CHAPITRE X
Antres Intrlgaes amoureuses de la cour d’Angleterr*.
Tout homme qui croit que son honneur dépend de celui de sa femme est un fou qui se tourmente et qui la désespère : mais celui qui, naturellement jaloux, a par-dessus ce malheur celui d’aimer sa femme et de vouloir qu’elle ne respire que pour lui, est un forcené que les tourments de l’enfer ont accueilli dès ce monde sans que personne en ait pitié. Tous les raisonnements que l’on fait sur ces malheureux états du mariage vont à conclure que les précautions sont inutiles avant le mal, et la vengeance odieuse après.
Les Espagnols, tyrans de leurs femmes, plutôt par tradition que par jalousie, se contentent de pourvoir à la délicatesse de leur honneur par les duègnes, les grilles et les verrous. Les Italiens, dont les soupçons sont circonspects et les ressentiments vindicatifs, ont différentes méthodes de conduite entre eux. Les uns
Be mettent l’esprit en repos, tenant leurs femmes sous des serrures qu’ils croient impénétrables *, d’autres renchérissent, par diverses précautions, sur tout ce que les Espagnols peuvent imaginer pour la captivité du beau sexe. Mais la plupart tiennent que, dans un péril inévitable, ou dans une transgression manifeste, le plus sûr est d’assassiner.
O vous, nations bénignes, qui, loin de recevoir ces habitudes féroces et ces coutumes barbares, laissez bonnement la bride sur le cou de vos heureuses moitiés, vous passez sans chagrin et sans alarmes vos paisibles jours dans toutes les douceurs d’une indolence domestique.
Chesterfield avait bien affaire de s’aller tirer du pair de ses patients compatriotes pour faire éplucher par un ridicule éclat les particularités d’une aventure qu’on aurait peut-être ignorée hors de la cour, et qu’on aurait oubliée partout au bout d’un mois ! Mais dès qu’il eut le dos tourné pour se mettre en marche avec sa prisonnière et l’attirail dont on le flattait qu’elle l’avait pourvu, Dieu sait comme on donna sur son arrière-garde! Les Rochester*, les Middlesex*, les
* Jean Wilmot, comte de Rochester, que les Muses, dit Walpole, aimaient à inspirer, et qu’eUes rougissaient d’avouer. Il mourut le 26 juillet 1680.
* Lionel, qui était alors comte de Middlesex, et qui mourut en
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Sydiey, les Éthéredge‘, et toute la troupe des beaux esprits, mirent au jour force vaudevilles qui divertissaient le public à ses dépens.
Le chevalier de Gramont les trouva spirituels et récréatifs, comme on dit ; dans tous les lieux où ce sujet était traité, voulant produire le supplément qu’il y avait fait : « C’est une chose singulière, disait-il, que la campagne, qu’on peut appeler la potence ou les galères d’une jeune personne, ne soit faite en ce pays-ci que pour les malheureuses et non pour les coupables ! La pauvre petite Chesterfield, pour quelques lorgnades d’imprudence, se voit d’abord troussée par un mari fâcheux qui vous la mène passer les
1674, n’est point la personne dont il est ici question. Celle que l’auteur a en vue est Charles Sackwille, alors lord Buckhurst, qui fut depuis comte de Middlesex et duc de Dorset, né le 24 janvier 1637 et mort le 19 janvier 1706. Walpole dit de lui qu’il éuit le plus bel homme de la cour voluptueuse de Charles II et de celle du roi Guillaume. Avec autant d’esprit que son premier maître, ou que ses contemporains Rochester et Buckingham, il n’avait ni l’insensibilité du roi, ni le défaut de principe du duc, ni l’étourderie du comte. Rocbester s’étonnait que lord Dorset pût tout faire sans qu’on y trouvât à redire. Sans être exempt des faiblesses de l’humanité, il en avait toute la sensibilité; et cette sensibilité faisait excuser celui qu’on aimait. Il paraît même que la bonté de son âme fit oublier la méchanceté de ses vers.
• Le chevalier Georges Èthéredge, auteur de trois comédies, naquit ▼ers l'année 1636. 11 lut, sous le règne de Jacques IJ, employé dans les pays étrangère, d’abord comme envoyé à Hambourg, et ensuite comme ministre à Ratisbonne, où il mourut vers le temps de U révolution.
fêtes de Noël dans un château de plaisance à cinquante lieues d’ici, tandis qu’il y en a mille qu’on laisse dans la liberté de tout faire, qui la prennent bien aussi, et dont la conduite enfin mériterait tous les jours vingt coups de bâton. Je ne nomme personne, Dieu m’en garde ! mais la Middleton, la Denham, les filles de la reine, celles de la duchesse, et cent autres, répandent leurs faveurs à droite et à gauche sans qu’on en souffle. Pour madame de Shrewsbury, c’est une bénédiction. Je m’en vais parier qu’elle ferait tous les jours tuer son homme, qu’elle n’en irait que la tête plus levée. On dirait qu’elle a des indulgences plénières pour sa conduite. Ils sont trois ou quatre qui portent chacun une aune de ses cheveux en bracelets, sans qu’on y trouve à redire. Cependant il sera permis qu’un bourru comme Chesterfield exerce une tyrannie pareille et toute nouvelle en ce pays-ci, sur la plus jolie femme d’Angleterre, pour un rien ! Mais, s’il en croit être bon marchand, je suis son valet. Les précautions n’y font, ma foi, rien ; et sour vent une femme qui ne songerait à mal si on la laissait en repos, s’y voit portée par vengeance, ou réduite par nécessité : c’est l’évangile. Écoutez ce qu’en dit la sarabande de Francisco :
Jaloux, que sert tout votre effort?
MÉMOIRES DE GRAMOHT-
L’amour est trop fort ;
Et quelque peine Que l’on prenne,
Elle est vaine,
Quand deux cœurs une fois sont d’accord
Il faut, devant vous.
Cacher ce qu’on fait de plus doux :
On contraint ses plus chers désirs;
On prend cent plaisirs;
Mais pour les soins De cent témoins,
En secret on n’aime pas moins.
Telles étaient les paroles dont le chevalier de Gramont passait pour auteur. La justesse ni le tour n’y brillaient point excessivement ; mais comme elles contenaient quelques vérités qui flattaient le génie de la nation et de ceux qui prenaient les intérêts du beau sexe, toutes les dames les voulurent avoir pour les apprendre à leurs enfants.
Pendant tout ceci, le duc d York, qui ne voyait point madame de Chesterfield, ne se fit pas de grands efforts pour l’oublier. Son absence avait pourtant des circonstances bien sensibles pour un homme qui causait son éloignement ; mais il y a des tempéraments heureux qui se consolent de tout, parce qu’ils ne sentent rien vivement. Cependant, comme son cœur ne pouvait demeurer dans l’inutilité, dès qu’il eut oublié la Chesterfield, il se ressouvint de ce qu’il
avait aimé devant ; et peu s’en fallut que mademoiselle d’Hamilton ne lui causât une rechute de tendresse.
Il y avait à Londres un peintre assez renommé pour les portraits. Il s’appelait Lely \ La grande quantité de peintures du fameux van Dyk répandues en Angleterre l’avait beaucoup perfectionné. De tous les modernes, c’est celui qui, dans le goût de tous ses ouvrages, a le mieux imité sa manière, et qui en a le plus approché. La duchesse d’York voulut avoir les portraits des plus belles personnes de la cour. Lely les peignit. Il employa tout son art dans l’exécution. Il ne pouvait travailler à de plus beaux sujets. Chaque portrait parut un chef-d’œuvre ; et celui de mademoiselle d’Hamilton parut le plus achevé. Lely avoua qu’il y avait pris plaisir.
Le duc d’York en eut à le regarder, et se mit à lorgner tout de nouveau l’original. Il n’y avait rien à faire là pour ses espérances; et dans le même temps que sa tendresse, inutilement réveillée pour elle, alarmait celle du chevalier de Gramont, la Denham s’a-
^ Le chevalier Pierre Lely naquit a Soest en Westphalie en 1617, vint s’établir en Angleterre en 1641, et mourut à Londres en 1680. C’est un des peintres qui, dans ses portraits, a le mieux saisi la manière de van Dyk ; il était loin cependant d’avoir son goût exqui», et à J suppléer par du clinquant.
visa de remettre sur pied le traité qu’on avait si mal à propos interrompu. Bientôt on en vit la conclusion. Quand les deux parties sont de bonne foi dans les négociations, on ne perd pas de temps à chicaner. Tout cela alla bien d’un côté ; cependant je ne sais quelle fatalité mit obstacle aux prétentions de l’autre. Le duc pressa fort la duchesse de mettre la Denham en possession de cette charge qui faisait l’objet de son ambition : mais, comme elle n’était pas caution des articles secrets du traité, quoiqu’elle eût paru jusqu’alors commode pour les inconstances, et soumise aux volontés du duc, il lui parut dur et déshonorant de recueillir chez elle une rivale qui l’exposerait à faire un triste personnage au milieu de sa cour. Cependant elle se vit sur le point d’y être forcée par autorité, lorsqu’un obstacle beaucoup plus funeste interdit pour jamais à la pauvre Denham l’espérance de cette charge fatate, qu’elle briguait avec empressement.
