Mémoires du comte de Gramont
Antoine Hamilton, un des écrivains les plus attiques de notre littérature, n’est ni plus ni moins qu’un Anglais, de race écossaise. On a vu d’autres étrangers, Horace VValpole, l’abbé Galiani, le baron de Besenval, le prince de Ligne, posséder ou jouer l’esprit français à merveille ; mais pour Hamilton, c’est à un degré qui ne permet plus qu’on y distim
gue autre chose ; il est cet esprit même .
, . . . .Que sait-on de la vie d’Hamillon ? Bien peu de chose L II naquit, dit-on, vers 1646, au quel cas il serait un peu plus jeune peut-être que la Bruyère, et un peu plus vieux que Fénelon. Il était
• On peut lire un agréable article sur Hamilton au tonie II de YUütoire delà littérature françaüe à l'étranger, par M. Sajous, 1855, Malgré toutes les recherches de l’ingénieux auteur, ce sont encore des vues critiques plutôt (jue des Mts nouveaux.
hamiltok.
à la fleur de l’âge dans cette cour de Charles II, i[u’il nous a si vivement décrite; mais les Hamiiton dont il parle sont ses frères, et il ne s’y donne à lui-même aucun rôle. Quelque rôle qu’il pût y prendre, il eut avant tout celui d’observateur. Doué d’un sentiment vif des ridicules et du tact social le plus pénétrant, il démêlait les moindres nuances, et les fixait d’un trait léger, ineffaçable. Il ne fait pas difficulté de convenir qu’il se divertissait volontiers aux dépens de ceux qui le méritaient. Venu en France à la révolution de 1688, à la suite de son roi légitime, il y vécut dans le meilleur monde, se dédommageant des ennuis de la petite cour dévote de Saint-Germain par des séjours chez les Berwick et chez les Gramont. Il faisait des coujdets dans le goût de Coulanges ; il écrivait à ses amis des lettres en prose entremêlée de vers dans le goût de Chaulieu. Il était lié avec celui-ci, il hantait les Vendôme et la société du Temple. On le voit recherché à Sceaux, où la duchesse du Maine tenait cour plénière de bel esprit. Dangeau lui écrivait, à propos d’une lettre à Berwick qu'on trouvait remplie de délicates louanges :
HAMILTON
• a Elles ont été du goût de tous les honnêtes gens qui sont à Marly. »
Mais ce genre de vogue ne l’aurait mené qu’à être apprécié de ses amis et des sociétés qu’il égayait, et ne lui aurait pas même procuré une physionomie distincte dans la chronique du temps. Parlant de l’expédition du Prétendant, en 1708, et des seigneurs qui devaient en être, Saint-Simon cite confusément Hamilton : « Les HamiSton, diiil, étaient frères de la comtesse de Gramont, des premiers seigneurs d’Écosse, braves et pleins d’esprit, fidèles. Ceux-là, par leur sœur, étaient fort mêlés dans la meilleure compagnie de notre cour; ils étaient pauvres et avaient leur bon coin de singularité. » Voilà donc notre Hamilton confondu avec les autres de sa famille, et, pour toute distinction dans le signalement, on leur accorde à tous un bon coiri de singularité. Nous en serions re.stés là avec lui si, déjà vieux, en 1704-, il ne s’était avisé, pour divertir le comte de Gramont âgé de plus de quatre-vingts ans et toujours aimable, d’écrire les aventures de jeunesse de celui qui était alors le chevalier de Gramont, et de se faire
HAHILTOH.
son Quinte-Curce et son Plutarque en badinant.
C’est aujourd’hui le seul ouvrage d'Hamilton qu’on doive relire ; car pour ses vers et même pour ses Contes, il en faut peu parler. Ses vers, loués pourtant de Voltaire qui s’est chargé de les faire oublier, loués même par Boileau qui dut écrire cette lettre de politesse en grondant, sont tout à fait passés pour nous et à peu près illisibles : ce ne sont qu’ enfilades de rimes où se détache un trait heureux par-ci par-là. Comment se fait-il que, dans les ouvrages d’esprit qui ont plu en naissant k de bons juges, il entre ainsi toute une partie qui se mortifie avec le temps et qui passe? Il y a du Voiture dans chaque homme d’esprit qui n’est que cela ; j’appelle Voiture cet esprit de mode qui n’a qu’une saison, et qu’un souffle fane ; il y • beaucoup de Voiture dans les vers d’Hamilton.
