CHAPITRE VI
Son arrivée à la cour d'Angleterre. Caractères des personnes de cette cour.
La curiosité de voir un homme également fameux par ses forfaits et par son élévation avoit déjà fait passer une première fois le chevalier de Grammont en Angleterre. La raison d'état se donne de beaux privilèges. Ce qui lui paroît utile devient permis , et tout ce qui est nécessaire est honnête en fait de politique. Tandis que le roi d'Angleterre cherchoit la protection de l'Espagne dans les Pays- Bas, ou celle des états en Hollande, d'autres puis-
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sances envoyoient une célèbre ambassade à Cromwell.
Cet homme, dont l'ambition s'étoit ouvert le chemin à la puissance souveraine par de grands attentats, s'y maintenoit par des qualités dont l'éclat sembloit l'en rendre disne. La nation la moins soumise qui soit en Europe subissoit patiemment un joug qui ne lui laissoit pas seulement l'ombre d'ime liberté dont elle est si jalouse; et Cromwell, maître de la république, sous le titre de protecteur, craint dans le royaume , plus redoutable encore au dehors, étoit au plus haut point de gloire lorsque le chevalier de Grammont le vit; mais il ne lui vit aucune apparence de cour. Une partie de la noblesse proscrite , l'autre éloignée des affaires; une affectation de pureté dans les mœurs au lieu du luxe que la pompe des cours étale ; tout cela n'offroit que des objets tristes et sérieux dans la plus belle ville du monde, et le chevalier de Grammont ne remporta de ce voyage que l'idée du mérite d'un scélérat , et l'admiration de quelques beautés cachées, qu'il n'avoit pas laissé de déterrer.
Ce fut tout autre chose au voyage dont nous allons parler. La joie du rétablissement de la royauté paroissoit encore partout. La nation, avide de changement et de nouveauté, goùtoit le plaisir d'im gouvernement naturel , et sembloit respirer
au sortir d'une longue oppression. Enfin ce même peuple qui, par une abjuration solennelle, avoit exclu jusqu'à la postérité de son prince légitime , s'épuisoit en fêtes et en réjouissances pour son retour.
11 y avoit près de deux ans qu'il étoit rétabli lorsque le chevalier de Grammont arriva. I^ réception qu'il eut dans cette cour lui fit bientôt oublier l'autre; et les engagements qu'il prit dans la suite en Angleterre adoucirent le regret d'avoir quitté la France.
C'étoit une belle retraite pour un exilé de son caractère. Tout y flattoit son goût; et, si les aventures qu'il y eut ne furent pas les moins considérables, ce furent sans doute les plus agréables qu'il ait eues. Mais, avant que d'en parler, il ne sera pas hors de propos de donner une idée de la cour d'Angleterre telle qu'elle étoit alors.
La nécessité des affaires avoit exposé Charles II, dès sa première jeunesse , aux travaux et aux périls d'une guerre sanglante. L'étoile du roi son père ne lui avoit laissé pour héritage que sa mauvaise fortune et ses disgrâces. Elles l'accueillirent partout ; mais ce ne fut qu'après avoir lutté, jusqu'à l'extrémité , contre une fortune ennemie, qu'il s'étoit soumis aux décrets de la Providence.
Ce qu'il y avoit de grand pour la noblesse ou pour la fidélité l'avoit suivi dans son exil ; et ce
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qu'il y avoit de plus distingué parmi la jeunesse, s'étant rassemblé dans la suite auprès de sa personne , composoit une cour digne d'une meilleure fortune.
L'abondance et les prospérités qui ne font, à ce qu'on prétend, que corrompre les sentiments, ne trouvèrent rien à gâter dans une cour indigente et vagabonde. La nécessité , au contraire , qui fiait mille biens, malgré qu'on en ait, leur tenoit lieu d'éducation ; et l'on ne voyoit que de l'émiilation parmi eux, sur la gloire, sur la politesse et sur la vertu.
Au milieu d'une petite cour si florissante en mérite , le roi d'Angleterre étoit repassé deux ans avant le temps dont on parle pour monter sur un trône qu'il devoit, selon les apparences, remplir aussi dignement que les plus glorieux de ses prédécesseurs. La magnificence étalée dans cette occasion s'étoit renouvelée à son couronnement K La mort du duc de Glocester > et celle de la princesse royale ^ , qui la suivit de près , avoient interrompu ces magnificences par un long deuil,
' Le couronnement n'eut cependant lieu que les 22 et aS août 1661, après la mort du duc de Glocester, mort de la petite vérole le 3 septembre 1660.
* Marie, fille aînée de Charles P*", née le 4 novembre i63i, épousa» le a mai i64i ,1e prince d'Orange, qui mourut le 14 mars 1647. Elle revint en Angleterre le 23 septembre, et fut emportée par la petite vérole le 24 décembre if)6o.
dont on sortit enfin pour se préparer à la réception de l'infante de Portugal ^
Ce fut au fort des fêtes que l'on faisoit pour cette nouvelle reine , dans tout l'éclat d'une cour brillante , que le chevalier de Grammont vint contribuer à sa magnificence et à ses plaisirs.
Tout accoutumé qu'il étoit à la grandeur de celle de France , il fut surpris de la politesse et de la pompe de celle d'Angleterre. Le roi ne le cédoit à personne , ni pour la taille , ni pour la mine. Il avoit l'esprit agréable , l'humeur douce et familière. Son ame, susceptible d'impressions opposées, étoit compatissante pour les malheureux , inflexible pour les scélérats, et tendre jusqu'à l'excès. Il étoit capable de tout dans les affair-^s pressantes, et incapable de s'y appliquer quand elles ne l'étoient pas. Son cœur étoit" souvent la dupe , plus souvent encore l'esclave de ses engagements.