Le vieux Denham, naturellement jaloux, le devenait de plus en plus, et sentait qu’il avait raison. Sa femme était jeune et belle, lui vieux et dégoûtant. • Quelle raison de se flatter que le ciel voulût le dispenser du sort des maris de son âge et de sa figure?
Il se le disait continuellement; mais, aux compli-
ments qu’on lui lit de tous côtés sur la charge que madame sa femme allait avoir auprès de la duchesse, il se dit tout ce qu’il fallait pour se pendre, s’il en eût eu la fermeté. Le traître aima mieux éprouver son courage contre un autre. Il lui fallait des exemples pour exercer ses ressentiments dans un pays privilégié. Celui de mylord Chesterfield ne suffisait pas pour ce qu’il méditait ; outre qu’il n’avait pas de maison de campagne ou mener 1 infortunée Denham, Ainsi le vieux scélérat lui fit faire un voyage hien plus long sans sortir de Londres. La mort impitoyable l’enleva au milieu de ses plus chères espérances et de ses plus beaux jours'.
Comme personne ne douta qu’il ne l’eût empoisonnée, le populace de son quartier tint conseil pour le lapider lès qu’il sortirait : mais il se tint enfermé pour pleurer la mort de sa femme jusqu’à ce que leur fureur fût apaisée par un enterrement magnifique, dans lequel il fit distribuer au peuple quatre
* Les satires du temps, dont on trouve quelques-unes dans les œuvres d’André Marwell, insinuaient que mylady Denham avait été empoisonnée dans une tasse de chocolat : on alla même jusqu’à attribuer sa mort à la jalousie de la duchesse d’York, et on afficha à la porte des enfants de Son Altesse des vers scandaleux sur cet événement. Il y en a aussi dans la Collection des poèmes d’État, en 4 vol. André Marvell s’explique encore plus nettement. (Voy. t 11, p. 91 de ses Œuvres.)
23g MÉMOIRES DE GRAMONT,
fois plus de vin brûlé qu’on n’en avait bu dans aucun enterrement en Angleterre.
Pendant que la ville craignait quelque grand désastre pour l’expiation de ces funestes effets de la jalousie, Hamilton n’était pas tout à fait si content qu’il s’était flatté de l’être après le départ de madame de Chesterlield. Il n avait consulte que les mouvements du dépit dans ce qu’il avait fait. Sa vengeance était satisfaite, mais son amour ne l’était pas ; et, depuis l’absence de ce qu’il aimait encore, malgré ses ressentiments, ayant eu le loisir de faire quelques réflexions qu’une injure récente ne permet jamais d’écouter : « A quoi bon, disait-il, m’être si fort pressé de rendre malheureuse une personne qui, toute coupable qu’elle soit, peut seule faire mon bonheur? Maudite jalousie 1 poursuivit-il, plus cruelle encore pour ceux qui tourmentent que pour ceux qui sont tourmentés ! Que m’importe d’avoir arraché la Chesterfield aux espérances et aux désirs d’un rival plus heureux, si je ne l’ai pu faire sans m’arracher à ce qu’il y avait de plus cher et de plus sensible aux penchants de mon cœuri »
Quantité d’autres raisonnements de cette force, et tous hors de saison, lui prouvant nettement que, dans an engagement comme le sien, il valait encore mieux
partager avec un autre que de ne rien avoir, il se remplissait l’esprit de vains repentirs et d’inutiles remords, lorsqu’il reçut une lettre de celle qui les causait; mais une lettre tellement propre à les augmenter, qu’il se regarda comme le plus grand scélérat de l’univers, après l’avoir lue. La voici :
« Vous serez aussi surpris de cette lettre que je le fus de l’air impitoyable dont vous vîtes mon départ. Je veux croire que vous vous étiez imaginé des raisons qui justifiaient dans votre esprit un procédé si peu concevable. Si vous êtes encore dans la dureté de ces sentiments, ce sera vous faire plaisir que de vous apprendre ce que je souffre dans la plus affreuse des prisons. Tout ce qu’une campagne a de plus triste dans cette saison s’offre partout à ma vue. Assiégée par d’impénétrables boues, d’une fenêtre je vois des rochers, de l’autre des précipices : mais, de quelque côté que je tourne mes regards dans la maison, j’y rencontre ceux d’un jaloux, moins supportables encore que les tristes objets qui m’environnent. J’ajouterais aux malheurs de ma vie celui de paraître criminelle aux yeux d’un homme qui devrait m’avoir justifiée contre les apparences convaincantes, si, par une innocence avérée, j’étais en droit de me plaindre ou de faire des reproches. Mais comment se justifier
MEMOIRES DE GKAMONT.
de si loin, et comment se flatter que la description d’un séjour épouvantable ne vous empêchera pas de m’écouter? Mais êtes-vous digne que je le souhaite? Ciel ! que je vous haïrais, si je ne vous aimais à la fureur! Venez donc me voir une seule fois pour entendre ma justification ; et je suis persuadée que, si sous me trouvez coupable après cette visite, ce ne sera pas envers vous. Notre Argus part demain pour un procès qui le retiendra huit jours à Chester. Je ne sais s’il le gagnera ; mais je sais bien qu’il ne tiendra qu’à vous qu’il n’en perde un qui lui tient pour le moins autant au cceur que celui qu’il va solliciter. »
Il y avait dans cette lettre de quoi faire donner tête baissée dans une aventure plus téméraire que celle qu’on lui proposait, quoiqu’elle fût assez gaillarde. Il ne voyait pas trop bien comment elle ferait pour se justifier : mais elle l’assurait qu’il serait content du voyage; et c’était tout ce qu’il demandait pour lors.
Il avait une parente auprès de madame de Chesterfield. Cette parente, qui l’avait bien voulu suivre dans son exil, était entrée quelque peu dans leur confidence. Ce fut par elle qu’il reçut cette lettre, avec toutes les instructions nécessaires sur son départ et sur son arrivée. Dans ces sortes d’expéditions le secret
est nécessaire, du moins avant que d’avoir mis l’aver*lure à fin. Il prit la poste, et partit de nuit, anime d’espérances si tendres et si flatteuses, qu’en moins de rien, en comparaison du temps et des chemins, il eut fait cinquante mortelles lieues. A la dernière poste, il renvoya discrètement son postillon. Il n’était pas encore jour; et de peur des rochers et des précipices dont elle avait fait mention, il marchait avec assez de prudence pour un homme amoureux.
Il évita donc heureusement tous les mauvais pas ; et, suivant ses instructions, il mit pied à terre à certaine petite cabane qui joignait les murs du parc. Le lieu n’était pas magnifique; mais, comme il avait besoin de repos, il y trouva ce qu’il fallait pour cela. Il ne se souciait point de voir le jour, et se souciait encore moins d’en être vu; c’est pourquoi, s’étant renfermé dans cette retraite obscure, il y dormit d’un profond sommeil jusqu’à la moitié du jour. Comme il sentait une grande faim à son réveil, il mangea fort et ferme; et, comme c’était l’homme de la cour le plus propre, et que la femme d’Angleterre la plus propre l’attendait, il passa le reste de la journée à se décrasser et à se faire toutes les préparations que le temps et le lieu permettaient, sans daigner ni mettre la tête un moment dehors, ni faire la moindre ques-
tion à ses hôtes. Enfin les ordres qu’il attendait avec impatience arrivèrent à l’entrée de la nuit par une espèce de grison, qui, lui servant de guide, après avoir erré pendant une demi-heure dans les boues d’un parc de vaste étendue, le 6t entrer dans un jardin où donnait la porte d’une salle basse. Il fut posté vis-à-vis de celte porte, par laquelle on devait bientôt l’introduire dans des lieux plus agréables. Son guide lui donna le bonsoir. La nuit se ferma; mais la porte ne s’ouvrit point.
