‹ Mémoires du comte de BrayChapitre 49 sur 92 · LE 20 JUIN · texte numérisé non relu

LE 20 JUIN

la garde nationale, avec quelques-uns de ses camarades, Ta placé dans l'embrasure d'une fenêtre, et ce même chasseur a écarté la pique d'un de ces furieux qui la dirigeait contre le roi. Le féroce Santerre (*) a pâli devant Sa Majesté, et les assassins n'ont pu réprimer l'admiration que le courage du roi leur inspirait. On sait les réponses sublimes qu'il a faites dans ces cruels moments. Enfin, il a persisté à maintenir le veto qu'il a mis sur le décret des 20,000 hommes et celui de la déportation des prêtres. Mme Elisabeth (2J a développé encore dans cette occasion son énergie ordinaire : elle est restée inébranlable auprès de son frère, disant que son devoir était de mourir à ses côtés. La reine, poursuivie par les brigands, fuyait de chambre en chambre. Enfin, pour apaiser les hurlements de ces furieux qui voulaient la voir, on est venu dire qu'elle était occupée à faire une cocarde nationale pour le prince royal.

Le traître Pétion (3) a loué le peuple de l'attitude fière qu'il avait tenue et surtout de sa modération. Enfin, le roi n'a point succombé sous la fureur de ces scélérats et tout ce qui reste de bons citoyens a senti enfin le désir de détruire cette secte impie qui menace de couvrir la terre de crimes et d'attentats. Lafayette est venu pour lui livrer un combat à mort; on dit qu'il restera à

(1) Claude Santerre, brasseur dans le faubourg Saint-Antoine, eut une grande influence dans son quartier et se fit remarquer dans toutes les émeutes. C'était un homme sanguinaire et brutal. Commandant de l'un des bataillons du faubourg. Il fut un des conducteurs de la populace dans la journée du 20 juin et dans celle du 10 août. C'est lui qui commanda les troupes lors de l'exécution de Louis XVI et fit couvrir sa voix par un roulement de tambour.

Condamné plus tard à l'échafaud, il fut sauvé par le 9 thermidor.

(2) Sœur de Louis XVI. Elle quitta les Tuileries avec la famille royale, le 10 août. Elle fut conduite au Temple et, après l'exécution du roi, partagea la captivité de Madame Marie-Thérèse, fille du roi. Elle monta sur l'échafaud en mai 1794.

(3) Jérôme Pétion de Villeneuve, député du tiers État de Chartres, il se montra très opposé à la cour. Président de l'Assemblée, il était très puissant au club des Jacobins. Élu maire de Paris, grâce à l'appui de la cour, qui ne voulait pas de Lafayette, il laissa la populace envahir les Tuileries et ne parut au château qu'à 4 heures du soir. Lors de l'attaque des Tuileries, le 10 août, il brilla par son absence, attendant les événements à l'iiôtel de ville.

Décrété d'accusation avec les Girondins, il se sauva et, peu après, périt misérablement.

Paris jusqu'à ce qu'on ait prononcé sur sa pétition du 28. Le choc sera terrible ; les Jacobins sentent qu'il faut ou périr ou tout renverser ; et le parti contraire, tous les honnêtes gens, enfin, conçoivent aussi l'affreux danger de leur position.

On dit que le 14 juillet est le terme fixé pour les grands coups. Nos alarmes sont extrêmes et la position de la famille royale est effrayante. Il n'est pas douteux que, quand même les brigands réussiraient à massacrer le monarque et à détruire la monarchie, les armes des puissances étrangères ne les contraignissent à sacrifier leurs plans et à renoncer à leur règne ; mais combien de malheurs ne suivraient ce bouleversement affreux !

Les outrages, faits au roi le 20, ont indigné toute l'Europe.

Le manifeste des deux cours ne tardera pas à paraître; le 24 juillet les armées seront complètes et nous ne verrons dans ce manifeste que les raisons et griefs énoncés dans les différents mémoires des Etats de l'Empire, dans le décret de ratification du 10 décembre, dans la correspondance du prince Kaunitz et dans la dernière circulaire. En attendant, les Autrichiens observent et serrent de près l'armée de Luckner, et on s'attend chaque jour à une grande action. Elle aurait eu lieu déjà si les troubles intérieurs n'avaient donné trop d'inquiétude aux généraux et aux armées; mais le retour de M. de Lafayette sera vraisemblablement l'époque de quelques mesures militaires importantes.

Il est trop vrai que l'insurrection se manifeste dans plusieurs parties des Pays-Bas; mais ce qui rassure la maison d'Autriche, ce sont les engagements pris à La Haye, en décembre 1790, par les trois puissances alliées, de maintenir la Constitution des Pays-Bas et d'en assurer la possession indivisible et permanente au chef de cette maison; de sorte que, si la révolte éclate, le roi de Hongrie, aux termes du traité, peut réclamer l'intervention de l'Angleterre et de la Hollande.

Il y a de fréquentes insurrections à Strasbourg ; les impériaux ont été sur le point d'en profiter dernièrement pour s'en emparer; ils avaient fait un mouvement en conséquence, et ils étaient à Kehl. L'Alsace attend les Autrichiens à bras ouverts. Le prince

de Ilohenlohe est à Fribourg. La marche des troupes a été longue et dispendieuse en Bavière.

N. B. — La conversation entre le roi et Pétion est très réelle; je tiens cette assertion d'une personne qui y était présente.

Le chevalier de Bray fait allusion à cette conversation dans laquelle Pétion, arrivé très tardivement au palais, dit au roi : « Ne craignez rien, vous êtes au milieu du peuple ». Ce à quoi le roi répondit en prenant la main d'un grenadier et la posant sur son cœur : « Voyez s'il bat plus vite qu'à l'ordinaire ».

Le lendemain, une nouvelle émeute étant à craindre, Pétion vint au château dire au roi que le peuple, satisfait, était rentré dans le calme. — Cela n'est pas vrai, lui dit le roi. — Sire... — Taisez-vous. — Le magistrat du peuple n'a pas à se taire quand il fait son devoir et qu'il dit la vérité. — La tranquillité de Paris repose sur votre tête. — Je connais mes devoirs, je saurai les observer. — C'est assez : allez les remplir; retirez-vous. (Thiërs, Révolution française.)

Influence de la question de Pologne sur les affaires de la France et de l'Europe. — État matériel et moral des émigrés. — Un club de prétendus Jacobins à Berlin. — La politique des grandes puissances envers la Pologne et envers la France. — François 11 est couronné Empereur; son entrevue avec le roi de Prusse. — Le ministre Caillard et la diète de Katisbonne.

Catherine de Russie avait poussé sans cesse, depuis un an, la Prusse et l'Autriche contre les révolutionnaires français ; sa politique était de les faire intervenir en France pour être libre de ses mouvements en Pologne. Cette politique, cependant, qui avait été comprise à Vienne comme à Berlin, ne pouvait réussir sans engagements formels envers les alliés, ce qui exigea des négociations avec la Prusse d'abord, puis avec l'Autriche. Catherine n'hésita plus à proposer un arrangement destiné à donner satisfaction à l'une et l'autre puissance. A la première on assurait une indemnité territoriale en Pologne, la seconde pourrait s'indemniser en France avec l'Alsace, et en Allemagne où l'échange de la Bavière pourrait être remis en question. Dès lors rien ne pouvait plus arrêter la réalisation des projets de chacun. Catherine ht entrer ses troupes en Pologne où les partisans de l'ancien régime — l'ancien

parti russe — réunis à Taragowitz, l'appelaient à leur secours, tandis que les alliés envahissaient la France, « La même époque, a écrit Sorel, allait voir Louis XVI, détrôné par son peuple, périr sur l'éehafaud pour avoir conspiré avec les rois de l'Europe la restauration de la royauté en France, et Stanislas-Auguste, détrôné par les rois alliés de Louis XVI, périr en exil pour avoir conspiré avec son peuple rétablissement de la monarchie en Pologne. »

Vainement les Polonais s'adressèrent à la Prusse invoquant le traité du 29 mars 1790 qui garantissait leur indépendance. Lucchésini répondit le 4 mai que le roi ne s'était pas engagé à défendre la monarchie établie par la Constitution du 3 mai. Eu Prusse, on préférait rompre avec la Pologne et revenir au système du grand Frédéric, à l'alliance russe.

M. de Bray prévoit très justement qu'il y avait une entente entre les cours du nord. Cette entente, que l'on avait longtemps attendue et que l'on voulait à Vienne, avant d'entrer en campagne, a donné d'autre part à la France le temps de se préparer à la guerre, d'effacer les pénibles impressions des premiers désastres à la frontière de Belgique et d'avoir à opposer une armée à l'invasion des alliés. Telles sont les premières influences de la question polonaise sur les affaires d'Europe; grâce à elle les armées républicaines ont pu se rassembler à Valmy et l'invasion y est mise en échec, La République française était sauvée et acquérait en France et en Europe un prestige inespéré et une force morale incalculable.

Ces mêmes conventions relatives à la Pologne donnant à la Prusse des avantages certains et à l'Autriche seulement des compensations éventuelles, possibles, « chimériques et inégales, » disait Kaunitz, éveillèrent chez les deux cours des vues différentes, conséquence de leurs intérêts propres. Ces divergences de sentiments et d'intérêts seront cause d'un manque d'union, d'un manque d'accord et de solidarité dans les opérations militaires et cet état de choses assurera aux armées républicaines des succès dont on rechercherait vainement les causes déterminantes ailleurs que dans la situation politique réciproque de la Prusse et de l'Autriche, situation très bien étudiée et défi nie par M. de Bray, qui en fait ressortir toutes les conséquences sur les affaires de la France et sur la politique générale des puissances européennes.

Ratisbonne, 21 juin 1792 (J).

Rien n'est comparable à l'abattement où sont plongés les émigrés par suite de la nullité où on les réduit; la plupart manquent d'argent et ont beaucoup de dettes dans le pays. La misère décourage, la méfiance survient et, dans les intervalles d une aussi longue oisiveté, une foule d'opinions dangereuses, de bruits pernicieux circulent parmi eux et établissent des rivalités et des soupçons dont l'effet peut être funeste.

Il paraît certain que l'élection aura lieu le 6, le couronnement pourra se faire quatre ou cinq jours après; le 15, tout sera fini. Voilà ce que me marque le comte de Goertz. De Francfort, l'Empereur se rendra à Mann bei m, oùlon travaille nuit et jour à réparer les fortifications, pour y voir un camp de 20,000 nommes de ses troupes qui y sera établi; une division qui se rend à ce camp passe après-demain ici, c'est celle dont j'ai parlé dans ma dernière lettre. îl est probable que l'entrevue des deux souverains aura lieu vers la fin de juillet à Mannheim ou à Coblentz; et à cette époque nous saurons à peu près les décisions auxquelles la diète de Ratisbonne devra s'arrêter. Je ne doute point qu'elles ne soient telles que je l'ai fait entrevoir.

Il vient de se passer à Berlin une scène très curieuse. On a découvert un club de prétendus Jacobins. Mme Doenow serait à la tête, avec un nommé Leichenrinch, ancien instituteur du prince royal actuel, une demoiselle de Bielefeld, attacbée, diton, secrètement à ce Leichenrinch qu'elle vient d'épouser à Bayreuth et Mme deBiedesel. Cette découverte a fait un bruit prodigieux et tout le crédit de Mme Doenow n'a point tenu contre des considérations aussi importantes que celles auxquelles l'existence d'une pareille trame donnait lieu. Le roi a cependant traité cette dame avec beaucoup de douceur et de générosité, mais elle a quitté Berlin et elle doit être en Suisse; on la dit grosse de trois mois. On assure que le roi partira le 10 juillet pour Anspach et de là pour Coblentz.

Leichenrinch a été renvoyé, ainsi que Mlle de Bielefeld à qui l'on n'a laissé que la moitié de la pension qu'elle avait.

(1) A S. A. E. Mgr le Grand Maître de Malle.

