CHAPITRE XI
Autres intrigues amoureuses de la oour d’Aiytleterr*.
La duchesse d’York, pour former sa nouvelle cour, voulut voir toutes les jeunes personnes qui s’offrirent, et, sans égard aux recommandations, ne choisit que ce qu’elle trouva de plus beau.
Mademoiselle Jennings et mademoiselle Temple étaient à la tète. Elles effaçaient tellement les deux autres qu’on choisit, que nous ne ferons mention que d’pllsb.
iVlademoiselle Jennings *, parée des premiers trésors
* Françoise Jennings, l'une IHles de Richard Jennings de Sunhridge, dans la province de Hertfort. Elle fui mariée à George Hamilton, ainsi qu’on le voit à ta dernière page de ces Mémoires. Après sa mort, elle épousa en secondes noces Richard Talbot, créé duc de Tyrconnel par Jacques II, dont il suivit la fortune. Elle ne parait pas avoir vécu en bonne intelligence avec sa famille, et passa la dernièi e partie de sa vie en Irlande, où elle moarut, le mars 1731, dans un âge fort avancé.
de la jeunesse, était de la plus éclatante blancheur qui fut jamais. Ses cheveux étaient d'un blond parfait. Quelque chose de vif et d’animé défendait son teint du fade qui d’ordinaire se mêle dans une blancheur extrême. Sa bouche n’était pas la plus petite, mais c’était la plus belle bouche du monde. La nature l avait embellie de ces charme» qu’on ne peut exprimer •• les grâces y avaient mis la dernière main. Le tour de son visage était gracieux, et sa gorge naissante était de même éclat que son teint. Pour achever en un mot, sa figure donnait une idée de l’Aurore ou de la déesse du printemps telles que messieurs les poètes nous les offrent dans leurs brillantes peintures. Mais, comme il n’était pas juste qu’une seule personne possédât tous les trésors de la beauté sans aucun défaut, il y aurait eu quelque chose à refaire a ses bras et à ses mains pour les rendre dignes du reste. Son nez n’était pas de la dernière délicatesse, et ses yeux faisaient un peu grâce, tandis que sa bouche et le reste des appas portaient mille coups jusqu’au fond du cœur.
Avec cette aimable figure, elle était toute pétillante d’esprit et de vivacité. Ses gestes et tous ses mouvements étaient autant d’impromptu. Sa conversation était séduisante quand elle voulait plaiie, nne et déli-
284 sîÉMOlRES DE GRAMONT.
cate quand elle voulait donner du ridicule ; mais, comme son imagination l’emportait souvent, et qu’elle commençait à parler avant que d’achever de penser, ses expressions ne signifiaient pas toujours ce qu’elle voulait; et ses paroles rendaient, quelquefois trop peu, quelquefois beaucoup trop, les choses qu’elle pensait.
Mademoiselle Temple’, à peu près du même âge, était brune en comparaison d’elle. Sa taille était jolie. Elle avait les dents belles, les yeux tendres, le teint frais, le sourire agréable, et l'air spirituel. Voilà ce que c’était que son extérieur. Il serait difficile de dire ce que c’était que le reste ; car elle était simple, glorieuse, crédule, soupçonneuse, coquette, sage, fort suffisante et fort sotte.
Dès que ces nouveaux astres parurent à la cour de la duchesse, chacun eut les yeux dessus, et l’on forma des desseins sur l’une et sur l’autre, soit en bien, soit en mal.
Mademoiselle Jennings ne fut pas longtemps à se distinguer, et à ne laisser d’adorateurs à ses compa-
* Anne, fille de Thomas Temple de Frankton, dans la province de Warwick, et seconde femme du chevalier Charles Lyttelton, dont elle eut cinq fils et huit filles ; elle était belle-mère du premier lord Lyt— lelton, et mourut le 27 r-'ùt 1718
gnes que ceux que l’espoir du succès y attachait. Son éclat éblouissant attirait, et les charmes de son esprit gagnaient.
