‹ Mémoires du comte de GrammontChapitre 19 sur 26 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le chevalier de Grammont devient amoureux de mademoiselle d'Hamilton. Aventure d'un bal de la reine. Voyage du valet de chambre Termes à Paris.

Le chevalier de Grammont peu content de ses galanteries, se voyant heureux sans être aimé, devint jaloux sans être amoureux.

La Middleton, comme on a dit, alloit éprouver comme il s'y prenoit pour tourmenter, après avoir éprouvé ce qu'il savoit pour plaire.

Il fut la chercher chez la reine, où il y avoit bal. Elle y étoit; mais, par bonheur pour elle, mademoiselle d'Hamilton y étoit aussi. Le hasard avoit fait que , de toutes les belles personnes de la cour, c'étoit celle qu'il avoit le moins vue , et celle qu'on lui avoit le plus vantée. Il la vit donc pour la première fois de près, et s'aperçut qu'il n'avoit rien vu dans la cour avant ce moment : il l'entretint; elle lui parla. Tant qu'elle dansa, ses yeux furent sur elle, et dès ce moment plus de ressentiment contre la Middleton. Elle étoit dans cet heureux âge où les charmes du beau sexe commencent à s'épanouir : elle avoit la plus belle taille, la plus belle gorge et les plus beaux bras du monde. Elle étoit grande et gracieuse jusque dans le moindre de ses mouvements : c'étoit l'original

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que toutes les femmes copioient pour le goût des habits et l'air de la coiffure. Elle avoit le front ouvert, blanc et uni; les cheveux bien plantés, et dociles pour cet arrangement naturel qui coûte tant à trouver. Une certaine fraîcheur que les couleurs empruntées ne sauroient imiter formoit son teint. Ses yeux n'étoient pas grands; mais ils étoient vifs, et ses regards signifioient tout ce qu'elle vouloit. Sa bouche étoit pleine d'agréments et le tour de son visage parfait. Un petit nez délicat et retroussé n'étoit pas le moindre ornement d'un visage tout aimable. Enfin à son air, à son port, à toutes les grâces répandues sur sa personne entière , le chevalier de Grammont ne douta point qu'il n'y eût de quoi former des préjugés avantageux sur tout le reste. Son esprit étoit à peu près comme sa figure; ce n'étoit point par ces vivacités importunes, dont les saillies ne font qu'étourdir, qu'elle cherchoit à briller dans la conversation. Elle évitoit encore plus cette lenteur affectée dans le discours dont la pesanteur assoupit ; mais , sans se presser de parler, elle disoit ce qu'il falloit , et pas davantage. Elle avoit tout le discernement imaginable pour le solide et le faux brillant; et, sans se parer à tout propos des lumières de son esprit, elle étoit réservée, mais très juste dans ses décisions. Ses sentiments étoient pleins de noblesse; fiers à outrance quand il en étoit question :

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cependant elle étoit moins prévenue sur son mérite qu'on ne l'est d'ordinaire quand on en a tant. Faite comme on vient de dire, elle ne pouvoit manquer de se faire aimer; mais, loin de le chercher, elle étoit difficile sur le mérite de ceux qui pouvoient y prétendre.

Plus le chevalier de Grammont étoit persuadé de ces vérités , plus il s'efforçoit de plaire et de persuader à son tour. Son esprit amusant , sa con versation vive, légère et toute nouvelle, le faisoient écouter ; mais il étoit embarrassé de ce que les présents, qui faisoient si promptement leur chemin dans son ancienne méthode, n'étoient plus de saison dans celle dont il falloit désormais se servir.

Il avoit un vieux valet de chambre nommé Termes, hardi voleur, et menteur encore plus effronté. Il avoit coutume de partir de Londres toutes les semaines pour les commissions dont on a parlé; mais depuis la disgrâce de la Middleton, et l'aventure deja Warmestré, le seigneur Termes n'étoit plus employé que pour les habits que son maître faisoit venir de Paris, et ne s'acquittoit pas toujours fidèlement de cette commission , comme on va voir.

La reine avoit de l'esprit , et mettoit tous ses soins à plaire au roi par les complaisances qui coûtoient le moins à sa tendresse. Elle étoit attentive

jMÉimoiri:s de gr\mmont. i/ji

aux plaisirs et aux amusements qu'elle pouvoit fournir, surtout lorsqu'elle devoit en être.

Elle avoit imaginé pour cet effet une mascarade galante, où ceux qu'elle nomma pour danser dévoient représenter différentes nations. Elle donna du temps pour s'y préparer; et durant ce temps on peut croire que les tailleurs, les couturières et les brodeurs ne furent pas sans occupation. Les beautés qui dévoient en être n'étoient guère plus tranquilles; cependant mademoiselle d'Hamilton eut assez de loisir pour faire deux ou trois petites pièces dans une conjoncture si favorable pour le ridicule qu'on pouvoit donner aux impertinents de la cour. Il y en avoit deux qui l'étoient par excellence : l'une étoit madamede Muskerry % femme de son cousin germain; et l'autre étoit une fille d'honneur de la duchesse, que l'on appeloit Blague.

La première, que son mari n'avoit pas assurément épousée pour ses beaux yeux, étoit faite comme la plupart des riches héritières, pour qui l'équitable nature semble avare de ses richesses à mesure qu'elles sont comblées des faveurs de la

' Marguerite, fille unique dUlick, cinquième comte de Clanrickard, fut mariée trois fois : i° à Charles, vicomte de Muskerry, tué dans un combat naval contre les HoUandois, le 3 juin i665 ; 2" en Tr>76 , à Robert Villiers, vicomte de Purbeck, qui mourut en i685; .1 Robert Fielding , Esq. Ayant dissipé sa fortune par son extravaf^ante conduite , elle vendit nue grande partie de ses terres, et moulut en août i6q8

fortune. Elle avoitla taille d'une femme grosse sans l'être; mais elle boitoit avec plus de raison ; car, de deux jambes infiniment courtes, elle en avoit une qui rétoit beaucoup plus que l'autre. Un visage assortissant mettoit la dernière main au désagrément de sa figure.

Mademoiselle Blague ^ étoit une autre espèce de ridicule. Sa taille n'étoit ni bien ni mal. Son visage étoit de la dernière fadeur, et son teint se fourroit partout avec deux petits yeux reculés, garnis de paupières blondes, longues comme le doigt. Avec ces attraits, elle se mettoit en embuscade pour surprendre les cœurs; mais elle s'y seroit tenue en vain , sans l'arrivée du marquis Brisacier. Le ciel sembloit les avoir faits l'un pour l'autre. Il avoit tout ce qu'il faut dans l'extérieur et dans les manières pour éblouir une créature de son caractère. Il parloit éternellement sans rien dire, et renchérissoit dans ses habits sur les modes les plus outrées. La Blague crut que tout ce fracas s'adressoit à elle ; et le seigneur Brisacier crut que ces longues paupières de la Blague n'avoient jamais couché que lui en joue. On s'aperçut du bien qu'ils se vouloient ; cependant ils n'en étoient

' Henriette Marie, fille du colonel Blague, de la province de Suffolk , épousa le chevalier Thomas Yaj-horough , de Snaitli , en Yorksbire. Elle étoit sœur de la femme de Sydney, comte de Godolphin. Elle joua à la cour, en 1675, le rôle de Diane dans la Calisto de Crown, et étoit alors appelée ancienne fille d'honneur de la reine.

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qu'aux muets interprètes , quand mademoiselle d'Hamilton s'avisa de se mêler de leurs affaires.