On m'assure de bonne source que Mme Doenow a montré une correspondance qui tend beaucoup à la justifier et dans laquelle Bischoffswerder serait singulièrement compromis; dans l'entrevue avec le roi où elle a inculpé ce favori et demandé son renvoi, elle aurait été fort mal traitée. On ajoute, mais sous le plus grand secret, que la princesse d'Orange a dirigé ce coup, de concert avec le duc de Brunswick, qu'elle vient de quitter, et le comte de Schulenbourg, mécontent des opérations politiques de Bischoffswerder; le plan était de démontrer au roi de quels gens il était entouré, quel système pour la Prusse on lui avait fait embrasser et enfin de faire tomber sa disgrâce surBisclioffswerder et Voellner.Quoi qu'il en soit de ces combinaisons sur lesquelles il m'est impossible d'établir aucune certitude fixe, Bischoffswerder reste, et le plan est trop avancé pour pouvoir être changé. D'ailleurs vouloir faire adopter au roi un nouveau système, ce serait absolument travailler dans le sens des Jacobins et ce ne peut être le dessein, ni la volonté de Mme la princesse d'Orange.

Le concert de l'Autriche avec la Prusse pour les affaires de France était nécessaire, indispensable, mais j'ai conçu et indiqué, il y a longtemps, que combiner le système d'une alliance permanente entre l'Autriche et la Prusse était préjudiciable à cette dernière. Il n'est donc pas étonnant que le duc de Brunswick et Schulenbourg s'y soient montrés défavorables, mais ce n'est pas à présent le moment de le changer. Aussi ne le serat-il pas.

Déjà toutes les troupes sont en marche et le grand ensemble des combinaisons politiques concertées entre les deux cours impériales et celle de Berlin, la conduite de la Russie envers la Pologne, le silence de l'Autriche sur ce point important, la réponse que M. de Lucchésini a remise, le 4 de mai, à M. de Chraptowitz, ministre des affaires étrangères, réitérée le 26 mai, au nom du roi, réponse dans laquelle Sa Majesté abandonne les Polonais à leur malheureux sort, prouvent au delà de l'évidence qu'il existe entre ces trois cours un accord parfait sur les affaires de Pologne. Cet accord pourrait bien servir dans le nord à dédommager la Russie et la Prusse et à compenser ainsi par ces acquisitions, celles que pourraient faire sur la France,

l'Autriche, l'Empire et même l'Angleterre à qui sa neutralité sera aussi profitable que leur activité pourra l'être aux autres cours.

L'Espagne est de toutes les puissances la plus intéressée à notre conservation. Il faut remarquer, en effet, qu'elle ne s'est déclarée pour aucun parti; toute son attention sera d'épier les démarches de l'Angleterre, cette puissance jalouse à qui la ruine de nos colonies donnera de si grands moyens pour arracher à l'Espagne celles qui font sa richesse.

La cour de Turin sera sans doute fidèle à son ancien plan qui fut toujours de profiter des divisions des maisons d'Autriche et de Bourbon pour s'enrichir alternativement aux dépens de la moins heureuse.

Le roi de Suède était avec l'Espagne le seul qui pût ne convoiter aucuns nouveaux domaines ; mais Gustave n'est plus et sa mort a paralysé son empire. Le régent ne peut quitter son pays et la Russie paraît avoir de nouvelles vues.

Voilà donc le cercle effrayant au milieu duquel la France se trouve placée, réduite à l'affreuse alternative d'être anéantie par des factieux et des scélérats ou démembrée par des puissances jalouses, ses rivales depuis si longtemps. Cette frontière jadis si formidable qui eût rendu notre monarchie inexpugnable et contre laquelle le reste de l'Europe sentit bien que ses forces, dans l'état ordinaire des choses, seraient venues se briser, on ne laissera pas passer ce moment, sans la détruire. Nous achèterons la paix, la tranquillité intérieure, mais par quels sacrifices? C'est ce qu'il m'est impossible de déterminer avec précision. Ces mesures prouvent à quel point la politique est éloignée de la morale, et donnent à l'univers le spectacle de deux constitutions si diverses, celle de France et de Pologne, attaquées toutes deux par les mêmes puissances; elles prouvent ainsi que ces considérations si puissantes qui résultent de l'oubli des principes les plus sacrés sur lesquels les mœurs, la religion, la société entière reposent, oubli professé hautement chez nous, ne sont point ce qui a influé sur les déterminations de nos voisins, puisque le changement politique et sage opéré en Pologne a produit les mêmes effets sur celle des voisins de cette république. Ces me-

sures, dis-je, indiquent à l'observateur vers quels points il doit diriger son opinion. 11 faut donc calculer ses espérances sur ces bases et ne point se remplir de chimériques illusions sur le résultat des grandes opérations dont nous allons être témoins.

Les armes des factieux continuent d'avoir l'insuccès qu'on peut en attendre. L'avant-garde de l'armée de Lafayette, commandée par M. de Gouvion (*), a été battue le 11 au matin, et forcée de se replier en hâte sur Maubeuge, après avoir été très maltraitée; les Autrichiens n'ont perdu que 34 hommes. Gouvion est resté sur la place. Cette attaque a déconcerté le plan des deux généraux.

Cette chaîne de défaites honteuses pourrait contribuer à faire apprécier l'esprit de la révolution si on en avait besoin, mais les forfaits exécrables que trament journellement les Jacobins donnent encore des lumières plus précises là-dessus. La famille royale est dans un danger si imminent et les troubles de Paris, que le déplacement des ministres, le 15 juin (2), va augmenter encore, sont si menaçants, que l'on est porté à croire que les armées autrichiennes arriveront trop tard pour la délivrer. Le plan de conduire l'Assemblée nationale dans le midi et de massacrer le roi, la reine, etc., n'est point une chimère.

Ratisbonne, 28 juillet 1792.

Toutes les nouvelles de Coblentz parlent de la satisfaction réciproque que le duc de Brunswick, qui y est arrivé le 5, et nos

(1) Laurent Gouvion Saint-Cyr, plus tard maréchal de France. Il s'enrôla après le 10 août dans l'un des bataillons de Paris envoyés aux frontières, fut nommé capitaine et fit ainsi sa première campagne sous les ordres de Custine.

Après la retraite de Mayence, il fut appelé à l'état-major général. Nommé général divisionnaire en 1794, général en chef de l'armée de Rome sous le Directoire, puis ambassadeur en Espagne, conseiller d'État et commandant en chef de l'armée de Naples. Il prit part à la campagne de Russie et fut ministre de la guerre sous la Restauration de 1815 à 1816.

(2) Le refus du roi de sanctionner les décrets de l'Assemblée fit éclater les dissentiments qui couvaient dans le ministère. Dumouriez rompit avec ses collègues girondins et se rangea du côté du roi ; Rolland, Servan et Claviere furent renvoyés du ministère. Dumouriez prit la guerre, mais il dut démissionner au bout de dix-huit heures et reçut un commandement à l'armée du nord.

princes ont éprouvée. Les choses se sont passées à merveille et les émigrés attendent tout du duc de Brunswick et surtout une place distinguée dans l'armée. Aujourd'hui, ils forment une ligne depuis Mayence jusqu'à Bingen, où les princes sont établis. Le prince de Condé s'est avancé jusqu'à Hocheim et on assure qu'il est chargé de former une attaque vers le point occupé par M. de Kellermann (*) avec qui l'on a des intelligences.

Le roi de Prusse a eu son entrevue avec l'Empereur. L'Empereur a été couronné le 14 juillet. Je n'ai pas encore les détails positifs relatifs à cette entrevue où l'on a arrêté les bases sur lesquelles on se dirigera pour terminer la grande affaire du concert des puissances. Sitôt que j aurai pu me les procurer, j'en informerai Votre Altesse. Le roi de Prusse s'est rendu à Coblenlz où il est arrivé le 22. 11 a été reçu avec pompe par l'électeur et avec transport par les Français. Les princes sont venus tous les jours à Bingen pour le voir, il les a traités avec beaucoup d'amitié. Il a dû partir aujourd'hui de Coblentz pour suivre son armée pendant quelque temps, alors il retournera à Berlin. Le prince royal reste à l'armée.

Les 400,000 ducats qui devaient être donnés aux régiments qui viendraient rejoindre nos princes le seront aux émigrés; ils ont déjà reçu le premier paiement. En outre, M. de Bion a apporté d'Espagne 1,000,000 de ducats en or, et la rassurante nouvelle que le crédit de M. d'Aranda baisse beaucoup. Le prince de Nassau est également de retour à Coblentz; il apporte aussi des crédits de la Russie et la marche des 18,000 russes ne serait plus un problème. La Russie a décidément accédé au concert des puissances. C'est reculer, mais il faut songer que le roi de Suède n'existe plus.

On a beau parler d'accommodement, de médiation, cela ne doit point nous effrayer. Le duc de Brunswick et les plus

(1) François-Christophe Kellermann, duc de Valmy. Lieutenant-général en 1792, en juin, il marcha au secours de Laudan. Il devait, le 28 août, prendre le commandement de l'armée du Rhin en remplacement de Luckner, nommé généralissime. Il contribua, par l'attitude de ses troupes qui occupaient les hauteurs de Valmy, à arrêter l'offensive des Prussiens. Il fut créé duc de Valmy en souvenir de cette journée qui prit dans l'histoire le nom de Canonnade de Valmy (20 septembre 1792).

grandes puissances de l'Europe n'auront point coalisé, lui ses sublimes talents, elles leurs forces imposantes, pour venir traiter avec des factieux, et si Ton ne rend pas au gouvernement français toute son énergie, du moins ne fera-t-on pas grâce aux scélérats. Avant tout on veut délivrer le roi ; on sauvera du moins la monarchie. Les Prussiens ont passé le Rhin le 26 et le 1er août ont doit commencer les grandes opérations militaires.

Le principal commissaire s'est déjà légitimé ici, il repart aujourd'hui pour sa campagne. L'Empereur a dû quitter ce même jour Munich où il a déterminé l'électeur palatin à accéder au concert.

Le ministre de France Caillard (!), méprisé ici par tout le monde, n'est point encore légitimé; peut-être ne parviendrat-il pas à l'être. Rien n'égale la fausseté de la situation et de la mission de cet agent, si ce n'est celle du gouvernement qui l'envoie Pour écarter de dessus sa tête l'excécration publique, il en est réduit à déclamer lui-même contre ses mandataires; mais cela ne l'avance à rien.

P. S. — Dans le moment je viens d'apprendre par le prince de la Tour que nos princes ont été à Francfort parfaitement accueillis par l'Empereur; ils ont eu trois audiences fort longues dans un seul jour. Ils l'ont revu à Mayence. Dans cette dernière ville le prince de Condé en a également obtenu une de Sa Majesté Impériale et du roi de Prusse, mais ces souverains se sont presque subitement retirés et l'ont traité avec une extrême froideur. Le prince de Condé a des sentiments qui ne sont pas les leurs; il n'a jamais voulu transiger sur les principes de la monarchie et il avait un plan d'attaque qui, il y a dix-huit mois, aurait pu être suivi avec succès et dont il ne s'est jamais départi. Enfin une grande partie de la noblesse française lui est dévouée. L'intelligence n'est pas bien établie entre lui et les princes frères du roi. On m'assure d'un autre côté que le prince de

(1) Antoine-Bernard Caillard, secrétaire de légation; fut nommé ministre plénipotentiaire à Ratisbonne en 1792 et à Berlin en 1795.

Condé, qui avait refusé le serment au roi de Prusse, a enfin consenti à le lui prêter. Sous peu de jours je serai instruit de la véracité des faits.

Le manifeste de Brunswick. — La journée du 10 août à Paris.

Louis XVI avait toujours été inquiet des menées des émigrés, de leurs déclarations passionnées, de leurs projets d'intervention violente; il savait que leurs prétentions de rétablir l'ancien régime surexcitaient l'inquiétude et la colère des Français qui, de plus, voyaient dans l'invasion le danger du démembrement de la patrie. Il voulait que la guerre conservât son caractère de lutte entre puissances, pour une cause déterminée, pour les droits des princes possessionnés, par exemple, et non pas celui d'une intervention contre le gouvernement français, dans les affaires intérieures de la France. Il aurait voulu que les émigrés restassent étrangers à cette entreprise.

