INTRODUCTION
Malgré les innombrables ouvrages publiés, depuis plus d'un siècle, sur la Révolution et sur lés événements qui en ont été la conséquence, tant en France qu'à l'étranger, il ne se passe guère de jour où ne nous arrive quelque publication nouvelle, propre à confirmer les choses que nous savions ou à nous en révéler d'autres que nous ignorions.
Cela ne doit pas surprendre.
Si les historiens ne se lassent pas de nous parler de la Révolution, c'est qu'elle a changé la face du monde et détruit un régime qui, sauf les différences résultant des instincts de race, du degré de civilisation et d'éducation de chaque peuple ou même des conditions climatériques, était le même pour toute l'Europe. Les vieilles lois, les anciennes traditions, les antiques préjugés, tout ou presque tout a été emporté par ce formidable mouvement dont l'initiative appartient à la France et par lequel toutes les nations ont été plus ou moins bouleversées.
Les suites n'en sont pas épuisées et encore à l'heure où nous sommes, la société se débat au milieu des difficultés qui ralentissent la réconciliation des diverses classes sociales que l'événement a mises aux prises, en abolissant les privilèges des unes et en donnant aux autres l'espoir d'en constituer de nouveaux à leur
profit. Ainsi s'explique la curiosité passionnée avec laquelle nous accueillons tous les écrits qui nous ramènent, soit par des révélations, soit par des commentaires qui en augmentent le prix, aux origines d'un bouleversement qui a eu de si grands résultats.
Le recueil de documents que M. le colonel d'état-major F.deBray présente aujourd'hui au public, et pour lequel il m'a fait l'honneur de me demander une courte introduction, ne trompera pas cette curiosité légitime. Il a pour auteur son parent, le comte deBray, né à Rouen au mois de décembre 1 765, qui fut tour à tour chevalier de Malte, attaché au Ministère des Affaires Étrangères, sous le comte de Montmorin, membre de la Légation française, près la diète de Ratisbonne, jusqu'au 10 août 1792, et qui, entré ensuite au service de Maximilien, premier roi de Bavière, fut successivement envoyé par lui comme ministre et ambassadeur à Saint-Pétersbourg, à Londres, à Berlin, à Paris et à Vienne.
Au cours de sa longue carrière, mêlé de près aux événements, en ayant connu les principaux acteurs, ayant été initié aux intrigues et aux secrets des grandes cours, ce diplomate a été le témoin de la plupart des complications dont l'Europe était alors le théâtre, et le confident professionnel des plus illustres hommes d Etat de son temps.
(Vêtait un esprit attentif et appliqué, doué d'un rare don d'observation et pour qui rien de ce qu'il voyait et entendait n'était perdu. Il possédait ces qualités aimables et ces mérites intellectuels et moraux, qui appellent la confiance et provoquent l'estime. Partout où il passait, il devait à son urbanité, à sa discrétion, à la sûreté de son commerce, à sa droiture native, de voir toutes les portes s'ouvrir devant lui, celles des salons, comme celles des Chancelleries. 11 était à Saint-Pétersbourg en 1799, sous le règne de Paul Ier, de fantasque mémoire; à Londres, lors des négociations de 1 800-1801; à Berlin en 1806, au moment où les Français y entraient victorieux. Dans cette capitale, il fut reçu plusieurs fois par Napoléon, auprès duquel son souverain l'envoya l'année suivante en mission extraordinaire. En 1808, nous le retrouvons en qualité de .Ministre de Bavière en Russie. Il assiste de là, comme Joseph de Maistre représentant du Piémont, dont il était l'ami et qui le désigne dans les Soirées de Saint- Pétera-
Mil
bourg, à l'invasion de l'Empire moscotive, à l'occupation deMoscou et à la désastreuse retraite de l'armée française. Ces grands spectacles ne pouvaient ne pas frapper un esprit tel que le sien et ne pas lui inspirer des observations et des commentaires révélateurs. Ces observations et ces commentaires se retrouvent dans sa correspondance etdans ses notes, lesquelles font l'objet de la présente publication.
Le comte de Bray n'est pas le premier des diplomates de son temps dont les lettres et les rapports aient répandu de la lumière sur les événements auxquels ils avaient assisté. Les archives diplomatiques de tous les Etats sont remplies de rapports analogues, qui nous aident à pénétrer dans les coulisses politiques de cette époque et à nous guider à travers les fallacieuses intrigues qui s'y déroulaient. Mais, ce qui distingue les siens, ce n'est pas seulement l'autorité que leur donnent les fonctions qu'il a remplies et les confidences dont il a été honoré, c'est aussi l'art qui lui est propre de mettre ingénieusement en scène les personnages qu'il fréquente et de nous les montrer dans le cadre où ils évoluent, sous le jour le plus clair et le plus vrai.
Assurément, ses origines, l'influence de l'éducation qu'il avait reçue et des milieux dans lesquels il avait grandi, son attachement à la monarchie, sa haine native contre les révolutions et les révolutionnaires ne permettent pas de voir toujours en lui un juge impartial des hommes et des choses ni d'accepter sans réserve toutes les appréciations qu'ils lui suggèrent. Du moins, ne saurait-on lui contester une entière bonne foî; et comme, d'autre part, c'est un diplomate éclairé et averti, qui ne se laisse pas tromper par les apparences et qui, dans la conduite des acteurs, sait très bien distinguer le bon du mauvais, faire la part des intentions et celle des illusions et en même temps scruter les consciences, il en résulte que tout ce qu'il nous dit, tout ce qu'il nous révèle, trahit un ardent souci de vérité. On peut dire de lui qu'il est impartial et véridique et que ses opinions personnelles ne l'empêchent pas de discerner les fautes qu'il voit commettre et d'en prévoir les conséquences. Il est donc aisé de comprendre combien sont attachants et précieux pour l'histoire de ces temps agités et calamiteux, les récits et les jugements consignés dans ses rapports.