Le duc d'York ^ étoit d'un caractère bien différent. On lui attribuoit un courage à toute épreuve , une religion inviolable pour sa parole , de l'économie dans les affaires , de la hauteur , de l'application , de la fierté , placées chacune en leur rang. Observateur scrupuleux des règles du devoir et des lois de la justice , il passoit pour ami fidèle et pour implacable ennemi.
' L'infantedePortugaldébarquaà Portsnioulhaumoisdennai i66a. ' Depuis Jacques II.
Sa morale et sa justice , quelque temps combattues par la bienséance, en avoient enfin triomphé , en reconnoissant mademoiselle Hyde ' , fille d'honneur de madame la princesse royale, qu'il avoit secrètement épousée en Hollande. Son père, dès lors ministre d'Angleterre , appuyé de cette nouvelle protection , se vit bientôt à la tête des affaires , et pensa les gâter. Ce n'est pas qu'il manquât de capacité, mais il avoit encore plus de présomption ^.
Le duc d'Ormond ^ avoit la confiance et l'estime de son maître ; il en étoit digne par la grandeur de ses services, l'éclat de son mérite et de sa naissance, et par les biens qu'il avoit abandonnés pour suivre \h fortune de Charles 11. Les courtisans même n'osèrent murmurer de le voir grand-
' L'aînée des filles du lord chancelier Ciarendon.
* Edouard Hyde , comte de Ciarendon , auteur de V Histoire de la rébellion, publiée pour la première fois à Oxford en 1703. Ses contemporains accumulèrent sur lui les outrages les plus injustes. Dans le siècle suivant, où les partisans de la prérogative royale, quoique les moins nombi-eux , crioient le plus fort , ils s'engouèrent d'un ouvrage qui déilîoit leurs martyrs, et furent sans bornes dans leurs louanges. Lord Orford (Horace Walpole), qui se pique d'être impartial, sépare ses vertus comme homme, de ses qualités comme historien , et avoue qu'il possédoit jiresque toutes les qualités propres à faire respecter le caractère d'un ministre. 11 mourut eu exil en
^ Jacques Butler, comte d'Ormond, né le ig octobre 1610 , mourut le ai juillet 1688. Lord Ciarendon dit de lui qu'il dévoua généreusement sa vie et sa fortune au service du roi dès le commencement des troubles.
maître de la maison du roi , premier gentilhomme de la chambre, vice-roi d'Irlande : c'étoit justement le maréchal de Grammont par le caractère de l'esprit et la noblesse des manières ; et, comme le maréchal de Grammont, c'étoit l'honneur de la cour de son maître.
Le duc de Buckingham et le comte de Saint' Albans ^ étoient en Angleterre ce qu'on les a vus en France; l'un, plein d'esprit et de feu, dissipoit sans éclat les biens immenses où il étoit rentré; l'autre, d'un génie médiocre, s'étoit élevé de rien à une fortune considérable, etsembloit l'augmenter en perdant au jeu et en tenant une grosse table.
Le chevalier de Berkeley, depuis comte de Falmouth, étoit confident et favori du roi, commandoit la compagnie des gardes du duc d'York, et le gouvernoit lui-même ^ : il n'avoit rien de brillant dans l'extérieur. Son esprit étoit à peu près de même; mais ses sentiments étoient dignes de la
' Henri Jermyn , comte de Saint - Albans , et baron de Saint* Edniund's Bury. Il étoit écuyer de la reine Henriette , et ir.embre du conseil privé de Charles II. Il mourut le 2 janvier i683.
' Il fut le principal favori du duc d'York , et son compagnon dans toutes ses campagnes. Il mourut à l'affaire de Southvold-Bay , le a juin ifi65, d'un coup de canon qui tua en même temps lord Muskerry et M. Boyle. Le duc d'York , qui étoit auprès d'eux sur le pont , fut couvert de leur sang. Berkeley fut extrêmement regretté du roi , au grand étonnement de ceux qui l'avoient vu insensible k d'autres coups du sort.
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fortune qui Tattendoit , lorsque sur le point de son élévation il fut tué sur mer. Jamais le désintéressement n'a si bien marqué la noblesse d'une ame ; il n'avoit pour objet que la gloire de son maître. Son crédit n'étoit employé qu'à lui faire récompenser les services , ou répandre des grâces sur le mérite : si poli dans le commerce, qu'il paroissoit humilié par la faveur ; et si vrai dans tous ses procédés, qu'on ne l'eût pas pris pour un homme de cour.
Les fils du duc d'Ormond et ses neveux avoient été à la cour du roi dans son exil , et ne la déshonoroient pas depuis son retour. Le comte d'Arran ^ avait une adresse singulière dans toutes sortes d'exercices : grand joueur de paume et de guitare, et galant avec assez de succès. Le comte d'Ossory ^, son frère aîné , n'avoit pas tant de brillant, mais beaucoup d'élévation et de probité.
L'aîné des Hamilton ^, leur cousin, étoit l'homme
' Richard Butler, comte d'Arran, cinquième fils de Jacques Butler, premier duc d'Ormond, né le iHjuin iGSg, mourut à Londres en ï6Sf>.
' Thomas, comte d'Ossory, fils aîné du premier duc d'Ormond , et père du dernier, naquit à Kilkenny le 8 juillet i()34> et mourut ie 3o juillet 1680.
* Jacques , frère de George Hamilton , et d'Antoine , auteur de ces Mémoires. Ils étoient fils du chevalier George Hamilton , quatrième fils du comte d'Ahercorn, et de Marie, troisième fille de Thomas, ■vicomte de Thurles, comte d'Ormond.