Ne demandez pas la pure poésie à Hamilton. Il a celle de son temps dans le badinage ; il sait la dose de l’esprit français à cette date : Quels que soient leurs ornements, ditdl,
Dan* un récit de longue haleine Les vers sont toujours ennuyants
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B aime Horace, mais il n’a pas l’air de savoir ce que c’est que Milton. Shakspeare est pour lui comme s’il n’étaitpas. Seulement, il semble quel’aimable lutin Âriel se soit déguisé pour le surprendre, et que, sans se nommer, il se soit glissé dans sa prose.
Ses Contes auraient quelque chose peut-être de
cette fantaisied’Ariel, s’ils étaient plus clairs. Il les
a faits par gageure de société pour divertir sa sœur, la comtesse de Gramont, et par émulation des Mille et une NuiU qui paraissaient alors (4704-1708); ils sont remplis d’allusions qui échappent'. A travers tout, on y sent du naturel et do piquant. Le duc de Lévis, qui a cru les continuer, n’a été qu’insipide. Si j’en voulais donner une idée par quelque production moderne, je renverrais à la jolie fantaisie du Merle blanc, d’Alfred de Musset.
Mais les Mémoires de Gramont, voilà ce qui reste, et ce que la fée a touché de toute sa grâce. La manière en semble faite exprès pour expliquer le mot de Voltaire :
La grâce en s’exprimant vaut mieux que ce qu ob dit.
• Pour l’explication du conte du Bélier, par exemple, il faut lire les Mémoires de Saint-Simon, tome IV, pages H-15 {Um
lAMlLTOn.
Le fond en est mince, non pas précisément frivoie, comme on l'a dit ; il n’est pas plus frivole (pour être si léger) que tout ce qui a pour matière la comédie humaine. 11 y a de gros traités qui n’en ont pas l’air et qui sont plus frivoles que cela. Le héros des Mémoires est le chevalier, depuis comte de Gramont, l’homme le plus à la mode de son temps, l’idéal du courtisan français à une époque où la cour était tout, le type de ce personnage léger, brillant, souple, alerte, infatigable, réparant toutes les fautes et les folies par un coup d’épée ou par un bon mot : notre siècle en a vu encoi’e de beaux restes dans le vicomte Alexandre de Ségur et le comte Louis de Narbonne. Le propre de cette race légère était de ne se démentir jamais. Gramont, dangereusement malade, et pressé de se convertir par üangeau, que lui avait envoyé le roi, se retourne vers sa femme, fort dévote elle-même : « Comtesse, dit-il, si vous n’y prenez garde, voilà Dangeau qui va vous escamoter ma conversion. » Ce qui n empêcha pas, en fin de compte, la conversion d’être suffisamment sincère. Ce sont de ces traits qui peignent au naturel une race fine,
flAMlLTOR.
mais fortement trempée. Et ne fut-elle pas digne, ment re[)résentée dans la campagne de Russie par M. de Narbonne?
Mais peu nous importe Gramont en lui-même. Pour être le héros du récit d'Hamilton, il n’en est bien souvent que le prétexte. C’est la manière de le montrer qui en fait tout le charme. Les envieux (et Bussy l’était), tout en reconnaissant au comte de Gramont l’esprit galant et délicat , ajoutaient que « ses mines et son accent faisaient bien souvent valoir ce qu il disait, (jui dcvcïtO/it vtfiïi ddtis la bouche d'un autre. » Hamilton a mis bon ordre
au pronostic de Bussy, et il a rendu à Gramont tout son accent, si même il ne lui a point prêté. Rien n’égale cette façon de dire et de conter, facile, heureuse, unissant le familier au rare, d’une raillerie perpétuelle et presque insensible, d’une ironie qui glisse et n insiste pas, d une médisance achevée. 11 dit quelque part du ducdeBuckingham qui faisait la cour aune beauté : « Elle ne haïssait jioint la médisance; il en était le père et la mère; il faisait des vaudevilles, inventait des contes de vieille, dont elle était folle. Mais son talent particu-
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HAMILTOM.