Elle voulut faire les choses dans l'ordre, et commença par sa cousine de Muskerry, à cause de sa qualité. Les deux entêtements de cette dernière étoient la danse et la parure. La magnificence des habits n'étoit pas soutenable avec sa figure; mais, quoique la danse fût encore plus insoutenable , elle ne manquoit pas un bal de la cour, et la reine avoit assez de complaisance pour le public pour ne jamais manquer de la faire danser : mais il n'y eut pas moyen de la mettre d'une fête aussi sérieuse et aussi magnifique que cette mascarade. La Muskerry séchoit d'impatience pour les ordres qu'elle attendoit.

Ce fut sur cette inquiétude , dont mademoiselle d'Hamilton fut avertie , qu'elle forma le dessein de se donner une petite fête aux dépens de cette folle. La reine envoyoit des billets à celles qu'elle nommoit, dans lesquels la manière dont elles dévoient se mettre étoit marquée. Mademoiselle d'Hamilton fit écrire un billet tout semblable pour madame de Muskerry, en Babylonienne.

Elle assembla son conseil pour aviser aux moyens de le faire tenir. Ce conseil étoit composé d'un de ses frères et d'une sœur , qui se divertissoient volontiers aux dépens de ceux qui le méritoient. Après avoir consulté quelque temps, on vint à

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bout de faire tenir ce billet en main propre. jNIilord Mnskerry ne faisoit que de sortir d'avec elle quand elle le reçut. Il étoit fort honnête homme, assez sérieux, fort sévère, et mortel ennemi du ridicule. La laideur de sa femme ne lui étoit pas tant à charge que celui qu'elle se donnoit dans toutes les occasions qui s'en présentoient. Il se crut en sûreté dans celle dont il étoit question , ne croyant pas que la reine voulût gâter sa mascarade en la nommant : cependant , comme il connoissoit la fureur dont sa femme se donnoit en spectacle par sa danse et par sa parure , il venoit de l'exhorter bien sérieusement à se contenter d'être spectatrice de cette fête , quand même la reine auroit la cruauté de l'en mettre. Il prit ensuite la liberté de lui faire voir le peu de rapport qu'il y avoit entre sa figure et celle des personnes auxquelles la danse et l'éclat sont permis. Son sermon finit enfin par une défense expresse de briguer dans cette fête une place qu'on ne songeroit pas à lui donner.

Mais , loin de prendre cet avis en bonne part , elle se mit en tête que lui seul avoit détourné la reine de lui faire un honneur qu'elle souhaitoit ardemment; et, sitôt qu'il fut sorti, son dessein fut de s'aller jeter aux pieds de sa majesté pour en demander justice. Ce fut justement dans ces dispositions qu'elle reçut le billet. Elle le baisa

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trois fois ; et , sans égard aux défenses de son mari , elle monta promptement en carrosse pour s'informer chez tous les marchands qui trafiquoient au Levant de quelle manière les dames de qualité s'habilloient à Babylone.

Le panneau qu'on tendoit à mademoiselle Blague étoit d'une autre espèce. Elle étoit d'une confiance sur ses appas, et d'une crédulité sur leurs effets, à donner dans tout ce qu'on vouloit.

Brisacier, quelle en croyoit dûment atteint, avoit l'esprit orné de lieux communs et de chansonnettes. Il chantoit faux avec méthode , et mettoit sans cesse en avant l'un et l'autre de ces talents heureux. Le duc de Buckingham le gâtoit autant qu'il pouvoit par les louanges qu'il donnoit à sa voix et à son esprit.

La Blague , qui n'entendoit presque point le françois, se régla sur cette autorité pour admirer l'un et l'autre. On s'aperçut que toutes les paroles qu'il lui chantoit ne faisoient mention que de blondes, et que, prenant toujours la chose pour elle, ses paupières s'en humilioient par reconnoissance et par pudeur. Ce fut sur ces observations qu'on résolut de mettre en jeu la Blague dès qu'il en seroit temps.

Pendant que ces petits projets se formoient, le roi, qui ne cherchoit qu'à faire plaisir au chevalier de Grammont , lui demanda s'il vouloit être de la

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mascarade, à la charge de mener mademoiselle d'Hamiltoii. Il ne se piquoit pas d'être assez danseur pour une occasion comme celle-là : cependant il n'avoit garde de refuser cette proposition. Sire , dit-il , de toutes les bontés qu'il vous a plu me témoigner depuis que je suis ici , cette dernière m'est la plus sensible : et , pour vous en marquer ma reconnoissance , je vous promets de bons offices auprès de la petite Stew^art. Il le disoit parce qu'on venoit de lui donner un appartement séparé du reste des filles de la reine, et que les respects des courtisans cominencoient à se tourner vers elle. Le roi reçut agréablement la plaisanterie : et l'ayant remercié d'une offre si nécessaire , monsieur le chevalier , lui dit-il , de quelle manière vous mettrez-vous pour le bal ? Je vous laisse le choix des nations... Si cela est, reprit le chevalier de Grammont , je m'habillerai à la françoise pour tne déguiser ; car l'on me fait déjà l'honneur de me prendre pour un Anglois dans votre ville de Londres. J'aurois , sans cela, quelque envie de me mettre à la romaine; mais, de peur de me faire des affaires avec le prince Piobert * , qui prend si chaudement les intérêts d'Alexandre contre milord Thanet ^, qui se déclare pour César, je n'ose plus

' Petit-fils (le Jacques I""", et plus connu sous le nom de prince Rupert. U naquit le 19 décembre 1619, et mourut à Londres le aa

novemlne iC>8?..

^ Selon Horace VValpole, Nicolas Tufton , troisième comte de

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m'iiabiller en héros. Du reste, quoique j'aie la danse cavalière, avec de l'oreille et de l'esprit, j'espère me tirer d'affaire : de plus , mademoiselle d'Hamilton mettra bien ordre qu'on n'aura pas trop d'attention pour moi. Quant à mon habillement, je ferai partir Termes demam matin; et, si je ne vous fais voir a son retour l'habit le plus galant que vous ayez encore vu , tenez-moi pour la nation la plus déshonorée de votre mascarade.

Termes partit avec des instructions réitérées sur le sujet de son voyage; et, son maître redoublant d'impatience dans luie conjoncture comme cellelà , le courrier ne pouvoit pas encore être débarqué, qu'il commençoit à compter les moments, dans l'attente de son retour. Il s'en occupa jusqu'à la veille du bal. Ce fut ce jour-là que mademoiselle d'Hamilton et sa petite société prirent poui l'exécution de leur dessein.

Les gants de Martial étoient fort à la mode dans ce temps-là. Elle en avoit quelques paires par hasard. Elle en envoya une à mademoiselle Blague, accompagnée de quatre aunes de ruban du jaune le plus pâle qui se pût trouver, et elle y joignit ce billet :

« Vous étiez l'autre jour plus charmante que

Thanet, qui mourut le 24 novembre 1^79; et, selon les éditeurs fie 1792 , Jean, son père, second comte de Thanet, mort le 6 mai i664' Ils furent tons deux victimes de leur attacliement au roi.