Les armées françaises étaient hors d'état de luttercontre les troupes alliées bien conduites et leur défaite aurait amené la nation à se «jeter dans les bras de son roi » qui, seul, aurait pu intervenir pour la sauver. Telle était la pensée de Louis XVI.

Malheureusement, les avis et les projets sont nombreux, ils se succèdent et se détruisent; aujourd'hui ils sont présentés à l'Empereur comme étant l'expression de la pensée du roi ; le lendemain, comme étant contraires à sa volonté et qu'il faut n'en tenir aucun compte. Chacun a sa diplomatie, ses représentants officiels et secrets; tout est voué à l'équivoque.

Dans ces conditions on se décida à publier un manifeste destiné à produire en France le meilleur effet, c'est-à-dire celui que désirait l'émigration.

Comme le dit M. de Bray, à la fin de la lettre suivante, ce fut M. de Limon, ancien intendant du duc d'Orléans, qui le rédigea. Fersen et Calonne en furent enthousiasmés et les souverains l'approuvèrent hautement. Il fut décidé que le duc de Brunswick le signerait en sa qualité de généralissime. Il le fit, le 25 juillet, et devait le regretter toute sa vie. Il le désavoua d'ailleurs un an plus tard et ne le signa que par soumission à son souverain.

Cet acte eut en effet des conséquences déplorables. Il réunit dans un même élan de patriotisme les Français qu'il avait prétendu diviser en distinguant entre les gens de bien et les rebelles, il fournit aux Jacobins le prétexte cherché pour détrôner le roi. Les Girondins proposent à

l'Assemblée, le 24 juillet, la suppression du pouvoir royal et la convocaiion d'une Assemblée nationale. Mais l'impopularité les gagne, ils n'ont plus de prise sur l'Assemblée dont ils ont ruiné le pouvoir par la journée du 20 juin. C'est dans les sections, dans les clubs, dans la rue, que va se décider le succès de la Révolution. C'est un homme qui a de l'influence sur le peuple, qui, à son tour, déchaînera l'émeute confre le pouvoir royal et bientôt contre les Girondins eux-mêmes. Danton, le 28 juillet, se sert de la déclaration de Brunswick pour faire voter par les sections de Paris la déchéance du roi ; vainement, le 3 août, Louis XVI condamne le manifeste et proteste de son dévouement à la nation, désormais, il est perdu.

Ratisbonne, 51 juillet 1792 (*}.

Le manifeste est parti le 26 pour Paris. Le même jour il doit paraître à Mayence, où il a été imprimé, et à Paris. Ainsi, sous peu, nous en aurons des exemplaires. On dit que c'est Mùller (2), de Mayence, qui l'a rédigé. Selon ce qu'a dit ici le comte de Cobenzl, il doit avoir été précédé d'une invitation au roi de se rendre dans une ville qu'il indiquera, pour y déclarer librement ses sentiments sur la Constitution ; sur le refus fondé par l'impossibilité, le manifeste sera publié. Il est assez court; il porte que les puissances se sont réunies pour délivrer le roi de sa captivité et le mettre dans le cas de s'expliquer librement sur la Constitution et la forme de gouvernement qu'il veut accepter. On rend Paris et l'Assemblée nationale responsables de ce qui pourrait arriver à la personne sacrée du roi; on promet, au contraire, protection et sûreté pour leurs personnes et leurs biens, à tous ceux qui uniront leur cause à celle du roi. Enfin, le duc de Brunswick déclare, comme généralissime, qu'il traitera comme rebelles tous ceux qu'il prendra les armes à la main. Il est bien intéressant de savoir quel eiïet produiront à Paris cette invitation et ce manifeste. Au surplus, ce que je dis ici, je le tiens du ministre de Saxe.

Il ne paraît plus douteux qu'il ne soit question d'une indem-

(1) A S. A. É. Mgr le Grand Maître de Malle.

(2) Comme le dit M. de Bray dans sa lettre suivante, c'est M. de Limon qui a rédigé le manifeste.

nité en faveur des puissances coalisées, cette indemnité sera assurée par un nantissement en fonds qui équivaudra à un démembrement. Si la France engage en conséquence l'Alsace et la Lorraine, comme on l'assure et comme cela est assez probable, il est bien clair que l'Empire n'a plus rien à demander, mais une telle rétrocession peut être le germe de bien des guerres et de bien des malheurs. Il paraît que c'est sur cet article qu'a surtout porté le serment qu'on a exigé des princes, frères du roi, serment que le prince de Condé a refusé.

Le huitième paragraphe du manifeste porta l'exaspération de Paris à son comble ; il disait :

« La ville de Paris et tous ses habitants, sans distinction, seront » tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au roi, de mettre » ce prince en pleine et entière liberté, et de lui assurer, ainsi qu'à » toutes les personnes royales, l'inviolabilité et le respect auxquels le » droit de la nature et des gens oblige les sujets envers les souverains; » Leurs Majestés impériale et royale rendant personnellement respon- » sables de tous les événements, sur leur tête, pour êire jugés mili- >» tairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l'Assemblée » nationale, du département, du district, de la municipalité et de la > garde nationale de Paris, les juges de paix et tous autres qu'il appar- » tiendra ; déclarant en outre leurs dites Majestés sur leur foi et parole » d'Empereur et de roi, que si le château des Tuileries est forcé ou » insulté, que s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage à » Leurs Majestés le roi, la reine et la famille royale, s'il n'est pas » pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à leur )> liberté, elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais » mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et » à une subversion totale et les révoltés, coupables d'attentats, aux » supplices qu'ils auront mérités. »

Datée du 25 juillet, cette déclaration paraissait le 28, à Paris, dans tous les journaux royalistes ; les termes en étaient si hautains et si menaçants que l'esprit de résistance s'éleva à la violence d'une passion. Les amis du roi, le voyant dans un danger imminent, préparèrent tout pour assurer sa fuite; il y avait consenti d'abord, mais quand tout fat prêt il refusa de partir. C'est ainsi que la famille royale resta exposée, le 10 août, à toute la fureur de l'insurrection et qu'après s'être réfugiée à l'Assemblée, elle fut conduite au Temple.

Ratisbonne, 9 août 1792.

J'envoie au Grand Maître l'addition à la déclaration du duc de Brunswick, elle est en date de Coblentz du 27 juillet.

L'armée prussienne a dû camper tout entière le 7 sur le territoire de France et nous attendons des nouvelles de Landau, devant lequel les Autrichiens ont dû se trouver le S août.

Les nouvelles de Paris, du 31 au matin, ne disaient encore rien du manifeste dont les factieux s'efforcent, en vain, de détruire l'effet ; d'ailleurs, quand ils parviendraient à abuser le peuple sur l'authenticité de son existence, les démagogues ne se la dissimuleront pas à eux-mêmes, et je doute que le renfort de 500 hommes de Marseille, arrivés le 29 juillet, leur soit d'un grand secours, même contre les trop craintifs citoyens de Paris.

Le roi de Prusse ne quittera point l'armée; il la suivra, s'il le faut, jusqu'à Paris, et chaque jour la noblesse de ses intentions et la générosité de sa conduite perpétuent et augmentent l'enthousiasme des Français. Les frères du roi sont partis le 2 de ce mois de Bingen pour Trêves. Les fourrages sont extrêmement rares et chers, le quintal de foin coûte douze ducats, et l'armée prussienne seule a 42,000 chevaux.

Le corps d'émigrés, sous les ordres immédiats des princes, est de 9,000 hommes, le maréchal de Broglie le commande, le baron de Schœnfeld (*) n'est auprès des princes que l'homme de confiance du roi de Prusse. Il doit servir aux princes de conseil et de guide dans leur marche et entretenir les relations nécessaires entre Sa Majesté prussienne et eux. On se loue infiniment de lui. Le corps du prince de Condé est de 5,000 hommes, celui du duc de Bourbon de 4,000. 11 est temps que nos affaires s'arrangent, les princes n'ont plus de secours pécuniaires à espérer des puissances, déjà obérées par d'énormes dépenses, mais ils viennent d'en recevoir à la fois d'Autriche, dEspagne, de Russie et de Prusse.

11 paraît certain que, Tordre une fois rétabli en France, le

(1) Baron de Schœnfeld, général prussien, chargé en 1792 par le roi de Prusse, d'une mission de confiance auprès des princes français; il commanda une des divisions de l'armée prussienne en Champagne.

baron de Breleuil sera tout-puissant si le roi est sauvé. C'est Limon qui a fait la déclaration du duc de Brunswick. Je tiens ces particularités du duc dePolignac,qui a passé ici avant-hier, se rendant à Vienne.

Batisbonne, 11 août 1792 (j).

Le Journal de Paris du jour, en date du 4, contient l'annonce faite par le roi de la déclaration du duc de Brunswick qu'il dit n'avoir reçu officiellement d'aucun côté. Il y joint une contredéclaration à laquelle il a été pourvu d'avance par l'addition du 27. Dans la même séance, M. Pétion, à la tête d'une députation de la Commune, a exprimé le soi-disant vœu des 48 sections de Paris pour la déchéance du roi, vœu fondé sur les trahisons multipliées du roi qui s'entend avec les ennemis de la France. L'Assemblée nationale n'a rien statué le dit jour; la surveille, 300 millions avaient été décrétés.

Les protestations du roi, forcément équivoques, ne firent qu'exciter davantage l'opinion; on se résolut à le considérer comme une garantie, comme un otage, contre les violences des armées alliées.

Les Girondins, impuissants désormais à gouverner seuls ou à réprimer l'émeute, durent faire alliance avec les hommes qui savaient diriger les masses, avec Danton, qui devint ainsi le chef indiscuté. Il avait été l'auteur de la journée du 10 août, qu'il avait préparée et qui s'était terminée, après la prise des Tuileries, parla suspension du roi. C'est la foule qui désormais sera toute-puissante. Pour la flatter et en même temps la diriger, Danton organisera un véritable mouvement, celui de la Terreur, qui commence au lendemain du 10 août.

Il est le véritable chef, en sa qualité de ministre de la justice, du Conseil exécutif provisoire qui a remplacé le roi. Son gouvernement fera du massacre régularisé un système, parce que, dit-il, on ne gouverne qu'en faisant peur, et qu'il n'y a plus en France de gouvernement ; parce que « pour arrêter l'ennemi, il faut faire peur aux royalistes » .

Le chevalier de Bray nous dit quel fut l'effet produit à l'étranger par ces mesures.

(1) A S. A. É. Mgr. le Grand Maître de Malle.

Ratisbonne, le 24 août 1792(d).

Les scènes qui viennent de se passer à Paris sont sans doute connues de Votre Altesse Éminentissime, je ne me chargerai point de les caractériser; je n'ai point assez d'énergie pour exprimer la profonde indignation dont elles ont pénétré tous les cœurs chez lesquels il reste un grain de pudeur ! Si la Constitution française a eu des partisans, il est à croire que ces affreux résultats, qui sont l'effet nécessaire d'une cause radicalement vicieuse, les détacheront enfin d'un parti envers lequel l'approbation de l'erreur même ne peut plus être tolérée.

Le bruit de ces horreurs nous occupe et nous déchire depuis huit jours; tous les papiers qui pouvaient nous transmettre la vérité sont détruits, les lettres interceptées, de sorte qu'il a fallu rassembler les traits épars des événements de la nuit du 9 au 10 et du 11 août, pour se faire une idée un peu complète des abominations qui ont rendu Paris la ville la plus exécrable de l'univers. On annonce des proscriptions sans fin, on publie des listes où 24,000 noms sont inscrits !

Ici, l'on ne sait ce qui a le plus révolté, ou de la barbarie des Jacobins ou de la lâcheté, de l'infamie avec laquelle les Parisiens ont abandonné leur roi. Ainsi donc, 800 brigands arrivés de Marseille ont suffi pour soumettre, pour dégrader cette garde nationale si vantée, composée de 40,000 individus! Il est clair que le projet des Jacobins est d'entraîner le roi vers le midi, à mesure que les armées ennemies s'avanceront; mais sa déchéance ruine les moyens de défense que la France pouvait encore opposer aux efforts des puissances combinées.