lier était d’attraper le ridicule et les discours des gens, et de les contrefaire en leur présence sans qu’ils s’en aperçussent. Bref, il savait faire toutes sortes de personnages avec tant de grâce et d’agrément, qu’il était difficile de se passer de lui quand il voulait bien prendre la peine de plaire. » Je crois saisir dans ce portrait-là comme un reflet d’Hamilton en personne ; mais c’est surtout quand il nous peint sa sœur, la belle mademoiselle d’Hamilton qui épousa Gramont, c’est dans cette page heureuse entre tant d’autres qu’il lui échappe des traits que je lui renvoie à lui-mème, et que j’applique non pas à sa muse (ce sont des noms solennels qui ne lui vont pas), mais à sa grâce d’écrivain : « Elle avait, dit-il, le front ouvert, blanc et uni, les cheveux bien plantés, et dociles pour cet arrangement naturel qui coûte tant à trouver. Une certaine fraîcheur, que les couleurs empruntées ne sauraient imiter, formait son teint. Ses yeux n’étaient pas grands, mais ils étaient vifs, et ses regards signifiaient tout ce qu’elle voulait; sa bouche était pleine d’agréments, et le tour de son visage parfait. Un petit nez délicat et retroussé n'était
HAMILTON
pas le moindre ornement d’un visage tout aimable... Son esprit était à peu près comme sa figure. Ce n’était point par ces vivacités importunes dont les saillies ne font qu’étourdir, qu’elle cherchait à briller dans la conversation. Elle évitait encore plus celle lenteur affectée dans le discours, dont la pesa !i Leur assoupit; mais sans se presser de parler, elle disait ce qu’il fallait, et pas davantage. » C’est ainsi, dans sa diction parfaite, qu’il m’apparaît lui-même. Ajouterai-je que, jusque dans le portrait de sa sœur, cette plume malicieuse ne s’épargne pas une insinuation sur des beautés cachées, qui prouve qu’au besoin son indiscrétion ne respecte rien‘^ Mais cela est touché à point et de ce tour qui fait tout passer. On a eu depuis des Mémoires de courtisans et de fats célèbres. Le marécbal deRicbelieu, cet enfant gâté du dk-huitième siècle et de Voltaire, ce dernier type d’éternel courtisan qui relaya le comte de Gramont, désira aussi avoir son historien. Soulavie a rédigé sur ses notes des volumes pleins de scandales, d’aventures récréatives et plus ou moins vulgaires. Mais eût-ce été un autre que l’indigne Soulavie, eùf-cc
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été Rulhière en personne qui eût tenu la plume, il n’y aurait apporté que ce qu’on peut prévoir et deviner; il y aurait mis du mordant et du goût. Mais la fleur du genre était enlevée. Je ne sais s’il n’y a eu qu’un comte de Gramont, mais i! n’y a qu’un Harnilton.
Il n’y a qu’un âge aussi pour certaines œuvres heureuses. Qu’un esprit doux et poli, pénétrant et fin, répandant sur les choses et sur le prochain une raillerie légère universelle, qu’un tel esprit vienne à naître, cela ne suffit pas. Il faut qu’aulour de lui tout soit disposé et lui prêle faveur; il faut que le climat, en quelque sorte, soit préparé; qu’au milieu des sots et des grossiers dont le monde, et le plus beau monde, en tout temps tourmille, une élite d’esprits assortis se recueille, se rassemble dans un coin, et sache l’écouter et lui répliquer; s’il parle à voix basse, que rien ne s’en perde; s’il ne dit que ce qu’il faut, qu’on ne lui en demande pas davantage ni surtout trop. A partir de la seconde moité du dix-huitième siècle, le monde, à cet égard, changea; la déclamation prit le dessy«, et un certain faux montant devint né-
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cessaire. Des esprits dans la niesure d’Hamilton auraient été moins goûtés dès lors et auraient dû forcer le ton pour être sentis. Au train dont y va le inonde, l’espèce de ces (;spriLs rares se perdra t-elle? Non pas absolument, je ne le crois pas; mais elle sera de moins en moins en vue, et dans un moins beau jour. II y aura de plus en plus de quoi souffrir pour ces esprits-là, surtout s’ils venaient à être dépaysés et déportés dans un état de soi-disant civilisation où le cri l’emporte sur le sourire, où il faille appuyer de toute sa force sur chaque chose, et où la plaisanterie ait souvent besoin d’un porte-voix.
En attendant, c’est profit de se remettre en goût de temps en temps avec ces auteurs faciles qu on a sous la main, et qui n’ont rien de vieux. « Cet ouvrage, a dit Voisenon en parlant des Mémoires de Gramont, est à la tête de ceux qu’il faut régulièrement relire tous les ans. » C’est la un conseil qui vaut mieux qu’on ne l’attendrait de Von senon .
