de Lyon. M. le duc d'Angouième, séduit par ses entours, avait étendu les pouvoirs qu'il avait reçus pour le Midi, jusqu'à destituer le directeur de Lyon, homme d'une haute capa-
cité, singulièrement estimé dans le public, et à qui on ne faisait d*autre reproche que de ne s'être pas retiré pendant les Gent- Jours. On lui avait substitué un sujet recommandable surtout par le zèle qu'il avait montré pour la cause royale, mais qui n'avait pas d'autre titre à une direction des Postes : et il s*agissait de celle de Lyon, la première du Royaume. L'ancien titulaire réclamait, et je penchais^ pour sa réclamation, tout en offrant une place d'inspecteur à celui qui l'avait momentanément remplacé. C'était à mon gré concilier ce qu'on devait de respect au choix du prince, au vœu du public et à la justice.
Madame la duchesse d'Angouléme en avait jugé autrement, et ne concevait pas qu'on remit en question une nomination faite par le prince son époux ; elle s'en tenait pour blessée. Je reçus, à ce sujet, la visite de madame la duchesse de Sérent, la femme la plus respectable par ses vertus et son excellent esprit. Je l'avais connue bien jeune, lorsque la baronne de Choiseul, sa mère, demeurait à Saint-Joseph ; j'avais aussi été le condisciple de son mari, homme de la plus belle espérance, et qui a été misérablement égorgé dans la Vendée. Quoique les mouvements de la Révolution m'eussent séparé de madame la duchesse de Sérent, je conservais pour elle au fond du cœur de rattachement et de la vénération; et elle-même gardait quelque amitié pour moi. Elle vint me trouver et me tint ce langage :
« — Pourquoi, me dit-elle, vous commettre coup sur coup » avec Madame la duchesse d'Angouléme ? Vous allez contre » votre cœur quand vous '«onlrariez la fille de Louis XYL D Je ne viens pas vous demander le sacrifice de vos devoirs, » à Dieu ne plaise I mais il y a un moyen de les remplir qui » concilie ce qu'on doit à une princesse placée si haut. »
Jusque-là je me jusliHe de mon mieux et avec la mesure de respect que je devais à madame de Sérent. Nous arrivons à l'affaire du directeur de Lyon : elle me presse de ne pas insister sur le parti que j'ai pris ; je lui réponds qu'il est bien arrêté dans mon esprit.
« — Vous voulez donc, me dil madame de Sérent, tous expo- » ser de gaieté de cœur à perdre voire place ? »
Celle sorle de menace me jeUe hors des gonds :
» — Madame, lui dis-je ; il faut que l'un des deux administre » les Postes, Madame la duchesse d'Angouléme ou moi : si elle » doit nommer les directeurs, en commençant par celui de » Lyon, je lui cède bien volontiers la place.
» — Mais, mon cher Monsieur, vous n*y pensez pas, ou j*ai » bien mal rendu ma pensée...
» — Bien ou mal, j*ai Thonneur de vous répondre qu'il n'y a » pas d'adminislralion possible là où les princes s'en mêlent, et » font des choix que leur arrache l'intrigue à la place de ceux » que recommandent la justice et l'intérêt public. ^
Madame de Sérent Veut me calmer ; elle insiste avec toute sorte de grâce et de bonté. Je lève brusquement la séance et la reconduis d*un ton de mauvaise humeur. Celte scène ne m'a pas nui, car Texcellenle femme ne peut nuire à pers<mne; elle a gardé pour elle tout ce qui pouvait me faire quelque tort et me Ta aussitôt pardonné ; mais je n*ai pas profilé des conseils qu'elle m'avait apportés.
J'avais la bonté de croire à la parole de Louis XVIII, et je me regardais dans cet hôtel des Postes comme dans un fort inexpugnable ; à mes yeux, j'avais considérablement descendu pour m'y loger, et je ne pouvais pas-croire que personne eût jamais la pensée de m'en faire sortir. Je ne me présentai point à Madame la duchesse d'Angoulême ; je ne fis rien pour me justifier ; j'eus grand tort.
J'avais eu aussi celui de négliger, à mon retour, de paraître au pavillon de Marsan. Durant notre séjour à Gand, j'étais celui des royalistes constitutionnels qui était le plus assidu auprès de Monsieur. J'avais, comme je l'ai dit, reçu le prince à son retour, et j'avais été le confident de ses premières joies ; il s'était aperçu de l'attendrissemenlque j'en avais moi-même éprouvé. Pendant les quinze premiers jours de son arrivée à Paris, le bonheur de le voir me conduisait chez lui autant que le soin des affatres me
le permettait, et les princes sont comme les jolies femmes, ils aiment toujours un peu qui les aime. Celle espèce de familiarité 8*était refroidie ensuite par la direction différente que le Roi et Monsieur voulaient donner au gouvernement ; mais elle avait repris à Gand. La scène de Cambrai ne m'avait pas nui dans Tesprit de Monsieur qui me dit, en sortant du Conseil, qu'il attribuait bien moins la proclamation où il était insolemment indiqué, À celui qui l'avait lue qu*à M. de Talleyrand qui l'avait dictée. De retour à Paris, je ne demandais pas mieux que de cultiver les bonnes dispositions du prince, j'y trouvais de l'attrait ; mais la division avait été bientôt tranchée entre lui et le Cabinet. Je savais que c'était du pavillon Marsan que partaient les traits qu'on lançait aux ministres, et j'évitai par délicatesse de renouer, avec Monsieur^ des rapports qui auraient pu faire croire que le ressentiment m'avait jeté dans son parti. J'avais refroidi le prince par cette espèce de négligence, ou plutôt on lui avait persuadé que c'était par entêtement constitutionnel que je me tenais à l'écart, et que j'étais un dQ ces hommes à principes sur lesquels on ne pouvait pas compter.