Le massacre des Suisses ajoute les treize cantons au nombre de leurs ennemis, et il est désormais impossible que les maisons de Bourbon ne prennent un parti vigoureux.

Le roi de Sardaigne et les cours de Naples et d'Espagne vont donc décidément agir. Le premier voulait absolument se rendre à son armée, en Savoie, tandis que le duc de Chablais commandera à Nice ; lui seul peut sauver la Provence. Malgré le délire barbare qu'a excité cette nouvelle révolution qui ne laisse pas

1) A S. A. É. Mgr le Grand Maître de Malte.

subsister trace de cette constitution tant de fois jurée, on peut croire que les esprits calmés apercevront toute l'horreur du précipice où on les a conduits. Il va de la tête de Lafayette de ne pas se déclarer contre les Jacobins. Les armées et beaucoup de départements avaient les projets des républicains en horreur; comment ne s'élèveraient-ils pas contre leur affreuse réalisation?

En attendant, les armées combinées marchent vers leur point de réunion. Landau ne s'étant point rendu, à cause du déplacement de M. de Marlignac avec lequel on avait des intelligences, on laisse un corps de 14,000 hommes pour tenir toute cette partie en échec ; le prince de Condé se rend dans le Brisgau et le prince de Hohenlohe s'avance vers Sarrelouis, pour y opérer sa jonction avec le duc de Brunswick. Le corps de Clerfayt (*) sortira également du Luxembourg, pour se réunir sous Thionville à une autre colonne de l'armée du centre et toutes ces forces réunies se porteront sur Metz qu'il s'agit d'emporter.

Jusqu'ici il n'y a encore eu aucune action importante. L'armée de nos princes, forte de 10,000 hommes, suit celle du roi de Prusse, et le landgrave de Hesse (2) commande un corps d'observation de 14,000 hommes dont 10,000 Hessois et 4,000 Prussiens.

C'est sans doute une immense entreprise que celle de soumettre un royaume de la force de celui de France et livré à de si grands désordres; mais tout est calculé et la résolution est désormais invariable.

Les nouveaux décrets qui émanent de ce foyer de bêtises et de

(1) Comte François-Sébastien-Charles-Joseph de Croix, comte de Clerfayt, feld-maréchal autrichien, se signala pendant la guerre de Sept Ans; il servit en qualité de lieutenant-général, dans les campagnes 1788 et 1789, contre les Turcs, et fut chargé en 1792 de commander un corps de 12,C00 hommes que l'Autriche réunit à l'armée prussienne sur les frontières de Champagne. En 1795, il reçut le commandement des armées impériales sur le Rhin, et força les années françaises à se retirer et à abandonner Mayence.

(2) Georges-Guillaume, landgrave de Hesse, sous le nom de Guillaume IX, puis électeur de Hesse-Cassel, sous le nom de Guillaume Ier, en 1803. Il entra en 1792 dans la coalition contre la France, signa avec lord Elgin, en 1793, un traité de subsides par lequel il mit 8,000 hommes à la disposition de l'Angleterre. Il fut très dur, parait-il, pour les émigrés français, qu'il avait proscrits de ses Étals. Il mourut en 1821.

scélératesses appelé l'Assemblée nationale achèvent de démontrer qu'il ne s'agirait de rien moins que d'une désorganisation sociale absolue. La liberté et l'égalité, voilà le nouveau serment; pillage de Paris, destruction des manufactures, partage des terres, anéantissement des arts, voilà les nouveaux projets, ceux dont l'exécution est déjà commencée à Paris. L'Angleterre même doit s'opposer à ce débordement. On dit que son ambassadeur s'est retiré. En attendant la convention nouvelle, l'Assemblée nationale renverse tout l'édifice construit par la précédente et s'érige ainsi par le fait en convention même. C'est un bouleversement inexprimable, exécuté avec un despotisme sans exemple.

Des commissaires pris dans le sein de l'Assemblée nationale sont partis investis du pouvoir de déposer les généraux, les magistrats, les juges, les prêtres, enfin qui bon leur semblera, et cela dans un gouvernement prétendu représentatif et où tout est électif.

L'Empire est prêt à déclarer la guerre pour peu que cela dure. Le décret de commission est fait, il arrivera vers les premiers jours de septembre, si jusque-là on n'est pas sûr de pouvoir remettre les choses à i'amiable, après avoir délivré le roi; ainsi on retombera dans cette guerre de l'Empire prévue depuis si longtemps. ïousjes membres du corps germanique sont disposés à cet acte de vigueur. Le ministre de Hanovre même s'est expliqué avec moi d'une manière non douteuse à cet égard.

L'évèque de Liège est élu ; c'est le neveu du prince défunt. Le grand chapitre, avant l'élection, a chassé le ministre français.

Celui d'ici, VI. Gaillard, n'a jamais pu parvenir à se légitimer. Il n'a jamais été admis, reçu par personne, pas même comme particulier; sauf les visites qu'il a faites relativement à la présentation de ses lettres de créance qui ont été rejetées, il n'a vu exactement personne. Voilà cependant le degré d'avilissement où la France est tombée. Ce M. Gaillard attend qu'on léchasse pour s'en aller.

Aujourd'hui, le ministre de Bohème fait son entrée à l'hôtel de ville; il y tiendra un discours relatif aux circonstances, et ten-

dant à pénétrer les esprits de la nécessité de se montrer avec vigueur.

Le traité entre l'Autriche, la Prusse et la Saxe est signé. Elle accède à l'alliance et contribue pour 10,000 hommes. Cette cour a joué dans cette circonstance un rôle fort honorable ; les vingtneuf cours ont accédé à toutes les observations et conditions sur la proposition de l'alliance.

La Russie est tout-à-fait maîtresse de la Pologne et les troupes de l'Impératrice occupent Varsovie. Sa lettre du 12 juin au baron de Bùlher, son ministre plénipotentiaire à la confédération de Targowik (*), est écrite dans le ton le plus absolu, et elle y dit hautement qu'elle s'est concertée sur tous les points avec la Prusse et l'Autriche. Les dernières nouvelles de Varsovie sont du 10 août.

Les progrès des alliés. — Le décret impérial sur la guerre d'Empire est remis à la diète. — Dumouriez occupe l'Argoune.

L'armée du duc de Brunswick, qui avait envahi la France, comptait environ, avec les émigrés, 80,000 hommes, dont 42.000 Prussiens, 5,500 Hessois et 50,000 Autrichiens dont 15,000 commandés par Clerfayt et 14,000 par Hohenlohe-Kirchberg. M. de Bray relate les succès des alliés : Prise de Verdun, de Longwy, de Thionville. Jusqu'ici leur marche en avant est plutôt une promenade militaire.

Malgré les plus grands efforts déployés par M. de Narbonne et son successeur, Servan, à la guerre, les Français, qui comptaient des effectifs équivalents, étaient mal équipés, désorientés, désorganisés par la propagande anarchiste, et privés de leurs chefs. Peu à peu, il est vrai, arriveront les volontaires, levés le 11 juillet, qu'on encadrera dans les anciens bataillons — ce fut V amalgame — et qui étaient, au moins, animés d'une ardeur révolutionnaire qui se transformera en enthousiasme patriotique au contact de l'ennemi, Dumouriez, nommé à l'armée du noid, s'était décidé, après bien des hésitations et des échanges

fl) (14 mai). — Réunion des chefs de la faction aristocratique et des membres de l'ancien parti russe qui avaient perdu tous leurs privilèges lors de la révolution du 3 mai, et en voulaient le rétablissement, grâce à l'intervention de Catherine II, intervention qui se traduisit dans la défaite de l'armée du roi Stanislas-Auguste et bientôt dans un nouveau partage.

de vues avec le gouvernement, à exécuter sa fameuse marche sur l'Argoiine afin de couvrir Paris, menacé par la marche des alliés.

M. de Bray expose dans les lettres qui suivent les opérations des alliés ainsi que les délibérations de la diète tendantes à amener l'Empire à déclarer la guerre à la France. Les contingents impériaux du reste ne furent d'aucun secours aux alliés.

Comme il le fera remarquer, les germes nombreux de mésintelligence existant dans les cours alliées eurent des conséquences déplorables dans la conduite des opérations militaires.

La Prusse, convaincue que ses intérêts étaient assurés en Pologne et que la campagne de France serait conduite d'une manière rapide et glorieuse, commençait la guerre avec beaucoup d'entrain. L'Autriche, au contraire, gardait beaucoup plus de circonspection ; elle était beaucoup moins fixée sur la satisfaction que ses intérêts demandaient. Les préoccupations sur les conséquences des affaires de Pologne sont vives. Au point de vue militaire, à un projet consistant à occuper solidement les provinces frontières de la France et d'y attendre l'anéantissement du gouvernement révolutionnaire sous ses propres fautes, avait succédé celui de marcher rapidement sur Paris. Les états-majors se jalousent et îes meilleurs plans, dans ces conditions, doivent échouer; mais en réalité il n'y avait pas de plan d'opérations. Les armées alliées devaient marcher sur Paris, les Prussiens au centre, soutenus à droite par Clerfayt et à gauche par Hohenlohe. Le chevalier de Bray racontera plus loin la manière dont cette marche s'exécutera et les résultats des premières opérations.

■ — "JOfr-

Ratisbonne, le 27 août 1792 (1).

Hier, des lettres d'Aix-la-Chapelle, en date du 21, nous ont appris que le général de Lafayette avait été arrêté par le capitaine autrichien Harnoncourt, capitaine d'une compagnie de volontaires de Neubourg, comme il passait sur le territoire de l'Empereur pour se rendre en Hollande.

Lorsqu'on les a vus s'avancer sur le territoire autrichien avec la cocarde tricolore, on leur a demandé si leur intention était de se rendre à l'armée de Mgr le duc de Bourbon. L'un deux a répondu que la différence de leurs opinions ne leur permettait pas de le faire, mais qu'ils se rendaient en Hollande. Sur cette déclaration, le capitaine Harnoncourt les a déclarés prisonniers

(1) A S. A. É. Mgr le Grand Maîïic de Malle.

de guerre. Parmi eux était le général de Lafayette, deux Lameth (*), Latour Maubourg, plusieurs autres de ce nom, etc. Ainsi ont fini ces héros de la Révolution. Quel exemple pour les agitateurs des peuples!

La ville de Strasbourg est très irritée des événements du 10, les armées doivent avoir opéré le grand mouvement et être entrées de tous côtés en France. Nous en attendons à chaque instant les nouvelles.

Schonach, 7 septembre 1792 (2).

Dans la séance de la diète du vendredi 51 août, sur la proposition de Son Excellence le comte de Goertz, ministre de Prusse, on a déclaré que M. Gaillard, envoyé par la France, ne serait plus admis à présenter ses lettres de créances et que les magistrats de la ville seraient prévenus pour prendre désormais envers lui les mesures de police usitées envers les personnes suspectes. Le secrétaire de Mayence lui a signifié le lendemain cette résolution à laquelle il s'était attendu ; il a demandé un passeport à la diète et se dispose à éviter par une prompte retraite la honte d'un renvoi formel.

Les ministres impériaux ont reçu, le 2, les ordres les plus précis pour ne souffrir dans l'Empire aucun Français qui ne soit légitimé être du bon parti. La dièie, dans la séance du lundi 3 septembre, a adopté des mesures conséquentes à ces instructions et on prendra les précautions les plus sévères pour purger le sol allemand de ces agents perfides de la propagande qui voudront étendre sur l'Europe entière le poison qui dévore la monarchie française.

Le S, le décret de commission que j'avais annoncé, il y a bien

(1) Le comte Charles de Laineth, député de l'Artois aux États généraux, maréchal de camp au commencement de 1792, commandant un camp de cavalerie sous Hochambeau et Alexandre de Lameth, député de la noblesse du bailliage de Péronne aux États généraux, maréchal de camp sous les ordres de Lafayette.

(2) AS. A. É. le Grand Maître de Malle.

longtemps à Votre Altesse, pour le 2 septembre, est arrivé; il sera imprimé demain; il y a sept pièces y annexées qui sont les pièces justificatives des mesures proposées dans le décret.