Le duc d’York, s’etant persuadé qu’elle était de son apanage, se mit en tête de faire valoir ses prétentions, par le même droit que son frère s’était approprié les laveurs de mademoiselle Wells ; mais il ne la trouva pas d’humeur à se mettre à son service, quoiqu elle fût à celui de la duchesse. Elle ne voulut rien comprendre au nombre infini de lorgnades dont il 1 attaqua d’abord. Ses regards se promenaient toujours ailleurs quand ceux de Son Altesse les cherchaient; et, si par hasard il en surprenait quelqu’un, elle n’en rougissait seulement pas. fl fallut donc changer de batterie. Les regards n’ayant rien fait, il trouva l’occasion de parler, et ce fut tant pis. Je ne sais de quelle manière il conta sa chance ; mais les discours ne furent pas mieux reçus que le premier langage.
Elle avait de la sagesse et de la fierté. Ce qu’il avait à proposer ne convenait pas trop à l’une ni à 1 autre. Quoiqu’on jugeât à ses vivacités qu’elle n’était pas capable de taire de grandes réflexions, elle s’était munie de quelques maximes très-salutaires pour la conduite d’une personne de son âge. La première était qu’il fallait être jeune pour entrer agréablement
à la cour, et ne pas être vieille pour en sortir de bonne grâce ; qu’on ne s’y pouvait maintenir que par une glorieuse résistance, ou par d’illustres faiblesses; et que, dans un séjour si dangereux, il fallait faire son possible pour ne disposer de son cœur qu’en donnant sa main.
Avec de tels sentiments, elle eut moins de peine à résister aux tentations du duc qu’à se débarrasser de sa persévérance. Elle fut sourde aux traités d’établissement dont on voulut sonder son ambition ; et toutes les offres de présents réussirent encore plus mal. Que faire pour apprivoiser une impertinente vertu qui ne voulait point entendre raison ? Il y avait de la honte à laisser échapper une petite étourdie, dont les penchants doivent au moins tenir quelque chose de la vivacité qui brillait dans toutes ses manières, et qui cependant se mêlait d’avoir du solide quand on ne lui en demandait pas.
Après avoir bien rêvé sur son obstination, il crut que 1 écriture pourrait faire ce que n’avaient pu les regards, les discours, ni les ambassades. Le papier souffre tout; mais par malheur elle ne souffrait point le papier. Chaque jour, ([uelques billets tendres en expressions, ou magnifiques en promesses, se fourraient ou dans ses poches ou dans son manchon. Cela ne se
faisait pas trop imperceptiblement, et la malicieuse petite bête avait soin que ceux qui les y avaient vus entrer les en vissent sortir sans leur avoir donné la moindre audience. Elle ne taisait que secouer son manchon, ou tirer son mouchoir. Dès qu'il avait le dos tourné, billets pleuvaient autour d’elle, et les ramassait qui voulait. La duchesse fut souvent témoin de cette conduite, et n’eut pas le courage de la gronder de son manque de respect. Il n’était donc bruit dans les deux cours que des charmes et de la sagesse de mademoiselle Jennings. On ne pouvait comprendre qu’une jeune créature, débarquant de la campagne droit à la cour, en devînt sitôt l’ornement par ses attraits, et l’exemple par sa conduite.
Le roi crut que ceux qui l’avaient attaquée s’y étaient mal pris, ne lui paraissant pas naturel que les promesses ne pussent l’éblouir, ni les empressements la séduire, elle qui vraisemblablement ne tenait pas cette discrète morale de la prudence de sa mère, qui n'avait rien éprouvé de plus délicieux que les prunes et les abricots de Saint-Albans L 11 voulut voir ce que c’était que cela. Tout lui parut nouveau dans le tour de son esprit et dans les charmes de sa personne ; mais
^ Cette ville est près de Sunbridge, où résidait la laniillede mademoiselle Jennings.
toutes ces nouveautés lui parurent piquantes. La curiosité de réprouver se changea bientôt en désir de réussir dans l’épreuve. Dieu sait ce qu’il en fût arrivé, car il avait tout l’esprit du monde, et il était roi. Ces qualités ne sont pas indifférentes. Les résolutions de la belle Jennings étaient louables et bien raisonnées ; mais l’esprit avait de grands charmes pour elle ; et la majesté du prince humiliée devant une jeune personne qui l’écoute est bien persuasive ; mais mademoiselle Stewart n’eut garde de consentir au projet du roi.