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« toutes les blondes de l'univers. Je vous vis hier « encore plus blonde que vous ne l'étiez ce jour-là. « Si vous continuez , que deviendra mon cœur ? « Mais il y a long-temps qu'il est la proie de vos « yeux marcassins. Serez-vous demain de la mas- « carade ? Mais peut-il y avoir des charmes dans « une fête où vous ne seriez pas? N'importe, je « vous reconnoîtrai dans quelque déguisement « que vous soyez. Mais je serai mieux éclairci de « mon sort par le présent que je vous envoie. Vous « porterez des nœuds de ce ruban à vos cheveux , « et ces gants baiseront les plus belles mains du « monde. »

Ce billet avec le présent furent rendus à la Blague avec le même succès qu'on avoit fait tenir celui de Babylonienne à madame de Muskerry. On venoit d'en rendre compte à mademoiselle d'Hamilton , quand cette madame de Muskerry lui vint rendre visite : elle paroissoit fort affairée. L'heure commençoit à la gagner, quand sa cousine la pria de passer dans son cabinet. Dès qu'elles y furent : Je vous demande le secret, dit la Muskerry, pour celui que je vais vous dire. N'admirez-vous point comme les hommes sont faits ? Ne vous y fiez pas trop , ma chère cousine. Milord Muskerry , qui devant notre mariage auroit passé les jours et les nuits à me voir danser, s'avise à présent de me le défendre , et dit que cela ne me convient pas. Ce

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n'est pas tout; il m'en a si souvent rebattu les oreilles au sujet de la mascarade , que je suis obligée de lui cacher l'honneur que la reine m'a fait de me nommer. Cependant je suis étonnée qu'on ne me fasse pas savoir qui doit me mener. Mais si vous saviez la peine qu'on a de trouver dans cette maudite ville de quoi se mettre en Babylonienne, vous auriez pitié de ce que j'ai souffert depuis le temps qu'on m'a nommée , outre que ce qu'il m'en coûte passe toute imagination.

Ce fut en cet endroit que l'envie de rire, qui n'avoit fait qu'augmentera mesure que mademoiselle d'Hamilton l'avoit supprimée, la vainquit enfin par un éclat immodéré. La Muskerry lui en sut bon gré , ne doutant point que ce ne fût de la bizarrerie de son époux. Mademoiselle d'Hamilton lui dit que tous les maris étoient à peu près de même ; qu'il ne falloit pas s'embarrasser de leurs fantaisies; qu'elle ne savoit pas qui devoit la mener dans la mascarade; mais que, puisqu'elle étoit nommée , celui qui l'étoit avec elle ne lui manqueroit pas ; qu'elle ne comprenoit pourtant ]xis qu'il ne se fût pas encore déclaré, à moins qu'il n'eût aussi une épouse fantasque qui lui eût interdit la danse.

Cette conversation finie, la Muskerry sortit avec empressement pour tâcher de savoir quelques nouvelles de son danseur. Ceux qui trem-

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poient dans le complot rioient à gorge déployée de la visite avec mademoiselle d'Hamilton, quand milord Muskerry leur en fit une à son tour; et tirant mademoiselle d'Hamilton à l'écart : Ne sauriez-vous point , dit-il , s'il y a quelque bal dans la ville demain ? — Non , dit-elle. Pourquoi ? — Parce que je viens d'apprendre que ma femme fait de grands préparatifs d'habits. Je sais bien qu'elle n'est pas de la mascarade ; j'y ai mis bon ordre : mais, comme elle a le diable au corps pour la danse, je meurs de peur qu'elle ne se donne !quelque nouveau ridicule malgré toutes mes précautions. Encore si c'étoit parmi la bourgeoisie , dans quelque lieu retiré , je n'en serois pas en peine.

On le rassura le mieux qu'on put; et l'ayant congédié sous prétexte de mille choses qu'on avoit à faire pour le jour suivant , mademoiselle d'Hamilton se crut en liberté pour le reste de la journée, lorsqu'elle vit arriver une certaine mademoiselle Price , fille d'honneur de madame la duchesse. C'étoit justement ce qu'elle cherchoit. Il y avoit quelque temps que cette fille et la Blague se harpilloient au sujet de Dongan ' , que la Price avoit enlevé à cette dernière. La haine subsistoit encore entre ces deux divinités.

Quoique les filles d'honneur ne fussent point

< Les anciens comtes de Limerick ctoient de cette maison.

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nommées pour la mascarade , elles y dévoient assister, et par conséquent ne rien négliger pour y briller. Mademoiselle d'Hamilton avoit encore une paire de gants pareille à celle qu'elle avoit envoyée à la Blague; elle en fit présent à sa rivale, avec quelques nœuds du même ruban , qui sembloit fait exprès pour elle, brune comme elle étoit. La Price lui en fit mille remerciments , et lui promit de s'en faire honneur au bal. Vous me ferez plaisir, dit mademoiselle d'Hamilton; mais, si vous dites qu'une bagatelle comme cela vient de moi , je ne vous le pardonnerai jamais. Au reste, lui dit-elle, n'allez pas ôter le marquis de Brisacier à cette pauvre Blague , comme vous avez fait Dongan. Je sais bien qu'il ne tient qu'à vous. Yous avez de l'esprit; vous parlez françois; et, pour peu qu'il vous eût entretenue, l'autre n'auroit que faire d'y prétendre.

Il n'en fallut pas davantage. La Blague n'étoit que ridicule et coquette. Mademoiselle Price étoit ridicule et coquette, et quelque chose de plus.

Le jour du bal venu, la cour, plus brillante (|ue jamais, étala toute sa magnificence dans cette mascarade. Ceux qui la dévoient composer étoient assemblés, à la réserve du chevalier de Grammont. On s'étonna qu'il airivât des derniers dans celte occasion , lui dont l'empressement étoit si remarquable dans les plus frivoles; mais on s'é-

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tonna bien plus de le voir enfin paroître en habit de ville, qui avoit déjà paru. La chose étoit monstrueuse pour la conjoncture, et nouvelle pour lui. Vainement portoit-il le plus beau point, la perruque la plus vaste et la mieux poudrée qu'on pût voir ; son habit , d'ailleurs magnifique , ne convenoit point à la fête.

Le roi s'en aperçut d'abord : Chevalier de Grammont , lui dit-il , Termes n'est donc point arrivé?... Pardonnez-moi, sire, dit-il. Dieu merci... Comment , Dieu merci ? dit le roi : lui seroit-il arrivé iquelque chose par les chemins ? Sire , dit le che- (valier de Grammont, voici l'histoire de mon habit et de M. de Termes , mon courrier. A ces mots, le bal tout prêt à commencer fut suspendu. Tous ceux qui dévoient danser faisoient un cercle autour du chevalier de Grammont; il poursuivit îinsi son récit r

Il y a deux jours que ce coquin devroit être ici, suivant mes ordres et ses serments. On peut juger de mon impatience tout aujourd'hui, voyant qu'il n'arrivoit pas. Enfin, après l'avoir bien maudit, il n'y a qu'une heure qu'il est arrivé , crotté depuis la tête jusqu'aux pieds , botté jusqu'à la ceinture, fait enfin comme un excommunié. Hé bien! monsieur le faquin, lui dis-je, voilà de vos façons de faire ! Vous vous faites attendre jusqu'à l'extrémité; encore est-ce un miracle que vous soyez ar-

rivé. Oui, mor..., dit-il, c'est un miracle : vous êtes toujours à gronder. Je vous ai fait faire le plus bel habit du monde, que M. le duc de Guise lui-même a pris la peine de commander. Donne-le donc, bourreau! lui dis-je. Monsieur, dit-il, si je n'ai mis douze brodeurs après , qui n'ont fait que travailler jour et nuit, tenez-moi pour un infâme. Je ne les ai pas quittés d'un moment. — Et où estil , traître qui ne fais que raisonner dans le temps que je devrois être habillé? — Je l'a vois, dit-il, empaqueté, serré, ployé, que toute la pluie du monde n'en eût point approché. Me voilà à courir jour et nuit, connoissant votre impatience, et qu'il ne faut pas lanterner avec vous... Mais où est-il, m'écriai-je, cet habit si bien empaqueté? Péri, monsieur, me dit-il en joignant les mains. Comment, péri! lui dis-je en sursaut. — Oui, péri, perdu , abîmé : que vous dirai-je de plus ? — Quoi , le paquebot a fait naufrage ? lui dis-je. — Oh ! vraiment, c'est bien pis, comme vous allez voir, me répondit-il. J'étois à une demi-lieue de Calais hier au matin, et je voulus prendre le long de jla mer pour faire plus de diligence; mais, ma foi, l'on dit bien vrai qu'il n'est rien tel que le grand chemin ; car je donnai tout au travers d'un sable mouvant, où j'enfonçai jusqu'au menton. Un sable mouvant auprès de Calais! lui dis-je. Oui, monsieur, me dit-il , et si bien sable mouvant ,

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que je me donne au diable si on me voyoit autre chose que le haut de la tète quand on m'en a tiré. Pour mon cheval, il a fallu plus de quinze hommes pour l'en sortir; mais pour mon porte-manteau, où malheureusement j'avois mis votre habit, jamais on ne l'a pu trouver : il faut qu'il soit pour le moins une lieue sous terre.