La chute du ministère Talleyrand était prédite et ne pouvait pas longtemps tarder. La grande affaire du moment était le traité avec les étrangers, et décidément ceux-ci ne voulaient plus de M. de Talleyrand. J'en appris la nouvelle par le Roi luimême qui me fit la grâce de me dire:
« — Immédiatement avant vous, j'ai reçu mes ministres qui » m'ont apporté tous leur démission. Ils l'ont donnée à l'an- » glaise ; je l'ai reçue de même. Je vais m'occuper de faire un » nouveau Cabinet : rendez-moi compte, de votre côté, de » TefiTet que cela aura produit dans le public. Je regrette » M. Pasquier : qu'avait-il besoin de faire cause commune avec » les autres ? Je crois qu'il n'était pas enfoncé dans leur sys- » tème. »
Je vois le Roi le lendemain ; je lui rends compte de l'effet que la démission des ministres a produit à la Bourse, au Palais de Justice, à la bibliothèque des Députés, dans le salon de M« Laf'
ntle qui était déjà une puissance. Le Roi est satisfait de la conformité de ce rapport avec ceux qu'il a reçus de quelque autre côté, et me demande de lui envoyer des noms pour le ministère de Finances, parce que c^est de ce c6té qu*on est embarrassé. Je lui envoi'e, dans la suirée, une note où je lui présente MM. fiecquey, Corvetto et de La Bouillerie, avec une courte biographie de chacun d'eux ; et apparemment je n'avais pas mal avisé, puisque de ces trois noms, deux furent choisis : M. Corvetto pour ministre, et M. de La Bouillerie, pour Rous-secrétaire d'État. Cependant, j'apprends que le jour même de la démission des ministres, on a agile, au pavillon Marsan, en présence de Monsieur^ la question de savoir si le directeur-général des Postes ne devait pas se retirer avec eux, parce que s'il n'était pas précisément membre du Cabinet, il n'en avait pas moins par sa place un moyen puissant d*influence. Tout Je monde fut de cet avis. Le prince ne prit pas de parti, mais c'était me menacer que de ne pas me défendre. J'appris qu'en même temps on se flattait tout haul, autour de Madame la duchesse d'Angouléme, d'être bientôt débarrassé de moi. Je persistais dans ma sécurité qui ne faisait que s'accroître par les relations si confiantes que j'avais alors avec le Roi. Deux jours se passent ; les avis venaient de plus d'un côté. On me conseille d'en parler à M. Decazes dont le crédit ne laissait pas que de jeter déjà de l'éclat. M. Decazes me rapporta une petite anecdote qui n'était pas rassurante: on s'entretenait dans le cabinet du Roi de la composition du nouveau ministère, et on cherchait si on trouverait, dans le^ noms qu'on ballottait, des sujets capables de tenir la tribune. M. Decazes avait bien voulu me compter pour un talent acquis. Monsieur avait laissé entrevoir qu'il ne fallait pas y faire fond, et le Roi avait gardé le silence. M. Decazes me conseille d'aller droit à S. M., qu'il a des raisons de croire toujours bien disposée pour ntoi, et d^entrer en explication. La démarche me coûtait et je donnais du poids aux raisons qui pouvaient m'en dispenser: si le Roi, disais-je, a gardé le silence, c'est certainement parce qu il n'a pas voulu laisser soupçonner les relations que
M MÉMOIRES DU COMTE BEtlGNOT
j*ai avec lui. Comment m'excluraii-il des affaires quand il me demande sur qui doit reposer sa confiance ? Monsieur^ qui connaît mes opinions et les a souvent combattues, a sûrement voulu dire qu'il pouvait arriver que je ne fusse pas toujours d'accord avec le nouveau ministère. Cependant, et en composant, ce jourlà, le bulletin quotidien pour le Roi, j'y glisse comme bruit de ville et qui ne m'a pas ému le moins du monde, qu'on parle aussi du remplacement du directeur-général des Postes. J'envoie mon bulletin. Le lendemain M. le Chancelier va chez le Roi:
« — Vous verrez peut-être aujourd'hui le comte Beu- » gnot, lui dit S. M. ; rassurez-le sur les bruits qu'on fait » courir. Je suis très content de lui et notre convention » tient. »
Sans doute, le Roi voulait parler de la promesse qu'il m'avait faite de me laisser aux Postes, quels que fussent les ministères qui devaient se succéder. Le Chancelier passe chez moi, au sortir des Tuileries, et me félicite sur ce que je suis plus ferme dans ma situation qiie jamais ; et moi de m'épanouir et de m'applaudir de n'avoir pas suivi le conseil de M. Decazes, et de rire avec M. le Chancelier, qui aime assez à rire, des peurs qu'on a voulu me donner. Deux jours se passent en allées et venues pour la formation du nouveau Cabinet. J'apprends que le Roi a quelque peine à se fixer sur le choix d'un sujet pour l'Intérieur et qu'il hésite entre MM. de Vaublanc et (rHerbouville. Je vais aux Tuileries, dans l'espoir que le Roi m'en parlera, et disposé à mettre un grain dans la balance, en faveur de M. de Vaublanc. Je connaissais de longue main les qualités et les défauts de Vaublanc ; mais je le préférais encore à son concurrent. J'aborde le Roi : il me reçoit d'un air embarrassé et que je ne lui avais pas encore vu. Sa figure était contractée ; et ses yeux, si caressants lorsqu'il le voulait, se détournaient des miens. Quoique suspendu dans le jugement que j'en devais porter, j'entre en matière comme à Tordinaire. Le Roi me laisse dire et semble chercher péniblement sa réponse. Il fait à plusieurs reprises le geste qui trahis-
sait chez lui Tanxiété de l'esprit, puis il me dit, en tenant les yeux sur son pupitre :
« — Comte Beugnot, aux termes où j'en suis avec vous, il » convient que vous sachiez par moi, plutôt que par d'autres, » ce que j'ai quelque peine à vous annoncer, c'est que j'ai dis- » posé de votre place... »
Je reste confondu, et le Roi, étonné de l'impression que j'éprouve, ajoute : « Au reste, je vous ai donné un bon dédomma- » gement. Passez chez le ministre des Finances. »
Après avoir remercié le Roi de ses anciennes bontés et balbutié quelques expressions de dévouement, je sortis et me rendis sur-le-champ au ministère des Finances...
Gomme oPâ l'a vu dans la suite de cea Mémoirei, le séjour du comte Beugnot dans le Grand-Duché de Berg dura six ans (1807-1813); il regardait, disait-il, ces six années comme les plus heureuses de sa vie. Il s'attacha autant qu'il dépendait de lui d 'atténuer, dans le pays qu'il était chargé d'administrer, les rigueurs de la conquête. Par un mélange heureux de fermeté et de douceur, en sachant prendre à propos, même devant les exigences de Napoléon, la défense des intérêts qui lui étaient confiés, il parvint à faire aimer l'administration française par ces douces populations allemandes, éblouies alors parle génie de TEmpereur. Aussi, lorsque les désastres de la campagne de Russie le forcèrent de rentrer en France, le gouvernement du Grand-Duché de Berg put dire avec raison qu'il laissait des regrets dans le Grand-Duché, et si tous les serviteurs de la puissance impériale eussent été animés alors de ce même esprit de modération et de justice, peut-être, à l'heure des revers, aurions-nous trouvé les populations moins hostiles et nos alliés moins douteux.