L’alarme la prit de bonne heure ; elle pria Sa Majesté de vouloir bien laisser au duc son frère le soin- d’instruire les filles de la duchesse sa belle-sœur, et de ne se mêler que de la conduite de son troupeau, s’il n’aimait mieux à son tour lui permettre d’écouter certaines propositions d’établissement qui ne lui paraissaient pas désavantageuses. La menace n’était pas à négliger. Il obéit, et mademoiselle Jennings eut encore tout l’honneur des bruits qui se répandirent sur ce sujet. Nouvelle estime et nouveaux vœux de tous côtés. Fdle allait triomphante de je ne sais combien de libertés, sans intéresser la sienne. Son heure n’était pas encore venue; mais elle n’était pas si loin. C’est ce que nous dirons quand nous aurons fait voir comment sa compagne débuta.
Quoique la figure de mademoiselle Temple fül touie des plus jolies, elle était effacée par celle de mademoiselle Jennings. Elle brillait encore moins auprès d’elle par son esprit. Deux personnes très-capables de lui en donner, si ce don était communicable, entreprirent en même temps de lui faire perdre le peu qu’elle en avait. C’était mylord Rochester et mademoiselle Hobart. Le premier commença par la gâter, en lui faisant part de ses productions comme à la personne du monde la plus éclairée. Jamais il ne s’avisa de la flatter sur les charmes de sa personne. Il lui disait bien que, si le ciel l’avait fait d’humeur à se prendre par la beauté, il ne lui aurait pas été possible de se sauver auprès d’elle ; mais que, n’étant, Dieu merci, touché que de l’esprit, il avait le bonheur de jouir du plus agréable entretien du monde, sans que cela pût tirer à la moindre conséquence. C’était après un aveu si sincère qu’il lui présentait des vers, ou quelque chanson nouvelle; et c’était là que tout ce qui pouvait disputer quelque chose à mademoiselle Temple était mis à deux genoux devant ses appas pour en faire amende honorable. De telles insinuations tourmentaient sa petite tête, que c’était pitié.
La duchesse s’en aperçut, et connaissant la portée
du génie de l’un et de l’autre, elle connut le danger ou
la pauvre Temple se précipitait sans le savoir, Mais, comme il n’est pas moins dangereux d’interdire un commerce où l’on n’avait pas songé, qu’il est difficile d’en rompre un bien établi, mademoiselle Hobart fut chargée de mettre ordre, le plus discrètement qu’elle pourrait, à ce que ces fréquentes et longues conversations n’eussent point de suite. Elle accepta volontiers cette commission et se flatta d’y réussir.
Elle avait déjà fait toutes les avances pour s’emparer de sa confiance et de sa bonne volonté. La Temple, moins en garde contre elle que contre Rochester, y répondait de tout son mieux. Elle était avide de louanges, et friande de toutes sortes de sucreries, autant que si elle n’avait pas eu plus de huit à dix ans. On pourvut à l’un et à l’autre de ses goûts. Mademoiselle Hobart avait l’intendance du cabinet des bains de la duchesse. Son appartement était tout contre, et dans cet appartement elle avait un cabinet garni de confitures et de toutes sortes de liqueurs. Ce cabinet convenait au goût de mademoiselle Temple, et il convenait au goût de mademoiselle Hobart qu’elle y prît plaisir.