Les ministres impériaux ont en même temps reçu l'ordre de presser autant que possible la délibération et de fixer un terme de trois semaines, au lieu de celui de six usité, pour faire attendre les instructions des différentes cours. Ces instructions sont déjà préparées dans les cabinets. Ainsi en affectant quinze jours à la délibération qui commencera après les trois semaines échues, cela fait cinq semaines, au bout desquelles l'Empire aura déclaré à la France cette guerre que je lui ai annoncée dans toutes mes dépêches, excepté clans celle où je lui rendais compte des espérances que l'on avait de sauver promptement le roi et par là de remédier à tous les griefs de l'Empire sans l'engager dans des hostilités plus coûteuses pour lui qu'avantageuses aux deux grandes cours.

Cette rupture de l'Empire est un vrai malheur pour la France dans tous les sens et sous tous les rapports, et lorsqu'il s'agira de reconstruire l'immense édifice des traités qui liaient les deux empires, nous aurons sûrement beaucoup de sacrifices à subir. Au surplus, l'important est d'ôter le plus tôt possible à l'humanité le désolant spectacle d'un gouvernement qui stipendie l'assassinat et le sacrilège, qui arme contre ses souverains les poignards du fanatisme, massacre journellement, avec le fer des bourreaux, tout ce qui ne porte pas ses couleurs et offre à l'Europe épouvantée plus de spectacles sanguinaires en un mois que les plus farouches tyrans de Rome n'ont jamais fait.

L'armée prussienne était le 25 à deux lieues de Verdun (cette ville a été prise le 28) ; de là, elle marchera droit sur Paris en prenant par Châlons. Maîtresse de la Marne et de la Seine, Paris sera bientôt affamé. Les Autrichiens sont maîtres de Longwy depuis le 24 ; c'est le corps commandé par Clairfayt qui s'en est emparé. Thionville était assiégé à cette époque par l'armée de Hohenlohe. La défection des officiers de l'armée française est continuelle et prodigieuse; Luckner est parti; Kellermann doit, dit-on, en faire bientôt autant.

On compte que Metz se rendra de lui-même; d'ailleurs, on

ne s'arrêtera point pour l'assiéger. Si les armées prennent aussi Montmédy, toute cette frontière sera ouverte et il n'y a pas une muraille jusqu'à Paris. Mais il faut un monde prodigieux pour s'assurer de cette vaste étendue de pays et des précautions infinies pour échapper aux perfidies des scélérats contre lesquels on combat.

Tous les villages des environs, occupés par les armées combinées, rendent leurs armes et leurs drapeaux.

L'important est de rétablir la religion détruite à mesure que l'on avancera dans le pays. Que de soins, de travaux pour mettre tout en ordre ! Sa Majesté prussienne juge l'étendue de sa tâche sans se décourager. On écrit de Berlin qu'il fait venir 25 000 hommes de nouvelles troupes et que l'Autriche en envoie aillant; cela, joint au contingent de l'Empire et aux forces du roi de Sardaigne, attirera sur la France d'innombrables ennemis.

Le régent de Suède continue de marcher sur une ligne opposée à celle qu'a suivie son frère; il a chassé, éloigné tous les amis de ce dernier; il s'est environné de gens tenant aux anciens systèmes. Il a nommé le frère d'un des assassins pour chancelier du royaume, et cette place, vacante depuis la mort du grand Oxenstiern, confère de si grands pouvoirs à celui qui l'exerce que cela annonce de vastes projets de la part du régent qui cherche visiblement à se créer une paît dans le royaume (*); ainsi, la Suède sera peut-être livée bientôt de nouveau, par ses divisions intestines, à la politique des puissances voisines.

L'Impératrice sourit de ces variations funestes à un royaume qu'elle n'aime point, et jouit tranquillement de ses succès en Pologne (ses troupes sont entrées à Varsovie le 15 août). Si quelque chose contrarie ses desseins, c'est le mauvais état de ses finances, qui s'oppose à ce qu'elle puisse donner plus de développement à ses projets. Son numéraire est épuisé ; une plaie de

(1) Les prévisions du chevalier de Bray se réalisèrent aussi en ce qui concerne la Suède; Gustave IV s'aliéna la noblesse par ses réformes; il mécontenta son peuple par des levées d'hommes et par des demandes d'argent, et se vit contraint d'abdiquer en 1809; la diète proclama roi le duc de Sudermanie, son oncle et ancien tuteur, sous le nom de Charles III.

papier couvre aussi son Empire et le rouble est tombé de 100 s. à 40.

* P. S. — Le décret de commission est daté de Vienne du 1er septembre, il a été dicté et imprimé à Ratisbonne le 7, il remplit dix pages d'impressions in-folio, d'abord il contient un exposé des négociations suivies entre l'Empire et la France, et des événements qui se sont succédé jusqu'aujourd'hui; il met au grand jour les torts de la France, les efforts des factieux pour soulever les Etats de l'Empire, leur invasion à Porentruy et il se termine par la proposition de huit points principaux de délibération. Ces huit points tendent tous à une déclaration de guerre formelle et indiquent les mesures à prendre pour la faire et la soutenir. Sa Majesté Impériale demande s'il n'est pas à propos de porter les forces de l'Empire au triple, ce qui fait 120,000 hommes, et par l'article 8 toute neutralité, sous quelque prétexte que ce puisse être, doit être défendue entre la France et tout ce qui est dans le lien de l'Empire.

Ratisbonne, le 17 septembre 1792.

M. Caillard est parti avant-hier et on continue de prendre ici, contre les Français et personnages suspects quelconques, les mesures les plus strictes. Les gouvernements ne sauraient donner trop de latitude à leur vigilance, car on ne peut pas se faire une idée de la fermentation qu'occasionne dans les esprits cette longue lutte de l'autorité légitime des souverains contre la barbarie despotique des brigands.

En Ravière même, le paysan s'est imbu des maximes anarchiques de l'Assemblée nationale et partout on en remarque les effets.

On a lieu de croire que Thionville est pris, une estafette du Prince de Hoheniohe, qui a passé ici avant-hier, semble n'avoir d'autre destination que d'en porter la nouvelle à Vienne.

Le comte Haugwitz (*), ministre de Prusse à la cour de Vienne et M. Spielman ont quitté ensemble cette ville et passé également ici avant- hier; l'un se rend auprès du roi de Prusse et l'autre, aux Pays-Bas. Les troubles dont ce pays est encore menacé par l'inconcevable opiniâtreté des Etats qui insistent sur la réintégration pure et simple, dans le conseilles cinq membres que la cour consentait à admettre, à condition qu'elle en nommerait aussi cinq autres à son choix ; le refus de payer les subsides, si ce point et quelques autres encore sont refusés, expose ces provinces et le gouvernement à de nouveaux dangers. Il est probable que le but du voyage des deux ministres, ci-dessus nommés, est de remédier à ces dangers et de combiner avec Sa Majesté Prussienne, l'Angleterre et la Hollande, le mode d'exécution du traité de La Haye. En même temps, il sera peutêtre question de la régence que l'on doit accorder à Monsieur. Cette mesure devient de plus en plus pressante par l'affreux danger auquel les jours du roi sont exposés. Les dernières horreurs qui se sont commises à Paris ne justifient que trop ce que je craignais. Les brigands finiront par incendier Paris. L'armée combinée ne se mettra en marche vers Paris qu'après la prise de Thionville. Le Prince de Waldeck (a) a eu le bras emporté devant cette ville. On croit qu'il mourra de sa blessure; c'est une grande perte.

Ratisbonne, le 20 septembre 1792.

D'après des ordres du duc de Brunswick, l'armée du prince Hohenlohe a quitté Thionville ; le corps commandé par le géné-

(1) Comte Gratien-Henri-Charles de Haugwitz. Faisait partie de la secte des théosophes et était très protégé par Mme de Lichtenau; il accompagna Frédéric- Guillaume dans son expédition de Champagne, fut ministre des affaires étrangères jusqu'en 1806, moment où il fut remplacé par Hardenberg.

(2) Le prince Chrétien-Auguste de Waldeck. Malgré la perte de son bras, il fit avec beaucoup de distinction la campagne suivante et il dirigea le passage du Rhin.

rai comte d'Erbacb (*) a également quitté, le 11, les environs de Landau, pour se réunir à la grande armée. Celle-ci marche décidément sur Paris. Le 13 ou le 14, elle a dû être à Sainte- Menehould et si les Français y sont restés, il y aura eu une action.

On veut sauver le roi si c'est encore possible et purger cet effroyable foyer de crimes et de forfaits. On ne peut se figurer combien les esprits sont gâtés, pervertis par l'oubli de toute morale et de toute humanité.

Les difficultés qui résultent de cet ordre de choses ont surtout déterminé le départ de Spielman pour concerter avec le duc de Brunswick le plan d'opération pour cet hiver, plan que l'on n'avait point préparé, parce que l'on ne comptait pas que les Jacobins l'emportassent comme ils l'ont fait et qu'alors on eût suivi les plans de la cour de Vienne, qui a toujours penché vers un accommodement. On ne peut rien attendre avec des furieux jaloux de consommer toutes les abominations imaginables.

Il faudra donc faire une campagne d'hiver et déterminer ce que l'on fera à Paris quand on y sera. Voilà un des principaux objets du voyage de Spielman et on ne négligera pas d'inviter l'Angleterre et la Hollande, non seulement à remplir les conditions du traité de La Haye, mais même à prendre une part active contre une nation devenue si épouvantablement malfaisante.

Dumouriez, qui avait remplacé Lafayette, comptait réaliser ses projets d'invasion de la Belgique. Mais le 24 août, la nouvelle connue à Paris de l'arrivée des alliés devant Longwy y jeta l'inquiétude. Les uns voulaient mettre le gouvernement hors d'atteinte en le portant dans le midi, mais Danton, qui ne pouvait être le maître que par le peuple de Paris, fit rejeter cette proposition. En conséquence, il fallait couvrir Paris et Dumouriez reçut Tordre de Servan, qui était à la guerre, de se porter sur Sedan. Cet ordre, réitéré impérieusement, fut enfin exécuté et l'armée de Dumouriez fut portée sur l'Argonne, s'y renforça des corps de Dillon et de Duval, elle occupa les défilés eî s'y retrancha. Un

(1) Comte d'Erbach-Scbônberg, général autrichien, commandait sur le Rhin une division de 12,000 hommes du corps de Hohenlohe. Il fut employé l'année suivante sous le prince de Saxe-Cobourg à l'armée des Pays-Bas.

des passages, la Ooix-aux-Bois, mal gardé, fut surpris et pris par l'ennemi. Dumouriez était tourné, mais par une habile marche de nuit il répara cette faute et se porta à Sainte-Menehould où il opéra sa jonction, le 19 septembre, avec Reurnonville et Kellermann. L'armée compta ainsi 52,000 hommes dont 36,000 pouvaient manœuvrer et combattre réunis dans la main du commandant en chef.

Telles sont les dispositions qui devaient arrêter les Prussiens et sauver Paris.

Valmy et ses conséquences. — La retraite des Prussiens. Les Français sur le Rhin

A la suite des événements du 10 août, le chevalier de Bray quitte le service de la France, qu'il n'exerçait plus en fait depuis la suspension des pouvoirs du roi, après son arrestation à Varennes. Il allait bientôt s'attacher à la Bavière ; mais il continue de résider à Ratisbonne comme attaché à la légation de Malte et poursuit sa correspondance, notamment avec le Grand Maître de l'Ordre.

Les lettres suivantes sont du plus haut intérêt; elles montrent avec quelle attention il suivait les incidents de la guerre et avec quelle sûreté de vue il les appréciait. Dès octobre 1792, il prévoit les événements qui se dérouleront les années suivantes et qui découlent de la logique des choses.

