‹ Mémoires du comte de GrammontChapitre 12 sur 26 · ÉPITRE A MONSIEUR LE COMTE · texte numérisé non relu

ÉPITRE A MONSIEUR LE COMTE

Honneur des rives éloignées Où Corizande ' vit le jour; De Ménodaure * heureux séjour , D'où vos errantes destinées Semblent vous bannir sans retour , Et d'où l'astre du jour, passant les Pyrénées, Voit tant de faces basanées, Et va finir son vaste tour Devers les îles Fortunées ; Vous qui , dans une auguste cour, Fameux depuis maintes années.

Sans prendre aucun mauvais détour, Avez signalé vos menées , Et dans la guerre et dans l'amour ;

c'est à VOUS, monsieur, que cet écrit s'adresse; car à quel autre pourroit-il convenir? Mais vous auriez de la peine à vous imaginer qui vous l'adresse, puisqu'il n'est plus question de nous depuis des temps infinis , et qu'une longue absence doit nous avoir effacés de votre souvenir. Cependant nous osons un peu nous flatter que cela n'est pas, puisque

Vous n'oubliez jamais personne , Témoin don Brice à Lérida ,

* Corizande d'Andouins, aïeule du comte de Grammont. » Ménodaure , un des ancêtres de la famille.

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Dona Raguez à Barcelonne, Gaspard Boniface à Bréda; Enfin Catalane et Gasconne, Depuis Bordeaux jusqu'à Eayonne, De Perpignan à Puycerda , Et nous, vos deux amis des bords de la Garonne.

C'est dans ces lieux écartés et paisibles que nous apprenons chaque jour que vous étesplus agréable, plus rare et plus merveilleux que jamais. Nos voisins , grands nouvellistes , informés des vivacités dont on leur mande que vous surprenez la cour, nous demandent si vous n'êtes pas le petit-fils de ce fameux chevalier de Grammont dont on lit tant de merveilles dans l'histoire des guerres civiles. Indignés que votre caractère soit si peu connu dans des provinces où votre nom l'est tant , nous avions formé le dessein de donner ici quelque idée de votre mérite : mais qui sommes-nous pour l'entreprendre ? Médiocres pour le génie, et rouilles par une longue interruption de commerce avec la cour, comment seroit-il possible que nous eussions ce goût et cette politesse qui ne se trouvent point ailleurs, et qu'il faudroit pourtant avoir pour bien parler de vous ? Car

Il ne faut pas un talent ordinaire Pour réussir dans une affaire Où les talents succombent tous; Et quelque empressement que l'on ait à vous plaire, Dès qu'il faut écrire pour vous, Le projet devient téméraire;

Et des campagnards comme nous Sont bientôt réduits à se taire.

Ainsi nous ne songions plus qu'à ramasser tout ce que notre mémoire pourroit nous fournir des particularités de votre vie, pour les communiquer aux plus habiles des lieux où vous êtes; mais le choix nous embarrassa. Tantôt nous voulions adresser nos mémoires à l'Académie, persuadés qu'ayant autrefois soutenu des thèses de logique , vous en saviez assez pour être reçu dans cet illustre corps , et pour y être loué depuis les pieds jusqu'à la tête à votre réception ; tantôt nous voulions que, comme il n'y a pas d'apparence qu'il reste quelqu'un sur la terre quand vous n'y serez plus, les révérends pères Massillon ou de La Rue vous entreprissent par avance. Mais nous jugeâmes que le premier de ces partis ne convenoit point à votre caractère, et qu'à l'égard de l'autre il étoit contre l'usage de vous envelopper tout vif dans les figures d'une oraison funèbre. Le fameux Despréaux s'offrit ensuite à notre imagination , et nous crûmes d'abord que c'étoit ce que nous cherchions; mais quelques moments de réflexion nous firent comprendre que ce n'étoit pas votre fait.

Des ouvrages d'esprit arbitre souverain , Il jouit en repos de sa première gloire;

Si du plus grand des rois il compose l'histoire, Phébus est attentif à conduire sa main , Et c'est l'unique soin des filles de mémoire : Lui seul peut consacrer à l'immortalité

Un mérite comme le vôtre; Mais sa muse a toujours quelque malignité ,

Et, vous caressant d'un côté.

Vous égi-atigneroit de l'autre.

L'expédient qui nous vint en tète après celuilà fut de vous mettre tout de votre long au milieu du recueil où l'on voit depuis peu cette belle lettre de l'illustre chef de votre maison; et voici l'adresse qu'on nous avoit donnée pour cela :

Non loin des superbes lambris Qu'habitaient nos rois à Paris , Dans un certain recoin du Louvre Est uu bureau fécond, qui s'ouvre A tous auteurs, à tous écrits ', A des ouvrages de tous prix , Surtout à ceux des beaux esprits, Quand par hasard il s'en découvre.