La belle saison étant de retour, les plaisirs qui l’accompagnent revinrent avec elle. Un jour que les dames avaient été à cheval, la Temple, au retour d’une
INTRIGUES AMOUREUSES ÎOl
de ces galantes promenades, débarqua chez mademoiselle Hobart pour se remettre de la fatigue aux dépens des confitures qui l’y attendaient ; mais avant que de s’y mettre , elle lui demanda la permission de se mettre en chemise, c’est-à-dire de se déshabiller chez elle pour changer de linge en sa présence. Celte permission n’avait garde d’être refusée. « Je vous l’allais proposer, dit la Hobart. Ce n’est pas que vous ne soyez jolie comme un ange dans cet habillement; mais il n’est rien tel que d’être fraîchement et à son aise. Vous ne sauriez croire, ma chère Temple, poursuivit-elle en l’embrassant, combien vous m’obligerez d’en user ainsi ; mais surtout ce goût pour la propreté me charme. Vous êtes bien différente en cela, comme en bien d’autres choses , de cette petite folle de Jennings. Avez-vous pris garde comme tous nos benêts de la cour l’admirent pour quelque éclat, qui n’est peutêtre pas tout à elle, et pour des étourderies qui ne sont d’aucune autre, et qu’ils prennent pour des traits d’esprit? Je ne lui ai pas assez parlé pour en démêler la gentillesse ; mais, s’il n’est pas mieux tourné que ses pieds, ce n’est pas grand’ chose. On m’en a conté de belles de son peu de propreté. 11 n’y a point de chat qui craigne tant l’eau. Comment I jamais ne se laver pour soi-même, et ne décrasser que cc qu’il faut né-
cessairement que l’on montre, c’est-à-dire la gorge et les mains I »
La Temple avalait cela plus doux que les confitures ; et l’officieuse Hobart, pour ne pas perdre de temps, la déshabillait en attendant sa femme de chambre. Elle en fit bien quelques façons d’abord, ne voulant pas donner cette peine à une personne constituée depuis quelque temps en dignité comme mademoiselle Hobart; mais elle eut beau s’en défendre, l’autre lui fil voir que c’était avec plaisir qu’elle lui rendait ce petit office. La collation finie, mademoiselle Temple déshabillée : « Passons, lui dit la Hobart, dans le cabinet des bains; nous pourrons y causer un moment sans craindre que quelque sotte visite ne nous vienne lanterner. » Elle y consentit; et s’étant toutes deux mises sur un lit de repos: « Vous êtes trop jeune, ma chère Temple, lui dit-elle, pour connaître la malignité du caractère des hommes en général, et trop neuve encore en ce pays-ci pour avoir pu démêler celui de ses habitants. Je vais vous donner une idée de ces messieurs du mieux qu’il me sera possible, sans offenser personne; car je n’aime point la médisance.
« Premièrement, il faut que vous comptiez que. tous les hommes de la cour manquent de probité, de bou sens, de jugement, d’esprit ou de sincérité ; c'est-à-
dire que celui qui par hasard aura quelques-unes de ces qualités, à coup sûr n’aura pas les autres. Le iaste dans les équipages, la fureur du jeu, la bonne opinion de leur mérite, et le mépris pour celui des autres, sont leurs entêtements.
a L’intérêt ou les plaisirs sont les motifs de toutes leurs actions. Ceux qui suivent le premier vendraient Dieu le Père comme Judas vendit son maître, et pour moins d’argent. Je vous citerais de beaux exemples, si j’en avais le temps. Pour les sectateurs des voluptés ou soi-disant tels, car ils ne sont pas tous si méchants qu’ils affectent de le paraître, ces messieurs ne res pectent ni promesses, ni serments, ni foi, ni loi, c’est-à-dire ni le ciel, ni la terre, pour parvenir à leurs fins. Ils ne regardent les filles d honneur que comme des amusements qu’on place exprès à la cour pour les empêcher de s’y ennuyer; et plus on a de mérite, plus on est exposé à leurs impertinences dès qu’on les écoute, et à leurs calomnies dès qu’on ne les écoute pas.