La grâce, le sais, ne se conseille pas, elle ne s’apprend pas, et ce serait déjà la méconnaître que
HâMILTOS.
d*i prétendre la copier, li est bon pourtant d’en causer quelquefois et de tourner autour; il en reste toujours quelque chose. Analyser ces 3Jémoires de Gt amonl serait une tâche ingrate et maussade, puisque c’est le tour qui en fait le prix, et que le récit, à partir d’un certain moment, va un peu comme il plaît à Dieu. Les aventures du début sont les plus agréables et les plus suivies. La première perte de jeu à Lyon avec le marchand de chevaux, la revanche du chevalier au siège de Turin, cette partie avec le comte de Caméran, où le prévoyant tricheur se fait appuyer sous main d'un détachement d’infantei ie , ce sont des scènes de comédie toutes faites. On sent d’abord combien les idées morales ont changé en ces matièr&s, pour que, même en plaisantant, l’bisLorien puisse faire honneur au héros de ce qui intéresse si fort la probité. 11 est vrai que lorsque Hamilton, à la fin du siècle de Louis XIV, racontait les premiers exploits de son chevalier sous Richelieu, il parlait déjà d’un autre siècle et de choses comme fabuleuses; et cela tirait moins à conséquence. Toutefois l’abbé Prévost lui-mème n’a pas cru perare entièrement
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dans l'esprit du lecteur son chevalier Des Grieux en lui prêtant de semblables peccadilles. Concluons donc hardiment que sur ce point de morale nous valons mieux. Les personnages qu’Hamilton rencontre sur son chemin et qu’il nous montre, vivent aussitôt. Qui ne se rappelle, pour les avoir vus, le grotesque Cerise, l’honnête gouverneur Brinon, et Matta surtout, le second du chevalier, Matta si naturel, si insouciant, si plein de saillies? 11 n’avait guère de cervelle, dit Retz; mais Hamilton a mis en action son etourderie naïve, et nous le fait aimer. A Turin, la galanterie commence, les belles dames y sont nommées par leur nom, et c’est un autre trait de mœurs encore que ces Mémoires aient pu paraître en 1713, c’est-à-dire du vivant d’Hamilton, avec tous ces noms propres et ces révélations galantes, sans qu’il en soit résulté aucun éclat. On était alors plus coulant sur de certains endroits qu’aujourd’hui. Quand son héros passe à la cour d’Angleterre, la manière de l’historien change un peu ; on entre dans une série de portraits et dans une complication d’aventures où l’ùr! a quelque peine d’abord à se démêler. L'unité
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cesse; on a à la fois les souvenirs de Gramrnont et les souvenirs d’iiamilton, qui se combinent et se croisent. Mais, avec un peu d’attention, on finit par se reconnaître, comme dans un bal de cour, au milieu de ce raoid de beautés anglaises les plus fines et les plus aristocratiques du monde, et dont le peintre a rendu avec distinction les moindres délicatesses. J’ai sous les yeux la magnifique édition exécutée à Londres en 1792, avec les nombreux portraits gravés; je vois défiler ces beautés diverses, l’escadron des filles d’honneur de la duchesse d’York et de la reine; je relis le texte en regard, et je trouve que c est encore l’écrivain avec sa plume qui est le plus peintre : « Cette dame, dit-il d’une madameWetenhall, était ce qu’on appelle proprement une beauté tout anglaise; pétrie de lis et de roses, de neige et de lait quant aux couleurs; faite de cire à l’égard des bras et des mains, de la gorge et des pieds , mais tout cela sans âme et sans air. Son visage était des plus mignons; mais c’était toujours le même visage : ou eût dit qu’elle le tirait le matin d’un étui pour l’y remettre en se couchant, sans s’en être servie du-
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rant la journée. Que voulez-vous? la nature en avait fait une poupée dès son enfance ; et poupée jusqu’à la mort resta la blanche Wetenhall. » Ainsi de l’une, ainsi des autres; et aucune ne se ressemble. Hamilton n’est pas le van Dyk de cette cour, il n’a pas cette gravité du grand peintre royal; mais il est un peintre à part avec son pinceau doué de mollesse, de finesse et de malice. L’espiègle Ariel se joue dans toute cette partie des Mémoires, et il se plaît souvent à embrouiller l’écheveau. Que de mystifications, que de folles histoires, que de jolis épisodes à travers cet imbroglio croissant! Quel contraste ironique de cette vie de jeunesse avec l’expiation finale a baint-termain ! La dernière page, où se résument en mariages ces bizarreries de l’amour et du hasard, termine à merveille ce gracieux récit, dont la fin commençait à traîner un peu.