Jacques Hamilton étoit un des favoris de Cliaries II , qui le fit gentilhomme de sa chamhrc, et colonel d'un régiment. Dans une
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de la cour qui se mettoit lo mieux. Il étoit bien fait de sa personne , et possédoit ces talents heureux qui mènent à la fortune , et qui font réussir en amour. C'étoit le courtisan le plus assidu , l'esprit le mieux tourné, les manières les plus polies, et l'attention la plus régulière pour son maître qu'on pût avoir. Personne ne dansoit mieux, et personne n'étoit si coquet; mérite qu'on comptoit pour quelque chose dans une cour qui ne respiroit que les fêtes et la galanterie. Il n'est pas étonnant qu'avec ces qualités il ait occupé dans la suite la place de mylord Falmouth; mais il est étonnantque la même destinée l'ait enlevé, comme si cette guerre n'eût été déclarée que contre le mérite , et que ce genre de combat n'eût été fatal qu'aux espérances presque certaines d'une fortune éclatante : cela n'arriva pourtant que quelques années après.
Le beau Sydney ', moins dangereux qu'il ne le
affaire contre les HoUandois, il eut une jambe emportée d'un coup da canon , et mourut de cette blessure le 6 juin iGy3.
George Hamilton fut créé chevalier en Angleterre, comte en France, et ensuite maréchal de camp. Il épousa mademoiselle Jen» nings dont il est beaucoup question dans ces Mémoires, et mourut en 1667, laissant trois filles.
' Selon Walpole il s'agit ici de Robert, troisième fils de Robert, comte de Leicester, et frère du fameux Algeron Sydney, qui fut décapité. Dans l'édition de Londres, lyga, in -4°, d'où sont tirées la plupart des notes ajoutées à celles-ci , on croit qu'au contraire il est question de Henri son jeune frère, qui, selon Burnet, étoit un homme rempli de grâces, et qui vécut long-temps à la cour, où il
paroissoit , avoit trop peu de vivacité pour soutenir le fracas dont menaçoit sa figure; mais c'étoit le petit Jermyn ' sur qui plcuvoient de tous côtés Iles bonnes fortunes. Le vieux Saint-Albans, son oncle, l'avoit dès long-temps adopté, quoique cadet de tous ses neveux. On sait quelle table le bon homme tenoit à Paris , tandis que le roi son maître mouroit de faim à Bruxelles , et que la reine-mère^, sa maîtresse, ne faisoit pas grande chère en France ^.
Jermyn, soutenu de l'opulence de son oncle, n'avoit pas eu de peine à faire une figure considérable à son arrivée chez la princesse d'Orange. Les ])auvres courtisans du roi, son frère, n'avoient rien à lui disputer sur l'équipage et la magnificence, et ces deux articles font souvent autant de chemin en amour que le vrai mérite. Il n'en faut point d'autre exemple; car, quoiqu'il fût brave et bien gentilhomme , il n'avoit ni action d'éclat , ni
eut quelques aventures qui devinrent très publiques. Il fut créé comte de Runiney, et mourut le 8 avril 1704- Dryden et Howard, dans leur Essay on Satire, en parlent eu termes peu honorables.
Robert Sydney mourut à Penshurst en 1674.
' Henri Jermvn, fils cadet de Thomas, frère aine du comte de Saint-Albans, fut fait })aron de Douvres l'année ifi85, et mourut sans enfants à Cheverlv, au mois d'avril 1708.
' Le chevalier Jean Reresby prétend dans ses Mémoires que la reine-mère avoit épousé secrètement le comte de Saint-Albans, et qu'elle en avoit eu des enfants.
^ On peut voir dans les Mémoires du cardinal de Retz, tom. r, pag 3ifi, édit. de 1731 , à quel misérable état elJç ét'wt réduite.
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naissance distinguée pour lui donner du relief: et pour sa figure, il n'y avoit pas de quoi se récrier. 1! étoit petit; il avoit la tète grosse et les jambes menues. Son visage n'éloit pas désagréable; mais il avoit de l'affectation dans le port et dans les manières. Il n'avoit pour tout esprit qu'une routine d'expressions qu'il employoit tantôt pour !a raillerie, tantôt pour les déclarations, selon que l'occasion s'en présentoit : voilà sur quoi se fondoit un mérite si redoutable en amour.
La princesse royale y fut prise toute la première ^ Mademoiselle Hyde avoit fait quelques pas sur ceux de sa maîtresse ; ce fut ce qui le mit d'abord en crédit : sa réputation s'étoit établie en Angleterre avant son arrivée. 11 ne faut que de la prévention dans l'esprit des femmes pour trouver de l'accès dans leur coeur. Jermyn les trouva dans des dispositions si favorables pour lui qu'il n'eut plus qu'à parler.
Ce fut en vain qu'on s'aperçut qu'une réputation si légèrement établie étoit encore plusfoiblouient soutenue : l'entêtement continua. La comtesse, de Castelmaine ^, vive et connoisseuse, suivit
' On soupçonnoit, cette princesse d'avoir en un pareil engagement a\ec le duc de Bucklngliam , et que ce pouvolt être la cause pour laquelle aliène voulut point voir ce duc à son second voyage en Jlollande, l'année iGSa.
' Cette dame se nommoit Barbe , et étoit (ille et héritière de Gnil- Liunie ^illicrs, lord vicomte Grandisson on Irlande. l'A\e épousa.
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le faux brillant qui l'avoit séduite , et , quoique dé trompée sur une vogue qui promettoit tant et qui tenoit si peu, son entêtement ne voulut point se démentir; elle soutint la gageure jusqu'au point de se brouiller avec le roi, tant elle avoit bien placé la constance pour la première fois.
Tels étoient les héros de la cour. Pour les beautés, on ne pouvoit s'y tourner sans en voir. Celles de réputation étoient cette même comtesse de Castelmaine, depuis duchesse de Cléveland, madame de Chesterfield , madame de Shrevvsbury, mesdames Roberts, madame Middleton, mesdemoiselles Brook, et cent autres du même éclat qui brilloient à la cour; mais c' étoient mademoiselle d'Hamilton et madétAoiselle Stewart qui en étoient le principal ornement.