A la chute de TEmpîre (2 avril 1814), le comte Beugnot fut appelé par le gouvernement provisoire au ministère de l'Intérieur, mais il exigea que sa nomination ne fût insérée au Moniteur qu'après la publication officielle de Tabdication de Napoléon. Il ne garda que très peu de temps ce portefeuille et, le mois suivant (13 mai), il fut nommé directeur général de la Police du royaume. C'était le nom modeste qu'on donnait alors à ce ministère pour eflacer, autant qu'il était possible, les souvenirs de la police de Fouché.
En acceptant alors, avec une certaine répugnance, la direc-
lion générale de la Police, M. Beugnol ne se dissimulait pas les difficultés de sa situation. C'était, en effet, une tâche peu aisée que de contenir dans une juste mesure, pour tout ce qui est relatif à la police du royaume, les exigences des alliés et les ressentiments du parti royaliste exalté par son récent triomphe. M. Beugnot sut cependant réussir dans cette partie délicate de sa mission et, pendant tout le temps qu'il occupa Tancien ministère de la Police, Tordre et la tranquillité furent maintenus dans la capitale.
Chaque jour, il adressait au Roi un rapport qu'il prenait soin de rédiger lui-même et qui contenait, avec le récit des événements importants, quelques observations respectueuses sur la marche du Gouvernement. Le Roi lisait avec intérêt ces rapports et les renvoyait au directeur général de la Police, en y ajoutant souvent des témoignages écrits de sa satisfaction.
Dès les premiers jours de son entrée en fonctions, Louis XYIII demanda à M. Beugnot Tétat des secours accordés par l'Empereur, sur les fonds du ministère de la Police. Celui-ci s'empressa de lire au Roi les noms inscrits sur cette liste, et, arrivé à la fin:
« — Il y a un nom que je n'ose lire au Roi, tant il lui rappelle » de douloureux souvenirs 1
» — Et quel est ce nom?
» — C'est celui de la sœur de Robespierre.
» — Laissez-le sur la liste, dit le Roi ; elle est assez malheu- » reuse du nom qu'elle porte »
Et pendant tout le temps qu'elle vécut» la sœur de Robespierre continua de toucher, sur les fonds du ministère de la Police, un secours accordé par le frère de Louis XVI.
Désigné pour faire partie du nouveau Conseil d'État (6 juillet 4814), M. Beugnot fut en cette qualité, avec MM. de Montesquiou et Ferrand, un des trois commissaires nommés par le Roi pour porter la parole en son nom au sein de la Commission chargée de préparer la Charte. Ces Mémoires contiennent des
détails précieux sur leslravaux préparatoires de cette Commis- ««ion. C'est qu'en eiïet, au milieu des souvenirs de sa vie politique, lecomte Beugnot regardait comme une des plus précieuses faveurs dont il fut honoré d'avoir été un de ceux qui ont coopéré à la fondation du Gouvernement constitutionnel en France par la publication de celte Charte qui, au milieu de vicissitudes diverses et sous deux régimes différents, a cependant donné à notre pays de longues années de calmé, de prospérité, de vraie et sage liberté. Le Roi trouvait dans le direcleur général (le la Police un interprète fidèle de sa politique conciliante et modérée. Aussi, lorsque le portefeuille de la marine devint vacant par la mort du baron Malouet, M. Beugnot fut appelé à ce ministère par le choix personnel du Roi (3 décembre 1814).
Ce fut en cette qualité de ministre de la Marine qu'il suivit Louis XVIil à Gand, pendant les Cent-Jours (20 mars 1815). Mais le ministre de Texil ne fut pas celui des jours heureux ; au retour de Gand^ M. Beugnot fut exclu du ministère par M. de Talleyrand, et nommé directeur général des Posles (9 juillet 1816).
Cependant le Roi ne s'était séparé qu'à regret d'un ministre -dont il aimait l'esprit et dont il appréciait le dévouement éclairé; au*^si, pour le dédommager d'une disgrâce imméritée, il le nomma membre de son Conseil privé, avec le titre de ministre d'État (19 septembre 1815).
Plus fait pour les labeurs réguliers et exacts de l'administration que pour les intrigues de la politique, M. Beugnot avait fini par s'accoutumer à ses nouvelles fonctions de directeur général des Postes, qu'il espérait conserver pendant de longues années, et dans lesquelles il projetait d'introduire des amélioralions depuis longtemps réclamées. Mais le direcleur des Posles de la Restauration n'oubliait pas la ferme attitude du Préfet de Rouen protégeant, contre les rigueurs du Premier Consul, un fonctionnaire refusant de livrer les lettres qui lui étaient confiées, et lorsqu'on voulut obtenir de lui un acte qu'il regardait, j disait-il, comme contraire à ses devoirs, M, Beugnot n'hésita
652 vémohœs du comte beugnot
pas à aller au-devant d'une disgrâce qu*îl prévoyait. La défaveur ne se fit pas attendre» et, le 7 juin 1817, il fut nommé directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations, fonctions qu'il refusa pour entrer dans une situation plus indépendante et se consacrer plus entièrement aux discussions des Chambres.
Élu par les départements de la Haute-Marne et de la Seine- Inférieure, suivant l'usage qui permettait alors aux députés de représenter deux départements à la fois, M. Beugnot fit partie, pendant six sessions consécutives, de presque toutes les commissions de finances et fut souvent chargé du rapport du budget. Il eut l'honneur, avec l'abbé Louis, M. Cervetto, M. de Yillèle, M. Roy, de compter dans ce groupe d'administrateurs dévoués et intègres qui, par des mesures sagement combinées, par le respect scrupuleux d'engagements qui n'étaient que la triste conséquence de nos défaites, surent effacer en peu d'années les traces des revers causés par l'invasion et élever si haut le crédit public de la Restauration.