Yoilà, sire, poursuivit le chevalier de Grainmont, l'aventure et le récit que m'en a fait cet honnête homme. Je l'aurois infailliblement tué, si je n'avois eu peur de faire attendre mademoiselle d'Hamilton, et si je n'avois été pressé de vous donner avis du sable mouvant, afin que vos courriers prennent soin de l'éviter.

Le roi se tenoit les côtés de rire , quand le chevalier de Grammont reprenant la parole : A propos, sire , dit-il , j'oubliois de vous dire que, pour augmenter ma mauvaise humeur, je me suis vu arrêter, comme je sortois de ma chaise, par un diable de fantôme en masque, qui me vouloit à toute force persuader que la reine m'avoit ordonné de danser avec elle; et, comme je m'en suis défendu le moins brutalement qu'il m'a été possible, elle m'a chargé de m'informer ici qui doit la mener, et m'a prié de l'envoyer prendre incessamment. Ainsi votre majesté ne feroit point mal de donner ses ordres pour cela ; car elle s'est mise en embuscade dans un carrosse pour saisir

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tous les passants à la porte deWhite-Hall. Au reste, je vous puis dire que c'est une chose à voir que son habillement : il faut qu'elle ait plus de soixante aunes de gaze et de toile d'argent autour d'elle, sans compter une espèce de pyramide sur la tête, garnie de cent mille brimborions.

Ce dernier récit étonna toute l'assemblée , à la réserve de ceux qui avoient part à l'aventure. La reine assura que tout ce qu'elle avoit nommé pour le bal étoit présent; et le roi, après quelques moments de réflexion : Je parie , dit-il , que c'est la duchesse de Newcastle ''. Et moi, dit milord Muskerry, s'approchant de mademoiselle d'Hamilton, je parie que c'est ime autre folle ; car je me trompe fort si ce n'est pas ma femme.

Le roi voulut qu'on allât s'informer qui c'étoit , et qu'on la fît venir. Milord Muskerry s'offrit à cette commission , par le pressentiment qu'on vient de dire, et ne fit pas mal. Mademoiselle d'Hamiîton ne fut pas fâchée que ce fut lui, sachant bien qu'il ne se trorapoit pas dans sa conjecture. La

■ Marguerite Lucas , duchesse de Newcastle , la plus jeune des filles du chevalier Charles Lucas, fut une des dames d'honneur de la reine, épouse de Charles I<'^ Elle est auteur de dix-neuf pièces de théâtre et de plusieurs vol. in-fol., dont quelques uns ont clé traduits en latin. L'une de ces pièces de théâtre, intitulée ihe Présence, a \ingt et une scènes surnuméraires. On conserve trois vol. in-fol. de ses poèmes encore manuscrits. Son périrait en grand et en habit de théâtre, quelle porloit, dit-on, comniunémenl , se voit à Welheck.

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plaisanterie auroit été beaucoup plus loin qu'elle n'avoit prétendu , si la princesse de Babylone eût paru dans ses atours.

Le bal ne fut pas trop bien exécuté, s'il faut parler ainsi, tant qu'on ne dansa que des danses sérieuses ; cependant il y avoit dans cette assemblée d'aussi bons danseurs et d'aussi belles danseuses qu'il y en eût au monde ; mais comme le nombre n'en étoit pas grand , on quitta les danses françoises pour se mettre aux contre-danses.Quand ceux qui étoient de la mascarade en eurent dansé quelques unes, le roi trouva bon de mettre en jour les troupes auxiliaires tandis qu'on se reposeroit. Les filles de la reine et celles de la duchesse furent menées par ceux qui étoient de la mascarade.

Ce fut alors qu'on eut le temps de prêter quelque attention à la Blague, et l'on trouva que le billet qu'on lui avoit fait rendre de la part de Brisacier faisoit son effet. Elle étoit arrivée plus jaune qu'un coing. Ses cheveux blonds étoient farcis de ce ruban couleur de citron qu'elle y avoit mis par complaisance; et, pour éclaircir Brisacier de son sort, elle portoit souvent à sa tète ses mains victorieuses garnies des gants dont il étoit question. Mais si l'on fut surpris d'une coiffure qui la rendoit plus blafarde que jamais , elle fut bien autrement surprise de voir la Price partager avec elle de point «Ml point le présent de Brisacier. La surprise se

changea bientôt en jalousie; car sa rivale n'avoit pas manqué de Taccroclier de conversation sur ce qu'on lui avoit insinué la veille; et Brisacier n'avoit pas manqué de donner tête baissée dans ses premières agaceries , sans faire la moindre attention à la blonde Blague , ni aux signes qu'elle se tuoit de faire pour l'instruire de son heureuse destinée. La Price étoit ronde et ragote, et par conséquent ne dansoit point. Le duc de Buckingham, qui mettoit le marquis de Brisacier sur les rangs le plus souvent qu'il pouvoit, vint le prier de la part du roi de mener la Blague , sans savoir ce qui se passoit alors dans le cœur de cette nymphe. Brisacier s'en défendit, sur le mépris qu'il avoit pour les contre-danses. La Blague crut que c'étoit elle qu'on méprisoit; et, voyant qu'il s'étoit remis en conversation avec sa mortelle ennemie, elle se mit à danser sans savoir ce qu'elle faisoit. Quoique son indignation et sa jalousie fussent assez marquées pour en divertir la cour, il n'y eut que mademoiselle d'Hamilton et ses complices qui en eurent le plaisir entier. Leur satisfaction fut complète; car bientôt arriva milord Muskerry encore, tout interdit de la vision dont le chevalier de Grammont avoit fait le portrait. 11 apprit à mademoi-l selle d'Hamilton que c'étoit la Muskerry en propre; personne, mille fois plus extravagante qu'elle ne l'avoit jamais été ; qu'il avoit eu toutes les peines

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du monde à la remettre chez elle avec une sentinelle à la porte de sa chambre. Le lecteur trouvera peut-être qu'on s'est trop arrêté sur ces incidents frivoles; peut-être aura-t-il raison : passons à d'autres.

Tout rioit au chevalier de Grammont dans la nouvelle tendresse qui l'occupoit. Il n'étoit pas sans rivaux ; mais ce qu'il y avoit de plus extraordinaire , c'est qu'il étoit sans inquiétude : il connoissoit leur esprit et celui de mademoiselle d'Hamilton.

De ses amants , le plus considérable et le moins déclaré étoit M. le duc d'York; mais il avoit beau s'en cacher , la cour étoit trop faite à ses manières pour douter de son goût pour elle. Il ne jugea pas à propos de déclarer des sentiments qu'il ne convenoit pas à mademoiselle d'Hamilton d'apprendre ; mais il lui parloit tant qu'il pouvoit , et la lorgnoit d'une grande assiduité. Comme la chasse étoit son plaisir favori, cet exercice l'occupoit une partie du jour. Il en revenoit d'ordinaire assez fatigué; mais la présence de mademoiselle d'Hamilton le réveilloit quand elle se trouvoit chez la reine ou chez la duchesse. C'étoit là que n'osant lui parler de ce qu'il avoit sur le cœur, il l'entretenoit de ce qu'il avoit dans la tête ; il lui contoit des merveilles de la prudence des renards, de la prouesse des chevaux, lui faisoit un détail de bras cassés, de

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jambes démises , d'épaules disloquées , et d'autres aventures curieuses et divertissantes ; après quoi ses yeux lui disoient le leste, jusqu'à ce que le sommeil interrompît leur conversation; car ces tendres truchements ne laissoient pas de se fermer quelquefois au fort de leur lorgne rie.