La nouvelle reine n'y ajouta guère d'éclat , ni par sa présence, ni par sa suite ^. Cette suite étoit alors composée de la comtesse de Panétra , passée avec elle en qualité de dame d'atours; de six
quelque temps avant la restauration, Roger Palmer, Esq. , alors étudiant au Temple , et héritier d'une fortune considérable. La treiricme année du règne de Charles II , il fut créé comte de Castelmaine en Irlande. Elle en eut une fille qui naquit au mois de février i()fii ; mais peu de temps après elle devint la maîtresse publique du roi, qui continua ses liaisons avec elle jusqu'en ifiji, qu'elle mit au monde une fille qu'on supposa ^tre de M. Churchill, depuis duc de Marlhorough , et que le roi désavoua. Elle mourut d'une hydropisie le 9 octobre X709, âgée de 69 ans.
' Voyez ce que dit Clarendon de cette cour, pages 168 et 179, Continuation de sa vie.
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monstres qui se disoient filles d'honneur; et d'une duègne , autre monstre , qui se portoit pour gouvernante de ces rares beautés.
Pour les hommes, c'étoient Francisco de Mélo , frère de la Panétra ; un certain Taurauvédez , qui se faisoit appeler don Pedro Francisco Corréo de Silva, fait à peindre, mais plus fou lui seul que tous les Portugais ensemble. Il étoit beaucoup plus fier de ses noms que de sa bonne mine; mais le duc de Buckingham , plus fou que lui , mais plus railleur, y ajouta celui de Pierre du Bois. Il en fut tellement indigné, qu'après beaucoup de plaintes inutiles, et quelques menaces sans effet, le pauvre Corréo de Silva fut contraint de quitter l'Angleterre, tandis que l'heureux duc de Buckingham héritoit d'une nymphe portugaise qu'il lui avoit enlevée, aussi bien que deux de ses noms , et qui étoit plus affreuse encore que les filles de la reine. 11 y avoit outre cela six aumôniers, quatre boidangers, un parfumeur juif, et un certain officier, apparemment sans fonction, qui s'appeloit le barbier de l'infante'. Catherine de Bragance n'avoit garde de briller dans une cour charmante où elle
• On prétend (juc la flotîe qui avoit été cliciclier la reine attendit six semaines à Lisbonne, sans qu'on en dit In raison. On Imagina qu'il y avoit en quelque changement dans la personne de la princesse, et qu'il falloit ce temps jiour que tout fût revenu dans l'état naturel avant son départ. Ce qui donna lien à l'allusion que fit le clievalicr Guillaume Davcnant, un jour ipio !o roi étoit à la comédie. Danses.
venoit régner. Elle ne laissa pas d'y réussir assez dans la suite. Le chevalier de Grammont, dès long -temps connu de la famille royale et de la plupart des hommes de la cour, n'eut qu'à faire connoissance avec les dames. Il ne lui fallut point d'interprète pour cela. Elles parloient toutes assez pour s'expliquer; et toutes entendoient le françois assez bien pour ce qu'on avoit à leur dire.
La cour étoit toujours grosse chez la reine. Elle l'étoit moins chez la duchesse; mais elle y étoit plus choisie. Cette princesse avoit l'air grand, la taille assez belle, peu de beauté, beaucoup d'esprit, et tant de discernement pour le mérite, que tout ce qui en avoit dans l'un ou l'autre sexe étoit distingué chez elle. Un air de grandeur dans toutes ses manières la faisoit considérer comme née dans un rang qui la mettoit si près du trône. La reine mère étoit de retour "^ après le mariage de Madame; et c'étoit dans sa cour que les deux autres se rassembloient.
Le chevalier de Grammont fut bientôt du goût de tout le monde. Ceux qui ne l'avoient pas encore vu furent surpris qu'un François pût être de
temps-là il n'y avoit point d'actrices, c'étoient leshommes qui jouoient les rôles de femmes. Le roi s'iinpatientant de ce que la pièce ne commençoit ])as, le chevalier Davenant liii dit : « Sire , cest qu'on rase la • reine. »
' Elle étoit revenue le 2 novembre iHCo après une absence de dix-neuf ans.
MÉMOIRES DE GRAMMONT. lai
son caractère. liC retour du roi, qui avoit attiré toutes sortes de nations dans sa cour, y avoit un peu décrié les François; car, loin que les personnes de distinction y eussent paru des premières, on n'avoit vu que de petits étourdis, plus sots et plus emportés les uns que les autres ; méprisant tout ce qui ne leur ressembloit pas, croyant introduire le bel air en traitant les Anglois d'étrangers dans leur propre pays.
Le chevalier de Grammont, au contraire, familier avec tout le monde, s'accommodoit à leurs coutumes, mangeoit de tout, louoit tout, et s'accoutumoit facilement à des manières qu'il ne trouvoit ni grossières ni sauvages ; et faisant voir une complaisance naturelle au lieu de l'impertinente délicatesse des autres, toute l'Angleterre fut charmée d'un esprit qui dédommageoit agréablement de ce qu'on avoit souffert du ridicule des premiers.