On était à la fin de l’hiver; cependant il semblait qu’on ne fût qu’au commencement du froid. Il était crotté jusqu’aux genoux, et sentait que, pour peu qu’il prît encore l’air dans ce jardin, la gelée mettrait toute cette crotte à sec. Ce commencement d’une nuit fort âpre et fort obscure eût été rude pour un autre , mais ce n’était rien pour un homme qui se flattait d’en passer si délicieusement la fin. Il ne laissa pas de s’étonner de tant de précautions dans l’absence du mari. Son imagination, que mille tendres idées réchauffaient, le soutint quelque temps contre les cruautés de l’impatience et contre les rigueurs du froid : mais il la sentit petit à petit refroidir ; et deux heures, qui lui parurent deux siècles, s’étant passées sans qu’on lui donnât le moindre signe de vie, ni de
INTRIGUES AMOUREUSES. i43
la porte, ni des fenêtres, il se niit à faire quelqui g raisonnements en lui-même sur l’état présent de ses affaires, et sur le parti qu’il y avait à prendre dans cette conjoncture. « Si nous frappions à cette maudite porte! disait-il; car encore est-il plus honorable, si le malheur m’en veut, de mourir dans la maison que de mourir de froid dans le jardin. Il est vrai, reprenait-il, que ce parti peut exposer une personne que quelque accident imprévu met peut-être, à l’heure qu il est, encore plus au désespoir que moi. »
Cette pensée le munit de tout ce qu’il pouvait avoir de patience et de fermeté contre les ennemis qui le combattaient. Il se mit à se promener à grands pas, résolu d attendre le plus longtemps qu’il serait possible sans en mourir, la fin de l’aventure qui commençait si tristement. Tout cela fut inutile; et, quelque mouvement qu’il se donnât, enveloppé d’un gros manteau, l’engourdissement commençait à le saisir de tous côtés, et le froid dominait en dépit de tout ce que les empressements de l’amour ont de plus vif. Le jour n’était pas loin; et dans l'état où la nuit l’avait mis, jugeant que ce serait désormais inutilement que cette porte ensorcelée s’ouvrirait, il regagna du mieux qu’il put l’endroit d’où il était parti pour cette merveilleuse expédition.
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Il fallut tous les fagots de la petite maison pour le dégeler. Plus il songeait à son aventure, plus les circonstances lui en paraissaient bizarres et incompréhensibles. Mais, loin de s’en prendre à la charmante Chesterfield, il avait mille différentes incpiiétudes pour elle. Tantôt il s’imaginait que son mari pouvait être inopinément revenu ; tantôt que quelque mal subit l’avait saisie ; enfin, que quelque obstacle s était malheureusement mis à la traverse pour s’opposer à son bonheur, justement au fort des bonnes intentions qu’on avait pour lui. « Mais, disait-il, pourquoi m’avoir oublié dans ce maudit jardin? Quoil ne pas trouver un petit moment pour me faire au moins quelque signe, puisqu’on ne pouvait ni me parler ni me recevoir*^ »
11 ne savait à laquelle de ces conjectures s en tenir, ni que répondre aux questions qu’il s’était faites; mais, comme il se flatta que tout irait mieux la nuit suivante, après avoir fait vœu de ne plus remettre le pied dans ce malencontreux jardin, il ordonna qu’on 1 avertît d’abord qu’on lui demanderait à lui parler, se coucha dans le plus méchant lit du monde, et ne laissa pas de s’endormir comme il eût fait dans le meilleur.
Il avait compté de n’être réveillé que par quelque lettre ou quelque message de madame de Chesterfield ;
INTRIGDES AMOÜREUSES. 245
njais il n’avait pas dormi deux heures, qu’il le fut par un grand bruit de cors et de chiens. La chaumière qui lui servait de retraite touchait, comme nous l’avons dit, les murailles du parc. Il appela son hôte pour savoir un peu que diable c’était que cette chasse qui semblait être au milieu de sa chambre, tant Je bruit augmentait en approchant. On lui dit que c’était monseigneur qui courait le lièvre dans son parc. « Quel monseigneur? dit-il tout étonné. — Monseigneur le comte de Chesterfield, » répondit le paysan. Il fut si frappé de cette nouvelle, que, dans sa première surprise, il mit la tête sous les couvertures, croyant déjà le voir entrer avec tous ses chiens. Mais, dès qu’il fut un peu revenu de son étonnement, il se mit à maudire les caprices de la fortune, ne doutant pas que le retour inopiné d’un jaloux importun n’eût causé toutes les tribulations de la nuit précédente.
Il n’y eut plus moyen de se rendormir après une telle alarme. Il se leva pour repasser dans son esprit tous les stratagèmes qu’on a coutume d’employer pour tromper ou pour éloigner un vilain mari qui s’avisait de négliger son procès pour obséder sa femme. Il
achevait de s’habiller, et commençait à questionner
son hôte, lorsque le même grison qui l’avait conduit au jardin lui rendit une lettre, et disparut sans atten-
MÉMOIRES DE GRAMONÎ.
dre la réponse. Cette lettre était de sa parente, et voici ce qu’elle contenait :
« Je suis au désespoir d’avoir innocemment contribué à vous attirer dans un lieu où I on ne vous fait venir que pour se moquer de vous. Je m’étais opposée au projet de ce voyage, quoique je fusse persuadée que sa tendresse seule y eût part ; mais elle vient de m’en désabuser. Elle triomphe dans le tour qu’elle vous a joué. Non-seulement son mari n’a bougé d’ici ; mais il y reste par complaisance. 11 la traite le mieux du monde; et c’est dans leur raccommodement quelle a su que vous lui aviez conseillé de la mener à la campagne. Elle en a conçu tant de dépit et d’aversion pour vous, que, de la manière dont elle m’en vient de parler, ses ressentiments ne sont pas encore satisfaits. Consolez-vous de la haine d’une créature dont le cœur ne méritait pas votre tendresse. Partez; un plus long séjour ici ne ferait que vous attirer quelque nouvelle disgrâce. Je n’y resterai pas longtemps; je la connais, Dieu merci. Je ne me repens pas de la compassion que j’ai d’abord eue ; mais je suis goûtée d’un commerce qui ne convient guère à mon humeur. »
L’étonnement, la honte, le dépit et la fureur s’emparèrent de son cœur après cette lecture. Les menacer
INTRIGUES AMOUREUSES. Ml
ensuite, les invectives et les désirs de vengeance excitèrent tour à tour son aigreur et ses ressentiments : mais, après y avoir bien pensé, tout cela se réduisit à prendre doucement son petit cheval de poste pour remporter à Londres un bon rhume par-dessus les désirs et les tendres empressements qu’il en avait apportés. Il s’éloigna de ces perfides lieux avec un peu plus de vitesse qu’il n’y était arrivé, quoiqu’il n’eût pas, à beaucoup près, la tète remplie d’aussi agréables pensées.
Cependant, quand il se crut hors de portée de rencontrer mylord Chesterfield et sa chasse, il voulut un peu se retourner, pour avoir au moins le plaisir dt voir la prison où cette méchante bête était renfermée; mais il fut bien surpris de voir une très-belle maison située sur le bord d’une rivière, au milieu d’une campagne la plus agréable et la plus riante qu’on pût voir. Au diable le précipice ou le rocher qu’il y vit! ils n’étaient que dans la lettre de la perfide. Nouveau sujet de ressentiment et de confusion pour un homme qui s’était cru savant dans les ruses aussi bien que dans les faiblesses du beau sexe, et qui se voyait la dupe d’une coquette qui se raccommodait avec un époux pour se venger d’un amant.
* Bretby, dans la province de Derby»,
Il regagna la bonne ville, prêt à soutenir contre tous qu’il faut être de bon naturel pour se ber à la tendresse d’une femme qui nous a déjà trompés ; mais qu’il faut être fou pour courir après.
Comme cette aventure n’avait pas beaucoup de beaux endroits pour lui, le voyage et ses circonstances furent supprimés, autant qu’il lui fut possible : mais, comme on peut croire que la Chesterbeld n’en garda pas le secret, le roi l’apprit; et lui ayant fait son compliment, il voulut un ample détail de cette expédition. Le chevalier de Gramont était présent à ce récit, et h’ayant que fort peu déclamé contre la trahison qu’on lui avait faite : « Si elle a eu tort, dit-il, de pousser la chose si loin, vous avez eu tort aussi de revenir sur vos pas comme un étourdi. Je m’en vais parier cent pistoles qu’elle s’est repentie plus d’une fois d’un ressentiment que vous méritiez assez pour le tour que vous lui aviez joué. Les femmes aiment la vengeance; mais elles ne tiennent pas toujours leur colère; et si vous eussiez resté dans le voisinage jusqu’au lendemain, je veux avoir les bras cassés si on ne vous eût fait amende honorable pour l’alfront de la première nuit.