« Pour les épouseurs, ce n’est pas ici qu’il en faut chercher. Si l’argent ou le caprice ne s’en mêle, on aurait beau se flatter d’être pourvue, la sagesse et les appas y sont également inutiles. Madame de Falrnouth est 1 unique exemple d’une fille d’honneur bien ma-
riée sans dot; et demandez au pauvre imbécile d’époux pour quelle raison il l’a prise ; je suis persuadée qu’il n’en sait aucune, si ce n’est qu’elle a les oreilles grandes et rouges, et le pied plat. Pour la blonde Yarborough, qui paraissait si fière de son établissement, elle estfemme, pour tout compter, d’un grand flandrin qui, la semaine d’après son mariage, lui fit prendre congé de la ville pour jamais, en vertu de cinq ou six mille livres de rente qu’il possède sur les confins de Cornouailles. Hélas ! la pauvre Blague, je la vis partir, il y a bien un an, tirée à quatre chevaux si maigres, que je ne crois pas qu’elle soit encore à moitié chemin de son petit château. Que voulez-vous ! toutes les filles ont la folie de vouloir se marier, et dès qu’elles ont quelque peu de charmes, elles croient qu’il n’y a qu’à se montrer à la cour pour choisir un époux. Mais quand cela serait, c’est la plus sotte condition du monde pour une personne qui a des sentiments.
« Croyez-moi, ma chère Temple, c’est si peu de chose que les plaisirs du mariage au prix de ses ip convéftients, que je ne sais comment on peut s’y résoudre. Fuyez donc un si fâcheux engagement, au lieu de le souhaiter. La jalousie, jadis inconnue dans ces innocents climats-ci, devient à la mode. Vous en savez des exemples. De quelque brillante apparence
qu’on veuille vous éblouir, n allez pas de voire esclave faire votre tyran. Maîtresse de votre liberté, vous le serez toujours des autres. Je vais vous donner des preuves assez récentes de la perfidie des hommes pour notre sexe, et de l’impunité qu’ils trouvent dans tous leurs attentats contre notre innocence.
« Le comte d’Oxford* devint amoureux d’une comédienne de la troupe du duc*, belle, gracieuse, et qui jouait dans la perfection. Le rôle de Roxane, dans une pièce nouvelle, l’avait mise en vogue, et le nom lui en était resté. Cette créature, pleine de vertu, de sagesse, ou si vous voulez, d’obstination, refusa tierement les offres de service elles présents du comte d Oxford. Cette résistance exaspéra sa passion. Il eut recours aux invectives et même aux charmes; le tout e** vain. Il en perdit le boire et le manger. Ce n’était pas
‘ Aubery de Vere, dernier comte d’Oxford, mort le 12 mars 17u2,
âgé de plus de quatre-Tingts ans. ^
* L’auteur d’une Histoire du théâtre anglais, publiée par Lurl en 1741 dit que madame Marshall, actrice célèbre, plus connue sous e nom de Roxane, dont elle jouait le rôle, fut ainsi trompée par le comte d’Oxford. Les particularités de cette argenture, telles qu elles y sont rapportées, diffèrent peu de ce qu’on ht dans ces Mémoires. On trouve un récit plus détaillé de cette séduction dans les Mémoires de la cour d’Angleterre, par madame Dunois, part. Il, p. 71. Madame Marshall, qui joua la première le rôle de Roxane dans te.? Rmes nvales, de Lee. appartenait à la troupe du roi. et non a celle du duc Lord Oxford dit que c’était une demoiselle Barker, nom qm paioit tout i fait inconnu dans les annales dramatiques de l’Angleterre.