Il fit d'abord sa cour au roi, et fut de ses plaisirs. Il jouoit gros jeu , et ne perdoit que rarement. Il trou voit si peu de différence aux manières et à la conversation de ceux qu'il voyoit le plus souvent, qu'il ne lui paroissoit pas qu'il eût changé de pays. Tout ce qui peut occuper agréablement un homme de son humeur s'offroit partout aux divers penchants qui l'entraînoient, comme si les plaisirs de la cour de France l'eussent quittée pour l'accompagner dans son exil.
lia MÉMOIRES DE GRAM3IOjVT,
Il éloit tous les jours retenu pour quelque repas; et ceux qui voulurent le régaler à leur tour furent obligés enfin de prendre leurs mesures , et de le prier huit ou dix jours devant celui qu'ils dévoient lui donner à manger. Ces empressements devinrent fatigants à la longue; mais, comme ces devoirs sembloient indispensables pour un homme de son caractère, et que c'étoient les plus honnêtes gens de la cour qui l'en accabloient, il en subit la nécessité de bonne grâce; mais il se conserva toujours la liberté de souper chez lui.
L'heure de ses repas, à la vérité, dépendoit du jeu, c'est-à-dire qu'elle étoit fort incertaine ; mais on y mangeoit délicatement, avec l'aide d'un valet ou deux qui s'entendoient en bonne chère, qui ne servoient pas mal, et qui voloient encore mieux.
La compagnie n'étoit pas nombreuse à ces petits repas; mais elle étoit choisie. Ce qu'il y avoit de meilleur à la cour en étoit d'ordinaire; mais l'homme du monde qui lui convenoit le plus pour ces occasions n'y manquoit jamais. C'étoit le célèbre Saint-Évremond, historien exact, mais trop libre, du Traité des Pyrénées ; exilé comme lui, quoique pour des raisons fort différentes.
La fortune, heureusement pour l'un et pour l'autre, l'avoit conduit en Angleterre quelque temps avant le chevalier de Grammont, après
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avoir eu le temps de se repentir en Hollande de la beauté de cette fameuse satire.
Le chevalier de Grammont étoit , dès ce tempslà, son héros. Ils avoient l'un et l'autre ce que l'expérience du grand monde et le commerce des honnêtes gens peuvent ajouter aux naturels heureux. Saint-Évremond , moins occupé des entêtements frivoles, faisoit de temps en temps de petites leçons au chevalier de Grammont; et, par des réflexions sur le passé , tâchoit à le redresser sur le présent, ou à l'instruire sur l'avenir.
Vous voilà, lui disoït-il, dans le plus agréable train de vie qu'un homme de votre humeur puisse souhaiter. Vous faites les délices d'une cour toute jeune, toute vive et toute galante. Pas une partie de plaisir que le roi ne vous y mette : vous jouez du matin jusqu'au soir, ou, pour mieux dire, du soir au matin, sans savoir ce que c'est que de perdre. Loin de laisser ici l'argent que vous y avez apporté, comme vous faites ailleurs, vous l'avez doublé, triplé, multiplié presque au delà de vos souhaits, malgré cette dépense exorbitante que vous faites imperceptiblement. Voilà sans doute la plus heureuse situation du monde. Tenez-vous-y, chevalier, et n'allez pas gâter vos affaires par le renouvellement de vos vieux péchés. Fuyez l'amour en cherchant les autres plaisirs; il ne vous a pas été favorable jusqu'à présent. Vous savez ce
que la galanterie vous coûte. Tout le monde ici n'en sait pas tant que vous. Jouez fort et ferme, et réjouissez la cour par votre agrément. Divertissez le roi par votre esprit et vos récits singuliers; mais fuyez des engagements capables de vous ôter ce mérite, et de vous faire oublier que vous êtes étranger et banni dans cet heureux séjour.
La fortune peut se lasser de vous y favoriser. Que fussiez-vous devenu, si votre dernière disgrâce vous eût accueilli dans ces épuisements d'argent où nous vous avons vu ? Ménagez ce dieu nécessaire en renonçant à l'autre. On s'ennuiera plus tôt de ne vous plus voir à la cour de France que vous ne vous lasserez de celle-ci : mais, quoi qu'il en soit, faites provision d'argent. Quand on en a beaucoup, on se console de son exil. Je vous connois , mon cher chevalier : s'il vous vient en tête de séduire une femme , ou de supplanter un homme, les gains du jeu ne suffiront pas pour vos présents et pour vos corruptions. Non, le jeu, tout favorable qu'il puisse vous être, ne vous sauroit tant faire gagner que l'amour vous fera perdre, si vous y succombez.
Vous êtes en possession de mille qualités brillantes qui vous distinguent ici : libéral, officieux, poli, délicat, et, pour l'agrément de l'esprit, inimitable. Dans un examen rigoureux, peut-être
tout cela ne se trouveroit-il pas au pied de la lettre; mais ce sont de beaux endroits; et, puisqu'on vous les passe , ne vous montrez point ici par d'autres : car en amour vous n'êtes rien moins que ce que je viens de dire, si tant est qu'on puisse donner le nom d'amour à vos façons de faire.
Mon petit faquin de philosophe, dit le chevalier de Grammont , tu fais ici le Caton de Normandie ' . . . Est-ce que je mens? poursuivit Sain t-Évremond. N'est-il pas vrai que, dès qu'une femme vous plaît, votre premier soin est d'apprendre si elle est aimée d'un autre; et le second, de la faire enrager? car de vous en faire aimer n'est que le dernier de vos soins. Vous ne vous mettez d'ordinaire sur les rangs que pour troubler le repos de quelque autre. Une maîtresse qui n'auroit pas d'amants seroit sans appas pour vous, et sans prix pour elle, si elle en avoit. Tous les lieux par où vous avez passé n'en fournissent-ils pas mille exemples? Parlerai-je de votre coup d'essai à Turin , du tour que vous fîtes à Fontainebleau au courrier de la princesse Palatine, que vous volâtes sur le grand chemin? Et ce bel exploit n'étoit que pour vous mettre en possession de quelques marques de sa tendresse pour un autre, et pouvoir lui donner de la confusion et des inquiétudes par des reproches et
" Il étoit né à Saint-Dcnis-lc-Guast, en Basse-Normandie.