L'enthousiasme des Prussiens diminuait au fur et à mesure qu'ils avançaient en France. Les populations étaient hostiles ; les troupes fatiguées, manquant de pain, manquant de viande, les souliers et les vêtements pourris par des pluies continues; elles étaient minées par la dyssenterie et bientôt furent fort découragées. Les renforts n'arrivaient pas; les Autrichiens marchaient avec lenteur, ne voulant pas laisser sur leurs derrières des places fortes pouvant inquiéter leurs communications On espéra, dans le camp prussien, gagner à la cause de la royauté les généraux français et faciliter la marche sur Paris. C'est ainsi que des négociations furent entamées avec Dumouriez, en agissant auprès de lui par l'entremise de son amie la baronne d'Angelle, sœur de Rivaroi. M. de Bray juge Dumouriez homme à trahir son parti ; ce qu'il devait faire plus tard avec une étrange désinvolture.

Le 16 septembre, Brunswick arrivait à Valmy où venaient de se réunir, après une marche des plus pénible, les troupes de Dumouriez et de Kellermann. La bataille ne fut qu'une simple canonnade, coûtant en tout aux deux partis 500 hommes tués. Mais les troupes françaises

312 LA CHUTE DE LA IlOYADTÉ EN FRANCE.

avaient fait bonne contenance et les Prussiens intimidés, et qui croyaient n'être en présence que de brigands, hésitèrent et reculèrent. Les conséquences de celle journée, qui coïncidait avec la première séance de la Convention, furent aussi imposantes que l'auraient été colles d'une réelle victoire. Les soldats prirent confiance désormais en eux-mêmes et en leurs chefs. Ils avaient contenu les troupes du grand Frédéric, elles reculaient devant eux, ils se croiraient bientôt invincibles! Comme le dit si bien M. de Bray, « ces troupes vont s'animer d'un sentiment de patriotisme qui peut les rendre très puissantes. »

Les premiers effets de Valmy ne tardèrent pas à se manifester. Custine, profitant du désarroi où la nécessité de battre en retraite jetait les Allemands, marcha sur Spire, le 29 septembre, et commença la croisade révolutionnaire sur le Rhin.

D'autre part, les négociations s'engagèrent aussitôt entre Dumouriez et Brunswick, et pour les faciliter, on prépara un cartel d'échange de prisonniers de guerre. Dumouriez préférait traiter, jugeant l'armée prussienne encore fort redoutable et désirant se réserver pour la Belgique Brunswick le voulait également, n'osant attaquer dans des terrains impraticables avec une armée découragée et qui avait besoin de repos et de renforts; il craignait une offensive de la part des Français dont un nouveau succèsaurait pu compromettre gravement sa situation et sa retraite éventuelle. De son côté, la Convention décréta que la République voulait avant tout l'évacuation du territoire par les Prussiens. D'autres événements la précipitèrent. Les Prussiens en présence des difficultés imprévues d'une marche sur Paris comprirent que cette entreprise pouvait exiger un effort si considérable qu'il absorberait tous leurs moyens pendant que les Russes auraient les mains libres en Pologne. Ce serait lâcher la proie pour l'ombre. De concert avec les Autrichiens, ils adoptèrent la défensive sur la Meuse et le Rhin pour surveiller la Russie; un partage de la Pologne était plus aisé à accomplir qu'une conquête de la France. A Merle, le 26 octobre, Haugwitz et Spielman essayèrent de s'entendre pour imposer à Catherine l'acquisition de Thorn et Dantzig par l'un, et de la Bavière par l'autre. La question de Pologne, comme nous l'avons fait pressentir, décidait de la politique des alliés. En outre, la retraite des Prussiens amènera des froissements entre eux et les Autrichiens et cet état de choses va assurer de plus en plus le succès des armées révolutionnaires. Comme le prévoit M. de Bray, la France fera tous ses efforts pour attiser ces jalousies dont elle tirait un si grand profit. Elle parviendra à détacher la Prusse de l'Autriche. C'était déjà le système des constitutionnels repris par Dumouriez : « Les Jacobins ne connaîtront alors aucune limite. » Cette politique assurera toutes les victoires de la

République et de l'Empire. La Prusse et l'Autriche ne devaient renouveler leur alliance année qu'après la retraite de Russie et cette fois, rien ne résistera à l'action sincèrement et intimement combinée des alliés.

Sinching, le 8 octobre 1792 (*).

Les nouvelles de la grande armée sont fort incertaines, il est positif que depuis le 15 septembre les armées coalisées et les armées françaises sont en présence. Les Français ont toujours reculé et ils ont enfin évacué Châlons le 24. Le duc de Brunswick s'est porté en avant vers Meaux ; le comte d'Artois était avec le général Clerfayt à Reims le 24; cependant, nous n'avons encore aucune nouvelle positive. Qu'il n'y ait rien eu de décisif, c'est possible; ce qui est du meilleur augure, c'est la retraite de Servan (2) et de Roland (3), qui semblent désespérer de leurs affaires. Dumouriez écrit, en attendant, des lettres ridicules à force de fanfaronnades. Il veut, dit-il, amener le roi de Prusse à Paris. On parle de négociations entamées et suivies ; il est certain qu'il y en a eu de proposées, et rejetées avec indignation. Le prince Henry l'a avoué lui-même. La Gazette des Deux- Ponts le dit hautement et on parle même du rétablissement de la Constitution ; tout cela est fabuleux, mais si quelque vérité se cache derrière ces récits, c'est que Dumouriez pourrait bien jouer ici un tour de son métier. Bien des personnes qui, sur cet article, peuvent en être crues, m'ont assuré qu'il était franc aristocrate au fond du cœur, et il est certain qu'il a fait des choses inconcevables si on le considère comme démocrate, mais

(1 ) A S. A . É. le Grand Maître de Malle.

(2) Joseph Servàu, maréchal de camp et ministre de la guerre en 1790, révoqué en 1792; le portefeuille lui fut rendu par l'Assemblée après le 10 août. Il donna sa démission le 14 octobre et on lui confia ensuite le commandement de l'armée des Pyrénées orientales, dont il se démit bientôt.

3) Jean-Marie Roland de la Flatière, d'une vieille famille de robe, de Villefranche ; venu à Paris, il fréquenta le club des Jacobins; devenu ministre de l'intérieur, il fut révoqué en même temps que Servan, parce que Louis XVI ne voulait pas sanctionner le décret contre les prêtres et celui qui ordonnait la formation d'un camp de fédérés sous Paris. Rappelé après le 10 août, il fut arrêté le 31 mai, ainsi que ses amis de la Gironde. Il se suicida lorsqu'il apprit que sa femme, la belle Mnie Roland, était morte sur l'échafaud.

qui s'expliquent très bien dans l'autre sens. D'un autre côté, il ne faut pas trop se fier à ces gens-là et il y a longtemps que, dans ce malheureux pays, on se fait un jeu de toute bonne foi.

Le duc de Brunswick est trop grand homme de guerre, il a trop de lumière, il est environné de trop de gens intéressés à ne pas le laisser s'oublier sur de fausses propositions pour que l'on puisse croire qu'il eût laissé respirer si longtemps les troupes jacobines, s'il n'avait pas été sûr de les réduire par d'autres moyens.

De là viennent tous les bruits que les généraux français ont mis bas les armes, qu'ils se sont rendus, qu'ils se sont réunis à l'armée prussienne, mais je ne serais point étonné que Dumouriez s'entendît sérieusement avec le roi de Prusse et qu'il ne tournât tout à fait casaque aux Jacobins (*). Ceux-ci continuent de faire de la France, et surtout de Paris, un théâtre d'horreurs, et leur Convention nationale ne sait quoi faire ; ces gens ne savent que détruire; à présent, il ne reste pas trace de l'ancien gouvernement et il s'agit d'en organiser un nouveau. Or, pressés comme ils le sont par les troubles dont eux-mêmes sont la cause, que résolveront-ils si ce n'est de nouveaux meurtres et de nouveaux pillages ?

Eh bien, quelle que soit l'horreur que de tels monstres doivent inspirer, on ne saurait se figurer l'engourdissement de la plupart des gens en pays étranger; ils regardent tout cela comme une suite naturelle de la révolution et beaucoup, surtout dans la seconde classe, s'applaudissent en secret de ces événements et désirent qu'ils s'étendent jusqu'à eux, dans l'espoir d'en profiter. Partout on observe une conduite molle envers les malintentionnés ; on croit qu'il faut dissimuler, et on ne réfléchit pas que dans le principe c'est ce défaut de vigueur qui a tout perdu en Fiance.

L'invasion que les Français, conduits par Custine, ont faite dans les évêchés de Spire, de Worms et dans l'électorat de Mayence, le 30 septembre, a eu les suites les plus funestes. Depuis le départ du comte d'Erbach, ce pays n'était défendu

(1) Cela est arrivé sept mois plus tard, le 4 avril 1793.

que par 3,000 hommes de troupes mayençaises. Les Français les ont attaqués au nombre de 18,000 hommes. Les impériaux, obligés de céder à la force, se sont retirés vers Reinhausen pour passer le Rhin, mais les bateliers ont refusé de les passer ; trois bataillons sont ou détruits ou faits prisonniers. Les Français, selon ce qu'écrit ici l'évêque de Spire qui s'est retiré à Wurzbourg, ont non seulement pillé le magasin à Spire, mais levé une forte contribution ; de là, ils ont marché sur Worms et leur intention était d'aller jusque Mayence. Le comte d'Hoheneck écrit que tout est dans la consternation dans cet électorat, chacun fuit emportant ce qu'il a de plus précieux, à peine a-t-on sauvé la caisse militaire et l'hôpital; on les a retenus aux portes de Mannheim pendant vingt-quatre heures.

Les Français ont déclaré qu'ils ne toucheraient à rien de ce qui appartenait au Palatin. J'ai vu la lettre où le commandant de Landau en donne l'assurance à Oberndorf.

Le comte de Hoheneck écrit également que le prince Esterhazy (*), qui commande l'armée du Brisgau, s'avance à grandes journées et qu'il était déjà le 2 à Philipsbourg, que là il n'avait pu passer le Rhin, mais qu'il s'était présenté à Mannheim où on lui avait refusé le passage, et qu'il l'avait forcé. Cette dernière circonstance paraît prématurée, mais ii est constant qu'il s'avance pour obliger les Français à la retraite, et il aura beaucoup de mal.

Ratisbonne, le 15 octobre 1792.

Les nouvelles sont les plus affligeantes du monde. Il paraît constant que pour cette année il sera impossible de rien faire. Quelque peine que l'on ait à concevoir comment il se trouve des gens qui combattent pour des malheureux tels que ceux qui composent cette Convention nationale, il n'en est pas moins certain que faute de pouvoir être autre chose, le peuple est devenu tout à fait guerrier, comme s'il sentait le besoin d'acquérir

(1) Prince Nicolas Esterhazy de Galantha, magnat de Hongrie, feld-maréchal autrichien.

assez de gloire pour faire oublier la scélératesse de son gouvernement.

La retraite du duc de Brunswick aura au moins cela de bon qu'elle mettra à couvert les parties de l'Empire attaquées ou menacées. Heureusement Custine n'a point poussé dans le premier moment jusqu'à Mayence. Aujourd'hui cette ville importante est pleinement rassurée et dans le meilleur état de défense. Les Français se fortifient à Spire et lèvent des contributions dans tout le pays. L'électeur de Mayence et l'évêque de Spire sont à Wurzbourg.

La diète a fait, il y a aujourd'hui huit jours, une note relative à la situation actuelle de l'Empire dans laquelle on presse les États de songer à leur défense. Partout l'agitation est extrême. Du mouriez veut semer la division entre la Prusse et l'Autriche. Son mémoire au roi de Prusse est écrit avec beaucoup d'attention et d'adresse; il est à présumer que ces deux puissances ne se laisseront pas désunir par de tels artifices et qu'elles n'oublieront pas que c'est à tous les souverains que la guerre est déclarée. Voilà en attendant tous les plans changés. Les émigrés sont dans une position désespérée.

La Russie, l'Empire, l'Autriche et la Prusse réuniront leurs forces contre l'ennemi commun, mais quelle différence dans la marche des choses! Sans doute, l'absurde système du gouvernement existant en France diminuera de plus en plus les ressources dont il dispose encore; comment ne se lasserait-on pas, en effet, des effroyables excès auxquels ceux qui les dirigent se sont portés! Ainsi la France parcourra tous les degrés de calamités possibles.