M. Beugnot ne fut pas étranger à l'entrée de M. Corvetto au ministère des finances, et lorsque cet austère ministre, effrayé du fardeau qui lui était imposé et des attaques violentes de Topposition, voulut se retirer : « Il faut, lui dit M. Beugnot, dans la séance du 15 mai 1816, il faut que les hommes qui ont occupé de grandes places s'habituent à subir des censures, car les censures, alors même qu'elles sont injustes, sont encore des preuves de la liberté publique. »
Mais M. Beugnot ne se livra pas tout entier aux discussions financières. M. Hyde de Neuville avait déposé sur le bureau de la Chambre une proposition tendant à suspendre pendant un an après leur installation l'inamovibilité des juges nommés pendant Tannée. Dans la séance du 20 novembre 1815, M. Beugnot s'éleva avec raison contre cette proposition qui n'était qu'une satisfaction donnée aux craintes exagérées du parti royaliste. Il n'eut pas de peine à démontrer que cette proposition était une violation manifeste de la Charte si récemment promulguée,
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et qui, dans son article 58, portait : <c Que leR juges nommés par le Roi étaient inamovibles. »
« La Charte, dit-il, ne sera jamais pour nous un évangile politique où l'on s'efforcera, d*un côté, de tuer l'esprit par la lettre, et de l'aulre, de la sauver de la lettre par les inductions tirées de l'esprit. Elle a été donnée de bonne foi, elle doit être entendue de même.... S'il y a dans la société une fonction qu'il faille mettre, par sa perpétuité, à l'abri des haines et des ressentiments particuliers, c'est celle qui prononce sur la vie, sur l'honneur, sur la fortune des citoyens ; des juges, réduits à attendre sur leurs sièges la perte ou la confirmation de leur état, seraient la pire espèce de courtisans....»
On sait que cette proposition de M. Hyde de Neuville fut adoptée par la Chambre des Députés mais rejetée par la Chambre des Pairs, comme une atteinte à la Charte et un empiétement sur Tinitiative royale.
Le 18 décembre 1815, M. deVaublanc, ministre de l'intérieur, avait présenté un projet de loi sur les élections. Remanié par M. de Villèle, rapporteur de la Commission, ce projet qui était plutôt l'œuvre de la majorité ultra-royaliste de la Chambre que Texpression sincère des vues du gouvernement, fut attaquée par M. Beugnot comme une première atteinte aux promesses de la Charte.
« L'assemblée cantonale, dit-il, dans la séance du 27 février 1816, sera composée, suivant le projet du ministre, des soixante plus imposés du canton et d'un certain nombre de magistrats ou de fonctionnaires publics qui se présenteront par le droit de leurs titres, et sans qu'on exige d'eux aucune condi*» tion de propriété. La même assemblée sera composée, suivant le rapport de la Commission, des citoyens domiciliés dans le canton et payant au moins cinquante francs de contributions. On se contente des deux parts de i*àge de vingt-cinq ans.
... » Ni l'un nlTautre de ces projets ne descend de la Charte. Il semble plutôt qu'il y ait ici de l'émulation à s*en écarter. La Charte n'admet, ne suppose même pas que les députés puissent
65 i MÉMOIRES DU COMTK BEUGNOT
être uomméi par des ciloyens payant cinquante francs de contributions, et bien moins, assurément, par des administrateurs d'hospices, des proviseurs de collèges, des prud'hommes qui ne payent pas de contributions. C'est ici une déviation grave, alarmante, en ce qu'elle tend à dénaturer Tesprit du gouvernement... ^
...» Nul doute qu'on ne puisse pourvoir par des lois à tout ce que la Charte n'a pas dil, à tout ce qu'elle n a pas dû dire ; mais sous la condilion sévère que les lois de détail seront des conséquences plus ou moins éloignées des principes fondamenlaux établis par la Charte, et ne contrarieront jamais ses disposHions positives...
...» Nous voulons tous que les choix des électeurs soient bons. La Charte l'a voulu avant nous, et elle les a demandés à la propriété, à la propriété qui instruit son maître, qui lui apprend qu'il existe des moralités sociales, et qui laltache au bien de **État par les liens qu'elle impose et les conseils qu'elle donne...
...» Mais en élevant Je nombre des membres de la Chambre je ne peux admettre qu'on leur accorde en aucun temps une indemnité. C'est avec une juste défiance que je combats en ce point l'opinion que vient d^émettre cet illustre collègue qui semble destiné à venger nos temps modernes en y montrant un talent et une vertu antique ; mais il me paraît qu'en nous comparant en ce point à la Hollande et aux États-Unis, il n'a pas tenu assez de compte du caractère qui distingue et relève la nation frandaise. La Hollande, toute empreinte du génie commercial, habituée à tout soumettre au calcul, a jugé qu'un salaire pouvait s'allier avec les plus hautes fonctions. Le même jugement a pu être porté dans l'Amérique continentale, au milieu d'un peuple encore neuf et entretenu dans la simplicité de ses mœurs par les travaux de l'agriculture. 11 n'en est pas de même chez une nation élevée, vieillie dans ce sentiment de l'honneur si fécond en grandes choses, chez une nation où il n'a jamais manqué au père qui s'est ruiné au service de l'État, un flls qui le remplace pour s'y ruiner encore.,..
...» Enfin, souvenons-nous que chez nous les plus belles actions ne se fonl pas pour de l'argenl. et que France et honneur furent toujours synonymes...»
M. Beugnot prit encore la parole dans la discussion du projet de loi qui aiïeclait à la dotation du clergé une somme de 42 millions et lui restituait les bois faisant encore partie du domaine de rÉtal. Le parli modéré voyait avec regret la présentation d'une loi qui, avec les Iransformalions qu'on lui avait fait subir, portait atteinte au principe de la prérogative royale, et avait le grave inconvénient d'exciter les inquiétudes déjà fort vives des acquéreurs de biens nationaux. La discussion fut longue et orageuse.
M. Beugnot fut, avec M. de Serre, l'organe des craintes des amis sincères de la monarchie : «Messieurs, dit-il , dans la séance du 26 avril 1816, c'est pour les amis de la Restauration un juste sujetd*espérance, que, dans la discussion (]ui occupe la Chambre, lesopinions soient plutôt différentes qu'opposées, et qu'il ne soit pas descendu de la tribune un mot qui ne respirât le respect de la religion, le respect des maux qu'elle a souffert et le désir de les réparer.