De ce lieu, chaque mois, sortent galans cahiers, Où tous faiseurs de chansonnettes, ( Tendres héros de leurs quartiers ) Viennent dans des vers familiers Usurper le nom de poètes , Et sur des tons irréguliers Montant chalumeaux et musettes, Content champêtres amourettes Ou couronnent de vains lauriers Des écrivains et des guerriers Qui sont inconnus aux gazettes.

De ses atours capricieux

' Le Marenre galant.

C'est là que l'énigme se pare

Met un masque mystérieux,

Et d'un voile mince et bizarre

Embarrassant les curieux ,

Est toujours neuve et jamais rare.

C'est là qu'on voit en vieux transports

Gémir nouvelles élégies ;

Et là s'impriment tous les morts,

Avec leurs généalogies ,

Leurs éloges, leurs effigies,

Leurs dignités et leurs trésors'.

Nous vîmes bien qu'il n'y avoit pas moyen de vous insérer dans un recueil qui devoit être farci de tant d'autres choses ; et toutes ces difficultés nous remirent enfin sur nos premières voies : résolus, malgré notre insuffisance, de tenter l'aventure nous-mêmes, et d'appeler à notre secours deux hommes que nous n'avons pas l'honneur de connoître, mais dont quelques ouvrages sont parvenus jusqu'à nous ; et pour les engager par quelques petites honnêtetés, un de nous deux, et justement celui qui porte encore à l'oreille cette perle que vous disiez que sa mère y avoit mise par dévotion, se mit à les apostropher comme vous allez voir ;

O vous! dont la facile veine

Enchante par d'heureux transports

Tantôt les rives de la Seine ,

Et tantôt la fertile plaine

Que la Marne suit de ses bords;

Quand vos chants , ornés des trésors

b EPITRE

Du Perinesse ou de l'Hippocrène , Badinent pour quelque Climène ; Ou quand, imitant les accords De Thalie ou de Melpomène, Vous nous rendez les fameux morts De Rome et de l'antique Athène; La Fare, et vous, abbé savant ', Que Phébus de son influence Anime et soutient en rimant.

Donnez , chacun dans une stance , Quelque relief à ce fragment; Nous implorons votre assistance.

.^ A peine cette invocation fut-elle mise au net, que nous trouvâmes Melpomène et Thalie quelque peu déplacées, puisque ces messieurs ne paroissoient pas avoir rien écrit qui soit du département de nos deux muses. Cette réflexion nous embarrassoit, et nous songions au tour qu'il falloit donner à cet endroit de notre écrit , lorsque tout à coup parut au milieu de la chambre où nous écrivions une figure qui nous surprit sans nous effrayer : c'étoit celle de votre philosophe , l'inimitable Saint-Évremond. Rien de tout ce tintamarre qui annonce d'ordinaire l'arrivée des morts de conséquence n'avoit précédé son apparition.

L'on ne vit point trembler la terre , Le ciel resta clair et serein ; Point de murmure souterrain , Et pas un seul coup de tonnerre.

Il u'étoit point couvert de lambeaux mal cousus ,

' L'abbc de ChauUeu.

Tels qu'éiala près de Philippe Le spectre qui de nuit apparut à Brutus.

Il n'avoit point l'air de Laïus ,

Qui ne portoit pour toute nippe

Qu'un petit manteau d'Emaûs ,

Quand il vint accuser Œdipe.

Il n'avoit rien du funeste appareil Que l'on croit voir à ces aftreuses ombres

Qui sortent des royaumes sombres

Pour interrompre le sommeil.

Tout cela nous fit connoître qu'il n'avoit pas eu envie de nous faire peur. Il s'étoit mis tout comme nous l'avions vu la première fois que vous nous procurâtes le plaisir de sa connoissance à Londres. C'étoit ce même air goguenard , mais un peu refrogné; et c'étoient les mêmes habits, qu'il avoit sans doute gardés pour nous venir rendre cette visite ; et afin que vous n'en doutiez pas ,

Il avoit pris pour ce voyage Sa calotte de maroquin ; Et cette loupe à double étage , Dont il ne vit jamais la fin , Ornoit le haut de son visage :

Bref, il parut dans l'équipage , Où chez la belle Mazarin , Toujours paré du nom de sage , Il venoit noyer dans son vin Les engourdissements de l'âge , Et rendoit chaque jour hommage A l'éclat renaissant qui brilloit sur son teint.