Ratisbonne, le 24 octobre 1792 (*).

L'étonnante issue de cette campagne n'aura pas moins surpris qu'affligé Votre Altesse. Comment prévoir, en effet, que les meilleures troupes de l'univers seraient repoussées, balayées,

(1) A S. A. É. Mgr le duc de Mecklembourg .

détruites par des hordes assemblées à la hâte, souvent mal armées, divisées dans le principe par l'esprit de parti et conduites par des généraux la plupart inexpérimentés. Il est certain que le début est brillant pour la République française et il faut qu'une fatalité inconcevable lui ménage ses succès et mette toute la nature à contribution pour les lui assurer. Verdun a dû être entièrement évacué le 14. Les armées françaises pressent de tous côtés les armées combinées et, de tout ce que celles-ci ont occupé en France, il ne leur restera vraisemblablement que Longwy. Voilà donc une campagne complètement manquée.

D'après nos lettres il existe une grande mésintelligence entre les Autrichiens et les Prussiens. Le général Clairfayt a toujours insisté pour qu'on avançât et qu'on attaquât. Le duc de Brunswick, qui avait annoncé la bataille pour le 19, ne l'a point donnée; il s'est borné à la canonnade du 20, qui n'a produit d'autre effet que d'affermir les Français dans leur plan de défense et de hausser leur confiance dans leurs propres forces. Le nombre des malades est effrayant et je conçois toute la douleur dont un aussi grand homme de guerre que le duc de Brunswick doit être oppressé.

Les émigrés sont dans une situation désespérée. C'est sur eux que l'on rejette tout le mal de cette campagne; on leur impute d'avoir trompé les deux cours par de faux renseignements. Ce reproche n'est pas juste; si l'on eût fait la guerre six mois plus tôt, tout cela ne serait pas arrivé ; tant que le roi a joui d'une ombre de liberté, on a pu compter sur un grand nombre de départements, sur plusieurs chefs des armées ou commandants des places. La journée du 10 a tout perdu, toutes les personnes attachées au roi ou à la constitution, ont été déplacées, massacrées ou mises en fuite. La terreur des exécutious arbitraires a comprimé tous les cœurs, toutes les pensées et la crainte des poignards des Jacobins a arrêté toute démonstration de la part de ceux qui soupiraient après un autre ordre de chose. Voilà ce qui a paru clairement à Lille et à Thionville.

Dès lors la position des armées au milieu d'un vaste royaume tout en armes est devenue très critique. Les places fortes que

l'on avait laissées derrière soi ont inquiété les convois et dévasté les frontières. Dans un empire comme la France où un million de bras vivaient des travaux dune industrie, entièrement détruite aujourd'hui, ces bras se sont armés pour se procurer une subsistance ailleurs impossible; des gens sans propriétés, sans ressources sont devenus des soldats qui n'avaient plus rien à craindre, ni rien à ménager. Leurs masses passionnées se précipitant hors des limites de l'horrible politique de Paris, vont s'épurer, se tremper dans les dangers de la guerre et s'animer d'un sentiment de patriotisme qui peut les rendre très puissantes. Qui sait si ces armées à la force desquelles, dans l'intérieur, rien ne pourra résister, n'auront pas assez de prestige et d'influence pour modifier et dompter la Révolution.

Le plan des puissances doit absolument changer; il faut renoncer à l'espoir de rétablir la monarchie; il faut se borner à protéger l'Empire et les Etats envahis ou menacés. On a eu, on a encore des projets d'agrandissement; on voulait rendre la France limitrophe de la Prusse. Je ne sais si c'est l'intérêt de celle-ci dont un tel agrandissement éparpillerait les domaines déjà trop disséminés et qui se verrait par là exposée à de continuels sujets de crainte. Mais il est certain que cela serait fort avantageux pour l'Autriche qui affirmerait ainsi, sur une base solide, le traité dePillnilz qui lui livre la Prusse.

Aujourd'hui qu'un démembrement ne sera pas une cbose si aisée et que la poursuite d'une guerre dont le succès serait incertain, épuiserait bientôt des trésors déjà sérieusement entamés, peut-être s'opérera-t-il un changement absolu dans la politique des deux cours. A quelque détermination qu'elles s'arrêtent, leur position est également épineuse. Deux choses doivent surtout occuper toute leur attention, leur sûreté intérieure et au dehors le soin de leur considération. L'un et l'autre but peuvent être également atteints par des succès contre les ennemis déclarés de tous les gouvernements, car la Prusse est sans doute trop éclairée sur ses véritables intérêts pour donner dans le piège des propositions amicales que lui fait la France qui ne cherche à la séparer de l'Autriche que pour les détraire ensuite

/ une et l'autre plus facilement (*). Il est donc important de réduire ces ennemis du genre humain et de les recevoir de manière à leurôter toute idée de venir désormais semer le trouble chez leurs voisins; pour cela, il faut rassembler de grandes forces et établir un plan de guerre tout nouveau; il faut procéder avec union, fermeté et mesure. Si la Prusse se sépare de l'Autriche, tout est perdu; le plan des Jacobins n'a de limites que l'impossible; ils iront tant qu'ils pourront aller et leur projet de soulever partout les petits contre les grands est hautement et clairement annoncé. Le projet embrasse dans ce moment-ci tout le cours du Rhin dans son exécution. Si Custine et le corps de troupe qui s'est avancé vers Saint-Mendel, devaient séjourner quelque temps en Allemagne, vous verriez tout s'organiser comme en Savoie. Cela est préparé de longue main et je sais de source certaine qu'il n'y a point de ville dans ces parages où les clubs français n'aient des affiliations.

Mayence est assiégé dans ce moment. Custine y commande 20,000 hommes dont 10,000 sont des révolutionnaires. 11 a commencé son attaque le 19. La ville n'a pas plus de 3,000 hommes de troupes réglées, 6,000 bourgeois sous les armes et 2.000 paysans pour sa défense. Cela est suffisant si, comme on l'assure, les Français n'ont voulu que tàter l'endroit; mais, malgré le courage que témoignent ses défenseurs, ils seraient obligés de se rendre, si en peu de temps ils n'obtenaient pas de secours. Voilà ce qu'annonce une estafette arrivée hier matin au ministre de Mayence.

Les Français démolissent le palais épiscopal de Worms, le Palatinat est occupé en partie. Custine a laissé un corps de 12,000 hommes vers Spire, pour proléger sa retraite, et toute cette contrée gémit sous les vexations de l'ennemi.

Cependant l'armée de Hohenlohe doit avancer, l'armée prussienne par sa retraite peut couvrir Trêves, Coblentz, que Ion veut raser, et tout ce cercle qui est envahi. La position de cette partie de l'Allemagne est d'autant plus alarmante que, même pendant tout l'hiver, elle ne sera point à l'abri des incursions

(1) Ce qui fut réalisé par Napoléon, 1805, 1806 et 1807 pour l'Autriche, la Piu&se et la Russie,

des Français qui, à la faveur de leurs nombreuses forteresses, pourront toujours faire des coups de main et se retirer ensuite sous leurs remparts. L'Allemagne n'a point ce moyen de défense et de simples cantonnements ne peuvent la couvrir contre ces sortes d'attaques.

Hier, la diète devait ouvrir le protocole sur le décret de commission du 1er septembre, cela n'a point eu lieu, à cause des circonstances ci-dessus énoncées. Les cours des bords du Rbin ont toutes écrit qu'elles ne pouvaient voter tant qu'elles seraient sous le coup de l'ennemi. L'électeur palatin déclare qu'il fournira son contingent quand celui des cercles reculés sera arrivé. Les Français ont notifié au duc des Deux-Ponts que s'il votait contre eux à la diète ils s'empareraient sur le champ de son pays, mais que si, au contraire, il s'abstenait de prendre aucun parti, ils observeraient envers lui la plus exacte neutralité. On n'a donc point ouvert le protocole et cela n'aura lieu que lorsque toutes les cours pourront opérer librement.

Quant au congrès de Luxembourg, il est probable que Ton ne fera autre chose que d'y concerter les opérations pour la campagne prochaine Car, quand même elle ne devrait pas avoir lieu, cela serait toujours prudent et d'ailleurs les événements ne me paraissent point avoir encore suffisamment mûri la paix. Mais on invitera l'Angleterre à se proposer comme médiatrice et alors il se pourrait faire que l'on arrêtât quelques préliminaires.

Le sort de notre malheureux monarque est désespéré et j'avoue que je ne prévois pour le moment aucune issue satisfaisante aux infortunes qu'il éprouve. Avant que tout soit entré dans l'ordre, que le roi de Sardaigne soit réintégré dans ses possessions, que les princes allemands soient indemnisés, que le pape le soit, que l'on ait posé des bases fixes et rassurantes pour les voisins de la France, il faut encore que bien des choses se passent. En laissant le gouvernement actuel s'abandonner à ses propres excès, il se formera nécessairement des factions que l'on pourra avec succès opposer l'une à l'autre. Voilà le seul parti qu'il me paraisse prudent de prendre et, en attendant, il faudra se tenir sur une défensive très respectable.

La dilapidation des fonds (le mois de septembre a coûté

145 millions d'extraordinaire), la violation des propriétés, l'inexactitude du paiement des impositions, la multiplication indéfinie des assignats, amèneront bientôt pour la France le moment d'une nouvelle convulsion qui sera encore plus terrible que celles qu'elle a éprouvées. Son système de finance actuel est le seul lien réel, puissant et effectif de son unité, mais sitôt que le lien sera rompu, cette vaste république peut se trouver devant de nouvelles difficultés insurmontables. Alors les puissances étrangères pourront espérer des succès et prendre leur revanche, mais avant, cela me paraît impossible.

Le comte de Schulenbourg a quitté les Affaires étrangères; il garde la Guerre et les Finances; Haugwitz le remplace dans le premier département et l'on présume que Reck succédera à ce dernier à Vienne. Il se confirme, en outre, de Berlin, qu'il y a du refroidissement entre les deux cours. La retraite de Schulenbourg donne encore à ces bruits une nouvelle consistance; il n'aimait pas l'Autriche mais il tenait au système du prince Kaunitz, qui a constamment opiné avec le roi pour les mesures purement défensives et qui ne s'est retiré que parce qu'elles n'ont point été admises.

27 octobre (1).

Les affaires vont on ne peut plus mal. Cette armée combinée si redoutable est dispersée et semble anéantie. Les Prussiens ont remis Verdun aux Français; ils fuient jusqu'aux frontières en perdant beaucoup de monde, de bagages et en laissant après eux des légions de malades. Stenay est repris; il ne reste plus que Longwy, que peut-être on ne gardera pas.

On saura un jour les causes de ces étranges événements. On saura comment il s'est fait que pendant dix jours entiers, depuis le 18 jusqu'au 28 septembre, les armées combinées ont été en présence des armées françaises, convaincues de la victoire, sans

(1) A S. A. E. Mgr le Grand Maître de Malle*

avoir cherché à la mériter; comment le duc de Brunswick a été obligé de résister aux instances pressantes du général Clairfayt, qui le suppliait d'attaquer, répondant sur sa tête du succès; comment le 28, enfin, sous prétexte de défaut de vivres, on a donné l'ordre de la retraite, devant des armées que l'on avait laissé se réunir, s'enhardir et se fortifier. Depuis ce moment, ce n'a plus été qu'une retraite inexplicable; tout est dispersé et pourtant les Français n'ont pas attaqué! Il règne entre les Prussiens et les Autrichiens la plus grande mésintelligence On parle de trahison, etc. Je ne puis en dire davantage; mais il est trop certain que, quel que soit le principe de ces désastres, ils entraînent une révolution peut-être décisive.

