CHAPITRE PREMIER
Offensive des Français dans le Nord. — Déroute des armées de DiJlon et de Biron. Les armements des États de l'Empire.
Ratisbonne, 7 mai 1792 (*).
Je ne veux pas laisser plus longtemps ignorer à Votre Altesse Eminentissime les événements de la guerre.
M. de Bray raconte les faits bien connus du début des hostilités.
La France avait mis sur pied trois armées; Rochambeau occupait la frontière de Dunkerque à la Meuse ; Lafayette gardait la Meuse et les Vosges; Luckner était placé entre les Vosges et le Rhin. Mais malgré les efforts de l'Assemblée et les levées de volontaires, les forces françaises ne comptaient guère que 82,000 hommes.
Dumouriez avait décidé l'invasion de la Belgique qui, espérait-il, se soulèverait à l'approche des Français avec trois colonnes commandées par Lafayette, Biron et Dillon.
Mais la guerre débuta mal. Les soldats de Biron se débandèrent à la vue des Autrichiens; ceux de Dillon s'enfuirent également et coururent se réfugier sous Lille, en blessant leur général qui fut achevé par la populace de la ville. Lafayette, en apprenant ces désastres battit en retraite. Ces échecs démontrèrent l'incapacité générale et l'indiscipline des troupes et confirmèrent les critiques des émigrés et des Autri-
(4) A S. A. É. Mgr le Grand Maître de Malle.
chiens. Mais ceux-ci n'étaient pas prêts, pas plus que les Prussiens, qui n'avaient pas encore pénétré en France. Ils perdirent ainsi un temps précieux que les Français mirent à profit pour améliorer l'état de leurs armées.
Votre Altesse pourra comparer le résultat de ces entreprises, bien prévu par tout ce qu'il y a d'un peu sensé, avec l'exposé prophétique qu'on a inséré dans le Journal de Paris, du 29 avril, où l'on annonce tout bonnement qu'on voulait assurer l'indépendance du Brabant.
J'ajouterai que le corps commandé par M. de Gustine (l) s'est emparé de Porentruy après avoir occupé les gorges des montagnes voisines. Il n'y avait dans cette ville que 450 Autrichiens qui ont escorté jusqu à Arlesheim l'évêque et sa suite et tout ce qui lui appartenait et que l'on a sauvé du pillage.
Des troupes s'avancent du Brisgau pour arrêter les Français qui ont signalé leur entrée dans l'Empire en mettant le feu à trois châteaux appartenant au prince-évêque. C'est ainsi qu'à la lueur de l'incendie ils comptaient propager par tout l'Empire les maximes de brigands dont leur conduite est un exemple qui ne sera jamais atteint.
M. de Lafayette se prépare à attaquer.
Ratisbonne, le 16 mai 1792.
Il est clair que ce n'est qu'aux Jacobins qu'on en veut et que pour le reste, ce n'est point notre ancien régime en faveur duquel les puissances prétendent militer.
L'état de pénurie et de gêne dans lequel on laisse encore aujourd'hui languir les malheureux princes émigrés, en est une preuve bien sensible. Des lettres de Goblentz des 10 et 11 mai me disent que la défense de s'armer subsiste toujours; quand
(1) Adam-Philippe, comte de Custine; se distingua dans la guerre d'indépendance, notamment à la prise de Yorktown, et fut nommé maréchal de camp. Il commandait l'armée du Rhin en 1792 et fit la conquête de Mayence. Peu après, il en fut chassé par les Prussiens, traduit devant le tribunal révolutionaire eteKécuté en 1793.
même les princes voudraient partir, ils ne le pourraient pas. Leur caisse est vide, ils ont des dettes dans le pays, les puissances n'ont point encore rempli les promesses pécuniaires qu'elles leur ont faites. M. de Galonné est en avance de 1,400,000 ducats de ses deniers; on n'imagine pas combien d'argent leurs préparatifs et leurs négociations ont absorbé, et on peut se figurer combien leur position est pénible dans un moment où leur sort dépend de leur activité, quoiqu'il semble qu'on n'ait plus aucuns ménagements à garder, puisque l'armement des cercles décrété et l'attaque des possessions autricbiennes entraînent l'Empire dans une guerre inévitable. Cependant, on veut neutraliser le parti des princes qui ne trouvera désormais de ressources que dans sa propre énergie. Du moins, c'est mon sentiment.