La duchesse ne fut point alarmée d'une passion que sa rivale ne regardoit rien moins que sérieusement, et dont elle prenoit la peine de se divertir avec tout le respect du monde. Au contraire, comme elle avoit du goût et de l'estime pour elle, jamais elle ne la traita plus gracieusement.

Les deux Russell, oncle et neveu, étoient deux autres rivaux du chevalier de Grammont. L'oncle' avoit bien soixante ans. Son courage et sa fidélité l'avoient distingué dans les guerres civiles. Sa passion et ses desseins pour mademoiselle d'Hamilton parurent à la fois; mais sa magnificence ne parut qu'à demi dans les galanteries que la tendresse inspire. Il n'y avoit pas long-temps que l'on avoit quitté le ridicule des chapeaux pointus pour tomber dans l'autre extrémité. Le vieux Russell, effr£^yé d'une chute si terrible, voulut prendre un milieu qui le rendît remarquable. Ill'étoit encore par sa constance envers les pourpoints tailladés,

' Jean Russell, troisième fils de François, comte de Bedford , et colonel du premier régiment des gardes. Il mourut en novembre

l6o MÉMOIRES DE GRAMMONT.

qu'il a soutenus long-temps après leur suppression universelle : mais ce qui surprenoit le plus étoit un certain mélange d'avarice et de libéralité, sans cesse en guerre l'une avec l'autre, depuis qu'il y étoit avec l'amour.

Son neveu' n'étoit alors que cadet de la famille ; mais la succession de son oncle le regardoit ; et, quoiqu'il en eût besoin pour son établissement , et qu'il eût encore plus besoin de ménager l'esprit de cet oncle pour s'en assurer, il ne put éviter sa destinée. La Middleton le traitoit avec assez de préférence; mais ses faveurs ne purent le garantir des charmes de mademoiselle d'Hamilton. Sa figure n'auroit rien eu de choquant, s'il l'eût laissée dans son naturel ; mais il étoit guindé dans toutes ses allures, taciturne à donner des vapeurs, cependant un peu plus ennuyant quand il parloit.

Le chevalier de Grammont , en plein repos sur toutes les concurrences, s'engageoit de plus en plus, sans former d'autres projets ni concevoir d'autres espérances que celle de se rendre agréable. Quoique sa passion fût hautement déclarée, personne à la cour ne la regardoit que comme ces habitudes de galanterie qui ne vont qu'à rendre justice au mérite.

' Guillaume, fils aîiu- d'Edouard Russell, frère cadet de Jean Russell, dont nous venons de parler. Ti étoit porte-enseigne de Charles II, et mourut en 167 4-

MÉMOIRES DE GRAMMONT. l6r

Son philosophe' en jugea tout autrement, en voyant que, sans compter un redoublement infini de magnificence et de soins, il avoit regret aux heures qu'il donnoit au jeu; qu'il ne cherchoit plus ces longues et agréables conversations qu'ils avoient d'ordinaire ensemble ; et que ce nouvel empressement l'enlevoit partout à lui-même.

Monsieur le chevalier, lui dit -il, il me semble que vous laissez depuis quelque temps les beautés de la ville et leurs amants bien en repos. La Middleton fait impunément de nouvelles conquêtes, et de vos présents vous souffrez qu'elle vous crève les yeux sans la moindre avanie. La pauvre Warmestré vient d'accoucher tranquillement au milieu de la cour sans que vous en ayez soufflé. Je l'a vois bien prévu, monsieur le chevalier, vous avez fait connoissance avec mademoiselle d'Hamilton ; et , chose qui ne vous étoit jamais arrivée, vous voilà véritablement amoureux. Mais voyons un peu ce qui peut vous en arriver. Je ne pense pas, en premier lieu, que vous espériez de la mettre à mal. Elle est telle , et par sa naissance et par son mérite , que , si vous étiez en possession des titres et des biens de votre maison, vous seriez excusable de vous présenter sur un pied sérieux, quelque ridicule qu'il y ait dans le mariage en général : car, si vous ne voulez que de l'esprit, de la sa-

' Saint-Évremond.

gesse, et les trésors de la beauté, vous ne sauriez mieux vous adresser. Mais pour vous, qui n'avez que médiocrement de ceux de la fortune , vous ne sauriez vous adresser plus mal; car votre frère de Toulongeon, de l'humeur dont je le connois, n'aura pas la complaisance de se laisser mourir pour favoriser vos prétentions.

Mais posons le cas que vous ayez tout le bien qu'il faudroit pour l'un et pour l'autre, et c'est beaucoup dire, connoissez-vous la délicatesse, pour ne pas dire la bizarrerie de cette princesse sur un pareil engagement? Savez -vous qu'il n'a tenu qu'à elle d'avoir les meilleurs partis d'Angleterre? Le duc de Richmond l'a recherchée des premiers; mais, quoiqu'il fut amoureux, il étoit intéressé. Cependant le roi, voyant qu'il ne tenoit qu'au bien, prit sur lui cet article, en considération du duc d'Ormond, du mérite et de la naissance de mademoiselle d'Hamilton, et des services de monsieur son père : mais mademoiselle d'Hamilton , choquée qu'un homme qui faisoit l'amoureux eût marchandé, faisant d'ailleurs réflexion sur son caractère dans le monde, n'a pas jugé qu'il fût assez important d'être duchesse de Richmond , au hasard de ce qu'il y auroit à craindre d'un homme brutal et débauché.

Votre petit Jermyn , malgré tout le bien de son oncle et l'éclat de sa propre réputation, n'y a-t~il

MÉMOIRES DE GRA.MMONT. l63

pas échoué? A-t-elle jamais voulu seulement regarder Henri Howard ^ , qui est à la veille d'être le premier duc d'Angleterre, et qui possède actuellement tout le bien de la maison de Norfolk? Je tombe d'accord que c'est un bœuf; mais quelle autre dans toute l'Angleterre ne passeroit pas par dessus la pesanteur de son esprit et le peu d'agrément de sa figure pour être, avec trois cent mille livres de rente, la première duchesse du royaume?

Pour achever en peu de mots, milordFalmouth m'a dit lui-même qu'il l'avoit toujours regardée comme la seule chose qui manquoit à son bonheur ; mais qu'au milieu de tout l'éclat de sa fortune il n'avoit osé lui déclarer ses sentiments; qu'il se sentoit assez de foiblesse ou trop de fierté pour se contenter de l'obtenir du seul consentement de ses parents; et , quoique les premiers refus des belles ne fussent comptés pour rien , il savoit de quel air elle recevoit ceux dont la personne ne lui étoit point agréable.

Après cela, monsieur le chevalier, voyez de quelle manière vous prétendez vous y prendre; car vous êtes amoureux. Vous l'allez être de plus en plus; et plus vous le serez, moins serez-vous

• Frère de Thomas, comte d'Arundel, qui, par un acte spécial du parlement, recouvra les honneurs de sa famille, dont son aïeul avoit été dépouillé pour crime de lèse-majesté , sous le règne de la reine Elisabeth. A la mort de son frère, en 1677, il devint duc de Norfolk, et mourut le 11 janvier i683,âgé de 55 ans.

l64 MÉMOIRES DE GRAMiMONT.

capable des réflexions que vous pourriez faire à présent.

