‹ Mémoires du comte de GrammontChapitre 2 sur 26 · PAR M. AUGER · texte numérisé non relu

PAR M. AUGER

On peut dire sans exagération qu'Hamllton est un des phénomènes les plus extraordinaires de notre littérature. Un Anglois, élevé en France à la vérité, mais au milieu de sa famille et de ses compatriotes , et ayant ensuite habité l'Angleterre pendant environ vingt-huit ans , est revenu faire parmi nous , et dans notre langue, l'ouvrage où brillent avec le plus d'éclat ce badinage fin et léger, ce mélange de malice et de grâce, qui sembloient appartenir exclusivement aux hommes spirituels de notre nation. Enfin, le livre d'Hamilton est tel, qu'on auroit à peine dû l'attendre du courtisan le plus aimable et le plus gai des belles années du règne de Louis XIV; et, si nous voulions offrir à un Anglois le modèle de la plaisanterie françoise, ce seroient les Mémoires de Grainmont y l'ouvrage d'un de ses compatriotes, qu'il faudroit que nous lui missions entre les mains. Quelques circonstances de la vie d'Hamilton expliqueront, en partie, les causes qui ont développé en lui un talent si singulier; mais nous aurons toujours lieu d'être étonnés que la nature se soit plu à le lui donner de préférence ^

■ Uii autre Anglois, D'Hèle, auteur des Fausses apparences , des

v| NOTICE

Antoine Hamilton, d'une ancienne et illustre maison d'Ecosse, naquit en Irlande ^, vers l'année 1 646. Son père étoit le chevalier George Hamilton , petit-fils du duc d'Hamilton, qui fut aussi duc de Chatellerault en France. Sa mère étoit Marie Butler, sœur du duc d'Ormond , vice-roi d'Irlande , et grand-maître de la maison de Charles I^^ . Après la mort de cet infortuné monarque, la famille d'Hamilton passa en France, où s'étoient réfugiés le prince de Galles et le duc d'York, son frère. Elle y resta tout le temps que dura la domination de Cromwell, et elle ne retourna en Angleterre qu'en 1660, époque à laquelle le prince de Galles fut rétabli sur le trône de ses ancêtres, sous le nom de Charles II. Antoine Hamilton, qui ne faisoit, pour ainsi dire, que de naître, quand on l'amena en France , étoit âgé de près de quatorze ans lorsqu'il en sortit. Il est vraisemblable que , pendant le séjour qu'il y fit, il se rendit notre langue familière, par la conversation et par la lecture des bons écrivains. Il ne pouvoit perdre entièrement les fruits de cette étude à la cour d'Angleterre. La plupart de ceux qui la composoient avoient accompagné leur roi dans son exil , et en avoient rapporté le goût de nos usages, de nos manières, et de notre littérature; et ce goût étoit continuellement entretenu par la fréquentation desFran-

Evénemenls imprévus et du Jugement de Midas, très jolis opéras comiques , a eu , de mêine qu'Hamilton , le talent de saisir le ton de la bonne plaisanterie dans une langue qui lui étoit étrangère. Venu en France en 1770 , il y est mort en 1780 , âgé d'environ 40 ans.

' Voltaire , dans son Catalogue des écrivains du siècle de Louis XI f^, dit qu'il est né en France, à Caen. Tous les biographes s'accordent à dire que c'est en Irlande.

SUR HAMILTON. vij

cois, que les relations des deux états, les alliances entre particuliers, ou la seule curiosité, conduisoient en Angleterre; enfin on parloit François à Saint-James presque aussi habituellement qu'à Versailles.

Près de deux ans après le rétablissement de Charles II, on vit arriver à Londres le fameux chevalier de Grammont, exilé de France pour avoir voulu disputer à son maître le cœur de mademoiselle La Motte-Houdancourt. Après avoir assez inutilement adressé ses hommages à deux ou trois des nombreuses beautés qui brilloient à la cour d'Angleterre , il vit mademoiselle d'Hamilton, et en devint plus sérieusement amoureux qu'à lui ne sembloit appartenir. S'il en faut croire le portrait qu'Hamilton a fait de sa sœur, c'étoit une personne accomplie , et le miracle de fixer l'inconstant Grammont lui étoit bien dû. Quoi qu'il en soit, la maison des Hamilton fut ouverte au chevalier; et dès lors tous les instants qu'il n'employoitpas au jeu furent consacrés à celle qu'il aimoit. On sait combien il étoit fertile en bons mots et en contes divertissants. Antoine très jeune encore, mais doué d'une extrême facilité d'esprit, se forma sans doute sous ce grand maître dans l'art de donner un tour plaisant aux choses les plus sérieuses, et de l'importance aux plus frivoles, par les grâces piquantes de la narration. Ce fut ainsi qu'il mérita de devenir l'historien du chevalier; mais on peut croire que , si le panégyriste dut au héros le fond de quelques aventures assez réjouissantes, et des modèles pour la manirère de les raconter , il s'est acquitté avec usure envers lui , en embellissant encore les sujets et les récits, et surtout en les immortalisant.

VllJ NOTICE

Le chevalier de Grammont avoit pris des engagements sérieux avec mademoiselle d'Hamilton, qui,' sans cela, n'eût peut-être pas souffert ses assiduités; mais, dès qu'il se vit rappelé de son exil, il ne songea plus à sa promesse , ou plutôt il pei'dit l'envie de la tenir. Déjà il avoit repris le chemin de la France. Antoine Hamilton et George, son frère, coururent après lui, bien déterminés à tirer raison de ce défaut de mémoire. Ils l'atteignirent à Douvres. Chevalier de Grammont^ lui crièrent-ils du plus loin qu'ils l'aperçurent, chevalier de Grammont , n'avez-vous rien oublié a Londres ? — Pardonnez-moi , messieurs, j'ai oublié d'épouser voire sœur. Il retourna sur ses pas , épousa mademoiselle d'Hamilton , et l'amena aussitôt avec lui en France^. Hamilton, qui termine les Mémoires de Grammont par ce mariage , n'a eu garde de rapporter cette anecdote. Il nous semble pourtant qu'elle n'auroit point mal figuré parmi les aventures plaisantes de son héros. Au surplus, cette demoiselle d'Hamilton , tant célébrée par son frère , et qui avoit captivé l'homme le plus volage, ne plut pas généralement à la cour de France. « Elle avoit cf pour elle , dit madame de Caylus, le goût et l'habi- « tude du roi ; mais madame de Maintenon la trouvoit « plus agréable qu'aimable. Il faut avouer aussi qu'elle c( étoit souvent angloise insupportable , quelquefois a flatteuse, dénigrante, hautaine et rampante.»

Hamilton fit de fréquents voyages en France pour voir sa sœur et son beau-frère. Il y a lieu de croire

' On a prétendu que cette aventure avoit fourni à Molière le sujet de sa comédie du Mariage forcé. Il y a peu d'apparence.

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