CHAPITRE PREMIER
Les réformes nécessaires. — La convocation des États généraux.
Au moment où commencent ces mémoires, le chevalier de Bray est attaché à la légation française près la diète de Ratisbonne ; de là il suit avec le plus vif intérêt les événements qui se déroulent en son pays et les impressions politiques qu'ils éveillent en Europe. Il communique ses sentiments à ses amis et correspondants; il attend de leur part les mêmes confidences et des renseignements plus précis et plus détaillés que ceux apportés par les journaux si rares et si concis de l'époque. La situation des affaires en France le remplit d'inquiétude.
Le désordre dans l'administration et dans les finances était tel à la veille de la révolution, les résistances des privilégiés à toute réforme sage, si enracinées, que les divers ministères (Turgot, Necker, Galonné. Lomenie de Brienne) avaient dû se retirer du pouvoir, impuissants à conjurer le mal qui désolait l'État. Le crédit public était épuisé; et puis on ne pouvait faire de l'emprunt une source de revenu permanent, sans amener la banqueroute prochaine. Les notables convoqués (22 février 1787) refusèrent de supprimer les abus et de décréter que l'impôt serait également payé par tous. Privilégiés eux-mêmes, ils éludèrent les réformes proposées par Galonné. Il n'y avait plus qu'une seule ressource, faire appel à la nation pour opérer les réformes finan-
2 LA SITUATION DE LA FRANCE EN i789.
cières et politiques devenues indispensables. Necker rappelé au pouvoir (25 août 1788), convoque les États généraux par arrêt du Conseil en date du 17 janvier 1789.
Le chevalier de Bray écrit au moment où les États généraux se sont réunis (5 mai 4789). 11 déplore cet esprit rétrograde de la noblesse bretonne qui fait opposition aux vœux de la bourgeoisie et du peuple de France.
Cette première lettre adressée à M. de Kivalant, député aux États de Bretagne, est des plus intéressantes, parce qu'elle nous fait connaître les idées et les aspirations politiques de M. de Bray, et nous montre à quel point il jugeait sainement la situation de la France en 1789. « C'est la cause du peuple, dit-il, qui va enfin se plaider » aux États généraux. « Il est temps que les nobles abandonnent la chimère de se croire la noblesse elle-même. »
M. de Bray appartenait à cette noblesse intellectuelle et libérale qui, à cette époque, était ralliée à toutes les réformes généreuses, comprenant que le despotisme et l'arbitraire devaient disparaître, et que pour sauver la vieille monarchie, il fallait en rénover les divers rouages. Le peuple le réclame et finalement le peuple sera le plus puissant.
Mais l'union qu'il désirait ne se fera pas, les privilégiés ne voulant pas désarmer, et ce seront les plus violents qui l'emporteront.
Ratisbonne, 27 mai 1789 (x).
Comme les affaires de la France sont celles qui m'intéressent avant tout, je vous dirai, mon cher Kivalant, que je suis extrêmement affligé des obstacles que votre province apporte à la grande et salutaire opération qui s'exécute. Permettez-moi donc de vous faire observer que dans ce moment-ci le vœu de la noblesse bretonne, absolument opposé au vœu général du tiers, ne peut que retarder le bien et n'empêchera jamais le mal. Enfin calculez. Que veut-on de vous? Que vous vous assembliez pour traiter des maux de l'Etat et des moyens d'y remédier. Quels sont ces maux? Un grand désordre dans les finances et le crédit de la nation presque anéanti. Quels sont les moyens d'y remédier? Un accord parfait parmi les membres de l'Assemblée nationale (2)
(1) A M. de Kivalant, député aux États de Bretagne.
(2) Les États généraux s'étaient réunis à Versailles, le 5 mai 1789.