grand chose pour lui ; mais sa passion devint si violente, qu il ne jouait ni ne fumait plus. Dans cette extrémité, 1 amour eut recours à I hyinen. Le comte d Oxford, premier pair du royaume, a bonne mine, comme vous voyez; il est de l’ordre de la Jarretière, qui relève un air assez noble qu’il a naturellement ; enfin, à le voir, on dirait que c’est quelque chose; mais, à 1 entendre, on voit bien que ce n’est rien. Cet amant passionné lui fit présenter une belle promesse de maringe authentiquement signée de sa main. Elle ne voulut point tâter de cet expédient, mais elle crut qu’elle ne risquait rien, lorsqu’il vint le lendemain accompagné d’un ministre et d’un témoin. Une autre comédienne de ses amies signa le contrat, comme témoin pour elle. Le mariage fut fait et parfait de cette sorte. Vous croyez peut-être que la nouvelle comtesse n’avaitpius qu’à se présenter à la cour, y prendre son rang et arborer les armes d’Oxford? Point du tout. Quand il en fut question, on trouva qu’elle n’était point mariée; c’est-à-dire on trouva que le prétendu ministre était un trompette du mylord, et le témoin son timbalier. Cet ecclésiastique et ce témoin ne reparurent plus après la cérémonie; et l’on soutint à 1 autre témoin que la sultane Roxane avait apparemment cru se marier réellement dans quelque rôle de
ÏNTRIGUES AMOUREUSES,
comédie. La pauvre créature eut beau prendre à partie les lois et la religion violées aussi bien qu’elle par cette supercherie ; elle eut beau se jeter aux pieds du roi pour en demander justice, elle n’eut qu’à se relever, trop heureuse d’avoir une pension de mille écus pour douaire, et de reprendre le nom de Roxane au lieu de celui d’Oxford. Vous me direz que ce n’était qu’une comédienne ; que tous les hommes n ont pas les mêmes sentiments, et qu’on peut au moins les écouter quand ils ne font que rendre justice au mérite d’une personne telle que vous : mais ne vous y fiez pas, quoique vous soyez à même ; car je sais que tout le monde ne donne pas dans la prévention nouvelle où l’on est pour la Jennings ; le beau Sydney vous lorgne, mylord Rochester se plaît à vous entretenir, et le trèssérieux chevalier Lyttelton sent dégourdir sa gravité naturelle en faveur de vos attraits.
« Pour le premier, j’avoue qu’il est d’une figure toute propre à séduire les penchants d’une personne de votre âge; mais quand cette figure serait accompagnée de quelque chose, comme elle ne 1 est pas, et qu’il songerait aussi sérieusement à vous qu’il veut vous le persuader et que vous le méritez, je ne vous conseillerais pas de songer à lui, pour des raLsoiis qu’il ne m’est pas i»ermis de vous dire à présent.
« Le chevalier Lyttelton y va sans doute de bonne foi, puisqu’il paraît honteux de l’état où vous l’avez mis ; et je crois que s’il pouvait tant faire que d’oublier les chimères dont il a l’imagination remplie sur ce qu’on appelle vulgairement être cocu, le bonhomme TOUS épouserait, et vous iriez représenter dans son petit gouvernement où vous passeriez gaiement vos jours à tenir les comptes du ménage et à raccommoder ses serviettes. Quelle gloire d’avoir pour époux un Caton, dont les discours sont pleins de censures, et les censures remplies de travers !