Hamilton n’en tomba pas d’accord. Le chevalier de Gramont voulut soutenir sa thèse par un exemple;
et, s’adressant au roi : « Sire, dit-il, Votre Majesté peut avoir connu Marion Delorme ' . La créature de France qui avait le plus de charmes était celle-là. Quoiqu’elle eût de l’esprit comme les anges, elle était capricieuse comme un diable. Cette princesse, m’ayant donné un rendez-vous, s’était avisée de me l’ôter pour le donner à un autre. Elle m’écrivit le plus jo’i nillet du monde, tout rempli du désespoir où elle était d’un mal de tête qui l’obligeait à garder le lit, et qi.i la privait du plaisir de me voir jusqu’au lendemain. Ce mal de tête, soudainement arrivé, me parut suspect; et, ne doutant point que ce ne fût une défaite; « Oh! parbleu, madame la coquette, dis-je en moimême, si vous ne jouissez pas du plaisir de me voir aujourd’hui, vous ne jouirez pas de celui d’en voir un autre. »
Voilà tous mes grisons en campagne, dont les uns battaient l’estrade autour de sa maison, tandis que les autres assiégeaient sa porte. Un de ces derniers me vint dire que personne n’était entré chez elle de toute
• Marion Delorme, née à Châlons en Champagne, était réputée la plus belle femme de son temps. On la croyait mariée secrètement avec ie malheureux Cinq-Mars. Après sa mort, elle devint maîtresse du cardinal de Richelieu, et, en dernier lieu, de M. d’Émery, surintendant des finances. Elle mourut ignorée, presque dans la misère, dans uo kge extrêmement avancé.
l’après-midi; mais qu’un petit laquais en était sorti sur la brune ; qu’il l’avait suivi jusque dans la rue Saint-Antoine, où ce laquais en avait rencontré un autre, auquel il avait dit seulement un mot ou deux. 11 ne m’en fallut pas davantage pour me conürmer dans mes soupçons, et pour former le dessein d’étre de la partie, ou bien de la rompre.
Comme il y avait fort loin du baigneur où je logeais jusqu’au fond du Marais, dès que la nuit fut venue, je montai à cheval sans vouloir qu’on me suivît. Dès que j’eus gagné la place Royale, le grison en sentinelle m'assura qu’il n’était encore entré personne chez mademoiselle Delorme. Je poussai vers la rue Saint-Antoine; et justement, comme je sortais de la place Royale, j’y vis entrer un homme à pied qui se cachait de moi tant qu’il pouvait ; mais il eut beau faire, je le reconnus. C’était le duc de Brissac.
Je ne dontai point que ce ne fût le rival de cette nuit. Je m’approchai donc de lui, faisant semblant de donter si je ne me trompais point. Et, mettant pied à terre d’un air fort empressé : « Rrissac, mon ami, lui dis-je, il faut que tu me fasses un plaisir de la dernière importance : j’ai un rendez-vous, pour la première fois, chez une personne à quatre pas d’ici. Comme ce n’est que pour prendre des mesures, je n’y
serai pas longtemps. Prêie-moi ton manteau, si tu m’aimes, et promène un peu mon cheval en attendant mon retour; surtout ne t’éloigne pas d’ici. Tu vois que j’en use librement; mais c’est, comme tu sais, à la charge d’autant. » Je pris son manteau sans attendre sa réponse. Il prit la bride de mon cheval, et me conduisit de l’œil.
Cela ne lui servit de rien , car, après avoir fait semblant d’entrer dans une porte vis-à-vis de lui, je me coulai par-dessous les arcades jusqu’à la porte de la nymphe Delorme. On l’ouvrit d’abord que j’eus frappé. J’étais si bien enveloppé du manteau de Brissac, qu’on me prit pour lui. La porte se referma sans qu’on m’eût fait la moindre question ; et, comme je n’en avais point à faire, je fus droit à la chambre de la demoiselle. Je la trouvai sur son lit de repos dans le déshabillé le plus galant et le plus agréable du monde.
Jamais elle n’avait été si belle, ni si surprise ; et, la voyant tout interdite ; « Qu’est-ce, ma belle? lui dis-je. Il me parait que voilà une petite migraine bien parée. Le mal de tête est apparemment passé? — Point du tout, dit-elle, je n’en puis plus; et vous me ferez plaisir de vous en aller et de me laisser mettre au lit. — Pour vous laisser mettre au lit, oui, lui
252 MÉMOIRES DE ORAMONT.
dis-je ; mais pour m’en aller, non, ma petite infante. Le chevalier de Gramont n’est pas un sot; on ne se pare pas avec tant de soin pour rien. — Vous verrez pourtant que c’est pour rien, me dit-elle; car assurément il n’en sera pas autre chose pour vous. — Quoi I dis-je, après avoir promis un rendez-vous?... — Eb bieni me dit-elle brusquement, quand je vous en aurais promis cinquante, c’est à moi de les tenir si je veux, et à vous de vous en passer si je ne le veux pas. Cela serait bon, lui dis-je, si ce n’était pour le donner à un autre. » Elle, aussi fière que celles qui ont le plus d’innocence, et aussi prompte que celles qui en ont le moins, s’emporta sur un soupçon qui lui donnait plus de chagrin que de confusion ; et voyant qu’elle montait sur ses grands chevaux : « Mademoiselle, lui dis-je, ne le prenons pas, s’il vous plaît, sur ce ton. Je sais ce qui vous inquiète. Vous avez peur que Brissac ne me trouve avec vous ; mais ayez sur cela l’esprit en repos. Je l’ai rencontré près de chez vous; et. Dieu merci, j’ai mis bon ordre à ce qu’il ne vous rende pas sitôt visite. » Je lui dis cela d’un air un peu tragique.
Elle en parut troublée d abord ; et, me regardant avec surprise : « Que voulez-vous donc dire du duc de Brissac?... me dit-elle. — Je veux dire, répondis-je,
qu’il est au bout de la rue qui promène mon cheval; et, si vous voulez ne pas m’en croire, vous n’avez qu’à y envoyer un de vos gens, bu voir son manteau que je viens de laisser dans votre antichambre.» Voilà l’éclat de rire qui la prend au fort de son étonnement ; et, me jetant les bras au cou : « Mon chevalier, me dit-elle, je n’y saurais plus tenir; tu es trop aimable et trop extraordinaire pour ne te pas tout pardonner. » Je lui racontai comme la chose s’était passée. Elle en pensa mourir de rire ; et, nous étant séparés fort bons amis, elle m’assura que mon rival n’avait qu’à promener des chevaux tant qu’il lui plairait, qu’il ne mettrait de la nuit le pied chez elle.
Je le trouvai fidèlement dans l’endroit où je l’avais laissé. Je lui fis mille excuses de l’avoir fait attendre si longtemps, et mille remercîments de sa complaisance. Il me dit que je me moquais; que ces compliments ne se faisaient point entre amis ; et, pour me convaincre qu’il m’avait rendu ce petit service de bon cœur, il voulut à toute force tenir la tête de mon cheval tandis que j’y remontais. Je lui donnai bien le bonsoir en lui rendant son manteau, et je me rendis chez mon baigneur, également content de la maîtresse
et du rival.
« Voilà, poursuivit-il, comme il ne faut qu un peu
de patience et d’adresse pour désarmer la colère des belles, et pour mettre jusqu’à leurs supercheries à profit. »
Le chevalier de Gramont avait beau divertir par ses récits, instruire par ses exemples, et ne paraître à la cour que pour y répandre une joie universelle, il y avait trop longtemps qu’il était le seul étranger à la mode. La fortune, jalouse de la justice qu’on rend au mérite, et qui veut que les félicités dépendent de ses caprices, lui suscita deux compétiteurs dans la possession où il était de charmer toute l’Angleterre; et ces compétiteurs étaient d’autant plus dangereux, que le bruit de leurs différents mérites était arrivé devant eux pour disposer les suffrages de la cour en leur faveur.
Ils venaient faire voir en leurs personnes ce qu’il y avait de plus accompli dans la robe et dans l’épée. L’un était le marquis de Flamarens, triste objet des tristes élégies de la comtesse de la Suze l’autre était
Cette dame était fille de Gaspdr de Colisny, maréchal de France
nombre des femmes avec lesquelles la reine Christine voulut bi^ se lier. Quoique élevee dans le protestantisme, elle embrassa la reli<.iou catholique, moins par piété que pour trouver un prétexte de se Réparer de son époux, qui était protestant, et pour lequel elle avait une avemon mvmcible. La reine dit plaisamment, à cette occasion a L comtesse de la Suze est devenue catholique pour ne point vîir .on ■>#n ni dans ce monde ni dans l’autre. > po ir on
le président Tambonneau, très-humble et très- obéissant serviteur et berger de la belle Luynes. Comme ils arrivèrent ensemble, ils firent ce qu’ils purent pour briller de concert. Leurs talents étaient aussi diflérents que leurs jfigures. Tambonneau, passablement laid, fondait ses espérances sur beaucoup d’esprit qu’on ne lui trouva pas ; et Flamarens, par son air et par sa taille, briguait une admiration qu’on lui refusait tout net.