Mon pauvre philosophe , répondit le chevalier de Grammont, tu sais bien le latin, tu fais des vers, tu sais la marche et tu connois la nature des étoiles du ciel ; mais pour les astres de la terre, tu n'y connois rien. Tu ne m'as rien appris de mademoiselle d'Hamilton que le roi ne m'ait dit il n'y a pas trois jours. Tant mieux qu'elle ait refusé les ostrogoths dont tu viens de parler. Si elle en avoit voulu, je n'en voudrois pas, quoique je l'aime à la folie. Ecoute bien ce que je vais te dire. Je me suis mis dans la tète de l'épouser; et je veux que mon pédagogue Saint -Évremond lui-même soit le premier à m'en savoir gré. Quant à l'établissement, je ferai ma paix avec le roi; je lui demanderai qu'elle soit dame du palais. Il me l'accordera. Toulongeon^ crèvera sans que je l'aide ou que je l'en empêche; et mademoiselle d'Hamilton aura Sémeat^ avec le chevalier de Grammont, pour la dédommager des Norfolk et des Richmond. Hé bien ! as-tu quelque chose à dire contre ce projet? car je parie cent louis qu'il en ira comme je dis.

C'étoit dans ce temps-là que la faveur de ma-

' Il mourut en 1679; et selon Saint -Évremond, rendit le comte de Grammont , son frère , un des plus riches seigneurs de la cour. ^ AJaison de campagne appartenant à la famille des Grammont.

MÉMOIRES DE GRAMMONT. l65

demoiselle Stewart étoit si déclarée, qu'on voyoit bien qu'il ne lui manquoit que de l'art dans sa conduite pour être aussi maîtresse de l'esprit du roi qu'elle l'étoit de son cœur. L'occasion étoit belle pour ceux qui avoient de l'expérience et de l'ambition. Le duc de Buckingham^ se mit en tête de la gouverner pour se mettre bien dans l'esprit du roi. Dieu sait quel gouverneur, et quelle tête pour en conduire une autre! Cependant, c'étoit l'homme du monde le plus capable de s'insinuer dans un esprit comme celui de mademoiselle Stewart : elle avoit un caractère d'enfance dans l'humeur qui la faisoit rire de tout ; et son goût pour les amusements frivoles, quoique naturel, ne sembloit permis qu'à l'âge de douze ou treize ans. Tout en étoit, hors les poupées. Le colin-maillard étoit de ses passe-temps les plus heureux. Elle faisoit des châteaux de cartes quand on jouoit le plus gros jeu du monde chez elle; et l'on n'y

' George Villiers, second duc de Buckiûgbam , naquit le 3o janvier 1627. «Lorsqu'on voit cet homme extraordinaire, dit Hor. . Walpole, avec la beauté et le génie d'Alclbiade, charmer et le •< presbytérien Fairfax, et le dissolu Charles , ridiculiser ce roi spiri- " tuel et son grave chancelier, tramer la ruine de sa patrie avec une « cabale de ministres pervers , défendre sa cause à la tête de mauvais . patriotes, l'on regrette que de telles qualités aient été dénuées de « toute vertu : mais quand je vois Alcibiade devenir chimiste et avare « visionnaire; quand je vois que son ambition n'est que caprice, et -. que ses plus exécrables desseins n'ont qu'un but frivole, alors le .< mépris interdit toute réflexion sur son compte. » Il mourut le i() avril 1G88 , chez un fermier dans la province d'York.

l66 MÉMOIRES DE GRAMMONT.

voyoit que des courtisans empressés autour d'elle ^ qui lui en fournissoient les matériaux, ou de nouveaux architectes qui tâchoient de l'imiter.

Elle ne laissoit pas de se plaire à la musique, et d'avoir quelque goût pour le chant. Le duc de Buckingham , qui faisoit les plus beaux bâtiments de cartes qu'on pût voir, chantoit agréablement : elle ne haïssoit point la médisance ; il en étoit le père et la mère; il faisoit des vaudevilles, inventoit des contes de vieille , dont elle étoit folle. Mais son talent particulier étoit d'attraper le ridicule et les discours des gens , et de les contrefaire en leur présence sans qu'ils s'en aperçussent. Bref, il savoit faire toutes sortes de personnages avec tant de grâce et d'agrément , qu'il étoit difficile de se passer de lui quand il vouloit bien prendre la peine de plaire. Il s'étoit donc rendu si nécessaire aux amusements de la Stewart, qu'elle le faisoit chei^cher partout lorsqu'il ne suivoit pas le roi chez elle.

11 étoit parfaitement bien fait , et croyoit l'être beaucoup plus qu'il ne l'étoit. Quoiqu'il eût beaucoup d'esprit , sa vanité lui fit prendre sur son compte des gracieusetés qui n'étoient que pour ses bouffonneries et son badinage. Séduit enfin par la bonne opinion de son mérite , il oublia son premier projet et sa maîtresse portugaise pour se prévaloir d'un goût auquel il s'étoit mépris; mais,

dès qu'il voulut prendre un personnage sérieux auprès de mademoiselle Stewart, il fut renvoyé si loin , qu'il abandonna tout à coup l'un et l'autre de ses desseins sur elle. On peut dire néanmoins que la familiarité qu'elle lui avoit procurée auprès du roi ouvrit le chemin à cette faveur où il s'est élevé dans la suite.

Milord Arlington ^ entreprit le projet que le duc de Buckingliam venoit d'abandonner , et voulut s'emparer de l'esprit de la maîtresse pour gouverner celui du maître. Il y avoit pourtant de quoi contenter un homme de plus de mérite et de plus de naissance que lui dans la fortune qu'il avoit déjà faite. Ses premières négociations avoient été pendant le traité des Pyrénées. Quoiqu'il n'y eût pas réussi pour les intérêts de son maître , il n'y avoit pas tout-à-fait perdu son temps, car il avoit parfaitement attrapé par son extérieur le sérieux et la gravité des Espagnols; et, dans les affaires , il imitoit assez bien leur lenteur. Il avoit une cicatrice au travers du nez , que couvroit une longue mouche , ou , pour mieux dire , un petit emplâtre en losange.

Les blessures au visage y donnent d'ordinaire

' Henri Bennet, comte d' Arlington , premier secrétaire d'état , et grand chambellan du roi Charles II , mort le 28 juillet 1 685. Accommodant dans ses principes, et d'un abord agréable, il plaisoit lors même qu'on savoit qu'il trompoit; et ses manières lui acquirent une espèce d'influence où il ne poiivoit commander le respect.

l68 MÉMOIRES DE GRAMMONT.

certain air violent et guerrier qui ne sied pas mal. C'étoit tout le contraire à son égard; et cet emplâtre remarquable s'étoit tellement accommodé à l'air mystérieux du sien , qu'il sembloit y ajouter quelque chose d'important et de capable.

Arlington , à l'abri de cette contenance composée, d'une grande avidité pour le travail , et d'une impénétrable stupidité pour le secret, s'étoit donné pour grand politique : et, n'ayant pas le loisir de l'examiner, on l'avoit cru sur sa parole, et on l'avoit fait ministre et secrétaire d'état sur sa mine.

Son ambition ne pouvant se borner à ces établissements , après s'être pourvu de plusieurs belles maximes et de quelques exemples historiques, il avoit obtenu de mademoiselle Stewart une audience pour les étaler , en lui faisant offre de ses très humbles services et de ses avis les mieux raisonnes pour se conduire dans le poste où. il avoit plu au ciel et à sa vertu de l'élever. Mais il n'en étoit qu'à l'exorde de son discours, quand elle se souvint qu'il étoit à la tête de ceux que le duc de Buckingham avoit coutume de contrefaire; et, comme sa présence et ses discours renouveloient exactement le ridicule qu'on lui avoit donné, jamais elle ne put s'empêcher de lui faire un éclat de rire au nez, d'autant plus outré qu'elle avoit long-temps combattu pour l'étouffer.

