DU NOUVEL ÉDITEUR
Les Mémoires du chevalier de Grammont , par Antoine Hamilton , sont incontestablement l'une des productions les plus originales, les plus délicieuses de la prose françoise. On est rempli d'un long étonnement quand on apprend que ce charmant ouvrage, où respire une grâce si pure, et qui porte l'empreinte si décidée de l'esprit François, est sorti d'une plume britannique.
Le sujet en paroît frivole : des anecdotes de taverne et de tripot, des traits d'escroquerie; les scandales d'une cour incrédule et dissipée; les luttes, les ruses amoureuses, les tendres folies des filles d'honneur, voilà ce qui remplit les Mémoires de Grammonl. On est quelquefois tenté de rire de l'importance que l'auteur attache à tant de vaines intrigues, de l'étude singulière et de l'art merveilleux qu'il prodigue pour dessiner et faire mouvoir ses personnages. Un grave historien, racontant des négociations auxquelles seroient attachées les destinées du monde, ne recueilleroit pas les moindres incidens , les plus minutieuses circonstances, avec un soin plus curieux. Hamilton croiroit porter dommage à la
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postérité, s'il lui laissoit rien perdre des mystifications de mademoiselle Blague , des noirceurs de mademoiselle Hobart, des débauches deRochester, des jalouses fureurs de madame de Chesterfield.
Sous ces peintures en apparence si futiles, dans ces scènes de boudoir et de ruelles, se cache au reste une grande et sérieuse histoire. Cette cour dissolue dont Hamilton s'est plu à embellir la description , étoit celle de Charles II ; ces mœurs honteuses qu'il dépeint succédoient aux mœurs sombres des républicains anglois; et l'imagination frappée, en présence des scandales dont abondent les récits d'Hamilton, se transporte, par un mouvement involontaire , au milieu des deux scènes imposantes, dans l'intervalle desquelles ces scandales sont venus se placer, comme pour en devenir la transition et le lien. Peut-être ne falloit-il pas moins que le libertinage impie de la cour de Charles II, au milieu d'une nation essentiellement morale et religieuse , et la bigoterie ultramontaine de Jacques II, chez un peuple irrévocablement attaché à la réforme, pour ranimer les étincelles de la révolution angloise, et rattacher entre elles les deux grandes époques de 1649 et de 1688. Tableau fidèle et naïf des mœurs de la cour sous l'avantdernier des Stuarts, les Mémoires de Gramniont appartiennent à l'histoire de la liberté de la Grande-Bretagne.
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Ce piquant et singulier ouvrage a été souvent réimprimé. Avant l'édition donnée en i8o3 par M. Auger, les deux éditions les plus estimées étoient celles qui parurent en Angleterre : l'une en 1772, à Strawberry-Hill , aux frais et par les soins d'Horace Walpole; et l'autre en 1792, à Londres, chez Edwards; toutes deux in-4°, avec des portraits. Une très jolie édition a été donnée par M. Didot l'aîné, en 1783, dans la collection du comte d'Artois; elle seroit sans défaut si l'on n'avoit à lui reprocher des corrections imprudentes faites par l'éditeur au texte original. Mais la meilleure de toutes les réimpressions est celle de 1812 (Renouard, in-8°): objet de tous les soins de son habile éditeur, cette édition est généralement regardée comme extrêmement correcte, comme laissant peu à désirer sous le rapport typographique.
La réimpression que nous offrons au public a été exécutée d'après ces diverses éditions , et particulièrement celle de M. Renouard. Nous reproduisons la plupart des annotations empruntées aux éditions angloises par les précédens éditeurs, et nécessaires à l'intelligence du texte. La notice sur Hamilton , qui suit cet avertissement , est l'un des meilleurs morceaux biographiques sortis de la plume de M. Auger, secrétaire perpétuel de l'Académie françoise. La permission qu'il a bien
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voulu nous donner de faire usage de cette notice, et le soin qu'il a pris de la revoir lui-même, ajoutent un grand prix à notre édition; ils nous imposent un devoir de reconnoissance dont nous; aimons à nous acquitter envers un ingénieux écrivain qui sert doublement les lettres par ses ouvrages et par ses conseils éclairés, dans la haute dignité littéraire où l'ont élevé les libres suffrages de la première de nos académies.
LÉON Thiessé.