Comme il étoit arrivé sans façon, il se mit entre nous sans cérémonie; mais il ne put s'empêcher

(le sourire du respect avec lequel nous éloignions nos sièges d'auprès de lui , sous prétexte de ne le pas incommoder. J'avois toujours entendu dire qu'il falloit interroger les gens de l'autre monde pour les faire parler; mais il nous fit bientôt voir le contraire, et après avoir jeté les yeux sur le papier que nous avions laissé sur la table : J'approuve, dit-il , votre projet, et je viens vous donner quelques conseils pour l'exécution; mais je ne comprends pas le choix que vous faites de ces deux messieurs pour vous aider. Je conviens qu'on ne peut écrire avec plus d'agrément qu'ils font l'un et l'autre; mais ne voyez-vous pas qu'ils ne font rien que par boutade, et que les sujets qu'ils traitent sont aussi extraordinaires que le caprice qui les entraîne ?

L'uD , tendre , fidèle et goutteux , Se révoltant d'un air profane Contre l'anodine tisane Et contre l'objet de ses vœux , Ne chante dans ses vers heureux Que l'inconstance et la Tocane.

L'autre, d'un style gracieux.

Et digne des bords du Permesse , Par mille traits ingénieux Fait tout céder à la paresse, Et de l'indolente mollesse Vante le repos glorieux.

Laissez-les donc là, s'il vous plaît; il importe peu que vous les ayez invoqués, ils n'en viendront

pas plus tôt à votre secours : arrangez du mieux que vous pourrez les matières que vous alliez rassembler pour d'autres; ne vous embarrassez ni de l'ordre des temps, ni de celui des événements. Je vous conseillerois, au contraire, d'avoir pour objet principal les dernières années de celui pour qui vous écrivez : les premières sont trop éloignées pour pouvoir en rapprocher les aventures jusqu'au temps où vous êtes. Faites quelques remarques , mais courtes et légères , sur la résolution qu'il a prise de ne point mourir, et sur le pouvoir qu'il paroît avoir de l'exécuter.

Son trépas , par lui seul tant de fois retardé ,

Est un miracle que l'envie D'un œil jaloux n'a jamais regardé; Mais de tant de secrets qu'à sa gloire il publie,

Celui d'éterniser sa vie Est l'unique secret qu'il ait jamais gardé '.

Ne vous allez pas embarrasser l'esprit à chercher des ornements ou des tours d'éloquence pour tracer son caractère; cela sentiroit le panégyrique, et ce sera assez le louer que de le peindre au naturel. Gardez-vous bien de vouloir rendre ses récits ou ses bons mots : le sujet est trop grand pour vous. Tâchez seulement, en parlant de ses aven-

» Pensée fausse. C'est peut-être la seule chose qui soit répréhensible dans ce morceau , que d'ailleurs on peut regarder comme un cbef-d oeuvre en son genre.

tures, de donner des couleurs à ses défauts, du relief à ses vertus.

C'est ainsi qu'autrefois , par des routes faciles , A l'immortalité j'élevois mon héros;

Pour vous, peignez d'abord en gros

Cent beautés à ses vœux dociles ; Faites-le voir suivant en tous lieux les drapeaux

D'un guerrier égal aux Achilles ; Qu'au milieu de la paix, ennemi du repos,

II donne des leçons utiles

Aux courtisans les plus habiles ;

Et , toujours actif à propos ,

Sans leurs empressements serviles,

Qu'il efface tous leurs travaux.

Que vos pinceaux enfin, en nouveaux traits fertiles , Le fassent voir en différents tableaux :

Tyran des fâcheux et des sots , Historien d'amour et des guerres civiles; Recueil vivant d'antiques vaudevilles.

Redoutable par ses complots

Aux amants heureux ou tranquilles;

Désolateur de ses rivaux ,

Fléau des discours inutiles;

Agréable et vif en propos ;

Célèbre diseur de bons mots,

Et surtout grand preneur de villes.

N'oubliez pas le cheval blanc ' Sur lequel , soutenant téméraire menace ,

Il parut inopinément,

Vers les campagnes de l'Alsace ,

Aux yeux d'un prince triomphant.

Dites par quel enchantement, -fî Par quelle adresse ou quelle audace ,

« Il aroit promb à monseigneur le dauphin, qui commandoit l'armée d'Alsace , qu'U le vcrroit arriver sur un cheval blanc avant la fin de la cam pagne.

En dépit du vieux Saint- Alban ,

Et d' Arlington et d'Haliface , Et d'une nymphe encore à séduisante fa

Il enleva le ' Buckingham.

Contez ces faits tout uniment:

Gens comme vous n'auroient pas bonne grâce

A s'élever insolemment; Et ce n'est pas toujours au sommet du Parnasse

Que l'on chante avec agrément, Que par un tour aisé chaque récit s'explique.