» Pourquoi faut-il que l'aigreur y ait trouvé sa place et qu'elle soit venue troubler répanchemcnl de la conscience et du talent ! »
Entrant ensuite dans la discussion de la loi, l'orateur appelle l'attention de la majorité sur la voie dangereuse dans laquelle elle s'engageait, en substituant, au projet émané de l'initiative royale, celui qui lui était présenté par la commission ; il montra que l'ancien clergé, tel qu'il existait avant la Révolution, ne pouvait plus renaître) et que si on avait la pensée de le rétablir, on trouverait pour premier obstacle la Charte, avec laquelle un tel corps était inconciliable. Loin de refuser au clergé ce qui lui était nécessaire pour faire le bien, et soutenir dignement la représentation qui lui était imposée, l'orateur demandait seulement à conniitre le chiffre des sommes demandées pour acquitter cette dépense sacrée:
« Nous consentons à la placer, s'il le faut, à la tête des dé-
» penses pabliques, en avant même de ]a liste civile. Que peut- » on exiger de plus ? Que faut-il pour rassurer les ministres du » culte? Quoi! il s*agtt de temporel, et la garantie dont la ir couronne même se contente ne leur sufQrait pas? Saintes » maximes de nos pères, qu*ètes-vous devenues !
n Mais, messieurs, je vous en conjure, par l'intérêt de FÉlat, » par rintérêt du clergé lui-même, n'allez pas plus loin. Car » je ne dois pas le taire : indépendamment des considérations *> politiquesque je viens de présenter, le moment est trop dif- » ficile pour adopter des moyens de la nature de ceux qui » nous sont demandés. Voyez combien notre position est criti- I» que et quels ménagements elle exige ; est- ce ici le moment de » reporter sans examen sur la dette publique plus de 41 mil- » lions de rentes. Le grand livre a un attrait dangereux ; il sem- » ble toujours ouvert à des dépenses ou à des saciifices nou- » veaux. Je Tai déjà dil, et je le répète : inscrire des rentes, ce » n'est pas les créer. Le cours de la rente nous avertit que le » moment d'en être sobre est arrivé ; et lorsqu'on réfléchit que » ce cours est la mesure de nos obligations envers l'étranger, » et de notre crédit dans l'intérieur, on s'eiïraie du mal que » peut produire une proposition faite dans les vues les plus » respectables, et par lesbommes les mieux intentionnés...
» Dans la question qui nous occupe, il faut savoir être juste et » prévoyant à la fois.Qu*on augmente,et cela est juste,les fonds «assignés à l'entretien des ministres des autels. Ils sont trop » utiles à l'État pour que l'État les néglige,et,dans la restauration » des autorités légitimes, il serait honteux d'oublier la plus an- » cienne et la plus salutaire. Mais la prévoyance nous défend » d'aller plus loin. Craignons de compromettre jusqu'au bien » même par la précipitation, par l'oubli des hommes et des » choses qui nous entourent, et surtout parle peu de discerne- » ment dans le choix des moyens... »
Ces paroles reçurent un accueil favorable ; le projet échoua devant les résistances de la minorité modérée de la Chambre qui, s'étanl retirée tout entière, au moment du vote, rendit nul
ArpENDÎCÉ 651
le scrutin. Peu de temps après, cette Chambre, qui avait mérité de Louis XVIII le surnom d'introuvable, fut dissoute par la célèbre Ordonnance du 5 septembre.
Réélu par les départements de la Haute-Marne et de la Seine- Inférieure, M. Beugnot fut, avec MM, de Serre, Pasquier, Bellart et Bavez, un des cinq candi^dats soumis au choix du roi pour la présidence de la Chambre. Le Roi nomma M. Pasquier, mais M. Beugnot fut élu vice-président, avec MM. Camille Jordan, Siméon et Royer-CoUard. Ces choix indiquaient Tesprit libéral et sagement consorvaleur de la nouvelle majorité. Aussi, dans son projet d'adresse, en réponse au discours de la couronne, M. Beugnot, rapporteur de la commission, disait:
« Votre Majesté place l'attachement à la Charte immédiatement après celui qui est dû à la religion. Vous avez exprimé. Sire, la pensée de la France entière, car il n'est pas un Français qui ne veuille une sage liberté, la paisible jouissance de son état, de ses droits et de ses biens. C*esl dans ces dispositions et avec une profonde reconnaissance, que votre Ordonnance du 5 septembre a été reçue, et que sera reçue la royale assurance que vous y ajoutez, de ne jamais souffrir qu'il soit porté atteinte à la loi fondamentale de TÉtat. Là est le salut de la France, parce que là est le terme des révolutions... »
Dès les premiers jours de la session, la Chambre fut saisie, par M. Laine, ministre de l'intérieur, d'un projet de loi sur les élections. La disposition la plus importante de ce projet était celle qui accordait à tout Français âgé de trente ans, et payant 300 francs de contributions, la qualité d'électeur. Cette loi, qui augmentait le corps électoral de plus de cent quarante mille électeurs, soulevait une violente opposition dans le parti ultra> royaliste et inquiétait même assez vivement les amis du ministère. On était encore trop près des souvenirs de la Révolution pour ne pas être effrayé d'appeler, dans une si large mesure, les classes moyennes à la jouissance du pouvoir électoral. Dans Son discours du 28 décembre 18i6, M. Beugnot s'efforça de cal-
mer les craintes des royalistes et de relever le courage un peu abattu des défenseurs du projet de loi.
«Si la Charte, dit-il, n'était qu'un évangile politique, le
champ serait vaste à ja dispute. Chacun la pourrait interpréter au gré de sa secte; les uns tuer Tesprit par la lettre, les autres se sauver de la lettre par des inductions tirées de son esprit... Mais prenez garde; la Charte n'est point une thèse abandonnée aux hasards de nos arguties. Elle est une concession de nos droits politiques, limitée par sa nature aux droits qu'elle concède. Or, dans l'un comme dans l'autre terme extrême, soit qu'il s'agisse des plus imposés d'un département ou de ceux qui paient la moindre contribution, ni l'un ni l'autre ne peuvent recevoir un droit politique que la Charte n'a pas créé...
...k» Pendant longtemps, la carrière des armes fut interdite à la classe moyenne. Aujourd'hui, cette classe s'est inscrite en première ligne dans les fastes de la gloire militaire; la paix même ne la désarme plus, c'est elle qui veille les jours et les nuits à la sûreté de nos villes et au maintien de nos propriétés, avec un courage et une générosité dont les annales d'aucun peuple n'offrent l'exemple; enfin, c'est elle, je le dirai, qui conserve la tradition des vieilles mœurs, le respect des choses saintes, l'amour de ses Rois^ l'antique probité, et je ne vois rien là qui appelle la défiance ni justifie le dédain...