On dit que le duc de Brunswick est dans le plus grand désespoir. Le roi de Prusse n'a point encore quitté son armée. Les émigrés sont abandonnés, dénués de tout, dans l'état le plus affreux. Les princes se retirent, dit-on, à Namur; leur armée est détruite. Les Français sont maîtres de Spire, de Worms, de Mayence qui s'est rendu par capitulation, le 21 au matin, après trois jours d'attaque, de Francfort, de Hanau, etc. M. de Custine qui les commande veut, dit-on, aller jusqu'à Wurtzbourg où l'électeur de Mayence s/est retiré. Tout fuit, tout gémit dans ces contrées; les Français s'y livrent dans les églises aux excès de la plus abominable impiété; ils lèvent d'énormes contributions. Mayence est taxé à 5,000,000 de livres; l'Empire ne bouge pas.

On s'attend que Biron (*) passera le Rhin vers Colmar pour entrer en Souabe; tous les yeux sont tournés vers le prince d'Hohenlohe de l'armée duquel on attend le salut.

Ainsi pendant que 100,000 hommes fuient de la France, l'Empire est ravagé par les Français. Dumouriez menace les Pays-Bas autrichiens avec 8,000 hommes. On parle d'une paix prochaine; je ne puis y croire. Comment, après avoir laissé les Français faire de si vastes progrès, espère-t-on qu'ils se prêtent à des arrangements raisonnables. Jusqu'à présent nous n'avons encore vu que des défaites.

Si enfin on ne parvient pas à repousser les Français, l'Em-

(1) Armand-Louis de Gontaud-Biron, duc de Lauzun.

pire est perdu. I es électeurs du Rhin sont réunis, on s'attend que Genève sera envahi. 11 est inconcevable que les meilleures troupes de l'univers aient été obligées de céder à des bandes indisciplinées, les délibérations de la diète sont remises jusqu'à ce que l'Empire soit libre; le roi de France est absolument perdu et livré à ses bourreaux. Dieu sait ce qu'il arrive de la République; son unité actuelle est certes instable, mais si cela continue elle entraînera en Europe de profondes modifications.

Ratisbonne, 2 novembre 1792 (!).

Le 25, l'armée prussienne, excédée de fatigues, a totalement évacué le territoire de la France. Cette armée est réduite à 25,000 hommes (2) et ce n'est pas le dernier terme de ses misères; officiers et soldats témoignent hautement leur mécontentement. Les derniers désertent par bandes de dix, de quinze et s'en retournent dans leur pays. Tout le mauvais succès de cette campagne les a découragés. Deux fois le prince Hohenlohe a sauvé cette armée par sa bonne contenance, l'une auprès de Verdun, l'autre à Laugienne. De tous côtés on est furieux contre le duc. Il y en a qui vont jusqu'à le soupçonner de trahison. Cela est impossible à qui connaît son caractère; mais ces opérations militaires n'en sont pas moins inconcevables. Ces données me sont fournies par des généraux autrichiens qui sont sur les lieux et qui sont des gens capables d'en imposer; mais il faudrait entendre les deux partis. Le duc de Brunswick rejette sur Hohenlohe à qui il a expédié trois courriers à Thionville, pour le presser de le rejoindre à Verdun, étant dans l'intention de frapper un grand coup. Celui-ci ne pouvait s'enfoncer dans le royaume en laissant derrière lui de nombreuses forteresses sans s'exposera mourir de faim et à se voir enlever ses convois par

(i) A S. A. É. Mgr le Grand Maître de Malle.

(2) Les deux tiers étaient malades. Cette année, « hôpital ambulant traînant une marche lente, » s'en allait semant ses morts et ses agonisants sur les routes, pillant, biûlant, devastantpar misère, par colère, par vengeance. (Sokel.)

les garnisons qu'il laissait en arrière; il a fait des remontrances qui ont fait perdre du temps et c'est à ce délai que le duc a attribué tout le mal. Mais d'un autre côté, Glerfayt demande pourquoi- étant resté dix jours en présence de l'ennemi, lui, Glerfayt, répondant du succès, le duc n'a point attaqué. Enfin, Ton parle de la mauvaise volonté du prince royal et du parti qui l'entoure Tout ce que je puis assurer c'est que le roi de Prusse a fait lui-même savoir à M. de Breteuiî, le 14 de ce mois, qu'il persévérait dans ses intentions. Le roi a donc été trompé ou malheureux plutôt que trompeur ou malveillant. Je donne tous ces détails à Votre Altesse sous le sceau du plus grand secret.

Nous avons été dans les plus vives inquiétudes sur le sort de Coblentz, mais des lettres de cette ville, des 26 et 27, nous annoncent que 6,000 Hessoisy sont arrivés. C'est d'autant plus beau de la part du landgrave que son propre pays est attaqué et menacé. Il fait face partout avec 12,000 hommes et cela prouve ce que l'Empire aurait pu faire si ses princes se fussent comportés comme ils devaient. Custine est furieux contre lui; il fait imprimer des abominations contre ce prince et l'on n'imagine rien de plus grossier, ni de plus plat que les infamies qu'il lui adresse. C'est le style de ces messieurs en général. Le citoyen Custine ne me paraît pas un heureux missionnaire de la liberté, car ses proclamations sont d'une bêtise qui révolte. Il en veut surtout aux gens riches; il s'indigne contre quiconque a plus de 30,000 florins de capital et lui, ce citoyen qui a juré l'égalité, assigne des 6,000 livres de pension à un médecin de Mayence qu'il a attaché à son service. Il a fait de Mayence un entrepôt de jacobinisme et d'iniquités philosophiques. La manière dont il traite Francfort révolte tout le monde. Cette ville sent la sottise qu'elle a faite d'ouvrir ses portes à des troupes qui ne font que piller, que saper les bases de la société. Le magistrat, soutenu par la bourgeoisie, montre une extrême fermeté. 11 craint une insurrection et veut s'emparer de l'artillerie.

Si les Francfortois avaient parlé ce langage avant d'ouvrir les portes, ils n'auraient pas eu à gémir des traitements qu'ils éprouvent.

On assure que l'armée prussienne va faire un mouvement pour envelopper Custine. Le point est de le déloger de Mayence. Les Français menacent de passer le Rhin clans le Brisgau. Il faut nécessairement que l'Autriche et la Prusse fassent marcher de nouvelles armées. Une division part d'Egra, par laFranconie, pour les Pays-Bas, où Ton a tout à craindre. Les Hongrois sont en mouvement et 22,000 Prussiens, parmi lesquels la gendarmerie est comprise, ont ordre de se tenir prêts.

L'Empire ne remue point, on ne prend aucunes mesures offensives, pas même défensives. Le Palatinat est dans l'inquiétude et l'inaction. Cela pourrait mal finir pour lui.

Les émigrés sont dans un état désolant. Cependant, tous ceux qui veulent rester à leurs étendards reçoivent de l'Autriche une livre et demie de pain et une demi-livre de viande par homme, douze livres de foin et paille et huit livres d'avoine par cheval. On les cantonne dans les pays de Limbourg et de Liège. Ceux qui demandent leur congé, on le leur donne.

Je ne sais pas encore bien positivement où iront les princes cet hiver.

Les ministres du congrès sont Mercy, Spielman, Lucchésini, Elgin. Le baron de Breteuil a été à Luxembourg jusqu'au 18; il doit être à Bruxelles actuellement.

Quoique l'on parle beaucoup de la paix, je ne puis y croire. Après une campagne semblable, elle ne pourrait être que mauvaise sous tous les rapports. 11 serait bien difficile de déterminer quels sont les plans des puissances, mais selon toute apparence, l'Angleterre se plaît à prolonger l'embarras général, et quant aux vues d'agrandissement, de dédommagement, elles dépendent trop de l'incertitude des événements pour pouvoir en assigner la mesure. On a bien des fautes à réparer.

Le Piémont était dans l'abattement; les esprits y sont très mauvais. Dans le conseil du roi même, on parlait, le 17, de l'impossibilité de se défendre ; l'arrivée des Autrichiens a un peu haussé les courages, mais il faut encore faire filer de nouvelles troupes pour contenir Milan, qui est très inquiétant. En général, la faiblesse, l'irrésolution des cabinets, la jalousie de quelques cours, les préoccupations relatives aux affaires de Pologne et

l'ambition de quelques particuliers ont partout perdu la chose publique. Le grand remède à tant de maux viendra surtout des excès intolérables de ceux qui, en France, en sont les auteurs.

Comme l'avait dit le major Massenbach, aide-de-camp du roi de Prusse : « Nous avons perdu plus qu'une bataille, le 20 septembre a changé la tournure de l'histoire C'est le jour le plus important du siècle, » et Goethe, au bivouac, le soir de cette même journée : « De ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque de l'histoire du inonde.» Valmy fit passer tontes les forces morales du côté des Français. (Sorkl, L'Europe et la Révolution française.)

Le 21 septembre 1792, jour de sa première séance, la Convention proclamait la république.

Les Autrichiens en Flandre n'avaient pas été plus heureux que les Prussiens en Champagne; après avoir essayé vainement de s'emparer de Lille, dont la défense se fit avec beaucoup de courage et d'habileté, ils durent se retirer.

M. de Bray nous décrit les succès de Cusline sur le Rhin ; pendant ce temps, le général YJontesquiou occupait la Savoie et le général Anselme prenait possession de Nice.

9 novembre 1792 (*).

Rien de bien important ne s'est passé depuis ma dernière dépêcbe. Tous les avis que j'ai recueillis me confirment que la paix ne se fera pas cet hiver. Il est trop vrai que la division est au comble dans l'armée coalisée. Mais les deux cabinets restent amis. En séparant les troupes, on réussira mieux. C'est ce que l'on fait déjà. On écrit que les Prussiens sont à la hauteur de Bingen. On sait aujourd'hui généralement qu'une nouvelle armée autrichienne, aux ordres du prince Colloredo, s'avance pour chasser de l'Empire les ennemis qui l'infectent. Cette mesure est instante, car la Souabe est aujourd'hui dans une inquiétude semblable à celle qui a agité la Franconie. On s'attend à tous moments que Biron va y pénétrer à la tête de 40,0i)0 hommes, et si le prince Esterhazy est battu, rien ne l'arrête jusqu'en Bavière. Tout ce qui ne porte point les armes a fui de Fri bourg et du Brisgau vers Constance.

(1) AS. A. É. Mgr le Grand Maître de Malle.

Les Français émigrés sont généralement très contents des Autrichiens et de la personne du roi de Prusse; il n'en est pas ainsi du duc de Brunswick. Nos princes se retirent pendant l'hiver à Maestricht. Ceux des émigrés qui restent à leurs étendards cantonnent dans le Lim bourg, le pays de Liège. Beaucoup rentrent, affrontant les nombreux périls qui les attendent, et l'on croit que la Convention rendra un décret en faveur de ceux qui imploreront sa pitié. Le duc de Brunswick retourne pendant l'hiver à Brunswick, il y est attendu le 12. Le général Kalckstein, gouverneur de Magdebourg, ami du duc et bon gentilhomme, commandera à sa place jusqu'au printemps prochain, où le duc reviendra.

Le roi est attendu à Berlin du 10 au 45. Ceci laisse présumer que l'on se bornera cet hiver à chasser, si on le peut, les Français de l' empire. Custine travaille toujours à pervertir les esprits des pays dont il s'est emparé et il veut lever une légion de patriotes allemands. Il s'amuse à envoyer des sauvegardes à cent lieues de distance, aux endroits que ses nouveaux prosélytes veulent bien prendre sous leur protection. On le prendrait pour un dominateur suprême. Cependant les troubles de l'intérieur de la France sont de nature à laisser présumer de nouvelles révolutions qui pourraient déranger fortement les plans concertés entre les généraux.

Voici ce qu'une personne, très à portée de connaître le secret des opérations des cours, a écrit au sujet de la retraite du duc de Brunswick. — Celui-ci était très décidé à livrer bataille, lorsqu'un courrier, expédié par l'archiduchesse Christine à Clairfayt, et par celui-ci au duc, a tout suspendu. Ce courrier annonçait que la reine de France faisait les plus vives instances pour qu'on ne livrât point de bataille, parce qu'alors elle et le roi étaient infailliblement perdus et que, d'après ces instances, le roi de Prusse s'était déterminé à la retraite. Cela n'est en vérité ni raisonnable, ni vraisemblable, d'après les mille et une considérations qui se présenteront à ce sujet à l'esprit, mais cela paraît être sûr.

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