Suivez la nature de près , Et que pour chaque vers la rime faite exprès

Du misérable prosaïque ,

Et du style trop poétique ,

Évite l'un et l'autre excès.

N'adorez point les goûts de la vogue publique ,

Mais ne les condamnez jamais :

Il est un lieu près du Marais , Où depuis quelque temps le genre marotique

Se renouvelle avec succès.

Empruntez les nouveaux attraits

Que l'on trouve à son air antique :

De Ronsard ou de Rabelais

Instruisez-vous dans la boutique;

Il ne faut que cinq ou six traits

D'un langage obscur et gothique

Pour divertir à peu de frais.

Nous l'assurâmes que nous tâcherions de profiter de ce dernier avis , mais que celui de ne pas tomber dans la versification rampante nous paroissoit plus difficile à suivre. Encore une fois ,

• 11 persuada au duc de Buckingham de passer ea France avec lui, pour rompre la Iriplc alliauce, malgré les efforts que les ministres d'Angleterre et la comtesse de Shrewsbury firent pour l'empêcher. Buckingham étoit alor» favori de CLarlcs If.

dit-il, faites de votre mieux ; des gens qui écrivent pour le comte de Grammont peuvent compter sur quelque indulgence : en tous cas, vous n'êtes guère connus que de lui, et, selon les apparences, ce que vous allez faire ne donnera pas au public une grande envie de vous connoître. Finissons cette visite, poursuivit-il; et par les souhaits que je vais faire, faites connoître à mon héros que je m'intéresse toujours pour lui.

Que de ses jours nombreux rimmuable destin D'un esprit éternel soutienne encor les charmes ;

Qu'il dorme un peu plus le matin; Qu'il renonce à jamais au tumulte des armes;

Et que le père Séraphin ,

Toujours sur de fausses alarmes ,

Le vienne exhorter à sa fin :

Et que ce soit toujours en vain ,

Qu'abandonné du médecin ,

La cour pour lui verse des larmes.

Par ses soins redoublés , que le roi convaincu

Qu'il ne vit plus que pour le suivre, Puisse apprendre de lui l'heureux art de revivre

Après avoir aussi long-temps vécu.

A tant se tut le normand philosophe , De son temps gentil clerc , ains gaudisseur juré , Et que pieça, dit-on , aviez pour tout curé, Mais dont prosnes meshui pas ne sont de l'étoffe D'un pasteur ensépulturé.

Or, s'en partit revoir la cointe ' bande

D'amis féals qu'en l'autre monde avez ;

Jà n'est meslier qu'illec il vous attende.

Si ne dira pourquoi celle légende;

» Vieux mot qni se disoit des personnes belles, ajustée»; du latin complut, ou peut-être du celtique coant.

A M. LE COMTE DE GRA.MMONT. l3

Trop mieux que nous la raison en savez. Que si , dans cinquante ans, sans estre grain malade, Force vous est pourtant , à la parfin , Sur lit gésir en piteuse parade , Et vers les morts prendre votre chemin , Adonc verrez maint et maint camarade , Qui , menant feste et moult joyeux hutin ', A grand randon ' vous feront accolade ; Là trouverez messire Benserade , Le preux Chapelle et maistre Chapelain , Les damoisels Voiture et Sarrazin ,

Et cil qui chanson ne balade One ne rima sans hanap de bon vin.

Adieu , seigneur, qui jadis par le monde Fin ne mettiez d'aimer ou batailler , Roide jouteur et courtois chevalier, Assez devant les guerres de la Fronde : Si revenez es bords de la Gironde , En coche clos et sans vous travailler , "Verrez chastel sis à dextre de l'onde , Qui perron n'a , ne superbe escalier, Mais dont fossés ont eau claire et profonde ; Là, demeurons, veuillez ne l'oublier.

Souvenez-vous-en donc , s'il vous plaît , monsieur, si par hasard l'envie vous prend de revoir votre belle maison de Séméac. En attendant trouvez bon que nous finissions cette longue lettre; nous avons eu beau changer de style et de langage pour en faire quelque chose , vous voyez combien nous sommes restés au dessous de notre sujet : il faudroit pour y réussir que celui que nos fictions

« Ce mot signifie querelle , débat. Du Cange dit que Louis Hutin fut ainsi appelé, parce que dans son enfance il étoit mutin. =■ Avec empressement.

l4 ÉPITRE A M. LE COMTE DE GRAMMONT.

viennent de ressusciter fut encore parmi les vivants. Mais

Il n'est plus de Saint-Évremond , Et ce chroniqueur agréable Du sérieux et de la fable , Ce favori du sacré mont N'a pu trouver le Cocyte guéable :

Et de ce fleuve redoutable Le retour n'est permis qu'au comte de Grammont.

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