....» Mais qu'on ne s'y trompe pas, elle n'est plus cette bourgeoisie dont on faisait assez peu de compte. Elle a été émancipée p^r ses richesses, ses lumières, sa puissance, et cette émancipation a été consacrée par la Charte, parce qu'elle l'avait été auparavant par l'esprit irrésistible du siècle... Tel est le caractère de la loi qui vous est proposée. Elle fait entrer la nation dans la monarchie et lui garantit tous les avantages de ce gouvernement... La Révolution n'a éclaté, en 1789, que parce que dès longtemps la monarchie n'existait plus : et qui l'avait donc ébranlée, si ce n^est cette assemblée des grands de l'État, appelés de toutes les parties du royaume pour conseiller et raf-
fermir le Monarque, et qui ne surent que l'affronter ou l'enlacer dans des intrigues? Qui consomma l'œuvre des notables, si ce n'est ces parlements qui, non contents d'avoir usurpé une partie du pouvoir législatif sur la nation, aspiraient encore à partager le Gouvernement avec le Roi? Qui dictait alors ces remontrances insultantes ? d'où partaient les députations séditieuses qui portaient la menace dans ce palais de Versailles, que Louis XIV ne défendait plus ? Était-ce la classe moyenne qui fournissait ces notables, ces parlements, ces députés, ces courtisans révoltés? 11 est vrai, et lorsque l'aristocratie eut frayé le chemin, la démocratie pénétra à son tour dans Tédifice social, et y porta ses torches, ses poignards et ses bourreaux ; mais qui furent les premiers coupables ? L'histoire le dira. Cette impartiale his« toire peindra la classe moyenne de la société en butte aux excès des deux autres ; toujours malheureuse, toujours soumise, toujours utile, toujours dédaignée, jusqu'à ce qu'enfin, remise à sa place par un Monarque juste autant qu'éclairé, elle lui ait rendu en amour et en puissance ce qu'elle en a reçu en force et en considération »
Cette loi, à laquelle l'histoire a donné le nom de loi électorale du 6 février, fut votée par les deux Chambres, mais à une faible majorité.
Ce fut surtout dans la discussion du projet de loi sur la presse que M. Beugnot donna la vérilable mesure d'un talent oratoire incontestable et de la fermeté de ses opinions libérales. Le 7 décembre 1817, le ministère avait présenté à la Chambre des Députés un projet de loi relatif à la répression des abus de la liberté de la presse. Ce projet qui, sur bien des points adoucissait la législation existante, ne parut pas à M. Beugnot réaliser assez complètement les promesses de la Charte. Dans celte discussion qui jeta un si vif éclat sur la tribune politique de la Restauration» il éprouva le regret d'être obligé de se séparer de ceux de ses amis qui soutenaient ordinairement le ministère et fi.t entendre au gouvernement des conseils qui respiraient le plus sincère attachement à la monarchie etaux véritables intérêts du pays.
6ttO MÉMOIllES DU COMTE BEUGNOT
« .... Pourquoi faut-il qu'une question résolue par la Charte consïitutionnelle se renouvelle chaque année dans cette enceinte, s'agite chaque jour devant les tribunaux ? Qui donc voudrait mettre en doute si Ton observera la loi fondamentale du royaume? Et quelle que soit la gravité des abus de la presse, en est-il un seul qui puisse égaler le danger, je ne dirai pas de violer la foi publique, mais de la laisser incertaine?...
» .... Le projet de loi présenté à la Chambre est certainement un pas de plus vers la liberté de la presse; il nous met sur la voie, et je l'appuierai dans plusieurs de ses parties. Mais examinons si le temps n'est pas arrivé de supprimer tous les détours et d'arriver au but par la voie la plus courte.
» Nos innombrables discussions sur ce sujet ont abouti à deux résultats que la loi fondamentale a consacrés. Le premier consiste dans le droit positif qu'ont tous les Français d'imprimer et de publier leurs opinions, en toutes matières, sans excepter assurément celles qui touchent de plus près à leur liberté, à leurs propriétés, à leurs intérêts les plus chers. Quelles que soient l'étendue et les formes des écrits, aucun examen préalable, aucune censure, aucun obstacle n'en doit suspendre ni arrêter la publication. La Charte n'admet pas de distinctions et, par conséquent, ne permet pas d'en imaginer une seule. Autrement, il faudrait prétendre qu'elle anéantit à l'instant môme le droit qu'elle a proclamé; et, par l'interprétation la plus dérisoire, supposer qu'elle a voulu dire qu'on pourrait imprimer et publier ses opinions, toutes les fois qu'on n'en serait pas empêché.
» Pour second résultat, Ton a reconnu qu'il était possible et môme ordinaire qu'on abusât de la liberté d'écrire, comme de celle de parler et d'agir : aussi la Charte dit-elle que les lois doivent réprimer ces abus; c'est-à-dire qu'elles doivent, en cette matière comme en toute autre, définir et punir les contraventions, les délits et les crimes...
» .... Il n'existe point encore, quoiqu'on y ait songé peut-être^ de direction générale de l'horlogerie, de la rubannerie, et de tant d'autre branches d'industrie. Par quelle fatalité celles qui
tiennent de plus près à la pensée de rhomme, à ses facultés les plus nobles et les plus actives, sonl-elles assujetties à une foule de régisseurs que leurs habitudes et leurs intérêts entratnent à les comprimer sans cesse? Disons-le aux dépositaires du pouvoir, car ils sont dignes de Tentendre : la ligue des hommes qui vivent de Tasservissement de la presse est un obstacle presque insurmontable à ba liberté. Leur présence autour de Tautorité explique pourquoi la Charte constitutionnelle trouve tant d'obstacles à faire jouir les Français du droit d'imprimer et de publier leurs opinions. Il n*est pas permis surtout, après trente ans de troubles, d*avoir assez peu d'expérience des choses humaines pour espérer que tout cet échafaudage de surveillance puisse substituer à côté de la liberté, sans que tôt ou tard elle en soit écrasée.
» .... Telle est l'influence du pouvoir sur ceux qui l'exercent, et la disposition où il place les plus modérés d'entre eux, qu'ils sont toujours portés à interdire aux écrivains l'examen de la législation et de l'administration actuelles. Ils ne se laissent vo« lontiers persiiader que cet examen est de leur domaine, et qu'il leur appartient de diriger par eux-mêmes, ou parleurs afQdés, toutes les sciences morales ou politiques, tous les travaux histo* riques et littéraires. Nous avons vu sous nos yeux cette disposition dégénérer, comme tout le reste, en un violent despo* tisme...