Ils étaient convenus de se prêter mutuellement du secours pour réussir. C’est pourquoi, dans leurs premières visites, l’un représentait, et l’autre portait la parole ; mais il s’en fallut beaucoup qu’ils ne trouvassent les dames en Angleterre du goût de celles qui rendaient leurs noms fameux en France. La rhétorique de l’un ne fit que blanchir auprès du beau sexe; et la bonne mine de l’autre ne le distingua que pour le menuet, dont il fut l’introducteur en Angleterre, et qu’il dansait avec assez de succès. On était trop accoutumé dans cette cour à l’esprit de Samt-Evremond, et aux agréments naturels et singuliers de son héros, pour être séduit par les apparences. Cependant, comme les Anglais en général ont une espèce de penchant pour ce qui sent le gladiateur, on fit grâce à Flamarens en faveur d’un duel qui, le chassant de
son pays, lui servait de recommandation chez eui.
Mademoiselle d’Hamilton eut d’abord l'honneur d’être distinguée par Tambonneau. Il crut qu’elle avait tout l’esprit qu’il fallait pour démêler la délicatesse du sien; et, charmé de voir qu’il n’y avait rien de perdu dans sa conversation ni pour le tour, ni pour l’expression, ni pour la finesse des pensées, il lui faisait souvent la grâce de causer avec elle ; et peut-être ne se fût-il jamais aperçu qu’il l’ennuyait, si, s’en tenant à cet étalage d’éloquence, il ne se fût mis en tête d’assaillir son cœur. C’était un peu trop pour la complaisance de mademoiselle d’Hamilton, qui croyait n’en avoir déjà que trop eu pour les figures de son discours. On le pria de faire ailleurs l’essai de ses fleurettes séduisantes, et de ne pas perdre le mérite de sa première constance par une infidélité qui serait très-inutile.
Il suivit ce conseil en homme sage et docile ; et, quelque temps après, retournant aux pieds de ses premières habitudes en France, il se mit à faire provision de politique poui ces négociations importantes auxquelles il s’est vu depuis employé.
Ce ne fut qu’après son départ que le chevalier de Gramont fut informé de la déclaration galante qu’il avait faite ; la confidence n’en valait pas la peine. Ce-
pendant cela ne laissa pas de lui sauver quelque peu le ridicule avant son départ. Son collègue Flamarens, dénué de ce support, s’aperçut qu’il ne ferait plus en Angleterre les progrès qu’il avait espérés de l’amour et de la fortune. Mais mylord Falmouth, toujours attentif à la gloire de son maître pourrie secours des illustres affligés, pourvut à sa subsistance, et madame de Southesh à ses plaisirs. Il eut une pension du roi, et d elle tout ce qu’il voulut : trop heureux qu’elle n eût plus de présents à lui faire que celui de son cœur 1
Ce fut en ce temps-là que Talbot ‘, dont on a fait mention, et qu’on a vu depuis duc de Tyrconnel, devint amoureux de mademoiselle d’Hamilton. Il n’y avait point à la cour d’homme de meilleur air. Il n’était que cadet d’une maison à la vérité fort ancienne, mais peu considérable par l’éclat ou les biens.
* Richard Talbot, d’une famille irlandaise, anglaise d’origine, fui conduit en Flandre, et présenté au roi Charles II par Daniel O’Neil comme un homme déterminé à assassiner Cromwell. Lorsque le roi Jacques monta sur le trône, il fut créé comte de Tyrconnel, et eu 1689 duc du même nom ; peu après, il fut fait vice-roi d’Irlande. Lors de l’usurpation du prince d’Orange, il refusa généreusement toutes les offres qu’on lui lit pour l’engager à se soumeltre.il mourut à Limerick le 5 août 1691. Clarendon en dit beaucoup de mal, ainsi que de ses deux frères, Pierre Talbot, aumônier de la reine, et Thomas Talbot, cordelier, homme d’assez d’esprit, mais de mœurs déréglées. On peut »oir dans Clarendon plusieurs particularités sur ce moine.
Cependant, quelque distrait qu’il fût d’ailleurs, comme il était appliqué à sa fortune, qu’il était bien avant dans la faveur du duc d’York, qu’il avait mis cette faveur à profit, et que la fortune lui avait été favorable au jeu, il avait si bien fait, qu’il se voyait en possession de quarante mille livres de rente en fonds de terre. Il s’offrit à mademoiselle d’Hamilton avec cet établissement, et des espérances presque certaines d’être pair du royaume par le crédit de son maître , et, par-dessus tout cela, tant de sacrifices qu'il lui plairait, des lettres, des portraits et des cheveux de la Shrewsbury ; curiosités qui véritablement ne sont comptées pour rien en ménage, mais qui faisaient foi de son mérite en amour.
Cette concurrence n’était pas à mépriser; et le chevalier de Gramont la jugea d’autant plus dangereuse pour les intérêts de son cœur, qu’il voyait Talbot passionnément amoureux ; qu’il n’était pas homme à se rebuter pour un refus • qu’il n’était pas fait de manière à s’attirer du mépris ou des froideurs pour ses empressements ; et qu’outre cela ses frères commençaient à fréquenter la maison. De ces frères, l’un était aumônier de la reine, jésuite intrigant, et grand faiseur de mariages ; l’autre était ce qu’on appelle moine séculier, qui n’avait de son ordre que le libertinage
et la réputation qu’on leur attribue ; du reste, libre partout, divertissant par rencontre, mais en possession de dire des vérités offensantes et de rendre de bons offices.
Dans les réflexions du chevalier de Gramoul sur toutes ces choses, il y avait de quoi donner de l’iiiquiétude. Le peu de disposition que témoignait mademoiselle d’Hamilton pour les prétentions de ce rival n’était pas capable de le rassurer. Elle ne pouvait répondre que de ses intentions , et dépendait absolument de celles de ses parents ; mais la fortune, qui semblait l’avoir mis sous sa protection en Angleterre, le délivra de ces nouvelles inquiétudes.
Talbot s’était dès longtemps porté pour patron des Irlandais opprimés. Ce zèle pour sa nation était fort louable ; mais il n’était pas tout à fait désintéressé. De tous ceux que son crédit avait rétablis dans une partie de leurs biens, il avait écorné quelque petite chose, mais comme chacun y trouvait son compte, personne n’y trouvait à redire.
Cependant, comme il est difficile de se contenir quand la fortune ou la faveur se mêle de tout ce qu’on entreprend, il y eut quelques airs d’indépendance dans son procédé qui choquèrent l’autorité du duc
d’Ormond, pour lors vice-roi d’Irlande. Il lui fit connaître avec assez de hauteur qu'il n’en était pas content. Il y avait assurément quelque différence entre le crédit et le rang de l’un et de l’autre. Le parti le plus prudent pour Talbot était la soumission et les déférences ; mais , comme ce parti lui parut le moins généreux, il fit le fier, et ne s’en trouva pas bien : car, s’étant emporté mal à propos à quelques discours qu’il ne lui convenait pas de tenir, ni au duc d’Ormond de pardonner, on le mit à la Tour ; d’où voyant bien qu’il ne sortirait pas qu’il n’eût fait toutes les soumissions qu’il fallait au duc d’Ormond ', il y employa ses amis, et fit beaucoup plus pour sortir de ce pas qu’il n’eût fallu pour s’en garantir. Il perdit, par ce démêlé, tout espoir d’entrer dans une famille qui n’avait garde après cela d’écouter aucune proposition de sa part.
11 fallut un peu prendre sur lui pour se défaire d’une passion qui avait fait dans son cœur beaucoup plus de progrès que cette brouillerie n’avait fait de bien à ses affaires. II crut qu’elles avaient besoin de sa présence en Irlande, et qu'il n’avait plus que faire
* Clarendon a donné un récit très-exaet de celte alTaire. II paraît .jiie Talbot fut mis i la Tour pour avoir menacé d’assassiner le duc i’Ormoad.
de celle de mademoiselle d’Hamilton pour oublier une tendresse qui troublait encore son repos. Son départ suivit de près cette résolution.