« Mylord Rochester est sans contredit l’homme d’Angleterre qui a le plus d’esprit et le moins d’honneur. Il n’est dangereux que pour notre sexe ; mais il l’est au point, qu’il n’y a pas de femme qui l'écoute trois fois qui n’en soit pour sa réputation. C’est une bonne fortune qui ne peut lui échapper de façon ou d’autre, puisqu’il la possède dans ses écrits, s’il n’en peut avoir autre chose; et dans le siècle où nous vivons, l’un vaut l’autre à l’égard du public. Cependant rien n’est si dangereux que les insinuations avec lesquelles il s’empare de l’esprit. Il entre dans vos goûts, dans tous vos sentiments ; et, tandis qu’il ne dit pas un seul mot de ce qu’il pense, il vous fait croire tout ce qu’il dit Je m’eu vais parier que, de la manière dont il
VOUS a parlé, vous l’avez cru le plus honnête homme du monde et le plus sincère. Je ne saurais comprendre ce qu’il vous veut dans les soins qu’il affecte de vous rendre. Ce n’est pas que vous ne soyez faite de manière à mériter tous les empressements du monde; mais, quand il vous aurait tourné la tête, il ne saurait que faire de la plus jolie créature de la cour; car il y a longtemps que ses débauches y ont mis ordre avec le secours et les faveurs de toutes les coureuses de la ville. Voyez donc, ma chère Temple, ce que c’est que cette habitude effroyable de malignité qui le possède, À la ruine et à la confusion de l’innocence : un scélérat qui n a des soins et des empressements pour mademoiselle Temple que pour donner plus de vraisemblance aux calomnies dont il l’a déchirée! Vous me regardez avec étonnement, et semblez douter de la vérité de ce que j’avance ; mais je ne veux pas que vous m’en croyiez. Tenez, dit-elle tirant un papier de sa poche ^ voyez les vers qu’il a faits a votre louange, tandis qu’il endort votre crédulité par des discours flatteurs et de feints respects. »
En disant cela, la pertide Hobart lui fit voir une demi-douzaine de couplets outrés que ttochester avait faits contre les tilles d’honneur précédentes. C’était la Price qu’il attaquait principalement par des traits san-
glants et par la plus hideuse anatomie de sa personne qu’on pût imaginer. Hohart n’avait fait que substituer le nom de Temple à celui de Price. Cela s’accordait avec le chant et la mesure.
Il n en fallut pas davantage. La crédule Temple n’eut pas plutôt entendu chanter ce couplet, qu’elle ne douta plus qu il ne fût fait pour elle ; et, dans le premier mouvement de sa colère, n’ayant rien plus à cœur que d'en donner le démenti sur-le-champ aux impostures du poète : « Ah ! pour celui-là, ma chère Hohart, je n’y puis plus tenir. Je ne me pique point d’être aussi belle qu’une autre; mais, pour les défauts dont parle ce coquin-là, ma chère Hohart, j’ose dire que personne n en est plus éloigné. Nous sommes seules, et j’aurais presque envie de vous en convaincre. »
La complaisante Hohart le voulut bien; mais, quoiqu elle lui mît l’esprit en repos, en se récriant avec éloge sur tout ce qui réfutait la chanson de Rochester, la Temple pensa se désespérer de rage et d’étonnement de ce que le premier homme qu’elle eût écouté, non seulement ne lui eût pas dit un mot de vrai, mais eût la cruauté de l’accuser à faux ; et, ne trouvant point d expressions capables de remplir son dépit et la violence de ses ressentiments, elle se mit à pleurei’ comme une folie.
La Hobart la consola le plus tendrement qu’elle put, la gronda de ce qu elle prenait si fort à cœur les noirceurs d’un homme dont on connaissait trop l’infamie pour que de telles impostures eussent lieu ; mais elle lui conseilla de ne lui plus jamais parler; que c était i’unique moyen de rendre ses proiets inutiles, et lui fit voir que le mépris et le sérieux étaient beaucoup plus utiles dans ces occasions qu’un éclaircissement; que, s’il obtenait une fois qu’elle l écoutât, il serait justifié, mais qu’elle était perdue.
Mademoiselle Hobart n’avait pas tort de donner ces conseils ; elle savait qu’un éclaircissement la livrait, et qu’il n’y avait plus de quartier pour elle, si Rochester avait un sujet si juste de renouveler ses premiers panégyriques pour elle 5 mais la précaution fut vaine. Cette conversation avait été entendue d’un bout à l’autre par la nièce de la gouvernante. Cette nièce avait la mémoire du monde la plus fidèle ; et comme elle devait voir Rochester ce même jour, elle répéta trois ou quatre fois cette conversation, pour n en pas perdre un seul mot lorsqu’elle se donnerait l’honneur d’en faire le récit à son amant. Nous verrons dana l’autre chapitre comme la chose tourna.