M. Villars et M. Leblanc sont arrivés comme ministres de France, le premier à iMayence, le second à Coblentz. L'un et l'autre sont chargés de demander aux Electeurs de Mayence et de Trêves qu'ils observent la plus exacte neutralité et qu'ils s'opposent au passage des troupes autrichiennes. M. de Maisonneuve s'est rendu à Ulm où la diète du cercle de Souabe est assemblée pour y faire la même demande. Il est difficile de témoigner plus d'ignorance de la Constitution germanique et du droit des gens, et plus d'absurdité (1).
Le cercle de Souabe doit incessamment décréter l'armement in triplo ; malgré l'opposition du duc de Wurtemberg à cette détermination, les propositions de M. de Maisonneuve n'y auront pas de faveur, non plus que celles de MM. Villars et Leblanc à Mayence et à Coblentz.
Le landgrave de Hesse s'est porté en avant avec toutes ses troupes. Les Prussiens sont en marche, mais d'après une lettre du général Werneck, qui marche avec la première colonne des Autrichiens, ceux-ci ne passeront pas les frontières des pays héréditaires avant le 10 de juin. Le mauvais succès de nos armées rassure apparemment sur la suite de leurs entreprises.
(i) M. de Bray fait allusion ici aux lois de l'Empire qui rendaient solidaires tous les États les uns des autres et par conséquent inefficaces les moyens employés parles Français pour isoler l'Autriche.
Il paraît qu'on veut attendre que le concert armé soit établi. Le roi de Sardaigne est tout prêt; mais, d'ici-là, il pourrait se faire qu'une révolution dans l'intérieur donnât encore au théâtre des événements politiques une phase nouvelle. (Voir la lettre à Oxenstern du 11 mai.)
Schoenach, le 1er juin 1792 (*).
Mon but n'est point d'entretenir Votre Altesse Éminentissime de détails militaires, ni d'affaires multiples, peu considérables en elles-mêmes, qui se succèdent continuellement. Il est bien décidé que M. de Rochambeau (2) quitte; les nouvelles du 23 de Paris l'annoncent positivement. M. Luckner(3) pourra donc poursuivre ses plans de guerre offensive et essayer ce qu'on peut faire avec des troupes où le soldat se croit le commettant du général et s'asseoit avec lui dans des jurys militaires pour juger ses camarades lorsqu'ils ont désobéi. La retraite de M. Rochambeau, qui a paru pour la dernière fois à l'affaire de Bavay, le 18 mai, en entraîne un grand nombre.
Des régiments royalistes passent hors des frontières, l'incertitude d'être accueilli par les Autrichiens et payés par nos princes en retient beaucoup ; mais il paraît que la cour de Vienne a pris la résolution de les recevoir à son service et d'en former des corps séparés; elle agirait de même avec les émigrés rassemblés aux Pays-Bas. Ces dispositions de la cour de Vienne m'ont été confirmées hier par le ministre de Bohême à la diète, qui m'a dit que l'intention de son maître était de les garder jusqu'à ce
(1) A S. A. É. Mgr le Grand Maître de Malle.
(2) Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau. Prit part a la guerre de succession d'Autriche, à la guerre de Sept Ans et à la guerre d'Indépendance. Il reçut des États-Unis, en reconnaissance, deux canons pris à l'ennemi. En 1792, il reçut le commandement de l'armée du nord, mais il se retira dès le 15 mai, écœuré des désordres qui se produisaient autour de lui.
(3) Baron de Luckner, né en 1722 à Campen, en Bavière, se distingua sous Frédéric II pendant la guerre de Sept Ans. Passa ensuite en Fiance, adopta les principes nouveaux et fut nommé maréchal en 1791. Chargé du commandement de l'armée du nord, remporta quelques succès, mais ayant excité des soupçons à l'Assemblée, il fut accusé, condamné et mourut sur l'échafaud.
qu'il pût les remettre sous l'autorité de leur légitime souverain.
Il m'a également annoncé que, outre les 50,000 hommes dont les derniers corps sont actuellement en marche vers les frontières, 20,000 autres prendront la même route du 1er de ce mois au 26, ce qui fera 50,000 hommes.