Le ministre en fut indigné; son orgueil étoit

MÔIOIRES DE GRA.MMONT. 1 69

digne du poste qu'il occupoit, et sa délicatesse sur la gloire méritoit tous les ridicules qu'on lui donnoit. Il la quitta brusquement avec tous les beaux conseils qu'il lui avoit préparés , tenté de les porter à la Castelrnaine , et de s'unir à ses intérêts , ou bien de quitter le parti de la cour pour déclamer en plein parlement contre les griefs de l'état, et faire passer un acte pour la suppression des maîtresses : mais sa prudence l'emporta sur ses ressentiments; et ne songeant plus qu'à jouir délicieusement des biens de la fortune, il envoya chercher une femme en Hollande ^ pour mettre le comble à sa félicité.

Hamilton ^ étoit l'homme de la cour le plus capable de réussir dans le dessein où le duc de Buckingham et milord Arlington venoient d'échouer. Il se l'étoit mis en tête ; mais sa coquetterie naturelle vint à la traverse, et lui fit négliger le projet du monde le plus utile pour courir inutilement après les avances et les agaceries que la comtesse de Chesterfield s'avisa de lui faire.

C'étoit une des plus agréables femmes qu'on pût voir : elle avoit la plus jolie taille du monde, quoiqu'elle ne fût pas fort grande. Elle étoit blonde , et elle en avoit l'éclat et la blancheur, avec tout ce

' Isabelle, fille de Louis de Nassau, seigneur de Beverwaert, fils de Maurice , prince d'Orange et comte de Nassau. = George Hamilton , frère de l'auteur.

inO MÉMOIRES DE GRAMMONT.

que les brunes ont de vif et de piquant. Elle avoit de grands yeux bleus, et des regards extrêmement séduisants. Ses manières étoient engageantes, son esprit amusant et vif; mais son cœur, toujours ouvert aux tendres engagements, n'étoit point scrupuleux sur la constance , ni délicat sur la sincérité. Elle étoit fille du duc d'Ormond ^ Hamilton étoit son cousin germain. Ils se voyoient tant qu'ils vouloient sans conséquence ; mais , dès qu'elle lui eut fait dire un mot par ses yeux , il ne songea plus qu'à lui plaire, sans se souvenir de sa légèreté, ni des obstacles qui s'opposoient à ses desseins. Celui de s'établir dans la confiance de mademoiselle Stewart ne lui fut plus de rien, comme on vient de dire ; mais elle se trouva bientôt en état de se passer des instructions qu'on avoit prétendu lui donner pour sa conduite. Elle avoit fait tout ce qu'il falloit pour augmenter la passion du roi, sans intéresser sa vertu par les dernières complaisances; mais les empressements d'un amant passionné , qui trouve les occasions favorables, sont difficiles à combattre, plus difficiles encore à vaincre; et la sagesse de mademoiselle Stewart n'en pouvoit plus, lorsque la reine fut attaquée d'une fièvre violente qui la mit bientôt à l'extrémité.

* Et seconde femme du comte de Chesterfield. Elle survécut peu de temps aux aventures dont il s'agit ici , et mourut en juillet i66fi , âgée de vingt-cinq ans.

Ce fut alors qu'elle se sut bon gré d'une résistance qui ne lui avoit pas peu coûté. Mille espérances de grandeur et de gloire s'emparèrent de son esprit, et les nouveaux respects qu'on lui rendit partout contribuèrent à les augmenter.

La reine fut abandonnée des médecins ^. Le petit nombre de Portugaises qu'on n'avoit point renvoyées remplissoit la cour de cris lugubres , et le bon naturel du roi s'attendrit par l'état où lui parut une princesse qu'il n'aimoit pas à la vérité , mais qu'il estimoit beaucoup. Elle l'aimoit tendrement; et, croyant lui parler pour la dernière fois, elle lui dit que la sensibilité qu'il témoignoit pour sa mort auroit de quoi lui faire regretter la vie ; mais que , n'ayant pas assez de charmes pour mériter sa tendresse , elle avoit du moins la consolation en mourant de faire place à quelque épouse qui en fût plus digne , et à laquelle le ciel accorderoit peut-être une bénédiction qu'il lui avoit refusée. A ces mots , elle lui arrosa les mains de quelques larmes , qu'il crut les dernières. Il y joignit les siennes ; et , sans s'imaginer qu'elle dût le prendre au mot, il la conjura de vivre pour l'amour de lui. Jamais elle ne lui avoit désobéi; et, quelque dangereux que soient les mouvements soudains quand on est entre la mort et la vie , ce transport de joie, qui lui devoit être fatal , la sauva ;

' En octobre i663.

l'y 2 MÉMOIRES DE GRAMMONT.

et cet attendrissement merveilleux du roi fit un effet dont tout le monde ne loua pas également le ciel.

Il y avoit déjà quelque temps que Jermyn étoit remis de ses blessures ; cependant la Castelmaine, trouvant sa santé tout aussi déplorable que devant, se mit inutilement en tête de ramener le cœur du roi; car, malgré la tendresse de ses pleines et la violence de ses emportements , mademoiselle Stewart le retint tout pour elle. Tantôt c'étoient des promenades où les beautés de la cour, à cheval, faisoient assaut de grâces et d'attraits, quelquefois bien, quelquefois mal, mais toujours de leur mieux ; d'autres fois on voyoit sur la rivière un spectacle que la seule ville de Londres peut offrir.

La Tamise lave les bords du vaste et peu magnifique palais des rois de la Grande-Bretagne ^ C'étoit des degrés de ce palais que la cour descendoit pour s'embarquer sur le fleuve , à la fin de ces jours d'été dont la chaleur et la poussière ne permettent pas la promenade du Park. Un nombre infini de bateaux découverts , qui portoient tous les charmes de la cour et de la ville, faisoit cortège aux berges où étoit la famille royale. Les collations, la musique et les feux d'artifice en étoient. Le chevalier de Grammont en étoit toujours aussi ,

' White-Hall, ijui fut presque entièrement l)rûlc le /(janvier i(>y8.

et c'étoit un grand hasard quand iln'y mettoit pas quelque chose du sien pour surprendre agréablement par quelque trait de magnificence et de galanterie. Tantôt c'étoient des concerts entiers de voix et d'instruments qu'il faisoit venir de Paris à la sourdine, et qui se déclaroient inopinément au milieu de ces navigations. Souvent c'étoient des ambigus qui partoient aussi de France pour enchérir au miheu de Londres sur les collations du roi. La chose étoit quelquefois au delà de ses espérances ; quelquefois elle y répondoit moins; mais il est constant qu'elle lui coûtoit toujours infiniment.