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des menaces que vous n'étiez pas en droit de lui faire.
Qui jamais avant vous s'étoil avisé de se mettre en embuscade sur un degré pour troubler un homme en bonne fortune, pour le retirer par le pied, à moitié monté dans la chambre de sa maîtresse ? Cependant voilà comme il vous plut d'en user pour votre ami le duc de Buckingham, comme il se glissoit la nuit chez..., et cela, sans être seulement son rival. Que de grisons en campagne pour la d'OlonneM Que de stratagèmes, de supercheries et de persécutions pour la comtesse de Fiesque! elle qui peut-être vous eût été fidèle, si vous ne l'aviez forcée vous-même à ne l'être pas. En dernier lieu ( car le détail de vos iniquités seroit infini), permettez - moi de vous demander pourquoi vous êtes ici. N'en sommes -nous pas obligés à ce mauvais génie qui vous a témérairement inspiré la tracasserie jusque dans les amusements galants de votre maître? Soyez donc sage ici sur ce chapitre. Toutes les places sont prises auprès des beautés de la cour; et de quelque docilité que soient les Anglois à l'égard de leurs épouses , ils ne sont point gens à s'accoutumer
' Mademoiselle de La Loupe, dont il est fait mention dans les Mémoires du cardinal de Retz, tome m, pag. gS. Elle épousa le comte d'Olonne, et se rendit fameuse par ses aventures galantes , dont Bussy-Rabutin parle beaucoup dans son Histoire amoureuse des Gaules.
aux inconstances d'une maîtresse , ni à souffrir patiemment les avantages d'un rival. Laissez-les en repos, et ne vous faites point inutilement haïr.
Vous ne réussirez point auprès de celles qui ne sont point mariées. On veut ici des desseins sérieux et des fonds de terre. Vous avez aussi peu des uns que des autres. Chaque pays a ses manières. En Hollande , les filles sont de facile accès et de bonne composition; et, dès qu'elles sont mariées , ce sont autant de Lucrèces. Chez vous , les femmes sont fort coquettes avant le mariage, et beaucoup plus après ; mais , pour ici , c'est un miracle quand une fille écoute sur un autre ton que celui du sacrement : et je ne vous crois pas encore assez abandonné du Seigneur pour y songer.
Tels étoient les sermons de Saint-Évremond. Mais il avoit beau prêcher, le chevalier de Grammont ne l'écoutoit que pour le plaisir ; et , quoiqu'il convînt des vérités , il faisoit peu de cas des conseils. En effet, se lassant des faveurs de la fortune, ce fut justement en ce temps-là qu'il se mit à poursuivre celles de l'amour.
Ea Middleton fut la première qu'il attaqua. C'étoit une des plus belles femmes de la ville, peu connue encore à la cour ; assez coquette pour ne rebuter personne ; assez magnifique pour vou-
laS MÉMOIRES DE GRAMMONT.
loir aller de pair avec celles qui l'étoient le plus ; mais trop mal avec la fortune pour pouvoir en soutenir la dépense. Tout cela convenoit au chevalier de Grammont. Ainsi , sans s'amuser aux formalités , il ne s'adressa qu'à son portier pour être introduit, et choisit un de ses amants pour son confident.
Cet amant, qui avoit bien autant d'esprit qu'un autre , est le comte de Ranelagh * d'aujourd'hui , et s'appeloit Jones en ce temps-là. Ce qui Tengageoit à servir le chevalier de Grammont, étoit le dessein de traverser un rival des plus dangereux, et d'être relayé par un autre d'une dépense qui commençoit à lui peser. Le chevalier de Grammont pourvut à l'un et à l'autre comme il l'avoit souhaité.
Bientôt grisons furent en campagne; lettres et présents trottèrent. On l'écouta tant qu'il voulut; on se laissa lorgner; on répondit même; mais ce fut tout. Il s'aperçut que la belle prenoit volontiers, mais qu'elle ne donnoit que peu. Cela fit que, sans renoncer à ses prétentions sur elle, il se mit à chercher fortune ailleurs.
Il y avoit une des filles d'honneur de la reine ,
' Richard , premier comte de Ranelagh , membre de la chambre des communes du parlement d'Angleterre, et vice-trésorier d'Irlande en 1674- Il eut plusieurs charges sous le roi Guillaume et la reine Anne. Il mourut le 5 janvier 17 1 1 .
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qui s'appeloit Warmestré ^ C'ér.oit une beauté toute différente de l'autre. La Middleton '^ , bien faite , blonde et blanche , avoit dans les manières et le discours quelque chose de précieux et d'affecté. L'indolente langueur dont elle se paroit n'étoit pas du goût de tout le monde. On s'endormoit aux sentiments de délicatesse qu'elle vouloit expliquer sans les comprendre; et elle ennuyoit en voulant briller. A force de se tourmenter là dessus, elle tourmentoit tous les autres; et l'ambition de passer pour bel esprit ne lui a donné que la réputation d'ennuyeuse , qui subsistoit long-temps après sa beauté.
L'autre étoit brune. Elle n'avoit point de taille , encore moins d'air; mais avec des couleurs très vives, c'étoient des yeux pleins de feu, des regards agaçants, qui n'épargnoient rien pour engager, et qui promettoient tout pour retenir. La suite n'a que trop fait voir qu'elle consentoit à ce qu'ils promettoient de plus téméraire.
C'étoit entre ces deux déités que flottoient les vœux du chevalier de Grammont, et que ses pré-
' Le dernier comte d'Arran, qui vécut peu après ce temps -là, assuroit que la fille d'honneur dont il s'agit ici s'appeloit mademoiselle Marie Kirck , sœur de la comtesse d'Oxford, et que, trois auj après qu'elle fut chassée de la cour, elle épousa le chevalier Richard Vernon , sous l'état supposé de veuve : c'étoit apparemment sous le nom de Warminster.