» .... Mais prenons-y garde : dans tout pays où,pour compri* mer les abus de la presse, on emploiera les termes vagues iécrils nuisibles^ dangereux, qui ont de$ inconvénienU, qui préêtntent des fausses doctrines, ce langage suffira pour rendre la liberté impossible. Le droit d'imprimer ses opinions n'existe point, s'il ne s'étend au droit d'en publier même d'erronées. On prétendrait bientôt qu'une opinion erronée est dangereuse, car toute erreur a son danger. Mais pour peu qu'on ait réfléchi sur la nature de l'esprit humain et de l'ordre Bocial, on reste convaincu qu'une autorité quelconque qui prétendrait discerner dans les doctrines le vrai et le faux, l'utile et le nuisible, se dé*
clarerail despotique par cela même, et s'opposerait, en tout
genre d^inslruction, aux progrès qu'elle ne voudrait pas faire
elle-même,...
» .... Nos aînés en liberté nous reprochent sans cesse de ne professer aucune croyance universelle, de n'avoir pas, comme eux, des points fixes autour desquels tous se rallient sans distinction de parti. Essayons de leur donner un démenti en prou« vaut qu'il y a chez nous des points sur lesquels déjà nous sommes tous d'accord : la sûreté des personnes, celle des propriétés, la liberté de conscience, la liberté de la presse, voilà les quatre garanties pour lesquelles existent toutes les dispositions de la Charte, Torganisation et la distribution des pouvoirs. C'est surtout en ces quatre points qu*il importe qu'elle ne soit jamais violée. Nous pourrons varier sur l'application de ces principes eux-mêmes, jamais sur Ja fidélité et la reconnaissance à celui qui les a consacrés.
» Et sont-ils donc si grands aujourd'hui les dangers de la liberlé de la presse? Pourquoi des ministres qui n*ont rien à craindre de l'opinion publique, voudraient-ils en étouffer le témoignage? Et s'ils en pouvaient redouter quelque chose, de quel droit ôterions-nous au Roi le seul moyen qu'il ait d'entendre la vérité? De quel droit renoncerions-nous à l'un de ses bienfaits les plus signalés? Et quel écrivain, quel Français pourrait aujourd'hui mal dire du plus vertueux des monarques, sans être repoussé par la conscience du monde entier ? C'est sous un tel prince qu'il doit être permis de penser ce que Ton veut, dire ce que l'on pense : c'est sous lui qu'on peut se passer de ces lois de circonstance qui ne servent qu'à renouveler sans cesse des questions politiques, qu'il est dangereux d'agiter encore, quand la loi fondamentale les a résolues. La liberté d'imprimer et de pu« blier ses opinions produirait dès longtemps d'immenses avantages, si au lieu de vouloir prévenir les abus qui en sont inséparables, on s'élait appliqué à réprimer, c'est-à-dire à punir régulièrement etconstilutionnellement les délits fréquents et les crimes foit rares qui peuvent en résulter. Ah I n'oublions jamais que le
pouvoir se met lui-même en péril, lorsquMl veut retirer les droits quMl a une fois accordés. Il n'hérite pas des sûretés qu'il enlève, il s*afTaiblit de toute la défiance qu'il inspire... »
L'effet de cette discussion sur la presse, qui agita beaucoup alors Topinion publique, fut d'amener à la session suivante un remaniement partiel du cabinet. Plusieurs ministres se reti« rèrent et le duc de Feltre fut remplacé, à la Guerre, par le maréchal Gouvion Saint-Cyr. Le 29 novembre 1817, le nouveau ministre apporta à la Chambre des Députés un projet de loi sur la réorganisation de l'armée. Ce projet, dû à l'habile initiative du maréchal, fixait des bases nouvelles pour le recrutement de l'armée, créait une réserve et imposait pour la première fois des règles invariables pour l'avancement. M. Beugnot fut un des plus ardents défenseurs de la nouvelle loi, qui lui paraissait, surtout par la création de la réserve, un gage de paix et de sécurité pour la France et pour l'Europe; Le 22 janvier 1818, il prononça un long et important discours qui fut remarqué, et dans lequel il sut trouver des paroles éloquentes pour défendre, contre d'injustes soupçons, les vieux soldats de l'Empire :
« ... II nous a semblé, Messieurs, entendre dire, non point précisément dans cette Chambre, non point avec la solennité de la tribune, mais avec cette rumeur qui demande aussi une réponse, que celte confiance que le Roi et le pays mettent dans les vétérans de l'armée, pouvait être aveugle et dangereuse. La France est calme ; la paix extérieure règne aussi ; c'est seulement dans une hypothèse, heureusement invraisemblable, que nous réclamerions les bras de nos vieux soldats. C'est pour sauver le pays par un effort momentané que ce secours serait réclamé. Eh bien ! tout cela a laisse concevoir et fait exprimer des inquiétudes. De toutes les méfiances, nulle ne serait plus fâcheuse, ne pénétrerait plus avant dan« le cœur de la nation, que celle qui poursuivrait dans leur repos et dans leur résignation les vétérans de notre armée. Naguère leur gloire n'était point sentie, le bruit de leurs victoires lointaines n'avait point ici un retentissement patriotique. Ces victoires servaient à river nos fers ; ces
664 MÉMOIRES DU COMTE BEUGNOT succès ne présageaient que la guerre et la douleur des familles. Mais, depuis que le Roi est venu consoler les malheurs de la France, par la justice et par la liberté, nos cœurs ont pu s'émouvoir pour ces souvenii*s de gloire et pour ces nobles guerriers, qui ont acquis au nom français une grandeur que les revers n'ont pu lui ôter. Ils sont là comme les monuments d*uQ temps passé, et participant à cette solennité qui appartient à tout ce qui n'est plus. Ne voyez-vous pas que le peuple les aime? Ils lui tiennent au cœur. Lorsque quelque tableau, dans les palais du Roi, quelque estampe, au coin des rues, représentent soit leurs glorieuses aventures, soit leurs héroïques misères, n'avez-vous pas vu la foule se presser avidement, s'attendrir à de tels souvenirs ? Trop fier pour exprimer par des paroles les sentiments qu'il éprouve, tout bon citoyen sait les lire sympathiquement dans les yeux de ceux qui sont Français. Et ce sont ces soldats qu'on voudrait poursuivre d'une méfiance éternelle ! C'est sur leur front couvert de nobles cicatrices qu*on voudrait imprimer à jamais le sceau de la réprobation ! Mais, en parlant d'eux, nous cédons à un sentiment qui n'a pas trouvé un contradicteur dans cette enceinte, pas une voix ne s'est élevée à cette tribune qui ne se soit senti le besoin d'honorer de tels souvenirs. Bientôt, sans doute, cette bienveillance deviendra plus complète et plus générale. Et, en effet, ils sont si éminemment nationaux, ces hommes, que les blesser n'est pas seu* lement une injustice, mais une faute
» ... Je trouve, en me résumant, que le projet qui nous est présenté tend à donner à la France une armée propre à la dé^ fense plutôt qu'à la conquête, invincible dans le cercle de ses frontières, et, par cela même, peu disposée à les franchir, et qu'une armée ainsi organisée offre une double garantie de paix à la France et à l'Europe »
Cette loi, à laquelle reste attaché le nom de l'illustre maréchal qui en est l'auteur, fut votée par la Chaaabre à une forte majorité, malgré une assez vive opposition du parti ultra-royaliste.