Je nie figure qu'au moment de les utiliser pour nous mieux faire connaître un temps que nous ne nous lassons pas d'étudier et que nous sommes toujours impatients de mieux embrasser, M. le colonel de Bray a dû ressentir quelque embarras et se demander s'il valait mieux les publier tels qu'ils sont ou s'en servir, sans en donner le texte, pour écrire un récit didactique des événements dont il y est fait mention. Il s'est décidé pour la première manière et Ton ne saurait trop l'en féliciter, puisque en même temps que de cette poussière du passé, il a tiré des révélations d'un si grand prix, il nous révèle, dans la personne de son parent, un écrivain pénétrant et spirituel, d'une rare habileté à donner de la vie aux événements qu'il raconte et aux personnages qu'il y montre.
Les historiens familiarisés avec les archives diplomatiques savent combien parfois sont fastidieux et vides les rapports adressés par les diplomates à leur gouvernement. C'est là une critique qu'on ne pourra pas faire à ceux du comte de Bray. Il n'y dit rien d'inutile et tout y témoigne non seulement de ce rare don d'observation que j'ai signalé plus haut, mais encore de la volonté de ne pas égarer par des remarques superficielles et des appréciations erronées, ceux à qui il s'adresse. Il les tient au courant de tout avec une exactitude consciencieuse. 11 suffit de le lire pour s'en convaincre. C'est par là surtout que cette correspondance d'outre-tombe apporte à l'histoire de la Révolution une contribution précieuse.
Du reste, elle ne modifiera pas l'idée que nous avons pu déjà nous faire, à la lumière des documentations antérieures, de la violence du parti terroriste français, de la folie des émigrés, de l'incapacité du malheureux Louis XYI, des maladresses de la plupart des défenseurs de sa cause, de leurs rivalités, des malheurs qui en ont été le résultat et enfin des convoitises territoriales'des grandes cours dont les Bourbons de France sollicitaient l'appui pour rétablir dans son intégrité la puissance royale. C'est le moment où l'impératrice Catherine va s'emparer de la Pologne en abandonnant bien à regret à la Prusse et à l'Autriche quelques morceaux de cette dépouille; c'est le moment où l'Angleterre rêve de s'approprier les colonies que possède
encore la France; c'est enfin le moment où l'Autriche, sans oser l'avouer, s'inspire uniquement, dans sa conduite envers les princes français, du désir de se dédommager des services qu'elle leur marchande en exigeant la cession de l'Alsace et de la Franche-Comté et où, dans sa politique implacable, elle se refuse à toute démarche pour sauver la vie de la reine Marie- Antoinette, bien que cette princesse appartienne de si près à la famille impériale.
A ce point de vue, les rapports du comte de Bray abondent en clartés nouvelles, d'autant plus lumineuses qu'il envisage les événements, aussi bien ceux de France que ceux de l'extérieur, avec cet esprit libéral, indulgent et tolérant qui animait quelques hommes de son temps. Ils précisent la situation politique de la France, celle des puissances, l'indifférence de celles-ci en présence des périls qui vont détruire l'équilibre européen, périls de toutes les heures dans lesquels elles voient surtout une occasion de le reconstituera leur profit et une source de gains territoriaux.
Ces périls, le comte de Bray en dresse quotidiennement le tableau avec une vigueur et une perspicacité qui ne sont égalées que par la vivacité avec laquelle il dénonce la politique d'accaparement des cours du Nord, la divergence de leurs vues, leurs incessantes rivalités et par la sûreté des prévisions que lui suggèrent leurs prétentions envahissantes.
Je ne saurais entrer ici dans le détail des péripéties qui se sont déroulées sous ses yeux et dont il rend compte en des formes empreintes d'autant d'esprit que d'exactitude. 11 me suffira de constater que, sous sa plume, elles revivent comme dans un cinématographe et à ce point qu'il nous est aisé de croire que nous y assistons. Il s'y montre tout à la fois politique clairvoyant et peintre habile. A ses graves commentaires, il mêle à tout instant des traits pittoresques, comme par exemple, lorsque nous ayant conduits à Coblentz où se sont réfugiés les frères du roi de France, il nous fait entrer à sa suite dans les temples de l'émigration et nous y montre, livrées à des intrigues et à des futilités, les belles patriciennes qui étaient naguère la parure de Versailles dont elles essayent, dans leur exil, de faire revivre les splendeurs, sans renoncer pour cela, — je parle notamment de celles qu'on
appelait à bon droit les favorites — sans renoncer, dis-je, à exercer leur influence pour imprimer une direction à la politique des princes. Dans cette correspondance familière, malgré son caractère officiel, on découvre à tout instant des petits tableaux qui ne dépareraient pas les lettres de Mme de Sévigné et les mémoires de Saint-Simon.
J'en ai assez dit pour que l'on comprenne l'intérêt que présente la publication entreprise par M. le colonel de Bray. Il ne nous donne aujourd'hui qu'un premier volume. Mais, celui-ci nous permet de prévoir ce que seront les suivants. Ils formeront, dans leur ensemble, un ouvrage dont l'autorité a été établie avant même sa publication, le jour où 1 eminent et regretté historien Albert Sorel le consulta pour ses propres travaux et utilisa les renseignements encore ignorés, qu'il y découvrit. C'était en proclamer la valeur de la manière la plus probante. Il nous suffit de rappeler ainsi ce qu'il en pensait pour que nous soyons dispensés d'en rechercher dans ces pages attachantes des preuves plus complètes que les lecteurs, d'ailleurs, sauront bien y découvrir.
Ernest Daudet.