Nous attendons à Ratishonne quatre régiments prussiens qui doivent passer sous huit jours. Le 6 juillet toutes les troupes prussiennes doivent être réunies dans l'électorat de Trêves, et le roi se rendra lui-même à cette époque à Cohlentz. Le duc de Brunswick doit être en route vers Vesel ou Cassel. Les troupes des deux landgraves de Hesse sont postées en avant de leurs Etats. Voilà le ministère jacobin engagé, avec ses quatre millions de guerriers libres, dans une belle et bonne guerre contre près de 200,000 esclaves, sans compter le contingent de l'Europe.
Les deux cours alliées poursuivent l'armement des cercles associés avec la plus grande chaleur. Ces cercles sont au nombre de cinq : haut et bas Rhin, Souabe, Franconie et Bavière. Celui de Souabe a déjà décrété définitivement l'armement in triph, et le 25 mai la diète, siégeant à Ulm, a remis un ultimatum pour réponse aux propositions du sieur Maisonneuve, où elle les décline absolument toutes, protestant d'ailleurs du désir où elle est d'entretenir une bonne intelligence entre les cercles et Sa Majesté Apostolique.
Le ministre de France a été très mécontent de cet ultimatum qu'il regarde comme une déclaration de guerre; il est parti le 26 et la diète a dû se séparer le 28, quoique les autres cercles ne paraissent pas disposés à agir bien chaudement et que la plupart des petits princes, par inquiétude sur les projets des grandes puissances, ou par embarras de finance, ou par de fausses considérations politiques, restent dans un engourdissement inconcevable. L'influence de la Prusse et de l'Autriche elî'ectuera certainement chez eux ce qu'elle a effectué en Souabe, malgré les efforts du duc de Wurtemberg.
Les deux cours ont adressé des circulaires aux différents États où elles ne leur cachent point que ceux qui ne prendraient point parti dans une guerre si juste, entreprise pour le bien de l'Empire, s'exposeraient à être regardés comme enne-
mis. La Bavière semble assez disposée à ne rien faire. L'électorat (M est conduit par un Anglais d'origine, ami de Lafayelte, dont le système est de maintenir les troupes bavaroises dans un état de faiblesse qui les empêche de prendre part à la guerre; mais cet état de chose l'expose à être victime des plus faibles secousses. On se repose sur l'idée que l'intérêt des autres est de conserver l électorat ; que c'est le sort de la Bavière et l'avantage qui résulte de sa position, d'être protégée par les grandes puissances de l'Empire. Mais c'est un raisonnement bien dangereux, car rien ne pourrait sauver la Bavière du courroux des cours alliées. Mais, quand même, les cercles neprendont aucune résolution déterminée, l'élection d'un Empereur, qui va bientôt être terminée, mettra l'Empire sous l'autorité d'un chef qui provoquera une déclaration de guerre formelle contre la France. Psi les raisons, ni les moyens ne manquent pour en venir là et je puis garantir que tel est le plan des deux cours : 1° hâter le couronnement qui sera fait avant la mi-juillet; 2° mettre sur-le-champ la diète en activité et lui proposer de délibérer sur la guerre contre la France qu'on appuiera de tout le crédit des cours intéressées.
Ce ne sera que lorsque cette résolution aura été prise que les grands coups seront portés et alors je crains bien pour l'Alsace et la Lorraine. Le plan de campagne est arrêté entre le duc de Brunswick et le prince de Hohenlohe ; on attaquera de trois côtés à la fois: dans le Brisgau,dans le Bas-Rhin et en Flandre; l'Espagne et la Savoie agiront sur les frontières. C'est pour cela qu'en attendant on neutralise le parti des émigrés dont l'influence, en amenant dans l'intérieur un nouvel ordre de choses, pourrait faire cesser les prétextes de la guerre que l'on veut suivre. D'ici là, il n'y aura donc rien de bien saillant, à moins que le délire des Jacobins ne se porte à Paris à des éclats absolument décisifs pour le sort du roi et de la monarchie, et je crains bien que
(1) L'Électeur palatin était, depuis la mort de Maximilien-Joseph (1777), Charles-Théodore, de la branche de Sulzbaeh, mort en 1799. Son premier ministre était le comte de Rumford. L'Électeur entra dans la coalition contre la France en 1793, et il mourut avant que la paix fût rétablie.
l'affaire du comité autrichien, qui a éclaté le 21 mai, à l'Assemblée nationale, n'ait des suites terribles (*).