Lorsque, à la fin de l'année 1818, h ministère, présidé par le
général Dessoles, succéda à Tadministration du duc de Richelieu, le parti de rextrême droite, dans les deux Chambres, vit avec inquiétude l'arrivée au pouvoir d'hommes connus par leur sincère altacbement aux. institutions nouvelles. La majorité de la Chambre des Pairs voyait surtout avec regret la formation d*un ministère qui témoignait de la part de la Couronne la ferme intention de continuer la politique libérale qui avait suivie la dissolution de la Chambre de 1815 et préparé la loi électorale du 5 février. Aussi, dans la séance du 20 février 1819, le mar« quis Bartiiélemy présenta à la Chambre des Pairs une Résolution tendant à faire éprouver à t organisation des Collèges électoraux les modifications dont la nécessité peut paraître indispensable^ Adoptée par la noble Chambre, la Résolution fut portée à la Chambre des Députés, qui nomma une Commission spéciale, dont M. Beugnot présenta le rapport dans le Comité secret du 16 mars 1819. Le rapporteur n'hésita pas à supplier la Chambre de rejeter une proposition qui recelait de graves dangers, qui inquiétait le pays et qui était surtout un moyen détourné pour arrêter le Gouvernement dans la voie libérale où il était entré.
(( ... La loi des élections est chère à la nation : elle lui tient au cœur, et on n'y touchera plus sans danger. L'opinion publique la place sur la môme ligne que la Charte, parce qu'il n'est personne qui ne sente que Tune est l'accomplissement et la plus forte garantie de l'autre. Comme garantie de la Charte, la loi des élections ferme la porte sur le passé. Lors donc qu'on la voit attaquée, on croit menacées avec elle toutes les institutions qui reposent sur les mêmes principes ; on croit enûn que c'est le passé qui est remis en question ; et de là cette inquiétude qui s'empare de tous les esprits...
» ... 11 nous a donc été démontré, Messieurs, que la proposition adoptée par la Chambre des Pairs recelait tout autre chose que ce qu'elle exprime naturellement ; et que, considérée comme une attaque à. la loi des élections, elle était dénuée de motifs et même de prétextes, il ne nous a pas été moins démontré que cette proposition, -coBsidérée sons ce rapport, entraînait
avec elle des dangers de plus d*un genre ; et votre Commission en a conclu que vous ne pouviez pas faire sortir trop tôt la loi des élections victorieuse du combat où on Ta engagée...
» Les moments ont ici tout leur prix ; que la Chambre écoute Topinion publique qui s'est hautement manifestée, et qu'elle se prononce avec fermeté. Alors, on aura beau s'agiter : les insti* tutions nationales triompheront. Gelies-lÀ seules sont aujourd'hui monarchiques, parce que celles-là seules peuvent garantir la stabilité du trône et le repos des peuples. Votre Commission conclut au rejet de la proposition. »
Ces conclusions du rapport furent adoptées par la Chambre, qui rejeta la proposition.
Pendant les sessions suivantes, M. Beugnot ne prit qu'une part restreinte aux débats parlementaires. Le 30 avril i82l, il fut élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d'Honneur, et lorsque la Chambre fut dissoute, en 1823, il ne se représenta plus au choix des électeurs et parut se retirer momentanément de la vie politique. C'est qu'il attendait l'effet de la bienveillance particulière du Roi. Le 12 mars 1819, une Ordonnance royale, conlre-signée par le marquis Dessoles, président du Conseil, appela le comte Beugnot à la Chambre des Pairs ; rrnis le jour même où il recevait Tavis de sa nomination, le ministère se retirait, laissant à ses sucesseurs le soin de faire honneur à la signature du Roi; le Moniteur ne publia pas cette Ordonnance, et ce ne fut que dix ans après, le 37 janvier 1830, qu'il prit enfin possession de son siège à la Chambre des Pairs.
Mais, dans cette intervalle de dix années et quoiqu'il se fût retiré volontairement de la Chambre des Députés, le comte Beugnot conserva pendant tout le temps que dura la Restauration une influence politique que Louis XVIII et Charles X daignaient eux-mêmes apprécier.
C'était un hommage rendu à sa haute expérience des affaires, à son esprit ferme et éclairé, à son dévQuement aux principes monarchiques, qu'il ne séparait pas d'un attachement sincère et réfléchi pour les libertés politiques données par la Charte.
Mais il ne lui fut pas permis de jouir longtemps de cet honneur de la Pairie, qu'il avait paru rechercher comme le couronnement légitime d'une vie si honorablement remplie. Douloureusement atteint dans ses convictions monarchiques et libérales par les Ordonnances de 1830 et les événements qui en furent la suite, M. Beugnot rentra dans la vie privée, sous le Gouvernement de Juillet. C'est alors que, retiré dans son château de Bagneux, près Paris, il entreprit de réunir et de compléter ces Mémoires^ dont plusieurs fragments avaient été composés dans les année santérieures. Mais de cruelles souffrances ne lui permirent pas d'achever entièrement la tâche qu'il s'était imposée, et le comte de Beugnot mourut, le 24 juin 1835, à Tâge de soixante-treize ans, après avoir reçu les dernières consolalions de la religion des mains du vénérable archevêque de Paris, Monseigneur de Quélen.