Le style, généralement heureux, naturel, né. gligé, délicat sans rien de précieux, n’est pas exempt, en deux ou trois endroits, d’une apparence de recherche ou de papillotage, qui sent l’approche du dix-nuitîéme siècle. Je passerais encore
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que le président Tambouneau, venu en An^letWTC pour briller, et voyant qu’il y perd sa peine, retourne en France auœ pieds di' ses premières habitudes^ c’est-à-dire de sa première maîtresse; mais c’est trop que le fat Jerrayn ne soit dans toute sa personne quun trophée mouvant des faveurs et des libertés du beau sexe. Grébillon fils aurait envié ce trophée-là. On noterait deux ou trois traits pareils d’un goût équivoque, et ce ne serait que justice chez un railleur qui ne passe rien.
Eli un mot, ledix-hnitième siècle commence avec Hamilton. Il y a déjà la phrase courte de Voltaire. Bossuet vient de sortir fort à propos du monde au moment où il écrit (1704). Il est avec la Fare, Sainte-Aulaire, Chaulieu, de ce petit groupe de voluptueux choisis qui marque la transition des deux âges. Il touche du doigt aux Lettres persanes publiées un an après sa mort (1721). Mais, dans les Lettres persanes, la plaisanterie s’attaque déjà aux choses sérieuses, et y prend une âcreté que Montesquieu ensuite regrettera. Hamilton ne se joue, du moins plume en main, que sur des choses
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légères, et n’est moqueur qu’à demi-voix,. Il est de ces vifs et heureux esprits qui ornent doucement le début du siècle, bien avant la déclamation qui s’ouvre avec Rousseau, et avant la pro|)agande qui va prendre feu avec Voltaire. Épicurien sur tant de points peut-être, il a du moins la prudence de sentir que, pour 1 être a son aise, il ne faut pas que tout le monde le soit. C’est à sa suite que je rangerais un peu confusément, et sauf la dilféience des âges, quelques noms que je rencontre en ces années, le président [lénault, le président de Maisons, le comte des Âlleurs, et le fils de Bussy, cet évêque de Luçon qu’on proclamait le dieu de la bonne compagnie et plus aimable que son père. Ce serait là le cortège d Hamilton. Joignez-y madame Du Deffand. En lui dédiant l’édition deluxe à cent exemplaires qu’il fit imprimer des Mémoires de Gramoni, Horace Walpolc lui disait à bon droit qu’elle en rappelait l’auteur pour les agréments et la qualité de l esprit.
Ibimilton mourut à Saint-Germain le 21 avril 1720 âgé d’environ soixante-quatorze ans, dans
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de grands sentiments de piété, dit-on, et après avoir reçu les sacrements; il redevint un homme du dix-septième siècle à l’article de la mort. Quelques Réflexions en vers, qu’on trouve à la fin de ses poésies, attestent, en effet, qu'il eut son jour de repentir sincère, comme la Fontaine, .le lis dans les Anecdotes littéraires de l’abbé de Voisenon un mot sur Hamiiuîn. qui aurait besoin d’éclaircissement : « Le comte de Caylus qui le ▼oyait sccveot chez sa mère, dit cet abbé, m’a certifié &’une fois qu’il n’était point aimabk'. » Se peut-il qu’Hamilton n’ait point été aimable en société, et, malgré toutes les attestations du monde, le voudra-t-on croire? Hamilton, quand le comte de Caylus le vit chez sa mère, était vieux, fatigué peut-être; de tout temps, d’ailleurs, on le conçoit volontiers capricieux, d’humeur assez inégale, comme l’était sa sœur; il avait ce coin de singularité dont parle Saint-Simon. Il nous dit quelque part qu’il sait très-bien se taire, ou plutôt qu’il n’aime pas trop à parler. Avec sa causticité malicieuse et cette lèvre fine qu’on lui connaît, il avait besoin qu’on fît silence autour de lui, et
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f|tjand Caylus le vit chez sa mère, il y avait sans doute un peu trop de bruit et de jeunesse ce jour-là
SAINTE-BEUVÉ.
* Causeries du Lundi (novembro 18A9V
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