2 juin 1792.
Dans ce moment j'apprends que l'Espagne a déclaré et notifié sa neutralité. Je ne sais que conclure de cette résolution si contraire, en apparence au moins, aux sentiments qu'elle a manifestés jusqu'ici. Il faut que M. d'Aranda soit bien différent de lui-même; est-ce la peur de l'Angleterre ou le défaut de moyens réputés suffisants qui l'arrêtent, ou peut-être est-ce l'Espagne qui, instruite des projets des deux cours alliées sur la France, ne veut point en assurer le succès en les appuyant de ses armes et se réserve de jouer le rôle plus économique de médiatrice, aujourd'hui que la mort du roi de Suède et le silence de la Russie renversent les premiers plans qui avaieïnrété concertés entre ces trois cours?
Ainsi, avant même l'ouverture des hostilités, les défections se produisent chez les puissances; tandis qu'en France, l'imminence et la grandeur du danger va provoquer un tel élan patriotique que partout des armées sans chefs, sans discipline, sans aucune expérience de la guerre, vont tenir en échec les troupes les plus solides et les mieux commandées de l'Europe.
(i) On attribuait à ce comité, qui fonctionnait sous l'inspiration de la reine, des influences secrètes et désastreuses à la France ; Bertrand de Molleville et Montmorin furent publiquement accusés d'en faire partie. Le juge de paix Larivière fut chargé de poursuivre les auteurs de cette dénonciation et lança des mandats d'arrestation contre Chabot, Merlin et Barère, mais l'assemblée décréta Larivière d'accusation et l'envoya au tribunal d'Orléans.
Le 20 juin.
Les Girondins étaient désespérés des premiers insuccès des armées ; ils sentaient l'impopularité qui les menaçait. Ils résolurent de détourner l'orage sur le roi. Le 23 mai, Gensonné et Brissot avaient dénoncé àl'Assemblée les intrigues du « Comité autrichien », de Mallet du Pan et de Montmorin, intermédiaires de la cour avec les alliés. Ils cherchèrent le moyen d'obliger Louis XVI à se découvrir. Le 27 mai, l'Assemblée décrétait la déportation des prêtres assermentés; le 29, le licenciement de la garde constitutionnelle du roi; le 8 juin, la formation d'un camp de 20,000 fédérés sous Paris. De ces trois décrets, le roi refusa de sanctionner le premier et le dernier. Les Girondins prirent prétexte du veto royal pour lancer l'émeute contre l'Assemblée où ils n'étaient pas sûrs de la majorité et contre le roi qui fut, aux Tuileries, pendant quelques heures, prisonnier du peuple de Paris. Ce nouvel attentat fut consommé le 20 juin, anniversaire du serment du Jeu de Paume. Louis XVI coiffa le bonnet rouge, mais ne retira pas son veto. Les Girondins se crurent les maîtres de la situation en s'appuyant sur la populace; en réalité ils venaient d'abaisser la loi et la représentation nationale et à leur tour ils seront les victimes de l'émeute érigée en moyen de gouvernement; « Crise effrayante », écrit M. de Bray. « Journée plus fatale à la République qu'à la royauté », dira Edgard Quinet. On frappa la Bépublique avant qu'elle fût née, et l'on prépara l'avortement de la Révolution ; la République, dès sa naissance, était prisonnière de l'émeute.
Waldeck, en Suisse, le 8 juillet 1792 (d).
La crise effrayante qui menace Paris attire tous les regards. La journée du 20 a manifesté aux yeux de l'Europe entière les projets sacrilèges des Jacobins. Le roi a montré une fermeté et un caractère vraiment surprenants. Lorsqu'il a entendu que les brigands enfonçaient les portes du palais, il les a fait ouvrir, a fait retirer les gens du château pour n'exposer personne; il a également fait remercier les braves citoyens qui lui demandaient la permission de venir mourir à ses côtés. Un jeune chasseur de
(1) AS. A. É. Mgr le Grand Maître de Malle.