' Son portrait est dans la galerie de Windsor.
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sents étoient partagés. Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis garnis, les pâtes d'abricot , les essences et autres menues denrées d'amour, arri voient de Paris chaque semaine avec quelque nouvel habit pour lui; mais à l'égard des présents plus solides, comme vous diriez boucles d'oreilles , diamants , brillants , et belles guinées de Dieu, cela se trouvoit en espèces dans la ville de Londres , et les belles s'en accommodoient, comme si cela fut venu de plus loin.
La beauté de mademoiselle Stewart ^ commençoit alors à faire du bruit. La comtesse de Castelmaine s'aperçut que le roi la regardoit. Mais, au lieu de s'en alarmer , elle favorisa tant qu'elle put ce nouveau goût, soit par une imprudence ordinaire à celles qui se croient au dessus des autres, soit qu'elle voulût par cet amusement détourner l'attention du roi du commerce qu'elle avoit avec Jermyn, Elle ne se contentoit pas de paroître sans inquiétude sur une distinction dont toute la cour commençoit à s'apercevoir ; elle affecta d'en faire sa favorite , la mit de tous les soupers qu'elle donnoit au roi; et, dans la confiance de ses propres charmes, poussant la témérité jusqu'au bout, elle la retenoit souvent à coucher. Le roi , qui ne
* Françoise, fille de Walter Stewart, fils deWalter, baron de Blantyre , épousa Charles Stewart, duc de Richrnoud de la maison de Lénox. La figure en cire de cette duchesse se voit dans l'abbaye de Westminster.
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manquoit guère à venir chez la Castelmaine avant qu'elle se levât, ne manquoit guère d'y trouver aussi mademoiselle Stewart au lit avec elle. Les objets les plus indifférents ont des attraits dans un nouvel entêtement : cependant l'imprudente Castelmaine ne fut point jalouse que cette rivale parût auprès d'elle en cet état, sûre, quand bon lui sembleroit, de triompher de tout ce que ces occasions auroient eu de plus avantageux pour la Stewart ; mais il en alla tout autrement.
Le chevalier de Grammont voyoit ce manège sans y pouvoir rien comprendre ; mais comme il étoit attentif aux penchants du roi, il se mit à lui faire sa cour , en exagérant le mérite de cette nouvelle maîtresse. C'étoit une figure de plus d'éclat qu'elle n'étoit touchante. On ne pouvoit guère avoir moins d'esprit ni plus de beauté. Tous ses traits étoient beaux et réguliers; mais sa taille ne l'étoit pas. Cependant elle étoit menue , assez droite, et plus grande que le commun des femmes. Elle avoit de la grâce , dansoit bien , parloit le françois mieux que sa langue naturelle; elle étoit polie, possédoit cet air de parure après lequel on court , et qu'on n'attrape guère , à moins que de l'avoir pris en France dès sa jeuii^sse. Tandis que ses charmes faisoient leur chemin dans le cœur du roi, ceux de la Castelmaine se donnoient du bon temps au gré de tous ses caprices.
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Madame Hyde^ tenoit un rang assez considérable parmi les beautés qu'une prévention aveugle avoit coiffées du mérite de Jermyn. Elle venoit d'épouser un homme qu'elle avoit aimé. Par ce mariage, elle étoit belle-sœur de madame la duchesse : brillante par son propre éclat , pleine d'agrément et d'esprit. Cependant elle crut que, tant qu'on ne parleroit point d'elle pour Jerrayn, tous les autres avantages ne seroient rien pour sa gloire ; et ce fut pour y mettre la dernière main qu'elle s'avisa de se jeter à sa tête.
Elle étoit d'une ta.Ile médiocre; elle avoit la peau d'une blancheur éblouissante, les mains jolies, et le pied surprenant, en Angleterre même. Une longue habitude avoit tellement attendri ses regards, que ses yeux ne s'ouvroient qu'à la chinoise; et, quand elle lorgnoit, on eût dit qu'elle faisoit quelque chose de plus.
Jermyn la reçut d'abord ; mais ne sachant bientôt qu'en faire, il trouva bon de la sacrifier à la Castelmaine. Le sacrifice ne lui déplut pas. C'étoit beaucoup pour sa gloire d'avoir enlevé Jermyn à tant de concurrentes, mais ce n'étoit rien pour le reste.
Jacob Hall, fameux danseur de corde, étoit en vogue à Londres dans ce temps-là. Sa disposition
' Théorlosie , fille d'Arthur, baron de Capel, et ]>rcmière femme dllenri Hyde, deuxième comte de Clarendoii.
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1 1 SU force charmoient en public : on vouloit voir ce que c'étoit en particulier ; car on lui trouvoit clans son habit d'exercice toute une autre conformation, et bien d'autres jambes que celles du fortuné Jermyn. Le voltigeur ne trompa point les conjectures de la Castelmaine, à ce que prétendoient celles du public, et ce que publioient maints couplets de chansons, beaucoup plus à l'honneur du danseur que de la comtesse; mais elle se mit bien au dessus de tous ces petits bruits , et n'en parut que plus belle.
Pendant que la satire s'exerçoit à ses dépens, on se battoit tous les jours pour les faveurs d'une autre beauté, qui n'en étoit guère plus chiche qu'elle. C'étoit madame de Shrewsbiuy^
Le comte d'Arran , qui l'avoit servie des premiers, n'avoit pas été des derniers à la quitter. Cette beauté, moins fameuse pour ses conquêtes que pour les malheurs qu'elle a causés, mettoit son plus grand mérite à être plus sémillante que les autres. Comme personne ne pouvoit se vanter d'avoir été seul dans ses bonnes grâces , personne aussi ne pouvoit se plaindre d'en avoir été mal reçu. Jermyn trouva mauvais qu'elle ne lui eût
• Anne Marie, fille aînée de Robert Brudenel, comte de Cardigan, et femme de François Talbot , comte de Shrewsbury. On dit qu'elle coucha avec le duc de Buckingham le soir même que celui-ci venoit de tuer son mari en duel, et que , travestie en page , elle avoit tenu le cheval de son amant pendant le combat.