Milord Falmouth ^ étoit un de ceux qui avoient le plus d'estime et de considération pour lui. Cette profusion le mit en peine ; et comme il alloit souvent souper avec lui sans façon , un jour qu'il y trouva Saint-Évremond seul , et un repas pour six personnes qu'on auroit priées dans les formes : 11 ne faut point, dit-il, s'adressant au chevalier de Grammont, me savoir gré de cette visite. Je viens du coucher, où le discours n'a roulé que sur vous ; et je vous assure que la manière dont le roi s'est

• Charles Berkeley , deuxième fils du chevalier Charles Berkeley de Bruton , fut fait baron Berkeley de Rathdown , vicomte de Fitzharding d'Irlande, baron de Bottetort, et comte de Falmouth en Angleterre. Il étoit trésorier de la bourse privée du roi , et capitauie d'un régiment des gardes : il fut tué dans un combat naval contre les HoUandoisen i665.

expliqué sur ce qui vous regarde ne vous auroit pas fait le plaisir que j'en ai ressenti. Vous savez bien qu'il y a long-temps qu'il vous offre ses bons offices auprès du roi de France ; et pour moi , poursuivit-il en riant, vous savez bien que je l'en solliciterois, si je ne craignois de vous perdre dès que votre paix seroit faite : mais, grâce à mademoiselle d'Hamilton, vous n'en êtes pas trop pressé. Cependant j'ai ordre du roi mon maître de vous dire qu'en attendant que le vôtre vous rende ses bonnes grâces, il vous donne une pension de quinze cents jacobus. C'est peu pour la figure que fait le chevalier de Grammont parmi nous ; mais ce sera, dit-il en l'embrassant, pour lui aider à nous donner à souper.

Le chevalier de Grammont reçut , comme il devoit, l'offre d'une grâce qu'il ne jugea pas à propos d'accepter. Je reconnois , dit-il , les bontés du roi dans cette proposition; mais j'y reconnois encore mieux le caractère de milord Falmouth, et je le supplie d'assurer sa majesté que j'en ai toute la reconnoissance du monde. Le roi mon maître ne me laissera pas manquer lorsqu'il voudra bien me rappeler. En attendant, je vais vous faire voir de quoi donner encore quelques soupers à messieurs les Anglois. Il fit apporter en disant cela son coffre-fort, et lui montra sept à huit mille guinées du plus bel or du monde.

MÉMOIRES DE GRAMMONT. lyS

Milord Falmouth, voulant mettre au profit du chevalier de Grammont le refus d'une offre si avantageuse, en fit le récit à M. de Comminge, alors ambassadeur en Angleterre ^ ; et M. de Comminge ne manqua pas de faire valoir à la cour de France le mérite de ce refus.

Hyde-Park, comme on sait, est le cours de Londres : rien n'étoit tant à la mode dans la belle saison que cette promenade; c'étoitle rendez-vous de la magnificence et des appas. Tout ce qui avoit de beaux yeux ou de beaux équipages s'empressoit à ce rendez-vous : le roi ne s'y déplaisoit pas.

Comme il n'y avoit pas long -temps que les carrosses à glaces^ étoient en usage, les dames avoientdelapeine à s'y renfermer ; elles préféroient infiniment le plaisir d'être vues presque tout entières aux commodités des carrosses modernes. Celui qu'on avoit fait pour le roi n'avoit pas trop

' Pendant les années i663 , i664 , i665. Lord Clarendon dit qu'il étoit difficile de négocier avec lui, parce qu'il étoit naturellement capricieux, jamais libre aux heures qu'il avoit lui-même données, hypocondriaque, et dormant rarement sans opium.

^ Les carrosses furent introduits en Angleterre en i564. Un poëte anglois dit « qu'un Hollandois appelé Boonen fut le premier qui mit « les carrosses en usage, et que ce Boonen étoit cocher de la reine «Elisabeth: alors une voiture étoit une chose extraordinaire, qui « frappoit d'étonnement et l'homme et le cheval. » Le docteur Percy observe qu'ils furent d'abord tirés par deux chevaux , et que ce fut le favori Buckingham qui le premier, vers 1619, eut un attelage de six chevaux. Il introduisit dans le même temps l'usage de la chaise à porteurs.

bon air. Le chevalier de Grammont, s'étant imaginé qu'on pouvoit inventer quelque chose de galant qui tînt de l'ancienne mode et qui renchérît sur la nouvelle, fit secrètement partir Termes avec toutes les instructions nécessaires. Le duc de Guise fut encore chargé de cette commission ; et le courrier, au bout d'un mois, s'étant par la grâce de Dieu sauvé cette fois des sables mouvants , fit passer heureusement en Angleterre la calèche la plus galante et la plus magnifique qu'on ait jamais vue.

Le chevalier de Grammontavoit ordonné qu'on y mît quinze cents louis; et le duc de Guise, qui étoit de ses amis, y en fit mettre jusqu'à deux mille pour l'obliger. Toute la cour fiit dans l'admiration de la magnificence de ce présent ; et le roi , charmé de l'attention du chevalier de Grammont pour les choses qui lui pouvoient être agréables , ne pouvoit se lasser de l'en remercier; mais il ne voulut recevoir un présent de cette conséquence qu'à condition qu'il n'en refiiseroit pas quelque autre de sa part.

La reine, s'imaginant que cette brillante machine pourroit lui porter bonheur , voulut s'y faire voir la première avec madame la duchesse d'York. Madame de Castelmaine, qui les y avoit vues, s'étant mis dans la tète qu'on étoit plus belle dans ce carrosse que dans un autre , pria le

roi de vouloir lui prêter ce char merveilleux, pour y représenter le premier beau jour de Hyde-Park. La Stewart eut la même envie , et le demanda pour le même jour. Comme il n'y avoit pas moyen de mettre ensemble deux divinités, dont la première union s'étoit changée en haine mortelle, le roi fut fort embarrassé ; car chacune y vouloit être la première

La Castelmaine étoit grosse , et menaçoit d'accoucher avant terme, si sa rivale avoit la préférence. Mademoiselle Stewart protesta qu'on ne la mettroit jamais en état d'accoucher si on la refusoit. Cette menace l'emporta sur l'autre ; et les fureurs de la Castelmaine furent telles, qu'elle en pensa tenir sa parole ; et l'on tient que ce triomphe en coûta quelque peu d'innocence à sa rivale.

La reine-mère , qui , sans faire de tracasseries , ne laissoit pas de les aimer, eut la bonté de se divertir de cet événement, selon sa coutume. Elle prit occasion de faire la guerre au chevalier de Grammont sur ce qu'il avoit jeté cette pomme de discorde parmi de telles concurrentes. Elle ne laissa pas de lui donner, en présence de toute la cour, les louanges que méritoit un présent si magnifique: Mais d'où vient, lui dit-elle, que vous êtes ici sans équipage, vous qui faites une si grosse dépense? car on dit que vous n'avez pas seulement un laquais, et que c'est un galopin de la rue qui

1^8 MÉMOIRES Di: GRAMMONT.

VOUS éclaire avec une de ces torches de poix dont ils empuantissent toute la ville. Madame, lui ditil, le chevalier de Grammont n'aime point le faste. Mon link, dont vous parlez, est affectionné pour mon service, outre que c'est un des braves hommes du monde. Votre majesté ne connoît pas cette nation des links. Elle est trop charmante. On ne sauroit faire un pas la nuit qu'on n'en voie accourir une douzaine. La première fois que je fis cônnoissance avec eux, je retins tous ceux qui m'offroient leurs services; si bien qu'en arrivant à White-Hall, j'en avois bien deux cents autour de ma chaise. Le spectacle étoit nouveau; car ceux qui m'a voient vu passer avec cette illumination avoient demandé quel enterrement c'étoit. Ces messieurs ne laissèrent pas d'entrer en différend sur quelques douzaines de schellings que je leur avois jetés ; et celui dont votre majesté fait mention en ayant battu trois ou quatre à lui seul , je le retins pour sa valeur. Non, madame, je ne compte pour rien la parade des carrosses et des laquais. Je me suis vu cinq ou six valets de chambre à la fois , sans avoir jamais eu de domestique en livrée, excepté mon aumônier Poussatin. Comment! dit la reine en éclatant de rire, un aumônier portant vos couleurs! Ce n'étoit pas apparemment un prêtre ?... Pardonnez-moi, madame, dit-il, et le premier prêtre du monde pour la danse basque. Chevalier, dit le roi,

je veux que vous nous contiez tout à l'heure l'histoire de l'aumônier Poussatin.

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