Il était gros joueur et raisonnablement distrait. Le chevalier de Gramonl lui avait gagné trois ou quatre cents guinées la veille de son emprisonnement. Cette aventure lui avait ôté de la tête l’exactitude de payer dès le lendemain, selon sa coutume ; et cela lui était tellement sorti de l’esprit, qu’il ne s’en souvint pas après qu’il fut mis en liberté. Le chevalier de Gramont, voyant qu’il partait sans lui donner le moindre signe de vie sur sa dette, crut qu’il fallait lui souhaiter un bon voyage ; et, l’ayant rencontré chez le roi comme il venait d'en prendre congé : « Talbot, lui dit-il, si vous avez besoin de mes services ici pendant votre absence, vous n’avez qu’à dire. Vous savez que le vieux Russell a laissé son neveu pour solliciter ses intérêts auprès de mademoiselle d'Hamilton ; si vous voulez, je prendrai soin des vôtres. Adieu, bon voyage. N’allez pas tomber malade par les chemins ; mais, si cela vous arrivait, souvenez-vous de moi dans votre testament. » Talbot, que ce compliment fit d’abord souvenir de la dette, en fit un grand éclat de rire, et lui dit en l’embrassant : « Mon cher chevalier, je 'VUS sais si bon gré de l’offre que vous venez de ma
faire, que je vous laisse ma maîtresse, et vais vous envoyer voire argon t. »
Le chevalier de Gramout était tout plein de ces façons honnêtes de rafraîchir la mémoire de ceux qui 1 avaient un peu tardive sur le payement. Voici comme il s’y prit longtemps après au sujet de mylord Cornwallis. Ce mylord Gornwallis avait épousé la fille de Fox *, trésorier de la maison du roi, l’homme d’Angleterre le plus riche et le plus réglé. Son beau-fils, au contraire, était un petit hanneton, grand dissipateur, qui jouait volontiers, qui perdait tant qu’on voulait, mais qui ne payait pas de même. Son beau-père, qui n’avait garde d’approuver sa conduite, ne laissait pas de payer en la redressant. Le chevalier de Gramont lui avait gagné mille ou douze cents guinées qui n’arrivaient point, quoiqu’il fût sur son départ, et qu’il eût pris congé de Gornwallis préférablement aux autres. Cela l’obligea d’écrire un billet que l’on trouvera laconique. Le voici :
‘ Le chevalier Étienne Fou, d'où sont descendus lord Rolland et son Lis le fameux Fox, fut l'artisan de sa fortune. D'abord commis de la cassette du roi à la restauration, il fut fait jusqu'à trois fois intendant des finances, et garda celte place jusqu’en 1707, où il se retira des affaires publiques. Il eut en premières noces sept garçons et trois filles; et de sa seconde femme, qu’il épousa en 1703, à l’âge de soixanteseize ans, il eut deux lils, Etienne comte d’ichester, Henri lord Hol-
« Mylord, souvenez-vous du comte de Gramoni, et n’oubliez pas le chevalier Fox. »
Pour en revenir à Talbot, il partit plus touché que ne le paraît un homme qui fait présent de sa maîtresse. Son séjour en Irlande, ni le soin de ses affaires ne le guérirent pas tout à fait; et, s il se trouva dégagé des fers de mademoiselle d’Hamilton à son retour, ce ne fut que pour en prendre d’autres. Le changement qu’il trouva dans l’une et dans l’autre cour causa le sien. Disons comment.
Nous n’avons parlé des filles de la reine jusqu’à présent que pour faire mention de mademoiselle Stewart et de mademoiselle de Warmestré. Les autres étaient mademoiselle Bellenden, mademoiselle de La Garde* et mademoiselle Bardou, toutes filles d’honneur, comme il plaisait à Dieu.
La Bellenden n’avait point de beauté : c’était une bonne créature, à qui l’embonpoint et quelque Iraîcheur tenaient lieu de mérite, et qui, n ayant pas l’esprit d’être coquette dans les formes, faisait tout de son mieux pour contenter le monde par sa complai-
land, et deux filles. 11 mourut en 1716 à Chiswick, âgé de quatre- ▼ingt-neul ans.
* Fille de Charles Péliot, seigneur de La Garde. Elle épousa le chevalier Sylvius. et mourut le 13 octobre 1730. L’un de ses frères épousa la nièce de lermyn, un des héros de ces Mémoire*.
sance. Mademoiselle de La Garde et mademoiselle Bardou, toutes deux Françaises, avaient été placées par la reine mère. La première était une petite moricaude qui s’entremettait des affaires de ses compagnes; et l’autre voulait à toute force être admise au rang des filles d’honneur, quoiqu'elle ne fût que logée parmi les autres, et qu’on lui en contestât à tout moment le titre et les fonctions.
On ne pouvait guère être plus laide avec une aussi jolie taille; mais, en récompense, sa laideur était rehaussée de tout ce qui pouvait y donner de l’éclat. On se servait d’elle pour danser avec Flamarens ; et quelquefois, sur la fin d’un bal, armée de castagnettes et d’effronterie, elle se mettait à danser quelque sarabande figurée qui faisait rire la cour. Il faut maintenant voir ce que devint tout cela.
Comme mademoiselle Stewart ne servait que rarement auprès de la reine, on ne comptait plus sur elle. Les autres défilèrent presque en même temps par différentes aventures. Voici celle de mademoiselle Warmestré, dont on a dit quelque chose au sujet du chevalier de Gramont.
Mylord Taaffe*, fils aîné du comte de Carlingford,
* Nicolas, baron de Taaile, fils de Thibaud, comte de Ca» lingfort, fut
s’était imaginé qu’il était amoureux d’elle ; et la Warmestré, non-seulement s’imagina qu’il était vrai, mais elle compta qu’il ne manquerait pas de l’épouser à la première occasion ; et, en attendant, elle crut qu’il fallait le recevoir tout de son mieux. Il avait fait confidence de ses affaires au duc de Richmond. Ils s’aimaient beaucoup ; ils aimaient encore plus le vin. Le duc de Richmond malgré sa naissance, ne brillait que médiocrement à la cour; et le roi le considérait encore moins que ne faisaient les courtisans. Ce fut apparemment pour se mettre mieux dans son esprit qu’il s’avisa de devenir amoureux de mademoiselle Stewart. La confidence fut mutuelle entre Taatfe et lui sur leurs engagements. Voici les mesures qu’ils prirent pour leur conduite.
La petite La Garde fut chargée de dire à mademoiselle Stewart que le duc de Richmond mourait d’amour pour elle; et que, toutes les fois qu’il la lorgnait en public, cela voulait dire qu’il était prêt à l’épouser dès qu’elle en aurait le loisir.
Taaffe n’eut point de commission à donner pour mademoiselle Warmestré à la petite ambassadrice.
lué k la bataille de la Boyne, le 1" juillet lt)89, en combattani pour le roi Jacques.
* Cburles Stewart, duc de Richmond et de Lenox.
2fi6 MÉMOIRES DE GRAUONT.
Tout était réglé de ce côté-là; mais elle fut chargée de ménager certaines facilités qui manquaient encore à la liberté de leur commerce ; comme, par exemple, de la voir à toute heure du jour et de la nuit chez elle. Cela paraissait difficile; mais on en vint à bout.
La gouvernante des filles, qui, pour toutes choses au monde, n’aurait voulu faire la commode qu’en tout bien tout honneur, consentit qu’on souperait tant qu’on voudrait chez mademoiselle Warmestré, pourvu que ce fût à bonne intention, et qu’elle fût de la partie. La bonne dame aimait les huîtres vertes, et ne haïssait pas le vin d’Espagne. Elle trouvait donc à coup sûr dans chacun de ces repas deux barils d’huîtres; l’un pour manger avec la compagnie, et l’autre pour emporter; et, dès qu’elle avait pris sa dose de vin, elle prenait congé de l’assemblée.
C était à peu près du temps que M. le chevalier de Gramont avait jeté les yeux sur la Warmestré, qu’on menait ce petit train de vie dans sa chambre. Dieu sait les pâtés de jambon, les bouteilles de vin, et les autres provisions de sa libéralité qui s’y consommaient 1
Au milieu de ces bombances nocturnes et de cet innocent commerce, un parent de Killegrew vint solliciter un procès à Londres. Il le gagna ; mais il y pensa perdre l’esprit.
INTRIGUES amoureuses.
C’était un gentilhomme de campagne, veuf depuis six mois, et possesseur de quinze à seize mille livres de rentes. Le pauvre homme, qui n avait que faire à la cour, y fut voir son cousin Killegrevr, qui n avait que faire de sa visite. 11 y vit mademoiselle Warmestré, et dès cette première vue en devint amoureux. Cela ne fit qu’augmenter ; si bien que, n’ayant plus de repos ni le jour ni la nuit, il fallait avoir recours aux remèdes extrêmes ; c’est-a-dire qu’un beau matin il fut trouver son cousin Killegrew, lui conta sa chance, et le pria bien instamment de demander mademoiselle Warmestré en mariage de sa part.
Killegrew pensa tomber de son baut en apprenant son dessein. Il ne pouvait cesser d’admirer quelle créature, entre toutes celles de Londres, il s était fourrée dans la tête pour en faire sa femme. Il fut quelque temps sans le vouloir croire ; mais, quand il vit que c’était tout de bon, il se mit à lui faire le dénombrement des dangers et des inconvénients qu’il y avait dans une entreprise si téméraire. 11 lui dit qu’une fille élevée à la cour était un terrible meuble pour la campagne; que ce serait en troubler le repos par tous les vacarmes de l’enfer que de l’y mener malgré qu elle en eût ; que, s’il consentait a ne pas 1 y mener, il n’avait à faire qu’un petit calcul de ce qu il faudrait
en équipage, en table, en habits et en frais de jeu pour l entretenir à Londres, mais selon ses caprices ; qu’il n’avait qu’à supputer ensuite combien lui dureraient ses quinze mille livres de rente.