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point fait d'avances, sans considérer qu'elle n'en avoit pas le temps. Sa gloire en fut piquée; mais ce fut mal à propos qu'il s'avisa de l'enlever à ses autres amants.
Thomas Howard % frère du comte de Carlisle, en étoit un. Il n'y avoit point d'homme en Angleterre ni plus brave ni mieux fait : quoique son air fut froid, et que ses manières parussent douces et pacifiques, personne n'étoit ni plus fier ni plus emporté, La Shrewsbury donnant tête baissée dans les premières agaceries de l'invincible Jermyn , Howard ne le trouva pas bon. Elle s'en mit peu en peine : cependant , comme elle vouloit le ménager, elle consentit à recevoir une collation qu'il lui avoit si souvent proposée , qu'elle n'osa plus s'en défendre; un certain jardin appelé Spring- Garden devoit être la scène de cette fête.
Dès que la partie fut liée , Jermyn en fut averti sous main. Howard avoit une compagnie dans le régiment des gardes , et un des soldats de cette compagnie jouoit assez bien de la musette ; cette musette fut de la fête , et Jermyn se trouva dans le jardin comme par hasard : enflé de ses premières prospérités , il s'étoit mis sur son air vainqueur pour achever cette dernière conquête. Dès qu'il
' Quatrième fils du chevalier Guillaume Howard. Il épousa Marie duchesse de Richmond , et fille de George Villiers , duc de Buckingham. Il mourut en 1678.
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parut dans le jardin, la Shrewsbury parut sur le balcon.
Je ne sais comme elle trouva son héros, mais Howard ne le trouva pas à son gré. Cela n'empêcha pas Jermyn de monter au premier signe qu elle lui fit; et, ne se contentant pas de faire le petit tyran dans une fête qui n'étoit pas à son intention , après s'être emparé des lorgneries de la belle , il épuisa ses lieux communs et toute sa petite ironie à railler le repas et à tourner la musique en ridicule.
Howard n'étoit pas grand railleur; mais comme il étoit encore moins endurant, trois fois le festin fut sur le point d'être ensanglanté ; mais trois fois il supprima son impétuosité naturelle pour faire éclater ailleurs son ressentiment sans obstacle.
Jermyn sans faire attention à sa mauvaise humeur poursuivit sa pointe , parla toujours à madame Shrewsbury, et ne la quitta point qu'après le repas.
11 se coucha fier de ce triomphe, et fut réveillé le lendemain par un cartel. Il prit pour second Gilles Rawlings, homme de bonne fortune et gros joueur. Howard se servit de Dillon , adroit et brave , fort honnête homme , et par malheur intime ami de Rawlings.
Dans ce combat, la fortune ne fut point pour les favoris de l'amour. T.e pauvre Rawlings y fut
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tué tout roide, et Jermyn, percé de trois grands coups d'épée , fut porté chez son oncle avec fort peu de signes de vie.
Pendant que le bruit de cet événement occupoit la cour, selon les divers intérêts que l'on y prenoit, le chevalier de Grammont eut avis par Jones son ami , son confident et son rival , qu'un autre s'empressoit auprès de la Middleton. C'étoit Montagu% peu dangereux pour sa figure, mais fort à craindre par son assiduité , par l'adresse de son esprit, et par d'autres talents qui sont comptés pour quelque chose quand il est permis de les faire valoir.
Il n'en falloit pas la moitié tant pour mettre en mouvement toute la vivacité du chevalier de Grammont sur la concurrence. Ses inquiétudes réveillèrent en lui ce que le désir de vengeance, le malin vouloir et l'expérience peuvent imaginer d'expédients pour troubler le repos d'un rival et pour désespérer une maîtresse. Son premier mouvement fut de lui renvoyer ses lettres et de lui redemander son argent avant que de commencer à la tourmenter; mais rejetant ce projet comme indigne de l'injustice qu'on lui faisoit, il étoit sur le
» Ralph Montagu , second fils d'Edouard , lord Montagu. Il fut ambassadeur en France en i66g , admis au conseil privé en ifiya; joua un rôle dans la révolution; fut, en îyo5 , élevé au rang de marquis de Monthermer et de duc de Montagu. Il mourut le 7 mars 1708, âgé de 73 ans.
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point de travailler à la désolation de la pauvre Middleton , lorsqu'il vit par hasard mademoiselle d'Hamilton. Dès ce moment, plus de ressentiment contre la Middleton , plus d'empressement pour la Warmestré , plus d'inconstance , plus de vœux flottants. Cet objet les fixa tous; et de ses anciennes habitudes il ne lui resta que l'inquiétude et la jalousie.
Ses premiers soins furent de plaire; mais il vit bien que pour réussir il falloit s'y prendre tout autrement qu'il n'avoit fait jusqu'alors.
La famille de mademoiselle d'Hamilton, assez nombreuse, occupoit une maison grande et commode près de la cour : celle du duc d'Ormond n'en bougeoit; ce qvi'il y avoit de plus distingué dans Londres s'y trouvoit tous les jours. Le chevalier de Grammont y fut reçu selon son mérite et sa qualité : il s'étonna d'avoir employé tant de temps ailleurs; mais après avoir fait cette connoissance il n'en chercha plus.
Tout le monde convenoit que mademoiselle d'Hamilton étoit digne de l'attachement le plus sincère et le plus sérieux : rien n'étoit meilleur que sa naissance, et rien de plus charmant que sa personne.
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