L’autre avait déjà supputé tout cela ; mais, trouvant sa raison moins pressante que son amour, il demeura ferme dans sa resolution; et Killegrew, cédant à ses importunités, fut offrir son cousin, pieds et poings liés, à la victorieuse Warmestré. Gomme il n’avait rien tant appréhendé qu’une complaisance de sa part, rien ne I étonna tant que le mépris avec lequel elle reçut sa proposition. La hauteur avec laquelle elle le refusa lui fît croire qu’elle était bien sûre de son fait avec mylord Taaffe, et lui fit admirer tout de nouveau comment cette princesse avait pu trouver deux hommes d’humeur à l’épouser. Il se pressa d'annoncer ce refus avec toutes ses circonstances les plus offensantes, comme la nouvelle la plus salutaire qu’il pût apprendre à son tendre et malheureux cousin.
Mais son cousin ne se le tint pas pour dit. Il s’imagina que Killegrew lui déguisait la vérité, par les raisons qu’il lui avait déjà exposées ; et, n’osant plus lui en parler, il prit la résolution de la voir lui-même. Il réveilla tout son courage pour cette entreprise, et médita son compliment ; mais, dès qu’il eut ouvert Is
bouche pour le faire, elle lui dit qu’il aurait pu s’épargner la peine de venir dans sa chambre pour lui parler d’une sotte affaire dont elle avait donné la réponse à K.illegrew ; qu’elle n’en avait ni n’en aurait de sa vie d’autre à lui faire. Cela fut dit avec toute la dureté dont on accompagne les refus qu’on fait aux importuns.
Il en fut plus affligé qu’il n’en fut confus. Tout lui devint odieux dans Londres, et lui-même plus que tout le reste. 11 en partit sans voir son cousin, regagna sa maison de campagne ; et croyant qu’il lui serait impossible de vivre sans l’inhumaine, il résolut de faire son possible pour mourir.
Mais tandis que, pour vaquer à sa douleur, il s’était soustrait au commerce des chiens et des chevaux, c’est-à-dire qu’il renonçait aux plus chères délices d un gentilhomme de campagne, la dédaigneuse Warmestré, surprise apparemment pour avoir mal compté, prit la liberté d’accoucher au beau milieu de la cour.
Une aventure si publique fit l’éclat qu’on peut s imaginer. Toute la pruderie de la cour en fut déchaînée : celles principalement qui n’étaient plus d âge ou de figure à donner ces scandales en demandaient justice. Mais la gouvernante des filles, à qui l’on aurait pu s’en prendre, assura que ce n’était rien, et
MÉMOIRES DE GRAMOIfT.
qu’elle avait de quoi fermer la bouche aux médisants. Elle eut une audience de la reine pour en développer le mystère ; et elle exposa comme quoi la chose s’était passée de son aveu, c’est-à-dire en tout bien et en tout honneur.
La reine envoya demander à mylord Taaffe s'il reconnaissait mademoiselle Warmestré pour sa femme. Il assura très-respectueusement qu’il ne reconnaissait ni mademoiselle Warmestré, ni son enfant; qu’il s’étonnait comment on voulait lui en faire l’honneur plutôt qu’à un autre. La malheureuse Warmestré, plus indignée de celte réponse qu’affligée de la perte d’un tel amant, quitta la cour dès qu’elle le put, résolue de quitter le monde à la première occasion.
Killegrew, sur le point de faire un voyage quand cette aventure arriva, crut qu’il ne ferait point mal de prendre son chemin par la maison de son déplorable cousin pour lui en faire part ; et dès qu’il le vit, sans ménager la délicatesse de son amour ou de ses sentiments, il lui en fit durement le récit. Toutes les couleurs qui peuvent donner de l’indignation y furent employées pour le faire crever de honte et de ressentiment.
Nous lisons que l’officieux Tiridate se laissa doucement mourir au récit de la mort de Mariamne;
INTRIGUES AMOUREUSES. t’it
maïs ie tendre cousin de Killegrew, s’étant dévotement mis à genoux, leva les yeux au ciel, et fit cette oraison :
« Loué soit le Seigneur d’une petite disgrâce qui fera peut-être le bonheur de ma vie I Que sait-on si la belle Warmestré ne voudra point de moi à présent, et si je n’aurai pas le bonheur de passer mes jours avec une dame que j’adore, et dont je puis espérer des héritiers? — Oui-da, dit Kellegrew, plus confondu que l’autre n’aurait dû l’être : vous pouvez compter sur l’un et sur l’autre. Je ne doute pas qu elle ne vous donne la main dès qu’elle sera relevée ; et ce serait une grande malice à elle, qui en sait faire, de vous laisser manquer d’enfants. Je vous conseille de prendre toujours celui qu’elle vient d’avoir, en attendant les autres. »
Ce qui fut dit fut fait, nonobstant la raillerie. Cet amant fidèle la rechercha comme il eût pu faire la chaste Lucrèce et la belle Hélène. Sa passion ne fit qu’augmenter après l’avoir epousee ; et la genereuse Warmestré, touchée d’abord de reconnaissance, le fut enfin d’inclination ; ne lui donna pas un enfant dont il ne fût le père ; et, depuis qu’il y a des ménages heureux et tranquilles en Angleterre, jamais il n y en a eu de si fortuné.
Quelque temps après, mademoiselle Bellenden, aua cet exemple n’avait point effrayée, eut la prudence de quitter la cour avant que d’en être chassée. La désagréable Bardou la suivit de près ; mais ce ne fut que pour d’autres raisons. On s’ennuya de sa sarabande comme de son visage. Le roi, pour ne plus les revoir ni l’une ni l’autre, leur fit donner une petite pension. Il ne restait donc plus que la petite mademoiselle de La Garde à pourvoir. Elle n’avait ni assez de vices ni assez de vertus pour être chassée de la cour ou pour y rester. Dieu sait ce qu’elle serait devenue, si le seigneur Sylvius ‘, personnage qui n’axait rien de ce que promettait le nom romain qu’il avait pris, n’eût aussi pris pour femme l’infante de la Garde.
On a fait voir que toutes ces princesses méritaient qu on les chassât, ou pour leurs déréglements, ou pour leur laideur ; cependant celles qui les remplacèrent trouvèrent le moven de les faire regretter, si
I on en excepte mademoiselle Wells.
C était une grande fille, faite à peindre , qui se mettait bien, qui marchait comme une déesse, et
‘ Le chevalier Gabriel Syivius, natif d’Orange, était attaché à la princesse royale, et après au duc d’York. C’était un homme d’esprit.
II fut envoyé extraordinaire en Danemark
dont le visage, fait comme ceux qui plaisent le plus, était un de ceux qui plaisent le moins. Le ciel y avait répandu certain air d’incertitude qui lui donnait la physionomie d’un mouton qui rêve. Gela donnait mauvaise opinion de son esprit; et, par malheur, son esprit faisait bon sur tout ce qu’on en croyait. Cependant, comme elle était fraîche, et qu’elle paraissait neuve, le roi, que la belle Stewart ne gâtait pas sur la finesse des pensées, voulut voir si les sens ne trouveraient pas mieux leur compte avec mademoiselle Wells que les sentiments avec son esprit. Cette épreuve ne lui fut pas difficile. Elle était d’une famille royaliste ; et, comme son père avait fidèlement servi Charles I®', elle crut qu’il ne fallait pas se révolter contre Charles II. Ce commerce n’eut pas des suites fort avantageuses pour elle. On prétendait qu’elle avait fait un peu moins de défense qu’il n’en fallait; qu’elle s’était rendue à discrétion sans être vivement pressée ; et d’autres disaient que Sa Majesté se plaignait de quelques autres facilités encore moins engageantes. Le duc de Buckingham fit un couplet de chanson sur ce sujet, dans lequel le roi parle à Progers ‘, confident de ses menus plaisirs. L’allusion
♦ Le roi lui donna la permission de faire bâtir une maison dans le parc de Bushy, auprès de llamplon-Court. à condition qu’aprè* s*
de Wells^ qui signifie puits^ fait toute la pensée du couplet. En voici le sens :
Quand le roi de ce puits sentit l’horreur profonde,
Progers, s’écria-t-il, que suis-je devenu ?
Ah ! depuis que j’y sonde,
Si je n’avais cherché que le centre du nnonde,
J’y serais parvenu.
Mademoiselle Wells, avec cette espèce d’anagramme sur son nom, et ces remarques sur sa personne, ne laissait pas de briller entre toutes ses nouvelles compagnes. C’étaient mesdemoiselles Levingston, Fielding et Boynton, peu dignes qu’on en fasse mention dans ces Mémoires ; et nous les laisserons dans l’obscurité jusqu’à ce qu’il plaise à la fortune de les en retirer.
Telle était en filles d’honneur la nouvelle cour de la reine. Celle de la duchesse d’York fut presque renouvelée dans le même temps ; mais, quant au choix qu’elle en fit, cette princesse montra bien, par une recrue brillante, que l’Angleterre avait de grandes ressources en beautés. Avant que d’en parler, voyons
mort elle reviendrait à la couronne. C'est la maison qu’a habitée le feu comte de Halifax. Cet Édouard Progers, qui, en 1660, avait été nommé chevalier du Chêne royal, ordre qu’on voulait établir, vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-seize ans, et mourut d’une intlammalion causée par l’éruption de quatre dents nouvelles.
un peu ce que c’était que les premières filles d’honaeur, et par quel hasard elles sortirent de chez Son Altesse.
Outre mademoiselle Blague et mademoiselle Price, dont on a déjà parlé, la chambre avait été composée de mademoiselle Bagot et de mademoiselle Hobart, doyenne de la communauté.
La Blague, qui n’avait jamais véritablement su ce qui l’avait brouillée avec le marquis de Brisacier, s’en était prise à cette lettre fatale qu elle avait reçue de sa part, dans laquelle, sans l’avertir que la Price devait porter des gants et du ruban jaunes comme elle, il ne lui parlait que de sa blonderie et de ses yeux marcassins. Elle s’imagina que c’était quelque chose de bien merveilleux, puisqu’on y comparait ses regards; et voulant, à quelque temps de là, savoir toute la vertu de l’expression, elle demanda ce que voulait dire marcassin. Il n’y a pas de sangliers en Angleterre, et ceux à qui elle s’adressa lui dirent que c’était un cochon de lait. Cette injure la confirma dans tout ce qu’elle avait soupçonné de sa perfidie. Brisacier, plus étonné de son changement qu’elle n’était indignée de sa prétendue noirceur, la regarda comme une créature encore plus capricieuse qu’elle n’était fade, et la planta là. Mais le chevalier Yarborough, aussi
276 mémoires de GRAMONT.
blond qu’elle, s’offrit an fort de son dépit, en fut écouté favorablement ; et le sort fit ce mariage pour voir ce que produirait une union si blafarde.
Mademoiselle Price avait de l’esprit ; et comme elle n’était pas d’une figure à s’attirer beaucoup de vœux, et qu’elle voulait pourtant en avoir, loin de faire la renchérie quand l’occasion s’en présentait, elle ne marchandait seulement pas. Elle avait de l’emportement dans sa colère aussi bien que dans sa tendresse. Gela l’avait exposée à quelques inconvénients. Elle avait très-mal à propos pris querelle avec une jeune créature que mylord Rochester aimait. Ce commerce avait été jusqu’alors assez secret : elle eut l’imprudence de faire tout de son mieux pour le rendre public, et s’attira le plus dangereux ennemi qu’il y eût dans l’univers. Jamais homme n’a écrit avec plus d’agrément, do délicatesse et de facilité ; mais la plus implacable des plumes en fait de satire était la sienne.
La pauvre Price, qui l’avait bien voulu mériter, y paraissait chaque jour sous une figure nouvelle. Tout était plein de vaudevilles, dont son nom était le refrain, et sa conduite le sujet. Quel moyen d’y tenir dans une cour où l’on était avide des moindres choses qui ver-ient de mylord Rochesterl II ne lui fallut
plus que la perte d’un amant et la découverte qui s’ensuivit pour mettre le comble aux persécutions qu’on lui faisait.
Dongan mourut en ce temps-là. C’était un garçon de mérite, auquel Durfort, depuis comte de Feversham‘, succéda dans la charge de lieutenant des gardes du corps de Son Altesse. Mademoiselle Price l’avait tendrement aimé. Sa mort la mit au désespoir ; mais son inventaire pensa la faire devenir folle. Certaine cassette cachetée de tous côtés en était. Elle était adressée de la main du défunt à mademoiselle Price; mais, loin de la recevoir, elle n’eut pas seulement le courage de la regarder. La gouvernante crut qu’il était de sa prudence de la recevoir au refus de la Price, et de son devoir de la remettre entre les mains de la duchesse, comptant bien qu’elle était remplie de choses curieuses et utiles dont il pourrait lui revenir quelque petit profil. Quoique la duchesse ne crût pas tout à fait cela, la curiosité la prit de voir ce que pouvait contenir une cassette si merveilleuse-
* Louis de Duras, né en France, fils du duc de Duras et d’une sœur du grand Turenne. Après la restauration de Charles II, il vint en Angleterre, où il fut naturalisé, et créé successivement baron de Dura et comte Feversham, titre et nom de son beau-père. A la révolution, il commanda en chef l’armée envoyée contre le duc de Monmouth. Il mourut le 8 avril 1709, âgé de soixante-huit ans.
ment et si soigneusement cachetée; et l’ouverture s’en fit en présence de quelques dames qui se trouvèrent alors dans son cabinet.
Tous les brimborions d’amour que l’on peut imaginer y étaient; et toutes ces faveurs étaient de la tendre Price. On ne pouvait comprendre comment une seule personne y avait pu fournir; car, sans compter les portraits, il y avait des cheveux de toutes sortes, et mis en bracelets de tant de manières, que c’était une merveille. Après cela venaient trois ou quatre paquets de lettres d’une tendresse si vive, qu’on n’osa jamais lire que les deux premières, tant les transports et les langueurs y étaient naturellement représentés.
La duchesse se repentit d’avoir fait ouvrir cette cassette en si bonne compagnie; car, avec de pareils témoins, elle jugea bien qu’il n’y avait pas d’apparence que l’aventure fût supprimée; mais, comme il n’y en avait pas aussi de retenir une telle fille d’honneur, on rendit à mademoiselle Price ce qui lui appartenait, avec ordre d’aller achever de pleurer ailleurs la perte de son amant, ou de s’en consoler.
Mademoiselle Hobart était d’un caractère aussi nouveau pour lors en Angleterre que sa figure paraissait
singulière dans un pays où, d’ètre jeune, et de n’être pas plus ou moins belle, est un reproche. Elle avait de la taille, quelque chose de fort délibéré dans l’air, beaucoup d’esprit, et cet esprit était fort orné, sans être fort discret. Elle avait beaucoup de vivacité dans une imagination peu réglée, et beaucoup de feu dans des yeux peu touchants. Son cœur était tendre; mais on prétendait que ce n’était qu’en laveur du beau sexe.
Mademoiselle Bagot*, qui mérita la première ses soins et ses empressements, y répondit d’abord de bon cœur et de bonne foi ; mais, s’étant aperçue que c’était trop peu de toute son amitié pour toute celle de laHobart, elle laissa cette conquête à la nièce de la gouvernante, qui s’en trouva fort honorée, comme madame sa tante fort obligée du soin qu’elle avait de la petite fille.
Bientôt le bruit véritable ou faux de cette singularité se répandit dans la cour. On y était assez grossier pour n’avoir jamais entendu parler de ce raffinement
• Élisabeth, fille d’Hervey Bagot, second fils du chevalier Hervey Bagot. Elle épousa en premières noces Charles Berkeley, comte de r’almoutli, et devint après sa mort la femme de Charles Sackville, premier duc de Dorset. Dryden et Howard, dans VEssay on Satire, ont l'ait un portrait peu avantageux de cette dame. Au reste, on peut soupçonner la véracité d’un écrivain satirique.
de l’ancienne Grèce sur les goûts de la tendresse, et l’on se mit en tête que l’illustre Hobart, qui paraissait si tendre pour les belles, était quelque chose de plus que ce qu’elle paraissait.
Les chansons commencèrent à lui faire complimem sur ses nouveaux attributs ; et ses compagnes commencèrent à la craindre sur la foi de ces chansons. La gouvernante, tout alarmée de ces bruits, consulta mylord Rochester sur le péril où sa nièce paraissait exposée. Elle ne pouvait mieux s’adresser. Il lui conseilla de la retirer des mains de mademoiselle Hobart; et fit si bien, qu’elle tomba dans les siennes. La duchesse, trop généreuse pour ne pas traiter de vision ce que l'on imputait à cette fille, et trop équitable pour la condamner sur des chansons, l’ôta de la chambre pour la faire servir auprès de sa personne.
Mademoiselle Ragot était la seule qui, véritablement, eût quelque air de sagesse et de beauté dans cette première chambre. Elle avait les traits beaux et réguliers. Elle avait ce teint rembruni qui plaît tant quand il plaît. 11 plaisait beaucoup en Angleterre, parce qu'il y était rare. Elle rougissait de tout, sans rien faire dont elle eût à rougir. Mylord Falmouth jeta les yeux sur elle- Ses vœux furent mieux reçus
INTR«r-UES AMOUREUSES 2S1
que n’avaient été ceux de mademoiselle Hobart; et quelaue temps après, l’amour l’éleva du poste de fille d’honneur de la duchesse à un rang que toutes les filles d’Angleterre auraient pu envier.